CHAPITRE IV
LA Grande-Bretagne était parfaitement préparée en 1912 à tenir tous ses engagements ; elle y était mieux préparée que tous ses alliés, et quand les hostilités éclatèrent en 1914, elle seule se trouva en mesure d'appuyer instantanément par la force chacune de ses paroles. Il est donc contraire à la raison de dire que le gouvernement britannique a été pris par surprise ou de prétendre, comme quelques personnes sans vergogne ont l'audace de le faire, que Lord Haldane n'a pas suffisamment averti ses collègues du danger imminent.
Parce que Lord Haldane et ses collègues firent des discours dans le dessein de fortifier le parti de la paix en Allemagne, c'est-à-dire de conjurer la guerre, des personnes stupides et mal intentionnées en concluent qu'on n'a pas fait de préparatifs en vue d'un conflit par les armes. Ces préparatifs avaient déjà été faits. Il n'y avait rien d'autre à
faire qu'à être sur ses gardes et à attendre l'heure si l'heure devait venir. Tout homme raisonnable comprendra que si nos ministres avaient fait des discours provocants, le D^ de Bethmann-Hollweg (qui ne désirait pas la guerre, d'après le témoignage de M. Sazonofî) aurait été destitué. Le parti de' la guerre faisait tout son possible pour provoquer cette destitution. Le prince héritier faisait le fanfaron, manifestait ouvertement son impatience à l'égard de son père et du chancelier. L'amiral de Tirpitz cherchait à imposer sa politique, et à l'arrière-plan se tenait le prince de Bûlow qui avait toujours redouté l'Entente, qui observait les moindres mouvements sur l'échiquier européen et qui, dans les milieux influents de l'opinion allemande, critiquait la diplomatie du chancelier.
L'idée que l'Allemagne n'aurait jamais fait la guerre si elle avait été absolument certaine de l'intervention britannique doit être examinée avec le plus grand soin avant d'être tenue pour vraie. II semble probable que l'Allemagne n'aurait pas risqué une guerre contre la France et la Russie si elle avait été certaine que la Grande-Bretagne soutiendrait ses alliés, et tant qu'elle en a été absolument certaine elle s'est abstenue de la guerre. Lord Hal-^ dane à Berlin et Sir Ed. Grey à Londres firent comprendre si catégoriquement que la Grande-Bretagne ne permettrait pas que la France soit attaquée, que c'était là un postulat invariable, la condition absolue et sine qua non d'un accord avec l'Allemagne, que l'Allemagne se retint tant qu'il n'y eut rien qui
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empêchât la Grande-Bretagne de tenir parole.
De 1912 à 1914 la paix fut maintenue, et pourtant l'Allemagne savait avec quel zèle l'Angleterre et ses alliés travaillaient au perfectionnement de leur organisation de guerre — avec un zèle qui provoqua une activité extraordinaire de la part du parti de la guerre en Allemagne. Parce qu'elle savait que Lord Haldane était homme de parole, l'Allemagne' n'osa pas attaquer la Russie ou la France. Défiante, inquiète, pleine de doute et d'angoisse, elle voyait les préparatifs que faisaient la Russie et la France en vue d'une guerre éventuelle, mais à cause de l'Angleterre elle ne troublait pas la paix. L'accord établi par Lord Haldane et le D^ de Bethmann-Hollweg avait donc été bon à quelque chose. Deux années s'étaient écoulées depuis ces conversations et la paix durait toujours.
Essayons de nous représenter les choses telles qu'elles apparaissent aux Allemands. La France avait consenti un emprunt à la Russie à certaines conditions d'une grande importance militaire : la Russie devait construire des chemins de fer menant à la frontière allemande et cette frontière devait être fortifiée. La France avait répondu par une loi militaire à la nouvelle loi militaire allemande. La Grande-Bretagne, pour faire honneur à ses engagements, avait fait de sa petite mais admirable nouvelle armée, un corps expéditionnaire d'une efficacité incomparable et elle faisait de gigantesques efforts pour augmenter sa flotte déjà d'une puissance écrasante.
Sans doute, à notre point de vue, toutes les mesures étaient justifiées ; puisqu'elles étaient dues exclusivement aux provocations allemandes. Mais/ pour les Allemands situés au milieu de l'orage et surtout pour ceux d'entre eux qui se défiaient de l'Angleterre et qui croyaient qu'un jour, dans l'intérêt de son commerce, elle déchaînerait la guerre sur le continent, ces préparatifs formidables ne pouvaient qu'augmenter la défiance et l'efîroi.
Le gouvernement britannique qui avait beaucoup d'autres conseillers à part Lord Haldane, mais qui n'en avait pas de plus sage ni de plus digne de confiance, croyait le parti de la paix prépondérant en Allemagne et espérait que ce parti pourrait maintenir sa prépondérance si la politique britannique faisait un double efîort — si elle déclarait invariablement qu'en aucun cas la Grande-Bretagne ne permettrait que la France ou la Russie soient attaquées de gaieté de cœur et si elle donnait l'assurance sincère que la Grande-Bretagne, dans son désir d'entretenir des relations amicales avec l'Allemagne, ne se prêterait à aucune agression de la part de ses alliés. Tout en faisant ces deux déclarations avec simplicité, mais avec la fermeté d'une intention sincère, la Grande-Bretagne en silence et d'une manière incessante augmenta ses forces de combat sur terre et sur mer.
Cette politique était-elle fausse ? A-t-elle réellement fait faillite ? Ce fut la politique d'Edouard VII, celle à laquelle il consacra son règne ; ce fut la politique du parti conservateur et du parti libéral. Il
n'était venu à personne l'idée de la discuter. Il y eut une proposition du service obligatoire qui n'émanait pas des partis politiques. Cette proposition aurait complètement désorganisé notre système militaire en un moment critique et aurait pu plonger tout le pays dans un grand conflit industriel. Mais aucun parti responsable n'a jamais mis en doute la sagesse du gouvernement britannique exprimant son désir d'entretenir des relations amicales avec l'Allemagne et sa détermination d'être aux côtés de la France et de la Russie en cas d'attaque injustifiée. Il n'était venu à l'idée de personne de dire que cette politique fût fausse et depuis le commencement de la guerre aucune personne ayant quelque bon sens ou quelque importance ne Ta prétendu. Cette politique d'ailleurs a-t-elle fait faillite ? Elle n'a fait faillite que quand intervint dans l'état de choses' existant un changement si radical que les Allemands doutèrent, non pas de la volonté ou de la loyauté de l'Angleterre, mais doutèrent qu'elle fût capable de tenir ses engagements, c'est-à-dire qu'elle fît faillite quand certains personnages d'Angleterre et du nord de l'Irlande firent venir des fusils d'Allemagne, semèrent la révolte parmi les troupes du roi et proclamèrent ouvertement qu'il serait fait opposition, fût-ce par la guerre civile, à une loi du parlement britannique. Jusqu'à cette heure, funeste et impardonnable entre toutes dans l'histoire moderne de l'Angleterre constitutionnelle, les hobereaux d'Allemagne n'osèrent pas courir le risque d'une guerre européenne. Tant qu'on put croire que
l'Angleterre, avant toute autre considération, appuierait la France dans l'éventualité d'une agression, l'Allemagne se retint. Mais aussitôt que l'Angleterre se trouva absorbée par une crise intérieure d'une extrênie gravité, l'Allemagne frappa de toutes ses forces (^).
