‹ L'Angleterre, la Chine et l'Inde (volume 2)Chapitre 14 sur 19 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

ATaniages qnf régulteraient da fractionnement de la Chine en trois ou quatre Etais ^ indépendants les uns des autres.

L'insurrection qui depuis plusieurs années a commencé en Chine est une chose fort grave^ ne fût-ce que par sa longue durée, et elle pourrait très-bien faciliter la réalisation d*une idée que je tais exposer.

Le but principal de la civilisation est d'éteindre les guerres; or, tant que les hommes auront en usage de s'entr'égorger, ils ne pourront pas se dire entièrement sortis de l'état de barbarie.

Les guerres s'éteindraient d'elles-mêmes le jour où il n'y aurait au inonde qu'une seule famille et un seul gouvernement. Ce jour-là, on n'invoquerait plus le principe demi-sauvage appelé amour de ia patrie , principe qui nous amène à mépriser tout ce qui n'est pas de notre propre pays, et qui a pour résultat de nous faire haïr et même tuer l'étranger» La terre serait alors la véritable patrie de l'homme, et on ne verrait plus les peuples payer des sommes monstrueuses pour entretenir des armées permanentes, des flottes formidables et de nombreuses douanes avec leurs cohortes de préposés. Mais cela étant impossible, il faut rechercher d'autres moyens pratiques pour arriver au règne de la paix.

Parmi tous ces moyens, le seul positif est VéquUibre entre les nations; si elles étaient toutes d'égales forces, on éviterait la plupart du temps l'effusion du sang. Il serait très-facile de prouver, l'histoire en main, que presque toutes les guerres ont eu pour cause l'absence de cet'équilibre , de cette égalité. Tout récemment encore, environ 200,000 hommes sont morts en Orient, et la France et l'Angleterre ont vu leur dette grossie de deux ou trois milliards de francs. Quelle a été la cause de ces malheurs ? L'existence d'une nation grande et forte appelée Russie, à côté d'une autre petite et faible nommée Turquie, et le désir Tenu à la première d'absorber la seconde.

Il est donc évident que , si le monde pouvait se composer de puissances à peu près égales, un grand pas se trouverait fait vers cet état de civilisation dont nous sommes encore si éloignés, et le droit des gens commencerait à devenir une vérité. Je n'ignore pas que la division de la terre en États égaux est aussi imaginaire que l'union de tous ces États en une seule nation ; toutefois, l'humanité fait des progrès, et la facilité des communications opère une révolution dans les idées, extirpe les préjugés, et amène non pas la perfection, mais du moins des améliorations notables. Si l'on compare le nombre des petits États indépendants qui existaient en Europe au moyen âge avec celui des nations qu'on y compte aujourd'hui , on re^

connaîtra entre ces depx épequefi «ae iHimeose dilEfirence. Les poblicistes^ les hommes voués à l'étude de la science sociale, doivent employer lenr inHuence en favenr de rétaUissement graduel de oet équilibre. La pui «t le bien être général réclament le fractionnement des puissances cqfossales, et la réunion des petites nations suivant leur position géographique et les autres circonstances que chacune d'elles présente.

De toutes les puissances colossales qui existent actuellement, aucune n'êst comparable à la Chine. Le recensement oflScie!tlel81Sportaltà361 millions le nombre de ses habitants, et dans aucun pays du monde il n'y a autant de raisons pour que la population s'accroisse chaque année ; car, pour «n Chinois, le plus grand des malheurs est d'être sans enfants ; s'il n'en a pas de sa première femme, il eu prend une autre comme surnuméraire (petite femme) y ou bien il achète et adopte un ou plusieurs petits enfants. L'accroissement progressif de Pémigration prouve qu'en efiet la population a augmenté de beaucoup. En admettant que cette augmentation n'ait eu lieu qu^en raison de i pour cent par an, et en faisant le calcul depuis le dernier recensement, on trouvera pour la population actuelle 500 millions d'babi^ tan» ; chiffre énorme que les géographes refusent d'admettre , mais pour cette seule mmn qu'il leur parait exorbitant. Quelques brèves observatiess suffiront cependant pour montrer que ce chiffre estneôs^pos»iU& 0s plus, nous n'avons d'autrei données que celles du recensement officiel ( ce recensement ayant été peconnu exact qqaiit anx distances et au nombre de villes et de Grillages qo'il énumère , pourquoi douterait^on dn chiffre qn-il dénne pour la population? Nous savons que le gouvernement chinois dis^ pose de moyens anssi bons et peut-^être m^lleurs que ceux qti'on a m Europe poup hUe un recensement exact. A défaut d'autres preuves pour établir que la population de cet empire est immense môme pour son éten^ due, nous n'aurions qn'à considérer l'énorme émigration qui en déborde de tous côtés, malgré les graqds obstacles qu'elle rencontre. Sur la frontière de terre elle est générale, et le nombre des émigrants qui se ^nt rér pandus sur la Tartarie-Mandchoue est si grand, que la langue de ce pftys a presque disparu et ei^ très-près de passer à l'état de langue morts. Il est connu de tout le monde que les Chinois opt inpndé par mer les Philippines, Jura, Singapour, Dlalacca, Benang et les autres îles de la Maladie } ils «ont même allés dans l'Inde anglaise* à Geylan, en Californie ^t dans l'Amérique du Sud.

C'est un fait également connu que, bien que tous les Chinois, oomme nous venons de le dire, désirent vivement d'avoir des enfants, néanmoins Tinr fanticide se pratique en Chine sur une grande échelle, à cause de l'imposaibilité ou sont les familles fécondes d'élever tous teurs ipnfants ou de trouver à vendre ceux qu'elles ont de trop.

Leg dix-hait provloees dont ae oonqiQie la Ghii» p w yr wwit JKie «fcopent QB «sptce dt 1»900,000 millca carrés angUii. Bn aémèltaM fw fea $êi miiliong d*habitanu du ree^memeiit de 1812 b6 iroàvent dana ce <«rw tkmre {sans tenir oompte ni de la Mandchoorie^ qui est trèa^peoplée, ni de la Uongolie, etc.)* boim auriona SOI habitants par miiie carné ; or il f a eo Europe des t^erritoires où Ton ea compte juscpi'à 400 dans le mêmeespacè*

En Chine, on ne récoke point de laine, et on élève très*peu de cheraux et de bêtes de somne; les gens riches se servent de chaises à porteurs, et les transports ont lieu par les rivières et les canaox. On n'y oonsonnne gaère d'autre viande que celte du porc. Le peuple est aussi sobre qoo pauvre, se nourrissant presque exclusivement de riz, de légumes et dft pŒssons, La pêche est très-abondante dans les fleuves, les écpngs, les viviers, et dans d'autres endroits ou Ton élève le poisson artificiellement. On a calculé qu'un cheval a besoin pour vivre de l'étendue de terre qui suffirait à huit hommes. En Angleterre et dans le pays de Galles , il paraît que sur 39,000,000 d'acres dont le pays sa compose, il n'y en a que 10,000,000 de codées , tout le reste servant pour les pâturages. En Chine, non^seu* kment on cultive tout ce qui est susceptible de l'être, mais encore on va quelquefois jusqu'à placer dans les rivières des radeaux faits de baoïbouSi sur lesquels on met une couche de terre de S centimètres d'épaisaeiir pour Y semer du rii, qui y vient très-bien. Les dix-huit provinces de la Chine proprement dite présentent à elles seules douze fois et demie plus d'étendue que celles de tout le Boyanmo-DDi. D'après las données statistiques que l'empereur Kieng-hmg fit recueillir en il US, afin d'améliorer la répartir tloo des contributions, l'étendue des* terres ea culture formait alors fiâO millions d'acres aagbiis ; il est certain que depuis l0rs le pombre a dû en être augmenté. Dans l'Angleterre et le pays de Gattes, il y a plus de 15 millions d'habitants pour 10 militons d'acres culUvés; suivant cette même proportion, la Chine proprement dite aurait pu contenir d^k en i?4S beaucoup plus de population que celte que nous lui sqpposQus maintenant. Il y a è considérer en outre que l'alimentation en Chine n'a pas pour base, comme en Europe, le blé ou les pommes de tprre, mais le ri^t dont on fait deux récoltes par au dans beaucoup de terrains, qui produisent ensuite pendant l'hiver de grandes quantités de patates douces, d*e3f:ceU lents choux, etc. Malgré tout cela, on sait que la Chine reçoit tous lep ans des Philippines, de Bali, du Xoolùn et de plusieurs autres payst d'énormes envois de riz. Il est vrai que le pays produit une as^ grande quantité de coton qui se consomme sur les lieux; mai^ on a calculé qn'un acre anglais de terrain produit assez de coton pour babiller de deux à trois cents personnes. Le coton en rame est en Chine un des articles d'importation les plps considérables.

Jexrois ces observations plus qae suffisantes pour m!aotori8er à.établir ecuQffie on fait incontestable que l'empire de Chine doit contenir au moins âOO millions d'habitants. Cette immense population n'est pas composée, comme celle de la Grande-Bretagne, de races soumises et hétérogènes, répandues sur le Canada , l'Inde , la presqu'île de Malacca , etc. L'empire chinois, au contraire, est un colosse uni et compacte, qui peut. troubler l'équilibre du monde. Ce colosse dort, me dira-t-on. — Oui, il dort, mais il s'éveillera. Je vais exposer quelques considérations à ce sujet.

