‹ L'Angleterre justifiéeChapitre 7 sur 15 · LORD H A L D A N E EN A L L E M A S TS^ E · texte numérisé non relu

LORD H A L D A N E EN A L L E M A S TS^ E

cause du ridicule auquel il s'exposerait, et i limaginable leur ratification par le directeur d'une de nos grandes écoles ».

Citons encore ce passage du professeur Cramb : (( L'Allemagne a une des plus grandes et des plus profondes poésies qui soient — et pourtant combien d'Anglais en connaissent les hauts lieux, combien ont accès à ses merveilles sacrées ? Depuis le déclin d'Alexandrie il n'y a pas eu de groupe d'audacieux penseurs comparables à ceux de l'Allemagne de la fin du XVIII® et du commencement du xix® siècle, et pour la plupart des hommes et des femmes d'Aagleterre la Critique de la raison pure et la Logique de Hegel sont lettre close autant que les Ennéades de Plotin. »

Si un militariste anglais qui put à peine contenir ses sentiinents d'adoration le jour oii, dans une rue de Berlin, il vit Treitschke enlever « son chapeau gris de feutre mou » (la journée, en effet, était chaude), si un pareil adorateur du militarisme, de la lutte et de la guerre, si un homme qui déteste à ce point le libéralisme et le pacifisme peut exprimer son admiration pour la littérature allemande, assurément Lord Haldane, dont le mépris pour l'école Treitschke a son origine dans une solide éducation classique et dans ce que Sainte-Beuve appelle une inaltérable égalité d'âme, peut être autorisé à reconnaître sa dette de reconnaissance spirituelle envers les maîtres vrais et durables de la culture allemande.

Instruit par la crise marocaine. Lord Haldane fit

142 LANGLETERRE JUSTIFIÉE

plusieurs discours, dont l'un en allemand aux Allemands de Londres. Son but était de mettre un terme à la susceptibilité allemande pendant qu'avec ses généraux il travaillait nuit et jour à sauver l'armée britannique de « la confusion et de la faiblesse ». Ces discours sages, modérés et dignes d'un homme d'État attirèrent l'attention en Allemagne et, en 1906, l'année même de la crise. Lord Haldane, en qualité de ministre de la guerre de la Grande-Bretagne, alla à Berlin où il fut l'hôte de l'Empereur pendant les manœuvres de septembre de l'armée allemande. Déjà Lord Midleton, un de ses prédécesseurs conservateurs, avait reçu pareille invitation, mais bien que ce projet de visite ait rencontré quelques difficultés, le roi, le premier ministre et Sir Edouard Grey furent d'avis que l'invitation devait être acceptée. La seule crainte du roi fut que Lord Haldane, qui débutait au War Office, ne se sentît pas tout à fait à son aise en Allemagne parmi des soldats de métier. Mais le ministre qui vit le roi à Marienbad (^) avant d'aller à Berlin put rassurer Sa Majesté sur ce point avec beaucoup de bonne humeur et c'est avec les meilleurs souhaits de tout le monde, du roi surtout, qu'il se mit en route pour Berlin, accompagné par

(^) A Marienbad Lord Haldane rencontra aussi le prince Ferdir nand de Bulgarie. On raconte, à propos de cette rencontre, une anecdote amusante. Ferdinand désirait discuter un grand coup dont il avait plein l'esprit. Mais le roi ne voulut rien savoir et attendit en monarque constitutionnel l'arrivée de son ministre. Quand Lord Haldane arriva, il le laissa seul avec Ferdinand. Lord Haldane qui n'avait pas reçu d'instructions du Foreign Office au sujet des Balkans se mit aussitôt à parler de chimie et il ne parla pas d'autre chose jusqu'au moment où le roi ouvrit la porte et le fit sortir. Le roi racontait toujours cette anecdote avec un grand plaisir.

le colonel Ellison, qui avait été secrétaire du Esher Committee au ministère de la Guerre et qui était très bien renseigné sur les armées des puissances étrangères. A l'aide d'informations publiques et privées, britanniques et étrangères, je vais tâcher de raconter cette importante visite à Berlin.

Le ministre britannique fut reçu en grande cérémonie à son arrivée à la gare et escorté à son- hôtel par un détachement de la garde. Plusieurs fonctionnaires et deux officiers de l'état-major général furent attachés à sa personne et il fut installé, avec le colonel Ellison, dans une suite de chambres que l'empereur réserve à ses hôtes. L'atmosphère était correcte mais froide ; les journaux furent polis, mais non cordiaux et, d'une manière générale, la réception de notre ministre semble avoir exprimé très exactement les sentiments qui caractérisaient alors les relations anglo-allemandes — incertitude et suspicion.

Le lendemain, l'empereur arriva de Potsdam pour présenter un nouveau drapeau à ses troupes €t Lord Haldane qui avait au préalable rendu visite à l'ambassade de France et au ministère de la guerre reçut de lui, à cette cérémonie, un salut de bienvenue. Le jour suivant, à la grande parade où Lord Haldane se rendit en simples habits de civil, l'empereur le chercha et le visage resplendissant d'orgueil, parla de sa splendide armée. La scène fut assez impressionnante. La foule des Berlinois se pressait sur le terrain de la parade ; aux places réservées on voyait les représentants des puissances étrangères,

la plupart en uniforme et beaucoup accompagnés de dames ; et au milieu de sa magnifique armée, entouré de ses princes et de ses généraux et monté sur un grand cheval brillamment harnaché, le petit homme au visage pâle et au bras atrophié qui, entre ses mains tour à tour, tremblantes de peur et menaçantes de colère, tient la paix et la guerre. Tout à coup on vit cette figure centrale se détacher de ses soldats, galoper dans la direction des spectateurs et retenir son cheval devant une voiture où un civil se tenait debout, en chapeau haut de forme et en redingote ; M. Haldane, ministre de la guerre d'Angleterre. C'était un hommage presque sans précédent et de bon augure pour les espérances du parti de la paix. La scène fut photographiée. Le Kaiser se pencha du haut de son grand cheval et en présence d'une foule considérable, sans baisser la voix, demanda à M. Haldane ce qu'il deviendrait sans cette grande armée, placé comme il l'était entre la Russie et la France. Il s'excusa avec bonne humeur de cette remarque, puisque la France était l'alliée de la Grande-Bretagne et M. Haldane répondit aassi avec bonne humeur, disant qu'il aimerait mieux être derrière cette armée qu'en face d'elle. Cet incident fut remarqué par de nombreuses personnes et des daines qui se trouvaient dans des voitures voisines se hâtèrent de prendre des instantanés de la scène. On l'interpréta comme un hommage public du Kaiser à l'Angleterre.

Le soir Lord Haldane, accompagné par le colonel Ellison, dîna au château où il rencontra le chance-

lier, prince de Bûlow. Instruit par Sir Edouard Grey de ce qu'il était opportun de dire, Lord Haldane paraît avoir produit sur le chancelier allemand une bonne impression — l'impression que la Grande- Bretagne aspirait à de meilleurs rapports avec l'Allemagns, que la Grande-Bretagne compreaait que leur réalisatioQ ne pouvait pas être précipitée, et que la loyauté de la Graade-Bretagne envers l'entente avec la Fraace était infrangible. Après le dîner il vit l'empereur en tête à tête et l'empereur dut certainement conclure de cette conversation, qui fut brève et amicale, que Lord Haldane représentait sincèrement et honnêtement la pensée du roi Edouard. A cette époque l'empereur était fermement persuadé que Delcassé avait cherché à attirer l'Angleterre dans une guerre contre l'Allemagne au sujet du Maroc, mais il recherchait néanmoins l'amitié de la France. Quant à l'Angleterre, 'il avait foi en ses bonnes intentions.

Comme preuve de cette confiance l'empereur facilita très généreusement à Lord Haldane l'étude du travail du ministère f=llemand de la guerre. Accompagné par le colonel Ellison, notre ministre se rendit jour après jour, au ministère de la guerre dans le Tiergarten. Le chef de l' état-major, Moltke, fut d'une entière franchise envers les deux représentants de la Grande-Bretagne et non seulement il leur permit de voir le mécanisme de la machine de guerre allemande, mais, en outre, il discuta la situation politique avec Lord Haldane sans la moindre amertume. D'après M. Wile, Moltke était un chrétien

scientiste et appartenait, ainsi que le D^ von Bethmann-Hollweg, au parti de la paix. Je parlerai plus loin en détail de l'attitude du prince.de Bûlow.