En 1912 mourut Marschall von Biberstein. Il avait succédé , à Londres, à Metternich et était peut-être le plus habile des Allemands. Il fut remplacé par le prince Lichnowsky. C'était un homme d'un commerce extrêmement agréable, mais un ambassadeur assez médiocre. Sa femme, qui aimait beaucoup notre pays, se fit de nombreux amis dans la haute société anglaise. Il n'y a pas de raison de douter que la venue du prince Lichnowsky n'ait été une preuve du désir de [l'empereur et du chancelier
(*) Lord Derby lui-même, en août 1916, a admis que le parti unioniste envisageait, en 1914, la possibilité de la guerre civile. Parlant à une assemblée dans le comté de Lancastre, il a dit : « J'ai une entière confiance en Sir Ed. Carson. Il y a deux ans quand le Home Rule semblait devoir déchaîner la guerre civile, ce fut Sir Ed. Carson qui soumit le cas aux habitants du comté de Lancastre.,. J'avais confiance en lui — et aujourd'hui j'ai confiance en lui aveuglément — et je crois que ce qu'il cherchait à accomplir aurait été pour le bien du pays et de l'Empire tout entier.
» Je voudrais que vous voyiez les choses telles qu'elles sont et non telles qu'elles étaient, car la différence est très considérable. Quelle était la situation avant la guerre ? Pour remporter la victoire les unionistes de l'Ulster devaient payer et se battre pour l'Ulster. N'y a-t-il pas quelque chose de changé dans le pays depuis cette époque ? On trouverait sans doute encore de l'argent, mais une chose est absolument certaine : quand viendra le jour de la paix victorieuse on n'obtiendra pas des hommes de ce pays qu'ils s'engagent dans une guerre civile. Si nous sommes sincères nous reconnaîtrons probablement qu'il y a peu d'années nous considérions tous les nationalistes comme des rebelles au pays. J'ose dire qu'aucune personne ayant tin peu de bonne foi ne penserait de même aujourd'hui. »
d'améliorer les relations entre FAlleniagne et la Grande-Bretagne.
A cette époque Lord Haldane succéda à Lord Lorebrun en qualité de grjand chancelier d'Angleterre, distinction que certains des meilleurs juges du pays, des hommes comme Lord Halsbury, Tory inflexible, avaient désirée pour lui en 1905. Il quitta le War Office emportant non seulement les hommages que lui rendirent des soldats du mérite de Lord French, mais les lauriers que lui décernèrent tous les journaux^ dont quelques-uns n'ont cessé de couvrir son nom d'infamie depuis 1914.
A partir de cette époque Lord Haldane eut moins à s'occuper de politique étrangère et ne retourna pas en Allemagne. Il avait laissé l'armée dans un état de grande perfection et amélioré nos relations avec l'Allemagne ; il était libre désormais de consacrer son grand talent à ses nouvelles et absorbantes fonctions. Son plus vieil et plus intime ami. Sir Ed. Grey, avait heureusement conduit les négociations relatives à la guerre balkanique. Le ciel diplomatique n'était pas sans nuages, mais l'inquiétant ambassadeur d'Allemagne était mort ; le parti de la paix était toujours prépondérant en Allemagne, et nos grands alliés, la France et la Russie, se sentaient plus rassurés qu'ils ne l'avaient été depuis longtemps.
Cependant dans la politique intérieure d'Angleterre un état d'esprit se manifesta peu à peu qui changea toute l'atmosphère de l'Europe. L'Europe savait que notre individualisme ardent nous expo-
sait à tout moment aux inconvénients et aux dangers de grands conflits industriels ; mais l'Europe ne savait pas et ne s'était jamais douté qu'une nation aussi dévouée aux habitudes constitutionnelles et si fière d'être la mère du parlementarisme pour^ rait jamais recourir à la guerre civile pour résister à la loi. Pendant toute l'année 1913, la lutte fut menée pour et contre le Home Rule avec une violence, une grossièreté et un manque de raison qui auraient déshonoré une société de b-as étage. Des hommes d'Etat, à la Chambre des Communes, traitèrent de menteur le plus distingué des ministres. Un homme qui avait fait sa fortune dans le barreau et qui avait occupé un haut emploi dans l'administration lança à la tête de ses adversaires les épithètes les plus injurieuses de l'argot. La Chambre des Communes se déshonora par une médiocrité de pensée, une étroitesse de sentiment et une bassesse de caractère comme on en voit rarement dans les plus jeunes parlements des nations les moins civilisées. Et derrière tout ce tumulte de Westminster il y avait le délire furieux, frénétique et inconscient d'une presse qui avait été la victime d'un même délire, quoique à un degré moindre, lorsqu'on avait parlé d'accorder à l'Afrique du Sud de se gouverner par elle-même. Or, ce fut pendant ce temps que l'empereur d'Allemagne passa, non pas corps et âme, mais nerveusement au parti de la guerre.
Au cours de l'été 1913 un état d'esprit nouveau se manifesta à Berlin. Le D^ de Bethmann-Hollweg
resta en place, parce qu'il convenait à l'empereur de l'y laisser, mais les gens du monde, les politiciens et les journaux savaient que l'empereur commençait à trouver qu'il serait sage de frapper un coup à droite et à gauche avant que ses voisins ne soient devenus trop forts. Seule la crainte de l'Angleterre le retenait encore. C'est alors que l'entourage de l'empereur commença à le circonvenir, menant une campagne perfide et audacieuse pour le convaincre d'abord que l'Angleterre était l'inspiratrice de l'Entente menaçante et ensuite que cette même Angleterre perverse et lâche était décadente, indisciplinée et dégénérée.
Que le D^ de Bethmann-Hollweg, disait-on, s'efforce de maintenir des bonnes relations entre les deux pays : c'est une tâche non seulement inofîensive, mais très utile et qui convient à un esprit aussi faible et sentimental. Mais que le grand maître de la guerre écoute la voix de l'Autriche — elle lui dit cette voix, comme si un ange de Dieu lui parlait à l'oreille, que le péril slave qui menace l'Autriche le menace lui aussi. Et que le graïid maître de la guerre prenne en considération les conseils de ses généraux les plus grands, les plus sûrs et les plus fidèles ; ils disent qu'il serait prudent d'attaquer la Russie maintenant et que, dans deux ans, ce serait trop tard. Et que le grand maître de la guerre réfléchisse à l'opinion de ses hommes d'Etat ; ils disent qu'un descendant de Frédéric le Grand n'attendrait pas l'heure de ses ennemis jaloux, mais tirerait l'épée à l'heure de son choix pour la sûreté^
l'honneur, la gloire et la prospérité de la patrie.
