CHAPITRE TROISIÈME
Rapports des Européens arec les Chinois.
En 1625 , à Singan-fu , dans la province de Clien-si , se rencontra une inscription qui établissait, sans laisser le moindre doute, que vers l’année 500 quelques prêtres nestoriens entrèrent en Chine et y propagèrent la religion chrétienne. Cinquante ans après , quelques moines , venant de ce pays, portèrent à Constantinople de la semence de vers à soie. Deux Arabes écrivirent en 850 et 877 les voyages qu’ils y firent. Le dernier rend compte de la destruction de l’établissement de Kan-fu (dans la province de Che-kiang), où il y avait occupés dans le commerce 120,000 individus, tant musulmans que juifs, chrétiens et Persans. Vers l'année 1275, cet empire fut visité par deux négociants vénitiens, dont l'un était accompagné de son fils âgé de seize ans. L'empereur Kublai-khan exprima le désir que ce jeune homme restât près de lui, mais le père ne voulut point y consentir, dans la crainte que la mère ne crût qu’il était mort. 11 promit toutefois qu'il reviendrait, ce qui eu effet eut lieu. L'empereur le distingua à tel point qu'il lui confia le gouvernement d'une de ses provinces qu’il conserva jusqu'au moment où il retourna dans son pays.
A cette époque, les voyageurs qui voulaient parcourir la Chine le pouvaient sans aucune difficulté. En 1328 , elle fut visitée par un autre musulman nommé Ybn-Batuta , qui écrivit le journal de ses pérégrinations, où il raconte qu’il trouva dans différents ports un grand nombre de commerçants arabes. Divers missionnaires chrétien» allèrent aussi visiter la Chine sur l’ordre du pape. Le premier navire européen qui aborda en Chine en 1516 fut un vaisseau portugais'conduit par Raphaël Perestrello. L'année suivante arriva Ferdinand Andrade avec quatre navires portugais et quatre malais. 11 jeta l'âne re près de Macao, dans l’île que nous nommons Saint-John , et y établit des relations pacifiques commerciales avec les autorités de Canton. Mais, un an après, arriva son frère Simon Andrade , qui se comporta si mal qu’il en vint â échanger des coups de canon avec les Chinois , qui le bloquèrent et le forcèrent à déguerpir. D’autres Portugais arrivèrent qui formèrent successivement des établissements à Amoy , à Ning-po , à Lampaçao et â Macao. Sur le second de ces points, ils se querellèrent avec les autorités, pour avoir couru, à ce qu'on raconte, après des femmes; les habitants les assaillirent et exterminèrent
les chrétiens au nombre de douze mille , parmi lesquels huit cents Portugais, et brûlèrent trente-cinq navires et deux jonques.
Les Espagnols découvrirent les Philippines en 1543 et y rencontrèrent des navires chinois. Naturellement ils commencèrent aussitôt à établir des relations directes avec cet empire, auquel elles furent très-profitables, car les Espagnols ont tiré de 14 annuellement, pendant plus de deux siècles, des produits manufacturés de toute espèce pour une valeur de deux 4 trois millions de piastres fortes, qu'ils transportaient dans l'Amérique du Sud , d’où ils tiraient en échange seulement de l'argent monnayé; et c'est 14 le motif pour lequel , même aujourd’hui , sur toute la côte et particulièrement 4 Amoy, Ning-pô et Chang-haî, la monnaie du pays est encore la piastre forte espagnole.
Les premiers Hollandais arrivèrent en Chine dans dix-sept navires de guorre, et, en 1622, Macao étant encore alors sons la domination du gouvernement espagnol, ils l'attaquèrent sans aucun succès, furent repoussés et perdirent dans l'action le général qui commandait les forces de débarquement. Ensuite ils s’emparèrent de l’île de lot Pescudores (des Pécheurs), et plus tard de celle de Formose, où ils édifièrent le furl Zelandia.
Un nommé Widdell fut le premier Anglais qui arriva en Chine, en 1637, avec une escadrille, dans le but d’ouvrir des relations commercialcs.Maispar suite des intrigues des Portugais qui prétendaient conserver le monopole du commerce de ces mers, ils furent mal reçus, et un coup de canon ayant été tiré d'une forteresse sur un canot , les Anglais firent feu contre elle, la prirent, en portèrent les pièces d’artillerie 4 leur bord, puis brûlèrent et démolirent tout ce qu’ils purent.
