‹ L'Angleterre, la Chine et l'Inde (volume 2)Chapitre 16 sur 19 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Avantages pour tous les gouYern<;ments chrétiens dUine politique d'union et de coopération dans leurs relations avec la Chine.

Ce que j'ai rapporté dans le chapitre IV de cet opuscule montre que le gouTernement chinois traite tous les chrétiens avec un égal mépris. Si Ton remarqqe quelque différence, elle consiste uniquement en ce que les mandarins se montrent plus hautains et plus dédaigneux envers les représentants des nations qui ne peuvent pas ou ne veulent pas supporter les frais d'une guerre.

De cette conduite des Chinois devrait résulter, comme une conséquence logique , un système Ôl union et de coopération entre toutes les puissances chrétiennes, puisque toutes, dans cet empire, ont exactement le même but, celui de donner la plus grande extension possible aux relations d'un commerce pacifique.

Les mandarins çont insolents avec chaque résident étranger pris séparément, parce qu'ils savent parfaitement a)mbien chaque nation* trouverait de di£Bcultés et éprouverait de répugnance à entreprendre seule la guerre contre la Chine ; mais, sans nul doute, ils seraient forcés de baisser le ton, 9'ils voyaient tous les chrétiens unis entre eux et formant, dans ce pays, une yéritable confédératioo. Si l'on adoptait ce système, sans qu'il fût besoin de faire d'Europe aucun envoi de forces^ et seulement avec les ressources qui se trouvent d'ordinaire dans ces parages, on ferait constamment la loi au gouvernement chinois, c'est-à-dire qu'on l'obligerait à être juste,, raisonnable et poli.

Les Anglais ont toujours environ deux mille hommes de troupes à Hongkong, et de dix à douze vaisseaux de guerre.

Les Portugais possèdent la presqu'île fortifiée de Macao, position excellente ppur servir de base d'opérations et de quartier général. Ils y entretiennent une garnison d'environ trois cents artilleurs , et en outre un bataillon de garde nationale ; enfin ils ont fort souvent dans ces eaux un vaisseau de guerre et au moins quatre-vingts petits bâtiments de commerce de &0 à 100 tonneaux. Ces bâtiments, armés de canops et tirant peu d'eau, ce qui leur permet d'entrer dans les rivières, sont excellents, comme l'eipérience l'a démontré , pour lutter avec les Chinois.

La France a toujours sur la côte de la Chine deux ou trois vaisseaux de guerre ; il en est de même des États-Unis.

Les Espagnols ont toujours à Manille de huit^ dix mille hommes de garnison , quatre vapeurs de guerre, quelques navires de commerce aus^ b vapeur, deux ou trois vaisseaux de guerre à voiles, et de soixante^dit h quatre-vingts chaloupes canonnières habituellement employées à donner la chasse aux pirates, et qui, pendant la saison favorable, pourraient être envoyées sur les côtes de Chine. Les naturels des Philippines abhorrent les Chinois ; je suis convaincu que âe$ soldats de Manille, débarqués sur le territoire de l'empire, ne tarderaient pas à s*y rendre redoutables. Un petit corps de ces troupes, conduit en 18Zi8 par le général Cbveria, contre les pirates de nie fortifiée de Balanguingui , déploya une intrépidité telle quil est difficile de rien faire au delà, A la prise d'assaut de la principale forteresse, sur mille hommes engagés, il y eut six cents morts ou blessés. Trois cents pirates se firent tuer sur les remparts en luttant corps ï corps, et ceux qui survécurent, se voyant perdus, coururent égorger leurs propres femmes et leurs enfants. Les officiers espagnols parvinrent à arrêter ce massacre et sauvèrent quelques centaines de Tictimes. Le général Ciaveria, qui avait pris part aux luttes les plus acharnées de la guerre de Tindépendance et de celle des carlistes, me disait qu'il n'avait jamais vu ni imaginé rien de comparable à cet horrible tableau. Grftce à la terreur que ce coup de vigueur répandit dans ces mers, le général Urbistondoputi en 1851, s'emparer, sans presque trouver de résistance, de toutes les fortifications de l'île de Jolo (Soolo), repaire de pirates qui passait pour inexpugnable (1).

