EXTRAITS DU JOURNAL DE LOCKE
(1 2 Décembre 1675. — Les auberges, de Boulogne à Abbeville, sont détestables. Celle où je me trouve ne suffirait pas à garantir un berger d'Ecosse contre les atteintes de l'air. A force de demander une paire de pantoufles, je suis parvenu à me faire apporter une paire de sabots. Ce genre de chaussure m'incommode singulièrement ; encore n'en ai-je pas seul le bénéfice : mes deux compagnons de route, fatigués de leurs bottes, ont tour à tour essayé ces souliers de bois, très-communs en France, et absolument inconnus en Angleterre; deux sabots ont donc servi à trois personnes, et les politesses mutuelles dont ces évolutions ont été accompagnées ont achevé de rendre la scène
grotesque. A cela il faut ajouter un dîner abominable, point délit, un mélange odieux de toutes les odeurs nauséabondes, et de tout ce qui peut torturer
un voyageur Si Paris est un vrai Paradis, comme
tout le monde prend soin de nous le répéter, les auberges de la grand'route sont assurément le Purgatoire qui y mène...
« 3 Décembre. — A Beau vais, belle cathédrale, mais inachevée. Depuis deux siècles elle reste dans cet état. Je ne puis que m'étonner du délabrement où on laisse un édifice magnifique : une moitié d'église privée de nef, et où, cependant, on dit Toffice tous les dimanches.
« 22 Décembre. — Lyon. — J'ai visité le collège des Jésuites; édifice quadrangulaire, entouré de bâtiments très-élevés ; les murs sont couverts de peintures fort belles ; tout y respire l'opulence et le bon goût. La situation du collège sur les bords du Rhône, est vraiment remarquable; la perspective que les bons pères découvrent de leur bibliothèque est admirable; ils jouissent ici-bas de tous les biens terrestres.
« 28 Décembre. — Valence, petite ville, mal bâtie, irrégulière et mal tenue, comme toutes les villes de France. Nous avons eu de la peine à pénétrer dans la citadelle : voici pourquoi. Nous étions quatre, et la garnison chargée de garder ce poste se composait d'un seul homme. On lui a laissé pour arme un grand
caïKin, ([lie. \r roi n'ii pas pu [)r(3ndrc lorsqu'il a fait enlever l'arlillcric de toutes ses forteresses pour armer sa marine. Ce canon unique avait un défaut; la lumière en était trop large, défaut commun à la plupart des pièces fabriquées ici.
« 31 Décembre. — Avignon. — Belle ville située dans une large vallée sur les bords du Rhône. Les remparts en sont encore intacts, ,et les fortifications construites d'après l'ancien système, sont restées debout. Je n'ai pas vu, en France, de ville aussi bien bâtie. Le Palais des Papes a toujours sa vieille mag;nificence. Quelques-unes des salles intérieures sont tendues en damas rouge ; j'ai surtout remarqué la salle du conclave.
« 1" Janvier 1G76. — Les couvents et les églises abondent ici. Le chœur de l'église de Saint-Pierre, et l'autel de l'église des Gélestins sont dorés du haut en bas. J'ai rencontré dans la rue le vice-légat du pape, escorté d'une douzaine de suisses qui lui servent de gardes du corps. Il rendait visite aux pères Jésuites. Les Juifs ont ici leur quartier séparé; ils portent de grands chapeaux jaunes qui les distinguent du reste de la population
« 3 Janvier. — • Nismes. — Les protestants dô Nismes n'ont plus qu'une seule église : l'autre a été démolie, il y a quatre ans, par ordre du roi. Deux des consuls sont catholiques romains, deux autres sont protestants; on vient de défendre aux consuls pro-
testants de communier en grand costume, comme ils faisaient autrefois. Les protestants avaient construit à leurs frais, et pour leurs malades, un hospice que l'Etat vient de confisquer. On ne leur a laissé qu'une chambre pour leurs malades ; les persécutions que ces derniers subissent ont contraint les protestants à renoncer à l'hôpital qu'ils ont bâti.
a 8 Janvier. — Montpellier. — On travaille peu, on s'amuse beaucoup dans cette province. Toutes les routes sont couvertes de joueurs de mail, et les jambes des voyageurs pédestres courent quelque
danger Quoique nous soyons au cœur de l'hiver,
il fait chaud ici. Les places publiques sont remplies de peuple ; lés charlatans et les escamoteurs attirent la foule; on ne voit que joueurs de paume, danseurs et faiseuis de tours.
« 18 Janvier. — J'ai été visiter la Maison de Ville, fort bel édifice, où se tiennent les séances des Etats du Languedoc. Ces séances ont lieu tous les jours. Le duc de Verneuil, gouverneur de la province, y assiste rarement; il n'y vient que pour faire quelque proposition nouvelle. Ordinairement, c'est le cardinal de Bonzi, archevêque de Narbonnc, qui préside l'assemblée. Il se place sous le dais ; à sa droite s'asseyent les vingt-deux évéques ; après eux, les vingt-cinq barons, ou députés nobles; à sa gauche les députés des villes au nombre de quarante-quatre. A dix heures, je vis les membres de l'assemblée entrer dans la
salle, où les évèques passèrent leurs habits, richement brodés; le cardinal {[), vèlii d'écai-lato, arriva enfin, suivi de toute l'assemblée ; il alla ù l'église de Notre-Dame, d'où les membres revinrent siéger dans la môme salle.
« Du 19 Janvier, — La ville d'Uzès, qui est toute protestante, avait coutume d'envoyer a l'assemblée des États de Montpellier un député protestant, chaque année. On vient de lui enlever ce droit, acquis depuis longtemps. La semaine dernière, il est arrivé ici un ordre du roi, portant que les protestants n'auraient plus à l'avenir le choix de leurs consuls, et que leur temple serait démoli. Cette dernière injonction est d'autant plus cruelle, que les trois quarts de la ville appartiennent au culte réformé. Le temple protestant était, dit l'arrêt, trop voisin de l'église catholique, et le chant des psaumes hérétiques troublait les fidèles dans leurs dévotions.
« 1" Février. -— Montpellier. — Grand tumulte dans la rue. Un recruteur avait glissé adroitement quelques pièces d'argent dans la poche d'un paysan, et, sous prétexte que le manant avait reçu l'argent du roi, les soldats voulaient emmener de force ce malheureux. Une foule de femmes du peuple et de la •
1. Voyez dans les Mémoires de Sai7i(-Si>no}i le portrait du cardinal Bonzi. Le grand historien signale, avec Sa puissance ordinaire de pénétration et de coloris, la positioii du cardinal à la cour, la manière dont il usurpe le gouverneiHent de la province, et la nullité à laquelle il réduisit les autorités civiles.
campagne se sont ameutées; elles ont arraché ce paysan des mains des soldats. C'est un stratagème fort usité ici : on entraîne un homme du peuple au cabaret; on le fait boire à la santé du roi. Il est soldat.
« Le roi vient de rendre un édit par lequel on peut exercer le commerce sans déroger à la noblesse, pourvu que l'on ne manie pas l'aune (but not using the yard) . »
« o Février. — La chaleur augmente Les protestants ont vu pendant ces dix années, plus de dix de leurs temples démolis par ordre du roi. Ils sont privés du droit d'exercer aucune magistrature et aucune charge publiques; mais les impôts qu'ils supportent ne sont pas plus considérables que ceux dont les autres citoyens sont passibles. La justice est assez également rendue ; mais un protestant qui, après s'être converti, retourne au protestantisme est presque toujours l'objet d'une persécution odieuse. Les conversions au catholicisme sont peu fréquentes; et les membres de l'une ou de Tautre communion vivent en bonne intelligence.
a 7 Février. — J'ai été à la messe à Notre-Dame* Les Etats généraux y assistaient, le cardinal et les évêques à droite du chœur, la noblesse à gauche. Le cardinal, dans ses habits pontificaux, à genoux sur un magnifique coussin de velours rouge, occupait la place la plus voisine de l'autel. 11 répétait loffice
oiilrc ses dents, d'un air indidercnl el ennuyé, causant avec ses évêques, et (juclquefois riant tout haut.
« 8 Février. — On vient de dissoudre les États avec toute la pompe et toute la magnificence extérieure d'une assemblée délibérante. C'est un vrai simulacre de Parlement. Les députés discutent à peine et font tout ce que l'on veut. Il y a cette petite différence entre notre Parlement et celui-là, que le nôtre délibère en conscience, et que l'autre accorde aveuglément tout ce qui lui est demandé. Cette année les Etats généraux de Provence donnent au roi deux millions cent mille francs; on leur a promis de. les récompenser en ne leur envoyant pas de troupes à loger. Mais cette promesse, que l'on fait toujours, n'est jamais tenue. Outre ces deux millions cent mille francs, la province entretient à ses frais onze mille hommes en Catalogne, et paie cette année trois cent mille francs pour le grand canal. Toutes ces taxes s'élèvent à 12 pour cent du revenu annuel des États.
« On a chanté le Te Deum dans la Maison de Ville; après la cérémonie, le cardinal a donné sa bénédiction d'abord au clergé, ensuite à la noblesse, enfin au peuple. Les nobles et les ecclésiastiques étaient debout, la roture à genoux.
« 10 Février. — La police est fort mal faite ici. M. Herbert a été attaqué par trois hommes en plein
jour. Dans la rue voisine, un liomme a été assassiné hier.
« 11 Février. — Les Carmes ont solennellement célébré la canonisation de Jean Delacroix, membre de leur ordre, mort il y a quatre-vingts ans, et que Rome a canonisé. Pendant les huit jours ou l'octave consacrée à cette célébration, la porte du couvent était surmontée d'un pavillon magnifique, orné d'emblèmes poétiques et contenant le portrait du saint, avec indulgence plénière pour les fidèles. J'ai entendu le sermon prononcé le dernier jour de l'octave, sermon consacré à faire ressortir les hautes vertus du saint et les miracles opérés par lui. Le duc de Verneuil assistait à cette cérémonie, ainsi que la duchesse de Verneuil. Cette dernière était escortée de sa compagnie de mousquetaires.
« 12 Février. — La tolérance dont on jouit ici est fort limitée. Il est permis d'être protestant ou catholique; mais si, dans le sein de la communion protestante, il s'élève un schisme, le roi catholique se charge de le punir. Un ministre de la religion réformée , ayant professé récemment , à Montpellier, quelques doctrines qui sentaient l'arianisme, fut dénoncé, conduit à Toulouse, mis en jugement; il eût été brûlé comme hérétique, s'il n'eût opposé à ses accusateurs une dénégation formelle de la doctrine qui lui était attribuée.
X Voici, depuis six ans, 3,400,000 francs que les
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États (lonnenl ail roi. Sur trente mille âmes, dont se compose la population de Montpellier, huit mille sont de la communion protestante : le nombre des réformés augmente sans cesse, en dépit des restrictions qu'on impose à leur culte, des privilèges qu'on leur enlève et des injustices dont ils sont victimes.
c( — Parasols. Ce sont de petits ustensiles fort légers, que les finîmes emploient ici pour se garantir (lu soleil», et dont l'usage me semble très-commode.
« 21 Février. — Le roi vient de rendre un édit qui prohibe le mariage entre personnes de religion différente.
« 24 Février. — Montpellier avait six consuls, trois catholiques et trois protestants ; leur autorité était autrefois considérable ; aujourd'hui ce ne sont que les valets du gouverneur, espèce de vice-roi de la province, investi du pouvoir le plus arbitraire. Les trois consuls protestants viennent d'être supprimés.
«... Sont exemptes de toutes taxes les terres nobles qui, selon la coutume du pays, devraient payer au roi la valeur du revenu d'une année tous les vingt ans. Les familles nobles, profitant de leurs relations avec les contrôleurs-généraux, s'arrangent de manière à réduire cet impôt des trois quarts". Les anciennes terres
1. On Yoit qu'à cette époque l'usage des ombrelles était inconnu en Angleterre.
2. C'est avec le duc de Saint-Simon qui, dans ses admirables Mémoires, donne la preuve de l'exactitude que Locke apportait dans ses observations, d'ailleurs sévères. Voir tome VI, p. -250 et passim.
du clergé jouissent d'un privilège encore plus complet, et ne paient rien ; mais les donations territoriales qui lui sont faites en terres restent sujettes au même impôt qu'auparavant.
« 3 Mars. — J'ai entendu à l'École de Médecine un jeune docteur soutenant sa thèse, six professeurs lui opposant leurs arguments , un professeur modérateur et un arbitre; violence étonnante de phrases latines, de gestes, de grimaces, de rhétorique et de non-sens.
« 18 Mars. — Recette pour faire un docteur en médecine. Grande procession de docteurs habillés de rouge, avec des toques noires; dix violons jouant des airs de Lully. Le professeur s'assied, fait signe aux violons quïl veut parler, et qu'ils aient à se taire; se lève, commence son discours par l'éloge de ses confrères, et le termine par une diatribe contre les innovations et la circulation du sang. Il se rassied. Les violons recommencent. Le récipiendaire prend la parole , complimente le chancelier, complimente les professeurs, complimente l'Académie. Encore des violons. Le président saisit un bonnet qu'un huissier porte au bout d'un bcàton, et qui a suivi processionnellement la cérémonie, coiffe le nouveau docteur, lui met au doigt un anneau, lui serre les reins d'une chaîne d'or, et le prie poliment de s'asseoir. Tout cela m'a peu édifié.
« 22 Mars. — J'apprends qu'il est défendu d'en-
seigner dans les universités , dans les écoles et dans les académies, la nouvelle philosophie de Descartes.
« 24 Mars. — J'ai dîné à Lunel, ensuite à Aigues- Mortes. Près de la ville, assez régulièrement construite, s'élève la maison du marquis de Vardes, gouverneur de la ville et du pays circonvoisin. L'abondance du gibier qui se trouve dans les environs est due aux soins du marquis de Vardes, qui fait exécuter les lois sur les chasses avec une rigueur extrême. Il y a peu de jours, ce gentilhomme a fait enfermer dans la tour de Constance un bourgeois coupable d'avoir tué un lièvre. Ce pauvre homme est resté trois jours dans une espèce de trou noir, où il ne pouvait ni s'asseoir ni se coucher, mais où il était forcé de se tenir debout.
« Tout le sel dont on se sert dans cette partie de la France se fait à Picais. Les propriétaires du marais salant sont obligés de fabriquer le sel eux-mêmes, et de le vendre aux fermiers de l'Etat, à raison de cinq sous le minot. Les fermiers revendent ensuite soixante francs ce qu'ils ont acheté cinq sous. Ils achètent ce privilège au prix de deux millions, qu'ils versent dans la caisse royale. Leurs dépenses les plus considérables consistent dans l'entretien de plus de dix-huit cents hommes, surveillants, gardes, et officiers, chargés d'empêcher la fraude. Pour une poignée de sel, ou dérobée ou achetée non aux fermiers eux-mêmes,
mais aux propriétaires des marais, un homme peut être envoyé aux galères.
« 26 Mars. — Castres. — Rencontré plusieurs voyageurs, tous armés de pistolets. Les propriétaires qui vont dans leurs champs visiter leurs ouvriers ne sortent qu'armés. On porte ici, en voyage, de grands manteaux rouges à l'espagnole.
« 31 Mars. — Je n'entends parler que de meurtres. Un frère vient d'assassiner sa sœur dans la maison voisine. Cet homme d'une aisance distinguée, était déjà coupable d'un meurtre. Son père, en faisant distribuer secrètement cinq cents écus aux conseillers, lui a sauvé la vie.
« 9 Avril. — Arles, Marseille. — La plus magnifique vallée que j'aie vue. Visité les galères. Les galériens ont meilleure mine que les paysans.
(( 1" Mai. — Montpellier. — La valeur des terres et des fermages a diminué de moitié depuis dix années, à cause de la pauvreté du peuple. Les marchands et les artisans donnent au Trésor public la moitié de leur gain. Ici les terres nobles, dans quelques mains qu'elles soient, ne sont point imposées. En d'autres parties de la France, un noble, quand il achète une terre, quelle qu'elle soit, ne paie aucun impôt. Les terres nobles, exemptes de taxes, se vendent les trois quarts plus cher que les autres On
compte en France un seizième de protestants, deux cent mille dans la seule province de^Languedoc.
« 26 Mai. — Tours. — Cette année Tours a donné au roi quarante-cinq mille francs pour être exempte de la charge et de l'entretien des soldats. C'est le dixième de ce que les maisons rapportent à leurs propriétaires. On prélève lïmpùt sur le vin et le bois qui entrent dans la ville. Le roi demande, en outre^ aux diverses compagnies de métiers l'argent dont il a besoin. L'officier de chaque corps taxe les membres du corps de métier selon leur fortune, et souvent arbitrairement. Le propriétaire qui afferme son bien ne paie rien : c'est le fermier qui supporte toutes les charges. Aussi le paysan de France e>t-il liroijé [à grinds the peasant) sous le poids de ses impositions si mal réparties. Les collecteurs font leur travail avec beaucoup d'inégalité et d'injustice. On peut en appeler de leurs décisisions ; mais comme il n'y a pas de règle fixe à ce sujet, c'est un remède inutile et peu usité. « 28 Mai. — Paris. — Au moment où j'arrive à Paris une guerre civile vient d'éclater parmi les moines. Les Jacobins se sont battus dans leur couvent avec une telle violence, que l'édifice n'a pas été assez spacieux pour les héros qui s'y disputaient à coups de poing le prix de la victoire. Les plus acharnés se sont battus dans la rue, au grand étonnement des fidèles. Une réforme sévère que le prieur voulait introduire, et qui avait ses partisans et ses adversaires, a causé ce grand scandale. Le prieur lui-même est grièvement blessé.
« 4 Septembre. — Visité le Palais Mazarin , le Louvre et les Gobelins. Partout Louis XIV. Le héros de tous les tableaux, de toutes les tapisseries, de toutes les sculptures , de tous les bas-reliefs , c'est Louis-le-Grand. Un de ces tableaux est humiliant pour l'orgueil des cantons libres de la Suisse. Le roi est représenté au moment où il conclut avec eux un traité d'alliance. L'ambassadeur suisse, chapeau bas, ploie le genou. Le roi est debout, couvert et menaçant.
« 5 Septembre. — De Paris à Versailles, quatre lieues. Magnificence sans égale. Le château n'est pas digne du parc et des jardins : dans ce lieu, naturellement dénué d'eau, il y a aujourd'hui plus de cascades, de bassins, de jets d'eau et de canaux qu'en aucun endroit du monde. J'ai vu le roi, dans un carrosse à six chevaux, accompagné de M'"^ de Montespan et de deux autres dames, faire le tour de ses jardins. Il est descendu, et seul avec M""^ deMontespan, il s'est promené longtemps d'une pièce d'eau à une autre Les escaliers et les appartements sont mesquins en comparaison du reste. La salle à manger où le roi dîne ouvre sur le grand escalier, sans aucune antichambre.
« 24 Septembre. — Paris. — J'ai vu ce soir l'opéra ô'Alceste. Le roi et la reine assis sur des fauteuils à bras ; â la droite du roi, M™" de Montespan ; plus près du théâtre, à la droite de M"'^ de Montespan, Mademoiselle, nièce du roi d'Angleterre; à la gauche de
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la reine, Monsieur; plus près du théâtre, Madame; toute la cour assise sur des tabourets. L'opéra m'a fatigué.
« 23 Septembre. — Fontainebleau. — Bal de la cour. Le roi, la reine et tous les personnages de distinction y ont dansé. J'ai vu avec surprise le roi se donner tout le mouvement d'un maître de ballets, faire reculer les spectateurs et prendre la peine de tout disposer lui-même. La reine était couverte de pierreries. — Le lendemain, opéra. Madame, coiffée d'une perruque d'homme et habillée comme un homme jusqu'à la ceinture, m'a paru fort singulière.
« 1" Février 1678. — Revue des gardes du corps, des mousquetaires et des grenadiers dans une grande plaine, à côté de Saint-Germain. Beaux hommes, uniformes éclatants et bien tenus ; tous les soldats portant de grandes moustaches. Entre onze heures et midi, le roi est venu passer la revue. Escadron par escadron, homme par homme, ont défilé devant lui. Il les a examinés de près, comptant les hommes, se rendant compte de l'état des chevaux et des armes. Le roi, en descendant de voiture, portait un magnifique chapeau, bordé d'un large galon d'or avec une plume blanche. La pluie commença à tomber ; le roi craignit pour son chapeau, et l'échangea contre un petit chapeau noir, bordé d'un galon noir. La reine vint ensuite, dans son carrosse à huit chevaux; le roi la conduisit devant le front de bataille ; les troupes défilèrent ensuite devant elle.
« lo Juillet. — Orléans. — La plupart des bourgs de France se composent de maisons si mal bâties, si pauvres, si délabrées, qu'en Angleterre on ne nommerait pas CCS bourgs des hameaux. En général, les maisons n'ont qu'un étage : nous en avons vu beaucoup qui tombaient en ruines. D'après ces observations, il est impossible de ne pas croire que la population de France diminue ou s'appauvrit singulièrement. »
Telle était la vraie France de Louis XIV. Locke la dépouille de son prestige.
On trouve encore dans son journal un grand nombre de recherches sur l'histoire naturelle, de documents purement statistiques , de détails sur les poids et mesures, sur les procédés d'agriculture et d'industrie usités en France à l'époque de son voyage. Ce sont les observations d'un esprit méthodique et juste qui se rend compte de tout ce qu'il voit, et ne veut pas être la dupe d'une seule apparence.
Versailles et Marly n'y absorbent pas son attention.
11 s'occupe des villages et de leurs habitants; détournant ses regards dii grand luxe et de la brillante cour, il les reporte sur les châteaux abandonnés par leurs maîtres, sur ces cabanes sans fenêtres et sans toit, demeures de la population noble et de la population agricole; il ne dédaigne pas les anecdotes. Son
guide était un M. Justcl, dont la maison servait de point de réunion aux savants qui se trouvaient à Paris, et dont Locke vante le bon sens, le goût et l'hospitalité.
« 20 Août. — Toutes les lois somptuaires imaginées pour réprimer lesprogrèsdu luxe, au lieu d'atteindre leur but, ont agi dans une direction et exercé une influence absolument contraires à ce but même. Ici le luxe est extrême, et le pauvre ne peut plus trouver chez les marchands, souvent trompés, aucune espèce de crédit pour subvenir aux nécessités les plus pressantes.
« 27 Août. — Excepté le grand château de Richelieu et les maisons l'oyales, la plupart des maisons de ])laisance, châteaux et parcs appartenant à des familles anciennes et nobles, sont délabrées et en ruine; la cour où il faut briller absorbe tout '.
« Abbaye de Noirmoutiers. — Magnifique édifice, grands jardins, caves immenses creusées dans le roc, et qui, l'année dernière, ont contenu treize cent quatre-vingts pièces de vin.
28 août. — Niort. — Les habitants se plaignent beaucoup des dégâts que font les soldats qu'on leur envoie à loger, et des dépenses que ce logement occasionne. L'hiver dernier, cette petite ville a entretenu douze
1. Les Lettres (tt Madame de Sévif/tié, ]e?, Mémoires de I)nn- (jeou, surtout les Mémoires de Saint-Simon, attestent également cctio influence de Versailles sur la noblesse, qui affluait des provinces à la cour pour y briller et s"y ruiner.
cents soldats. La femme d'un pauvre bouquiniste m'a dit qu'elle avait eu, l'an dernier, deux soldats à nourrir, qu'il fallait leur donner trois et quelquefois quatre repas par jour, et que, pour éviter des désagréments de toute espèce, on était obligé de leur céder en tout.