Do sorte que ce fut par des hostilités que les Portugais, do même que les Hollandais et les Auglais, s’ouvrirent des relations dans cet empire.
On peut ajouter que ces peuples , comme les Espagnols , avaient commencé et continuaient leurs conquêtes dans ces régions. Les Anglais étaient dans l’Inde, les Hollandais 4 Java et 4 Formose, touchaut ainsi à la côte de Foukien ; les Portugais dans les détroits do Malaca et les Moluques, et les Espagnols dans les l’hihppines et les Mariane*. Et 4 tout cela s’ajoute le mauvais effet que devaient produire sur l’esprit des autorités chinoises les jalousies et les luttes acharnées qu’entretenaient entre eux ces étrangers turbulents et avides. Aussi, dès le principe, jugèrent-elles 4 propos de les tenir dans de certaines bornes, et les laissaient-elles 4 peine sortir de Macao. Ce ne fut qu'après la guerre de 1840 qu'il a été permis aux femmes européennes de résider 4 Canton. Les mandarins jugeaient que , quoique les commerçants eussent dos aompioirs dans cette capitale , ils ne se considéraient pas comme y étant établis et domiciliés aussi long-
temps que leurs femmes et leurs familles ne tiendraient point y vivre, comme cela eut lieu en effet.
Voici ce que dit sir John Davis en parlant des Portugais : « Leur conduite dans les premiers temps ne fut point la plus propre à donner aux Chinois une idée favorable des Européens; et lorsque, dans le cours du temps, ils furent devenus les compétiteurs des Hollandais et des Anglais, les contestations qu'engendra leur avarice mercantile eurent pour effet de les placer sous un jour encore plus défavorable. Jusque aujourd’hui le caractère des Européens est représenté dans ces parages comme celui d’une race d'hommes portés exclusivement vers le lucre du trafic commercial, et sans scrupule sur les moyens propres à atteindre leur but. Frappé des hostilités perpétuelles qui existaient parmi ces aventuriers étrangers, assimilés les uns aux autres sous d’autres rapports par l'étroite ressemblance que présentaient leurs costumes et leurs mœurs, le gouvernement de ce pays fut porté 1 les traiter avec une rigueur jalouse et exclusive qu’il n'avait pas jugé nécessaire de montrer envers leurs paisibles et réglés prédécesseurs les Arabes. »
Les Hollandais occupant Formose, où ils furent attaqués par un pirate renommé , durent entreprendre dans ces eaux trois expéditions armées , se voyant à la fin contraints d’abandonner les forts qu’ils avaient construits dans cette Ue. En 1762 les Anglais attaquèrent et prirent Manille. En 1802, ils occupèrent Macao, par crainte que les Français vinssent l’attaquer. Les autorités chinoises réclamèrent; les Anglais alors, ayant reçu la nouvelle que la paix venait d’être conclue, évacuèrent l’île. Ils y retournèrent toutefois en 1808; les Chinois se plaignirent aussitôt et exigèrent que les Anglais se retirassent. L'amirai anglais voulut remonter jusqu'à Canton avec des barques armées pour traiter avec le vice-roi, mais il fut repoussé, et voyant que le commerce serait interrompu s'il persistait à y rester, il rembarqua sa troupe et retourna à Calcutta (1). Mais ce qui a inspiré le plus de soupçons aux Chinois, ç'a été la couquéte successive de toute l'Inde et des détroits de Alalacca ; et quand lord Macartney alla à Pékin, ils se montrèrent très-alarmés en raison de la proximité dans laquelle les Anglais se trouvaient du Thibet, qui, comme on le sait, est un territoire feudataire de l'empire.