La visite de Lord Haldane à Berlin fut très utile à la Grande-Bretagne. Tout d'abord elle nous donna le temps d'arracher l'armée britannique à son état de (( confusion et de faiblesse » ; elle fournit aux deux représentants de la Grande-Bretagne plusieurs idées extrêmement précieuses pour le perfectionnement du War Office et elle contribua à établir de beaucoup meilleures relations avec l'Allemagne. II est vrai qu'une partie de la presse allemande montra de l'inquiétude et désapprouva les visites de Lord Haldane au grand état-major, donnant à entendre assez clairement que derrière cette visite polie et indiscrète du ministre britannique « Oncle Europe » tissait ses intrigues le IjQg des frontières d'Allemagne. Mais il n'est pas douteux que la plupart des gens en Allemagne firent bon accueil à cette visite et il n'y a pas le moindre doute qu'elle fit un plaisir immense à l'Empereur, qui se tenait entre le parti de la guerre et celui de la paix. Il est à peine besoin de dire qu'Edouard VII fut aussi heureux du succès de Lord Haldane que le premier ministre et le ministre des affaires étrangères.

Toute l'argumentation de M. Oliver (^) est viciée par cette première affirmation que la diplomatie allemande, d'une sagesse, d'une puissance et d'une science infinies, trompait le reste de l'Europe et, en

(^) Ordeal hy battle, 3^ partie.

J)articulier, jetait de la poudre aux yeux de la Grande-Bretagne. Alors pourquoi, au nom du ciel, aurait-elle été extravagante et insensée au point de donner à l'Angleterre six aç^ertissements, dont le premier fut celui de 1906 — et des avertissements si énergiques que la sottise grossière d'hommes comme Edouard VII, Sir Edouard Grey et Lord Haldane qui ne les ont pas compris, fait presque perdre patience à M. Oliver ? Pourquoi, au nom du ciel, l'Allemagne eût-elle été si stupide ?

Tâchons d'être plus raisonnables. Au lieu de voir dans les six incidents mentionnés par M. Oliver six avertissements délibérés d'une puissance machiavé. lique (quand Machiavel a-t-il jamais été aussi aimable ?) regardons-les comme des exemples de nervosité et d'anxiété, comme les symptômes d'un manque d'empire sur soi-même. De ce point de vu^ toute la politique de l'Allemagne s'explique et devient conséquente. Et, dès lors, il n'y a plus besoin d'ajouter des notes et d'ouvrir des parenthèses pour souligner une contradiction ou crier à l'absurdité. La thèse entière peut être établie sans les interruptions et les inconvénients d'une violente antithèse.

Le jeune Empire d'Allemagne, avec sa population de 65 millions d'habitants, se trouvait, pour la première fois, entouré par 170 millions de Russes et quelque 40 millions de Français qui étaient arrivés à une entente politique. L'empereur aimait à répéter qu'il n'avait pas d'Himalaya entre lui et la Russie et, d'autre part, il tenait que la guerre

de 1870 avait laissé au cœur de la France un désir de revanche qui n'avait pas encore cessé d'influencer sa politique étrangère. Il parla de ceç deux questions en toute franchise à plusieurs personnes — j'en connais très bien quelques-unes. L'entente franco-russe était une menace qui ne pouvait pas être ignorée. Forcée par cette situation naenaçante de veiller attentivement à son armement, l'Allemagne fit des efforts prodigieux pour augmenter l'efficacité de sa machine de guerre. La figure inicertaine et un peu effacée d'Edouard VII derrière l'entente franco-russe était une cause de plus de malaise. Du moment que l'Allemagne ne voulait pas entendre parler de désarmement, elle n'avait pas autre chose à faire qu'à augmenter ses forces de terre et de mer.

Demandons-nous maintenant comment l'Allemagne pouvait le mieux arriver à savoir ce que ces grandes puissances pensaient véritablement de sa position dans le monde. Qu'est-ce qu'il y avait derrière la politesse de la diplomatie ? (et la diplomatie, pour le dire en passant, n'était pas toujours polie envers l'Allemagne.) Nous pouvons nous représenter comment l'anxiété et la suspicion augmentaient chaque fois que les trois puissances agissaient sans consulter l'Allemagne. La meilleure manière assurément de prouver ses intentions véritables était d'affirmer de temps en temps le droit de l'Allemagne à être consultée par cette association de puissances dans leurs arrangements et leurs accords, chaque fois que les intérêts commerciaux de l'Aile-

magne, sans grand effort d'imagiaation, pourraient être invoqués. De cette manière elle pourrait au moins voir quelle pensée anime l'Entente.

Dès la fondation de l'Entente deux parties grandirent rapidement en Allemagne et se développèrent en deux camps rigoureusement distincts. Le premier, mené par les Junkers, avait toutes les sympathies de l'armée : c'était le parti de la guerre. Ce parti de la guerre refusait de croire qu'Edouard VII fût un pacificateur et était persuadé, comme beaucoup de personnes de chez nous, que notre aimable roi était le diplomate le plus pénétrant et le plus dangereux d'Europe. Il était aussi furieux contre le parti de la paix allemand que les anti-allemands de chez nous contre notre parti de la paix. Il rageait de voir le Kaiser et les marchands stupides se laisser duper si facilement par le roi d'Angleterre. Il considérait Lord Haldane comme un python et le Kaiser coxnme un lapin. Il demandait que son suprême et tout-puissant maître de la guerre cessât d'être un lepus timidus et sauvât son pays de la menace grandissante d'une invasion. La Russie et la Francq se préparaient et l'Angleterre se proposait de laisser ces deux puissances faire pour son compte œuvre de massacre pendant qu'elle-même s'engraisserait de profits industriels et que sa flotte fermerait le cercle autour de l'Allemagne ; et en attendant, elle cherchait purement et simplement à en-' dormir l'Allemagne par des missions et des ambassades sous couleur d'amitié. Le parti de la guerre voyait tout cela aussi clairement que M. Oliver voit

150 l'Angleterre ju'STIFIÉe

des avertissements dans les à-coups de la politique allennande.

Le parti de la paix, d'autre part, était dispose à avoir confiance en Edouard VII. L'idée de la guerre lui faisait horreur ; il comprenait que la guerre est une folie et il désirait arriver à une entente avec l'Angleterre afin de délivrer les frontières du pays de la menace franco-russe. Il prêchait que la guerre est une erreur économique et un crime. Il préconisait la conquête des marchés du monde par le développement de l'instruction. Il désirait ne pas être dérangé dans la jouissance des revenus considérables que lui valait un commerce toujours plus prospère. Ce parti comprenait quelques-utis des premiers hommes d'Allemagne et la majorité de la nation. ,

Derrière ces deux principaux partis, il y en avait deux autres. Derrière le parti de la paix grandissait la social-démocratie qui proclamait chaque fois que la police la laissait parler que les armements du parti de la guerre non seulement opprimaient les salariés, mais constituaient une provocation. Et derrière le parti de la guerre pour qui la guerre était le moyen de défense le plus efficace et le plus rapide, il y avait ceux qui, pour ainsi dire, ivres d'impérialisme et assez semblables à nos plus violents caporalistes, éprouvaient un dégoût sans fond pour les socialistes, méprisaient les nnarchands d'un mépris immense et poussaient des clameurs en l'honneur et à la gloire du pangermanisme. Ce parti qui, dans la suite, réussit à déchaîner la guerre était très puissant et

dépourvu de toute espèce de scrupules, mais il ne fut jamais un parti nombreux. Le correspondant particulier du Daily Mail à Berlin l'a dit : « Je doute qu'en Allemagne un homme sur dix mille ait jamais entendu parler de Bernhardi avant le mois d'août 1914. »

Au milieu de cette Allemagne alarmée et divisée qui venait seulement de prendre conscience d'ellemême et d'arriver au rang de grande puissance, un homme (ayant du sang anglais dans les veines) avait le pouvoir de choisir entre la paix et la guerre. Un jour son conseiller était un prince de Bûlow ; tout de suite après c'était un D^ von Bethmann-HoUweg. Un jour il lisait qu'Edouard VII avait reçu un accueil triomphal à Paris ; le lendemain il apprenait qu'une assemblée de socialistes allemands avait condamné les armements. Il avait des amis parmi ses maréchaux et ses généraux ; il en avait parmi ses banquiers et ses marchands. A peine était-il informé des sentiments de l'armée qu'il apprenait l'opinion d'hommes d'affaires comme M. Ballin. Pour cet homme étrange, impulsif et assez capable, pour cet homme remarquable qui avait entre ses mains la paix et la guerre, qui se croyait responsable devant Dieu de la prospérité de son peuple et qui était assiégé par les champions des deux grands partis de l'Empire, il y avait une question primordiale et unique à laquelle il devait répondre : pouvait-il se fier à Edouard VII ?