« lu septembre. — Bordeaux, Grave. — C'est du coteau qui porte ce nom que vient l'excellent vin de Grave. J'ai causé longtemps avec un paysan qui m'a dit qu'il avait trois enfants en bas âge, et que pour nourrir sa femme, lui-même et ses enfants, il gagnait sept sous par jour. Là-dessus, il fallait payer la taille, le loyer de la cabane et vivre, non-seulement pendant les jours ouvrables, mais les dimanches et jours fériés, jours où l'on ne travaillait pas. La maison de ce malheureux, ou plutôt la hutte misérable où sa famille était entassée, ne se composait que d'une seule chambre à une seule porte, sans fenêtres ni cheminée, découverte par le haut, et de l'aspect le plus affreux. Il louait ce taudis douze écus par an, plus quatre livres pour la taille. Quelques jours auparavant, le collecteur avait enlevé les ustensiles du ménage, la poêle à frire et la marmite. Pour nourriture ordinaire, ces pauvres gens n'ont que du pain de seigle et d'avoine et de l'eau, rarement de la viande. Les paysans de Grave passent ici pour vivre fort à leur aise. En Saintonge et dans le pays d'Aunis, leur misère est encore plus déplorable.
« 10 novembre. — Paris. — On ne voyage guère ici (7u'à cheval; on loue un cheval d'une grande ville à l'autre; on ne fait pas plus de dix lieues par jour.
« 23 novembre. — Saint-Germain. — Je viens d'assister au lever du roi. Il n'y a rien de curieux dans cette cérémonie, si ce n'est l'extrême dévotion du roi, et le contraste de cette dévotion avec les airs évaporés et le babil continuel des grands seigneurs qui l'environnent. Le roi, entouré de plusieurs prêtres à genoux, s'est agenouillé au pied de son lit, et il est resté longtemps dans cette posture, sans que le bruit qu'on faisait autour de lui, dans la chambre pleine de monde, parût le troubler.
« Le marquis de Bordage, qui a épousé la nièce de M. de Turenne, vient de me raconter qu'étant à Rome en 1667, et se trouvant à une messe solennelle à laquelle le pape lui-même assistait, un des cardinaux les plus influents et les plus considérés se pencha vers l'oreille du marquis, après l'élévation, et lui demanda : Que pensez -vous de toute cette forfanterie? Che dî'ce V. S. de tutta questa furfanteria ?
« 4 janvier 1679. — Aujourd'hui, j'ai assisté à la revue de l'infanterie de la maison du roi : trente compagnies de troupes françaises, dix de troupes suisses. Les officiers français portent l'uniforme bleu as'ec broderie d'or; les officiers suisses l'uniforme rouge avec la broderie de même. Ce dernier costume est beaucoup plus riche et plus martial que l'autre. Tous
les soldats étaient habillés de neuf. Les soldats français portaient Thabit et la culotte blanchâtres , le gilet rouge avec un galon d'argent faux, ou plutôt ce qui paraissait être un gilet n'était réellement qu'une bande d'étoffe écarlate attachée à la chemise; — bandoulières et ceinturons de buffle, des bas rouges et un chapeau neuf avec un galon d'argent, et un grand plumet de laine blanche ou rouge ; le tout , avec une capote grise ou surtout, coûte 44 francs, que l'on prélève sur la paie du soldat. Les Suisses portaient l'habit rouge et la culotte bleue, taillés à la mode de leur pays, et des chapeaux sans plumets. Dans les compagnies françaises et suisses, les piquiers avaient des demi-cuirasses qui leur couvraient le dos et la poitrine [breast and hnch-plates); les Suisses portaient en outre des casques. Le roi a répondu avec grâce et noblesse aux saints militaires des officiers (Ifui abaissaient leurs piques devant lui. Le dauphin et les principaux personnages de la cour l'accompagnaient; la reine, dans son carrosse, assistait à la revue.
« Les sergents se sont plaints de ne pouvoir, avec leur paie , subvenir aux dépenses de leur nouveau costume. On leur a permis de s'indemniser aux dépens des bourgeois, en restant plus longtemps dans leurs quartiers. Pour être exempt de loger des soldats français, on paie 24 francs, et 18 francs seulement pour s'exem[)ter du logement des Suisses.
UN VOYAGE DR LOCKE EN FRANCE. \dl
« A Paris, où l'on compte cinq cent mille âmes, c'est-à-dire cinquante mille âmes de plus qu'à Londres, il meurt par année de dix-neuf à vingt mille personnes, un vingtième de plus qu'à Londres.
« On a brûlé en place de Grève un nommé Pomcy et un nommé Chausson, convaincus d'avoir tenu une maison (h; débauche infâme.
(I 13 février. — Malgré la dévotion du roi, l'observation des rites catholiques , et principalement de celui de l'abstinence ordonnée par l'Eglise pendant le carême, est tombée dans une complète désuétude. On voit de la viande suspendue à tous les étalages de bouchers, et pour quelque argent, on obtient une dispense générale. Les hommes du monde parlent de ces coutumes religieuses sans respect et sans foi.
« On vient de me raconter quelques traits fort plaisants de l'évèque du Bellay : il était depuis longtemps en querelle ouverte avec les Capucins; le cardinal de Richelieu entreprit de rétablir la paix entre ces puissances belligérantes. Les Capucins et Févêque promirent de ne plus se quereller ; mais cette trêve dura peu : un pamphlet dirigé par les Capucins contre leur ancien ennemi ranima la dispute, et l'évèque répondit h cette attaque. Peu de temps après, le cardinal rencontra ce dernier et lui dit : Si vous étiez j'este tranquille , je vous aurais canonisé. — Alors , reprit l'évèque, vous auriez été pape, et j'aurais été saint;
c'est précisément ce qui nous manque à l'un et à l'autre.
« Le cardinal avait prêté à l'évèque du Bellay le Prince^ de Balzac, et le Ministre, de Silhon, deux ouvrages écrits sous son règne et sous son influence. « Eh bien! monsieur l'évèque, lui demanda-t-il en présence de Louis XIII, que dites -vous de ces deux écrits ? — Le Prince n'est pas grand'chose et le Ministre ne vaut rien, » répondit du Bellay.
« Une vieille dame, obsédée par son confesseur, qui appartenait à l'ordre des Carmes, légua tout son bien, par son testament, à cet ordre religieux. Le testament était signé, et elle concevait quelques scrupules sur l'équité de cette œuvre pie, quand l'évèque du Bellay vint la voir. Elle lui confia ses craintes, qu'il trouva fondées; il lui fit faire en secret un second testament par lequel elle donnait tout à sa famille et aux pauvres et ne laissait rien aux Carmes. Après la mort de cette dame, les bons pères accoururent pour recueillir l'héritage sur lequel ils comptaient; l'évèque les laissa jouir quelque temps d'une conquête qu'ils regardaient comme assurée , puis il exhiba le dernier testament qu'il possédait, le seul valable, leur en donna lecture, et leur dit : (c Mes frères, vous êtes fils d'Elisée, prophète de l'ancienne loi; contentez-vous de Y Ancien Testament, le Nouveau ne vous regarde pas. » Jamais mot plus piquant ne fut dit ni plus heureusement appuyé d'une bonne action.
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« Le père Chérubin, capucin fameux par son talent à fabriquer des instruments d'optique, et que j'ai été voir dans son couvent de la rue Saint-Honoré, s'est plaint à moi fort amèrement de la tyrannie à laquelle sont soumis les membres de son ordre.
« On se plaît, dit-il, à leur commander les pratiques les plus ridicules; on leur fait, par exemple, planter des choux, la racine en haut et la tète en bas, pour les accoutumer, dit-on, à l'obéissance; ensuite, pour les former à l'humilité, on les punit et on les réprimande, parce que les choux n'ont pas poussé.
« Voici une étrange affiche que je viens de copier sur un des murs de Paris :
« Par pei'mùsion et pinvilége du Boi,
tt Accordé à perpétuité à M. le duc de Bouillon , « grand chambellan de France, par lettres patentes « du 17 septembre 1667, vérifiées en parlement, par « arrêt du 13 décembre audit an, le public sera averti :
« Que l'on vend à Paris un petit sachet de la gran- « deur d'une pièce de lo sols pour garantir toutes sor- « tes de personnes de la vermine, et en retirer ceux « qui en sont incommodés, sans mercure.
< Il est fait défenses à toutes personnes de le conte trefaire, à peine de trois mille francs d'amende. »
« Pendant les deux derniers mois , quinze églises protestantes ont été démolies; pendant les vingt dernières années, plus de trois cents. »
lOi UN VOYAGE DE LOCKE EN FRANCE.
Ce que le philosophe Locke, en 1675, observait avec tristesse a fait, un siècle et demi plus tard, la Révolution française : — détresse du peuple, hauteur des grands, prostration de tous devant le trône. Et le trône est tombé.
RALPH THORESBY
RALPH THORESBY
Il y a des gens heureux qui se font un paradis du passé, qui y demeurent, y vivent; qui ne savent pas un mot du présent et de ses mœurs, mais qui connaissent admirablement bien les sentiers du moyen âge, les rues d'autrefois, les impasses antiques, les vieilles maisons, les vieilles bornes et les anecdotes historiques! Heureux enfants, plus innocents et plus heureux que nous tous !
Ralph Thoresby, contemporain de Cromwell, de Charles II et de Jacques II, appartenait à cette congrégation de gens heureux. A la tête de ces Mémoires que M. Hunter, membre de la Société des Antiquaires de Londres, vient de publier, vous voyez son portrait, et sur cette figure épanouie toute la félicité dont j'ai parlé. Sur le front arrondi de notre antiquaire pas un pli causé par le chagrin, sur ses joues potelées et
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riantes pas uno ride. Cet œil est doux, naïf et perçant. Cette bouche sourit toujours, et ce triple menton qui fait pendant à la vaste perruque dont la solennité était l'orneitient favori de son époque, complète l'apparente béatitude de la physionomie. Après avoir salué le maître, si vous entrez dans la maison et que vous lisiez les quatre volumes, ce qui n'est pas une tâche aisée, vous découvrez avec étonnement que le propriétaire de cette figure de si bonne humeur a été toute sa vie pauvre, malade et puritain; les trois conditions les plus tristes de l'existence humaine. Ralph a vécu entouré de médailles rongées par le temps, et la poche vide d'écus, affligé de mille infirmités, relisant sans cesse la chère et vieille Bible de son père ; avec tout cela plus gai qu'un viveur et plus heureux qu'un roi. C'était un personnage, ou comme disent les Anglais, un a caractère )u Soyez sur que Fielding, Goldsmith ou notre bon abbé Prévost en auraient fait quelque chose;
Il avait les goûts, les penchants, môme les passions de son époque; Une excellente humeur, une tolérance vraie, une agréable et naïve modestie, sitrtout ses inclinations archéologiques adoucissaient et tempéfaient chez lui les nuances fortes ou âpres. Il détes^ lait la théorie catholique et tremblait de peur en face d'une église papiste; mais il ne voulait la mort de personne, et comme ce bonhomme vivait au milieu du double fanatisme le plus actif et le plus acharné,
L'ANTIOUAIISE ANGLAIS. 199
on lit ses Mémoires, d'ailleurs diffus et peu intéressants avec une curiosité historique d'une nature particidière. On le persécute bien un peu de temps à autre, sous le mauvais règne de Jacques II; mais il transcrit des épitaphes, il retrouve des généalogies perdues, il déchiffre des inscriptions frustes; et le moyen, au sein de jouissances si vivement senties, de haïr longtemps ses persécuteurs! Il n'a point d'argent dans sa bourse et l'étude des antiquités ne contribue guère à la remplir ; quand l'amertume de sa pauvreté l'afflige trop cruellement il a recours à sa piété : « Je « commence, dit-il en 1687, à ressentir le malheur de (( ce monde; beaucoup de charges et peu de revenus; (I mais je me soutiens en lisant saint Mathieu, verset 30 « du chapitre 6. Je suis aussi fort bien dans mon ca- « biuct, lisant et écrivant les Mémoires des hommes « savants des temps anciens; optimi consultores mor- (( tuî> »
Je ne sais si cette touchante simplicité d'une résignation modeste, aura beaucoup de valeur aux yeux de mes contemporains; je la cite comme une singularité et non comme une leçon. Avec la doctrine de l'égalité, une fièvre bizarre s'est développée et court aujourd'hui comme une folie, dans les veines ardentes du corps social; c'est la fièvre de la supériorité. Il semblerait au premier coup d'oeil que ces deux mots impliquent contradiction. Mais pas du tout: le monde actuel les concilie fort bien ; il est vrai que personne
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n'est content. Hommes de la politique prenez garde ; il n'y a peut-être pas beaucoup de sagesse et de prudence à éveiller toutes les ambitions, à enflammer toutes les cupidités en supprimant les récompenses et en bornant les carrières : peut-être la société se débatelle assez tristement dans un problème insoluble. Mais quand nous aurions exactement indiqué la plaie, la médecine des moralistes n'y pourrait rien; et la faire saigner, ce n'est pas la guérir.
Quittons cette thèse morale et philosophique sur laquelle nous serions d'accord avec Thoresby, et non avec les théoriciens modernes. Parlons de l'intérêt sérieux des Mémoires, du journal et des lettres qu'un antiquaire moderne a déterrés après cent trente ans de profond oubh. Ces documents ne brillent point par le style. La demi-teinte la plus mate et la plus pâle efface et amortit, dans les pages de Thoresby, le récit des événements les plus importants. 11 voit d'en bas et d'un petit coin obscur ce qui se passe dans son siècle. Il ne se mêle ni aux ambassadeurs ni aux hommes de Parlement. « Nous autres, pauvres hères, a dit-il modestement quelque part, nous ne savons « trop comment prendre les grandes nouvelles qui « nous arrivent d'en haut, et la vérité, la réalité, le <( secret de ces transactions nous demeurent cachés. « Je ne placerai donc pas dans mon journal l'abdica- « tion de Jacques, la déclaration du prince d'Orange « et autres événements qui ne touchent pas de près
« ma famille. » 11 ne prétend se donner ni pour un grand personnage politique, ni pour un profond observateur. Mais quand un événement a lieu, il en ressent l'impression lointaine ; du fond de sa retraite et de sa province, il ne juge pas les grandes affaires; elles le poussent et l'entraînent à son insu. Et comme il reproduit exactement les idées du bourgeois anglais habitant la province à cette époque ; comme il ne cherche ni à dépasser sa sphère, ni à commenter savamment ses impressions, ni à quintessencier le peu de rumeurs vagues et de nouvelles politiques qui lui arrivent; il met sous les yeux du lecteur le plus naïf et complet tableau de bas-fond de la société anglaise, entre les années 1670 et 1700. Ainsi pensaient, ainsi vivaient la plupart des habitants des villes de province. Voici les sentiments de haine secrète et timide qui fermentèrent pendant vingt années avant que l'on détrônât les Stuarts. Thoresby nous dit tout cela. Les historiens ou les amateurs sincères de l'histoire, quelle que soit l'époque dont ils s'occupent, ont beaucoup de peine à rencontrer de tels détails. On peint les cours et les palais bien ou mal. La mort de Charles I, le procès de Strafîord ne manquent pas de narrateurs; mais les grands événements ne sont jamais isolés. Les masses se composent d'individus qu'il faut compter. Si vous ne vous occupez que des Mirabeau et des Gromwell, vous obtenez une histoire incomplète et fausse, les points culminants et visibles, sur
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lesquels les rayons viennent frapper et qui apparaissent à tous les yeux; le sommet et non les bases des faits; les causes, la naissance, la structure, la vérité et la profondeur de l'histoire nous échappent.
Les matériaux dont je parle sont si peu communs et les hommes sont si légers, que l'on ne s'occupe guère de cette lacune. Le Journal et les Mémoires d'une famille de paysans vendéens, écrits entre 1790 et 1796, et le journal du plus petit et du plus insignifiant bourgeois de Paris pendant la Terreur, expliqueraient bien des énigmes et feraient crouler beaucoup de théories.
Ces matériaux deviennent nombreux. On fait imprimer les plus petites recoupes et les moindres bribes. On verse à tout hasard le contenu du papier aux enveloppes de lettres qui reçoit sou& nos tables le résidu de nos lecteurs et les débris de nos brouillons. Vous avez donc tout entier notre Ralph Thoresbj^ que M. Hunter a imprimé tout vif, sans faire grâce aux lecteurs des mémoires de blanchisseuse et des comptes de ménage. C'est dans cet océan de stériles niaiseries qu'il faut aller pêcher d'assez curieux renseignements sur l'état moral des populations, sur l'esprit des masses, sur la vie bourgeoise de l'Angleterre, sur son profond attachement à la liberté de l'examen, sur son penchant aimé à la discussion théologique et politique. A ces divers égards, la récolte du philosophe est abondante et il n'est point mécon-
tent de Ralph Thoresby qui nous renseigne sur le développement de la bourgeoisie en Angleterre, plus apte à manœuvrer les vives évolutions de la politique, qu'à en activer et en propager la destruction.
Le premier parmi les modernes historiens est assurément Thomas Babington Macaulay. Grote, Merivale, Froude, hommes recommandables, sont des historiens de paradoxe et d'archaïsme. Merivale continue Tite- Live ; Grote refaitles annales helléniques, en se plaçant au point de vue de Westminster-Hall ; c'est un Grec membre du Parlement. Froude pousse aussi loin que possible la religion documentaire ; il récrit l'histoire avec des dossiers. Le factice se laisse entrevoir sous leur travail. Mais M. Macaulay a eu la gloire d'élever à sa nation, à son parti, au temps présent, à la nouvelle phase des destinées anglaises un monument durable et éclatant. C'est dorénavant dans sa prose un peu oratoire, quelquefois pittoresque jusqu'au chatoyement des couleurs, mais expressive et facile, ardente et variée, qu'il faudra lire les annales de ce prodigieux mouvement du monde britannique, entre 1688 et la fm du dix-huitième siècle. La bourgeoisie, le commerce, le peuple, les sectes, les partis, les anec-
dotes, même les détails de la vie privée ont trouvé place dans son œuvre, distribuée d'ailleurs avec un art savant et nouveau.
Je ne jurerais pas qu'il fût impartial ; et peut-être son pinceau à la Reynolds demi-vénitien, demi-flamand, a-t-ii exagéré quelques teintes. C'est un whig passionné, un moderne, qui estime fort les conquêtes matérielles, industrielles, politiques de son pays dans les derniers temps ; passion, préjugé même, enthousiasme modérés par l'érudition et la sagacité, percent dans ce qu'il écrit. Il ne surfait pas ses héros, Guillaume III excepté. Malborough, Halifax et les autres deviennent sous sa plume des bandits ou des Figaro» très-interessants. Quittant l'école élégante de Hume et l'école controversale de Lingard, plus voisin de Gibbon, mais avec moins d'emphase et de diffusion, il a le premier fait entrer le drame dans l'histoire de son pays. C'est là son honneur et son caractère propre. Il prend, on doit en convenir, des familiarités grandes avec l'histoire ; il se plaît au détail des caractères et à la revue des mœurs. Du reste assez savant et assez sensé pour ne pas abuser de ces excursions dans le roman, qui donnent à son travail un mouvement et un charme particuliers. Sur sa route il a rencontré plus d'un ennemi, soutenu plus d'une lutte et fait face à tous les périls et à toutes les attaques. M. Croker et M. Hepworth Dixon lui ont livré une guerre assez vive ; ce dernier à propos du quaker Guillaume
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Penn, dont M. Macaulay atlaquail, dont M. Dixon défendait la mémoire et restituait l'honneur, a publié une excellente biographie du bienfaisant Penn. Pour ma part je ne suis pas fâché de savoir que le bon Penn n'était pas un coquin.
Macaulay, whig déterminé et philosophe sceptique, aime à médire des catholiques et des quakers. Il nous montre Penn ami de Jacques II, et dans le palais de ce monarque, comme un flatteur, un courtisan de bas étage, et même un intrigant assez peu estimable. Il y a dans ce nouveau portrait du célèbre quaker un désir de rabaisser et d'avilir le caractère de Jacques II, qui l'avait choisi pour instrument et le traitait avec amitié; c'est l'esprit de parti qui fait des siennes. Mais il fallait expliquer cette singularité, une vertu si fière dans les doctrines et si peu d'accord avec elle-même dans les faits. Etait-ce un hypocrite ? un homme cupide ? un homme vain? M. Macaulay lui attribue seulement un esprit faible. Il ne nous apprend pas par quel prodige William Penn, l'honnête quaker, faisait des bassesses ; pourquoi de Foë, cet homme vrai, faisait des mensonges ; pourquoi Jacques II, ce patriote, vendait son pays. Oh ! bizarre complexité du caractère humain ! Shakespeare et Tacite presque seuls ont su comprendre les enchaînements de cette trame. C'est le dernier terme, je ne dis pas de la sagacité littéraire, mais de la pénétration donnée à Ihomme. La subtilité n'y parvient pas ; au con-
traire. Ce qu'elle aperçoit, elle le gâte. Mackintosh, qui a écrit la môme histoire, était trop subtil et se trompait. M. Macaulay dont la trempe d'esprit est moins déliée et plus pittoresque, n'y réussit pas toujours, trop habitué qu'il est aux assertions rapides des discours parlementaires et aux procédés sommaires des revues. ^Yilliam Penn était l'homme d'une doctrine; le premier dogme de cette communion particulière était qu'il faut attendre l'inspiration divine, et que par elle, mais par elle seule, toute action est excusable et même sainte.
Macaulay le whig en conclut que la conduite de Penn a été sainte et ignoble. Malheureusement M. Hepworth Dixon a prouvé à Macaulay que ces documents allégués contre Penn sont faux et qu'ils se rapportent à Jean Penne, un misérable et un drôle, non pas à William, qui n'était pas même son parent.
L'histoire d'Angleterre par Macaulay, neuve et consciencieuse, puisée aux sources, ornée de couleurs plus vives et plus chaudes, entremêlée de hors-d'œu- Vre et d'excursions plus fréquentes que ne comporte la littérature historique, telle que la Grande-Bretagne l'a comprise et pratiquée jusqu'à lui, est fertile en enseignements politiques et surtout en analogies sérieuses. On a beau faire ; on revient, malgré la France, à ses variations politiques, à son histoire récente : Cromwell et sa cuirasse d'acier se dressent à côté de Napoléon et de sa redingote grise. On ne
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peut s'empêcher de comparer, quoi f[iron en ait, la restauration de Charles II et celle de Louis XVIII, la France en 1830 et l'Angleterre de 1688; nos essais constitutionnels, qui, malgré tant de talent, d'habileté, d'esprit, d'éloquence et de courage, ont échoué sur des écueils imprévus, et l'établissement aristocratique de 1688, en Angleterre, cette fondation de laquelle personne ne voulait, et qui, attaqué par vingt partis et la moitié de l'Europe, par Louis XIV, les Etats-Unis et Napoléon n'a pas cessé de grandir. Les analogies étaient nombreuses ; n'étaient-elles donc pas réelles? Non ; les faits, les événements sont identiques ; les éléments dissemblables. En première ligne, et comme premier mobile de ces différences, il faut placer l'opposition et le contraste des origines. Il n'y a que différences entre les deux races ; l'une e^t composée de Saxons, de Danois, de Norwégiens et de Normands, qui ont absorbé au profit de l'esprit teutonique les débris keltes ou romains ; l'autre a complètement anéanti, au profit de l'unité gallo-romaine, les traces germaniques importées chez elle par Glovis et Charlemagne. L'Angleterre sans renier le progrès, s'est attachée à la lettre de la coutume ; la France a méprisé la tradition et cherché la théorie, au risque de négliger les faits. L'Angleterre a préféré les mœurs et le langage germaniques à ceux des civilisateurs latins ; la France s'est assimilée à la civilisation latine, dont elle a été le chef de file et
dont elle parle encore la langue. L'Angleterre, adoptant le droit barbare des Saxons et le mêlant au droit un peu moins barbare des Normands, a composé en tout un mélange absurde et contradictoire qu'elle corrige de son mieux dans la pratique ; la France s'est emparée du Code et du Digeste romains, dont elle a fait sa loi. Toutes les traditions de la discipline romaine chez nous ; il n'y a pas de pays moins romain que l'Angleterre.
