DE JOHN LOCKE EN FRANCE
Le trône de Louis XIV brillait de tout son éclat lorsque Jean Locke vint en France. 11 n'avait encore publié aucun ouvrage. On ne le connaissait en Angleterre que comme l'auteur de quelques expériences physiologiques, l'ami de Newton et le confident de Shaftsbury.
C'était en 1672.
Turenne, avec 15,000 hommes, venait de battre 60,000 Allemands à Mulhausen. La seconde ligue formée par l'Europe contre le grand roi cédait à l'ascendant de sa fortune. Courbée aux pieds du trône, la vieille féodalité s'éclipsait tout entière devant cette gloire éblouissante. Les arts, les lettres, les triomphes guerriers et les fêtes galantes faisaient de Versailles l'admiration du monde.
L'édit de Nantes n'était pas révoqué ; Bossuet, dictateur de la foi, Fénelon, le dernier des apôtres.
Racine, Molière, Boileau, Pascal et La Bruyère vivaient.
Locke passa trois années en France ; il parcourut toute la Provence, une partie du Languedoc, et séjourna longtemps à Montpellier, à Lyon et à Paris, Philosophe pratique, il avait coutume dïnscrire, chaque soir, sur ses tablettes les observations qu'il avait recueillies pendant la journée. Gé journal s'est conservé dans la famille de lord King, pair d'Angleterre, héritier direct de sir Peter King, exécuteur testamentaire de Locke. Une partie des documents et des résultats ainsi rassemblés par Locke pendant son voyage en France a été publiée récemment.
On n'y trouve que des indications très laconiques, des descriptions fort sèches , des notes écrites en courant, des memoranda dénués de style et souvent inachevés. Mais ces feuillets détachés n'en sont pas moins dignes d'attention. Gentilhomme anglais et protestant, il a été témoin des magnificences de la cour; il a vu danser le roi avec M""^ de Montespan; et ce qui l'a frappé surtout, ce n'est pas la splendeur de ces fêtes, mais le mauvais état des routes, la malpropreté des auberges, la misère du paysan, l'onéreuse répartition des impôts, l'iniquité des enrôlements, le vide pompeux des thèses de Sorbonne, et la parfaite vanité des costumes et des cérémonies. Quelques-unes de ces notes, que nous traduirons dans leur simplicité, pourront donner une idée de la manière
dont Locke a jugé la France sous Louis XIV, à l'époque la plu» glorieuse de ce règne. On ne s'étonnera pas d'y trouver des détails minutieux : la familiarité cache ici plus d'une instruction impoi'tante ; en feuilletant ces notes sans couk'ur et sans style, mais précieuses, comme témoins muets de vérités méconnues, on ne pourra s'empêcher de reconnaître la France réelle, le pays que Locke a visité et observé, de 1075 à i()78, et de réjuulier cette autre France chimérique dont les courtisans nous ont parlé.