Les Hollandais entreliennent dans leur riche colonie de Java environ

(1) Afin qu'on ne pense pas qae je me figure des choses înexëcutÀbles , je vais citer à l'appui de mes idées l'opinion du général Pavia, marquis de Novaliches, qui, il n'y a guère plus de deux ans, était gouverneur et capitaine général des lies Philippines. Pour donner une idée du mérite du général Pavia, il sufBt dé rappeler qu'il fut lieutenant général à vingt^six ans , et que bientôt après il devint ministre de la guerre. £n 1852 , les ministres, désirant Péiaigner de Madrid, ^ probablement il leur portait ombrage, l'obligèrent, contre son gré, à aller aqx Philippines comme capitaine général.

Un de mes amis, qtti était auprès de lui à Manille, m^écrit de Madrid en date du 5 mai dernier : « J'allai voir hier le marquis de Novaliches; il me demanda où vous étiez, et je lui répondis que vous étiez à Paris^ r- £n effet, me dit-il aldrs, je suis allé dernièrement pour le Toir, et ses domestiques m'ont dit qu'il était paftl peur la France. Je voulais lui parler des affitires de Chine, qui sont d'une grande importance. Ne vous semhle-t^il pas que noua pourrions envoyer trois ou quatre régiments de nos Indiens des Philippines pour appuyer les Anglais? £n agissant ainsi nous répondrions dignement aux obligations que nous devons à l'Angleterre pour ce qui concerne les Antilles, et nous resserrerions nos rapports avec cette puissance; ce c(ui pourrait amener de grands avantages pour la sécurité de Plié de Cuba. C^est une affaire dont, à l'occasion , }e parlerais Toldntiers aux ministres. »

trente vaisseaux de guerre et viogt mille hommes de bonnes troupes. Les soldats malais, commandés par des oflGclers européens, sont bien préférables à ceux de nos climats pour faire la guerre en Chine.

Je ie répète donc : dans l*état actuel des choses, l'union sincère des gouvernements qui peuvent, sur-le-champ et sans aucun effort extraordinaire, disposer de forces de cette importance, serait d*un si grand poids auprès du gouvernement chinois, qu'infailliblement il souscrirait sans résistance à tout ce qu'on exigerait de lui.

Cette politique d'union chrétienne a été adoptée depuis longtemps dans le Levant et y a produit d'excellents résultats. Là aussi l'expérience avait démontré, comme elle le démontre aujourd'hui en Chine, que les autorités locales ne respectaient que la force, et que partout où elles voyaient faiblesse ou modération, elles étaient sans aucun égard. Quand un pacha ou un bey veut maltraiter un Européen et violer les immunités dont il jouit à ce titre, s'il s'agit, par exemple, d'un sujet de la Grèce ou du duché de Lncques ou de tout autre petit État incapjible d'envoyer une expédition pour tirer vengeance de l'insulte qui lui est faite, aussitôt les consuls des grandes puissances prennent en main la cause de l'Européen attaqué et exigent que justice lui soit faite.

En Chine, où, pour bien des motifs, une semblable politique serait plus nécessaire ^ue dans le Levant, on ne Ta pas encore adoptée. Au contraire» tous les résidents ont reçu plus ou moins la recommandation de s'abstenir de. toute intervention dans les difficultés qui pourraient surgir entre les autres étrangers et le gouvernement de Pékin. On a espéré obtenir ainsi les bonnes grSfces des mandarins aux dépens des Anglais, et on a posé ce principe, à mon avis des plus funestes pour tous en général et pour chacun en particulier : chacun pour soi.

Les Américains du Nord se sont particulièrement signalés dans cette politique d'égoïsme. Quoiqu'ils aient en Chine un commerce presque aussi considérable que celui des Anglais, et qu'ils y fassent avec activité la contrebande de l'opium , ils se sont constamment refusés à prêter aux Anglais le moindre concours ; mais ils ont toujours été fort empressés à profiter des avantages obtenus par ceux-ci au prix de leurs propres sacrifices. Aussitôt après que le traité de Nankin eut été conclu , le gouvernement des États- Unis vint en réclamer un semblable. L'empereur ayant manqué à quelquesunes des stipulations du traité, notamment à la clause relative à l'entrée à Canton, le gouvernement britannique se disposa, en iSb9 , à exiger l'exécution de ce qui avait été convenu, et il invita les États-Unis à joindre aux vaisseaux anglais leurs vaisseaux de guerre qui stationnaient dans la rivière de Canton. La réponse fut un refus. Maintenant, les forces de la Grande- Bretagne sont au moment de s'ouvrir l'entrée de Canton, et il est bien