C'est la remarque que faisait déjà en 1687 cet homme peu systématique et d'une netteté de raison peu commune, Daniel de Foë. Il attaquait Jacques dans sa Berne, raillait ce qu'il appelait ses prétentions romaines, anti anglaises et ne se moquait pas moins des whigs anglicans dont le parti venait d'éclore et qui se vantaient d'être (rue Britous, « de vrais Bretons » — «Où trouvez-vous les vrais Bretons? (( demandait Daniel ? Montrez-les moi. Nous ne (I sommes qu'un mélange de Danois, de Saxons, de « Norwégiens, de North-men (Normands) et de tous f( ces barbares venus des régions Scandinaves et du « continent germanique, lesquels ont effacé les Ro- « mains et détruit les Keltes. » Ennemie naturelle de Rome, l'Angleterre, en embrassant le protestantisme, afait surtout acte d'indépendance et de révolte contre Rome, le protestantisme flattait singulièrement son génie. Depuis longtemps chaque citoyen anglais regardait sa propre volonté comme reine ; en France
au conli'airc la sympathie communicative et le besoin (le l'unité ont déterminé reffacemcnt des originalités et l'absorption des idées particulières dans le courant des idées générales. L'Anglais est naturellement sectaire, le Français naturellement sociable. Ces natures opposées semblent vouloir se rapprocher aujourd'hui; mais c'est une apparence seulement. Comme nous avons épuisé les résultats de l'unité monarchique qui a valu le grand éclat du siècle de Louis XIV, nous dcsil'ons nous éloigner de cette forme. Les Anglais, de leur côté, qui doivent le beau développement de leur puissance à l'adoption de la forme constitutionnelle, c'est-à-dire les libertés individuelles et les débris féodaux groupés entre 1688 et 1800, sous apparence monarchique, se sentent entraînés vers un mode un peu plus unitaire. C'est là (qu'on nous passe le terme) un chassé-croisé fort naturel ; néanmoins, dans cet essai de formes nouvelles, chacun de ces peuples conserve son génie propre. Il se passera bien du temps encore avant que le bourgeois de Londres cesse de voir d'un œil mécontent l'escadron de cavalerie traversant les rues de la ville, ou même la sentinelle à la porte d'un théâtre. Nous sommes bien éloignés de l'époque où nous comprendrons que le citoyen français ne doit pas tout demander à son gouvernement. En 1688 les résultats opposés du génie des deux peuples et des institutions sont pour ainsi dire en pleine floraison. La France aimait assez l'unité pour
applaudir à la révocation de l'édit de Nantes. L'Angleterre était assez protestante pour que les meilleurs citoyens s'armassent d'un bâton attaché à une lanière, qu'ils appelaient proteslant-flail, et dont ils assommaient les catholiques dans les rues. Ce fut alors que Jacques II eut la maladresse et l'imprudence de s'élever seul contre le génie national et d'attaquer obliquement et de front, par la ruse et les supplices, préjugés, traditions, vices, vertus, tout ce qui constituait le fond même de l'Angleterre.
Alors aussi se montra sur la scène Guillaume dOrange, dont Macaulay fait un portrait magnifique. Jacques II, en voulant constituer à son profit le pouvoir absolu, avait effrayé l'aristocratie, faute considérable, qui rejetait dans les bras de Guillaume cette noblesse riche et puissante, pivot de la Constitution ; Guillaume devenait ainsi à la fois le symbole de cette aristocratie et celui de la passion populaire, du protestantisme.
Non-seulement un grand parti se rangeait naturellement sous sa loi, mais il entraînait avec lui la moitié de l'Europe. Il représentait une religion et résumait une croyance à laquelle se rattachaient des ambitions avides et des intérêts nobles et ignobles. Derrière Guillaume III et ses amis il faut toujours voir l'Europe protestante, c'est-à-dire la portion la plus jeune, la plus nouvelle et longtemps la plus barbare de l'Europe, émerveillée à la fois et épouvantée par la
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grandeur de Louis XIV, jalouse de la France, hostile ù l'Espagne, naguère si redoutable, fatiguée des préton lions politiques de Rome, ingrate envers ses précepteurs religieux, et avide non-seulement d'indépendance, mais de conquêtes. Cette masse énorme qui s'était remuée déjà confusément et sourdement sous Henri VIII et Elisabeth, avait compris sa puissance sous Gromwell et Gustave-Adolphe, et elle voulait en jouir.
Voilà quelle armée se trouvait derrière Guillaume III ; non-seulement à ses ordres, mais heureuse d y être, plus fanatique et plus ardente que lui. Voilà pourquoi la conquête de Guillaume fut si facile et la chute de Jacques II si rapide; pourquoi aussi les Parlements orageux du règne de Guillaume harassants pour le monarque, ne compromirent point sa dynastie. Un coup d'œil jeté sur la France, de 1823 à 1840, prouverait aisément que ces éléments de force nous manquaient. Ils s'agissait en 1815, d'établir un gouvernement constitutionnel sans aristocratie, et dé concilier deux intérêts violemment hostiles, les seuls intérêts véritables qui restassent debout, les intérêts révolutionnaires et les souvenirs monarchiques. On était réduit à naviguer entre deux écueils ; et le seul intérêt que l'on pût appeler à son secours, celui du commmerce et celui de l'argent, essentiellement mobiles, étaient dénués d'élan, d'enthousiasme et de fanatisme.
Les calvinistes régicides, les puritains duGovenant, si ennemis qu'ils pussent être personnellement de Guillaume, sentaient bien qu'au fond il y avait analogie et adhérence entre leur fanatisme protestant et le chef avoué des protestants européens. Nul de ces points d'appui n'existait en France, et c'était un tour de force prodigieux que de faire marcher quelque temps une machine privée de ses ressorts essentiels.
Partout Guillaume de Nassau trouvait une force, partout nous rencontrions une faiblesse. Ce qui rendait surtout le gouvernement difficile en France, peut-être impossible de 1815 à 1850, c'était le manque de sérieux de l'époque, la France voulait s'amuser et jouir. On appellera cette disposition des esprits comme on voudra : indifférence, lassitude, ennui, critique, scepticisme; chezle paysan et l'orateur l'état des idées, des mœurs, des partis, n'offrait rien de solide, et dans ces sables mouvants, le meilleur architecte politique aurait été bien embarrassé de bâtir. L'Angleterre est triste. Lisez l'histoire de Macaulay : le sérieux des actes et des paroles frappe tout de suite.
Vous voyez quïl n'est pas question de phrases; que les croyances sont intrinsèques, et que certains spectres passagers et factices ne prennent pas l'apparence des passions ou des partis. Parmi les acteurs de l'époque, les uns triomphent, les autres sont vaincus; ceux-ci meurent ù la peine, les autres tiennent le
pouvoir; ceux-ci sont vicieux, ceux-là honnêtes; il y en a beaucoup trop (|ui volent et trompent, d'autres aussi qui mentent impunément; l'humanité enfin n'est pas meilleure que partout; souvent elle est pire.
Mais on sent qu'il s'agit moins pour elle de phrases, de plaisirs, de passe-temps et de beau langage que de sérieuses réalités. Les intérêts sont vrais, les convictions ardentes. Ce n'est pas d'hypothèses, de sj'^necdochcs et de métaphores qu'il s'agit là comme à Bysance. Si le catholicisme et Jacques l'emportent, il est bien certain que les agents politiques de Guillaume seront pendus; si au contraire Guillaume triomphe, le prétendant court risque d'être décapité comme Monmouth, ou de passer sa vie en prison.
Une autre marque de la virilité de ce temps, c'est que l'on hait ses ennemis et que l'on ne doute pas de la vertu. On est puéril et atroce, on se querelle sur une aumusse ou un surplis, mais on convient qu'il est bon d'être honnête homme, d'aimer sa famille, tic respecter le bien d'autrui, de croire en Dieu, et que deux et deux font bien et dûment quatre. Le contraire précisément avait lieu chez nous. Où était le vrai , où était le faux ? Y avait-il au monde une vérité ou un mensonge? Tel système valait-il mieux que tel autre, tel parti que tel autre? Nul ne s'en souciait. Ce n'est pas que l'on manquât d'idées parmi nous, ni peut-être de vices; mais on était à peu près indifférent sur le choix.
Tout cela constituait notre situation curieuse, dramatique, périlleuse, situation au milieu de laquelle il était aussi amusant de vivre que de s'abajidonner aux oscillations d'une balançoire, et qui fournira plus tard à quelque plume caustique et pénétrante une terrible série de portraits étranges et de singuliers tableaux. Sans cesse la corde se brisait; on était par terre; on recommençait, et ce n'était la faute de personne, car c'était celle de tout le monde. Sans doute, au moyen d'un grand sens politique, on aurait pu échapper à tous les dangers ou du moins les amortir. Mais le sens politique, c'est-à-dire le « bon sens » dans la gestion des affaires, manquait depuis longtemps à la France, et c'est une éducation qui ne s'improvise pas. Où donc aurions-nous appris à nous gouverner nous-mêmes, à ne pas attendre de l'Etat la manne du ciel et le bien-être universel , — à nous entendre, au lieu de nous chamailler éternellement ; — à réfléchir, au lieu de pérorer; — à sacrifier notre opinion, au lieu de tirer chacun à soi, quand il s'agit d'un intérêt national? Swift disait que l'Anglais est un « animal politique » et le Français un « animal sociable; » et, jusqu'à ce jour, le mot se trouve juste.
Si les événements y sont priur beaucoup, le caractère fougueux et mobile de la race y est bien pour quelque chose. Il avait raison, il avait trop raison, ce vieux membre roturier des États Généraux qui s'ap-
pelait Massolin, et qui disait en hochant la tète : « Nostrc France est un ménage mal réglé. »
Ce ménage était déjà mal réglé sous Jules César, sous les chefs germaniques et aux époques féodales. S'élancer vers la destruction, s'endormir dans l'immobilité n'est pas tout.
La grande œuvre politique consiste à détruire tout ce qui est inutile ou dangereux, en avivant tout ce qui a puissance d'avenir, et ce n'est pas chose facile. Il faut beaucoup perdre de ses droits, beaucoup céder de ses prétentions, reconnaître surtout les bornes étroites de la puissance humaine, et ne pas vouloir que la pratique des choses soit complète comme un système, absolue comme un logarithme, parfaite comme une théorie. Il y avait en Angleterre, à l'époque dont nous parlons, beaucoup d'esprits absolus, exclusifs, chimériques, pédantesques. On les a éliminés successivement des affaires, et ce travail dure encore. Il y avait les théoriciens de la liberté absolue, du calvinisme absolu, et ceux du catholicisme exclusif, comme Jacques II. Les uns auraient voulu donner à la noblesse tout pouvoir et toute influence , les autres anéantir la noblesse sous la monarchie ou sous les communes. Il y avait les novateurs absolus et les conservateurs exclusifs, deux races indestructibles et éternelles que Macaulay décrit fort bien :
a Nous les retrouvons partout, dit-il, dans la littérature, dans les arts, dans les sciences, dans les ma-
thématiques, dans, la politique. Partout,ily a deux classes d'hommes, ceux qui s'attachent obstinément aux choses anciennes et ne se laissent convaincre qu'à grand'peine, à leur corps défendant, de la nécessité d'une innovation quelconque, et ceux qui marchent toujours en avant, peu soucieux des risques et des dangers qu'une amélioration peut entraîner. Les uns sont les hommes de la circonspection et de la prudence, les autres sont les hommes de l'espoir et de l'audace. Nous reconnaissons quelque chose de louable dans les sentiments de ces deux classes ; des deux côtés, les plus dignes d'estime ne sont pas les plus violents. Les changements que notre constitution politique a subis pendant les six derniers siècles, dit-il encore, ont été le résultat d'un développement graduel, non de la destruction et de la reconstruction successives. Ce vieux chêne est au jeune chêne ce que l'homme est à l'enfant, notre constitution actuelle l'est à cette autre forme politique sous laquelle nous fleurissions il y a cinq cents années. Nous avons beaucoup changé de nos lois; toujours, néanmoins, la constitution anglaise a conservé quelques-uns de ses anciens éléments. De là beaucoup d'anomalies et beaucoup de résultats assez utiles pour compenser les malheurs de ces anomalies. D'autres peuples posent des formules de constitution plus symétriques; jamais encore une société humaine n'avait réussiàjoindre larévolutionet la prescription, le progrès et la stabilité, l'énergie de la
jeunesse et la majesté d'une antiquité immémoriale.» La formule , hélas ! la formule ! Macaulay a prononcé le mot fatal. Que l'on y regarde de prè'S. Tous les sots qui ont voulu mener le monde n'ont pas fait autre chose que de remplacer la réalité par la formule, le fait par les mots, la pratique par la théorie, la vérité par la chimère, le possible par l'absolu ; — enfin, ils ont importé dans la gestion des affaires et dans la vie active les habitudes du pédantisme et la recherche métaphysique de je ne sais quelle logique rigoureusement absurde. Anacharsis Glootz et Jean de Leyde, comme l'insensé Héliogabale, n'étaient que des pédants fanatiques de nuances diverses. Si ce dernier eût écrit un journal, je ne doute pas qu'il eût expliqué, par les meilleures raisons et les plus éclatantes hyperboles, son culte du soleil, et sa pierre noire, et la nécessité d'en finir avec la vieille religion romaine, et le panthéisme mystique et symbolique auquel il prétendait asservir le monde , en attelant à son char une douzaine de jeunes esclaves nues. Il avait aussi ses doctrines et ses arguments mirifiques. Il avait son idéal de gouvernement tliéurgique et oriental; les cervelles de travers sont prodigieusement fertiles en constructions de ce genre. Malheureusement , elles plaisent assez à nos esprits français ; — non que l'on manque d'intelligence en France, — tout au contraire; mais on aime la théorie, et un système bien arrangé i/ charme celui qui le lit; cela fait si bien sur le papier!
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V.' Les Français, rapides dans l'action, admirables quand la discipline s'est emparée d'eux, renoncent difficilement à ce goût des belles formules qui, en politique, trompe toujours et mène les peuples à la ruine par la superbe de l'algèbre.
On voit quelles différences profondes, voilées sous des apparences menteuses d'analogie et d'identité , séparaient l'établissement de 1(388 en Angleterre de celui de 1830 en France. Ces oppositions fondamentales se résument en deux mots : il n'y avait plus en France ni aristocratie ni fanatisme; deux éléments fort dangereux que le <( sens politique » de nos voisins a soigneusement corrigés : — le fanatisme par la tolérance universelle des sectes diverses; — l'aristocratie par un très-puissant mélange démocratique qui la modifie sans cesse et en tempère les inconvénients. C'est surtout depuis 1G88 que l'Angleterre , fidèle à SCS vieilles traditions, est parvenue à mobiliser son aristocratie, qu'elle renouvelle par l'ascension perpétuelle des classes inférieures. Ne pas rompre avec le
.j, passé, ne jamais dédaigner l'avenir; admettre les hommes de race comme élément solide, elles hommes de talent ou dé courage comme principe actif; concilier dans leur lutte ces deux principes : — n'avoir pas d'oligarchie fermée , pas de démocratie sans lest ; voilà le code politique de l'Angleterre. Je ne juge pas abstraitement les choses, j'abandonne volontiers la théorie aux amateurs du syllogisme et de Tenthymème,
(lu soritc et de l'argumentation; — je ne m'adresse pas aux Trissotins de la politique , que la pauvre France a toujours aimés et choyés, qu'ils s'appelassent Mably ou Boulainvilliers, qu'ils fussent bleus ou verts. Je laisse les philosophes hermétiques disserter sur le grand arcane; ce qui serait, après tout, assez récréatif si les expériences ne suivaient pas nécessairement les théories, et si, dans ces essais d'alchimie redoutables, il n'y avait pas péril pour la maison.
Dans la pratique et dans le fait, il n'y a qu'une vue bien bornée qui puisse attribuer aux formes de gouvernement une puissance virtuelle et exclusive. Elles n'ont (le valeur que relative. Elles ne sont bonnes ou mauvaises que par le bien ou le mal qu'elles font et par leur analogie avec les races, les peuples, les temps, avec les œuvres qu'il faut accomplir.
Essayez donc de concevoir la République du premier Brutus sous Dioclétien , ou la monarchie de Louis XIV sous Gharlemagne ! Rien de plus puéril que de discuter le mérite abstrait éle l'aristocratie ou de la monarchie ; autant vaudrait controverser la valeur abstraite des costumes portés sous des latitudes diverses. Ils valent beaucoup ou ne valent rien, selon le climat. Moins un gouvernement s'impose et plus il est estimable. Plus il est simple, adhérent aux costumes, né de lui-même, nécessaire et spontané, meilleur il est. Dans ce dernier cas, il ne gouverne presque pas, et
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les restrictions qu'il exige sont peu nombreuses et peu gênantes, car elles ne sont que l'expression de la vie même du peuple. Savez-vous quelle est la pire des formes politiques? C'est précisément celle que l'on prétend fabriquer pour la faire subir de gré ou de force. Voilà pourquoi les Anabaptistes de Munster étaient ridicules et les Mormons de l'Amérique septentrionale ne le sont pas. Les uns prétendaient faire revivre aux bords du Rhin les mœurs des patriarches et des prophètes de l'ancienne loi; les autres transportent dans des régions sauvages les conditions de la vie sauvage. Gela ne veut pas dire que toutes les formes politiques soient bonnes, encore moins qu'elles doivent durer toujours. Tout au contraire : les changements subis par la race humaine à travers l'histoire expliquent et nécessitent le changement de formes politiques. L'Europe chrétienne ne pouvait plus vivre de la vie dont s'étaient contentés les sujets de Rome. L'Angleterre de Guillaume III n'avait plus rien de commun avec la féodalité des Plantagenets. Nous ne pouvons plus tolérer l'esprit monarchique; il disparaît de la face de l'Europe. Les monarchies pures, de bien plus fraîche, date que l'on ne pense, le moyen âge ne les connaissait pas; elles se sont établies progressivement sur les ruines du régime féodal, éclipsé dans des flots de sang humain, en 1400 et 1500, et vont s'éteindre. L'autorité monarchique qui prévalut au quinzième siècle, ici plus faible, là plus ab-
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soliic , partout acceptée et reconnue comme garantie contre les abus, les violences et les rivalités atroces (le la suzeraineté n'est plus nécessaire. L'assiette politique de l'Europe s'est ébranlée à l'époque de Gomines et de Villani, comme elle s'ébranle aujourd'hui de nouveau ; ils assistaient à la destruction de l'esprit féodal, comme nous assistons à la destruction de l'esprit monarchique.
Ce serait une erreur de croire que des éléments d'autrefois nulle parcelle, aucun vestige ne se perpétueront dans le monde nouveau. L'éternel renouvellement des sociétés et leur progrès veulent qu'elles ne procèdent point par destructions infécondes. C'est la loi contraire qui est la vraie. Aux Etats-Unis, les traces du moyen âge altérées subsistent; on les y retrouve modifiées, énergiques, concourant de la manière la plus efficace à la prospérité des citoyens et à leur bien-être.
Qu'est-ce que leur régime municipal si indépendant et si bien habitué -à se gouverner lui-même, sinon le dernier écho des municipalités bourgeoises du moyen âge? Le jury appartient-il donc aux idées modernes? Les corporations et le génie d'association libre, en dehors de toute entrave gouvernementale, faisaient partie essentielle des institutions féodales. Toutes ces choses se sont transformées pour vivre ; elles ont vécu en se transformant. Malgré la métamorphose, l'élément vital et essentiel s'est maintenu.
C'est ainsi que la démocratie héritera des éléments utiles du passé, éléments qui semblent aujourd'hui s'éteindre et qui ne font que changer d'apparence. Quant à ceux qui rêvent un monde nouveau et qui espèrent déplacer l'axe de la terre, j'en suis fâche pour eux, mais il est probable qu'il n'y aura jamais qu'un soleil pour notre petit globe; et que démocraties et monarchies vivront et mourront d'après les lois antiques : ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de progrès et qu'il ne faille pas le servir.
A travers les fautes et les folies humaines on aperçoit clairement ce progrès invincible et admirable de l'humanité. On voit les villes grandir, le commerce s'étendre, les pauvres de venir moins pauvres, les ouvriers plus riches et plus moraux. Il est bon de prêter l'oreille à cette perpétuelle et féconde végétation, qui ne cessera pas, malgré l'égo'isme des uns et la cupidité des autres. Grande leçon : les peuples politiques IDarviennent à faire des révolutions qui profitent à tout le monde, et pressent.le mouvement du progrès sans briser la machine sociale. Qu'on étudie; .on reconnaîtra de quelle manière se terminent les grandes crises politiques, non par un dénoùment violent et complet qui satisfasse les uns et détruise toutes les espérances des autres , mais par de certains atermoiments, par des demi-satisfactions données aux partis, par des demi-victoires et des quarts de victoire: par la mutilation de toutes les illusions tyranniques et la
(lisparilion lie toutes les ehimèrcs exclusives; enfin par un accroissement sourd et latent des forces de lliumanité, par une expansion invisible et continue de ses énergies, par l'accomplissement de cette loi divine qui fait acheter à notre race quelques bénéfices au prix de beaucoup de souffrances.
En France, au milieu des crises de ce dix-neuvième siècle et du monde actuel, ({ueiques personnes ont espéré une solution calme qui rendra tout le monde content; d'autres ont prévu un cataclysme épouvantable, dénoùment affreux d'un drame déjà fertile en catastrophes. La cataracte, après avoir mugi, redescendra-t-elle dans un lit égal et tranquille ? Ou bien ira-t-elle se perdre avec le tonnerre de ses eaux dans le fond des abîmes? Telle est la question. Les choses ne se passent ni d'une manière ni de l'autre. Tout en s'élevant et en s'enrichissant jusqu'au prodige, l'Angleterre n'a pas cessé de souffrir de 1660 à 1800; la fièvre de mécontentement est universelle. Tout le monde crie, et tout le monde est blessé. Mais tout le monde se résigne et travaille ; on sent qu'il faut ou périr ou se résigner, et que chacun a quelque sacrifice à faire. Les éléments hostiles ne peuvent se concilier qu'en se mutilant. Que fera la société française , — toute remplie de contradictions plus flagrantes encore ; — soif de la paix et amour de la gloire : — le besoin des jouissances et ennui du bien-être , — personnalité insurgée et désir de la fraternité uni-
verselle , — amour de la possession et haine de la propriété , besoin de centraliser les pouvoirs et haine de l'autorité centrale , — aspiration à la fortune et haine de la richesse, — désir d'organiser une aumône publique et la reconnaissance de la charité chrétienne comme unique source vive de l'aumône? Partout et jusque dans les individus le même déchirement apparaît. Les lois vont contre les mœurs, les idées contre les institutions, les habitudes contre les idées, les désirs contre les regrets, les actes contre les théories, les passions contre les intérêts, les tendances contre les goûts, et les calculs contre les entraînements.