Les Portugais ont envoyé quatre ambassades à Pékin , les Hollandais également. Il serait trop long d’entrer dans des détails à ce sujet ; elles ne furent pas traitées toutes les fois avec la môme distinction, tuais le résultat, en résumé, fut nul, car l'empereur de la Chine ne conçoit pas
(1) Le» autorité» célébrèrent cette >ictohre , et, pour en conserver le souvenir, fireafélever un monument et même un fort.
d’an ires classes d'ambassades que celles que lui envoient les États voisins pour lui offrir des tributs; les présents qu’ont toujours portés les ambassadeurs ayant été considérés comme tels. Tous les ambassadeurs des gouvernements portugais et hollandais se soumirent à l’humiliante cérémonie du kotu, afin d’étrc présentés à l’empereur. Cette cérémonie consiste à s'agenouiller trois fuis en touchant le sol de la tête , puis à faire quelques pas en avant et à recommencer le même exercice, puis enfin à refaire trois pas et à renouveler les trois génuflexions. Telle est la manière usitée pour s’approcher du céleste empereur. On a toujours remarqué que les Européens ont été traités d’autant plus mal dans cet empire, qu’ils ont montré plus d’humilité. Les membres de la dernière mission hollandaise, désirant faire le sacriGce de toutes les sortes de considération à leur objet principal d’obtenir des avantages commerciaux , souscrivirent sans hésitation à ce qu’on exigeait d’eux. Il en résulta qu’on leur fit faire non-seulement le kotu , mais encore diverses pirouettes ridicules et difficiles à exécuter, qui servaient d’amusement à l’empereur et à ses mandarins. Ils leur donnaient à manger de la volaille déjà entamée et à laquelle il ne restait plus guère que les os, telle enfin (comme le raconte un des individus faisant partie de cette ambassade) que ces aliments étaient faits plutôt pour être donnés aux chiens qu’à des humains.
En 1792, le roi d’Angleterre envoya à Pékin, comme son ambassadeur, lord Macartney. Ce furent les Chinois de Canton eux-mêmes qui suggérèrent l’idée de cette mission. Ils firent entendre aux directeurs de la Compagnie anglaise, qui monopolisait alors le commerce dans ce pays, qu’une ambassade du roi d’Angleterre, ayant pour objet de complimenter l’empereur le jour anniversaire de sa naissance, ne pouvait manquer de lui être agréable. En effet lord Macartney arriva enfin avec sa suite à l’endroit où se trouvait l’empereur, et il lui présenta en fléchissant le genou la lettre du roi d’Angleterre, un jour de fête publique, en présence de beaucoup d’autres ambassades qui étaient venues offrir leurs tributs et de milliers de personnes. En un mot, cela ne servit qu’à augmenter la splendeur de l’anniversaire de la naissance de S. M. 1., et à démontrer au peuple que les rois des nations les plus éloignées lui envoyaient des tributs. L’ambassadeur ne put entretenir l’empereur d’aucune sorte d’affaire, et au retour de sa mission il rapporta pour unique résultat quelques présents insignifiants et une lettre de cérémonie cachetée dont il ignorait le contenu. En 1806, arriva en Chine une autre ambassade anglaise à la tête de laquelle était lord Ainhcrsl. Elle se composait d’une centaine de personnes. La grande question fut cette fois, comme toujours lorsqu’il s’agit d’une ambassade à Pékin, de se soumettre à la prosternation ou, autrement dit, au kotu. il ne suffisait pas aux mandarins que lord Amherst
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fléchit le genou devant l'empereur, comine l’avait fait lord Macartuey ; ils voulaient qu'il se soumit complètement à l'usage d'adorer l’empereur en exécutant le kotu. Il s'ensuivit que peu d’heures après être entré à Pékin, où il fut traité d'une manière grossière et indigne, il dut se retirer sans avoir vu l’empereur, et retourna à Canton. Les Anglais remarquèrent lors de la première ambassade , de même qu’à l'époque où eut lieu celle de lord Macartnev, que les barques qui les conduisaient étaient surmontées de bannières avec celle inscription : Porteurs de tribut.
I.c roi d'Espagne , Philippe II , ordonna , également d’après les suggestions des Chinois, qu'une ambassade à Pékin partît de Manille, et elle en sortit en effet; mais, par suite de divers contre-temps qu'il serait long de détailler, elle n’alla pas plus loin qnc la côte.