Ceux qui, voyant que les Chinois n'ont ni bateaux à vapeur, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, les considèrent comme un peuple grossier et presque sauvage, sont dans une étrange erreur. Bien que leur système d'écriture soit plus compliqué que le nôtre , il y a parmi eux beaucoup plus d'individus sachant lire et écrire que parmi nous. Je n'ai jamais eu chez moi un domestique, même du plus bas étage , qui ignorât l'art de l'écriture. Lorsque l'autorité fait afficher un édit sur les murs d'une ville, on voit à l'instant les portefaix et les gens le^ plus infimes s'arrêter pour le lire. U est. arrivé plus d'une fois, dans les consulats britanniques, ^e des matelots anglais et des Chinois du plus bas peuple étant appelés pour dé* poser, à l'occasion d'un procès-verbal, tous les Chinois savaient écrire et signaient leurs dépositions , tandis que les Anglais, ne pouvant en faire autant , étaient réduits h former simplement une croix au bas des leurs.

Ce qui arrive pourtant, c'est que les gens pauvres ne s'appliquent qu'à l'étude des caractères dont ils ont besoin. Un menuisier, par exemple, connaît les caractères relatifs aux outils de son métier, aux différentes espèces de bois, etc., mais 11 ignore ceux qui expriment les outils d'un forgeron, ainsi que les métaux, et, pour comprendre les livres et les comptes d'un forgeron, il serait obligé de recourir au dictionnaire.

Quelques missionnaires protestants ont avancé qu'on rencontre en Chine beaucoup de gens qui ne savent pas lire. Cela a été dit principalement par ceux qui dirigeaient des hôpitaux ou donnaient des médicaments gratis dans le but de distribuer des écrits chrétiens. £n effet, les Chinois vont chercher les médicaments ; mais, pour s'épargner les ennuis que leur occasionne le prosélytisme des missionnaires, ils assurent qu'ils ne savent ni lire ni écrire.

Ce qui fait que la connaissance de la lecture et de l'écriture est si répandue en Chine, c'est, à mon avis, le système des grades littéraires qui conduisent au commandement et à l'aristocratie. Il faut qu'un père soit bien misérable pour qu'il ne fasse pas apprendre à son fils ces éléments de l'instruction primaire.

Les ouvrages dont on se sert pour apprendre à lire sont des extraits du

* quatrième et du cinqaième livres classiques ou sacrés. Dans le quatrième livre , Goofncius donne des règles minutieuses pour l'éducation des petits garçons , des petites filles , des jeunes gens et des adultes. Il va jusqu'à expliquer la manière de se laver les mains et la bouche, de mettre les pantalons, d'attacher les souliers, et il indique aux femmes comment elles doivent se coiffer et parfumer leurs cheveux. On y trouve également les règles de courtoisie et d'étiquette à observer envers les égaux , les supérieurs et les inférieurs. C'est probablement le livre qui a le plus contribué a former le peuple chinois tel qu'il' est dans ses relations, et qui l'a rendu le plus poli de tous.

Je vais émettre une opinion qui choquera sans doute beaucoup d'Européens, et peut-être même quelques-uns de ceux qui ont vu les Chinois et frayé avec eux à Singapour, Hong-kong ou Canton : la société chinoise est d'une politesse plus raffinée que celle des peuples d'Europe les plus avancés ; et ce qu'il y a de remarquable , c'est que cette différence est plus visible dans les classes inférieures que dans les supérieures. Lorisqu'on est nouvellement arrivé dans le pays, on est très-sujet à se méprendre et à regarder le premier Chinois venu, fût-ce un pauvre, comme un homme de bonne famille. Quelque bien^ élevé que soit un Européen, il sera toujours regardé en Chine comme un homme assez commun. En effet, nul de nous ne se gênerait, par exemple, pour vanter la commodité et Télégance de nos chemins de fer, le confortable de nos hôtels, la magnificence et le goût de nos théâtres, etc. , et pour mettre ensuit^e en parallèle l'état arriéré oà se trouve la Chine. Eh bien , tout cela serait dans ce pays de la plus grossière inconvenance ^ FétiqueUe exigeant que chacun déprécie ce qui est à lui pour relever ce qui est aux autres. Ainsi, par exemple, deux Chinois qui se rencontrent se parlent de la manière suivante : — « Quel >» est votre illustre pays 7 — Je suis de la modeste province de Ghi-IL J'ai là » ma petite chaumière, et j'espère que vous daignerez l'honorer de votre » noble présence si jamais vous allez dans ce pays-là. — Ce serait pour » moi un grand honneur que d'être reçu dans votre belle maison. Combien » de milliers de monnaies d'or avez-vous? (c'est-à-dire comi/ien de » flttest chaque fille étant censée valoir mille monnaies d'or). — J'en ai n trois laides qui sont vos servantes. » Ils continueraient ainsi en se prodiguant une foule de compliments qui , parmi nous , seraient ridicules et ennuyeux.

C'est en Chine que j'ai perdu le préjugé dont j'étais imbu sur le duel, croyant, comme bien des gens, qu'il est utile pour rendre les hommes délicats et polis. Les Chinois n'ont pas la moindre idée du dael , et pourtant rien n'égale les égards qu'ils ont les uns pour les autres, sans autre mobile que la crainte que chacun éprouve d'être signalé comme grossier^ et puni

pfkr te mépris général* C*€st précisément ce qui arrive tn Europe entre les dames aussi bien qu'entre les prêtres; ils n'ont pas besoin du duel pour s'abstenir de toute insolence. ^

J*ai déjSi raconté qu*b Chang-ha! bien des Cfiinois venaient me visiter. Uri d'entre eux était devenu très-ennuyeux et fatiguait beaucoup mon profes-^ setirj qoe j'avais toujours près de moi, et mes domestiques chinois. Un jour, au moment oà nous allions sortir pour nous rendre à un amusement , cet individu arriva et mit mes gens de très -mauvaise humeur. Je donnai Tordre de lui faire dire par leconèierge que j'étais absent; mais on me fit observer que cette consigne aurait dû être donnée depuis le Commen-' cément , car le visiteur savait déjà que je me trouvais chez moi. « Alors , leur répondis-je, Vous lui direz que nous avons à sortir, et qde nous n'aurions pas le temps de nous arrêter, sous peine d'arriver trop tard.-^ Dans ce cas, nous devons l'inviter à venir avec nous, et soyez persuadé qa'il est capable d'accepter, tant il est sot et importun. — Ëh bien, puisque c'est ainsi, vous n'avez qu'à lui dire que je n'y suis pas. — Il regardera crfa comme une impolitesse , et il en sera choqué. — Tant nifeoxl répliquai-je, nous obtiendrons ainsi qu'il ne revienne pliis. » Mes gens se regardaient les mis les autres d'un air étonné, et j'en enteiidis dire à voix basse t « me iu ii (il n'a pas d'éducation). »

En général, les Européens trouvent insupportables les cérémonies des Chinois (1)^ et ils se conduisent à leur 'égard avec un sans gêne grossier qui provoque de leur part une égale liberté. C'est là une des raisons pour* lesquéltes les Chinois, même ceux qui nous ont connus de près, nous appellent barbares. En 1845, lorsque je revins à Canton, après avoir visité les ports du nord, je fus frappé des procédés communs et grossiers échangés entre les indigènes ef les étrangers. Bientôt il en arrivera de même à Chang-haî, à Ning-po et dans toutes les autres localités où s'établiront des colonies européennes.

Je pass^iis un jour dans la rue d'un faubourg de Chang-ha! avec de«x ou trois Anglais, dont l'un avait à la main un cigare et désirait l'allumer. Ayant aperçu une cuisine au fond d'une maison , le gentleman y entra sans se découvrir ni faire le moindre geste pour demander excuse, et après avoir allumé son cigare, il sortit comme il était entré. Les gens de la maison en furent très^étonnés» et je ne pus que m'affliger de voir les étrangers introduire dans ces villes les mêmes manières communes quHls avaient déjà introduites auparavant à Canton.

(1) C'est ce qui, en Europe^ arrive au bas peuple vis-^à-vis des personnes de là bonne société. Les manières polies des gens bien élevés ne sont à leurs yeux qu'une affectation ennuyeuse.

â ce propos je dirai, qu'il £8t regrettable qtte.ks nigociitfits étnt>ger$ amènent avec eux dans tous les ports de la Chine des docntstiques, de» commis et des courtiers de Canton , en all^uanl qu'ils ne peuvent s'entendre avec les négociants respectables dn pays* Ces gens d4 Canton font contracter aux indigènes Tfadditude de traiter les Européens afeo iaao<< lence, et s*attachent à empocher qu^ils ne se mettent en rapports les uns avec les autres , dans le but de les tromper tous et de se réserver ie mo-* nopole des opérations qui se font. Us commencent , bien eateadxi « par nona désigner toojours sous le nom de diables (/an-^iitft), au lieu de aeu^ appelctt- étrangers. Ce sont des gens tarés, vicieux, sans autre occupation que celle de suivre partout les Européens pour vivre ^ teurs dépens et gagner de l'argent à tout prix.