Puissent les expériences politiques du passé n'en prendre quecequ'ilfautespérer et faire dans ces situations violentes: — ne pas prétendre à l'absolu, ne pas désespérer de soi; — et pour servir le mieux possible la prospérité morale, intellectuelle et matérielle de la race au milieu de ses crises de renouvellement, se résigner à la souffrance, accepter le labeur et croire au devoir !
Les parties de l'histoire, que les autres écrivains avaient traitées d'une manière insuffisante ou légère, le sont avec une grande supériorité et un soin curieux par Macaulay. 11 est tout à fait neuf et vraiment admirable dans la peinture des progrès sociaux, dans la reproduction ou plutôt la reconstruction des vieilles mœurs et des cités antiques, dansl'élucidation de certains points étranges ou douteux de l'histoire. Ce
n'est pas qu'il aime le paradoxe, mais, comme tous ceux qui parlent souvent an public, il cherche la curiosité, il aime à éveiller l'attention, et s'il s'arrange du vrai, il préfère surtout l'intéressant et l'imprévu. Ici se retrouve l'homme habitué à la polémique active du Parlement et des journaux. Tandis que la vie solitaire ou ascétique nous place en face de nousmêmes et nous pénètre de vénération pour le culte saint de la vérité, la vie publique, constitutionnelle, populaire, remplie de combats, de critiques, d'argumentations, de discussions, de contredits, nous apprend à douter de toute la vérité abstraite, et à chercher surtout ce qui frappe ou amuse. La vie solitaire nous rend absolus, et la vie commune sceptiques. Macaulay, homme éloquent et savant, est resté dans son œuvre parlementaire et revieiver.
Il est assez curieux d'étudier sur un si beau modèle l'influence que les institutions de la moderne Angleterre constitutionnelle ont exercée sur les esprits, et ' de la manière dont elles ont modifié les produits littéraires. Macaulay, on le sait, a pris part aux débats parlementaires et s'est placé au premier rang des écrivains périodiques de son pays. Comme partisan politique il fut whig déterminé ; il est resté whig la plume à la main. De là, plus d'une injustice involontaire et plus d'une partialité excusable; une demiteinte favorable jetée sur certains actes qu'on peut reprocher aux whigs ; la lumière versée à flots sur
les moindres fautes des catholiques et des tories, beaucoup d'indulgence pour les uns, beaucoup de sévérité pour les autres. De là aussi une extrême faiblesse de touche quand il s'agit de peindre les redoutables erreurs populaires. C'est là cependant que nous reconnaissons le grand historien. Il n'est pas avocat; il est juge, sa mission n'est pas de plaider les circonstances atténuantes de l'humanité; j'ai horreur de ce chroniqueur ancien qui, étant Bourguignon, nous raconte sans sourciller comme quoi « Le bon peuple de Paris tressait des licols à ses chevaux, avec les boyaux des Armagnacs égorgés. » Macaulay ne va pas jusque là. Mais étant whig, il n'a pas trop de colère contre Titus-Outes, qui avait inventé des faux jésuites et un faux complot pour faire pendre tous les utopistes et recevoir tant par tête. Macaulay n'a pas de blâme pour cette hallucination de la populace anglaise qui vous massacrait pour un signe de croix. Il ne dit rien de cette crédulité stupide qui s'empara de Londres, à la naissance du prince de Galles — « qui était le fils d'une laitière, et que les Chérubins avaient apporté dans une bassinoire pour attraper le peuple. » Voyez im peu Tacite, le maître éternel, non pas de style, mais de probité en fait d'histoire ; quelles paroles ou plutôt quel chevalet de fer rouge il tient prêt quand ces folies atroces se présentent à lui! Qui respecte et qui îîime l'humanité a de l'exécration pour ceux qui la flattent.
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l/lidininc (le parti ne peut guère éviter ee malheur. H ap|>ailient à une armée, et doit marcher avec elle. C'est un honneur sans doute et une gloire de prendre part aux mouvements politiques de son époque, mais combien il est rare que la vue philosophique n'en reste pas faussée ! à pinne le grand Jules-César a-t-il l)u triompher de cette partialité naturelle. Il y a comme une fumée et une poussière qui sortent du brouhaha des discussions, et qui voilent aux yeux des lutteurs les visages et les actions de ceux qui les entourent. Pourquoi Fox a-t-il écrit une si mauvaise histoire? Pourquoi les pages historiques que Mirabeau a imprimées n'ont-elles aucune valeur? Pourquoi les ardents pamphlets de Barke ne sont-ils plus que des documents historiques fort contestables?Combattants, non observateurs, ils ne pouvaient appliquer à l'observation les forces qu'ils dépassaient pour le combat. On voit trouble quand on lutte. Tacite touchait à peine aux affaires ; et Saint-Sirçon, que je regarde, toutes différences acceptées, comme le Tacite anecdotique et le plus profond historien des temps modernes se trouvait à peu près dans une position analogue.
Macaulay, qui était né pour la philosophie, l'étude et le style élégant, vif et orné, revient de temps en temps, et autant qu'il le peut à cette impartialité suprême ; il essaie d'atteindre des hauteurs baignées d'une atmosphère plus lucide, plus pure et plus se-
reine : il ne réussit pas longtemps à s'y maintenir. Les traditions reçues du parti le ramènent bientôt aux régions inférieures. Il est obligé même, sans le vouloir, de perdre quelque chose de ses belles qualités d'écrivain. Il est moins artiste, moins concis, moins simple qu'il pourrait l'être. Le debater prolixe et minutieux reparait par intervalles.
L'auteur n'est poiîit pédant, il s'en faut bien, il est parlementaire; il a ses vues spéciales, bornées par le whiggisme. Une certaine gravité mâle et ferme, ne lui appartient pas. Ce n'est plus l'historien qui s'embarrasse peu du présent, ne regarde que l'avenir et fait son œuvre à toujours, comme dit Thucydide (Kt/j^k Êtç K£t). C'est l'homme parlementaire, éloquent, élégant, incisif, dissertateur habile, souvent pompeux, comme on l'est quand on parle en public et qu'il faut grossir sa voix, enfler sa phrase et colorer SCS épithètes.
En revanche, et comme il faut bien qu'un écrivain aussi remarquable ait les qualités de ses inconvénients, les secrets rouages qui font mouvoir les partis lui apparaissent nettement ; il explique avec une lucidité vive et parfaite les ruses^ les déceptions, les intrigues, les coalitions, enfin toute la tactique et la stratégie des assemblées délibérantes. C'est une supériorité qu'il a sur tous ses prédécesseurs, Hallam, Fox, SmoUet, Hume, Lingard, Burnct, pour ne citer que les plus célèbres et même sur le subtil et ingé-
nieux Mackintosh. Le jacobite Ilumc, le catholique Lingard, le whig modéré Mackintosh, Burnet, ami de Guillaume 111, se contredisent incessamment dans l'appréciation de ces mouvements de partis ; dans la nouvelle histoire de M. Macaulay, ces mouvements se dessinent avec une admirable netteté.
L'esprit caractéristique de chaque personnage, son trait vif et spécial ne se montrent pas assez clairement; je vois les traits, le visage, j'entends même souvent les paroles de l'acteur historique ; Macaulay a trop de talent pour manquer de les reproduire, je voudrais encore davantage. Où est la bouffonnerie amusante et insouciante de Charles II ? Ce mauvais roi avait dans la raillerie un accent vigoureux et charmant qui le rendait très-populaire, et que Macaulay, peut-être à cause de son esprit whig, a trop effacé. Il y a chez lui beaucoup de portraits brillamment colorés, à la manière de Gibbon, et, ce qui est encore mieux, de Macaulay lui-même. Je ne sais si le dessin en est toujours assez pressé et le contour assez sévère, Charles l" insouciant et débauché, Jacques II idiot et rancuneux, Jeffries insolent et cruel ne me suffisent pas ; son Jacques II me semble bien féroce ; son Charles P"" trop perfide, son Charles II trop méprisable, son Guillaume trop vertueux. Je suis tenté de faire le même reproche à diverses peintures, tant des villes anglaises au dix-septième siècle que des gentilshommes de Londres et de la campagne à la même
époque. Assurément il n'y a pas exagération dans l'idéeni même dans le dessin de ces tableaux; mais les teintes sont un peu forcées et un certain artifice qui règne dans la distribution de la lumière fait éclater aux yeux les points isolés qu'elle frappe, et qui prennent trop de saillie et trop d'importance. Les grands horizons de l'histoire s'accordent mal avec cette manière, que les revues et les journaux, provoquent ou plutôt rendent inévitable.
Macaulay, après avoir expié par quelques désavantages, comme nous l'avons vu, son expérience et ses honneurs d'homme politique a payé ce second tribut à son illustration de reviewer. En véritable écrivain de revue, il saisit volontiers un point à discuter, pour le dégager de tous les points accessoires, le faire valoir, l'embellir, l'éclairer quelquefois, le faire briller d'une lueur accidentelle ou factice, et ne l'abandonner qu'après avoir épuisé toutes les ressources et les curiosités que le sujet fournit.
C'est là une méthode utile et séduisante, bien qu'elle ait de graves inconvénients. On sait que toutes les revues exagèrent, qu'elles s'occupent volontiers de tel ou tel point à l'exception de tous les autres ; que par conséquent elles altèrent la vérité de Ten- Sèmble en outrant la vérité du détail. On sait que toute revue anglaise procède d'un parti qu'elle soutient, et que nécessairement elle a ses préjugés de èecte ou de coterie qui se surajoutent aux exagéra-
lions et aux aflectalions de tout écrivain populaire. Il faut bien, auteur ou lecteur, se résigner à ces défauts, qui en Angleterre sont connus de tout le monde et ne surprennent personne. Un s'habitue à corriger les excès d'une revue tory par les allégations d'une revue wliig ; à opposer l'article radical dicté par l'école américaine à l'article religieux qui prèebe et défend les intérêts exclusifs de la baute Église. L'intelligence publique au lieu de s'endormir dans une somnolente indifférence, est tenue en éveil et fait sans cesse usage de ses forces. En Angleterre, ce jeu perpétuel et vigoureux des revues mensuelles, bi-mensuelles, trimestrielles, jeu qui a commencé précisément sous Guillaume III, avec le bon Daniel deFoë est admirablement compi'is. On se garde bien de signer les articles de revue; l'anonyme généralement adopté permet aux écrivains plus de simplicité, d'abandon, de laisser-aller, et en même temps de tenue dans les intérêts du groupe et du parti qu'ils soutiennent. Il s'agit pour eux de dire des cboses utiles, et surtout utiles à leurs alliés. Au lieu de transformer une reVuC en magasin ouvert aux vanités littéraires, on en fait un recueil de documents souvent ])artiaux, quelquefois incomplets, mais presque toiijours libres d'emphase et de manière, de vaine rhétorique et de prétentions personnelles, de fleurs et de phrases, enfin de beautés prétendues littéraires. Ce système anglais, plus simple que le notre (lequel procède directement
du Mercure de France, où M. de Marmontel se faisait admirer), vaut infiniment mieux que l'exercice périlleux et artificiel auquel, grâce à la publicité des noms propres, et depuis le dix-huitième siècle surtout, les écrivains périodiques français se trouvent condamnés.
Néanmoins^ même en Angleterre, l'existence et la popularité des revues ont des dangers considérables ; elles invitent le talent à produire vite, à trop s'étendre en paroles, à trop résumer les idées, deux défauts contraires qui se marient aisément, à inventer des théories pour le besoin de chaque article, à faire vingt pages avec la matière ébréchée d'un livre, à courir d'un sujet à l'autre, non-seulement sans épuiser les sujets, mais, ce qui est plus triste encore, en ayant l'air de les épuiser tous. Elles le contraignent pour ainsi dire à l'enluminure excessive, à l'abus de la saillie et du relief, à une certaine vivacité essoufflée, surtout au défaut inévitable de maturité dans la pensée et dans la forme. Ceux qui liront le nom écrit au bas de ces pages ne manqueront pas de s'étonner, et ils auront grand tort assurément. Personne ne connaît mieux les dangers maritimes que ceux qui ont couru la mer, et les ressources ou les inconvénients d'une locomotive que le chaufl'eur qui l'alimente. Thomas Hood, Walter Scott, Carlisle, Byron, les esprits les plus divers et les plus distingués de l'Angleterre, ont exprimé la même })lainte et énoncé la même opi-
nion sur la destruction des talents i)ar les revues; Gœtlie a été plus loin, il a comparé cette périodicité active au grain semé avant la saison, aux moissons coupées avant d'être mûres.
Certes on ne peut s'empêcher de convenir avec lui que la périodicité des revues anglaises, qui forment une bibliothèque si vaste et si mêlée, a tué ou amorti plusieurs talents remarquables. Hood,Leigh, Hunt, Gifîord, Lockhart, John Wilson, Macaulay, Jeffreys ont trop sacrifié de leur vie à ce mode de publicité pour accomplir les travaux qu'ils auraient pu mettre à fin. C'est une forme improvisée et violente, une serre chaude de l'esprit, tout à fait digne de l'époque pressée, ardente et inquiète, qui en a favorisé l'accroissement. A mesure que cette course au clocher qui emporte l'Europe se rapprochera du but, lorsque après tant de destructions et d'efforts la création se développera enfin comme récompense et terme de la course, les revues s'abaisseront et diminueront de valeur ; c'est ce qui a déjà lieu aujourd'hui.
Macaulay aperçoit et indique avec une sagacité remarquable certains points peu connus et mal appréciés de l'histoire moderne ; par exemple l'accroissement financier et commercial de l'Angleterre entre le règne de Charles I^"^ et celui de Jacques II ; — la curieuse situation des Anglais exilés en Hollande et leur action sur l'Europe — l'hostilité naturelle des populations germaniques, par conséquent de la race
Anglo-Saxoniie, contre les idées et les mœurs du midi catholique ; — les affinités bizarres du jansénisme en France et du calvinisme en Angleterre; — la position singulière et isolée de William Penn et de la secte des amis, Quakers, au milieu des luttes et des partis anglais. Ce sont là les curiosités de l'histoire, les problèmes qui plaisent aux esprits subtils et amis de la controverse. Macaulay les traite en reviewer habile qui jette des aperçus significatifs plutôt qu'en historien philosophe.
Il s'étonne, par exemple, que les méditations mo- ^'ales et les pieuses aspirations de Jacques II et de ses familiers, se soient mêlées de vices ignobles et de crimes odieux : c'est ne pas connaître l'humanité. Macaulay semble attribuer à ces vices seuls la chute du roi et son impuissance devant la force des événements contemporains ; c'est ne pas connaître l'histoire, les sociétés et les hommes ne périssent pas nécessairement par les vices, mais par les vues fausses. Ce n'est pas le catholicisme de Jacques II qui l'a perdu ; ce ne sont pas non plus ses défauts qui l'ont précipité ; c'est la fausseté du coup d'œil qui l'a jeté dans l'abîme et tout en admirant le talent de Macaulay, je ne trouve pas qu'il ait fait saillir de sa toile ce portrait curieux: un homme sensuel et dévot, méticuleux et brave, entêté et violent, exact et maladroit, obstiné dans ses amours et obstiné dans son repentir, incapable de sacrifier une idée à un mou-
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vcmcnt du cœiii", cl capable de sariifier un royaume à eelle idée.
D'autres problèmes que Maeaulay soulève à plaisir
nous semblent plutôt indiqués que résolus par lui.
Louis XIV le savait, Bourepaux ne l'ignorait pas, Barillon le voyait, le Vatican le sentait bien et les cardinaux le répétaient à Jacques.
Le salut du catholicisme anglais même y était engagé. Jacques II, comme tous les utopistes, préféra la chimère à la réalité, le but aux moyens, l'idée au fait et la cause honorable et sacrée qu'il voulait faire triompher périt corps et biens dans le naufrage de cet esprit faux.
Il s'adressait d'autant plus mal que l'un des carac- ^j tères essentiels de la nation anglaise, c'est l'horreur pour l'idée pure, pour le but systématique, pour la théorie et tout ce qui n'est pas pratique. L'Angleterre veut la pratique et s'y enfonce, la France cherche l'idée et s'y perd, l'une toute germanique matérialise la nation du droit, elle se met en quête des précédents et des coutumes ; l'autre se refuse aux chaînes de la tradition et s'en débarrasse pour remonter à des notions supérieures. Je ne prononce pas entre ces deux modes, j'expose une différence ou plutôt un antagonisme qu'on peut lire inscrit à toutes les pages de l'histoire des deux nations.
Si l'Angleterre n'acceptait plus les progrès comme
compensation de son attache superstitieuse au passé elle serait perdue. La France, si elle se refusait à toute règle et à tout souvenir du passé se suiciderait. J'ajoute que le principe de l'autorité ou de l'unité qui est inhérent au catholicisme et que Jacques II voulait faire prévaloir, répugne profondément à l'esprit anglais. Tout Anglais est né sectaire et isolé, comme tout Français est naturellement sympathique et sociable. Nous comprenons très-bien, et nos voisins ne peuvent pas souffrir que les préférences particulières viennent s'absorber dans l'idée générale. Xi Henri VIII, ni même les Plantagenets n'auraient osé exiger cela de leur peuple ; on leur aurait opposé des habitudes plus antiques que la monarchie et plus fortes que les lois. Nul d'entre eux n'aurait songé, par exemple, à parquer l'aristocratie anglaise dans un cercle étroit, infranchissable pour la roture, à en faire une noblesse dans le genre de la notre. Dès les premiers temps du moyen âge, on avait vu les nièces des rois anglais épouser des roturiers braves et illustres, et tel soldat, fils d'un bourgeois de Londres, devenir Kniyht chevalier, quand il s'était bien battu. Sans doute, cela n'était pas d'accord avec la beauté de la théorie, l'unité de caste, le système des races et leur orgueil [kind) ; mais le vieil esprit germanique, celui qui fait sortir la puissance de roi de la force morale {kannig, konm'g, knowmg, king), trouvait son compte à cette diversité. Nul ne s'étonnait qu'un
guerrier né dans le peuple prît le pas sur des petitsfils de pair, et jouît de plus d'honneurs que les Bohuns, les Mowbrays, les de Vere, même les cousins des Plantagenets. Sir John Howard et sir Richard Pôle, tous deux sans noblesse, se mariaient aux filles des ducs de Norfolk et de Clarence, Cela faisait moins bien comme système ; en pratique, c'était excellent. Aujourd'hui môme les troisième et quatrième fils d'un pair ne sont que des esquives (écuyers), comme tout le monde.
Il y a des degrés nombreux entre le premier pair d'Angleterre et le dernier des prolétaires ; il n'y a pas d'abîmes entre eux. Si l'on veut remonter à la source de ce système qui fond l'aristocratie dans la démocratie, système tout à fait contraire à nos idées françaises et méthodiques, on sera forcé d'y reconnaître la trace de cet esprit sauvage, germanique, incapable de se détacher delà tradition, amoureux du fait et peu soucieux de la régularité idéale, de la méthode apparente. Le code des lois britanniques est encore un grimoire inextricable de coutumes contradictoires, bariolé de traces saxonnes, normandes et danoises; les tribunaux n'ont pas même pu se défaire encore du vieux patois latin-normand que les légistes de Guillaume P'' importèrent autrefois. Yoici le texte d'un arrêt rendu assez récemment contre le maître d'une voiture attelée de deux chevaux fougueux qui renversèrent un homme :
a Li défendant (dit l'arrêt) porla deux cliwals ungovernables en un coach, et improvide incante et absque débita considérationne ineptitudmis loci la eux drive pur eux faire tractable et apt pur un coach, quels chivall pur ce que, per leur férocité, ne poient estre rule, eurrc sur le plaintiff et le noie. » Il n'y a pas de plus bizarre preuve de la prédilection anglaise pour la tradition et la coutume, que ce jargon dont on se sert encore devant le banc du roi. •v^^ Ainsi en Angleterre le fait acquis, le précédent, a
toujours prévalu; le droit, accepté une fois, n'a jamais cessé d'être matériellement le droit. Il a pu s'altérer dans ses applications, on a pu le blesser par des usurpations partielles, il n'a jamais changé de base. Jamais Henri VIII n'eût osé dire comme Louis XIV : l'État, c'est moi. C'est que dès l'origine, la conception unitaire de l'État absorbé par son chef n'existait pas pour cette race ; on ne concevait en Angleterre que le respect des libertés individuelles et traditionnelles organisées sous un chef. Les rois des Northumbriens ou des habitants du Wessex ; ils ne prétendaient ni posséder la terre^ ni absorber les juridictions. Aussi Louis XIV, dans ses lettres à Jacques II, ne parle-t-il de la constitution anglaise qu'avec horreur. 11 s'irrite de lavoir si étroitement captive dans les chaînes de la tradition et du passé ; il signale, comme le plus sanglant outrage à la liberté royale, le pacte qui défend au monarque de lever les impôts et des armées sans le
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consentement du Pailenient ; et, co qui est étuange, c'est que la liberté royale lui semble identique et équivalente à la liberté publique. 11 ne néglige aucun sacrifice pour renverser en Angleterre cette anomalie monstrueuse, pour replacer les Stuarts sur le trône libre et raffermir sur la base du catholicisme, qui en est l'appui naturel.
Louis XIV était parfaitement dans son rôle ; son éducation, sa naissance à demi espagnole, ses préjugés, son honneur même, penchaient de ce côté. Mais, de la part de Jacques II, vouloir plier à la monarchie pure et au catholicisme unitaire la nation anglaise, qui respectait avant tout le passé et redoutait avant tout l'unité, c'était la folie.. Plus tard, la France a fait une expérience contraire ; on sait combien elle a rencontré d'obstacles quand elle a essayé d accoutumer son génie théorique et impétueux, mais unitaire, 'aux formes représentatives qui comportent la variété et la liberté.
Pour Jacques II, comme pour tous ces esprits chimériques qui ne contemplent que leur pensée et ne suivent que leur désir, il n'y avait au monde ni accidents ni obstacles ; il y avait seulement un but supérieur qu'il fallait atteindre. Il l'apercevait au fond des nuages, et voulait le toucher en dépit de tout. Jacques II n'ignorait pas que les quarante-neuf cinquantièmesde ses sujets étaient protestants, ctque,sur ce nombre, les deux tiers au moins l'étaient avec
passion. Il savait que la propriété, l'instruction, la richesse leur appartenaient dans une proportion égale. Peu lui importait, et les avertissements de Rome n'y faisaient rien, car il était encore plus fidèle à son idée, qu'obéissant envers le Saint-Siège. Les railleries significatives d'Innocent ne l'ébranlèrent pas ; ce qu'il apercevait seulement c'était sa propre chimère.
En politique, la plus difficile chose n'est pas d'agir avec finesse ou avec audace, c'est de voir ce qui est. Un honnête homme peut se tromper là-dessus aussi bien qu'un fripon ; une Assemblée délibérante peut voir aussi faux qu'un roi absolu ; et en politique, quiconque se trompe sur les réalités est perdu. C'est la leçon suprême qui ressort de l'histoire d'Angleterre de Macaulay, leçon mille fois renouvelée chez tous les peuples, et qui n'empêchera désormais ni les rois, ni les assemblées de se tromper sur l'état des esprits, sur la réalité des faits, sur ce qui les entoure, et de périr en se trompant.