J'avoue que janiais autocrate ne s'est trouvé dans une position plus difficile que celle où se trouvait l'empereur. S'il tardait à agir il verrait peutêtre son empire brusquement attaqué de deux côtés à la fois, tandis que s'il choisissait son heure pour frapper un coup décisif et sûr, non seulement il détruirait les ennemis qui menaçaient ses frontières, mais il ajouterait à la grandeur et à la gloire des Hohenzollern.
Au printemps de 1914 se produisit l'incident de Curragh. Le commandant en chef donna certains ordres avec plus ou moins de tact, ce n'est pas la question. C'étaient les ordres d'un officier supérieur ; ils ne furent pas acceptés par ses subordonnés. Les dames dans les salons londoniens se montrèrent aussi enthousiastes de cet acte de mutinerie que les grands et les petits journaux qui représentaient les intérêts des classes privilégiées. Des cris de joie s'élevèrent. Où qu'on allât les gens ne caquetaient pas d'autre chose. Les scandales ministériels se multiplièrent, la bêtise méchante s'empara des scandales où étaient impliquées des femmes de ministres et la perspective de renverser un gouvernement dévoiié aux réformes sociales inspirait une joie féroce, impie et bruyante. La plus haute société de Londres exultait et se frottait les mains avec un plaisir indicible. Les radicaux avaient déclaré que la révolte de rUlster était un (( blufï )) — depuis l'incident de Curragh, il leur fallait trouver un autre mot. Il ne s'agissait pas d'un blufï, puisqu'on allait avoir la
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guerre civile ! On parlait de l'anarchie comme si c'était une partie de plaisir.
Pour ces nigauds, pour la lie de la société ploutocratique et pour les journaux, soutiens de la loi et de l'ordre, l'incident de Curragh signifiait la chute prochaine des infâmes radicaux, l'effondrement du plus odieux des démagogues, M. Lloyd George, et la défaite sociale d'une dame, la femrae d'un ministre, plus détestée qu'aucune autre personne à Londres. Il signifiait autre chose pour le ministre des affaires étrangères. Sir Ed. Grey, et pour Lord Haldane, président de la Chambre des Lords.
Pour Sir Ed. Grey, l'incident de Curragh et les passions qu'il déchaîna signifiaient qu'il fallait observer l'Allemagne plus attentivement que jamais. Certaines personnes en Angleterre et dans le nord de l'Irlande firent une importante commande de fusils en Allemagne. On dit que le Gouvernement allemand fit évacuer le canal de Kiel pour permettre au vapeur Fanny, qui emportait de Hambourg les fusils allemands, de se glisser dans la mer du Nord en contournant le Danemark et d'échapper à la flotte britannique. Pourquoi le gouvernement allemand suinter es s ait- il aux Orangistes d' Irlande ? Tandis que le gouvernement allemand manifestait ainsi ses sympathies aux volontaires de l'Ulster, la France était troublée par la découverte de la mauvaise administration de son matériel de guerre, par le fait que son nouveau système de service militaire ne fonctionnait pas encore et par la fâcheuse tournure que prenaient les choses en Angleterre.
On peut se demander si le corps expéditionnaire fut suivi d'aussi près pendant les deux années où Lord Haldane ne dirigea pas le War Office, mais la machine elle-même était dans l'état de perfection où le grand ministre l'avait laissée et ses relations avec l'amirauté [n'auraient pas pu être meilleures. Il ne manquait rien pour nnettre cette machine en mouvement instantanément. Cependant il eût été préférable pour le pays que le ministre qui l'avait créée fût chargé de la manœuvrer avec le concours des hommes de métier dont il avait éprouvé les capacités.
Au mois de juillet de cette année fatale, la guerre est déclanchée. Sir Ed. Grey habitait dans la maison de ville de Lord Haldane, à Queen Anne's Gâte, pendant les jours terribles où, en proie à une angoisse indicible, il lutta pour la paix (^). George V, fidèle à ses ministres et à la mémoire de son père, fit tout ce qui était en son pouvoir pour faire entendre raison à l'empereur d'Allemagne. Mais, désormais, tout effort était vain. L'empereur était devenu l'instrument du parti de la guerre et la paix abandonna l'Europe.
Le professeur Holland Rose a répondu aux critiques d'un neutre favorable aux Alliés qui prétendait que l'Allemagne n'aurait pas osé faire la guerre si elle avait été absolument sûre que l'Angleterre
(^) De nombreux ambassadeurs se rendirent fréquemment à la maison de Lord Haldane et beaucoup de journaux en conclurent que c'était le Lord Chancelier, surchargé de travail, qui dirigeait la diplomatie du pays, alors que ces ambassadeurs allaient voir le ministre des affaires étrangères.
ne resterait pas à l'écart. Il a répondu égalennent à l'affirmation du D^ de Bethmann-Hollweg que la France et la Russie « n'auraient jamais répondu par un défi à l'Allemagne si elles n'avaient pas compté sur l'appui de la Grande-Bretagne ». Cette réponse du professeur Holland Rose, qui parut le 3 août 1916, dans le Daily Chronicle, est si admirable que je me permettrai d'en citer la plus grande partie^ me bornant à faire remarquer un fait étrange. Bien que le professeur Rose l'eût sous les yeux il n'a pas parlé de la déclaration récente et significative de M. Sazonoff, que j'ai signalée dans le chapitre précédent — à savoir que le D^ de Bethmann-Hollweg ne désirait pas la guerre. Cette déclaration, pour autant que je sache, a complètement échappé à l'attention du public anglais. Voici la réponse du professeur Rose :
(( Ces deux accusations s'effondrent quand on les « met en regard des faits, ainsi que je chercherai à « le prouver brièvement en m' appuyant sur la cor- « respondance officielle des gouvernements britan- « nique et français. L'Angleterre ne fit rien pour « encourager la France et la Russie : cela résulte « clairement des dépêches britanniques, 6 et 17^ « qui montrent que les gouvernements français et « russe s'efforcèrent, les 24 et 25 juillet, d'amener <( l'Angleterre à proclamer sa solidarité avec eux « dans le différend austro-serbe. L'ambassadeur bri- (c tannique à Petrograd, Sir G. Buchanan, refusa « et le vicomte Grey confirma son refus (n^ 24). « La France et la Russie déplorèrent alors notre
<( attitude indépendante qui, selon eux, impliquait « UQ risque de guerre ; mais quoi qu'il en soit, leurs « regrets prouvent que qous n'étiotis aucunement « engagés vis-à-vis d'eux et que nous entendions « persister dans notre politique indépendante. « Même le 1^^ août, quand on s'attendait d'heure « en heure à voir l'Allemagne et l'Autriche attaquer « la Russie et la France, le vicomte Grey donna '« l'assurance à l'ambassadeur allemand, prince « Lichnowsky, que « nous étions eacore libres et (c que nous considérions quelle serait notre atti- « tude ». Cette dépêche (n° 123) prouve que ce fut « la neutralité belge (sur laquelle l'Allemagne re- « fusa de donner aucune assurance — voir la dé- « pêche Q° 122) qui seule causa au gouvernemeat « britanaique une inquiétude poignante pour l'ave- « nir immédiat, une inquiétude qu'il ne cacha pas « au gouvernement allemand.