J'ai dit que presque tous les Chinois savent lire et écrk^ , chose qui est par elle*même un grand élément de civilisatioa. J'ajouterai que les leclores qui occupent le jeune débutant dans la carrière de la vie ne soçt pas celles de romans amourei^x et de littérature légère Géminé il arrive parmi nbus , mais des œuvres sérieuses de philosophes , des écrits pleins d'élévation et de morale. Il n'y a pas de pays au monde oA M Utiérature soit en honneur comme en Chine ; c'est elle qui mène à Taristfieratie et aux commandements : détruire ou glter un livre est coosidéré comnae un acte de barbarie.

Ce sentinsient est porté jusqu'à mie excède superstition; car on sait qu'en Chine c'est une sorte d'œuvre pieuse que de recueillir les morceaux de, papier imprimés qui se trouvent dans les rues pour les brûler et euh pêcher qu'ils ne soient profanés ou salis. Aucon épicier diinois ne se servirait de papier imprimé pour envelopper des marehandises ou des con^estibies comme cela se fait en Europe (1).

Les Chinois n'ajoutent aucuae importance aux romans et aux pièces do théâtre; c'est à tel point que les auteurs n'y mettent pas leurs noms, et on ignore , par conséquent , de qui sont ces compositions. Us disent que ce ne sont pas des livres; ils n'estiment en fait d'ouvrages que ceux de philosophie, de statistique, de géographie et d'histoire, quoiqu'ils regardent aussi comme utiles les manuels d'agriculture, de médecine, d'arts et métiers. Ils avaient une académie d'histoire, 500 ans avant J. C. (2).

(1) R En Chine... les livres. i. sont exempts de tous droits. Je pense qae le mandarin le plus extorqueur serait indigné à Tidée de prélever une taxe sar le grand moyen de répandre rinstructlon publique. » (The Chinese and their rebellions.)

(2) « Les Sh^ lu (les Annales) ont leur origine dans les notes secrètes écrites jonmellement par le Kwh-ihè^kwanf et qui sous forme ^e brochures sont déposées

Un Chinois ne comprendrait rien à l'admiration qu'un Alexandre Dumas ou un Waiter Scott excitent en Europe.

Dans la littérature , comme dans tout le reste , les Chinois ont pour principe de chercher toujours l'utile. Le grand empereur Kang*hi , reconnaissant qu'on manquait d'un bon dictionnaire, fit réunir dans son palais quatre-vingts littérateurs des principaux de l'empire, et les y garda pendant sept ans que durèrent les travaux; au bout de ce temps, il publia à ses frais un dictionnaire complet en 130 volumes, et en composa lui-même la préface , dans laquelle il consigna les noms de ces quatre-vingts littérateurs, en les remerciant de l'avoir aidé à mener à son terme une œuvre de cette importance.

Ce monarque y dit qu'il a la satisfaction d'assurer que, malgré les immenses occupations de son vaste gouvernement, il ne s'est point passé de jour où il n'ait consacré quelques moments à la confection du diction* naire ; aussi a-l-il toujours été nommé à juste titre : Le dictionnaire de Kang-hi. Dès faits aussi frappants n'ont pas besoin de commentaires; j'ajouterai seulement que l'empereur, qui se glorifiait de diriger la rédaction et la publication d'un ouvrage utile, n'aurait pas osé avouer qu'il avait perdu son temps à écrire un volume frivole.

Chaque province, chaque département, chaque distinct a son histoire composée de plusieurs volumes, où sont mentionnés tous les hommes célèbres du pays, ses produits naturels, son commerce, sa population et les impôts qu'il paye. Tous les trois mois le gouvernement publie un almanach officiel , en 4 volumes, où sont Inscrits tous les employés civil^ et militaires, avec la désignation de leurs fonctions actuelles; et divers renseignements fort curieux.

Le commandement en Chine est invariablement entre les mains des autorités civiles, circonstance qui suffit pour indiquer un degré de civilisation assez avancé, surtout si Ton considère que pour arriver à ces postes il. faut travailler de longues années et passer par l*épreuve des concours, où il n'y a que le mérite qui l'emporte. Lorsque les Chinois^ qui

chaque mois dans une caisse en ler, inaccessibles à personne, pas même à Tauguste persoilne qu'elles concernent le plus, c'est-à-dire le Fils du ciel,

» Le règne fini, la caisse est ouverte, et on fait un extrait des écrits qu'elle renferme. Nous avons d^à vu que ce travail demande quelquefois plusieurs années. Quand l'ouvrage est terminé, on en fait trois copies, une pour l'empereur régnant, une pour les archives de la famille impériale, et l'autre pour la bibliothèque nationale. Les politiques indigènes disent que la compilation de l'histoire du règne dernier a été un travail plus délicat et plus difficile qu'à l'ordinaire. En enregistrant les nombreux désastres et les erreurs du règne du père, il fallait ménager les sentiments religieux du fils. » (D' Màccowan's, Chineu sériai, 1SÔ6.)

maintenaiu nous appellent barbares parce qu*ibne nous connaissent pas, viendront en Europe et y verront des nations entières gouvernées par les militaires, n'auront-ils pas raison de dire : « Après tout, il ne laisse pas que d*y avoir ici une certaine dose de barbarie. »

Une autre preuve irrécusable dés lumières de la Chine, c*ést Tadmi-' rable tolérance «qu'elle a toujours professée pour toutes les religions, tandis que plusieurs nations de TOccident, qui se croient à la tête du progrès, comme par exemple l'Angleterre, se trouvent sur ce point dans un' état. très-arriéré. J'avoue que cela suffirait |)our me faire aimer et respecter là race tartare et chinoise. « Pourquoi, disait Montesquieu, ne pas tolérer les différentes religions, puisque Dieu lui-même les tolère? »

Les considérations que je viens d'exposer, de même que celles que j'ai présentées dans le chapitre ÏI, sur les doctrines des philosophes de la Chine, tendent naturellement à démontrer que les habitants de cet empire ne sont ni sauvages ni même arriérés , comme le pensent ceux qui né les connaissent pas, et que bien au contraire ils sont sur plusieurs points plus civilisés que nous. Il faut qn'à ce sujet je fasse ici une petite digression, si toutefois on peut l'appeler ainsi, pour répondre à certaines déclamations que j'ai lues et entendues depuis quelques mois, et dans lesquelles on attaque avec la dernière violence les Chinois , parce que les mandarins ont encouragé les empoisonnements et les assassinats pour se défaire de leurs ennemis les Anglais, dont ils ont même mis les têtes à prix. Sans prétendre justifier ces actes de barbarie, je voudrais cependant qu'on les considérât sous leur véritable aspect.

Si deux individus armés, l'un d'une épée et l'autre d'un bâton, engagent une lutte et que le premier blesse ou tue le second, on regardera cetie action comme une bassesse et un assassinat. Si tous les deux sont armés d'une épée, mais que l'un attende l'autre pendant la nuit au détour d'une ruet l'attaque par derrière et le tue,'' on traitera aussi cette action de guet-apens et de lâcheté. £h bien, en guerre, ces choses-là non-seulement sont permises et honorables , mais encore les surprises et les stratagèmes sont des traits d'habileté qui contribuent à former la réputation d'un général. En 18£|2, lorsque les Anglais allèrent une seconde fois s'emparer de Chuzan, trouvant la baie de Tin-ghae bien défendue, ils tournèrent l'ile et débarquèrent derrière les fortifications. Les Chinois , surpris et déconcertés, se plaignirent de ce que les Anglais ne les avaient pas attax[ués par devant; ces derniers en rirent beaucoup. Ils se plaignaient aussi de ce que les Anglais venaient les combattre avec des bâtiments à vapeur et d'excellents fusils, tandis qu'euxVavaient à leur opposer que de lourdes jonques et des mousquets.à mèche : c'est-à-dire de ce qu'on les attaquait avec une-bonne épée, tandis . qu'eux pour se défendre n'avaient qu'un

bUeii. Lel ciiosea éUni ainsi» aora^t-oD Uco de d'étmunr a^ila sa imitait en âroil d'emidoyer faute sorte de moyens poar se défaice de leurs eime- ^s étrangers t Judttb» Mlila et les autrrà héroUiei de ièar genre ne &rent antre chose que de commettre des trahisons et des asiassioats i et les auteurs qui s'occupent du droit des gens en sont ebcore à disputer sur le point de savoir s'il est permis d'employer de pareils moyens eeiitre des 4yrans« Ce n'est pas toot« Il serait très^fociie de rassembler un grand Aombre d'exemptes tirés de nos histoires pour prouver que les Chinois, dans ces actes qu*(m leui^ reproche si amàremeAt, n'ont rien fait* de nouveau^ Je pe citerai qu'un seul lait, pris d'mie chronique des flàiUp* pines que j'ai sous la main par hasard.