Edouard VII représentait-il vraiment l'esprit de l'Angleterre ? Sir Edouard Grey était-il le repré-

sentant sincère de la diplonaatie britannique ? Lord' Haldane parlait-il en toute vérité quand il disait que l'Angleterre désirait améliorer ses relations avec l'Alleniagne et n'appuierait pas la Russie et la France dans une attaque non provoquée contre l'Allemagne ? Ces questions hantaient VempereuTy dont V esprit a toujours été en proie à une obsession, et jusqu'à l'été de 1913, c'est-à-dire pendant sept ans, il y répondit en somme d'une manière favorable à l'Angleterre. Tant que vécut Edouard VU s il n'y eut pas de guerre. Pendant sept ans on vécut en Europe comme s'il n'y avait point d'autocratespour décider si les hommes seraient massacrés, les champs dévastés et les cœurs brisés ; comme s'il n'y avait pas de diplomates pour poser des mines sous le foyer des bonheurs domestiques, pendant qu'ils souriaient et se serraient la main traîtreusement autour d'un tapis vert ; comme si les hommes avaient cessé d'être des sauvages et des pirates pour devenir des êtres moraux et raisonnables. Sept années de paix heureuse pour les hommes, pour 'le paysan de Saxe content de son sort et pour le brave fermier d'Ecosse, mais sept années d'insomnies, d'attente et de crainte anxieuse pour les diplomates d'Europe.

Lord Haldane contribua à convaincre l'empereur qu'il pouvait avoir confiance en la Grande-Bretagne. Quand il revint en Angleterre, en 1906, la tension entre les deux pays avait sensiblement diminué et il était persuadé qu'aussi longtemps que le parti de la paix resterait le maître en Allemagne il n'y aurait

LORD HALDANE EN ALLEMAGNE j 153

pas de guerre. Et il se mit à l'œuvre comme aucun miaistre britannique ne l'avait fait avant lui. Malgré les adversaires qu'il rencontra dans son propre parti, et dont quelques-uns sont aujourd'hui des héros nationaux, il prépara une machine de combat et un'système de défense nationale comme ce pays n'en avait point eu auparavant, pour le cas où le parti de la guerre prendrait le dessus en Allemagne.

U « Avertissement » de 1908

Il est indiscutable que s'il était de la plus grande importance pour l'Angleterre de préserver la paix du monde, aucune politique ne pouvait être plus sage, aucune ne donnait de plus grandes espérances que celle qui tendait à maintenir au pouvoir en Allemagne le parti de la paix.

Ce fut la politique de Sir Edouard Grey et ce fut la seule politique anglo-allemande qu'ait encouragée Edouard VII, qui détestait les semeurs de discorde. Le roi était très bien renseigné sur ces questions ; il connaissait jusqu'aux moindres incidents de la visite de Haldane à Berlin et il désirait, par sa courtoisie envers l'empereur, renforcer la bonne impression produite par son ministre. Comme Lord Haldane, il était persuadé que si jamais un soupçon fouraissait au parti de la guerre un prétexte pour s'emparer du pouvoir, c'en était fait de la paix européenne.

Mais que le lecteur prenne garde de confondre ce parti de la guerre avec les fanatiques du pangerma-

nisme qui ne faisaient qu'applaudir par derrière. Le parti de la guerre se conaposait d'homncies de mérite et de sang-froid qui estimaient qu'en remettant d'année en année une guerre défensive^ l'empereur rendait de plus en\ plus incertaine l'issue d'un conflit avec la France et la Russie, et peut-être la Grande-Bretagne, car l'entente de ces puissances était d'année en année plus étroite et ils tenaient pour assuré qu'un jour elles tomberaient sur l'Allemagne.

Sir Edouard Grey, secondé loyalement par son souverain, s'efforça de tenir éloigné du pouvoir ce parti — qui avait plus d'un argument à invoquer pour sa défense. Et les efforts de Sir Edouard Grey étaient parfaitement connus et entièrement approuvés, aussi bien à Paris qu'à Petrograd. Pas une fois que. je sache, Sir Edouard Grey n'a fait une démarche, même d'importance secondaire, sans consulter la Russie et la France. Ses efforts, on le comprendra sans peine, ne furent pas facilités par les journalistes et toutes les personnes qui répandaient systématiquement dans le pays la rumeur mensongère et malfaisante que la politique de la Grande- Bretagne, imaginée par Edouard VII, était d'encercler l'Allemagne en attendant l'heure de lui tomber dessus et de la détruire. Mais malgré ces semeurs de discorde, Sir Edouard Grey, avec le concours loyal et fidèle de Lord Haldane, s'appliqua de tout son cœur et de toute sa pensée à conjurer la guerre. Cest-à-dire qu'il ne manqua pas une occasion de chercher à convaincre l'Allemagne que notre désir

de paix était sincère, que nous n'appuierions jamais une attaque non provoquée contre elle et que nous étions tout disposés à travailler de concert avec elle en Europe et en Asie, Mais pendant ces conversations des ministres des affaires étrangères, les attachés navals et militaires, les fonctionnaires et les journalistes des deux pays murmuraient à . leurs amis que la guerre était inévitable.

En novembre 1907, l'empereur d'Allemagne fit visite à Edouard VII au château de Windsor. Il amena avec lui le baron de Schœn, qui avait succédé à M. de Tschirsky comme ministre des affaires étrangères, et ^on ministre de la guerre, le général voQ Einem. Les journaux du monde, toujours prêts à s'exciter et à soupçonner dès qu'il s'agissait des relations anglo-allemandes, se hâtèrent de conclure, du seul caractère de l'escorte impériale, que cette visite était plus qu'un acte de courtoisie. Ils avaient raison. Mais peu d'entre eux devinèrent à cette époque que la paix européenne fut tout près d'être assurée pour une génération pendant les brillants et mystérieux banquets du château de Windsor. Dans la suite une partie de la vérité fut divulguée, mais toute la vérité n'est pas encore connue. Nous pouvons cependant donner au lecteur une idée de ce qui s'est passé. Sir Edouard Grey était au château pour la réception de l'empereur. Après le départ de Sir Edouard Grey, Lord Haldane resta au château comme ministre de service. Il y eut d'importantes conversations dont l'objet dépassait une entente d'ordre général entre les deux pays. Il

156 LANGLETERRE JUSTIFIÉE

semble certain, d'après ce qui fut révélé quelques mois plus tard, que l'Empereur d'Allemagne s'intéressait moins aux baaquets officiels, aux représeatations théâtrales et à la pompe brillante de la Cour de son oncle qu'à son projet du chemin de fer de Bagdad. Assisté de deux de ses ministres, de son ambassadeur et de ses gardes casqués, le représentant de comerce impulsif, ardent et rêveur de l'Empire allemand combattait parmi l'éclat des fêtes pour assurer à -son pays un chemin à travers les antiques pâturages de la Perse. Les belles dames attentives aux diamants de leurs rivales et les gentilshommes d'Angleterre,quelque peu importunés par l'étiquette? ne se doutaient guère que le personnage central de la parade ne s'abandonnait qu'en apparence à la gaieté environnante et aux plaisirs du moment et qu'il n'était heureux que parce qu'un de ses rêves semblait près de se réaliser.

Il semble qu'on soit arrivé à un accord verbal au sujet du chemin de fer de Bagdad pendant ces jours de festivités. Apparemment, la Grande-Bretagne déclara qu'elle était disposée à voir l'empereur d'Allemagne mener à bien son projet, pourvu que les intérêts manifestes de la Grande-Bretagne fussent sauvegardés et que l'Entente, sans oublier la Russie^ fût consultée avant la ratification d'un accord. Les événements postérieurs montrent clairement que la Grande-Bretagne et l'Allemagne arrivèrent à un accord de ce genre au cours des conversations sans caractère officiel de Windsor. L'empereur aurait son chemin de fer.

Cette affaire peut sembler insignifiante au lecteur, mais, en réalité, elle avait une importance considérable. Elle montra à l'empereur que notre attitude n'était pas hostile et elle aurait pu lui montrer, s'il avait été assez sage pour le voir, qu'une porte était ouverte par où l'Allemagne pouvait entrer dans l'Entente. Pour autant que j'en puis juger il n'était pas personnellement opposé à la proposition d'une conférence de l'Allemagne avec les autres puissances de l'Entente, bien qu'il eût préféré sans doute que l'accord fût conclu entre l'Angleterre et l'Allemagne. Cela n'est pas difficile à comprendre. Il s'irritait de ne pouvoir faire un pas dans le monde sans consulter au préalable les autres grandes puissances. Où qu'il se tournât, excepté dans les régions les moins désirables de l'Afrique, il rencontrait de l'opposition et se heurtait à des barrières. Mais à moins que je ne sois tout à fait mal informé, il se montra disposé, dans cette occasion, à prendre part à une conférence] de la Russie, de la France et de la Grande-Bretagne.