Les Français et les Américains du Nord n'ont pas envoyé non plus de tributs à Pékin.
Les Russes ont député en Chine diverses ambassades qui ont été traitées avec plus de considération que celles d’Angleterre, de Hollaude et de Portugal, différence duc probablement à la proximité de l'empire russe et à l’idée que l’on a en Chine de son étendue et de sa puissance. Le dernier de leurs envoyés obtint que quelques ecclésiastiques et laïques russes demeurassent à Pékin, afin d’y acquérir la connaissance de la langue chinoise, comme moyen de poursuivre les relations qui ne peuvent manquer d'exister entre deux pays limitrophes. En conséquence, le gouvernement russe est le seul qui ait à Pékin une mission fixe.
Il serait long et fastidieux d’énumérer les incidents infinis qui se sont succédé entre les Européens et les Chinois depuis que les Portugais touchèrent les côtes de cet empire : en général il y a toujours régné une grande méfiance de la part des autorités locales et une persistance à fermer le passage à ceux qui essayaient d’avoir de nouveaux marchés en dehors de celui de Canton; et si on leur a continué un assez bon accueil, la raison en est dans les bénéfices que les maudarins de celte capitale ont tiré légalement ou illégalement du commerce extérieur.
Tous les Chinois ne pouvaient pas trafiquer avec les étrangers; le monopole de ce commerce était dans les mains de douze individus appelés hongs qui formaient une corporation ou compagnie, quoique chacun d’eux achetât et vendît séparément pour son compte, et encore y avait-il entre eux concurrence.
Les Anglais avaient aussi une compagnie qui possédait seule le droit de commercer eu Chine , en vertu d’une concession de leur souverain , qui se termina en 1834. Depuis cette époque, chaque Européen achetait ou vendait comme il l’entendait ou le pouvait ; mais dix côté des Chinois, leur système continua jusqu'à ce qu’en 1840 la guerre le détruisit.
Lorsque arrivait un navire chargé , il était obligé de se consigner & un de ces commerçants bongs, qui devenait responsable du montant des droits que devaient payer le navire et son chargement, ainsi que de la conduite du l’équipage. Il n’existait de communication entre les Européens et les autorités locales que par l'intermédiaire de ces commerçants hongs. Lorsque les mandarins arbitraires exigeaient d'eux de l'argent, iis se voyaient forcés pour s’indemniser d'acheter les articles européens & prix plus bas, ou de vendre les articles chinois plus cher, ou d’augmenter le compte des frai*,
La position dus commerçants européens en Chine était très-difficile et très-désagréable. Afin d’en donner une idée, je copierai ici les paroles d'un témoin oculaire, M. S. Wells Williams, qui n'est ni Anglais ni commerçant.
« L'histoire entière du commerce étranger en Chine jusqu’en 1840 est un triste et curienx chapitre des relations internationales; car, après tont, ce sont les intérêts d’un trafic quotidien et permanent, et non des traités et des ambassades qui constituent les manières de procéder respectives des nations avec un tel peuple. Les griefs dont on se plaignait avant cette époque étaient le retardement dans le chargement des navires et le pillage des marchandises dans leur transit vers Canton; les proclamations injurieuses publiées constamment par le gouvernement , et où les étrangers étaient accusés de crimes horribles ; les extorsions des employés subalternes et la difficulté d'accis vers les autorités supérieures. Les marchands liongs, 1 raison de leur position comme commerçants et interprètes entre les dent parties, étaient à même de le» tromper sur une très-grande échelle. Toutefois, comme iis étaient responsables des actes des étrangers et des sommes qu’ils avaient à payer, et ne pouvaient exercer sur eux qu’une sufveillance incomplète, il s’en fallait de beaucoup que leur situation fftt agréable.