En 1762, les Anglais surprirent Manille avec une expédition sortie de rin4e. Le gouverneur général des Philippines étant mort depuis peu , c'était l'archevêque» vieillard incapable ^ qui commandait la colonie espagnol^ Prévoyant que la place de Manille ne pourrait ^Isister vax forces britanniques, l'archevêque commandant et les autres autorités dé* cidèrent qu'un magistrat de la cour de justice sortirait de la ville avant que ceile-çi tombât au pouvoir dés Anglais , afm d'ériger au dehors an gouveraement au nom du roi d'Espagne et de maintenir son autorité sur TarcbipeL En effets les Anglais s'étant emparés de Manille après une faiUe résisUnce, ce magistrat, nommé don Simon de Anda, s'insuUa dans une province de l'intérieur» et, se déclarant gouverneur général des îles par ordre et commission des autcmtés de Manille» il oommença à organi« ser une armée contre les envahisseurs^

Dans ces circonstances critiques les naturels du pays s'insurgèrent dans quelques endroits contre les Espagnols. Un d'enx^ nommé Silang, souleTa la province d'Ilocos-suri et enferma l'évêque et tous les prêtres dans un couvent. Us étaient résignés à la mort et l'attendaient d'un momuit à l'autre» lorsqu'un métis vint leitr proposer de tuer le chef miang, si toutefois ils voulaient bien l'y autoriser et lui donner leur bénédiction» L'évêque et les prêtres la lui donnèrent, et le métis alla droit à Silang et le tua« Lgs prisonniers sortirent alors de leur captivité, et la rébeHion fiit étouffée*

Cependant don Simon de Anda donnait singulièrement à faire aux géné^ raux aurais qui commandaient à Manille. Ce brave magistrat éuit un vieillard de soixante-deux ans ; mais la responsabilité qui peisait sur sa tête lui avait fait retrouver toute l'énergie de sa jeunesse. Il parvint à former une armée régulière, fit fondre des canons avec les cloches des églises, et assiégea les Anglais dans' les murs de la capitale! Le gouverneur britannique et trois autres chefs, qui formaient conjointement avec lui le conseil du gouverpement, lancèrent» dans les premiers jours de Janvfor (1363) /on mani^

tetd éM lequel ils prcAieUaieiit dnq mitU piastreg pooria personne d^ Aodlt. ieif motifs qit*ila allégnaient. pour eicuser éelte mesare étaient *qiie le oifigîstrat Ânda n« »'était pas souoais en vertade la capitulation 5ti« puléa entre les gén^nax anglais et Faretevêque dé Manille ; qn'it excitait les indigènes à at aouiever eoatre Sa MajesUBritannigae et à tuer ses sujets, et qu'il empêcbail Tintrodoction de vivues à| ManMle. -^ Un autre ma-» gistrat de la conr roj'âliB de justiee de Manille, collègue de Anda, nommé Tillacorta, fut arrêté par les Anglais. Ceux*-ci ayatent-iiuereepté une lettre qu'il adressait à Ânda, et eo vertu delaqtifeild Yiilacorta fut condamne à être pendu et écartelé , après quoi ses meàibres seraient exposés en divers endroits. Cependant, au moment d'exécuter cet arrêt, on le suspendit pour signifier à Anda qu'on accorderait la vie à son ami, si , de son côté, il consentait à déposer les armes et à reconnaître le gouvernement britannique. L'archevlqae espagnol lui-même écrivit longuement à ce sujet k Anda pour le persuader d'accéder aux propositions du gouvemear anglais. Le vaillant et intègre magistrat lui répondit par une lettre aootivée , dans laquelle il fait allusion à la mise à prix de sa tâe (idée que Anda attribue à l'archevêque lui-même), et se sert, \ oe sujet » des mots suivants : « l'en^ nemi a retonnu que... un. projet aussi dépravé... était le plus opportun , bien que le plu$ injuste et le ^bs honteux; » A propos du danger oè se trouvait son oollègoe ¥illacorta d'être exécuté par les Anglais, il s'exprimait ainsi : -

« Je snis très-affligé du pàil Qtie Votre Grandeur suppose menacer M, Yillacorta ; il est certain que si je pouvais le sauver, je le ferais immédiatement, san0 égard pour ma convenance et mes imérêts; c'est là que s'arrêtent les pouvoirs d'un véritable ami ; mais je m'aperçois par la lettre de Yotre Grandeur, et par d'autres qu'on a écrites à ce sujet, que les Anglais ont l'intentiou, en opprimant Yillacorta, de me forcer ^ une pacification fallacieuse, et de profiler de ce moyen pour nous faire la f^r?e la plus croelle. Ils devraient être persuadés que je suis incapable de mettre le service de mon souverain et les devoirs d'un sujet fidèle au-> dessous des convenances particulières , non-seulement d'un ami , mais de plusieurs et m^e de mon père et de ma mère. Je regretterai éternellement son malheur, s'il Tient à avoir lieu, mais ce regret redouble mon courage et inspire aux sujets de Sa Majesté une ardeur nouvelle pour ob* tenir entière satirfadiott de l'enneoii. »

Quelques semaines après avoir écrit cette lettre , Anda rendît le décret suivant : « Nous, président de la cour royale de justice, gouverneur des » îles Philippines pour Sa Majesté Catholique, etc., attendu que la cour » royale supérieure de -justice est grièrement ofiensée de la rage et de To^ ^aveuglement de certains hommes qui, oubliant les devoirs de l'humanité^

» ont Mé (ioBdaiiiiier comme reb^e à LL. MM. les rois d*£spa^e et » d'Angleterre celoi qui, en bon et fidèle sujet de Sa Majesté Galholiqae » et en vertu des lois, conserve entre ses mains sa cour royale, son gou- » vernement et sa capitainerie générale; attendu que, par édit public, n on promet un prix à celui qui me livrera mort ou vivant, et on y ■ ordonne de placer au pied de la potence les armes prises à Bulacan ; » — attendu que de tels procédés ne sont ni corrigés ni amendés, et que » Fespril d'orgueil et d'arrogance ne fait qu'augmenter, comme le prouvS » l'édit publié à Manille, le 17 courant, où les troupes de Sa Majesté 9 Catholique sont lâchement calomniées, traitéçs de misérables rebelles » et accusées de vouloir tuer les oflBciers et les soldats anglais , et de fuir » devant eux lorsque ceux-ci sortent à leur rencontre; — attendu que n tout ce qui est dit dans cet édit est une série de faussetés : faisons savoir

• par le présent décret, en date de ce jour, à tous les Espagnols et aux » vrais Anglais, que les sieurs Drack, Smîlh et Broche, signataires de » l 'édit ci^dessus, ne doivent pas être considérés comme des sujets anglais, > mais comme des tyrans et des ennemis communs , indignes de la société

• humaine. Par conséquent nous ordonnons qu'ils soient arrêtés et nous n offrons dix mille piastres, pour chacun d'eux, à celui qui les livrera » morts ou vifs. Nous reproduisons en même temps l'ordre tant de fois » répété de traiter les sujets de Sa Majesté Britannique avec tous les égards » compatibles avec le droit de la guerre, comme on a fait jusqu'ici envers 9 les prisonniers et les déserteurs. Fait à Bacolor, le 19 mai 1763. »

L'édit qui avait causé à Anda une si vive irritation portait, outre les signatures des trois chefs qu'il nomme, celle de Samuel Johnson. J'ignore pourquoi il ne fit pas mention de ce dernier dans le décret que je viens de transcrire.

Au moment où ces pages vont être sous presse (août 1657), je lis siir tous les journaux, parmi les nouvelles de l'Inde anglaise, les lignes suivantes : « Une proclamation du gouverneur général des Indes promet une forte prime pour la capture des insurgés, les()uels sont pendus aussitôt. »

Cette courte digression terminée, revenons à nos Chinois.

Il y a des personnes qui sont toujours prêtes à les appeler sauvages, parce qu'elles lisent dans les journaux qu'on fait dans cet empire de nombreuses et de cruelles exécutions. J'ai déjà dit que les deux derniers souverains ont été mauvais, d'où il est résulté que le pays se trouve pauvre et désorganisé. Les routés et les rivières sont infestées de voleurs, de rebelles et de pirates, et les gouverneurs des provinces, qui désirent nalurellemeni proléger les honnêtes gens et maintenir l'ordre , ont employé la rigueur comme le moyen le plus court et même comme le seul efficace. Assurément ils

feraîent mieut de se conformer i la maxime favorite de Becearia ; « Mieux Taat prévenir les délits que de les puuir ; » mais si nous voulons parier avec impartialité, pourra-t-on accuser particulièrement aucun des mandarins d'un empire aussi vaste de l'état de désordre où il se trouve 7 De quel autre moyen que la rigueur peut essayer le gouverneur d'un district ou d'une province pour délivrer son territoire de voleurs on de pirates 7 Je. répète que les circonstances actuelles du Céleste Empire étant tout à fait anormales » il serait fort illogique de juger par elles la société chinoise , dont l'esprit, au contraire, est la paix, la bienveillance et l'horreur du sang. A la fin du siècle dernier, lorsqu'à Paris, sous le régime de la terreur, les têtes tombaient par centaines, un habitant de l'Asie eût-il pu avec jus.,tice accuser les Français d'être barbares et sanguiiiaires par nature et par principes 7

Le crâne des Mongols est très- bien organisé , leur angle facial est aussi ouvert que celui des Gircassiens , et leur front est plus large ; d'où il résulte que le degré de capacité des habitants de ces contrées est en gé« néral supérieur à celui des Européens. Quiconque a vécu un peu de temps en Chine a dû remarquer qu'on n'y trouve guère de sottes gens , et qu'au contraire les gens doués d'un esprit et d'une perspicacité supérieurs y sont nombreux. Personne ne saurait contester aujourd'hui l'admirable aptitude de ces peuples pour tout apprendre et tout imiter.

