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CHAPITRE III

LE gouvernement libéral, dit M. Oliver {^)^ arriva au pouvoir en automne 1905 », ce qui n'est pas très exact. « Les ministres, continue-t-il, eurent à peine le temps de se mettre au courant des affaires de leurs différents ministères avant l'agression brutale de l'Allemagne. » Puis, avec la complaisance d'un bon conservateur (lui dont le gouvernement, objet de dérision presque universelle, venait de se retirer en laissant le War Office dans un état

(^) La réponse faite récemment par M. Asquith à la Chambre des Communes, montre qu'il faut renoncer à avoir un compte rendu détaillé des conversations de Berlin avant la fin de la guerre. Ce qui dans ce chapitre, se rapporte à la substance de ces conversation provient de sources diverses, allemandes aussi bien qu'anglaisess. Cependant comme l'exactitude en pareille matière est de la plus haute importance, j'ai cru devoir communiquer ce chapitre à Lord Haldane en le priant de le revoir. Il m'autorise à dire qu' « il n'est inexact en aucun point ».

(•) Op. ciL

de « confusion et de faiblesse »), il suggère que l'agression allemande fut due au fait qu'un gouvernement libéral était arrivé au pouvoir !

(( C'est un fait hautement significatif, dit-il, continuant sa complaisante insinuation, qu'au commencement de 1906, quelques mois seulement après son arrivée au pouvoir (^), Sir Henry Campbell-Bannerman dut envisager la perspective d'une guerre européenne » — et remarquez ce qui suit immédiatement, dans la même phrase, sans le moindre souci d'atténuer la contradiction — « d'une guerre européenne qui ne fut évitée que quand notre ministre des affaires ■ étrangères » — c'est-à-dire Sir Edouard Grey, avec l'entier assentiment de ses collègues libéraux — « fit clairement comprendre à l'Allemagne que la Grande-Bretagne se rangerait aux côtés de la France ».

Je désire traiter M. Oliver avec courtoisie et avec respect. Il est sincère, il est courageux et il écrit comme un gentleman. Son principal tort, me semble-t-il, est de s'être risqué à écrire un livre sur un sujet extrêmement grave, et à une époque où le bon renom de la Grande-Bretagne est pour elle d'un prix inestimable, sans être sûr des faits et sans veiller avec le plus grand soin à ne pas leur faire vio" lence. Or, sur ce point, il me semble que M. Oliver a traité ses lecteurs avec une désinvolture répréhensible. En effet, immédiatement après avoir déclaré que la Grande-Bretagne fit une réponse énergique à

(^) En réalité ce fut dans le courant du mois suivant.

<( ravertissement » de l'Alleinagne, il ajoute : « La réponse britannique renouvelait des protestations d'amicale confiance ! » Et il cite en note cette phrase empruntée au livre de M. J. A. Spender [F oundations of British Policy) : « C'était l'opinion générale à ce moment que seul l'appui donné à la France par le gouvernement britannique conjura la catastrophe. »

Qu'on me permette de dire à M. Oliver et à ses nombreux disciples, à cette armée de personnes intelligentes qui, fascinées et hypnotisées par le charme d'un style alerte ont accepté tous les faits rapportés par M. Oliver et toutes les conclusions qu'il en tirait, qu'on me permette de leur dire l'histoire vraie de ce que M. Oliver a appelé les avertissements de F Allenaagne, l'histoire des trois principaux avertissements — celui de 1906, celui de 1908 et celui de 1911.

U « Avertissement » de 1906

Le Gouvernement libéral se constitua non sans quelque difficulté en décembre 1905. Les dissentiments provoqués dans le parti par la guerre sudafricaine étaient apaisés, mais il en restait quelque chose. Les partisans de Sir Henry Campbell-Bannerman et les partisans de Lord Rosebery, parmi lesquels il y avait M. Asquith, Sir Edouard Grey et M. Haldane (trois amis intimes) — ne s'entendaient <îue pour redouter la menace du protectionnisme. Lord Rosebery n'entra pas au pouvoir, mais les trois hommes du Nord qui représentaient le mieux la force, la dignité et l'éloquence de l'impérialisme