• Les régies suivant lesquelles le gouvernement en agissait avec les étrangers ont été traduites par Prémare de la manière suivante : • Les barbares sont tels que des bêtes, et ne doivent pas être gouvernés d'après les mêmes principes que les citoyens. Essayer de les diriger par les grande* maximes de la raison, ce serait ne vouloir aboutir à autre chose qu'l la confusion. Les anciens rois comprenaient bien cela, et en conséquence ils gouvernaient les barbares par l’arbitraire. Donc, gouverner les barbares par l'arbitraire est la vraie et la meilleure manière de les gouverner. » La même règle relative aux commerçants étrangers était applicable en Angleterre pendant le règne de Henri VII, et les idées que se forment les Chinois du pouvoir qu’ils ont- sur ceux qui visitent leurs rivages ne diffèrent point de celles qui prévalaient en Europe avant la réforme. Les Chinois,
d’abord, redoutèrent et respectèrent ceui qui abordaient leurs côtes, et qu’ils voyaient bien leur être supérieurs dans l’art de la guerre et daus leur esprit d’entreprise ; et si on eût adopté les moyens dignes des connaissances supérieures et de la civilisation de leurs visiteurs pour les éclairer, on peut supposer que de tels efforts n'eussent été ni inutiles ni dédaignés. La crainte respectueuse des Chinois se transforma par degrés en un orgueilleux mépris, et ils résolurent de tirer tout ce qu’ils purent de ceux qui voulaient quand même trafiquer avec eux , et dont la puissance et l'état réel leur étaient peu connus, ou dont ils n’avaient aucune donnée.
• La conduite turbulente des marins fut la cause de nombreux différends entre les Chinois et les Anglais. La haine réciproque des marins français et des marins anglaisé Wampoa, en 1764, s'accrut à tel point, qu’ils ne pouvaient pas même, en Chine, faire leur commerce sans sa quereller, et un Français ayant tué un marin anglais, les Chinois mirent empêchement au commerce des premiers jusqu’à ce qu’on leur eut livré le coupable, qui toutefois fut ensuite relâché. Les Chinois assignèrent deux différentes lies daus la rivière de Wampoa comme lieux de récréation pour les marins de chaque nation , afin que de pareils troubles pussent être évités à l'avenir. Un cas semblable eut lieu à Canton en 1780, lorsqu’un Français tua un marin portugais pendant la nnit , et se réfugia dans la demeure du consul. Les Chinois demandèrent qu’on leur livrât le criminel , qui leur fut en effet livré , et ibs l'étranglèrent en public. Il méritait sans doute cette punition, quoique ce fôt la première fois qu’ils fussent intervenus dans une affaire de cette sorte entre étrangers, et leur réussite fut regardée comme établissant un mauvais précédent en matière d'intervention pour les cas qni se présenteraient ensuite. Kn 1784, un indigène fut tué à Wampoa par un boulet laissé dans un canon , lors d'un salut fait à bord du vaisseau anglais the Lady Hughes, et les Chinois, d'après le principe qui veut qu’on donne vie pour vie, demandèrent qu'on leur livrât l'homme qni avait tiré le coup de canon. Sachant que les Anglais n’étaient pas disposés à le livrer, la police fit saisir M. Smith, le subrécarguc du vaisseau, et le fit conduire eu prison dans la ville, après avoir endormi les soupçons des Anglais en protestant qu’ils ne voulaient pas autre chose que l'examiner relativement à l’affaire. Lors de la saisie du subrécargue , l'ordre fut donné que les barques du vaisseau avec leur équipage armé partissent de Wampoa pour aller défendre les factoreries; mais les autorités chinoises dépêchèrent nn messager pour faire savoir que leur intention , en prenant M. Smith, avait été tout bonnement de loi adresser quelques questions ; ce messager, de la part de M. Smith, requit le capitaine de lui envoyer le canonnier ou quelque autre homme du vaisseau, afin qu’on l’interrogeât, ta qui eut lieu conformément à la demande. Se fiant trop aux
promesses des Chinois, on laissa partir ie marin, qui entra dans la ville sans être accompagné d’aucun de ses compatriotes. M. Smith fut mis aussitôt en liberté, et l’homme fut étranglé sur les ordres directs de l'empereur, après avoir été enfermé pendant six semaines. Cet homme, probablement, ne fut soumis à aucune forme de procès qu’il pût comprendre, et sa condamnation a été la plus injuste, le code chinois, section CCXCII, lui donnant le droit de se racheter au moyen d’une amende d’environ 20 piastres.