On trouve par milliers des artisans de mérite capables d'exécuter avec perfection n'importe quel ouvrage en bois ou en métal, dès qu'on leur donne dessin ou explication. Un homme de la trempe de Méhémet-Ali , l'avant-dernier vice-roi d'Egypte, constri^irait en Chine, en très- peu de temps , une flotte formidable.

Cet empire a donc tous les éléments nécessaires pour devenir une puissance monstrueuse , tels qu'un vaste et fertile territoire bien arrosé et bien cultivé, une immense population homogène, intelligente, et avancée dans les arts.

Bien des gens croient les Chinois lâches et les regardent comme des ennemis méprisables, sans autre raison que le résultat de la guerre de 18^0. Ceux qui pensent ainsi pourraient bien se tromper. Il ne saurait y avoir de militaires capables là où l'on a perdu l'habitude de la guerre, et telle est la situation où se trouve la Chine ; mais on trouverait de nombreux faits pour démontrer que les Chinois, loin d'être lâches^ savent affronter la mort. Leur histoire fournit à chaque page des exemples d'héroïsme civiet militaire.

J'ai cité dans le chapitre II le grand nombre de lettrés qui sacrifièrent héroïquement leur vie pour s'opposer au système d'administration publique et 1^ la conduite de l'empereur vis-à-vis de l'impératrice sa mère.

En 1640^ un volêBr de grand chemin, appelé Li^koung» s'étMt empftré de Pékin, Tempéreur Tebdung-ehfing sortit ponr défendre son ptilàls} mais son cheval ayant été taé sons lui, il se ?it abandonné de tout le mondes et rentra seul dafis ses appartements. Il frappa de sm sabre sa fiHe, Jeune personne déjà nnbile, avec Fintention de la tner, mais il ne fit qne lui éouper nn poignet ; puis il alla dans un jardin« t'onvrit une blessnre an bras gauche, et avec le sang qui en jaillit écrivit au bas de sa tunic|«e (1) s « Salut ad nouvel empereur Li-koung ; ne fais pas de mal i mon peuple ! » et aussitôt il se pendit à tin arbre aved sa ceinture. Un grand nombre de personnages de l'empire imitèrent son exemple; les uns se pendirent « d'autres se coupèrent la gorge et d'autres se jetèrent dans des puits, bien que Li-koung fît afiBcher un décret où il promettait de confirmer dans leurs emplois et leurs dignités tous les mandarins qui voudraient le recont naître.

Un général^ nommé Ou-san-koui, défendait une place forte dans la pro-» vincô de Lea-tong. Li^koung , déjh maître de Pékin, alla l'assiéger , le somma de rendre la fbrteresse, et fit amener au pied des murs le malbeu>« reux père de Ou-san-koui, menaçant eelui-*ci de faire mourir le vieillard dans les supplices s'il ne se soumettait pas immédiatement Ceux qui ont une idée du respect des Chinois envers leurs parents comprendront la terrible situation oà dut se trouver On^san-koni. li s'agenouilla sûr le remi* part, et dit h son père de lui pardonner s'il ne pouvait pas lui sauver la vie, mais que cette vie serait une honte pour l'un comme pour l'autre s'ils la conservaient aux dépensde la patrie. Le père lui répondit de faire son devoir et de laisser ses bourroaux exécuter leurs menaces ; que pour loi, il mou^ rait content d'avoir un fils animé de si nobles sentiments. En effet, ce malheureux vieillard endura une mort lente et cruelle (2). Ce trait laisse bien loin derrière lui celui de Guzman el Bueno, ci célébré par les poStes

Dans les premiers temps de la domination espagnole aux îles Philippines^ un pirate chinois nommé Li-ma->hon, qui commandait 90 grandes jonques, y débarqua un corps de 600 hommes et attaqua la citadelle, qui était dé«> fendue par une bonne artillerie. N'ayant pas pu escalader le^ murs de U

(1) Les empereorg n'écrivent qu'avec de Pencre rouge. Les Chinois se servent d'un pinceau pour écrire; mais il e$t probable que, dans cette occasion, le malheureux ntonarque se servit de son doigt- Les lettres chinoises sont formées par des traits droits.

(2) « Cette belle et héroïque conduite est encore, depuis plus de deux cents ans, chantée par les poètes , célébrée sur tous les théâtres. Il n'est pas en Chine de pauvre village où les paysans ignorent lé nom de Ou-san-koui. »

(Le Christianisme en Chine, par M. Hue, tom. IL)

forteresse le premier jonr, ils retinrent te lendemain et ne se désistèrent de leur entreprise que lorsqu'ils eurent laissé 300 morts sons les remparts de la citadelle.

. Plus tard, un autre pirate, appelé Coxinga , attaqua les Honandais dans llte de Formose, fit rendre le fort de Zélande défendu par 2,000 soldats européens , et expùlsir les (conquérants de l'Ile. On envoya de Ja? a deut grandes «ipéditioBs pour reprendre llle, mais sans succès.

Maintes fcHS les Chinois ont donné des preuves dMntrépidité et de sangfroid. On pourrait citer à ce propos le dernier empereur Tao-kuang. Un soir qu'il revenait de la chasse , il se trouva qu'une conspiration avait éclaté et que le palais impérial était au pouvoir des rebelles. L^empereur régent Kia-kin^ s'était enfermé avec sa famille et quelques serviteurs dévoués dans un appartement intérieur. Tao-kuang, profitant de ce qu'il portait un i^sil de chasse, se mêla aux conspirateurs comme s'il eût été un des leurs et se fit montrer le chef du complot ; il court à lui et d'un coup tiré à bout portant il i'étend roide mort. Cet événement met le désordre parmi les conspirateurs et cause leur défaite. En récompense d'un tel ser^» vice, Tao-kuang fut élu pour succéder à son père sur le trône, bien qu'il , ne fût que son cinquième fils.

C'est un fait connu qu'en Chine, lorsque les parents d'un Condamné à mort peuvent payer seulement la faible somme de cinq cents francs, iU trouvent un remplaçant malheureux qui, pour donner cet argent à sa fii^ nulle, consent à mourir à la phce du coupable. La substitution se fait dé la manière suivante : le geôlier, moyennant quelques écus, fait sortir le condamné du cachot la veille de l'exécution, et met à sa place le suppléant volontaire. Ce malheureux, résigné et en silence, se laisse conduire à i'échafaud, et il est décapité à la place du criminel (1).

Dans ces dernières années , les Chinois ont donné aussi plusieurs preuves de' bravoure. Pendant la guerre de 18^0 nous en avons vu quel-* qocsounes.

En i%k9, en face d'un détachement d'artillerie et d'une pièce de canon y six eu sept hommes attaquèrent le gouverneur de Macao et son aide de camp, les renversèrent de cheval , tuèrent le gouverneur et blessèrent le second, qu'ils laissèrent ensuite échapper. Â la suite de cet événement» les Porluga» prirent d'assaut le fort de Pasag-lian , et les soldats chinois

(1) Beaucoup de personnes en Europe refusent de croire ce fait. Cependant je pense que si de pareilles substitutions pouvaient être tolérées chez nous, on y verrait se reproduire les mêmes faits. En France seulement , il y a plus de 3,000 suicides par an, dont plusieurs par misère. Parmi tant de malbeureuM, n'y en aurait-il ^pas quelques-uns qui spéculeraient sur leur vie au profit de leur famille ^

s'enfuirent ; mais un d'entre eux resta seiîl pour défendre les remparts \ où , ia moi'ié du corps en dehors, il portait des coups furieux à ceux qui * montaient, jusqu'à ce qu'il fut tué. C'est le brave chef des Portugais lui-même qui m'a raconté ce fait , eu ajoutant : « Je crois qu'il était fou. »

En 1850, une jonque de pirates fut "atteinte par un brick de guerre anglais. Lorsque les pirates comprirent qu'il n'y a^ait pas de défense possible, ils descendirent tous dans la cale en fermant les écoutilles. Les Anglais, croyant qu'ils se rendaient et qu'ils se cachaient par peur, sautèrent sur la jonque; mais les pirates alors mirent le feu aux poudres, et le bâtiment sauta. Un officier anglais et plusieurs matelots furent tués ou blessés dans cette affaire. Un fait analogue se passa en 18A7, sur la barque péruvienne Carmen. Des émigrants chinois qui s'y trouvaient , s'étant soulevés et se voyant vaincus , mirent le feu au navire.