Mais l'empereur, comme nous le verrons, avait compté sans son chancelier. Dans son impatience à avoir son chemin de fer et à sentir que l'influence allemande s'étendait en Orient, il avait oublié que la politique du prince de Bûlow cherchait à affaiblir et non à consolider l'Entente. Dans son désir presque fiévreux d'avoir son chemin de fer, il s'était imaginé être un monarque absolu.

J'ai de bonnes raisons pour dire qu'Edouard VII fut enchanté du résultat de la visite de Guillaume II

à Windsor et ceux qui étaient dans l'entourage du roi à cette époque peuvent témoigner que sa satisfaction allait presque jusqu'à l'enthousiasme. Le ministre en qui il avait mis sa confiance et qui préparait déjà au War Office une grande machine de combat avait si bien mené cette affaire diplomatique que l'empereur d'Allemagne était semblable à un écolier par les sentiments qu'il témoigna à son oncle et que tout semblait joyeux comme la cloche qui sonne pour un mariage.

Pour la première fois depuis que les relations étaient tendues entre ' l'Allemagne et l'Angleterre un sentiment de confiance semble exister entre les deux pays. On eût dit que l'empereur avait pris définitivement le parti de se fier à la parole d'Edouard VII et de secouer l'obsession d'un accord franco-russe. Il montra une gaieté extrême^ parla à tout venant de ses heureuses négociations au sujet de son chemin de fer et fit plusieurs suggestions qui augmenteraient, croyait-il, la force et la sécurité de la Grande-Bretagne.

L'année suivante se produisit ce que M. Oliver appelle le second avertissement. Les belles promesses des négociations de Windsor s'évanouirent en automne 1908 et, une fois de plus, les deux nations recommencèrent à discuter fébrilement la question des armements. Qu'était-il arrivé ? L'explication est assez simple. Le prince de Bûlow avait quelque confiante en l'Angleterre et à l'occasion (comme j'ai des raisons personnelles de le savoir) il chercha à améliorer les relations entre l'Angleterre et l'Aile-

magne, mais il se défiait de l'Entente. Le comte Bernstorfî me permettra de dire, j ' espère, qu'il fut vivement pressé à cette époque par le prince de Bûlow de rapprocher les deux pays et qu'il fit de grands efïorts pour se conformer à ces instructions. Un séjour que je fis à Berlin me convainquit de deux choses, d'abord que l'alliance franco-russe mettait l'Allemagne dans un état de nervosité extrême et secondement qu'on avait de graves soupçons au sujet de l'attitude de l'Angleterre envers l'Allemagne. Or, le prince de Bûlow se donna beaucoup de peine pour convaincre tous les Anglais qu'il rencontrait, qu'il désirait arriver à une entente avec l'Angleterre — mais il me parut qu'il cherchait en même temps à détacher l'Angleterre de la Russie et dé la France. Les Allemands n'ont jamais douté qu'ils viendraient à bout de la Russie et de la France ; ce qu'ils craignaient c'était que l'Angleterre ne fût attirée, peut-être malgré elle, par la France, dans une guerre contre l'Allemagne. Les diplomates allemands sont peut-être les plus sots du monde, mais ils sont assez intelligents pour comprendre que la diplomatie française est sans égale pour la rapidité de son coup d'œil et ses lumineuses inspirations.

Il semble que le prince de Bûlow ait cru pouvoir se fier à l'Angleterre prise isolément, mais non pas à l'Angleterre de l'Entente. Il semble avoir pensé que l'Angleterre aspirait sincèrement à la paix et à des relations amicales avec l'Allemagne, mais que ses engagements vis-à-vis de la France et de la

Russie pourraient rentraîner dans une guerre contre rAllenniagne. Telle est l'explication de son différend avec l'empereur. Il me paraît avoir fait de grands efforts pour améliorer les relations anglo-allemandes et pour affaiblir l'Entente. De toute façon, sa politique tendait à ne rien faire qui pût renforcer l'Entente et une conférence au sujet du chemin de fer de Bagdad à laquelle prendraient part la Russie et la France lui semblait devoir augmenter dans des proportions énormes la menace de l'Entente contre la paix allemande. Sollicité d'un côté par le prince de Bûlow et de l'autre par le baron de Schœn, nous pouvons nous représenter le cruel embarras de l'empereur. Il s'efforça de sauver le résultat des négociations de Windsor, mais à la fin, après des mois de discussions (il n'était pas très populaire à ce moment dans son pays), il céda aux instances de son habile chancelier.

Quel fut le résultat inévitable ? Le simple fait que la Grande-Bretagne refusa d'entrer en conférence sans la Russie et la France tendait à donner raison au chancelier. Cela lui permit de déclarer catégoriquement au baron de Schœn : « Je vous l'avais bien dit ! » et de faire la même déclaration, sous une forme plus polie, à son maître royal et impérial. L'empereur ne pouvait se défendre de cette conclusion inévitable. Il continuait à avoir foi en la parole d'Edouard VII, mais pour le cas où €ette parole serait trompeuse et où l'Entente attendait l'heure de déclarer une guerre à mort à l'Allemagne, il devait augmenter ses moyens de défense.

•cette mission difficile entre toutes. On fit venir Sir Edouard Goschen, ambassadeur britannique à Berlin, et après qu'on eut discuté le projet avec lui, Lord Haldane, en qualité de simple particulier qui s'intéressait aux questions d'éducation, se mit en route pour l'Allemagne. Son frère bien connu, le D^ J. S. Haldane, d'Oxford, qui connaissait l'Allemagne et s'intéressait aussi aux questions d'éducation, l'accompagnait en qualité de secrétaire privé. Cette visite suscita tant d'espérances en Alleinagne que quand la nouvelle arriva à la Bourse de Berlin, où elle s'accrédita un moment, que la visite de Lord Haldane n'avait aucun caractère politique, il y eut une chute immédiate des valeurs.

Lord Haldane arriva à Berlin le 8 février 1912. Il n'y avait, cette fois ni garde d'honneur, ni cérémonie, ni suite impériale de chambres à sa disposition. Lord Haldane arrivait en simple particulier. L'automobile de Sir Edouard Goschen l'attendait à la gare, ainsi qu'un grand nombre de journalistes. Il fut conduit à l'hôtel Bristol où des chambres avaient été retenues. Le même matin il eut une conversation à l'ambassade de la Grande-Bretagne avec le chancelier allemand. Le lendemain, guetté par les journalistes, il eut une «entrevue avec l'empereur qu'accompagnait l'amiral de Tirpitz. Le troisième jour, toujours suivi par les journalistes qui rapportaient chacun de ses mouvements, il revit le chancelier. Il s'entretint, en outre, avec de nombreux hauts fonctionnaires et pendant toute la «durée de sa visite, et même après, les journaux alle-

mands ne parlèrent guère d'autre chose que des relations anglo-allemandes.