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libéral acceptèrent l'offre de Sir Heary Campbelle- Bannerman. Sir Edouard Grey devint ministre des affaires étrangères, M. Asquith entra au Trésor et, sur le désir exprès d'Edouard VII, M. Haldane entra au War Office (^). Ainsi dans ce gouvernement libéral, qui à en croire M. Oliver invita pour ainsi dire l'Allemagne à une agression, il y avait trois des plus grandes intelligences de la Chambre des Communes, trois hommes dont les principes impérialistes résolus, mais rationnels, devaient être bien connus à l'ambassade d'Allemagne à Londres, sinon aux hommes d'Etat de la Wilhelmstrasse, trois hommes enfin qui n'avaient jamais prononcé une seule parole qui pût faire croire à la pusillanimité ou à la trahison d'engagements internationaux.

Au début de janvier les relations entre la France et l'Allemagne étaient très tendues. Les Allemands qui, en matière de politique étrangère, ont la susceptibilité d'un parvenu, se sentirent atteints dans leur dignité par le ministre français des affaires étrangères. Ils demandèrent avec insistance la démission de M. Delcassé. Très naturellement la France commença à s'inquiéter de cette manifestation des sentiments allemands et la question de l'appui britannique se posa. Si la France était attaquée par sa voisine, la Grande-Bretagne lui prêterait-elle aide avec son armée aussi bien qu'avec sa flotte, c'est-àdire une armée britannique débarquerait-elle en France et une année de combien d'hommes ?

(^) Sir Henry Campbell-Bannermann a dit un jour : « -Personne d'autre n'y voulait toucher, même avec des pincettes. »

Le ministre des affaires étrangères ne voulut pas prendre d'engagement qui liât indûment son pays. Mais il s'entendit avec le ministre de la guerre et, avec l'assentiment du premier ministre, M. Haldane, organisa au War Office une conférence de ses conseillers militaires avec l' état-major français. On fit comprendre, avec toute la clarté possible, qu'en aucun cas la Grande-Bretagne ne prêterait son appui à une attaque non provoquée contre l'Allemagne, mais les experts militaires furent chargés d'étudier de quelle manière les deux pays amis pourraient le mieux unir leur action dans l'éventualité d'une attaque de l'Allemagne contre la France. Chacun gardant sa liberté d'action, il s'agissait d'examiner quelles éventualités militaires pouvaient se produire. Le ministre de la guerre fit quelque chose de plus. Il ehargea ses généraux de faire une enquête approfondie sur notre situation militaire et de déterminer dans leur rapport quels effectifs au maximum nous pouvions débarquer en France en cas de nécessité et en combien de temps le débarquement pouvait s'effectuer.

C'est de cette façon qu'en pleines élections générales et à peine installé dans son ministère, M. Haldane répondit au premier avertissement de l'Allemagne. M. Oliver ne pourra guère suggérer qu'il eût pu faire davantage s'il considère que M. Haldane, venant après un gouvernement conservateur, avait trouvé l'armée britannique dans un état « de confusion et de faiblesse ». Ceux qui ont des sentiments ardents comme M. Oliver se seraient peut-être

contentés de lancer cette pauvre armée à la tête de l'Allemagne ou même de pousser des cris, pleins d'une belle indignation de music-hall — ce qui n'eût guère profité à l'armée britannique, ni à la France, ni à l'Empire britannique. L'œuvre de M. Haldane, au contraire, rendit les services les plus grands à l'armée britannique et à la France. Le chaos de l'armée fut organisée en une machine de combat telle que ce pays n'en, avait jamais eu une auparavant.

L'enquête des généraux eut, cela va sans dire, un résultat des plus inquiétants. Une très petite armée seulement aurait pu être envoyée en France à cette époque, peut-être 80.000 hommes, et seulement avec un retard qui eût été fatal. Cet effrayant état de choses, nous pouvons dire que ce fut l'un des principaux legs des chefs politiques de M. Oliver au ministre de la guerre et nous pouvons dire aussi que c'est cet effrayant état de choses que le ministre de la guerre sut dominer d'une manière si complète, si triomphante et si impitoyable — à la grande satisfa(?tion de ses généraux.