Le mouvement crémigration qui se produit dan? le monde, oi'ganisé puissamment, se continue au profit des peuples actifs et habiles, surtout de l'Angleterre.
On sait combien l'Angleterre est embarrassée de sa richesse. Ses forces pécuniaires et morales, sa population, son ambition et son luxe se sont accrus démesurément; mais enfermée dans l'ilc qu'elle occupe, elle n'a pu en élargir le diamètre et offrir à toutes ces avidités ardentes et affamées un théâtre de travail proportionné à leur désir. De là cette excessive compétition, cette rivalité furieuse et véhémente, cette foule qui encombre toutes les avenues du commerce et de la fortune , ce difficile emploi des capitaux, ce paupérisme épouvantable, ces lois des pauvres qui ne font qu'aggraver le mal.
Les économistes cherchent mille moyens divers dé contrebalancer ce mouvement et d'opposer une digue au progrès d'un mal qui n'est, après tout, que le pro-
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grès de l'industrie, de l'opulence et du commerce. M. Malthus se joint à miss Martineau pour engager les Anglais à ne jdIus se marier ou à se marier trèspeu, par considération pour leur patrie, l'accroissement de la population étant la source évidente de ce fléau. D'autres philosophes conseillent l'exportation annuelle des pauvres dans les colonies américaines, australiennes et même africaines ; mais leur remède n'est qu'un palliatif assez peu efficace. Pendant qu'ils offrent une issue et un moyen d'écoulement à cette foule affamée , lui permettant d'aller travailler et mourir dans un pays sauvage, bien loin des souvenirs nationaux, l'Angleterre elle-même sert de récipient à une autre foule mendiante qui lui tombe de l'Irlande, et qui, non-seulement remplace les travailleurs expatriés, mais abaisse, par sa misère et son extrême besoin, le taux du salaire et le sort des travailleurs qui n'ont pas déserté le sol natal. L'Angleterre ressemble donc à un vase qui se vide d'un côté pour se remplir de l'autre. L'Irlande est une fabrique permanente de pauvres diables qui n'ont pas de culottes, qui ne savent aucun métier, et qui, trois pommes de terre à la main, passent le détroit et viennent demander aux Anglais du travail au plus bas prix possible. On leur en donne, et ils s'étendent endormis sur leurs haillons. Je voudrais que les philanthropes et les calculateurs réfléchissent à cet état de choses : ils y verraient une des numbreuses preuws de rimpossibilité où est
l'Europe de soutenir longtemps encore sa suprématie sur le globe, et l'un des symptômes les plus graves de ce changement, qui s'annonce bien autrement intéressant que les révolutions de l'empire romain, et qui livrera indubitablement quelque jour le sceptre des destinées humaines, du commerce, de l'industrie et des sciences actives à des régions aujourd'hui en apprentissage, mais qui vont s'émanciper.
Mais ces vues lointaines ne sont permises qu'aux philosophes, que les hommes actuels voient et jugent avec tant de mépris. Quant à ces derniers, tout occupés de leurs embarras présents, ils font très-bien de s'en défaire de leur mieux ; et les hommes d'Etat de l'Angleterre agissent très-raisonnablement en encourageant de toutes leurs forces l'émigration des familles pauvres, la fondation de nouvelles colonies, l'extension des colonies anciennes et l'emploi des facultés industrielles et des ambitions nationales en dehors du domaine très-resserré de la mère-patrie. Il y a aujourd'hui plus de dix settlements en ébauche, et qui commencent à fleurir sous la protection du gouvernement anglais. Je citerai ceux que l'on a formés dans les backwoods du Canada, dans l'Australie du sud et dans l'Australie de l'ouest. Les États-Unis de l'Amérique septentrionale dévorent aussi, avec grand profit pour eux-mêmes , une quantité singulière de travailleurs irlandais, femmes, enfants et vieillards, qui, se jetant sur le premier vaisseau, passent l'Atlan-
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tique, offrent la faiblesse ou la force de leurs bras, sont acceptés et meurent au bout de peu de mois ou d'années, écrasés par le violent travail qu'on leur impose. Ils gagnent deux fois plus que dans leur pays, mais ils travaillent six fois plus et périssent six fois plus tôt. Les grands efforts sont comme les combats. Le peuple américain, monté sur le cheval de course de son progrès, ne s'embarrasse guère ni de sa fatigue, ni des existences qu'il peut absorber et dévorer. Il marche, ou plutôt il court, et soyez sûr qu'il ne s'arrêtera pas de sitôt.
Ainsi s'opèrent les transformations du monde. Ainsi les Anglais dans l'Hindoustan, en changent la face. Je ne vois rien d'impossible à ce que des influences nouvelles modifient peu à peu toute l'Asie; à ce que les changements de culture, d'alimentation, de locomotion , déterminent dans l'organisme des races ces profondes, puissantes et intimes révolutions que l'œil ne peut suivre, mais qui sont l'histoire cachée, l'histoire elle-même. Le Français qui boit aujourd'hui de bon vin ne ressemble guère de loin au Kelte d'Hérodote, qui s'abreuvait de mau\ais cidre. Un Ottoman qui a vécu à Paris ou à Berlin assassinera fort peu de chrétiens et de chrétiennes, s'il revient habiter Damas ou Bagdad. Essayez de placer en Mésopotamie ou dans le Kaboul un fragment de ce réseau de chemins de fer dont l'Angleterre est couverte; les fds du Bédouin et de l'Affghan afflueront
ÉMIGRATION ANGLÂISK. 2o 1
sans peino ù Gonstantinople et ensuite à Paris, où ils désapprendront leurs vieilles formules et s'initieront liicn ou mal à la grande rénovation occidentale, qui date des Grecs, et qui est simplement l'analyse et l'examen. • Tout cela s'opère sous nos yeux, mais sourdement, confusément, obscurément, comme toutes les évolutions. Est-il chimérique ou paradoxal d'espérer que quelques-unes des plaies de l'Orient se fermeront peu à peu , que la polygamie qui épuise les forces viriles et fait dégénérer les races , la mauvaise alimentation , la mauvaise culture , la force adorée , l'horreur de l'examen , l'assimilation de l'officiel avec le réel , le défaut absolu de contrôle , la croyance dans l'autorité reposant sur la force et regardée comme sainte , le mépris du faible et par conséquent de la femme; l'emploi systématique du mensonge regardé comme force , le dédain pour l'intelligence et ses applications pratiques, iront se détruisant ou s'affaiblissant par degrés dans ces belles régions du soleil ?
Supposez que le contraire arrive. L'élément européen, celui du progrès, aie dessous; hypothèse impossible, mais que l'esprit peut adopter un moment. La vieille œuvre inaugurée par les Hellènes, poursuivie pendant trois siècles parles Espagnols, les Romains, les Yénitiens, les Français demeure abolie. Nous perdons Alger. On voit reparaître en Gaule les hordes de l'Asie et de la Mauritanie. La Chine, avec son despotisme et ses habitudes d'ivresse et de vol,
parvient à nous expulser de la mer Jaune. Un nouveau ïamerlan fait subir à l'Inde ses extorsions et ses supplices. L'Occident replie ses voiles. Il faut pactiser avec les pirates. Deux cents hommes (cela s'est vu sous Richelieu) sont enlevés annuellement et trois villages brûlés sur nos côtes de Toulon et de Cette. Tous les efforts des races civilisatrices, depuis Alexandre jusqu'à Louis XIV, jusqu'à notre conquête d'Alger et nos derniers combats, se trouvent perdus à la fois !
EN 1867, 1868 ET l'869
On ne peut juger sainement et calculer avec précision la courbe suivie par la civilisation et la politique d'une race et d'un peuple, qu'en opérant sur un grand nombre d'années, sur une longue et imposante série de faits, sur de vastes espaces historiques. Tout se prépare; rien ne s'improvise. Les conséquences de rétablissement anglican de 1(388 se font sentir encore aujourd'hui. Le fénianisme est le contre-coup lointain des iniquités de Gromwell. Ce que Pitt méditait à la fin du dix-huitième siècle commence seulement à se dessiner à présent.
Qui étudie une fraction de siècle, aussi bornée et aussi restreinte que l'est un espace de quatre mois, n'a donc sous les yeux qu'un segment très-insuffisant et très-mesquin , un élément trop peu important de l'analyse qu'il veut entreprendre.
Mais ce segment, cette fraction, ce débris possède
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néanmoins dans la direction qu'il affecte, dans sa courbe prédéterminée, un sens et une valeur propres. On peut juger, jusqu'à certain degré, del'ellipse générale, en se rendant compte du point de départ et du point d'arrivée. L'Angleterre actuelle continue vigoureusement et poursuit sa vieille destinée laborieuse, œuvre de ses mains. Elle a creusé, pendant les quatre mois qui ont inauguré l'année présente, son ancien, son profond sillon politique. Si la France, sa voisine, également fidèle de son côté à sa tradition spéciale et à ses antécédents, a donné beaucoup à la réglementation de ses libertés, à la discipline de ses forces, à l'organisation légale de son indépendance, à la répression de ses folles humeurs; — si enfin notre chère patrie, sous le noble drapeau tricolore, a enrégimenté l'ordre et fait marcher au pas les sauveurs delà monarchie; — nos voisins, sur une route parallèle et contraire, ont élargi leurs franchises, donné à la voix de la presse plus d'expansion que jamais, discuté à ciel ouvert la légalité des coalitions ouvrières, inauguré un nouveau règne de tolérance religieuse, affaibli les bases et les assises despotiques de l'Église anglicane en Irlande, et frayé la voie aux révolutions les plus inattendues. Tout cela s'est produit paisiblement, sous le couvert de l'esprit monarchique le plus ^ostensible, au milieu du développement le plus réel, le plus sincère même, de la vieille loyauté; pendant ce temps, la reine, aux
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grands applaïulissoments de la presse anglaise, publiait un livre plein de grâce touchante, de souvenirs d'une tendresse presque enfantine, de descriptions et de paysages, attestant chez celle qui les a tracés une parfaite quiétude d'esprit.
Ce n'est pas que la politique anglaise actuelle soit facile. Elle court des bordées dangereuses. Les périls sont nombreux ; les assaillants redoutables. Le fénianisme préparé au sein de la République américaine par des mains irlandaises, traverse la mer et revient frapper le flanc du navire. Le catholicisme longtemps persécuté se redresse, reprend courage et profite de l'universelle tolérance des mœurs européennes. Les coalitions d'ouvriers, fièrement organisées et légalement belliqueuses, s'arment contre les manufactures et haussent les salaires. Une énorme expédition militaire s'engage dans les défilés abyssiniens et franchit les Alpes inconnues d'un pays ennemi et lointain. Les anciens maîtres de la politique britannique vieillissent ou meurent. Le cadre électoral, ouvrant accès a une multitude nouvelle et qui jusqu'ici n"a point joui de ces franchises et de ces droits, peut donner lieu à une crise formidable. La corruption atteindra-t-elle ces électeurs de fraîche date? N'a-t-on pas à craindre que, selon les lois naturelles et les inévitables faiblesses de l'humanité, les voix ne s'achètent bientôt au lieu de se peser ? La complication des intérêts coloniaux anglais exige une plus grande régularité ad-
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ministralivc; il faut multiplier les rouages et imiter, jusqu'à certain point, les mœurs officielles de TAu- Iriche et de la France. N'est-ce pas là un nouveau danger? Et la Grande-Bretagne n'a-t-elle pas à redouter le règne des commis, si défavorable à la rapidité de l'action, à la précision des mouvements, à la réalisation des perfectionnements? Si enfin l'Irlande catholique et l'Irlande féniane, deux Irlandes ennemies, ne renoncent bientôt à leurs hostilités armées et incessantes, ne faudra-t-il pas avoir recours aux moyen? militaires, aux armées permanentes, aux terribles ressources de la force, aux canons qui foudroyent l'émeute, et aux gros bataillons?
Résumez ce tableau très-adouci des périls de la situation anglaise ; vous la voyez menacée à la fois par le 7nilita)nsme exclnsiî; parla bureaucratie,' et par le pire des maux, la plutocratie, le régime de cette puissance grossière et dépravante : — l'argent.
Il n'y a donc pas d'observation plus digne d'intéresser le philosophe que celle - ci : étudier la manœuvre qiie Va exécuter cet équipage; — bien discipliné sahs doUte, mais obéissant â de nouveaux chefs, très-expérimenté, très- dévoué, très-solidaire, très-contpacte, mais divisé en groupes ardents, hostiles, peu adhérents; exposé à des périls si terribles fet forcé d'affronter des difficultés si extraordinaires. L'Angleterre, vaisseau marchand, toujours sous la tempête, portant une
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riche cargaison, n'a pas un moment à perdre. Pas de milieu pour elle. II faut se sauver ou sombrer. Les amuscttes de paroles, les réjouissances de rhéteurs, les concerts de théories, les célestes musiques de l'abstraction ne serviraient qu'au naufrage. Une fausse manœuvre, et tout est perdu. Voyons donc comment elle s'acquitte de son travail.
Courons au plus pressé, dit l'équipage. C'est du côté de la pauvre Irlande que le navire fait eau. Voici les fénians; la torche et la hache au poing, ils s'avancent et menacent.
Que sont donc ces enfants de Finn ou de Fionn?
Ils n'ont rien de religieux ou de catholique. Ils empruntent à la légende obscure des temps ossianiques ce vocable qui les caractérise. Enfants de la vieille Frin sauvage, ils sont républicains, exclusivement et politiquement Irlandais. Leur énorme masse résulte de l'émigration qui, sous la direction de Robert Peel et depuis son ministère, a versé des flots misérables de populations keltiques au sein de la libre union américaine. Ces millions d'hommes, naturalisés et nationalisés par delà l'Atlantique, ont dû comparer la situation matérielle et morale de leur pays natal avec celle des États-Unis, leur pays d'adoption. Ici ils étaient esclaves. Là-bas ils ont voté comme électeurs libres^ Au lieu de mourir de faim dans leur cabane irlandaise sans toiture, ils ont recueilli des salaires américains de cinq ou six dollars par jour. On leur a dit
que toute royauté affame ses sujets. Ils savent par expérience que la République américaine nourrit ses ouvriers et leur assure du travail. Ils se demandent pourquoi leur vieux pays ne deviendrait pas à son tour une république riche et libre. Mais ce vieux pays professe le catholicisme ! Et là se présente une complication majeure. Tout catholique libéral, surtout républicain, s'expose à démentir la tradition, à secouer l'autorité, à renoncer à l'obéissance. Les deux éléments, fénianisme jacobin et catholicisme autoritaire, se heurtent donc en Irlande, et les efforts de ces deux révoltes pour détruire la tyrannie britannique partent de régions opposées.
La politique anglaise a dû se porter à la fois sur les deux points contraires d'attaque. Par les procès et les gibets on a essayé de réprimer la conspiration féniane républicaine, ou de l'étouffer ; et l'on s'est demandé si par l'abolition des privilèges exorbitants que l'Église anglicane possède en Irlande on parviendrait à calmer l'irritation catholique. C'est à ce but que tendent, au moyen de mesures pratiques très-diverses, plus ou moins promptes, plus ou moins radicales, le tribun éloquent, M. Bright, la parole la plus guerrière qui ait retenti depuis celle de lord Brougham ; le philosophe J. Stewart Mill, plus remarquable par la clarté et la profondeur de l'argumentation que par la verve et la faconde ; et surtout M. Gladstone, le plus ardent et le plus énergique des apôtres de la nouvelle école, ré-
clamant à grands cris la séparation définitive et absolue des deux pouvoirs, du spirituel et du temporel. Ce mouvement est soutenu et favorise par un trèsgrand nombre de sincères protestants et même de zélés anglicans, qui avouent l'injustice avec laquelle l'Irlande a été traitée. Ce mouvement s'accorde avec la marche générale des peuples vers la libération et l'égalité, ou, si l'on veut, vers la démocratie. Je proteste contre cette désignation classique, impropre à rien exprimer de moderne, puisque le démos, classe isolée et dominante, n'existe pas plus que la classe des arisiot\ des nobles et des meilleurs. Passer le niveau sur toutes les sectes, assurer un droit égal à toutes les opinions, les libérer toutes, en les privant de tout monopole et de tout privilège exclusif, voilà le but de la politique actuelle en Angleterre. La France, à cet égard, lui tourne le dos. Sa religion d'Etat lui est toujours chère, et elle essaye de réaliser un compromis impossible entre la servitude et la liberté ; entre la haine et l'amour ; entre l'idée exclusive et l'idée sympathique, entre la tolérance et l'intolérance, entre la protection accordée au spirituel et les ménagements envers le temporel. Cette position fausse la gène dans tous ses mouvements. De même, en proclamant la nécessité de l'éducation populaire, elle est impuissante à l'établir; en adoptant la liberté de la presse, elle lui impose des menottes et des entraves; enfin, se proclamant démocratie, elle centralise incessam-
ment; et vivant du suffrage universel, elle ne parvient pas encore à faire des électeurs éclairés et instruits.
Dans le mouvement double des deux pays, tout, je le répète, est parallèle et contradictoire. L'Angleterre, au lieu d'exiler ou de repousser dans l'obscurité ses hommes de lettres, les porte rapidement et progressivement au pouvoir. Disraeli, fds et descendant d'Israélites vénitiens, nommé en février premier ministre, fait tète à Gladstone, qui n"a pas plus de blason britaimiquc que Disraeli. C'est ce spirituel Disraeli, connu par la souplesse, la versatilité, l'éclat et la finesse de ses talents, qui soutient la cause de l'Eglise anglicane en Irlande; c'est-à-dire que, pour le présent moment, défenseur de ce qui existe, il protège l'intolérance. C'est Gladstone l'helléniste, célèbre par ses Homeric studies et ses études classiques, qui répudie la tradition, se lance dans l'avenir et ouvre la porte à cet indulgent sjstème de tolérance universelle que, jusqu'ici, l'Angleterre n'avait pas accepté. La Grande-Bretagne, ainsi favorable à l'ascension de l'intelligence, doit-elle y perdre quelque chose? La France, qui tous les jours se montre plus avare et plus cruelle envers ses gens de lettres, moins soucieuse de leur gloire et moins favorable aux intérêts de la presse, y perdra-t-elle quelque chose? C'est ce que nous apprendra l'avenir.
Ce qui est certain, c'est que le sens politique n'a
pas abandonné rAnglctcrrc. La crise qu'elle subit, crise douloureuse et pénible, dont elle tire grand parti, le prouve assez. Cliaque jour, malgré les obstacles, elle se rapproche de cette équité suprême, difficile à établir. Elle va lentement. Elle n'a pas encore négligé la pratique pour l'absolu, la conduite politique pour la fantaisie. Diriger le ballon de l'État à travers les nuages de l'esthétique ne lui convient pas. Alors même que, de franchise en franchise, de libération en libération, l'Angleterre aboutirait au suffrage universel, elle accomplirait cette terrible évolution avec un vigoureux sang-froid. Les soubresauts et les boutades , les vexations et les violences n'amendent rien. Peel et Wellington n'ont pas agi autrement.
Ce qui est merveilleux dans ce système, c'est que rien n'est exclu, tout y a sa place. Jamais, comme cela s'est fait sous Louis-Philippe, on ne verrait un homme ou un parti vouloir tout absorber et exclure ce qui n'est pas lui-même. Jamais, comme sous notre première [/ République , la mort ou l'exil ne frapperaient les dissidents. Le combat s'engage, la minorité subsiste ; elle reprend des forces, s'apprête à la revanche; et chacun a son tour. Probablement ce sera bientôt celui de Gladstone, plus philosophe, plus logicien que Disraeli, sous la critique duquel on a vu souvent la Chambre plier d'abord, puis se cabrer mécontente. Tour à tour les conducteurs les plus dissemblables
ont saisi le gouvernement ; tantôt le spirituel et raide, le puissant et incisif lord Russell, un caractère ferme, vif, constant dans ses opinions, acerbe dans leur expression; ou Robert Peel, froid, patient, cadencé, un peu gourmé, un peu « asiatique » dans ses discours; habile homme qui ne plaisait guère, dont l'art oratoire manquait de familière sympathie et de prise réelle sur ses auditeurs; lord Palmerston, d'une apparence étourdie, amoureux de son pays, plus aimé que craint; Disraeli enfin, connaisseur en fait d'hommes et de vices humains, admirablement attentif à gouverner la Chambre en se laissant gouverner par elle,— uiCjain ation récente de l'homme de lettres parvenu au pouvoir. A chaque époque, à chacune des crises sociales un docteur nouveau et particulier survient. Que deviendrait la carène si elle ne savait ni virer de bord, ni s'armer contre les événements; — si les voiles ne pouvaient être ni carguées ni déployées à souhait? Le naufrage attend tout pilote absolu. La politique n'est ni une pyramide qu'il faut asseoir carrément, ni un temple qu'il faut hardiment bâtir. Elle dépend de mille circonstances variables ; — le flot, le vent, les époques, les latitudes. Le meilleur capitaine n'est pas celui qui les méprise ou les ignore, mais celui qui s'y prête et les comprend.
Lord Derby, avec sabonne humeur de gentilhomme, sa familiarité quelquefois brusque, son ton à la fois aristocratique et bon enfant, son manque de tact
aitparcnt et ses qualités excellentes d'homme comme il faut, avait fait son temps ; quand ce roturier hardi, aimable et spirituel, Disraeli, est devenu premier, comme disent nos voisins. Aujourd'hui je crois qu'il pourra rester surla brèche, occupé et ardentà défendre son groupe conservateur; mais le tour du libéral Gladstone est arrivé. Gladstone d'accord avec les idées, les désirs etles aspirations nouvelles. Nous allons assister bientôt à sa campagne en faveur de la tolérance contre l'anglicanisme; et certes le spectacle sera curieux.
N'est-il pas étrange que, malgré les chemins de fer et l'énorme mouvement industriel, le grand combat soit redevenu religieux partout? Le monde des idées se superpose au monde des faits et le régit. C'est pour et contre l'idée que l'on est aux prises. L'Amérique du Nord tire des doctrines de l'Evangile mille conséquences antisociales. La question de la papauté domine toute la situation de l'Italie. L'Autriche se détache du concordat et secoue la vieille servitude religieuse. Pour la France, la querelle irritante est celle de la science armée contre la foi. On a donc beau faire, l'influence des idées reste maîtresse et arbitre.
L'Église établie d'Angleterre, qui est une sorte de demi-catholicité, subsistera-t-elle avec ses privilèges et son monopole ? Les catholiques d'Irlande subirontils encore le joug de leurs ennemis? Payeront-ils de leurs deniers l'entretien des temples et l'éducation des ministres qui les frappent d'anathème? Enfin la
tyrannie d'un dogme absolu ; — cette idée musulmane, aujourd'hui frappée à Vienne par la chambre des Seigneurs ; — la confusion des deux pouvoirs ; — cette colonne du moyen âge moral — se maintiendrat-elle à Dublin et à Cork, et de notre temps?