« Ces faits suffisent à réfuter l'accusation d'après <( laquelle la Grande-Bretagne aurait encouragé la « France et la Russie à « défier » l'Allemagne. M^is « il reste l'autre accusation, à savoir que le gouver- (( ment britannique, par son pacifisme excessif? « leurra l'Allemagne et causa sa perte, et que notre « politique se couvrit d'un manteau de paix pour « préparer le coup de poignard du 4 août. Cette (( théorie a séduit certains esprits, même dans notre « pays. Mais concorde-t-elJe avec les faits ? Voici « les faits -.le 24 et le 25 juillet, Sir G. Bûcha nan et <(. le vicomte Grey avertirent la France et la Russie <( qu'elles ne devaient pas compter sur le concours
« britannique, mais, d'autre part, notre gouverne- « nnent fit entendre clairement, le 27 juillet, que « l'Allemagne et l'Autriche ne devaient pas compter (( sur notre neutralité dans tous les cas. Ce même « jour, il se produisit un fait très significatif : la « grande flotte assemblée à Pcrtland d'où elle dece vait se disperser pour les manœuvres, reçut un « contre-ordre. Le vicomte Grey croyait que cette « mesure ferait une grande impression (n^^ 47, 48), <( et pour la nouvelle école de « Realpolitik », toute « puissante à Berlin, ce fait doit avoir eu plus de « poids que des avertissements oraux, même office ciels.
<( Mais des avertissements oraux furent également (( donnés ce même jour. Le vicomte Grey avertit « l'ambassadeur d'Autriche que les conséquences « de l'action menaçante de l'Autriche contre la (( Serbie « seraient incalculables ». Il déclara aussi (( au prince Lichnowsky que cette action « pourrait « faire intervenir d'autres puissances et provoquer « la plus grande guerre qu'on ait jamais vue »,mais (( qu'il resterait en contact avec l'Allemagne tant (( qu'elle « travaillerait pour maintenir la paix ». « En outre des avertissements furent donnés à l'am- « bassadeur allemand par Sir Arthur Nicholson, « sous-secrétaire d'Etat permanent aux affaires « étrangères. Malheureusement les termes qu'il em- « ploya ne sont pas connus et s'il existe au Foreign « Office une note officielle relative à cette conver- <( sation, il serait utile de la publier. Mais on connaît « la teneur de cette conversation grâce au rapport
« que le chargé d'affaires français à Londres fit à « son gouvernement : « Sir Arthur Nicholson nn'a « dit que, cependant, le prince Lichnowsky ne pou- « vait, après la conversation qu'il a eue avec lui « aujourd'hui, coaserver aucun doute sur la liberté (( qu'entendait garder le gouvernement britannique « d'intervenir, au cas où il le jugerait utile ». Le (( chargé d'affaires rapporte aussi les avertissements « du vicomte Grey à l'ambassadeur d'Allemagne (( [Lwre Jaune français, n^s 53^ gg)^
(( A la lumière de ces faits (renforcés par le fait « que la grande flotte britannique était tenue prête), « comment est-il possible de prétendre que notre (( Foreign Office laissa l'Allemagne dans une igno- « rance complète ? Assurément il ne parla pas sur « le ton tranchant et brutal qui anime plus d'un « conseil municipal. La diplomatie est toujours po- « lie et la politesse a aidé à traverser pacifiquement « bien des crises. D'ailleurs il n'y eut rien jusqu'au « 27 juillet qui justifiât un langage menaçant de la « part de la Grande-Bretagne. Le différend austro- (( serbe ne nous- concernait pas directement. Cepen- « dant dès le début (c'est-à-dire dès le 23 juillet), « le vicomte Grey ayant discerné la menace d'un « conflit beaucoup plus vaste, s'était efforcé de la (( conjurer en proposant que la France et la Grande- « Bretagne cherchent à modérer le ressentiment « de la Russie pendant que l'Allemagne et l'Italie « calmeraient l'Autriche. Le 27 juiflet, ^e prince « Lichnowsicy lui donna cette assurance : « Le gou- « vernement allemand accepte en principe la mé-
218 LA>"GLETERRE JUSTIFIEE
« diation des quatre puissances entre l'Autriche et (( la Russie ». Ce n'est que le 28 juillet que la situa- « tion devint presque désespérée. Ce jour-là, l'Au- « triche déclara la guerre à la Serbie et l'Alleniagne « déclina la suggestion du vicomte Grey tendant à (( une médiation des quatre puissances. Le fait que « les empires centraux prirent simultanément des « décisions qui mettaient gravement en dan- (( ger la paix du monde semble prouver qu'ils (( n'avaient cessé d'agir de concert et prouve, « en tout cas, qu'ils étaient résolus à ignorer les « sérieux avertissements que leurs ambassadeurs « avaient reçus du gouvernement britannique le « 27 juillet.
« En outre, quand le vicomte Grey donna à en- « tendre à l'Allemagne qu'il accueillerait favorable- « ment ses propositions de paix bien qu'elle re- « poussât les siennes, l'Allemagne ne fît pas de pro- (( positions. On ne pouvait manifester plus claire- « ment l'inteation d'igaorer le gouvernement bri- (( tannique et de traiter ses propositions avec dé- « dain. Il ne peut y avoir doute que sur ce point : « les ambassadeurs d'Allemagne et d'Autriche in- « formèrent-ils suffisammenc leurs gouvernements « des avertissements du Foreign Office ? Les termes « du télégramme de Sa Majesté George V à l'em- « pereur, le 1®^ août, prouvent que Lichnowsky ou « bien se méprit sur le sens des paroles du vicomte « Grey ou bien qu'il n'informa pas exactement son c( gouvernement de la situation [Lwre Jaune fran- « çais, Appendice II).