Lord Haldane comprit immédiatement qu'une rapide mobilisation était la condition première de la guerre moderne. Les Allemands avaient découvert ce secret. Il s'appliqua à répondre à la méthode de Moltke par la méthode de Moltke. Les Allemands l'ont accusé depuis de leur avoir volé ce secret au cours de sa visite amicale de 1906. Mais la vérité est que quiconque a pris la peine d'étudier la science militaire sait qu'une rapide mobilisation est la clé

de toute la question de la guerre moderne. Il n'en est pas moins significatif que ce soit un civil, Lord Haldane, qui ait initié l'armée britannique à ce secret. C'est lui qui révolutionna la science militaire de la Grande-Bretagne, qui mit un terme à l'incohérence, qui créa de plus grandes unités et les organisa en une armée qui pouvait se mettre en mouvement dans le plus bref délai. Nous verrons plus tard à quel point cette révolution fut couronnée de succès et comment, entreprise en 1906, elle sauva l'Europe en automne 1914.

Mais le ministre de la guerre ne borna pas là son effort pendant ces jours périlleux. Fidèle à son maître plein de sagesse et à ses propres principes les plus élevés, tandis qu'il s'appliquait à organiser efficacement ce qui n'était que confusion et faiblesse. Lord Haldane s'efforça de toute sa pensée et de toute son âme à améliorer nos relations avec l'Allemagne. A la lumière des événements qui ont suivi, les Allemands considèrent aujourd'hui cette admirable politique de Lord Haldan-e comme la fourberie du plus aimable, du plus souple, du plus habile et du plus déloyal des fourbes du roi Edouard ; mais la vérité est tout autre. Il s'agit de l'effort sincère que fit un homme très sage et d'une loyauté absolue pour sauver la paix de l'Europe. Et s'il est certain que cet effort nous permit de mettre de l'ordre dans notre maison et de nous entendre avec la France, d'autre part il n'eut jamais pour but de gagner du temps et il n'a jamais servi une politique offensive. Avant de rapporter ce que Lord Haldane a fait

dans le dessein d'améliorer nos relations avec FAlle-^ magne, il est peut-être opportun de donner au lec-^ teur un aperçu de la vie du ministre, puisque la diffamation et la calomnie ont été jusqu'à l'attaquer dans son honneur familial, affirmant, entre autres choses, qu'il avait du sang allemand dans les veines. Richard Burdon Haldane est né le 30 juillet 1856. Son père, Robert Haldane de Cloan, gentleman écossais, avait épousé Mary E. B. Sanderson, la sœur de Tami de Darwin, Sir John B. Sanderson. C'est une vieille famille qui remonte jusqu'au XIII® siècle. Depuis ce temps, il y a toujours eu des Haldane à Gleneagles et le propriétaire actuel de Gleneagles, Lord Camperdown, est un Haldane par la ligne des femmes. Au nombre des alliés illustres de la famille Haldane, il y a l'amiral Duncan, le héros de Camperdown et Sir Ralph Abercromby d'Aboukir. Deux grands-oncles de Lord Haldane occupent une grande place dans l'histoire religieuse d'Ecosse et de Suisse. Par sa mère, il descend du fameux Lord Eldon, qui fut Lord Chancelier, et dont le frère, Lord Stowell, fut un juriste émérite.. Un des frères de Lord Haldane, le D^ J. S. Haldane d'Oxford, est un physiologue de réputation européenne. C'est lui qui a fourni à l'armée des masques contre les gaz asphyxiants, mais ce n'est là qu'un épisode dans une vie tout entière consacrée à la science. Son œuvre a été de la plus grande utilité pour les mineurs et les services qu'il a rendus à l'amirauté britannique aussi bien avant que pendant la guerre, ont été d'une importance considé*

rable pour îe pays. Un autre frère, Sir William Haldane, est bien connu à Edimbourg et commissaire de la couronne pour l'Ecosse. La sœur de Lord Haldane, Elizabeth Haldane, doctoresse en droit, a traduit Hegel et écrit la biographie de Descartes. Elle joue un rôle des plus actifs dans la direction du mouvement féministe. La mère de cette famille distinguée compte de nombreux amis parmi les personnes en vue du pays ; elle jouit encore d'une excellente mémoire à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Je dois avouer que c'est quand je pense à cette belle et vénérable aïeule que mon indignation est la plus profonde contre ces grossiers journalistes (dont bien peu seraient admis à la table d'un homme d'éducation) qui ont cherché à déshonorer le plus distingué de ses enfants.