M. Gladstone, Ecossais de race, roturier comme M. Disraeli, répond que cela ne peut pas être ; que le progrès du monde veut la séparation absolue du spirituel et du temporel. Et plantant hardiment son drapeau dans une position avancée, il soutient qu'aux yeux de l'Etat « toute communion chrétienne a une valeur égale et légale. »
M. Gladstone, homme d'un incontestable talent, d'une grande énergie et d'une parfaite intégrité; quelquefois violent dans la discussion; plus estimé qu'il n'est aimé; — avec des duretés de philosophe et des sécheresses d'économiste ; manquant de cette grâce des hauts rangs qui distinguait lord Derby, et de cette vivacité fine et ouverte d'homme du monde, que possède lord John Russell; — M. Gladstone est éloquent, savant, bon logicien; son esprit très- juste est au service d'un ferme courage; aussi groupe-t-il autour de lui les libéraux de nuance vive. Il paraît destiné à jouer plus tard sous d'autres formes le grand rôle des Ghatham et des Fox. La partie est difficile. Il reculera ou attendra quelque temps, avant de démasquer toutes ses batteries. En face de lui, bien plus habile à mener les hommes, sachant admirablement se servir
<Ic ceux (ju'il [larail servir; (ruii tacl suiiplc et consommé dans l'ait de manipuler une assemblée, de la comprendre, de la deviner, de saisir le souffle qui circule dans les majorités, de se familiariser avec elles, de se les incorporer, de se prêter à leurs faiblesses et de les conduire à ses propres desseins; — nous avons déjà nommé Disraeli.
Cette qualité bizarre que les Anglais nomment;>///r'/t, et qui n'est ni la hardiesse, ni la bravoure, ni l'à-propos, ni la résistance, ni la persévérance dans la lutte, mais un composé de t<3ut cela, ne manque à aucun des deux antagonistes qui, doués de qualités très-diverses, se mesurent des yeux aujourd'hui. M. Gladstone, au moment mémo où il tient tète à l'Eglise anglicane, donne la preuve d'une autre bravoure, non moins méritoire, en affrontant les coalitions d'ouvriers et en provoquant au combat leur représentant, M. Tupper.
La coalition des « hommes de métier, » — imposant la loi aux marchés et aux fabriques, est une des plus dangereuses menaces pour l'Angleterre. C'est l'idée communiste, prétendant écraser et étouffer la puissance individuelle sous la tyrannie de tous; l'intolérance des masses sans critique, issue de la même source que l'intolérance religieuse, à laquelle toute critique déplaît.
Ici, M. Gladstone se montre doublement brave et doublement utile à son pays ; il s'arme contre deux
tyrannies à la fois : celle de la multitude et celle du dogme.
Réussira-t-il? Tôt ou tard, assurément. Les [plus belles intelligences, les hommes les plus pratiques marchent avec lui. On ne peut se lasser de contempler l'ensemble des efforts et des travaux, des changements de front et des hissements de cordages, auxquels une telle situation donne lieu.
J'ai nommé les trois hommes les plus en vue; — ce ne sont point, comme en France, des hommes d'argent et des guerriers ; ce ne sont pas davantage des gens d'affaires et de bureau, mais des gens de lettres. Le vieux Russell, qui a déterminé la réforme du Parlement et qui pendant plus d'un quart de siècle en a poursuivi Toeuvre avec tant de persévérance, a écrit plus de dix volumes, la plupart excellents. J'ai esquissé la piquante figure de ce chef roturier du torysme, du conservateur Disraeli, le romancier. Le chef du nouveau parti libéral, M. Gladstone, a écrit, comme Gornwall Lewis, plus de six volumes. Ce sont tous les trois des intelligences fortes ou vives, des penseurs, des écrivains et des érudits.
A de tels guides se trouve confiée la direction des affaires dans un moment de crise et même de danger.
Le successeur de lord Derby, le premier Disraeli, rattache aujourd'hui son armure et s'apprête à défendre contre le « f on (jueux Achille, n contre M. Gladstone, c'est ainsi qu'on le nomme, le monopole de
rÉglisc protestante irlandaise. C'est là le grand intérêt. Devant cet intérêt majeur, tous les autres disparaissent.
Aussi la littérature proprement dite a-t-elle donné peu de produits importants. On a surtout fait attention aux Notes de voyages de la reine Victoria, livre ingénu auquel on prétend que M. Arthur Helps et M. Henri Taylor ont pris part, mais dont certainement la reine elle-même est responsable. Comme sentiment et comme idées, comme style et comme calcul, rien n'est plus simple et plus dénué de toutes prétentions. Nul effort littéraire, nulle ambition d'é- " crivain; ces pages naïves offrent un développement vraiment touchant du caractère de la femme septentrionale, telle que l'ont faite les mœurs germaniques et chrétiennes; conservant la naïveté dans l'élévation, donnant à la ménagère toute son autorité domestique, sans détruire ou tarir l'élément poétique. Le livre débute ainsi :
« A la chère 7némoire de celui qui a donné la lumière « et la joie à. la vie de l'auteur celte œuvre est dédiée « avec amour et gratitude. »
Des descriptions agréables et peu colorées; animées d'un sentiment de bienveillance parfaitement aimable; ne s'élevant jamais ni jusqu'au drame ni jusqu'au dithyrambe ; — mille souvenirs féminins, d'un détail souvent délicat, quelquefois d'une humilité excessive; quelques souvenirs émus et contenus;
jamais d'affectation ; rien de tendu, ni du côté de la majesté, ni du côté de l'exaltation poétique; point de pédantisme ou de sentimentalité romanesque ; voilà le livre. Il fera certainement honneur à la civilisation actuelle; c'est de la démocratie royale et féminine; la souveraine d'une des plus puissantes races de la terre se montre à vous sans cérémonie et en déshabillé; elle vous conte ses petits chagrins, ses petits plaisirs, ses voyages, ses joies et ses peines. Ce qu'il y a eu, d'ailleurs, de curieux à cet égard, c'est que la liberté de czitique des journaux a été absolue ; depuis le Court- Journal^ qui assimile l'œuvre de la reine aux créations des génies immortels, jusqu'au Courrier du Nord, qui s'écrie sans façon que c'est l'œuvre ordinaire d'une femme ordinaire. Ah! si un journal français parlait ainsi de la femme d'un simple chef de bureau, quel scandale ! et serait-il jamais assez puni? Mais aussi, c'est que rien ne ressemble moins à la presse anglaise que la presse française. L'une et l'autre ont derrière elles deux publics sans analogie. Le public français est un être collectif, passionné, éclairé, ingénieux, blasé, ayant confiance en lui-même, voulant trouver des arguments i^our sa cause et des armes pour son parti; spirituel, aimant à s'amuser, ne dédaignant ni le feuilleton agréable, ni le paradoxe véhément; amoureux surtout des doucereuses méchancetés et des allusions incisives, surtout des plaidoyers bienfaits; craignant d'ailleurs de blesser la
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loi et (le déplaire à l'autorité. Ce public adore l'épigiMinme voilée, mais aiguT-, eunlic un pouv<iii' dont il a grand'peur. Il respecte fort ladininistration à Ja- (pu'llc seule appartient le droit de réprimer les abus. Il a, en outre, et c'est son bon côté, la crainte des fausses nouvelles; et, s'il est bien aise de connaître diuîc manière certaine, que mademoiselle T***, artiste de rOpéra-Comique, épouse M***, danseur de rOpéra ; ~ d'un autre côté, il ne se soucie pas de savoir ce qui se passe hors de France. Que le sultan soit détrôné; qu'une région inconnue soit explorée; que le continent américain soit traversé par une imniense voie de fer, cela lui est parfaitement égal. Servez-lui ce qui plait à ses passions, ce qui satisfait ses susceptibilités, ce qui garnit l'arsenal de sa polémique.
Le public anglais, moins raffiné, réclame une autre pâture. Il n'est que curieux. Apportez-lui toute espèce de nouvelles; des faits de mille couleurs; des renseignements sur toutes choses. Tâchez de poser le doigt sur les grandes et petites pulsations du corps social. Il ne vous demande ni style, ni beauté de forme, ni même beaucoup de raison; Seulement il exige que vous lui disiez quelque chose. Le grand devoir du jouriialistc est de babiller. Il n'y a pas d'individu surpris eh état d'ivresse dans la rue, où de femme battue par son mari qui ne relève dé la presse. Ce jeune lord qui le soir a brisé lés vitres des boutiques; cette vieille dame, qui un peu trop décolletée s'est montrée au
Parc, courent risque de trouver, le lendemain matin, leur signalement inscrit dans les journaux. Une telle façon de procéder donne beau jeu aux sottises, à la calomnie, au commérage. Mais chaque individualité atteinte peut se défendre; la réponse est libre, l'opinion agit en souveraine et personne ne se plaint.
L'abîme qui sépare la vie morale des deux peuples n'est donc pas comblé. Tout au contraire. Un journal français qui se serait exprimé, comme Font fait récemment les journaux anglais, à propos de deux ou trois procès célèbres, aurait certainement subi lui-même plusieurs procès en diffamation ; il lui aurait fallu ou respecter le huis clos, qui est aujourd'hui une expression si complète et si parfaitcmement significative de la législation française, ou payer de fortes amendes.
Quelques parents f anaiiiques, (jjecuh'a)' people), par une interprétation ridicule de la Bible, avaient mieux aimé laisser périr leur enfant que d'appeler à son secours le docteur en médecine qui, entre Dieu et l'enfant, selon eux, n'avait pas le droit de s'immiscer. Aussitôt les journaux ont pris la parole et ont réclamé hautement pour la société le droit d'empêcher ces idiots fanatiques de commettre un stupide assassinat.
Au moment où le fénianismc s'emparait d'un petit fortin situé au bord de la mer, et plaçait son baril de poudre sous les murs de Clerkcnwell, deux journaux irlandais appelaient la population keltique aux ar-
mes; la question fut aussitôt débattue. Ces fcnians dépassaient-ils ou non les licences permises à la presse? Malgré leur goût pour la presse et la liberté, les journaux ont admis que l'appel aux armes et la convocation aux massacres sont des délits.
Un jeune homme appartenant à une grande famille, ayant pendant sa minorité acheté chez un joaillier plusieurs bijoux de prix, qu'il refusa de payer étant majeur, fut soumis pendant le mois de février dernier à cette terrible enquête, à cette foudroyante kimière de la discussion publique : et malgré le verdict du jury, obligé de l'acquitter, la honte l'a forcé de restituer au marchand la valeur même des bijoux. Mais l'exemple le plus frappant de cette vindicte de la raison universelle et de l'équité morale est celui auquel a donné lieu l'assassinat d'une pauvre jeune femme nommée Mathilda Griggs. Ayant refusé de porter témoignage contre le misérable qui l'avait frappée de treize coups de poignard et qui avait été son amant, elle tomba sous la cruelle et pharisaïque vindicte de la vieille loi anglo-saxonne, qui la condamnait à payer, pour refus de témoignage, 40 livres sterling d'amende. Elle ne put satisfaire à la loi, et on la mit en prison. Ce fut alors une rumeur et une clameur immenses. La barbarie du vieux code fut attaquée de toutes parts, et je ne crois pas qu'un seul journal se soit abstenu de cette réclamation si juste. M. Ruskin, écrivain original et célèbre, envoya les
quarante livres sterling à la pauvre fille et se mit à la tête de la croisade oi'ganisée en sa faveur.
De même aussi, dans l'affaire scandaleuse de lord Willoughby d'Eresby, contre lequel s'éleva, à propos de l'abandon d'une personne avec laquelle il avait entretenu des relations intimes, une huée des journaux si violente, que je n'oserais pas même la rapporter ici; — justice fut fuite par l'opinion et les journaux. j II y a donc là deux procédés tout à fait contraires, ^ le i^rocédé teutonique et la méthode romaine. Ici le ; public et la critique faisant la police. Là le public et 1 la critique bannis par le pouvoir.
Selon l'esprit romain et le génie byzantin, le public n'c^ point à s'occuper des individus, encore moins doit-il demander la révision des lois. Seule une assemblée de jurisconsultes peut vaquer à la réforme d'un code, disposer savamment les articles, en établir les exactes subdivisions et accomplir son travail avec méthode. Cela est plus satisfaisant pour la théorie ; mais la prévoyance humaine sera-t-elle apte à se garantir de tous les dangers et à définir d'avance tous les cas possibles? La manière pratique et teutonique de réformer les lois est plus patiente et plus modeste ; elle écoute humblement l'opinion du public, la provoque, et se conforme aux faits. Elle examine les symptômes, elle porte remède aux accidents et aux maladies. C'est une application du diagnostic médical à la vie politique ; et si une telle manière d'agir fait
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moins (rhonncuràla science, peut-être apporle-t-elle plus d'avantages à riiumanité ; elle part de cet excellent principe : que le bien absolu n'est pas de ce monde qu'il faut se résigner aux inconvénients de la viiî terrestre ; que la lumière doit être faite et qu'une fois un abus signalé et bien nettement désigné, il laiit se hâter de le détruire.
A côté du Voyage de la Heine, dont je viens de parler, on a remarqué les deux beaux volumes à'Hepivorth Dixon, auteur de New America, les Spiritual Wives, ce qui ne veut pas dire « les femmes spirituelles » mais « les mariages platoniques. » L'auteur poursuit, à travers l'histoire de l'Europe chrétienne, chez les Herrnhuters, les Moraves, les Piétistes, les Agapemoniens, les Unionistes, ce sillon extraordinaire xle tentatives pour établir sur des bases morales les affinités morales de l'amour libre. Je citerai encore, pour compléter cette liste assez maigre, une Histoire des rois de Borne par Dyer; une Vie de Walter Raleigh, par J. A. Saint-John, une bonne biographie de Las Casas par Arthur Helps, et surtout un étrange mais éloquent livre du poète Swinburne sur le peintre visionnaire AVilliam Blake. Enfin un gentilhomme très-amoureux des idiomes antiques, M. G. Lyttelon, baronnet, s'est avisé de traduire en vers latins le délicieux poème de Tennyson, Enoch Arden; puis en vers grecs le Sarnson Agonistes àe, Milton. Rien de plus contraire aux mœurs françaises modernes : quel sénateur s'aviserait parmi
nous de tourner en ver» grecs le Dieu des bonnes gens^ deBéranger ou VHernant de Yictor Rugo?
Point de grands poètes nouveaux. Aucune œuvre philosophique très -remarquable. Quelques morts, laissant un vide dans les annales du pays : le baron Marochetti, sculpteur italien, nationalisé anglais; — le dernier des grands caricaturistes, H. B., dont le vrai nom était John Doyle, un gracieux artiste, qui a su mêler un agréable atticisme aux sarcasmes gravés de Hogarth et de Gillray ; — le célèbre érudit scientifique su- David Drewster, biographe de Newton, inventeur du kaléidoscope ; celui qui fonda l'Encyclopédie dite de Brewster ; — un peu étourdi, un peu trop véhément; — doué d'ailleurs de connaissances variées; controversiste quelquefois excessif; — Brewster est mort à quatre-vingt-six ans, le 10 février dernier. 11 s'était marié à quatre-vingts ans et un enfant lui était né.
Citons enfin, pour clore cette liste nécrologique, l'excellent acteur Charles Kean; — et la dernière descendante du satyrique Foote, miss Foote, actrice dans sa jeunesse et actrice spirituelle, qui était devenue comtesse de Harrington.
Les profonds intérêts de l'humanité, ceux de la liberté religieuse et morale, ont un peu rejeté dans Fombre l'expédition d'Abyssinie,dont les proportions colossales et l'aventureuse hardiesse ont coûté tant
de milliers délivres sterling et subi tant de critiques amères. Ces critiques, démenties par l'événement, en ont assuré le succès. Quelle leçon ! Au lieu de marcher dans la voie abstraite d'une stratégie chimérique, on a prêté l'oreille à ce même public dont je parlais tout à l'heure. Sa critique a dépassé toutes les bornes; il a été injuste, haineux, ridicule, odieux quelquefois; la somme totale de ses avertissements et de ses satires, de ses épigrammes et de ses erreurs, au lieu d'entraver l'expédition, l'a servie et protégée. Décidée il y a neuf mois, cette aventure gigantesque n'avait trouvé personne préparé. Il a fallu combattre et les difficultés du terrain d'Abyssinie et l'opinion publique. La prudence, l'enquête, la persévérance, les vieilles mœurs politiques ont triomphé de tout; l'honneur, non-seulement national, mais européen, a été sauvé, et la barbarie a reçu de la civilisation son juste châtiment.
Ce n'est point du côté de cette caravane lancée témérairement dans les défilés et les gorges africaines que se sont portées les plus vives préoccupations de l'Angleterre, mais vers l'Irlande, Gladstone et les Coalitions; vers le vaste mouvement de conversion qui fait glisser insensiblement cette race anglo-saxonne et normande sur la pente populaire du monde nouveau.
Nous, en France, nous sommes une république qui devient absolue. L'Angleterre est une aristocratie qui
devient république. Gela s'opère sous nos yeux, au milieu d'un drame politique, mesuré, d'un intérêt puissant, dont les scènes s'enchaînent l'une à l'autre avec un calme logique, sans que les sommités sociales soient attaquées, sans que les intérêts matériels soient compromis. Je vois peu de gibets se dresser. La Banque d'Angleterre n'a point suspendu ses payements. La reine, après s'être promenée en Ecosse et avoir publié son livre comme une bourgeoise, livre sur lequel les radicaux ont dit fort librement leur opinion, ne reçoit aucune balle de pistolet dans sa voiture. Sauf l'attentat isolé d'un fénian d'Australie, sauf quelques émeutes partielles bientôt réprimées, il n'y a point de troubles furieux ou de massacres. Sous ce voile de tranquillité s'exécutent muettes, 'profondes, avec une régularité fatale et invincible, les plus étonnantes transformations. Les symptômes qui les annoncent sont à peine visibles à l'œil du vulgaire; et cette immobilité apparente en assure le succès. Notre globe qui chaque jour tourne sur lui-même et qui chaque année se meut autour du soleil, décrit ainsi son' ellipse invariable. Il se meut avec une puissance régulière, parce qu'il ne semble pas se mouvoir.
Quelle est donc l'évolution présente? Elle est énorme. La destruction définitive de la féodalité ; celle des privilèges jadis réservés à certaines Eglises ; la tolérance et l'égalité planant sur toutes les religions ; la fusion du keltisme irlandais dans l'anglo-saxonisme, son ri-
val el son bourreau; plus d'auluritc arbitraire; protection accordée aux faibles, aux minorités, aux femmes; quels résultats, quels changements! Ils peuvent tarder plus ou moins pour les divers peuples d'Europe ; mais ils sont irrésistibles et inévitables. Honneur aux peuples qui devanceront les autres! Malheur à ceux qui viendront les derniers !
Di'^raëli et Gladstone. — Les Ritualistes. — Spurgeon et Wilbarforc^s. — L'année. — Les procès scandaleux. — Lord Broughani et sir James Brockes. — Jlouvenient politique et social.
M. Disraeli est un des «"caractères ou des types les plus curieux de notre époque. » Il estencore au centre des questions, des affaires et des orages. Il essaye de rallier autour de son cabinet tombé et de sa cause vaincue les vieilles forces de l'Angleterre protestante. «Voyez, dit-il, et tremblez! Voici Rome papale, les calvinistes deCromwell et ses presbytériens, les athées et les démagogues unis et ligués pour notre perte ! Protestants, défendez Tarche sainte. Protégez l'Eglise; — sauvez votre « établissement ! »
Il parle en vain. L'avenir marche, s'élève et roule; l'éternel labeur ne permet pas aux événements de s'arrêter, au monde d'être immobile, aux conséquences
de demeurer stériles en nouvelles conséquences. La logique de Fhistoire est invincible. Elle continue donc» dans l'atelier de la destinée, à forger ses puissants chaînons. Si l'on ne résistait pas, si le fer enflammé ne pétillait pas sous le marteau qui le pétrit, que serait le drame Iiumain ?
Quel intérêt offrirait le progrès sans la lutte?
Et que signifierait la lutte sans le progrès?
Le chef-d'œuvre du mécanisme politique consiste à les régulariser en les conservant. 11 y a des gens qui, redoutantla lutte des opinions, voudraient tenter de réaliser le progrès dans la mort; ils se trompent. Il y en a d'autres qui, n'aimant que le combat pour lui-même, exagèrent la mêlée, réalisent la ruine et faussent le progrès : pour les concilier il faut s'accoutumer à la concession et à la tolérance.
Tolérance !
Un protestant anglais de pure race abhorre les catholiques ; leur intronisation si longtemps frappée d'anathème le révolte. Mais au nom de la tolérance il accepte ce progrès. William Pitt l'avait désiré et demandé. La sottise humaine, qui est la même partout, s'était mise en travers; et la cruauté humaine, intarissable et inexorable, avait doublé l'obstacle. Malgré le peuple et malgré les George, en dépit des rois et des sots, l'émancipation des catholiques a eu lieu; lentement, irrégulièrement, péniblement, avec interruptions et nuages, mais avec un succès
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définitif. Il en sera de même des faits nouveaux et de leur dénoùmeiit. Quoi de i)lus étrange que l'introduction des cérémonies catholiques au sein de cette âpre et sévère nudité protestante, qui depuis- plus de deux cents ans, a tenu le haut du pavé en Angleterre? Quoi de plus contraire à ce violent génie calviniste, génie amer qui se dit raisonnable, et qui, en eflet, a sa raison d'être, puisée dans larectitude du jugement et dans la contemplation rigide de la vie; mais qui, s'insurgeant contre d'autres conditions et d'autres facultés également sacrées, contre l'imagination hardie, la sensibilité intime et le goût idéal des arts, ne doit pas régner seul, usurper toute la puissance, mutiler l'humanité, contrevenir à la nature et aux ordres de Dieu?
Aujourcrhui ces facultés, ce noble besoin de ne pas vivre exclusivement pour la raison pure, cette soif d'entendre de la musique, de bercer son âme dans la poésie et dans les fleurs; de donner aux sens^ en les contenant dans le devoir leur légitime essor, se représentent en Angleterre, non pas triomphants, mais militants, non pas intolérants et tyranniques, mais réclamant une place et leurs droits.
Le combat s'engage donc. Il y a du tumulte, des clameurs, de la fumée, une confusion apparente et des obscurités douloureuses avec des terreurs, même avec des violences. Il y a des vaincus et des endoloris; jamais d'esclaves. Le parti qui a sulù la défaite, ra-
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masse ses armes brisées, respire, essuyé sa sueur et sa poussière, reprend haleine, reprend aussi courage, et, ne subissant aucune ignominie, ne sent pas entrer dans son âme l'ineffable rancœur que laisse après lui le remords de la servitude subie. Ces minorités sont d'abord presque imperceptibles. Ainsi les Ritualistes actuels sont peu nombreux ; ceux qui ont osé allumer deux cierges sur l'autel, « l'enguij^lander » de roses nouvelles et tomber à genoux au lieu de garder la ferme et perpendiculaire attitude du vrai ministre de Jéhovah, selon le vieux rite anglican; — ceux-là forment un groupe infiniment petit, perdu dans l'océan de la population protestante. Peu importe. Il existe. Il subsiste. 11 est une individualité d'opinion, une assertion de liberté légitime. On vient de juger solennellement, à la Cour des Arches, cette minorité rùualiste; — les deux redoutables cierges, la décoration abominable de l'autel ; et la chasuble blanche; et le docteur Mackonochie, qui s'est agenouillé trois fois, — un Ecossais réfractaire, coupable d'avoir réinstallé ces pompes du démon dans sa chapelle. La sentence du docteur Phillimore, doyen des Arc/ies, singulièrement douce, a prouvé ce que je viens de dire, l'inévitable pente vers la tolérance.