« Certaines considérations d'ordre plus général <( s'opposaient encore à ce qu'on tînt à Londres un « langage naenaçant. Tout d'abord un ministre « constitutionnel doit être très sûr de l'appui du « parlement et de la nation pour tenir un langage <( tant soit peu menaçant. Or, le parlement et la <( nation étaient peu disposés à prendre des mesures « rigoureuses dans une question qui concernait <( avant tout la Serbie, l'Autriche et la Russie. Un « journal qui s'est distingué depuis par son patrio- « tisme enflammé portait alors cette manchette : « Au diable la Serbie )),et si on n'avait pas entendu « son appel passionné il aurait ajouté : « Au diable <( Grey ». D'autres considérations encore plus im- « portantes imposaient la prudence. Au moment où « des grèves étaient près d'éclater en Grande-Bre- « tagne et où une guerre civile était imminente en « Irlande, un ministre des affaires étrangères qui « aurait fait du bluff vis-à-vis de deux puissants « empires militaires armés jusqu'aux dents et su- « rexcités, aurait mérité d'être mis en accusation, « et assurément ceux qui reprochent aujourd'hui au « vicomte Grey son « manque de franchise » auraient (( été les premiers à se récrier contre une politique « de menaces impuissantes. Les accusations lance cées contre lui pendant les débats du 3 août, alors « même qu'il y allait de l'indépendance de la Bel- « gique, trahissent les sentiments d'une grande parce tie de la Chambre. 11 fut sage assurément de ne « pas se poser en arbitre du continent. Un homme « d'État qui tient le langage de Palmerston doit
« avoir le parlement et la nation de Palmerston « derrière lui.
« Les critiques qui affirment que la guerre aurait « été évitée si, du 24 au 27 juillet, le vicomte Grey (( avait assaisonné ses dépêches d'invectives, ad- « mettent qu'il savait une grande guerre européenne « inévitable. Or, il ne savait rien de pareil. La crise (( ne semblait pas plus graves que celles de 1909 et (( de 1913 qui tiraient aussi leur origine des affaires « balkaniques. Sa politique avait largement contri- « bué à résoudre la crise de 1913. Pourquoi ne réus- « sirait-elle pas en 1914 ? Il espérait y arriver en « proposant, le 24 juillet, que l'Allemagne, la (( France, l'Italie et la Grande-Bretagne « agissent « simultanément en faveur de la paix à Vienne et « à Petrograd », proposition qui fut immédiatement « acceptée par la France, la Russie et l'Italie. Il (( poursuivit sa politique de conciliation jusqu'au (( 28 juillet, c'est-à-dire jusqu'au moment oii l'Au- « triche et l'Allemagne la déjouèrent. Mais avant (( cette date comment aurait-il pu mencaer ces deux (( puissances ? Il était tenu de tenter une concilia- « tion jusqu'à un refus des empires centraux, qui (( prirent ainsi sur eux toute la responsabilité de (( l'échec des efforts pacifiques. Accesoirement, sa (( politique avait l'avantage de faciliter une nou- « velle orientation de la politique italienne. Le ca- « binet de Rome ne se rattachait à la Triplice que « pour autant qu'elle avait un caractère défensif ; « du moment qu'elle prenait un caractère offensif, « le cabinet de Rome pouvait reprendre sa liberté.
« Or, l'Autriche, constamment soutenue par l'Alle- <( magne, se montra de plus en plus agressive entre « les 23 et 28 juillet. L'Italie désapprouva énergi- « quement cette attitude. Mais si les empires cen- « traux s'étaient trouvés entre le 25 et le 27 juillet <( en présence d'une déclaration faite en commun « par la Russie, la France et la Grande-Bretagne, (( ils auraient pu la représenter à leur alliée, jus- « qu'alors incertaine, comme une menace délibérée « qui lui imposait le devoir de se ranger à leurs « côtés. Il est très douteux que l'Italie eût pu hono- « rablement refuser. Il lui aurait été extrêmement « difficile de prendre la décision qu'elle prit le « 1®^ août de ne pas soutenir l'Autriche. Ceux qui « clament que le vicomte Grey aurait dû ranger à « temps l'Angleterre aux côtés de la Russie et de « la France oublient que cette politique aurait « probablement rangé l'Italie aux côtés de l'Au- (( triche et de l'Allemagne. L'attitude défensive du « Foreigti Office était, en réalité, beaucoup plus « efficace que l'attitude offensive adoptée par l'Au- (( triche et l'Allemagne. La politique de Vienne et « de Berlin brisa la Triplice. La politique de Londres « resserra la Triple Entente et lui permit de se déve- (( lopper en la plus grande et la plus solide ligue de <( tous les temps.
« Ce n'est pas tout. Le 4 août 1914 l'Allemagne (( a-t-elle eu si peu d'égards que ce soit pour les re- « moïitrances britanniques au sujet de la violation (( de la neutralité belge ? M. Zimmermann déclara « à l'ambassadeur britannique, Sir Ed. Goschen,
« que l'Allemagne « était dans l'impossibilité de (( donner les assurances requises ni ce soir, ni aucun « autre soir ». Ce refus presque méprisant donne la (( mesure du respect de l'Allemagne pour ses propres « obligations internationales et pour nos efforts (( tendant à lui faire respecter ces obligations. Si « elle a fait fi de notre protestation le 4 août, même « au risque de nous compter au nombre de ses enne- « mis, a-t-on lieu de supposer qu'elle aurait prêté « la moindre attention à un avertissement que nous « aurions pu lui donner entre le 24 et le 27 juillet ? ({ L'hypothèse que nous aurions pu à ce moment « conjurer la guerre est en contradiction absolue « avec les faits connus. En réalité, plus on examine « attentivement la diplomatie britannique, plus elle « apparaît digne de l'éloge que lui a décerne M. Sto- « well, professeur à l'université de Columbia (Newce York), qui a dit que c'était « une des gloires de (( l'Angleterre et un modèle pour les générations à « venir. »
L'histoire des négociations qui précédèrent immédiatement la guerre ne saurait être résumée d'une manière plus juste et plus accablante. La Grande- Bretagne ne poussa pas la Russie et la France à la guerre. Elle ne laissa pas non plus l'Allemagne dans le doute quant à la politique qu'elle suivrait dans le cas où l'Allemagne adopterait une attitude agressive vis-à-vi^ de la Russie ou de la France. Ces choses ne peuvent pas être niées, pas plus que les lois de la nature ou les propositions d'Euclide.
Dès lors comment expliquer la rage et la fureur
de la nation allemande presque tout entière chaque fois que le nom de l'Angleterre est prononcé ? Ce serait folie de supposer que cette haine est feiiite ou qu'elle est inintelligente ou qu'elle n'est qu'ignoble hypocrisie. Elle est si profonde, si générale et si intense qu'elle doit avoir quelque explication rationnelle. Un peuple tout entier ne devient pas fou souds^inement et ne se transforme pas tout d'un coup en hypocrite accompli. Il y a beaucoup d'hypocrites en Allemagne et beaucoup d'Allemands sont fous de fureur. Mais il y a des Allemands qui ne sont ni fous ni hypocrites et dont la haine de l'Angleterre est tout aussi passionnée que celle de ceux qui feignent et de ceux qui ne sont qu'hystériques. Comment l'expliquer ?