La Vossische Zeitung fut assez favorable : « L'Angleterre, dit-elle, a empêché l'Allemagne d'aller de l'avant, mais cela ne lui a procuré aucun avantage. Le plaisir qu'on prend à l'infortune d'autrui ne profite pas. » Mais elle ajoutait: « Nous ferons bon accueil à ces Anglais qui viennent chercher notre amitié ; nous les saluerons avec une estime sympathique. » La Post déclara que la politique anglaise avait forcé l'Allemagne à augmenter ses armements. Les Neueste Nachrichten de Berlin mirent en garde avec violence le gouvernement allemand contre la diplomatie anglaise et déclarèrent : « Il n'y a qu'un moyen d'assurer notre avenir et la paix du monde : c'est d'augmenter énergiquement et en tous points les forces de notre armée. »

Les journaux français montrèrent de l'intérêt, mais avec réserve. D'une manière générale leur attitude fut la même que celle du Daily Graphie de Londres que l'un d'entre eux cita en l'approuvant. Si les gouvernements britannique et allemand, disait le journal londonien, estiment que le moment est venu de négocier un accord anglo-allemand. « l'Angleterre ne prouvait pas confier le soin d'un pareil rapprochement à une personnalité plus habile et plus sympathique que Lord Haldane ; il n'y a pas d'Anglais qui connaisse l'Allemagne mieux que lui, ni qui inspire plus de confiance au peuple allemand : il est au premier rang de nos hommes d'État. S'il devait y avoir une entente, personne ne saurait

mieux que lui sauvegarder nos intérêts. Mais l'heure est-elle aussi opportune que le négociateur ? )>

Moins d'une seniaine après la visite de Lord Haldane à Berlin, le 14 février, Lord Lansdowne dit à la Chambre des Lords : « Il est déplorable que ces « malentendus et ces appréhensions puissent exister « et il est du devoir de tous les hommes raisonnables « de s'appliquer à les dissiper. Tous les efforts que « fera dans ce sens le gouvernement de Sa Majesté « seront secondés, j'en suis convaincu, par ceux qui, (( sur d'autres questions, sont les adversaires du « gouvernement... Qu'il me soit permis de dire, « ea présence du ministre de la guerre (Lord Hal- « dane), que s'il a pu, par son récent voyage à Ber- « lin, contribuer tant soit peu à produire un résultat « si désirable, s'il est revenu avec quelque chose « qui ressemble à une branche d'olivier à sa bouton- (( nière, les membres de l'opposition le féliciteront (( aussi chaleureusement que ses amis politiques. »

M. Bonar Law, parlant le même jour à la Chambre des Communes, dit entre autres : « ...Personne dans « cette assemblée n'aspire plus ardemment que moi « à une entente avec l'Allemagne et personne ne « verrait avec plus d'horreur éclater une guerre « entre l'Angleterre et l'Allemagne. Je suis certain « que le ministre des affaires étrangères désire aussi « ardemment que moi qu'on arrive à une entente « avec l'Allemagne. »

Et quand un nouvel ambassadeur d'Allemagne arriva quatre mois plus tard, le Times salua sa venue en ces termes : « Les traits caractéristiques de nos

« relations avec le grand Empire que le baron « Marschall de Biberstein vient représenter sont si (( évidents, que nous pouvons à peine supposer qu'il « ne les saisira pas immédiatement : il n'a qu'à « songer aux déclarations que nos principaux « hommes d'État n'ont cessé de faire depuis dix ans. « Ces déclarations ont toutes le même caractère. « Elles révèlent toutes dans les termes les plus clairs « et les plus directs notre désir sincère d'entretenir (( les meilleurs rapports avec nos voisins d'AUe- « magne. Aucune personne connaissant l'Angleterre « ne peut douter de la sincérité de ce désir et tous « les Anglais qui connaissent l'Allemagne sont as- (( sures que la grande majorité du peuple allemand (( est animée des mêmes sentiments. )>

Il est hors de doute que les deux partis politiques d'Angleterre désiraient entretenir de bonne relations avec l'Allemagne ; ils formaient tous deux les vœux les plus sincères pour le succès de la mission de Lord Haldane. Et d'après le Times il n'était pas douteux pour les Anglais, en général, que la grande majorité du peuple allemand^ non pas seulement quelques Allemands, ni seulement quelques pacifistes et quelques commerçants opportunistes, mais la grande majorité dupeuple allemand désirait vivre dans les meilleurs termes avec les voisins d'Angleterre (^).

(^) C'est l'opinion qu'a exprimée à diverses reprises et d'une manière catégorique le correspondant berlinois du Daily Mail. Dans The Assault, par exemple, il dit : « Personne ne pourra jamais me convaincre que plus d'un million et demi d'Allemands grosso modo désiraient vraiment la guerre. »

A ce moment, le lecteur voudra bien le remarquer, on n'insultait pas encore Lord Haldane pour avoir été à Berlin dans le dessein d'améliorer les relations anglo-allemandes et le temps n'était paencore venu de dire que « l'Allemagne » avait toujours désiré la guerre et n'avait cessé de tromper pendant des années nos ridicules ministres. La comparaison entre le langage des journaux d'alors et leur langage d'aujourd'hui rappelle la curieuse volte-face dont parle Matthew Arnold dans Friendship's Garland. Un jour le Times dénonça avec une violence légitime une brochure française qui prétendait que l'exécution des traités n'est pas obligatoire ; ce sont là, disait-il, « les rêves d'un agitateur exprimés dans la langue d'un académicien ». Or, peu de temps après le même journal justifia en ces termes Inaction de la Sardaigne dans la guerre de l'indépendance italienne : « C'est très irrégulier, c'est contraire à toutes les formes diplomatiques... Oui, mais il y a des cas extrêmes en dehors de toute loi et il y a des lois qui existaient avant même que la société ait pris forme. » — Le chancelier allemand s'exprima sensiblement de la même manière pour justifier l'invasion de la Belgique. « Le roi Victor- Emmanuel et son sagace conseiller, ajoutait le Times, ont réussi, parce qu'ils se sont souvenus que la fortune favorise les audacieux. » La presse britannique a-t-elle fait des progrès en morale et en logique depuis cette époque ? Que celui qui lit un journal avec attention réponde (^).

(^) L'extraordinaire sérénité avec laquelle nous faisons volte-face

Quel était le but et quel fut le résultat de la mission de Lord Haldane eu Allemagne, au mois de février 1912 ?

Le but de cette mission, comme nous le savons maintenant, était de déterminer pourquoi les bonnes relations entre les deux pays s'étaient gâtées et de donner au gouvernement allemand l'assurance que rien n'était changé à la politique de bonne volonté qui avait caractérisé le règne d'Edouard VIL C'est Berlin, nous ne devons pas l'oublier, qui a pris l'initiative de cette mission. Le gouvernement allemand désirait engager la conversation directement avec le gouvernement anglais et dissiper les malentendus. En réponse à cette invitation, Lord Haldane fut envoyé à Berlin, non pas pour conclure un traité, mais simplement pour éclaircir l'atmosphère à la faveur de conversations franches et amicales.

La confiance la plus bienveillante régna dès le premier entretien de Lord Haldane avec le chancelier. Le D^ de Bethmann-Hollweg déclara avec une loyauté absolue que depuis deux ans et demi le but de sa politique avait été d'arriver à une entente avec l'Angleterre. Le D^ de Bethmann-Hollweg, dit le correspondant berlinois du Daily Mail, « est un apôtre sincère de la paix et de l'amitié anglo-allemande ». Lé même correspondant parle de sa « singulière noblesse de pensée et de sa rude intégrité ».

fait croire aux étrangers que nous sommes ou d^une stupidité singulière ou d'une extrême hypocrisie. Pendant une semaine nous crions tt Au diable la Serbie » et peu de temps après : « Pas de bêlement pacifique. » Cela dépasse la plupart des étrangers.

Tous ceux qui connaissent tant soit peu les affaires d'Allemagne savent très bien que ce jugement est juste. Le D^ de Bethmann-Hollweg était un ami sincère de la paix ; comme M. Sazonoff le dit et comme tout le monde le sait, il ne désirait pas la guerre (^).

Lord Haldane fit clairement entendre au chancelier que la Triple Alliance avait donné à l'Allemagne xme puissance formidable et que toute augmentation de ses forces de combat était une grave question pour les autres puissances. Pour autant que nous le sachions, Lord Haldane ne discuta pas le droit de l'Allemagne d'augmenter ses armements, mais on sait qu'il demanda au chancelier d'exanniner si une augmentation de la flotte allemande, que suivrait incontestablement une augmentation double de la flotte anglaise, pouvait faciliter l'établissement de relations amicales entre les deux pays. Toutes les négociations tournèrent autour de cette question. Le chancelier soumit une proposition afin de voir jusqu'où il pouvait aller en offrant de répartir la construction des vaisseaux allemands sur un certain nombre d'années. En même temps, il rappela une proposition qu'il avait déjà faite au gouvernement britannique sur la question de l'aiti-

(^) La chute morale du chancelier impérial, son mépris des traités et sa brutalité sans scrupule à l'égard de la Belgique ne peuvent s'expliquer que par les violentes nécessités du nationalisme allemand. Son cas est destiné, je crois, à devenir historique. En quelques heures un homme connu pour sa droiture et ses intentions pacifiques, un homme d'une culture réelle et d'une ferme bonté, a été transformé, par les exigences de son pays, en un bandit, un prévaricateur et un menteur.

tude de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne dans l'éventualité d'une guerre. Cette proposition, nous^ Je savons maintenant, consistait en un engagement de neutralité absolue ; les deux parties s'engageaient à n'entrer jamais dans une alliance dirigée contre l'une d'entre elles. Lord Haldane souleva les objections qu'imposaient les termes de la formule allemande et suggéra la contre-proposition du gouvernement britannique : les deux pays s'interdisaient toute attaque agressive et non provoquée, comme aussi toute alliance, toute convention navale ou militaire et tout dessein tendant à une agression et à une attaque sans provocation. Mais cette contreproposition était trop vaste au gré du chancelier.