A l'âge de 17 ans, Richard Haldane alla, pendant le semestre d'été, à l'université de Gœttingue, sur Je conseil de M. Blackie, professeur de grec à l'université d'Edimbourg (^). Cet original professeur de grec qui enseignait tout, excepté le grec, fondait les plus grandes espérances sur son élève et désirait le voir subir l'influence du célèbre professeur de philophie, Hermann Lotze. Richard Haldane, en qui on

(*) Un célèbre professeur de l'université d'Edimbourg m'a fait remarquer que l'Ecosse a toujours entretenu des relations intellectuelles beaucoup plus étroites avec le continent que l'Angleterre. Il y a des siècles que l'Ecosse et la France sont amies. Carlyle fut le premier interprète britannique de la pensée allemande. Et c'est grâce .à ses relations avec l'Allemagne que l'Ecosse a vu l'esprit religieux se développer chez elle beaucoup plus rapidement qu'en Angleterre. La condition intellectuelle des églises écossaises est très élevée et "•'ancienne étroitesse dogmatique a pratiquement disparu.

sent, comme chez Aristote, le liseur infatigable, s'intéressait à la littérature allemande tout comme les irréprochables patriotes qui s'appellent Carlyle, Coleridge, Matthew Arnold et le professeur Cramb (il s'intéressa aussi beaucoup à la littérature française) ; et il désirait, lui aussi, étudier la philosophie sous l'égide de Lotze. Longtemps après il a parlé de ce noble maître dans un de ces discours aux étudiants qui ont été si utiles et si féconds :

(( Il y a trente-six ans j'ai eu à choisir entre Oxford et une université allemande et j'ai choisi Gœttingue, parce que Lotze y était. Je n'avais alors que dix-sept ans, j'étais à peine un jeune homme. J'ai toujours présent à la mémoire le désarroi moral et intellectuel que j'éprouvai au début de mon séjour dans la vieille ville universitaire du Hanovre. A cette époque, la ville de Gœttingue était pleine de grands hommes. Gauss, Riemann et Weber étaient morts, mais Woehler était là et Benfey et Sauppe et von jhering et Ritschl, qui passaient alors pour les représentants les plus illustres en Allemagne de la science, des lettres classiques, de la jurisprudence et de la théologie. Mais celui qui dominait tous les autres était mon vieux maître, Hermann Lotze. J'ai eu le privilège, moi qui n'étais qu'un gamin, de le voir souvent dans son cabinet de travail et de suivre ses cours et jusqu'à la fin de ma vie je garderai l'impression profonde qu'il m'a faite par sa puissance intellectuelle jointe à son élévation morale... Je me suis souvent demandé si Browning n'avait pas été à Gœttingue avant d'écrire Christmas E^e

(Veillée de Noël) et si c'est à Lotze qu'il pensait quand il raconta comment l'esprit le mena de place en place jusqu'à ce qu'enfin il se trouva

Alone by the entrance door

Of a sort of temple— perhaps a collège,

Like nothing I ever saw before ,:

At home in England to my knowledge...

Is it Halle, Weimar, Cassel, Frankfort

Or Gottingen, I hâve to thank for't ?

It may be Gottingen — most likely.

Puis il décrit son entrée dans l'auditoire ; il s'assied parmi les étudiants et le professeur arrive :

I felt at once as if there ran

A shoot of love from my heart to the man...