Laissons de côté les fanatiques du pangermanisme et considérons le cas intéressant et typique de 'l'empereur d'Allemagne. Guillaume II, entouré d'ennemis, a enfin décidé de faire une guerre défensive rapide et foudroyante. Une année après le début des hostilités il a dit : « Devant Dieu et devant l'histoire ma conscience est tranquille. Je n'ai pas voulu cette guerre. » Il fallait frapper la France et au bout d'une ou deux semaines la laisser inanimée et sanglante pour se tourner vers l'est : les cohortes bien exercées du maître de la guerre disperseraient comme un troupeau les légions russes en désordre, les légions du péril slave. Une fois la Russie humiliée, brisée et matée, la maître de la guerre pourrait de nouveau respirer ; quant à la France, qui certainement ne pardonnerait jamais à l'Angleterre, elle ne
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le troublerait pas de sitôt dans ses rêves. Il s'agissait de tomber sur l'ennemi comme une cataracte. Et quand ses frontières seraient dégagées, l'Entente démembrée et le reste du monde tremblant devant la puissance de l'Allemagne, qu'est-ce qui a,rrêterait l'expansion allemande vers l'Orient ? L'Autriche serait sa vassale, la Belgique était déjà à sa merci et il ne ferait de la Turquie qu'une bouchée. C'était uïie guerre défensive, mais dans une guerre défensive, quand les ennemis qui menacent notre paix sont vaincus, on a le droit d'élargir sa place au soleil. Assurément tant que la France ne serait pas tombée à genoux et tant que la Russie, hurlant de douleur, n'aurait pas été refoulée bien au delà de la Pologne, l'Empire allemand ne pourrait pas se sentir en sûreté. Il y avait derrière le parti de la guerre des personnes qui faisaient des rêves plus féroces encore, mais je suis convaincu que la plupart des Allemands se représentaient la guerre de cette façon. Ils voulaient respirer librement. Ils voulaient être délivrés du péril slave et de la menace de l'Entente. L'empereur ne partit pas en guerre semblable à un superbe conquérant du monde dont les plans étaient tout faits et dont la route glorieuse resplendit au soleil. Il partit en guerre comme un honame irritable et frappé d'épouvante qui a fini par prendre un parti en tremblant et qui court le hasard d'une aventure formidable^ Il partit en guerre attestant que ses ennemis luij imposaient la guerre et ses discours à son peuple rappelaient en même temps le langage de Cromwell
De même que Lord Haldane et Lord Fisher travaillaient activement à augmenter les forces de combat de la Grande-Bretagne pour le cas où l'Allemagne nous tromperait, de même l'Allemagne pour le cas où l'Entente la tromperait. Et tandis que les puissances de l'Entente augmentaient leurs forces sans bruit et sans fièvre, l'Allemagne le faisait dans une atmosphère de terreur panique.
Qu'on me permette de dire ici quelques mots de l'empereur d'Allemagne, puisqu'aussi bien le sort de l'Europe dépendait de lui en grande partie. S'il est possible de se faire de lui une idée un peu exacte, nous risquerons moins de nous égarer dans la question des causes de la guerre.
Je me rappelle les reproches de M. W. Stead quelques mois avant sa mort sur le Titanic, parce que j'avais accusé l'empereur de diminuer l'idée de Dieu par ses continuelles allusions à l'Etre Suprême dans des discours qui m'indignaient par leur sauvagerie et leur férocité. Je me rappelle que j'avais cité dans mon article la parole de Mach : « C'est un grand mot que le nom de Dieu. )) Cela me faisait horreur de penser que le Kaiser, une tête de mort sur son képi, abusait de ce grand mot et faisait de la religion un objet de moquerie pour le vulgaire. M. Stead me reprocha très vivement mon article qui trahissait, disait-il, une ignorance absolue de la personnalité de l'empereur. L'empereur, selon lui, gémissait en secret sur la condition morale des Allemands, convaincu qu'il aurait à répondre de l'âme de son peuple devant le tribunal
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de Dieu. Il avait reçu de ses ancêtres un peuple simple, économe, paisible et craignant Dieu, un peuple remarquable dans le monde par sa sobriété, sa sincérité, son indifférence pour les entraînements passagers, son mépris du luxe et de l'ostentation, par le sentimentalisme foncier de ses poètes et l'idéaUsme de ses philosophes. Mais l'empereur voyait, comme tous les visiteurs da l'Allemagne moderne, qu'un changement, presque une révolution, s'opérait dans son peuple. Le luxe était devenu la passion des classes commerçantes, l'athéisme et le socialisme envahissaient la démocratie et toute la nation poussait l'imitation des autres peuples jusqu'à la manie. M. Stead m'a assuré que l'empereur lui-même lui avait dit qu'il gémissait sur la condition morale de ses sujets, qu'il ne manquait pas une occasion de leur rappeler le noble souvenir de leurs puissants ancêtres et qu'il tremblait à la pensée qu'il aurjit un jour à répondre à cette question de Dieu : « Qu'as-tu fait de mon peuple allemand ? ))
Telle fut l'impression produite sur M. Stead par l'empereur d'Allemagne. J'ai recueilli le témoignage d'autres personnes qui ont eu de nombreuses occasions d'étudier le Kaiser de près dans la vie sociale ; ce n'étaient pas des personnes à qui il eût ouvert son âme, mais comme on l'a dit, une lettre m montre pas seulement le caractère de celui qui l'a écrite, mais encore le caractère de celui à qui elle esc adressée. Le Kaiser est un homme impressionnable et changeant, qui s'émeut et s'excite facile-
méat, uti homme qui passe en un moment d'une extrême sérénité à un désespoir sans fond. Quand il est content (et il est accessible à la flatterie), il montre au monde le visage le plus joyeux,; il rit et plaisante avec toute la gaieté d'un écolier à qui on a fait la surprise d'un jour de congé ; mais quand quelque chose vient à le déprimer, il est maussade, morose et à l'occasion vindicatif.
Dès sa jeunesse il a toujours été troublé d'apparitions. Il est de ces hommes comme il y en a beaucoup dont on jpeut dire, sans exagération, qu'ils ne sauraient être heureux sans une hantise qui les assombrisse et occupe leur esprit. Le Kaiser a été dominé, dès sa jeunesse, par de ces craintes obsédantes. Trois surtout ont marqué son règne : la première est la crainte du socialisme ; la seconde est la crainte de la Chine et de l'Orient — ou comme on dit du péril jaune — qui régna sur son [esprit et le terrorisa pendant des années ; et enfin la dernières et la plus violente de toutes, la crainte de la Russie ou du péril slave.