certain que messieurs les Américaios viendront après réclamer poar fsux le même droit. Les factoreries américaines forent brûlées en 1S40 , et pendant trois jours les Américains furent cernés dans leurs maisons, sans domestiques et sans vivres , tout aussi bien que les Anglais; mais ces derniers seuls durent réclamer et obtenir l'indemnité. Maintenant aussi les propriétés des Américains du Nord à Canton se trouvent réduites en cendres; mais les propriétaires, pour recevoir Tindemnité qui leur est due, seront probablement obligés d'attendre que les Anglais l'aient. obtenue (1).

Pendant la dernière guerre, le gouverneur de Macao, pour se rendre agréable aux mandarins, alla jusqu'à intimer à tous les sujets anglais Tordre de sortir de la colonie portugaise, et cet ordre fut exécuté, bien que, circonstance fort grave, l'établissement de Hong^kong n'existât point encore.

Enfin, et pour abréger, moi-même, comme ministre plénipotentiaire d'Espagne, j'avais reçu l'ordre de ne point manifester mon opinion sur les questions relatives à des étrangers, et dans mes instructions originales il m'était recommandé que , relativement aux représentants des puissances étrangères , je fisse paraître adhésion ou éUrignement, suivant les circonstances. En vertu de ces instructions, lorsque l'infortuné gouverneur de Macao fut lâchement et cruellement assassiné en 1839, et qae, par suite, des hostilités éclatèrent entre les troupes chinoises et les autorités portugaises , j'aurais dû montrer pour celles-ci de VéloignemenU Néanmoins , dans cette circonstance , j'assumai sur moi la responsabilité d'une conduite peu conforme à mes instructions , mais qui m'était dictée par des considérations d'humanité, et par ce que je croyais, et que je crois encore, de l'honneur de mon pays. Le conseil de gouvernement , plongé dans la désolation , m'ayant invité à assister à ses séances , je ne m'y refusai point, et mon opinion m'ayant été demandée sur ce qu'il convenait de faire , je l'exprimai franchement; puis, cédant aux instances de ce même conseil, j'adressai au commissaire impérial des communications dans lesquelles je donnais au gouvernement portugais de Macao tout l'appui moral qu'ilm*était possible de lui donner.

(I) Qaand je dis les Américains du Nord , j'entends parier surtout du gouverne* ment des Étals-Unîs. Quant aux sujets de ce gouvernement qui résident en Chine, il y en a beaucoup qui 'pensent tout autrement, et je ne crois pas commettre une indiscrétion en citant, entre autres, le ministre plénipotentiaire actuel, P. Parker, homme bienveillant et charitable, qui a fait partie d'une société de mi^8ionnaires , et qui, comme médecin -chirurgien, a rendu beaucoup de services aux Chinois. M. Parker plaidait, lorsque je partis de Chine (et je suppose que ses idées n'ont point changé), pour une politique de coopératicn. Suum cuique.

Sans aller chercher d'autres exemples, de quelle atilîté a été au gonverneoiefit espagnol son système d'isolement? Quelle marque de reconnai»amce ou de consîdératioii sa conduite lui a*i<elle yalu de la part des mandarins chinois?

Supposons que six à huit voyageurs, marchant sur une même route et ^ dirigeant vers un même terme , rencontrent un tronc d'arbre qui leur •i>arre le obemin* Si l'un d'eux se mettait aussitôt à Tœufre peur écarter tel obstacle, serait-il juste, serait- il sage que tous les autres, s'asseyant tranquillement, attendissent^ dans une égoïste inaction, que leur compagiM>n , plus fort, pins courageux , plus actif, eôt accompli son œuvre, au prix de sa sueur, pour passer ensuite sans qu'il leur en ait coûté aucun «fort? Ne serait^il pas plus raisosnable, plus facile et plus profuabie pour tous de s'unir tout d'abord et de se mettre ensemble à déblayer la route?

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