On a vu dernièrement des Chinois s'exposer à une mort presque certaine, en allant attacher des brûlots aux vaisseaux de guerre anglais. Un journal de Hongkong disait en décembre 1856 : Thèse desperados hâve ifeen shot Uke dogs (ces furieux ont été fusillés comme des chiens). Le fameux Grec Canaris n'en fit pas davantage pour acquérir tant de célébrité en Europe ; lui-même m'a raconté la manière dont il allait mettre le feu à la flotte turque, et certes, si l'on a égard à la différence qui existe entre les vaisseaux de guerre turcs et les navires anglais, surtout les navires à vapeur , on reconnaîtra que le danger qu'il courait n'égalait pas la moitié de celui auquel s'exposaient les Chinois.

Tout le monde se souvient encoi% de la hardiesse avec laquelle ils se sont emparés, au commencement de cette année (1857), de deux vapeurs de guerre , le Tistle et le Queen, l'un portugais et l'autre anglais.

La flotte anglaise a eu trois rencontres dans les derniers jours de mai et le 1«' juin 1857 avec les jonques chinoises. L'amiral sir Michel Seymour, dans son rapport officiel sur la dernière de ces rencontres, s'exprimait ainsi : « Cet engagement ouvre une nouvelle ère dans la guerre de Chine; les Chinois se sont défendus avec beaucoup d'habileté et de courage. »

Les Chinois sont vains et orgueilleux chaque fois qu'ils se trouvent en présence des Européens; cela provient de la grandeur colossale de leur patrie et de l'habitude de nous mépriser, que les mandarins leur ont fait contracter. Or, l'orgueil est un sentiment très-propre à faire de bons soldats. Ils sont également sobres, obéissants et dociles, qualités précieuses pour la bonne discipline.

Ceux qui se vouent à la navigation sont très-braves. Bien que la mer de la Chine soit probablement la plus mauvaise du monde, et que leurs moyens de naviguer laissent encore beaucoup à désirer, ils s'élancent à de grandes distances. Les premiers Européens qui arrivèrent aux Philippines,

— aoi —

à Bornéo et an détroit de Malacca , y trouvèrent déjè établi le commerce, des jonques chinoises.

£n un mot, prétendre que les habitants du Céleste Empire sont lâches et Impropres à la guerre, c'est une banalité que répètent les gens qui n'ont aucune idée de la Chine et de son histoire.

Pour devenir forts dans la guerre, les Chinois ont besoin d'imiter ces Européens qu'ils méprisent tant et qu'ils appellent barbares. Mais cela serait uno humiliation à laquelle les grands de Pékin se soumettraient avec beaucoup de répugnance. Cependant la nécessité a bien de la force ; les faits ne manquent pas pour prouver qu'un changement dans leurs idées et dans leur politique n'est peut-être pas éloigné.

On a lu dans le chapitre II qu'un premier ministre, il y a deux mille ans, s'éloigna de l'antiquité et de la routine, sans s'y voir contraint par aucune nécessité; et que son souverain, loin^de l'entraver, l'encouraga et l'aida dans l'exécution des réformes. Nous ayons vu que, même de nos jours, un autre ministre; de la couronne , Kishen , connaît parfaitement les moyens de régénérer sa nation. Qu'arriverait-il si l'empereur lui disait : « Fais comme tu l'entendras ; achète des bateaux à vapeur, et organise la guerre à la façon de l'Europe? •

Les faits sont là pour prouver que l'adoption des idées de progrès n'est pas improbable ; bien au contraire , tôt ou tard elles seront mises en pratique. Lorsque le dernier monarque de la dynastie Ming sç vit menacé par les Tartares, il obtint, à force de démarches, que les missionnaires ca-> tholiques fondissent pour lui des canons et des mortiers à la manière des Européens.

Pendant la guerre de 1840, s'étant convaincus de l'infériorité de leurs jonques pour naviguer, ils placèrent, sur quelques-unes, des mâtures à la manière d'Europe. Ayant remarqué plus tard que cela n'était pas suBBsant, ils achetèrent trois ou quatre bâtiments marchands et les armèrent de canons de gros calibre; mais l'expérience vint encore leur prouver que ces navires étaient impropres à faire la gtierre ; c'est alors qu'ils songèrent à construire de vrais navires de guerre. Un jeune homme de vingt-deux ans , qui avait travaillé chez un mattre charpentier de marine des États-Unis, construisit une frégate de 50 canons en bois de camphrier, d'après le modèle de celles d'Europe. La seule yariation qu'il y fit , ce fut de rabaisser la hauteur de la quille pour qu'elle exigeât moins d'eau et pât naviguer sur les rivières et passer les barres ; en même temps , afin qu'elle pût porter toutes les yoiles , il lui donna, plus de largeur. Les sabords étaient plus petits qu'ils n'auraient dû être , non par la faute du constructeur, mais par celle du mandarin , qui craignait que la frégate ne fût trop exposée aux boulets ennemis. J'ai été à bord de cette frégate, et j'ai en-

tonds des Ebropéens eompétents en faire l'élege. Bile ftit coostmite lorsqu'on tirait les derniers coups de canon de la guerre , de sorte qu'elle ne fut pas année. On m'assura qu^on afait donné l'ordre de construire 50 {régales pareilles à celle-là ; mais la paix les fit contremander. Ce «avire complet , mais sans canons , revint à 60,000 piastres.

Les Chinois essayèrent aussi en deux ou trois endroits de construire des faâtimenla munis de roues ii bras, pour imiter les bateaux i vapeur. Un missionnaire m'a rapporté qu'il se trouvait a» grand port de Hao-kou, dans la eapit^e de la province de Hou-pé, lorsqu'on y construisit quatre énormes jonques de guerre avec des roues qu'on voulait faire mouvoir à force de bras. Le jour qu'on lança ces barques à l'eau , en présence de milliers de spectateurs, les roues ne servirent à rien, et le courant entraîna les jonques. L'immense multitude qui était accourue pour les voir poussa de grands éclats de rire et se moqua beaucoup du directeur du chantier et des mandarins. Plus urd un Chinois , qui avait été chauffeur aux États* Unis , offrit de construire à Canton un vapeur en règle ; il se mit à l'ou'» vrage , et fit en effet une machine à vapeur complète ; mais lorsqu'on voulut la mettre en mouvement , elle ne bougea pas.

La prétention de ce Chinois ne paraîtra pas si ridicule , quand cm saura qu'à la Cochinchine un parent du roi a construit lui-même y sans l'aide d'aucun étranger, un ou deux navires à vapeur complets, qui marcbeni fûH bïeUi et dçnt les machines avec toutes leurs pièces ont été fondues sous ses yeux.

Vers le temps où s» termina la guerre de 18&0, le vice^consul de France à Canton, M. Chalais, avait fait un contrat avec un n^oiant hong, en vertu duquel M. Chalais devait recevoir 100,000 piastres pour acheter en Europe et conduire en Chine des canons à la Paixhans. Cel9 9vait été Qi|[anisé, avec l'approbation du ministre M. Guizot, par on agent de Louia-Philippe nommé Dubois de Janssigny.

Les mandarins de Changi-haî, après la guerre de i8/t0, firent construire , des gabares pareilles à celles des Portugais, les armèrent de canons et les firent monter par des matelots de Manille.

Plus tard» lpr8qué'Hung'«8eu-tsuen prit Nankin , ils achetèrent & navires ^B^ais et américains, qu'ils firent monter par des Européens; en sorte qu'il y avait dans la flotte impériale une division composée de U grands bâtiments européens et 13 petits. Ces petits bâtiments étaient des. gabares {lorefuu) portugaises.

Une compagnie de n^ocianjs de Ning-po a acheté et possède en ce moment trois bateaux à vapeur armés et montés par des Européens, pour protéger leurs embarcations contre les pirates.

Enfin» comme conséquence des dernières hostilités qui ont eu lieu à

Canton , le gonvernemeoi de Pékiq ft envoyé un délégaé àpéoial à TienHon i . qui peut être regardé comme le port de oett^ 4sapitalc, avfiS 1a iiiatitll d'acheter des canons étrangers. Le rapport que ce délégué a adressé an goaternement a élé publié dans la Oaeem de PMn. ia S8 ootûbra 18(6, V^i on extrait de ce document i

« Waliga* eselaTo de Sa Majesté Impériale « ebef do dernit r d6ppvte« ment à Ghang-U, honoré du titre de oommisiair^ de^ finauelusi ^dreiii» haiid>lement ao trône oet exposé relatif li Taobit de canons 4trftn|^ra avec les fonds provenant des contribotlonâ levées ft cet eflbt..<»

n Avant de prendre congé du trôpe et de sortir de Pékin, j*ai reçu dé Tempereur Tordre verbal suivant : « Eu arrivBitt à TieU'-iiin» t^he d'acheter des canons étrangers et apprête«les pour ie serties, n Ayant oet ordre présent l mon esprit, dès tnon arrivée, conjointevoeat at^ Tnb<shib-hie, major général en activité à Tien*«in , et le colonel Pub-nienchii , j'ordonnai an capitaine Cbang-pingtob, faisant fonotions de colonel à Takù, près Tien>sin, et k deux de ses subordonnés « d'aller visiter le^ navires qui venant de la mer entreraient dans 4e port » d'en ei^aminer l'argnementi e| d'acheter les canons étrangers qui pourraient se tronyer 4 lenrbord* »«.*..» ^ /.,..,... 4 <

» Kiluning et d'autres employés sons mes ordres ont rendu opmpte de l'achat de trente (panons étrangers « ce qni fait, avec ceu)^ que je me suis procuréa moi-même, trente^natre, qui ont été éprouvés Tuu après l'antr^ par eux et par les autres oiliciers de Tien-sin, sur le terrain des ma* nœavres, et ont tous été reconnus pour être ei^cçssxvement bien condi-* tioupéa et forts, et avoir une grande portée.