En 1908, cette ' dernière obsession commençait seulement à prendre forme et ascendant sur lui. Elle n'était pas encore assez forte pour que le parti de la guerre pût s'en servir pour agir sur les sentiments du maître de la guerre, mais elle exerçait déjà son influence secrète et parfois le troublait en rêve. Il avait cessé de craindre l'invasion de l'Europe entière par des hordes innombrables de Chinois. La Chine était devenue pour lui un marché utile et une
scène de parade impériale ; il aimait à penser qu'il était le protecteur désigné par Dieu de ces millions de jaunes et le premier apôtre de la culture allemande auprès de ces pauvres païens. Mais tandis qu'il était plein de ces rêves agréables et romantiques, l'ombre d'une autre crainte commençait à troubler la paix de son âme. Ces Russes barbares, ces Cosaques méprisés et détestés, ces Moscovites i acuités qui fourmiUaieat par millions aux frontières de la Prusse, de quel côté allaient-ils diriger leur expansion ? Le péril slave existait depuis des années pour son voisin d'Autriche. C'est le périî slave qui avait jeté l'Autriche dans ses bras, réglé et dominé la diplomatie autrichienne à l'exclusion de toute autre préoccupation. Mais pour lui, roi de Prusse, ce péril slave n'avait été que la crainte d'un frère cadet ; il était en mesura de veiller sur l'Autriche ; le Tsar de Russie n'avait qu'à se bien tenir s'il ne voulait être réduit en poussière. Le périî slave n'inspirait encore aucune terreur au maître de la guerre.
C'est en 1908 que le prince de Bûlow semble avoir commencé à empoisonner l'esprit du Kaiser avec la crainte du péril slave. Cet homme d'État était d'avis qu'il ne fallait rien faire qui pût rapprocher la Russie, la France et l'Angleterre. La meilleure politique, selon lui, était de traiter la France en égale dans les petites affaires ; de traiter l'Angleterre comme une amie plus ou moins bien intentionnée, mais opportuniste ; d'ignorer la Russie autant que possible et de la traiter dans les confé*
Tences avec les autres puissances en nation trop barbare et trop peu civilisée pour que des gens qui se respectent s'associent avec elle ou aient confiance en sa parole. Rien ne m'a plus frappé ,au cours de mes récents voyages en Europe et en Amérique, que la défiance presque passionnée qu'inspirait partout la Russie. Les personnes animées des sentiments les plus amicaux à notre égard et à l'égard de la France secouaient la tête en parlant de notre alliance avec la Russie — et pourtant la Russie, tous ceux qui connaissent l'histoire le savent, a soutenu plus de guerres qu'aucune autre puissance pour la délivrance des petites nations. Le prince de Bûlow savait parfaitement bien que la Russie est une nation raffinée, douce et pacifique entre toutes ; il savait que ses ressources infinies offraient un admirable champ d'exploitatioQ aux Allemands méthodiques ; en tenant la Russie aussi éloignée que possible de l'influence française, il jouait le rôle le plus sage que pût jouer un homme d'État allemand soupçonneux, parce que s'il atteignait son but, non seulement il diminuait le danger d'une attaque franco-russe, mais il réservait à ses laborieux compatriotes le profit exclusif de l'exploitation des ressources de la Russie.
Il semble' évident à la lumière des événements postérieurs que le prince de Bûlow voyait d'un plus ou moins bon œil son maître royal se lier d'amitié avec Edouard VII, tandis qile toute sa politique tendait à dissocier l'Entente, dont la menace Je préoccupait au plus haut degré. Dans ce dessein il risqua la
guerre au sujet de la Perse ; il risqua la faveur de son maître en désapprouvant publiquement ses discours qui ne pouvaient avoir pour efîet que de renforcer l'Entente et, finalement, il lassa la patience de son maître impulsif. L'empereur se débarrassa de lui l'année qui suivit la faillite des négociations au sujet du chemin de fer de Bagdad (1909) ; cette faillite causa à l'empereur une déception douloureuse. Après le départ du prince de Bûlow, Guillaume II qui avait été en bons termes avec Edouard VII, son oncle, pendant tout ce temps, appela auprès de lui un chancelier qui était disposé à accepter définitivement l'existence de l'Entente et qui était un ami beaucoup plus décidé de la paix que le prince de Bûlow. Le D^ von Bethmann-Hollweg devint le cinquième chancelier de l'Empire allemand. C'était, nous assure le correspondant berlinois du Daily Mail, « un apôtre sincère de la paix et de l'amitié anglo-allemande ».
La mort d'Edouard VII émut le monde entier comme jamais la mort d'un monarque n'avait ému le monde dans tout le cours de l'histoire. Le monde était eu paix, mais le vœu suprême d'Edouard VII n'avait pas été exaucé. L'Allemagne, en effet, restait en dehors de l'Entente — soupçonneuse, nerveuse, autoritaire et à l'occasion provocante. Cependant, bien que sa force fût considérable, elle ne chercha querelle ni à la Russie ni à la France et se conduisit très correctement envers l'Angleterre. Edouard VII avait aidé à mainteair la paix du monde ; il avait été un vrai pacificateur — mais il
n'avait pas réussi à délivrer de la crainte de la guerre sa chère Europe, dont il connaissait, aimait et appréciait tous les pays.
A la mort du roi les relations diplomatiques des grandes puissances étaient correctes, mais derrière les relations diplomatiques la haine et la jalousie, la suspicion et la crainte travaillaient de toutes leurs forces mauvaises à ensevelir la tombe du grand pacificateur sous les ruines de l'Europe. En Allemagne le parti de la guerre observait l'Entente avec une crainte haineuse et défiante et chez les nations de l'Entente il y avait beaucoup de personnes qui voyaient dans les préparatifs fiévreux que faisait l'Allemagne pour être plus forte que l'Entente une frénésie de domination mondiale. Malgré toutes ses airriables qualités et malgré le concours de ses ministres éminents et dévoués, Edouard VII ne réussit pas à guérir l'esprit allemand d'un petit défaut assez pitoyable, cette défiance d'autrui qui fait qu'un parvenu ne sait pas se conduire et qui dispose à la guerre une nation présomptueuse.
U (( Aç^ertissement » de 1911
Avant d'examiner le plus grave de tous ces (( avertissements » je dois prier le lecteur de se défaire de la conviction entretenue par ses journaux que la politique allemande désira, projeta et déchaîna la terrible guerre de 1914. Je voudrais prier le lecteur d'aborder cette question avec un esprit
aussi libre de préjugés que possible, et de se dire qu'il est plus conforme à la raison de chercher la vérité que d'accepter sans contrôle les jugements tout faits d'autres personaes. Et afin de préparer le lecteur à une telle recherche, je voudrais le prier de lire avec le plus grand soin la déclaration faite en juin de cette année (1916) par M. Sazonofî, qui était alors ministre des affaires étrangères de Russie. De tous les hommes publics que j'aie jamais rencontrés, M. Sazonofî est le plus affable, le plus raffiné, le plus profondément religieux et le plus charmeur. Il a été sans conteste, depuis vingt ans, le meilleur ami de notre pays en Russie. Son horreur pour ce qu'il y a de pire dans le caractère prussien va jusqu'au dégoût et son amour pour ce qu'il y a de meilleur dans le caractère anglais va jusqu'à l'enthousiasme. L'histoire se souviendra peut-être comme d'un fait curieux qu'au début de cette catastrophe formidable que nous appelons la guerre mondiale, il y avait aux deux extrémités de l'Europe et dirigeant les affaires étrangères de leur pays, deux hommes pour qu^ le mysticisme religieux occupait une place centrale dans la vie. Sir Edouard Grey qui aime la musique avec amour passe un jour par semaine dans une solitude complète à méditer dans les bois et les champs. Il ne voit personne, ne prononc î pas une paroJe et vide son espiit des affaires du monde pour accueillir les forces qui viennent de la communion avec l'invisible et l'éternel. De même M. Sazonofî est un homme qui aime la nature avec un enthousiasme religieux et il est
profondément convaincu de la proximité du monde spirituel.