» Le fâcheux résultat de cette affaire eut pour effet de servir d’avcrlissemeut et de gouverne dans les relations nltérieures avec les autorités locales, car les officiers chinois regardaient comme leur incombant, dans tous les cas de ce genre, autant qu'ils le pouvaient, d'appliquer la règle de : vie pour vie. Leur mode de procéder, quoi qu'il en soit, quand il devenait impossible de s’emparer de la partie accusée ou coupable , est clairement exposé dans un cas d'homicide qui ent lieu en 1807.
» Un détachement de marins était à boire dans un cabaret de Canton , lorsque un démêlé s’étant élevé, les marins mirent en fuite la populace qui avait commencé à les insulter, et un des indigènes fut tué dans la bagarre. Tout commerce fut aussitôt suspendu , et le marchand hong qui avait assuré le navire fut tenu , sous sa responsabilité , de livrer le meurtrier. Onze hommes furent arrêtés par ordre de la Compagnie, et une cour fut instituée dans le lieu de sa résidence, par-devant les juges chinois, M. Rolles, capitaine du vaisseau de S. M. B. le Lion, étant présent au milieu des chefs de la Compagnie, Le coupable ne fut pas découvert, mais un homme, nommé Édouard Sheen, fut détenu en prison, ce qui satisGt les Chinois, aussi longtemps qu’il resta à Canton. Mais lorsque les directeurs de la Compagnie voulurent l'emmener à Macao avec eux , ils résistèrent jusqu’à ce que le capitaine Rolles eut déclaré que, s’ils ne cédaient pas, il ferait monter le prisonnier à son bord : ce qu'il Gt effectivement. Un autre cas d’bomicide se présenta à AVampoa en 1820. Les autorités montrèrent alors le plus vif désir d'arranger l’affaire, en admettant la supposition que le boucher du vaisseau, qui se suicida peu de temps après que le fait avait eu lieu, était le coupable ; ils Grent une enquête à bord du vaisseau, et l'on constata comme réel ce qui n'était qu'une supposition.
» En 1822, un détachement de marins du vaisseau de Sa Majesté Britannique Topacc, étant allé pour faire de l'eau à Liutin, fut attaqué par un grand nombre d’indigènes, et dans la mêlée deux Chinois furent tués et il y eut beaucoup de blessés de part et d'autre. Les autorités de Canton demandèrent que deux Anglais fussent livrés, ce que le capitaine refusa, expliquant en même temps l’affaire , et démontrant que les habitants de l’ile étaient seuls blâmables. U s'ensuivit entre la Compagnie et les autorités
locales une longue discussion qui se termina par l'interruption du commerce, d’après les ordres du comité des directeurs, et se retirant de la rivière pour aller à Macao, jusqu’au moment où le gouverneur consentit à les décharger, en leur qualité de marchands, de toute participation et de responsabilité relativement aux actes des navires de guerre anglais. Tout se termina enfin, et le commerce reprit son cours.
> L'ardeur que montrèrent les Chinois dans celte affaire du Topace, fut saus aucun doute accrue par le succès qu’ils avaient en l'année d’avant dans un cas d’homicide commis à bord du vaisseau américain Kmity, dans un moment d'emportement par uu marin nommé Francis Terranova, lequel lança contre une femme une cruche qui la renversa par-dessus le bord ; bien qu'il eût été reconnu qu’elle était tombée à l'eau en partie par suite de la précipitation qu’elle avait mise à fuir ou de son manque de précaution ,,le magistrat du district de Pwangu vint dans le navire avec les marchands hongs et les interprètes , et ouvrit à ce sujet un procès contre lequel le comité des marchands américains protesta, le regardant comme une injustice et une pure moquerie, en tant que le magistrat refusa d’accepter les offres de services que lui faisait le docteur Morisson comme interprète , et se contenta de l'entremise de ses mauvais interprètes à loi pour conduire le procès. L’erreur des Américains, selon un compte rendu par un témoin oculaire et donné dans le North American Hé view de janvier 18J5, consistait d'abord en ce qu’ils avaient pennis que le procès s’ouvrit sans l’aide d’un interprète capable, qu'ils auraient pu se procurer s'ils y avaient mis un peu de bonne volonté; et, en second lieu, en ce qu’ils avaient permis que le marin eût été enlevé du navire avant d'avoir subi un procès régulier.