L'ouvrier tolère l'homme de cabinet ; et l'homme d'affaires ne méprise pas l'homme d'études. Ceux qui déjà ont porté aux Communes John Stuart Mil/, le philosophe, J/ac Cullogh Torrens le voyageur, Thomas
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Hufjhes et le profosscur Fawcclf, vont continuer leur œuvre; et ce ne sont ni les gens de lettres, ni les hommes des classes supérieures ; ce sont les artisans. Tout atelier et toute échoppe d'Angleterre possèdent les nuances de la vie politique les plus diverses, depuis le catholicisme ultramontain .jusqu'au radicalisme anglican ou dissiilcnt. Les jeunes lords sont souvent démocrates; plus d'un industriel soutient le haut clergé. M. Disraeli, juif d'origine, a pour appuis mille chrétiens ardents. Personne ne s'étonnera de voir les écrivains Hepworth Dixon^ Anthony Trollope, Gùldwin Smith, Henri Hoare, devenir les représentants de classes, sinon illettrées, du moins rustiques ou livrées aux travaux manuels ; ils sont lus et appréciés par les ouvriers, qui vont les élire, et qui ne se laissent pas enrégimenter comme des moutons. Penser par soi-même bien ou mal, voilà le mot.
Jamais, d'ailleurs, depuis un demi-siècle, la situation politique de l'Angleterre n'avait été aussi grave. L'agitation est profonde. Les conservateurs, les anglicans, les vieux tories marchent d'un côté. Les whigs, les nouveaux radicaux, les antianglicans, les ritualistes marchent d'un autre. C'est un drame des plus intéresants. M. Odger, ouvrier, s'est présenté comme candidat au Parlement; et les philosophes l'ont applaudi et approuvé. Le grand philosophe libéral, John Stuart Mill, a vu sa candidature ardemment soutenue et favorisée par les classes populaires. Il
semble qu'une fermentation sourde et un feu intérieur, recouverts d'une enveloppe- paisible et comme d'une croûte extérieure épaisse, préparent des changements notables qui s'opéreront sans trop de bruit; déjà de petites fumées légères courent sur les flancs du volcan. Point d'éruption furieuse. Rien ne croule. Point de fracas. Aucune coulée de lave n'ensevelit ou ne ren-» verse les villes et les temples. Seulement l'Eglise anglicane d'Irlande va être démembrée pièce à pièce, savamment et avec art. Mille autres symptômes trahissent la situation qui couve au dedans. Les assises du vieux monde s'affaissent tour à tour et l'une après l'autre. On voit s'atténuer par degrés le pouvoir des grandes familles whigs; s'abaisser les barrières qui séparaient les diverses classes ; et les remparts dont s'entouraient le trône, la Chambre des pairs et l'Église établie se démanteler progressivement. Même la vieille dureté anglo-saxonne cède à l'adoucissement général des mœurs, on va supprimer le supplice de la marque, qui, appliqué à trois soldats irlandais, a révolté. Lapeine du fouet vient d'être abolie dans l'armée , au grand contentement des philanthropes et conlre le vœu des fanatiques de l'antiquité. « Notre armée, disent ceux-ci , a besoin du bâton et de la corde , qui seuls imposent à ses mauvais penchants. Ramassée dans la lie et dans la boue de la population, elle ne marchera plus, dès que vous aurez supprimé le supplice et la honte! » — Et bien, répondent les adversaires, réfor-
mez l'armée ; cessez de vendre les grades. Ne tolérez plus vos états-majors d'officiers gentilshommes commandant à d'ignobles bandits. Que ce soit désormais une gloire, non un déshonneur d'être soldat. Que les promotions soient la récompense des services, de la bonne conduite et de la bravoure. Que la France et la Prusse vous servent de modèles. Dans ces deux pays, tout soldai expulsé des rangs est un homme perdu: et le dernier fantassin sait qu'il a (c'est le mot de Napoléon Bonaparte) le bâton de maréchal dans sa giberne. Vous ne possédez pas d'armée nationale anglaise; vous n'avez qu'un instrument grossier dont vos nobles usent de leur mieux. Il faut donc réorganiser votre armée et la rendre efï'ective en Thonorant. »
Ces inévitables conséquences, cette chaîne logique de causes et d'effets apparaissent menaçantes aux soutiens de l'ancien monde. Ils ne cèdent que pied à pied et s'arrêtent autant qu'ils le peuvent sur la pente, résistant sans violence au mouvement qui les entraîne. Cependant le -passé continue à descendre sous l'horizon.
J'ai dit plus haut que les gens de lettres et les hommes de science, autrefois à peu près bannis par la coutume de la Chambre des Communes, où Tonne voulait admettre que les gens d'affaires, les politiques et les hommes d'Etat, semblent devoir constituer une portion notable du Parlement prochain. Les
classes bourgeoises, qui trouvaient difficile de maintenir leurs enfants à Oxford et à Cambridge vont pouvoir, grâce à l'abaissement du prix de la pension, jouir des mêmes bénéfices intellectuels que l'ancien régime n'offrait qu'aux familles opulentes. Ce sont là de petits commencements et des symptômes légers, mais significatifs; la roture est convoquée au festin intellectuel des gentilshommes; le soldat est relevé de sa déchéance, il faudra bientôt, en élevant le degré d'instruction du peuple, lui assurer l'emploi de ses forces nouvelles; enfin, la suppression de la vente des grades et celle des punitions corporelles entraîneront le remaniement total du système militaire.
De même pour les mariages, déjà certes assez faciles à contracter en Angleterre, et qui, d'après la nouvelle loi, le deviendront bien plus encore. Il suffira dorénavant, d'après cette loi, d'avoir résidé quinze jours dans une paroisse ou dans un district pour être légalement marié, après un délai de vingt et un jours, quelles que soient les différences de communion ou de croyance. Dans l'ancienne législation , le clergé catholique ne pouvait, sans s'exposer à la vindicte de la justice , célébrer de ^nari'age mixte. Toute union de ce genre ne se légalisait que si on la consacrait de nouveau par la cérémonie protestante célébrée dans le temple même. De nombreux scandales, des mariages frappés de nullité, d'interminables
litiges ont démontré l'iniquité de cette législation. La tolérance moderne les remplace d'une manière qui ne manque assurément ni de simplicité, ni d'indulgence. On ne publiera plus les bans à l'église; on les affichera seulement à TEnregistrement (car qui équivaut aux affiches de nos mairies). On ne paiera plus la licence comme autrefois. Quant aux autres facilités matrimoniales, on les conserve soigneusement; dès aujourd'hui, ceux qui veulent séculariser leur union peuvent procéder à cette affaire avec une netteté aussi prosaïque que s'il s'agissait de Tachât d'un cheval ou du transfert d'une rente. Les sept neuvièmes des mariages se font, il est vrai, à l'église; et les dissidents n'ont pas besoin aujourd'hui de consulter l'évéque anglican pour serrer les nœuds de i'hyménée. Que sera-ce donc maintenant, que tous les obstacles et toutes les épines sont enlevés par la nouvelle loi?
Laissez faire! laissez passer! est le mot du siècle.
J'ai montré tout à l'heure le vieux catholicisme anglais profitant de la tolérance universelle, rallumant ses cierges, se prosternant devant l'image immaculée de la vierge Marie, pénétrant jusque dans le sanctuaire luthérien, et faisant irruption dans l'anglicanisme. Déjà il rattache à lui toute une fraction du protestantisme. Délaces étranges querelles que j'ai signalées. Allumera-t-on un cierge ou trois cierges? L'encensoir sera-t-il permis ? Le ministre doit-il s'agenouiller trois fois? ou deuxfois? Et son genou doit-
il toucher terre ? Élèvera-t-on le saint-sacrement audessus de la tête du ministre? Emploiera-t-on le mot table, en mémoire de la sainte cène ? Il faut se rappeler les circonstances actuelles;— se souvenir que M. Gladstone essaye maintenant de déraciner l'Église protestante d'Irlande; — il faut connaître aussi l'esprit profondément religieux des races teutoniques et leur inexorable logique, pour avoir une idée de l'anxiété causée par ces innovations et comprendre les émeutes qui saluent le demi-catholicisme des Ritualistes et l'attaque contre l'Eglise d'Irlande.
C'est à Manchester que le vieux cri sanguinaire des protestants du temps de Jacques I" : « A bas la 'papauté! » a retenti de nouveau. Un nommé Murphy, Irlandais et protestant, a renouvelé, tant à Manchester qu'à Birmingham, les merveilles d'éloquence fanatique qui, du temps de Cromwell, ameutèrent la populace anticathoUque. Les magistrats effrayés lui ont refusé d'abord la permission de prêcher en public sur ces matières brûlantes. Mais, s'armant de la loi, en véritable imitateur des Anglo-Saxons, Murphy a déclaré qu'il voulait se porter candidat pour la nouvelle élection.
Rien à répondre à cela. Tout est strictement pharisaïque dans la loi anglaise. Devant les intentions manifestées par le prétendu candidat, les herses delà prison, où on l'avait déjà enfermé, s'abaissèrent. Deux ardents partisans de sa cause lui servirent de
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caution; et le voilà, au milieu de la place publique, haranguant cinq ou ^ix mille personnes dont les cris discordants et les bâtons noueux n'annonçaient point d'intentions pacifiques. L'orateur l'était encore moins, « Mes amis, hurlait-il, tout prêtre catholique, vous le savez, est un assassin et un cannibale, un menteur et un filou, un tigre qui vous dévore quand vous lui donnez pâture. Yos femmes et vos filles seront séduites ; et vos biens confisqués. Armez-vous contre ces monstres! Chassez-les, ou tuez-les! » A ces mots la bataille a commencé. Une troupe nombreuse d'Irlandais s'est ruée sur la masse des ouvriers protestants et anglosaxons. Il a fallu, après deux jours de combat, que la population bourgeoise et paisible intervînt et prêtât secours à la police. Enfin le calme s'est rétabli, mais avec peine.
M. Lynn, catholique converti au protestantisme, connu autrefois sous le nom du père Ignace, a renoncé depuis quelque temps à son costume de moine, qui attroupait derrière lui les enfants dans la rue; il est devenu ultrarilualiste, et c'est lui qui porte le plus loin la superstition des cierges et des aumusses ; il prêche en général dans l'église Saint-Xicolas, c'est-àdire au centre de la cité, dans une région occupée, on le sait, par les gros commerçants et les riches banquiers, la plupart dévoués à V établissement, et protestants très-décidés, sinon très-éclairés. Notre père Ignace, auquel ils n'étaient pas favorables, s'avisa un
beau jour de prêcher contre les petites iniquités du commerce. Spéculateurs, boursiers, courtiers-marrons, chefs de bouticjue, employés inférieurs et supérieurs, notre imprudent missionnaire les engloba tous dans une malédiction commune, ornée de traits satiriques et de récits peu satisfaisants pour leur amour-propre. Le dimanche suivant, une émeute des commis et des jeunes gens de commerce, avec vociféraiions et projectiles, força le père Ignace de descendre de sa chaire. Des femmes furent insultées, des voitures renversées; grand tumulte passager.
Jusqu'au fond des provinces reculées le vieux protestantisme datant d'Elisabeth et de Cromwell se sent attaqué et tremble. Les conversions au catholicisme sont assez nombreuses pour justifier cette terreur; et d'un autre côté, le caractère essentiellement protestant de la race persiste et résiste. Il y a des testaments rédigés en vue de soutenir l'anglicanisme. Une veuve protestante, maîtresse d'une grande fortune et d'un beau domaine dans le AYexford, ayant épousé en seconde noces un catholique romain fort riche aussi, nommé sir Thomas Esmond, vécut avec ce second mari en très-bons termes, éleva ses deux filles nées d'un premier lit et les maria convenablement. Cette heureuse entente de la famille ne fut troublée qu'en 1866, lorsque la plus jeune fille de lady Esmond devint elle-même catholique. La mère, sans se brouiller avec sa fille, dont la fortune était d'ailleurs assurée,
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iL'sulul (le fonder un collège protestant à Dublin. Plusieurs dotations du môme ordre, une entre autres, destinée à sulîvenir à l'éducation des ministres, lui semblèrent d'excellents moyens de secourir les besoins du protestantisme menacé. Femme énergique, d'une intelligence vigoureuse, d'un caractère viril, elle fut frappée de paralysie avant de pouvoir régulariser ses legs. De là procès ; et le jury n'ayant pu se mettre d'accord, la sentence n'est pas encore rendue. Le vieux fonds protestant se sent donc ébranlé. D'nne psivi le Bissent, représenté par M. Spurgeon, anabaptiste; d'une autre, l'anglicanisme pur, représenté par M. Wilberforce ont des deux points opposés élevé leur voix. Il n'y a pas de créatures plus dissemblables que ces deux personnes. M. Wilberforce ultra-civilisé, aussi raffiné que les plus polis, a toute la finesse, la suavité, les subtilités de ce christianisme adouci, délicat jusqu'à la ténuité, éthéré jusqu'au mysticisme, didactique jusqu'à la froideur, dont Cambridge et Oxford sont les berceaux universitaires. Il affirme que les colonnes anglicanes oscillentsurleursbases, et, d'un ton éploré et touchant, il invoque l'appui du gouvernement en faveur de l'elablàsement en péril. M. Spurgeon, de son côté, réclame avec véhémence en faveur de son christianisme, à lui, christianisme fougueux, austère, 'jnexorable. M. Spurgeon est un Veuillot moins spirituel et plus, baroque; un Berserker Scandinave, qui met sa hache
au service du calvinisme excessif. Quelquefois il prêche comme au moyen âge, avec un crâne devant lui; aux grands moments, il allume une bougie dans le crâne, et ce moyen d'épouvante éclaire et enflamme son éloquence, digne de Bridaine. Il lui est arrivé de faire élever une sorte de plate-forme ou de galerie longue, qui lui sert de promenoir pendant qu'il harangue les femmes du monde pâlissantes et fait tonner ses foudres, rendues plus terribles par le mouvement et l'agitation de son corps. Gomme M. Wilberforce, il appelle sur sa propre Eglise, dont il parait craindre l'amoindrissement ou la décadence, les secours pécuniaires de l'Etat.
Tout cela tient l'esprit public en éveil, et le mouvement des élections a commencé au milieu d'une agitation religieuse assez vive.
Un des signes du temps, c'est que M. Disraeli ait gardé si obstinément le pouvoir. C'est peut-être le premier homme d'Etat anglais qui se soit trouvé dans cette situation et ait pris cette attitude ; — c'est le premier qui ait tenu bon devant l'ennemi, avec un dédain léger, qu'il laisse voir et qu'on lui rend, avec une demi-teinte d'ironie leste dont il est à la fois le possesseur et l'objet. Gela facilite ses mouvements en leur prêtant moins de conséquence et de sérieux ; les ressorts; huilés ainsi, et jouant avec plus d'aisanccj offrent un avantage pour la manipulation, un danger pour l'avenir. Ge n'était pas avec cette grâce que le
lourd et massif Robert Peel, le tranchant et sec Wellington et même l'ardent Ganning conduisaient leur armée. En France ce ne serait pas une nouveauté que ce tempérament à demi littéraire, mélange de rhétorique et d'épigramme, souriant à tous, choisissant une proie de temps à autre, fondant sur la victime afin d'amuser la galerie, puis se retournant d'un coup d'aile et caressant ses ennemis pour en faire ses amis. L'Angleterre n'avait pas encore vu cet amusant spectacle. Nous Français, nous y sommes accoutumés; nous avons même eu mieux que cela. La gaminerie politique, dont le spirituel Camille Desmoulins a été le type aux plus sanglants jours de la Révolution, et dont nous avons possédé des échantillons délicieux, nous a coûté cher. Être premier ministre après avoir été romancier, diriger un grand parti (difficile à conduire), c'est déjà beaucoup : des commencements légers parmi des gens graves; l'hébraïsme originaire parmi des anglicans ; point de fortune, dans un pays de banque j d'industrie et de richesse; enfin la roture, au milieu d'aristocrates, rendent le tour de force plus merveilleux.
L'autre héros du moment, bien plus solide et moins agréable, celui qui recueillera l'héritage du pouvoir actuel, est M. Gladstone. Gomme le Romulus du peintre David, il est debout, javelot en main, immobile et menaçant. Ses difficultés sont énormes ; il faudra voir comment, dépassé déjà par M. Bright et les ra-
dicaux, il s'acquittera de la tâche difficile qui lui incombe : diriger le mouvement social sur la pente populaire, sans rien précipiter et sans rien briser; venir à bout de l'Irlande protestante, sans afTaiblir la nationalité anglaise, — et enfin, favoriser l'active et nécessaire fusion des conditions sociales, qui, juxtaposées et irritées, pourraient s'enflammer dans le choc et tout détruire. D'une part, comme le prouve le bill sur les logements des pauvres, l'aristocratie pense à soulager ses petits et à civiliser ses roughs, non pas la canaille, comme on le disait récemment, mais ses rudes, ses ours, ses « grossiers », ses impolis,' d'un autre, de nombreuses leçons infligées par les tribunaux et la presse aux classes supérieures les ramèneraient, si quelques-uns de leurs favoris s'en écartaient, au sentiment de la décence et du devoir. Les fraudes reprochées à de brillants habitués des courses ont provoqué des enquêtes, affaibli cette singulière institution très-équivoque, et occasionné un suicide. Le procès Borrovdale, auquel le nom de lord Ranelagh se mêle, a fait grand bruit. On a ri de cette pauvre veuve qui, pour se faire réparer et dans l'espoir d"ètre épousée par lord Ranelagh, a livré à une parfumeuse, épileuse et magicienne des sommes folles. Les mystères les plus malsains d'une civilisation trop avancée se sont manifestés, ont effrayé les bonnes âmes, et averti les gens honnêtes. Si le huis-clos et le silence avaient caché ces immondices, elles auraient eu tout
le temps (le couver et de se répandre, comme cela est aiiivc en Italie et ailleurs.
Il est donc heureux pour l'Angleterre que le huisclos lui soit inconnu, que la lumière et l'air circulent 'w librement chez elle et lui plaisent, enfin que, depuis longtemps, elle se soit habituée aux indécences de la presse périodique et aux hardiesses de la publicité. Elle sait tout ; ce qui lui semble dangereux ou malsain, elle le corrige. Elle n'a ni Veilleuses m Lanternes, jolis instruments inventés pour la prison, la maladie, les ténèbres. Elle juge en plein air, sous la grande clarté du jour, les faiseui-s de dupes. Mercadels ou Scapins n'y prospèrent pas. Un seul rayon de publicité tombé, par exemple, sur Home, l'évocateur d'ombres, lequel venait de s'attribuer une fortune, a suffi pour lui arracher cette proie. Certains replis de la vie privée, aussi grotesques que criminels, se sont dévoilés; et on y met ordre.
Ainsi continue, silencieux et actif, le mouvement 1/ général de l'Angleterre, bien plus calme en apparence que pendant la première moitié du siècle, .mais bien plus profond. L'aiguille, qui semble ne pas marcher sur le cadran, ne cesse de poursuivre sa route; les rouages intérieurs, finement balancés et modérés, n'agacent point l'oreille et n'étonnent pas l'esprit; mais ils déterminent une évolution inévitable, immense, constante. C'est vers la tolérance, l'adoucissement de la pénalité, l'admission des capacités ; —
c'est en faveur des femmes, des faibles, des minorités ; — en faveur des catholiques, des pauvres, du mariage civil, des franchises électorales que le mouvement s'opère. Par un renversement singulier des lois vulgaires de la politique, le mouvement d'opposition vive est dirigé par Gladstone, l'homme de la raison, et le groupe de la résistance immobile a pour conducteur le génie de l'audace et du caprice, Disraeli.
Ils se livrent une guerre très-courtoise : la souplesse de l'un lutte contre la solidité de l'autre, sans violence et sans haine. Ils restent fort modérés. Tels n'étaient pas les deux hommes célèbres qui viennent de mourir, lord Brougham et sir James Brookes, — deux héros, chacun dans son genre.
Ces deux hommes singuliers n'avaient rien de commun avec le monde nouveau, avec ses mœurs, ses tendances , ses idées. Deux hommes de forces vives , de mouvement hardi, de liberté personnelle et de fantaisie dans l'action. Deux figures dramatiques, trop remuantes peut-être ; — d'une vivacité après tout créatrice et féconde. On ne le comprendra guère d'ici à vingt ans. Dès aujourd'hui, elles commencent à sembler surannées et énigmatiques, et il est bon de les expliquer.
Emeutiers sérieux, indépendants par nature et révoltés par plaisir, jamais ils ne se seraient développés dans un milieu de volontés avachies, donnant pour
résullfii des inlcntiuns infciLiiiios, dc6 suliiliuns en vain cherchées et le hesuin déiinilif du repos. Ils n'auraient rien compris à la lenteur stratcgiciue de nos temps, aux oscillations de Disraeli, à la patience de Gladstone, à toute cette Europe moderne qui se fait la guerre l'arme au bras et qui charge ses pièces au nom de la paix. L'un et l'autre se sont retirés volonlairement d'un monde qui se détachait d'eux : lonl JJroug/iam, dans sa belle solitude de Cannes ; Brookes, dans son parc verdoyant du Devonshire.
Quelquefois on voyait comme un vieux fantôme, une tête tremblante couverte de cheveux blancs, apparaître à la Chambre des lords ou dans ces assemblées libres consacrées aux discussions politiques et sociales, ou bien encore dans les bureaux du comité pour V amélioration dés lois anglaises. Quelques paroles ou plutôt quelques murmures à peine distincts sortaient de ces lèvres tremblantes, et le respect de l'assemblée permettait au vieillard de se rasseoir au milieu de l'étonnement et du silence. C'était Brougham. Voilà ce qui restait de l'athlète infatigable et du réformateur sans repos, dont les succès mêlés de revers avaient occupé près de quatre-vingt-dix ans ; — et quelles années ! Celles de Mirabeau, de Fox, et de Napoléon ! Par son énergie versatile, sa tumultueuse souplesse, son penchant pour l'invective passionnée, son besoin de nouveauté, son inquiétude intellectuelle et sa philanthropie véhémente, il était
bien digne de cette période de Sturm und Drang , qui commence à la guerre d'Amérique et qui s'arrête ou s'apaise vers 1H30. Lord Nortii était premier ministre quand Brougliam naquit. Disraeli allait quitter le pouvoir au moment où Brougham expirait. En harmonie parfaite avec l'ardeur sauvage des éléments qui luttaient et fermentaient autour de lui, Brougham a manqué peut-être des qualités de modération, de tenue et de discipline attentive auxquelles nous attachons tant de prix. Mais quel amour sincère de l'humanité ! quelle passion pour la civilisation ! quelle énergie et quelle vigueur ! Doué d'une organisation puissante et d'une force physique qu'entretenait une activité formidable, il a tenu sous l'orage, sans plier un moment, tous les drapeaux des croisades philosophiques : — émancipation des esclaves ; — bibliothèques populaires ; — propagation des connaissances; — réforme de la législation ; — création d'une nouvelle science sociale.
Il ne faut demander à cet esprit violent et robuste ni poésie, ni délicatesse, ni grâce, ni finesse; les nuances littéraires lui manquent. Véritable Anglo- Saxon, de race moitié écossaise, — tout muscles, même pour l'intelligence, — il n'était heureux que dans la lutte corps à corps dune polémique sans pitié. Il y triomphait toujours. — ((Brougham a levé la main 1 disait-on aux Communes, nous allons avoir du bruit I » En elIV't, (|uand ce doigt décharné accom-
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])agnail du geste la parole enllaiiunée de Biougham et son invective, tout tremblait, une réforme s'annonçait, quelque abus allait tomber.
Cette gloire, cet orage sont venus s'absorber dans les honneurs de la pairie. Le Juge suprême et le Grand-Chancelier, forcé d'écouter toujours et de ne parler jamais, s'est endormi paisiblement sur son trône et dans son ennui, après avoir marqué d'une empreinte vive et durable les annales de son temps ; son nom reste attaché au procès de la reine Caroline, à la réforme de 1832 et à l'émancipation des esclaves.