Voici un passage de la très importante décla ratio q dont je viens de parler :
(( En cherchant à se disculper aux yeux de ses « compatriotes, le D^ voq Bethmann-Hollweg, dans « un zèle excessif, a été plus loin que tout ce qu'il <( avait dit jusqu'alors. Le chancelier a dit entre « autres choses que la Grande-Bretagne, la France « et la Russie avaient été étroitement unies daas <( une alliance dirigée contre l'Allemagne. Seuls les « Allemands pouvaient croire une assertion aussi <( absurde. En réalité, le chancelier impérial sait (( aussi bien que moi qu'avant la guerre aucun pacte « n'unissait la Russie, la France et l'Angleterre. <( M. von Bethmann-Hollweg prétend que la France « et la Russie n'auraient jamais osé répondre par « UQ défi à l'Allemagne si elles n'avaient pas été « sûres du concours britanaique. En réalité, les <( choses se passèrent tout autrement. Malgré leurs <( sentiments absolument pacifiques, la France et la « Russie décidèrent de mettre un terme à l'arro- <( gatice de l'Allemagne et de la mettre dans l'impos- « sibilité, une fois pour toutes, de fouler aux pieds « les terres de ses voisins. La brutale politique de « l'Allemagne eut pour résultat que la Triple En- « tente qui, pendant longtemps, n'avait pas eu de <( forme déterminée, devint une puissante alliance « politique ayant pour but de défendre les droits « et les intérêts de ses membres et de maintenir la « paix de l'Europe.
« M. de BethmanQ-Hollweg accuse la Russie d'avoir « déchaîné la guerre par sa mobilisation précipitée^ « Or, le chancelier évite soigneusement de dire que (( la mobilisation russe n'eut lieu qu'après la mobi- (( lisation autrichienne et après la mobilisation d'une « partie importante de l'armée allemande. En outre, « le monde ^entier se souvient de l'annonce préma- « turée de la mobilisation russe qu'a faite au peuple « allemand le Lokalanzeiger.
(( Je suis disposé à admettre que M. de Bethmann- « HoUweg ne désirait pas la guerre et qu'il n'en fut « pas le promoteur immédiat, mais de nombreuses « personnes, dans l'entourage du chancelier, dési- « raient la guerre avec ardeur. L'ultimatum à la « Serbie fut rédigé sous l'influence directe d'un « éminent diplomate allemand et il fut soumis à « l'approbation de Guillaume II à l'insu du chef de « la politique étrangère d'Allemagne. Ce fait prouve (( que M. de Bethmann-Hollweg n'était pas maître « dans sa propre maison, mais, d'autre part, il est « difficile d'admettre que le chancelier n'ait pas été « au courant des intrigues des ennemis de la paix « européenne et qu'il les ait complètement ignorées. « La guerre actuelle est due exclusivement au « chancre du pangermanisme qui a rongé l'AJle- « magne pendant vingt ans et qui, maintenant, a (( atteint ses organes vitaux. »
Aucun homme d'Etat des pays belligérants n'a fait de déclaration plus importante que celle-ci sur i les origines de cette guerre. Qu'on l'examine attentivement et tout s'explique — on comprend aussitôt
pourquoi l'Allemagne prétend avec une telle unanimité qu'elle soutient une guerre défensive, on comprend la violence stupéfiante et la haine effrénée du Kaiser et de tous ses sujets à l'égard de l'Angleterre.
Tout d'abord nous avons ces mots : « Malgré leurs sentiments absolument pacifiques, la France et la Russie décidèrent de mettre un terme à l'arrogance de l'Allemagne et de la mettre dans l'impossibilité, une fois pour toutes, de fouler aux pieds les terres de ses voisines. » Et pour finir nous avons ces mots : « Je suis disposé à admettre que M. de Bethmann- Hollweg ne désirait pas la guerre et quil ri en fut pas le promoteur immédiat, mais de nombreuses personnes dans l'entourage du chancelier désiraient la guerre avec ardeur. »
En d'autres termes, il y avait deux partis en Allemagne, un parti de la guerre et un parti de la paix. Le parti de la guerre finit, non par arriver au pouvoir, mais par s'en emparer brusquement, résolu à frapper la Russie et la France pendant que l'Allemagne était plus forte que les deux grands pays qui bordaient ses frontières. Quant à la France et à la Russie, elles décidèrent de mettre un terme à la menace perpétuelle d'une agression allemande.
C'est là toute l'histoire de la guerre. Et qu'est-ce qui est en cause ? Une faiblesse humaine — la suspicion. L'Allemagne soupçonnait la Russie et la France ; la Russie et la France soupçonnaient l'Allemagne. Aucune des deux parties n'avait confiance en l'autre. Et, en fin de compte, quand la suspicion
eut écrasé les trois pays sous un effroyable fardeau de dettes, ils décidèreat de mettre un terme à l'incertitude, à l'anxiété et à la crainte d'une ruine financière par une guerre à mort.
M. de Bethmann-Hollweg, chancelier de l'empereur d'Allemagne, ne désirait pas la guerre et ri en fut pas le promoteur immédiat... Que le lecteur veuille bien se rappeler cette déclaration énergique et fondamentale en lisant l'histoire des efforts que fit l'Angleterre pour préserver la paix de l'Europe.
En 1911, l'empereur d'Allemagne vint à Londres faire visite à George V qui suivait scrupuleusement les traces de son père et, monarque constitutionnel, désirait sincèrement la paix du monde. L'empereur reçut le meilleur accueil qu'il ait jamais reçu en Angleterre ; i] fut fêté par les Anglais à l'égal d'un héros. Il fît des discours d'un caractère extrêmement amical, se montra à la foule dans les rues et, contrairement à son hab'tude, s'efforça d'être simple, sans affectation et aimable. Quelques-uns d'entre nous crurent qu'il avait le désir sincère de porter dorénavant sur la scène du monde le manteau de son oncle défunt — Edouard le Pacificateur. Entre autres actes de cordiale simplicité, il signifia à Lord Haldane qui devait recevoir à déjeuner quelques généraux allemands, qu'il aimerait être de [la partie et quand Lord Haldane lui demanda avec qui il lui serait agréable de se rencontrer, il répondit qu'il lui serait agréable de se rencontrer avec des personnes dont il avait peu de chances de faire la connaissance par ailleurs. Ce déjeuner attira l'attention des jour-