Lord Haldane a donné une interview au correspondant londonien du Chicago Daily News, le 7 mars 1915. Il résulte de cette interview (qui fut donnée, comme on l'a déclaré publiquement, sur le désir du premier ministre et de Sir Edouard Grey, qui en revirent le texte) qu'on divulgua en partie les pourparlers que l'envoyé britannique avait eus avec le chancelier allemand et l'empereur. Cette information fut complétée dans la suite par des comptes rendus officiels et semi-officiels de Berlin (^). A la lumière de ces divers renseignements il apparaît que Lord Haldane fit clairement comprendre qu'en sa qualité de représentant du gouvernement bri-

(*) On trouvera l'exposé du point de vue allemand sur ces négociations et leur développement postérieur dans la dernière édition du livre récent du comte de Reventlow relatif à la politique étrangèfe allemande de 1888 à 1914.

tannique il ne pouvait engager la conversation qu'à la condition que tout essai de rapprochement avec l'Allemagne serait subordonné au respect absolu des ententes anglo-française et anglo-russe. Il déclara qu'il ne faudrait pas compter sur la neutralité britannique au cas où la France serait attaquée ou la neutralité de la Belgique violée et que si l'Allemagne augmentait sa flotte nous construirions deux navires pour chaque navire qu'elle construirait. Quand, peu de temps après, l'Allemagne adopta une nouvelle loi sur la flotte, l'Angleterre se mit immédiatement à l'œuvre ainsi que le prouvent le budget de la marine britannique, où les dépenses passèrent de 35 à 51 millions, et les discussions du Parlement. Il n'y eut aucun délai et il n'est pas douteux que Lord Haldane communiqua à ses collègues et au Comité de la Défense impériale les précieuses informations qu'il avait recueillies à Berlin, où il se procura un avant projet de la nou-^ velle loi sur la flotte allemande qui fut promulguée plus tard. On gardait encore l'espoir que l'Allemagne modifierait sa politique en considération des tranches déclarations faites par Lord Haldane pendant son séjour à Berlin et de l'assurance que la Grande-Bretagne n'avait pas la moindre intention d'entrer dans une alliance agressive contre l'Allemagne. Mais Lord Haldane conservait une inquiétude, car il ne savait pas si le pacifique chancelier maintiendrait son ascendant et si le parti de la guerre n'insisterait pas sur une augmentation de la flotte. Tout en signalant à l'Allemagne les graves conséquences

qu'entraînerait une pareille politique navale, il refusa immédiatement et avec fermeté la proposition du chancelier qui consistait en un engagement réciproque de neutralité sans condition. Cet engagement nous aurait, en effet, empêchés de remplir nos obligations contractuelles ; en outre, il nous aurait fait faillir au devoir de défendre nos propres intérêts en protégeant contre une occupation eanemie les côtes du nord de la France.

La situation ne fut aggravée en rien par ces conversations avec le chancelier ; au contraire, il devint bientôt évident que les amis de la paix en Allemagne se rendaient compte de la bonne tournure que les événements avaient prise. On comprit que Lord Haldane avait fait entendre clairement au chancelier que la Grande-Bretagne augmenterait l'impôt sur le revenu plutôt que de compromettre son absolue sécurité sur mer, mais que, d'autre part, il avait fait entendre non moins clairement que la Grande-Bretagne n'avait pas la moindre intention de prêter son appui à une agression de la France et de la Russie.

La conversation avec l'empereur et l'amiral de Tirpitz eut un résultat encore plus heureux. L'empereur désirait conclure un accord avec l'Angleterre et pour arriver à ses fins il finit par se montrer disposé à différer l'exécution de son programme naval. L'amiral de Tirpitz n'était pas tout à fait aussi bien disposé, mais Lord Haldane ayant déclaré qu'un accord qui laisserait subsister une rivalité dans la construction des navires ne ferait aucune espèce

d'impression en Angleterre, l'empereur se prononça contre son amiral. Il n'est pas douteux qu'à cette époque l'empereur appartenait au parti de la paix ; il portait encore, fût-ce avec quelque négligence et gaucherie, le manteau d'Edouard VII le Pacificateur. Et le fait que l'Allemagne allégea son programme naval d'un navire de guerre montre que l'empereur, à cette époque, n'était pas encore complètement sous la domination de l'amiral de Tirpitz (^).

Berlin se mit à espérer. Ceux qui étaient dans le secret répandirent la bonne nouvelle que l'AUemagiie et l'Angleterre approchaient d'un accord et que les nuages qui assombrissaient l'Europe commençaient à se dissiper. Lord Haldane put faire une visite à l'ambassade de France sans que la bonne humeur berlinoise en prît ombrage. Aucun Allemand qui ne fût pas le premier venu ne croyait que l'Angleterre dût rompre avec la France ou la Russie ; quant aux hommes d'État allemands ils ne s'attendaient pas à une entente avec l'Angleterre. Mais les obstacles qui s'opposaient à une détente semblaient surmontés ; la paix semblait assurée.

Le D^ de Bethmann-Hollweg était connu comme un ami de la paix. Il déclara un jour à un de ses amis de Berlin que c'était « le rêve de sa vie » d'arriver à un accord avec l'Angleterre. Quelques personnes sa-

{^) Nous verrons tout à l'heure dans une remarquable déclaration du comte de Reventlow qu'à la suite de la visite de Lord Haldane, l'Allemagne ne renonça pas à la construction d'un navire de guerre, mais de quatre.

valent en Allemagne qu'après l'incident d'Agadir la paix n'avait été naaintenue que grâce aux efforts du chancelier, avec le concours, il est vrai, de l'empereur et sans oublier M. Jules Cambon. Il faut le répéter jusqu'à ce que cela entre dans les cerveaux anglais, le D^ de Bethmann-Hollweg était un ami de la paix — un homme qui se détournait des risque-tout du parti de la guerre et qui détestait de tout son cœur l'absurdité du rêve pangermaniste. Quand la guerre éclata, il renonça à ses principes, abandonna l'honneur au vent et pour défendre son pays cessa de défendre la morale. Mais il est absolument incontestable que jusqu'au jour où le nationalisme détruisit son âme, dans l'épreuve de la guerre, cet homme lutta pour la paix.

Lord Haldane arriva à la conclusion que la guerre pourrait être considérée comme improbable tant que le D^ de Bethmann-HoUweg serait chancelier et maître de la situation ; mais il ne semble pas que l'amiral de Tirpitz lui ait fait une impression aussi favorable ni que l'activité du parti de la guerre l'ait pleinement rassuré. Il vit quelques-uns de ,ses amis allemands pendant son séjour à Berlin et sans doute apprit par eux, sinon par le chancelier lui-même, que de puissantes influences travaillaient à empêcher un accord avec l'Angleterre.

« Lord Haldane, dit l'étonnant M. Oliver, aurait été mieux inspiré... en n'allant jamais à Berlin. » On lui fit entendre clairement que « l'Allemagne voulait, sans être gênée, imposer sa suprématie à l'Europe. C'est pourquoi Lord Haldane revint bre-

douille de voyage... » De tels mots n'auraient jamais pu être écrits si M. Oliver avait pris la peine de vérifier les faits, comme le demandait la gravité de la question. Il est profondément regrettable que de tels mots lancés à la légère tiennent lieu d'histoire eu Angleterre à un si nombreux public.

Il est intéressant de savoir, et je puis m'en porter garant, que l'empereur de Russie exprima son extrême satisfaction du succès de la visite de Lord Haldane à Berlin. L'empereur de Russie était et est encore entièrement dévoué à la paix. II exprima spontanément sa satisfaction en homme de bien qui se réjouissait de voir renaître la confiance entre les grandes puissances. Si certains journaux français se montrèrent inquiets au début sur le véritable caractère de cette mission, ils ne tardèrent pas à se rassurer quand on eut rassura,nce formelle que Lord Haldane avait fait entendre clairement à Berlin que la Grande-Bretagne ne voulait rien savoir d'une proposition qai entraînerait sa neutralité absolue vis-àvis de l'Allemagne. La Russie et la France se montrèrent heureuses de cet effort destiné à faire renaître la confiance.