Sir James Broakes s'est montré plus soigneux que son vieux contemporain de sa réputation et de son repos. Une fois ses exploits acccomplis et son but atteint, il a senti que la retraite est l'honneur et la récompense des vieux héros. Au lieu de forcer un public moqueur ou indilTércnt à voir rentrer sur la scène l'acteur dont on ne veut plus, il s'est enfermé paisible dans son domaine, respirant les brises chargées de parfums rustiques, et de temps en temps trottant sur son petit cheval à travers les petits sentiers verts de son comté. Cet homme cependant avait été roi, et sans devenir burlesque, roi asiatique. C'était un officier jadis au service de la Compagnie anglaise, indépendant de caractère et fier comme le Cid espagnol ou le vieil Achille ; après certaines difficultés avec ses chefs, d'ailleurs forcé par sa santé de renoncer au service pour quelque temps, il se mit
à la tête d'une bande de matelots choisis, se les attacha, les civilisa, se fit aimer, et avec eux chercha les aventures. Son yacht avait déjà croisé dans la Méditerranée lorsqu'il entreprit de donner aux vingt hommes de son équipage une occasion mémorable de se signaler. Les pirates malais, coréens et chinois infestent, comme on sait, les parages de la mer des Indes. Brookes se dirigea vers Bornéo, employa sa troupe à la défense des indigènes, gagna leur bon vouloir, devint rajah, c'est-à-dire prince souverain et joua, mais au grand sérieux, le singulier rôle d'un Européen oriental, pétrissant une civilisation primitive pour la jeter un jour dans le moule nouveau. Ce Triptolème ou ce Romulus a pleinement réussi. La transformation opérée par lui dure encore ; et quand l'Europe s'emparera définitivement de la vieille Asie, elle y trouvera les vestiges de son passage.
Contre les pirates qui l'inquiétaient toujours le rajah Brookes obtint, même sans l'aveu de son gouvernement, l'aide effective du capitaine Keppel, dont la poudre et les boulets firent entendre raison aux brigands maritimes. On n'y parvint qu'après une longue Iliade et des engagements successifs qui constituèrent une véritable campagne. Les deux Anglais, l'un monté sur la Didon, l'autre sur le Gai Célibataire, vinrent enfin à bout de ce monde de bandits presque innombrables. Plus d'un repaire fut brûlé, plus d'un village rais à sec ; et comme dernier résul-
tat, fies milliers de pirates asiatiques s évanouirent el disparurent devant une poignée d'Européens.
Les gens de Bornéo ne doutèrent plus de la légitimité, ou pour mieux dire de la divinité de leur monarque anglais, du Tuam-Bésar, qui évidemment disposait d'une force magique. Leur idolâtrie pour le conquérant se manifesta par des discours, des hymnes, des sacrifices, des feux d'artifices, des concerts sauvages et d'interminables festins. Pendant quelque temps, Brookes resta paisiblement assis sur son trône, donna des lois, donna des fêtes, et raviva par intervalles l'enthousiasme de son peuple par de vives guerres contre des voisins incommodes, guerres d'oîi il sortait toujours vainqueur. Sévère contre les insurrections, qu'il réprimait avec une main impitoyable, — il commençait par les châtier, puis il rassurait les Malais par de beaux discours ; deux procédés de gouvernement qui apportaient à l'àme asiatique, essentiellement esclave et amoureuse de la rhétorique, une satisfaction double et complète. Le récit de tous ces exploits, auxquels prit part l'amiral anglais sir Edward Belcher, se trouve consigné dans plusieurs volumes, et mêlé à des détails intéressants sur la vie, les mœurs et les idiomes de ces. régions presque inconnues.
Une dernière consécration manquait à la création et à la conquête de Brookes. Ses sujets souhaitaient obtenir la protection politique de l'Angleterre. Le rajah en écrivit au parlement, sollicita les ministres, et es-
saya d'établir entre les indigènes et la Grande-Bretagne des rapports qui devaient profiter à la fois à luimême et à la métropole. Ici Brookes rencontra des obstacles insurmontables; soit que les ministres redoutassent la jalousie de la Hollande, qui pouvait voir avec déplaisir une pareille annexion, soit que l'envie personnelle s'en mêlât, il fut impossible au rajah de placer le pays sous la protection anglaise. Les Chinois s'armèrent alors. Pendant une belle nuit d'automne, ils vinrent incendier la ville ; désastre dont il lira vengeance, sans recevoir aucun secours de la métropole. 11 fallait bien que cette brillante carrière eût ses revers et ses mécomptes ; en vain le rajah vint-il solliciter à Londres les puissants et les chefs des divers partis. L'envie sociale ne lui permit pas d'aller plus loin. 11 délégua ses pouvoirs et son autorité à un lieutenant, qui s(! trouve encore aujourd'hui vice-rajah de Bornéo, et vint mourir paisible et assez ignoré sous les ombrages de son pays natal.
On ne pense plus guère ni à Brookes niàBrougham. Toutes les préoccupations actuelles se portent sur le nouveau cabinet Gladstone et sur le triomphe éclatant de la majorité libérale, qui, au moment où j'écris, est de cent voix, et qui, en admettant les nuances mobiles, peut aller jusqu'à cent cinquante.
Vers la fin de décembre, toutes les formalités remplies, les débats commenceront; les tories reprendront, après un long exercice du pouvoir, leur poste
d'oppusilioii, liriglit, Gladstone, Lowe, dirigeront les affaires. Pour la première fois, le radicalisme pur se trouvera, sinon maître, du moins Tun des grands moteurs.
Voilà de graves changements sans doute. Mais le principe vital n'est point attaqué; tout au contraire.
La minorité s'est déplacée; on la respectera comme toujours. Un peuple hostile aux minorités se déshonore et se suicide. Méconnaissant la variété et la liberté, il rentre dans la brutalité sauvage. Il se plonge et s'anéantit dans l'unité opaque et dans le repos atone qui caractérisent les choses mortes. Renonçant aux diversités et aux nuances, il renonce à la vie. Malheur donc au"x races chez lesquelles tout prêtre est inquisiteur, tout soldat bourreau, tout ouvrier démagogue, toute femme esclave, et où chacune de ces conditions, soumises à un même niveau d'opinion et de coutumes, s'identifie pour ne former qu'une seule masse compacte et inerte! Le doigt du pouvoir pousse cette masse, et elle reçoit l'impulsion comme un boulet. Ainsi on (( minéralisé » l'humanité, on la réduit à l'état brute, on la dégrade au nom de la mécanique.
Elle se venge ensuite; — l'humanité se venge toujours. Gela est arrivé en Asie, où la destruction de la puissance vitale a suivi la centralisation excessive. Il faut qu'une variété libre s'établisse et règne. Il faut que parmi les artisans il y ait des conservateurs ; parmi les théologiens des philosophes; parmi les hommes
de race noble des réformaleurs ; parmi les législateurs des poètes; parmi les industriels des philanthropes. Il faut que tous les moules subsistent, et que tous les types s'améliorent dans leur originalité propre, en conservant leur essence et en individualisant le caractère de leurs mérites.
La Révolution française s'est trompée de route ; quand elle a voulu tout égaliser, tout niveler et remplacer la diversité par l'uniforme.
Elle a pris le niveau pour emblème; et ce iitveauesi devenu l'acier de la guillotine.
Il n'y a de niveau que dans Vabsolu; les lignes droites du triangle géométrique, contraires aux souples phénomènes de la création, à la libre vertu de fécondité et au développement ondoyant de la vie, ne peuvent conduire, par la route de Vabstrait, qu'à la servitude et à la mort.
L'Aiiglctenv en 18G9. — Les évêques «(l'ornement.)) — Les évèques (( d'utilité. )) — La contre-police de Londres. — LTn Renan britannique. — Un Michelet britannique. — Le catéchisme et l'éducation.— Le radical devenu ministre. — Ses embarras. — Autre ministre. — Paysans et fenians. — Opinion et réforme. — Cours général des choses en Angleterre.
Décidément le vent pousse l'Angleterre aux réformes; Point de brise folle ni de gros orages avec tonnerres d'éloquence ou grêle d'émeute. Non, c'est plus courant et moins effrayant pour le spectateur. Mais la nef s'en va sur la pente, du côté populaire, trouvant sur sa route des embarras, des obstacles et des rochers, tournant ici un promontoire, s'afTalant sur une côte, les agrès criant, les cordages grinçant, quelques hommeâ politiques à vau-l'eau. Mais c'est leur affaire, c'est leur métier, on les paye pour cela; et quand mal leur arrive, tant pis pour eux. Ils sont condamnés au succès.
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Bright et Gladstone sont à l'œuvre. Un les contemple avec beaucoup d'intérêt et de curiosité. Lord Glarendon au gouvernail, à côté d'eux, met souvent à l'épreuve la patience de ses collègues libéraux, jamais, s'écrie-t-il, le gouvernement n'adoptera dételles mesures; elles sont subversives, elles sont insensées. Or il s'agit de la mesure même que son co-ministre Bright a jadis élaborée; mesure d'après laquelle l'Etat donnerait aux pauvres d'Irlande, — cultivant la terre des autres, mourant de faim, — catholiques sur un sol protestant, chassés de leurs fermes après l'expiration du bail qui a enrichi le ipropriétaire d'une plus-value, — de quoi acheter ces mêmes fermes, se les approprier et vivre largement. C'est le land-tenure act. On se réunit et l'on crie très-haut. En faveur de ce tenantright, les meetings sont fréquents. Le clergé catholique, pour diminuer le nombre des propriétaires anglicans et étendre son pouvoir, encourage les rebelles irlandais; leur réclamation d'ailleurs est juste. Nature, équité, charité, plaident la cause des pauvres cotters. Mais quoi! voici cinq ou six siècles d'imprévoyance, de misère, de paresse, qui pèsent sur cette race ; et les curés qui entretiennent l'agitation, et les évêques qui soufflent d'en haut, et les fénians qui attisent le feu aggravent encore le mal. La cruauté du vieil esprit anglo-saxon résiste. Il ne cède pas aisément à la charité, encore moins à l'aventure et au socialisme, il garde ses propriétés, appuyé sur la
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libcrlc qui lui est plus chère que tout. Dans le caractère irlandais, au contraire, rincffaçable étourderie, l'ardeur sauvage, l'animosité incurable, se laissent emporter aisément au communisme, à régalité absolue, au partage des terres. — Les deux génies, — que rien n'a ébranlés ou altérés, — restent debout en face l'un de l'autre.
Eh bien ! ces tenanciers irlandais réussiront. Ils reprendront leurs droits en dépit de tout; ils sont destinés à l'emporter, non complètement, ni d'un seul bond et tout de suite, mais par le naturel développement des choses. Et cela sera, parce que cela doit être.
Comment certains abus tombent-ils tout à coup? Pourquoi disparaissent-ils? On n'en sait rien .
On y était habitué, on les avait tolérés; de temps en temps on s'en était moqué, ou môme on les avait signalés, en les regardant comme assez nécessaires, comme naturels et incurables ; on les respectait même à cause de leur vétusté. Voici 'qu'un beau jour, par accident ou caprice, quelque coutume surannée s'évanouit d'elle-même ; le vieux lichen se détache de l'arbre, on ne sait pourquoi. Le vicaire de Redbourne, dans le comté de Lincoln, vient à mourir. Le duc de Saint-Alban auquel appartient le droit de nommer le successeur, s'avise de se rappeler que les premiers chrétiens élisaient eux-mêmes leurs pasteurs ; il écrit à ses tenanciers qu'il renonce à son privilège, qu'il les
prie de lui recommander un bon ecclésiastique, et qu'il veut se conformer à leurs désirs. Voilà un excellent exemple. Sera-t-il suivi? Quant à la réforme des évêques invalides, elle est accomplie dans l'anglicanisme au moyen d'un singulier bill, qui vient de prendre force de loi, et dont l'utilité pratique est aussi évidente que la rédaction en est comique. Toutes les fois qu'un évèque, tombé dans la décrépitude, frappé d'aliénation mentale, ou trop paresseux, ne pourra ou ne voudra pas remplir ses devoirs pastoraux, il gardera son titre, jouira des honneurs de sa charge, des deux tiers de ses revenus officiels, continuera de siéger parmi les lords et prendra sa retraite. On lui donnera un coadjuteur d'office qui touchera le tiers des appointements, satisfera obscurément aux besoins du diocèse, et ne recevra pas d'autre compensation honorifique. Il y aura donc des évêques utiles et mal payés ; et des évêques d'ornement [ornemental) magnifiquement rétribués et vivant dans des palais. C'est la chose du monde la plus drôle pour nos intelligences logiques. Un évèque d'ornement peut être aliéné; cela ne l'empêche ni d'être évêque, ni d'être lord. Un évèque utile reste dans les ténèbres et touche le tiers de la solde.
Moins on est évêque, plus on est lord; moins on est valide, plus on est évèque.
Ces conséquences ne font pas même sourire des gens qui ne s'inquiètent pas du tout de la logique et
110 songent qu'à la pratique, ù la manœuvre, à ce qui sauve, à l'expédient et à la commodité. Ainsi Gladjtlone qui a passé sa vie à prêcher l'insurrection aux Italiens, la condamne chez les Irlandais. Il foudroie leurs insurgés fénians, refuse de relâcher leurs camarades prisonniers, et soutient aujourd'hui que l'insurrection est le crime le plus odieux. La fermeté de ce ministre libéral et anglican, est remarquable. D'une main il détruit [en Irlande l'omnipotence territoriale de l'anglicanisme, d'une autre il se montre inexorable . pour les fénians; enfin il mécontente les orthodoxes en nommant celui que l'on appelle le Michelet de l'Angleterre, M. Seeley , auteur de ïFccehomo, comme titulaire à la chaire d'histoire moderne de Cambridge ; et M. Temple, le Renan britannique (à ce que l'on prétend) à l'évêché d'Exeter. Ce sont des promotions hardies, inouies, téméraires, que l'on critique avec violence, mais qui attestent le progrès de la liberté de la pensée. Lord Shaftersbury nous répète que YEcce homo, — livre doux, peinture idyllique et morale de la perfection dans le Christ, — « est le plus affreux livre que l'enfer ait vomi » ; un autre orthodoxe accuse M. Michelet d'empoisonner l'Europe d'obscénités et M. Temple d'imiter les tableaux vivants que M. Michelet exhibe. Tout cela est d'une exagération incroyable ; et le talent de ces deux écrivains Seeley et Temple, d'ailleurs érudits et remarquables, nous semblerait, — à nous Français, que des
saveurs bien autremenl faisandées ont depuis longtemps aguerris, — d'une innocence presque enfantine.
Le crime de M. Temple est d'avoir écrit dans les Essais and revi'ews , organe des réformateurs d'Oxford, un article de bon goût, et de s'être isolé jusqu'à certain point dans l'anglicanisme central et orthodoxe, de Y établissement de 1688, vieille citadelle élevée contre Louis XIV, à l'époque où les protestants craignaient Louis XIV. Maintenant ces fortifications morales ne servent pas plus aux anglicans que celles que M. Thiers nous a bâties ne nous servent. La rigueur orthodoxe d'une petite Rome protestante ne fait plus retentir la nécessité; les piisch/tes font bande à part; les ritualistes, partisans d'une église moins dénuée d'ornements, ont des prosélytes ; le confessionnal catholique, par une réaction qui tient à la nature humaine, reprend quelque faveur; Gladstone achève de rendre aux Irlandais papistes les revenus papistes de l'Irlande. Enfin un membre du cabinet actuel a eu raison de demander, il y a huit jours, si dans dix années Yédifice épiscopal et anglican existerait
encore.
Telle est la pente.
A travers l'Europe et même l'Amérique si vous observez bien Tétat des âmes, des communions et des Églises, vous verrez qu'elles se confondent; que la même décentralisation s'opère ; que les vieilles habi-
tildes s'aflaiblissent et s'écroulent; que les vieux dogmes s'enVitent; que tel prédicateur protestant incline vers l'unité extrême, même vers la suprématie et l'infaillibilité du pape; — et que tel catholique ouvre la porte très-grande au protestantisme, à l'examen et à l'enquête.
Je ne regarde point ce mouvement de fusion générale comme un mal, tant s'en faut. La tolérance y gagne ; la liberté aussi ; la charité aussi.
Au surplus, qu'empêcherez-vous? C'est la nécessité qui le veut. Le Morninçj advertiser (conseiller du matin), organe officiel de la bourgeoisie dévote, a beau pousser les hauts cris. Quand même le terrible No popery ! du dix-septième siècle retentirait encore dans les rues de Londres, le cours des choses irait son train. De même que les citoyens de la capitale viennent d'organiser une contre-police destinée à surveiller les surveillants légaux qui abusaient de leur autorité; — même les tolérants et les pacifiques arrêteront dans leurs excès les intolérants des deux partis, les fanatiques de la réforme, et les exclusifs de la papauté.
Ce n'est pas chose très-facile. Par exemple, la nouvelle ligue des réformateurs de l'éducation a quelque peine à réaliser son honnête dessein. Ils se heurtent contre les difficultés de conscience, les scrupules religieux, les préjugés de secte et de caste, l'intolérance enfin, — tache originelle du genre humain, —
le besoin de dominer autrui et de rendre sa propre opinion victorieuse. Dissidents, catholiques, non-conformistes, quakers, presbytériens, chacun tire de son côté ; chacun veut absorber et monopoliser l'éducation. Il faudrait plusieurs Rouher pour contenter tout ce monde. Le plan des réformateurs (modelé d'ailleurs, comme presque toutes les nouveautés, sur le patron des États-Unis américains) consiste dans une subvention de l'Etat, qui ferait les frais d'une grande école pour chaque localité. Les autorités des petits centres surveilleraient et dirigeraient l'école. Sept cent mille enfants pourraient ainsi acquérir l'instruction nécessaire. La Chambre des communes est toute prête à voter les fonds. Mais quelle sera l'instruction religieuse? C'est la pierre d'achoppement. — « Nous n'imposerons aucun catéchisme, répondent les membres de la ligue. Tous les enfants seront libres de choisir leur communion et leur dogme. » — « C'est bien pis, répliquent les dévots, vous en faites des athées. » Comment agir? Le catéchisme anglican effraye les dissidents. L'absence de catéchisme éloigne les anglicans. Les catholiques n'admettent pas qu'un laïque puisse élever leurs enfants. Etla chose en est là. On demande une nouvelle enquête relative aux associations, sociétés d'assurance, etc. On réclame la diminution de quelques gros traitements, spécialement de ceux qui sont affectés au Corps diplomatique. Quelques personnes vont beaucoup plus loin dans la
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voie (les réformes populaires ; elles attaquent la Chambre haute, les lords qui se mettent en travers (lu peuple et gênent le progrès.
Les lords sont l'objet de satires acharnées dont il est facile d'apercevoir le but.
f On fait ressortir et l'on rend odieux le taux énorme de leur fortune collective, leur hostilité déclarée contre les mesures populaires, leur influence excessive. M. Douglas Kinnerd, dans la Revue de quinzaine [Form'ghtly revieic), demande implicitement leur suppression, en indique l'opportunité et les avantages. Ecoutera-t-on M. Douglas Kinnerd? Suivra- t-on ses avis? Ce serait facile, et les Communes, au moyen de deux ou trois bills successifs, que la presse radicale appuierait et expliquerait, aurait, en quelques coups de bélier, démantelé la vieille forteresse, ruiné la pairie et balayé la Chambre des lords, avec leurs masses, leurs sceaux et le fameux sac de laine! La belle œuvre que l'on aurait faite là! A moins de les noyer dans leur sang, ce qui révolterait la nation, l'Europe et l'humanité, à moins d'égorger leurs familles et de confisquer tous leurs biens, c'est-à-dire de se replonger dans la barbarie; on rendrait les nobles plus puissants que jamais. Tout le gouvernement de l'Etat tomberait dans leurs mains. Depuis plus d'un siècle ce sont des fils de roturiers, de précepteurs, d'agriculteurs et de fabricants, les Pitt, les Gladstone, lesBurke, les Canning qui mènent les affaires; les
lords ne servent que de contrepoids et donnent l'équilibre à la vieille machine. Privez-les de leurs privilèges traditionnels ; si vous ne les privez en même temps de leurs sièges et de leurs revenus, ils rentreront dans le pouvoir par une porte bien plus dangereuse; ils useront de leurs avantages, fortifieront leur clientèle; envahiront les Communes; seront tous députés, écraseront les autres' candidats, étoufîeront les libertés publiques; et feront ce qu'ils voudront.
On sentcela, même dansle peuple. Il a l'expérience de la politique; il connaît le parcours, les dangers, la manœuvre ; il y est accoutumé; il ressemble à un homme qui a longtemps géré ses propres affaires, qui sait le cours de la rente, le taux des actions, la valeur des obligations, les chances diverses de la Bourse. Celui-là ne se laisse pas décevoir aisément par des espérances de lucre et des spéculations vaines dont la séduction le ruinerait. Il voit le fond des choses; il retourne les questions dans tous les sens; il soulève, examine et pénètre une affaire dans le détail et sous tous les aspects : il y fait entrer l'air; il y amène la lumière. Ce n'est pas lui qu'on prendra pour dupe.
J'ai fait voir combien de problèmes s'agitent dans la vie anglaise d'aujourd'hui.
Incessamment controversés, remués, élucidés, secoués, attaqués dans leurs racines, percés à jour, <( aérés », pour ainsi dire, débattus sans miséricorde, fatigués d'arguments contraires, et (comme disent les
Anglais avec leur incisive audace) vcntilated — « ventilés », CCS problèmes sont soumis à l'épuration de Tair ambiant et du vent populaire.
J'ai montré la critique universelle s'exerçant sur l'éducation, — sur l'état de l'Eglise, — sur ses revenus, ses devoirs et ses immunités, — sur l'action de la police, — ■ sur la réaction des bourgeois, — sur les femmes et les enfants, — sur les lords, sur toutes choses. Cette controverse sans relâche fait grand tapage; pour la moindre affaire, vingt avis sont ouverts dans les journaux. Gestprécisément ce souffle populaire, violent, éternel, cette ventilation perpétuelle, qui active la vie publique, dégage les bons germes, amortit les mauvais, dissipe les miasmes, développe la tolérance, empêche la misère et les grèves de dévorer l'Angleterre, protège toutes les opinions, toutes les sectes, même le papisme détesté, et prévient la décadence. Si vous fermez les issues et bouchez les jours, si vous vous placez sous la coupole et le couvercle de Justinien et du Vatican, vous étouffez.
Les modernes n'en veulent plus ; la ventilation leur est indispensable.
Il leur faut la discussion libre et aérée, non pas pour égorger le semblable ou le brûler; mais pour respirer et vivre.
Un homme qui ne pense pas comme nous nous est utile, puisqu'il contribue à l'enquête universelle.
Donnez donc de l'air et secouez bien les questions,
comme font les ménagères de leurs étoffes. Pour réaliser cette expérience, il faut aimer les hommes, non la domination ; — l'enquête, non la crédulité; — l'indépendance, non le renfermé; — la comparaison, non l'imitation; — ne pas choisir, ne pas aimer seulement les grands centres, les villes^ leurs commérages et leurs servilités; mais surtout l'énergie, l'activité, les forces bien employées; les voyages profitables, l'horizon vaste, la brise du matin et du soir; — la nature, la liberté et la vie.