Who stood surveying bis auditory

With a wan, pure look, well-nigh celestial,

Those blue eyes had surveyed so much,

While under the foot they could not smutch

Lay ail the fleshly and bestial ('). — »

On peut voir quelques-uns des résultats de ses études à Gœttingue dans les deux volumes intitlés : The Pathway to Reality qui contiennent les leçons qu'il fit, sous les auspices de la fondation Gifïord, à l'université de Saiat-Andrews, de 1902 à 1904. Ces leçons de philosophie montrent l'influence de Kant et de Hegel sur son esprit et de Lotze sur son caractère ; elles soat pleines de préoccupatioQS morales,

(^) Unwersiiies and National Life, by Lord Haldane, p. 26 sq. (Ed. John Murray).

inspirées par l'idéalisme le plus élevé et témoignent d'un courage sans défaillance au service de la vérité. A son retour en Angleterre il continua ses études universitaires à Edimbourg. Au concours ouvert à toutes les universités d'Ecosse, il gagna la bourse Ferguson de 1876 et prit son grade de docteur summa cum laude. C'était le temps où Hutchison Stirling révélait Hegel au public anglais et où T. H. Green, à Oxford, et Edouard Caird, à Glasgow, commençaient à provoquer l'enthousiasme des étudiants britanniques pour la philosophie allemande. A la fin de 1879 il se présenta à la. barre. Dix ans plus tard il devint « avocat du Banc de la Reine » mais depuis longtemps déjà il s'était fait un nom parmi les juristes du jour. En 1885, il entra au Parlement comme représentant libéral du comté de Haddington et ses électeurs lui restèrent fidèles pendant les vingt-cinq années de sa carrière à la Chambre des Communes, bien qu'il n'ait jamais été l'homme d'un chef politique et qu'il ait toujours gardé son entière liberté de jugement dans la lutte des partis. Un gouvernement conservateur était au pouvoir quand il entra au parlement et comme il n'a jamais été intolérant il travailla en étroite collaboration avec ce gouvernement conservateur à la transformation de l'université de Londres, qui ne se borna plus à faire passer des examens, mais devint une université où l'on enseignait. Dix ans plus tard, un autre gouvernement lui confia la présidence de la Commission royale des études universitaires à Londres. Cette Commission siégeait pendant quatre

ans et comme l'enthousiasme de M. Haldane pour la cause de T éducation ne faiblit jamais, il s'arrangea à garder cette présidence, même quand il fut ministre de la guerre en 1906, et Lord Chancelier en 1911. Personne n'a fait plus que lui en Grande- Bretagne pour encourager le mouvement universitaire et pour perfectionner notre système d'éducation.

Il se fit connaître d'emblée comme un grand juriste, un travailleur acharné, un politicien d'an désintéressement et d'une honorabilité absolus et, par dessus tout, comme un champion ardent de la pensée claire et d'un progrès rationnel. Il a défini sa conception du libéralisme dans la préface d'un recueil d'allocutions intitulé : Education and Empire :

« Il y a un libéralisme que quelques-uns d'entre nous croient être le libéralisme de l'avenir. La foi qu il s faite sienne ne peut pas rester immobile, mais doit avancer en même temps que les besoins des nouvelles générations. Aujourd hui, au commencement du XX® siècle, nous devons préserver notre grande situation commerciale et, avec elle, le grand Empire que les grands hommes du passé ont conquis et nous ont transmis. Cet Empire est un dépôt sacré sur lequel nous devons veiller afin que nos descendants puissent être fiers de nous comme nous sommes fiers de nos ancêtres. Ce devoir impérieux que nous avons à remplir demande un effort. Il ne ^'agit pas de fanfaronner sur l'avant-scène du monde, ni de rester assis les bras croisés sur un tas de pous-

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sière. L effort doit porter sur une claire concepti'^n des choses et sur une activité qui soit en même temps sans hâte et incessante. La concurrence monte autour de nous comme une marée. Si nous voulons conserver le patrimoine que nos ancêtres ont conquis dans les temps qai ont précédé cette concurrence, il est avant tout nécessaire que nous nous fassions une idée précise de la constitution que nous avons en commun avec nos colonies et qui nous unit à elles. »

Ce libéralisme qui est peut-être celui de tous les hommes instruits de ce pays, à quelque parti qu'ils appartiennent, n'est pas le libéralisme du fumoir, du club ou des comités locaux. Lord Haldane, pas plus que M. Arthur Balfour, n'a jamais recherché la popularité. Il a des amis, de grands et vrais amis? dont les plus chers sont des hommes politiques, Sir Edouard Grey, M. Asquith et M; Balfour. Tous ceux qui ont travaillé avec lui, de Lord French à M. Sidney AVebb, ont été sous le charme de son caractère naturel et ouvert, de sa probité, de sa bonne humeur, de son indifférence à la popularité facile et de sa grandeur intellectuelle ; mais il n eut jamais une foule de courtisans à ses talons. Il était trop occupé pour s'embarrasser de pareilles préoccupations.