• On rapporte dans celte narration qu’ils dirent à Howqna :« Nous sommes obligés de nous soumettre h vos lois , quelque injustes qu'elles soient , tant qne nous demeurerons dans vos eanx; nous n'avons point l'intention de leur résister. • El ce fut d’après ce principe qu’ils souffrirent, sans' aucune opposition, que le marin, dont le crime n'avait pas été pronvé, fût conduit ï Canton. Il fut étranglé peu de temps après avoir été mis entre les mains des Chinois , qui passèrent par-dessus les délais et les formes que stipulent même leurs propres lois , aucun étranger n'ayant assisté au procès. Le gouvernement de Washington non-seulement ne fit ni démonstration ni remontrance h propos de cette tragique affaire , mais encore il laissa le commerce , les personnes et les propriétés des citoyens américains en Chine sans protection et à la merci de ses gouvernants. Nous sommes peu disposé h admettre, quoi qu’il en soit, qne les naturels d’on pays, parce qu'ils vivent dans un attire, sont obligés par cette raison de se soumettre à quelque injustice que ce soit qu'on veuille leur faire subir, sur-
loul lorsque, comme c’était le cas eu Chine, ils soûl considérés connue étrangers et qu’il ne leur est pas permis de vivre sous les mêmes lois que les naturels et d’être jugés par elles.
> D'autres cas de meurtre et d'homicide ont eu lieu en Cltinc depuis les deux derniers cas mentionnés , mais les Chinois n'ont alors exécuté personne. Dans l'un d’eux, en 1832, un capitaine, nommé Mackcosie, fut frappé si rudement dans une rixe nocturne qui eut lieu avec quelques l’arsis que sa mort en fut la conséquence ; mais ces hommes , étant des sujets anglais, fureut envoyés à Bombay pour y être jugés, les Chinois ayant tenté inutilement de retenir la cause dans leur juridiction. Dans l'autre cas, le meurtre résulta d’une rixe entre les équipages des navires k opium et ieshabitauts d’une île près de Kumsing-moou t dans laquelle un homme fut tué de chaque côté. Les parents du Chinois se plaignirent k leurs gouvernants , et les marchands hongs recoururent à qn expédient pour satisfaire aux formes de la loi , en déterminant un noir de Macao à se déclarer le meurtrier et k se soumettre k être jugé, lui donnant la certitude d'un acquittement complet.
• Ces différents cas ont été rapportés ici dans le but de mettre au jour la position anormale qui était faite en Chine aux étrangers avant la dernière guerre. Ils formaient par eux-mèmes une communauté, relevant principalement des sentiments d’honneur qu'ils apportaient dans leurs procédés; mais leurs rapports avec les Chinois ressemblaient k ce que les légistes nomment • l’état de nature >. Le changement d’un gouverneur général, ou d'un percepteur d’impôts, ou d’un vieux marchand hong, entraînait l’introduction d’un nouveau système de police commerciale, suivant le caractère particulier de ces fonctionnaires. Le comité directeur de la Compagnie des Indes orientales avait un pouvoir considérable sur les sujets anglais , spécialement sur ceux qui demeurent k Canton, et il pouvait même les déposer, si cela lui convenait; mais les consuls des autres nations avaient peu ou n’avaicut pas d'autorité sur leurs compatriotes. Les choses dit commerce étaient aussi peu déterminées que celles de la juridiction. Le manque d’un tarif reconnu encourageait la contrebande et entretenait constamment un esprit de résistance et de mécontentement entre les indigènes et les marchands étrangers r chaque parti s'efforçant de prendre ses avantages autant qu’il lui était possible, lit il n’v avait aucun moyen de communication entre eux, car les consuls, n'étant pa9 accrédités par le gouvernement chinois, allaient et venaient, élevaient ou abaissaient lenrs bannières sans la moindre attention des autorités.
• La mort de l’infortuné canonnier en 1 78ô, et les dettes énormes contractées par les marchands hongs envers les Anglais et dont le payement ne semblait pas probable, portèrent le gouvernement anglais à tourner son