» On rapporte que les barbares défendent h vente des canons , et ont établi des lois très<«éyères sur ce point, de sorte que ce n'est pas chose facile de s'en procurer, ce qui en rend le prix exorbitant. Par ces causes les vaisseaux marchanda de Canton et de Fuh-kien ayant acheté des canons, en vue seulement de Ifur propre sCtreté.iie sont point dispo* ses à les vendrOf M ce ne fut qu'après que les marchands eurent été réunis et fortement pressés par moi qu'ils se décidèrent i la vente. Ilp ont argué que le coût originel des canons étrangers était élevé, qu'ils en avaient besoin pour leur usage du moment, qu'ils étaient indispensables à la défense' de leurs navires, «t que s'ils étaient achetés par des officiers on des particuliers ^ il leur faudrait en donner un prix fort considérable^ Ceux que nous venons d'acquérir n'ont pas été achetés à tant par catty (au poids) , mais bien i tant par (canon, un fort bénéfice calculé Si t«nt

pour 100 ayant été alloué comme fret, ea addition à leur coût originel» 21,250 sapèqaes far eatty, >

On m'objectera qu'il ne suffirait pas aux Chinois d'acteter ou de fabriquer des canons à la Paixbans, ou des fusils à percussion, maisx]u'il leur faudrait, de plus, avoir à leur service des Européens pour leur apprendre à manier ces armes et les former à la tactique militaire d'Europe. Sans doute , mais ce ne serait pas une chose absolument nouvelle.

Une ^ande partie des faveurs que le P. Schall et d*autres missionnaires catholiques obtinrent à Pékin fut le résultat des leçons qu'ils y don-* nèrent pour fondre des canons, r^ler le calendrier et dresser de» cartes.

Au commencement du dix-septième siècle, les Chinois, étant en guerre avec les Tartares-Mandchoux, demandèrent l'aide des Portugais de Macao. Ceux-ci leur envoyèrent deux cents soldats, qui partirent pour Pékin, où ils furent très-fêtés.. Le P. Alvarez Semedo fait la description de leur ^ entrée dans la capitale de l'empire. Les Chinois ayant justement à cette époque remporté une victoire, qui eut pour résultat de chasser les Tartares au delà de la province de Lea-tong, les Portugais retournèrent à Macao. Sans cette circonstance la petite colonne de deux cents artilleurs de Macao aurait été peut-être le noyau d'une armée organisée d'après le système européen. Au commencement de la guerre de 48!i0, les autorités de Canton demandèrent des offîcia's portugais au gouverneur de Macao, A. A. da Silveira Pinto. Plus d'une fois ils ont accepté la coopération des navires de guerre portugais pour détruire les pirates, et, dans ces derniers temps, les chefs des flottilles chinoises ont eu à leur service plusieurs gabares marchandes de Macao armées en guerre.

Enfin, j'ai déjà rapporté dans les chapitres précédents comment le viceroi de Canton , malgré Topiniâtre inimitié des siens envers les Anglais , et leur opposition à ce qu'ils entrassent dans la ville , demanda en 1854 au ministre plénipotentiaire britannique la coopération des forces qu'il avait à sa disposition pour repousser les rebelles ; j'ai déjà dit également comment le gouverneur de Chang-hai fit des démarches réitérées auprès du consul anglais de cette ville , et ensuite auprès du ministre plénipotentiaire , dans le même but , et l'énorme solde qu'il promit de payer aux Européens qui s'engageraient au service du gouvernement impérial , solde qui séduisit plusieurs matelots anglais et détermina leur désertion , ce qui amena de graves difficultés.

Il me reste à traiter un point aussi important , pour le moins, que le perfectionnement des armes et de l'art de. s'en servir; je veux parler des ressources pécuniaires. Les contributions que le peuple paye sont bien faibles comparativement à celles d'Europe; elles se maintiennent toujours.

au inêoie taux. Il manque uo bon aystème de conirèie pour les employés des finances, les fraudes étant très-nombreuses. Le gouvernement impérial ne peut disposer d'aucun moyen pour se procurer des fonds dans un cas extraordinaire, d'où il suit que plus il a besoin d'argent, plus il lui est difficile de s'en procurer. C'est ce qui lui arrife justement dans ce momentci , où la moitié du pays est occupée par les insurgés.

Il existait pourtant dans l'empire, un siècle avant. J. C, une espèce de papier -monnaie, et, vers l'an 605 de notre ère, à la fin de la dynastie de Sui, il en fut créé un autre qni mérite véritablement ce nom. La dynsKstie mongole en fit un grand usage, et du temps de Marco-Polo il jouissait de beaucoup de crédit D'après les explications que donne ce voyageur, l'hôlel de la monnaie servait de banque , car tous ceux qui le voulaient allaient y échanger leurs billets contre de l'argent (1).

Aujourd'hui les commerçants indigènes ne reçoivent ordinairement dans leurs transactions mutuelles ni or ni argent, mais des bons au porteur signés par les plus riches négociants de h ville. Comme il n'existe pas dans le pays des monnaies d'or ou d'argent et qu'il faudrait payer en lingots,

(1) Nous avons déjà rendu compte de l'établissement récent de la banque nationale à Pékin. D'après ce que nous avons pu apprendre, le succès de cette expérience financière a été limité à la capitale» L'automne dernier, la tentative faite pour donner un cours forcé aux banknotes impériales, à Shehol (résidence d*été de l'empereur), a été abandonnée. Le général commandant ce chef-lieu représenta qne l'armée subissait un arriéré de paye, éprouvait des privations, et était mécontente de recevoir du papier-monnaie. Il expose que la plus grande partie du commerce * de la place se fait avec les Mongols , et que , les marchands chinois ne pouvant déterminer ces gens à prendre pour argent comptant leurs promesses de payer (billets au porteur), les officiers et les soldats trouvaient des difficultés à se procurer les choses nécessaires à la vie.

Un essai fait dernièrement dans le but d'introduire la monnaie de cuir a eu un insuccès complet. Parmi les projets financiers de l'administration des revenus publics, l'année dernière (Hien-fung, ô«), se trouvait une recommandation de faire de la monnaie avec delà peau de vache. Sa Majesté sanctionna le projet et approuva les spécimens envoyés pour être examinés. On mit immédiatement un grand nombre de ces pièces en circulation ; elles avaient environ un pouce anglais en iliamètre , l'épaisseur d'une piastre, avec un trou carré au centre. Sur ces morceaux de cuir étaient empreintes , au moyen d'un fer rouge , les mêmes lettres en chinois et en mandchon que portent les monnaies de cuivre appelées tsien (sapèque), et représentaient la même valenr. Le bui*ean émissionnaire envoya ce remède extrême aux maux de l'État aux banquiers du gouvernement, qui firent tous leurs efforts pendant environ deux mois pour en forcer la circulation dans la capitale, préalablement à une expérience semblable à faire dans les provinces. Mais on finit par les retourner au bureau du Trésor, à l'exception peut-être d'un petit nombre retenu par les numismates. » (D^ Maggowan's, Chinese sériai, 1S57.)

dont te tîtve tst trop inégal ^ 0€S hms aa porteur mot j^rétâréB. Il âi^rivè Aotti qae bien des particuliers ponr ne pas avoir des métaux dans leur^ maisons déposent cbez des négociants^ d'argent (changeurs) une somme pour laquelle ils reçoivent des petits bons an porteur de 20', de 10 on de •5 franfs, ou plus petits si on feut. On peut aller- les échanger contre du métal à toute heure, et on s'en sert absolument comme du numéraire. Malgré cela , jamais il n'a été créé un papier pûrtant intérêt, de sorte que le gouvernement ne peut faire d'emprunts, et manque par conséquent de cette mine qu'on nomme érMit, au moyen de laquelle on ^ouve et on dépense des sommes fabuleuses à la charge des génératiens ftitures... jus* qu'an moment où arrivera le dénoûment*

Dans ces derniers temps i se trouvant dans une poritlon fert critique , le gouvernement a eu recours, comme je l'ai déjà dit, à )a vente des emplois • ressource mesquine et funeste, qui désorganise le pays et qui ne peut manquer de perdre la dynastie Tsing.

. Il est focUe de se faire une idée du chiffre auquel pourraient s'élever les recettes dans un pays qui compte an mœns ftOO miiyoos d'âmes* Mais il faut le reconnaître , le progrès en cette matière présente de grandes difficultés, parce que les philosophes chinois, qui ont été de tout temps de tristes financiers, qualifient le souverain de ^on lorsqu'il demande peu^ et de mauvais s'il demande éeaticoup.