Il passa souvent ses vacances en Allemagne. Avec le professeur Hume Brown il allait se plonger dans le souvenir de Goethe, dans le souvenir de ce noble esprit, de ce profond penseur, de ce poète sublime qui aura toujours des admirateurs dans ce pays, avec \0u sans la permission de notre public. C'est de cette façon que Lord Haldane entretint sa connaissance

de la latigue allemande, approfondit son amour pour Gœthe et étendit son étude de la philosophie allemande ; mais c'est aussi de cette façon qu'il se familiarisa avec le changement qui s'opérait dans l'âme allemande. Les transformations psychologiques de l'Allemagne moderne, il les connaissait mieux que personne dans ce pays, mieux peut-être que personne au monde, c'est pourquoi, dès 1906, c'est-àdire dès qu'il vint à savoir dans quel état effrayant se trouvait l'armée britannique, il comprit que seule une politique de prudence, de tact et de vigilatice incessante pourrait conjurer une catastrophe.

L'admiration de Lord Haldane pour la littérature allemande était partagée, mais avec infiniment moins de discernement, par feu le professeur J. A. Cramb, ce prophète ardent de la force. M. Cramb nous dit que « Gœthe est peut-être, en littérature, l'artiste le plus sérieux depuis Sophocle » et que « parmi les fils de l'homme aucun n'a fait des efforts dans un dessein plus élevé pour deviner, fût-ce obscurément, le lien qui existe entre la Multitude et l'Unique et pour justifier ainsi les voies de Dieu et celles de l'homme». Il nous dit encore que « dans les annales de la pensée allemande il n'est pas une seule période qui ne soit illuminée par une œuvre remarquable ou puissante ». Et il ajoute î

(( Il n'existe pas d'autre miroir aussi pur de l'âme d'une nation que la littérature allemande. D'âge en âge elle a un parfum de terre allemande et tout le pays avec ses rivières, ses montagnes, ses vallées lui donne quelque chose. Au xvi^ siècle, elle

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est dans les châteaux de la Thuringe ; au xvi® siècle, la Saxe donne le ton à la littérature de la Réforme et aux hymnes ; l'art varié de la Silésie l'emporte au xvii^ siècle comme celui de la Souabe au xviii^. Berlin est la patrie du romantisme ; le f^t^lisme de Vienne et de Munich succède à la « Jeune Allemagne », et au XX® siècle c'est de nouveau Berlin qui est en tête — et d'une des plus grandes littératures mondiales » (^).

Le professeur J. A. Cramb a un grand mépris pour l'ignorance anglaise. « Il y a quelques semaines, dit-il, le directeur d'une de nos grandes écoles exhuma une lettre de Gladstone dans laquelle cet éminent homme politique jette un blâme sur toute la littérature allemande... Ce qui est étonnant, c'est qu'au XX® siècle il se soit trouvé un Anglais qui, ayant exhumé un pareil jugement, n'ait pas eu la pudeur de le replonger immédiatement dans l'oubli. Au lieu de cela il s'empresse de le publier dans le Times et pas une fois seulement, mais dans deux numéros. La publication de cette lettre discrédite en même temps l'auteur de la lettre, celui qui l'a exhumée, la presse et la nation. » M. Cramb espère — et Lord Northclifîe devrait prendre en considération cet espoir du grand militariste anglais — qu' « au cours des prochaines décades il se constituera peu à peu en Angleterre une opinion cultivée qui rendra impossible le brutal énoncé de jugements semblables par un éminent homme politique, à

(1) Cf. Appendice, Note G.

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