II n'est pas seulement fantaisiste, mais c'est le comble de l'absurdité que de suggérer que le gouvernement allemand ne luttait pas pour la paix à cette époque. L'empereur voulait la paix, le chancelier voulait la paix et le correspondant berlinois du Daily Mail nous assure que le ministre des affaires étrangères, M. Kiderlen-Wsechter, aspirait de toutes ses forces à un rapprochement avec l'An-

gleterre. Il va sans dire que le parti de la guerre travaillait pour la guerre ; mais le gouvernement responsable du pays travaillait avec ardeur pour la

paix.

Les relations entre le ministre des affaires étrangères de Londres et celui de Berlin s'étaient sensiblement' améliorées. Mais le chancelier n'avait pas été en ..mesure de promettre à l'Angleterre une limitation dans la construction des navires et les deux nations n'étaient pas arrivées à s'entendre sur les termes d'une formule de neutralité (^).

Au retour de Lord Haldane en Angleterre, l'activité extraordinaire de M. Winston Churchill à l'amirauté, loin d'être arrêtée, augmenta. Nous aurions pensé que n'importe qui en aurait conclu que Lord Haldane avait rapporté de Berlin certains renseignements qui confirmaient ses vues sur la politique allemande, à savoir qu'une vigilance incessante était nécessaire dans nos relations avec cette puissance. Ceux qui étudient les événements avec soin et qui savent quels grands changements sont survenus à l'amirauté doivent avoir été amusés quand ils ont lu dans leurs journaux, deux ans plus tard, que Lord Haldane était revenu de Berlin, en 1912, avec de la poudre aux yeux. Lord Haldane est revenu de Berlin avec la nouvelle loi sur la flotte allemande

{^) Ce qui contribue à rendre les négociations avec l'Allemagne très difficiles, c'est qu'elle a trois ministères des affaires étrangères. Très souvent on néglige ce fait important. Le chancelier impérial a son ministère des affaires étrangères ; le secrétaire d'État dirige le ministère des affaires étrangères à proprement parler ; enfin l'empereur a son état-major personnel de diplomates qui constituent un ministère des affaires étrangères particulier.

dans sa poche et avec la certitude qu'un parti dangereux travaillait contre le chancelier.

Comme par le passé tout dépendait du maintien au pouvoir du parti de la paix. Le fait que le D^ de Bethmann-Hollweg ne résistait qu'avec peine à l'amiral de Tirpitz signifiait clairement que le parti de la guerre étendait son influence. Il signifiait pour Lord Haldane que le prince de Bûlow exerçait une pression et que l'amiral de Tirpitz commençait à dominer l'empereur. Comme tous les autres ministres du cabinet et comme tous les politiciens responsables, il comprit qu'il n'y avait que deux choses à faire : rendre plus fortes la flotte et l'armée, et ne faire aucun discours, ne prendre aucune, mesure qui pussent autoriser le parti de la guerre en Allemagne à réclamer les rênes du pouvoir.

Nous allons voir maintenant ce que les Allemands pensent de Lord Haldane. Le simple fait que la haine de l'Angleterre est la plus violente passion de l'Allemagne aurait pu avertir nos journaux que les missions de Lord Haldane ont été très utiles, mais manifestement l'esprit de parti les aveugle et les empêche de comprendre la signification de cette passion. Si le lecteur veut prendre la peine de se placer au point de vue allemand pendant un moment, il se fera des missions de Lord Haldane une idée plus juste.

Dans la dernière édition de son récent livre sur la politique étrangère de l'Allemagne {Deutschland's Auswàrtige Politik, 1888-1914, 3® éd.), le comte Reventlow, se plaçant au point de vue de l'Allemagne

officielle, apporte beaucoup de renseignements inédits sur les deux visites de Lord Haldane à Berlin. Il apparaît que le comte Reventlow eut accès aux sources officielles d'information et je risque l'opinion que l'amiral de Tirpitz lui confia tout ce qu'il avait sur le cœur. Le portrait qu'il trace de Lord Haldane n'est pas moins inexact que celui qu'en tracent ses ennemis dans notre pays. Mais il est inexact dans un sens très différent. Tandis que les ennemis de Lord Haldane le représentent comme un homme qui s'est laissé flatter et duper par l'Aile- ■ magne, il est au contraire représenté par le comte Reventlow comme un Machiavel qui a flatté et trompé l'Allemagne innocente et confiante : « Le gouvernement allemand voyait en lui un ami sincère de la paix et de l'Empire allemand. H s'est révélé tout le contraire. »

Tout d'abord le comte Reventlow rend compte de la visite de Lord Haldane à l'empereur, en 1906. Sir Ed. Grey, nous dit-on, s'était déclaré prêt à travailler à l'amélioration des relations anglo-aile- , mandes si l'Allemagne consentait à ne plus créer de difficultés à la France au sujet du Maroc : « Pour inaugurer la nouvelle politique une personne était ioute désignée, c'était Lord Haldane qui, dans la suite, fut si connu en Allemagne comme le promoteur de J'amitié et de la bonne intelligence entre l'Angleterre et l'Allemagne. En 1906 il était ministre de la guerre et avait entrepris la réorganisation de l'armée britannique. Il était de ceux qui, dans le cabinet britannique, non seulement connais-

saient les termes et le but des conversations et des conventions militaires anglo-franco-belges, mais qui y avaient joué un rôle prépondérant. Il s'était fait un devoir personnel de créer une organisation qui permît d'envoyer sur le continent, en cas de guerre, le corps expéditionnaire le plus nombreux dans le plus bref délai possible. Afin de résoudre ce problème que les conditions de l'armée britannique rendaient particulièrement difficile, Haldane réussit à obtenir du gouvernement allemand la permission d'étudier à Berlin le système militaire de l'Allemagne, avec l'aide des autorités allemandes. On crut pouvoir donner cette permission sans danger et on l'accorda volontiers en raison des dispositions plus amicales dont l'Angleterre semblait faire preuve. C'est ainsi que le ministre de la guerre britannique eut l'occasion, qui n'a pas souvent été offerte au ministre de la guerre d'un pays étranger, de connaître à fond le système militaire de l'Allemagne et aux meilleures sources. Il s'est trouvé que cela a été d'une très grande importance pour la Grande- Bretagne et pour son alliée la France, qui, toutes deux, regardaient l'Allemagne comme leur future ennemie. En outre, par son étude du système militaire allemand, Haldane acquit de précieuses connaissances, grâce auxquelles il put organiser le corps expéditionnaire britannique qui devait combattre dans la guerre à venir contre les troupes allemandes. De retour en Angleterre il fit des discours où il déclarait que les relations avec l'Allemagne étaient améliorées. En Allemagne régnait

comme toujours en pareils cas, une espérance tran^ quille et confiante. On croyait qu'il n'y avait eu entre les deux pays que quelques malentendus que le calme et la bonne volonté dissiperaient sans peine, exception faite des chauvins des deux pays qui, pour des raisons individuelles et industrielles, étaient animés de sentiments violents et mauvais. » (^)

« Les connaissances et l'expérience, dit le comte Reventlow, dont profita Lord Hâldane lors de sa visite à Berlin, portèrent leurs fruits. » Assurément ! Mais il est ridicule de dire, comme il le fait, que l'attitude de Lord Haldane fut inamicale ou qu'elle cachait de sinistres desseins. Les Allemands savaient que l'Angleterre voyait avec appréhension la France en péril et que son propre intérêt ne lui permettait pas de rester simple spectatrice si l'on essayait de démembrer la France. Mais il n'est pas vrai qu'il y ait eu, soit à cette époque soit plus tard, la moindre convention militaire ou la moindre

alliance secrète. Il n'y a jamais eu autre chose qu'un désir d'étudier la situation qui résulterait pour la France et la Belgique du fait d'une attaque allemande ; cette étude était nécessaire-^ si l'Angleterre voulait être prête à toute éventualité.