Sur ce point aussi * les Chinois pourront recevoir des leçons de l'Emt^ ;

et puisque le sultan de Gonsumtinople s'est civilisé au point de contracter

des emprunts, il n'y a pas lieu de croire impossible que l'empereur de

' Chine en fasse autant. Voici , du reste, ifn document qui peut passer pour

un prélude. > ;

NOTIfICàTlON.

consulat britannique à t^d-chan-sa^ 2 mai 1857.

k Les hautes autorités chinoises, dans ce lieu, ont communiqué au soussigné qu'elles désirent faire aux marchands étrangers, pour le compte du gouvernement impérial, un emprunt jusqu'à la somme de cinq cent mOle taeiB d'argent (environ trois millions de francs), qui portera un intérêt de trois pour cent par mois, et pour le remboursement duquel le montant des droits à percevoir dans ce port et dans les autres ports où se fait le commerce étranger, servira de garantie.

» Le soussigné, en conséquence, prie les résidents anglais de prêt^ leur attention à cet objet, et il leur sera obligé s'ils veulent bien lui fidre connaître leurs vues générales à ce sujet, le plus tôt qu'il leur sera convenable. Fréd. HOWB HàLE. »

J'avoue^ cependaôti qu'à mmi avî» €• a'est pas ein^ l^ile pmxr te "Céleste Empire que de créer une de^e publique* Il faudrait avant tout V •établir qb gooTeraerneot solide qui amortît le dé6cit afin d*$ft$ph*er de h cofifiance aux prêtenvs. Mai» tooi cela peut arriver; il ne faut qu^uu homme capable et décidé qui brise les chaînes de la routine et entreprenne éfiergiquemefti les réformes. Le pays est grande riche, peuplé et avancé dans les arts. La connaissance de la lecture y est générale. «^ Que ,feut-& de plus pour former bien vite une nation qui se fesse respecter et même eraiudre?

Après tout ee que j'ai fait observer, je ne crois pas nécessaire de rappeler l'exemple si connu de ces milliel's de Russes battus dans les premières wnées de Pierre le Grand par une poignée de Suédois, et delà revanche de Pukalwa, pour établir que, si Ton force Tempire chinois à devenir miiitaire , il peut se transformer en une puissance redoutable.

Cette puissance serait conquérante , parce qu'elle a beaucoup de popti^ laUon à exporter. Rien ne serait si populaire dans les provinces du littoral, que des expédition» armées pour s'emparer des Iles voisines. On sait que les Chinois pauvres, de )a dasse des pirates, se répandent de tous côtés» conservant leurs costumes et leurs -usages , construisant des pagodes et des théâtres, et formant, m un root, de petites villes chinoises. On a remarqué que les Chinois ne se fusionnent jamais avec les gens des lieux où ils s'établissent ; je croîs que ce trait prononcé de nationalité est caractéristique de touseeux qui appartiennent h une grande patrie; leub orgueil ne leur permet pas de se fusionner avec les habitants des petits États.

Aussitôt qu'ils se trouvent réunis en grand nombre sur un point quel-^ eonque, ils deviennent hautains et turbulefH;s et cherchent à devenir les mattresdu pays qui leur a donné l'hospitalité. C'est ce qu'ils ont essayé trois fois, eu différentes époques, dans les fies Philippines, et ces tentatives ont forcé les autorités de rarchipèl à les surcharger d'impôts pour les empêcher de s'y établir, et à ne pas recevoir au delà de &,000 Chinois. Cette législation , pourtant, a été abolie pendant mon séjour en Chine, et pour ma part j^ai beaucoup contribué à cette abolition. Ils se sont aussi soulevés à Java , et à l'instar de ce qui fut fait autrefois aux Philippines , le gouvernement hollandais a limité le chiffre des Chinois qui peuvent être admis. Tout le monde sait ce qui est arrivé tout récemment à Sarrawak. Ils se soulèveront également à Singapour, à Pénang, et partout où ils sont trèsnombreux , le jour où ils ne verront devant eux que des forces insuffisantes. Inutile d'ajouter que toutes ces populations sont toujours disposées à s'entendre avec les autorités de la Chine pour essayer un coup de main.

fin 1603 , un peu avant l'invasion des Tartarés-Mandchoox, les Chinois qcd habitaient Manille ourdirent une conspiration pour s'emparer de la

coionket en chasser les Espagnols. Les chroniques des Philippines rapportent qa*ils se concertèrent avec les mandarine du littoral, lesquels envoyèrent une commission qui se présenta aux autorités espagnoies, sous .un.prétexte ridicule» pour examiner les fortifications de Manille. H paraît qu'une expédition de 100,000 hommes était toute préparée. Mais le mou- Tement, ayant éclaté prématurément aux Philippines, n'eut d'autre résultat que la mort de 23,000 Ghinds.

Cette expédition projetée contre les Philippines n*eût pas été la pre* mière de ce genre. En 1280, Tempereur Hu-pi-lie envoya une flotte de 4,000 navires avec 100,000 hommes de troupes de débarquement, pour conquérir le Japon. Le souverain de la Chine régnait alors sur la Corée, leTonqoin, la Cochinchine, la Tartarie, rAfghanistan, la Perse et sur d'autres pays orientaux. L'histoire de Chine mentionne la prise de Bagdad par le général tartare-mongol Ha-la-gu , et son entrée dans la terre des francs. On voit, dans une lettre écrite à Philippe le fiel par le roi de Perse Oleijatu, en 1307, que ce roi n'était qu'un vice-roi de l'empereur de la Chine; cette lettre existe à la bibliothèque impériale de Paris , et on y trouve des inscriptions chinois^ d'une parfaite clarté.

A cette époque, la famille de Tchingis-khan (Gengiskan) régnait sur la moitié du monde. Les Mongols alors écrasaient la Russie, faisaient la conquête de la Perse, de la Turquie, de la Hongrie et de la Pologne, et répandaient l'épouvante dans toute l'Europe.

En 1247, un petit-ûls de ce fameux conquérant, Coudyouk, qui venait d'être proclamé grand khan des Tartares-Mongols, étant entouré de tous ^les princes et capitaines de sa nation, et de plusieurs chefs et seigneurs de Ja Chine, de la Perse, du Turkhestan, de la Turquie, de la Russie, de la Géorgie, de Bagdad, de la Syrie et de la Mésopotamie, tous pays tributaires, secoua son étendard en le dirigeant vers les nations de l'Europe, et en jurant de les exterminer si elles ne reconnaissaient pas sa domination comme le reste de la terre.

Eh bien, n'oublions pas que ces terribles Mongols appartenaient à celte même race dont se compose aujourd'hui la nation chinoise, nation qui, selon quelques gens, ne peut produire que des hommes timides et méprisables.

J'ai exposé toutes ces réflexions pour expliquer' pourquoi , dans mon opinion, il serait très- convenable que ce vaste empire fût divisé en trois ou quatre royaumes différents, afin d'éviter les dangers et les désastres qui seraient à craindre, si, poussés à bout par les canons et les navires à vapeur des Européens, les Chinois entraient dans la voie des innovations et des réformes. Ces différents États chinois, que j'imagine, auraient alors entre eux et avec leurs voisins les mêmes différends, les mêmes rivalités

de I »n I

qui existent entre les peupks d'Europe; le système chinois serait renversé par sa base» et cette vaste région, coroplétement ouverte, ferait enfin partie de la société humaine.

La guerre civile actuelle peut être une occasion favorable pour fraction • ner l'empire chinois. D'abord, ces luttes intestines affaiblissent le gouver nement de l'empereur, l'anarchie s'introduit partout, et cet ensemble circonstances ne peut qu'être très- favorable au cabinet de lord Palmerston dans son différend avec les Cantonnais et les mandarins mandchoux. Mais il faut considérer aussi, d'un auti*e côté, que ces luttes, en donnant l'habitude de la guerre , forment des soldais et des capitaines.

Quelques personnes pensent que les rebelles de Chine n'accepteront pas la coopération des Européens, parce qu'ils appréhenderaient de perdre leur prestige dans la nation, ou plutôt parce qu'ils craindront que les étrangers à poil roux n'exécutent ce que firent les Mandchoux, qui gouvernent actuellement : ils entrèrent en Chine pour en soutenir le légitime empereur contre des rebelles; et^quand ils furent admis dans l'intérieur du pays, ils s'en déclarèrent les maîtres^ On cite, à ce propos, la manière dont les Taepings ont reçu, les ministres d'Angleterre , de France et des États-Unis, lorsque ces diplomates sont allés à Nankin.

Les Taepings conserveraient peut-être l'esprit d'orgueil et d'exclusivisme de la cour actuelle de Pékin, s'ils ne formaient qu'un seul parti et s'ils étaient bien unis. Mais on a déjà vu parmi eux des rivalités et des divisions sanglantes, et, en dehors des partisans de Hung-seu-tsuen , il existe cinq on six espèces de rebelles, tous indépendants les uns des autres.

Je répéterai donc que, suivant ma manière devoir, il serait très-utile et très-prudent que l'Angleterre et toutes les nations chrétiennes en général fissent tous leurs efforts pour amener le fractionnement de la Chine en trois ou quatre États indépendants, comptant chacun environ 100 millions d'habitants.

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