Le comte Reventlow accuse Edouard VII et ses ministres d'avoir voulu encercler l'Allemagne : une telle intention n'a jamais existé. Ce fut un des malentendus que Lord Haldane s'efforça de dissiper

lors de son second voyage à Berlin. Le comte Reventlow s'attarde longuement à ce qu'il appelle la i( mission » de Lord Haldane à Berlin, en 1912, et à ses conséquences. Il cite le discours déjà signalé que fit Lord Haldane en 1915, au National Libéral Club, et l'oppose aux paroles du chancelier allemand. Ce dernier déclara, dans un discours au Reichstag, que Lord Haldane lui avait assuré, en 1912, que « le cabinet anglais désirait sincèrement arriver à un accord ». Le comte Reventlow estime que ce soi-disant désir sincère n'était qu'une figure de rhétorique. Grâce à un travail d^ plusieurs années, fondé en grande partie sur ce qu'il avait appris en Allemagne, en 1906, Lord Haldane avait « puissamment réorganisé l'armée britannique et, en perticulier, le corps expéditionnaire », ce qui constituait une menace grave pour l'Allemagne, puisqu'elle avait maintenant la perspective d'être attaquée par des troupes organisées comme les siennes, et de flanc si ses propres troupes poussaient leur avance. Cependant Lord Haldane osa revenir, en 1912, se poser en ami fidèle de l'Allemagne. On eut confiance en lui comme il le demandait. Il fut fâcheusement impressionné, d'après le témoignage du chancelier impérial, quand il apprit qu'on allait adopter une nouvelle loi sur la flotte allemande, et le comte Reventlow qui ne ménage pas ses critiques au chancelier impérial, l'accuse de s'être montré trop accommodant. L'amirauté allemande, invoquant la crise marocaine de 1911, insistait à cette époque sur une augmentation de la flotte allemande. Elle demandait

196 LANGLETERRE JUSTIFIEE

la construction de six navires de guerre, sans connpter les croiseurs cuirassés, mais, toujours d'après le témoignage du chancelier, Lord Haldane objecta qu'il était inopportun, aussi bien pour l'Allemagne que pour la Grande-Bretagne, de s'engager en fait de construction de navires dans une course de vitesse,, et Lord Haldane fut écouté. Son insistance eut pour effet que la nouvelle loi sur la flotte qui passa peu de temps après, au mois de mars, ne prévoyait la construction que de trois navires de guerre et en-^ core d'eux d'entre eux seulemeïit devaient être achevés dans un délai précis, la construction du troisième étant remise à une époque indéterminée.. Il résulta de cette modification et de quelques autres, dit le comte Reventlow, que la flotte n'ac^ quit presque rien en fait de grands navires cuirassés dont elle avait tant besoin .« Pendant la visite de Lord Haldane le programme naçal fut réduit de plus de moitié » (^). Malgré ce succès Lord Haldane refusa d'accepter la proposition allemande qui consistait en un engagement de neutralité absolue des deux pays en cas de guerre, et partit pour Londres après avoir proposé une formule limitée à l'établissement de bonnes relations, formule que Sir Ed. Grey pro-^ posa officiellement dans la suite. A partir de ce moment les négociations passèrent aux mains de l'ambassadeur d'Allemagne à Londres et du secrétaire d'État des affaires étrangères britanniques. Ces deux diplomates engagèrent des .pourparlers.

sur diverses questions que Lord Haldane avait ^abordées sans faire de propositions fermes et détaillées. Parmi ces questions il y avait celle du chejnin de fer de Bagdad et l'extension du traité relatif à la baie de Delagoa, passé entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne en 1898. D'après le comte Reventlow, le premier ministre et Sir\Ed. Grey avaient donné à entendre, en décembre 1911, que la Grande- Bretagne ne désirait pas empêcher l'expansion allejnande dans l'Afrique centrale. Lord Haldane s'entretint de la question avec le chancelier allemand, jnais seulement en passant. La conversation fut continuée à Londres par l'ambassadeur d'Allemagne et Sir Ed. Grey. Mais l'accord de 1898 avait été basé sur l'idée que les colonies portugaises sejaient un jour à vendre et bien des choses s'étaient passées entr.e temps. En effet, du vivant d'Edouard VII le gouvernement britannique ayant prêté son concours financier au Portugal, il en résulta que les colonies de ce pays ne seraient vraisemblablement jamais à vendre. Cependant les colonies portugaises d'Afrique allaient avoir besoin d'argent pour développer leur commerce. La question des chemins de fer deviendrait très importante. Ainsi la Grande-Bretagne et l'Allemagne auraient intérêt à s'entendre pour la répartition des sphères d'influence : « Voilà à peu près ce que le gouvernement britannique voulait faire croire et espérer à Berlin et il y réussit. Dans le courant de 1913 l'accord avait déjà été conclu depuis quelque temps et «igné par les représentants des deux pays, mais le

public allejnaxid croyait que les négociations continuaient et il était dans l'attente du résultat. Il ne comprenait pas pourquoi le résultat tardait tant à se montrer et n'arrivait pas à s'expliquer le silence du gouvernement allemand. La vérité était que les négociations ayant été conclues et signées, le gouvernement britannique avait demandé qu'elles fussent tenues secrètes. Le moment n'était pas propice» Il fallait d'abord que la pénétration allemande dans les colonies portugaises fît des progrès, appuyée par le capital allemand, afin de créer de véritables « intérêts » allemands. Ainsi l'accord était condamné à rester dans un tiroir comme un trésor précieux mais inutilisable. Aujourd'hui il est impossible de douter plus longtemps que ces négociations ne furent engagées et que cet accord ne fut conclu que dans le dessein d'arrêter l'Allemagne et en même temps de faire envisager au gouvernement allemand une coopération étroite avec la Grande-Bretagne. Le gouvernement britannique désirait convaincre l'Allemagne de sa bonne volonté et de ses intentions pacifiques afin de gagner du temps pour ses projets en Orient et de permettre à la Russie d'achever ses armements » (^).

Ce résit est, bien entendu, un travestissement des faits tels qu'ils se sont réellement passés, ainsi que Sir Ed. Grey ne manquera pas de le montrer au moment opportun.'^On remarquera^^que le comte Reventlow ne reproche pas à Lord Haldane d'avoir

été mêlé à ces négociations particulières, bien qu'il l'accuse d'avoir jeté de la poudre aux yeux de l'Allemagne au cours des conversations diplomatiques antérieures.

L'histoire prononcera son verdict sur l'accusation par laquelle le comte Reventlow termine son apologie de 477 pages : « C'est la convoitise de la Grande- Bretagne, désireuse d'étendre son empire et son commerce qui l'a conduite à organiser le monde et à le mettre en branle dans le dessein de provoquer une guerre à mort contre un peuple pacifique » (*).

En 1912, la situation était la suivante : malgré une légère amélioration des relations entre la Downing Street et, la Wilhelmstrasse, certaines personnes avaient le sentiment, dans les deux pays, qu'un mot provocateur ou un geste pourrait déchaîner la guerre sur l'Europe. Le gouvernement britannique avait fait de son mieux. La tête du gouvernement] allemand et d'autres hauts personnages d'Allemagne avaient fait de leur mieux. Mais les soupçons n'avaient pas été dissipés. La défiance, la jalousie et la crainte étaient toujours à l'œuvre et ces vils sentiments qu'on décore de grands noms quand ils sont au service des empires commençaient à s'exprimer avec moins de retenue et plus de hardiesse dans les journaux des deux pays, répandant toujours davantage l'anxiété parmi les peuples pour la plus grande satisfaction des Allemands et des Anglais qui désiraient la guerre et qui ont toujours

cru que la guerre est inévitable.

Tout honnête homme qui se reporte à ce temps passé et qui interroge scrupuleusement sa conscience — songeant que des milliers et des centaines de milliers de jeunes hommes ont été massacrés, mutilés, sont devenus aveugles et fous et que des milliers et des centaines de milliers de personnes ont perdu dans cette guerre ce qu'elles avaient de plus cher au monde — tout honnête homme, dis-je, qui se reporte à cette année 1912 ne peut que remercier Dieu s'il a lutté pour la paix et s'il n'a pas été de ceux qui parlaient à la légère et exprimaient des sentiments de haine.

« En employant des épithètes injurieuses, dit Sir Thomas Browne, nous nous faisons tort les uns aux autres et par une logique sans charité nous attribuons à tous ce qui n'est le fait que de quelquesuns. » Il nous prévient que « d'un seul mot nous faisons mille victimes et d'un seul coup nous assassinons l'honneur d'une nation ». Quand il surprend les autres en faute il se contente d'un avertissement ou d'une remontrance, « car l'outrage égare des natures nobles et capables de bonté qui pourraient être rappelées sans peine à la vertu ; et nous devrions, tous être les défenseurs de la bonté jusqu à la protéger contre les puissances du mal et jusqu'à soutenir la cause de la vérité outragée. »

Dostoïevsky, dans un beau passage qui commence ainsi : « Chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, faites le tour de vous-même et veillez sur vousmême et prenez garde que votre image soit toujours

décente », Dostoïevsky nous dit qu'en passant près d'un enfant avec un visage renfrogné et de noires pensées nous pouvons graver dans son « cœur sans défense » quelque chose qui grandira et peut-être lui fera du mal.

D'un seul mot nous faisons mille victimes. Quelle inscription pour les bureaux de la presse d'Europe !

Page 1