LIVRE iri
L'évolution de TAngleterre moderne a pris, depuis une trentaine d'annéeè, un caractère nouveau. Après la rupture de l'équilibre provisoire où elle s'était un moment fixée, elle'^se poursuit plus rapide et plus large ; et au lieu qu'elle avait obéi jusqu'alors à des nécessités purement intérieures, elle est déterminée aujourd'hui surtout par la pression d'influences étrangères. Ce n'est plus seulement à . elle-même, c'est encore au monde, que l'Angleterre cherche maintenant à se réadapter.
Et cette origine extérieure de l'adaptation est jui^ tement ce qui en rend la marche plus prompte et la portée plus vaste. Tant que la nation anglaise, en effet, trouvait en elle-même les raisons décisives de changement qui ont soulevé, entre 1832 et 1880, deux mouvements complémentaires et parallèles de réforme politique et sociale, elle était maîtresse de choisir non seulement \e^ voies, mais l'allure de ses
démarches et de son progrès ; et. les réclamations qui Vy poussaient n'étant presque jamais celles de l'ensemble, mais d'ordinaire celles d'une classe de citoyens, l'hostilité ou l'indifférence des autres classes constituait pour cette impulsion novatrice un frein puissant. Aussi l'adaptation réfléchie non moins que l'adaptation instinctive ont-elles été l'une et l'autre, pendant cette longue période, dominées, contenues et ralenties par le sens supérieur et invincible de la prudence traditionnelle, qui inscrit jusqu'au cœur même des réformes anglaises un besoin immanent de modération conservatrice.
M^.i8 du jour où le pays tout entier se sentit menacé dans sa vitalité par la concurrence étrangère, où même les rivalités sociales se fondirent dans l'inquiétude générale qui avait saisi toutes les classes, et où la paix intérieure devint un élément de succès dans la lutte internationale, l'unité des intérêts produisit plus largement celle des sentiments et des idées ; et d'une volonté plus homogène et plus nette, sur un rythme accéléré par la menace d'un péril commun, l'Angleterre chercha les moyens de réagir contre les faiblesses de toutes sortes — vices d'organisation, insuffisances de science et de méthode, — qu'elle sentait en elle. Ainsi s'est ouverte cette transition active dans laquelle elle est engagée, et qui la conduit à des destinées imprévisibles; au cours de laquelle les grands partis historiques, modifiés et renouvelés, ont adopté l'un comme l'autre des programmes d'action positive; où le
libéralisme s'est imprégné de radicalisme, et où la prudence conservatrice, comme entraînée par l'esprit du temps, a pris à la hardiesse radicale quelque chose de sa méthode. Depuis dix ans, il n'y a plus, en Angleterre, un parti du progrès et un parti de la stagnation ; il n'y a que des forces de mouvement en présence, diverses et de sens opposés; et la nation presque entière, plus ou moins clairement, plus ou moins franchement, accepte une transformation inévitable.
Conséquences immédiates ou indirectes de la résistance que rencontrait au dehors la prospérité anglaise, une série de problèmes se sont posés, auxquels il a fallu chercher des réponses. A cette recherche unanime, les uns ont apporté le goût et l'habitude de l'adaptation instinctive ; les autres, une préférence pour Tàdaptation réfléchie. Les deux grandes vagues qu'on a vues depuis 1832 se soulever et se poursuivre n'ont donc point disparu, mais leurs eaux se sont rejointes et mêlées, sinon confondues; et dans l'agitation d'une époque plus complexe que toutes celles qui l'ont précédée, les hommes etles esprits se sont groupés de leur mieux, selon leur nature propre. On peut dire pourtant que d'une façon générale l'antithèse psychologique et sociale posée par le premier âge de la démocratie anglaise se trouve conservée en ses deux termes ; à chacun des problèmes nouveaux que rencontrait l'Apgleterre, une solution plutôt rationnelle et une solution plutôt empirique ont été proposées; et la
première répond à la ligne de pensée et T influence que trace encore, vers une organisation plus logique et meilleure, le libéralisme éclairé de science et de réflexion; l'autre continue, vers un rétablissement organique de Téquilibre et de la santé menacés, les gestes de défense esquissés par la revanche des instincts.
Dans l'ensemble donc, les deux attitudes n'ont pas changé. Mais à les regarder plus attentivement, il est impossible de ne pas conclure que l'écart entre • elles a diminué. Les réactions conservatrices et empiriques ne sont pas seulement, devenues plus hardies; elles sont devenues plus conscientes. C'est comme si la pression du réel, et l'effort des tendances rivales, avaient réussi à imprégner de l'esprit opposé les démarches jusque-là soumises à la préférence obstinée de l'Angleterre traditionnelle pour les solutions instinctives. Le désir de l'intelligence; le soupçon d'une faiblesse attachée au superbe mépris de la pensée lucide qui avait toujours caractérisé l'action anglaise ; l'inquiétude d'une supériorité étrangère liée à des méthodes plus sûres, à une organisation plus moderne, ont pénétré aujourd'hui la forteresse même de l'orgueil britannique, l'assurance d'un accord providentiel entre des habitudes mentales avant tout respectueuses des faits, et une prospérité que les faits semblaient avoir pour jamais établie.
Ainsi le besoin d'intelligence tend à prévaloir dans l'Angleterre contemporaine ; et il semble que
le rythme psychologique et social y fasse se lever et se gonfler, toute-puissante, une onde nouvelle de rationalisme et d'adaptation réfléchie. Mais ici encore, l'adhésion secrète des âmes moyennes à des nécessités extérieures n'est point spontanée ni gratuite; c'est encore aux faits qu'elles obéissent en apprenant à regarder en dehors et au-dessus d'eux. La limite de l'évolution intellectuelle qui accompagne les transformations récentes de l'Angleterre, est celle que trace un utilitarisme simplement élargi; elle est à la merci de conditions sans cesse variables. Ce degré plus grand de conscience ne naît point de lui-même ; c'est le changement qui le produit; comme à son tour il produit des changements nouveaux; les réformes, et les dispositions morales qui leur répondent, sont efl'ets et causes les unes des autres. £t à la source première, on trouve les influences venues du dehors : la volonté de garder sa place et sa force, la crainte de la décadence, facteurs principaux de cet équilibre toujours instable.
I. Le fléchissement de la prospérité anglaise; la concurrence étrangère; le malaise ds l'opinion. — IL Les remèdes; la solution libre-échangiste et radicale ; la solution protectionniste.
Le dernier quart du xix" siècle a vu graduellement disparaître les conditions accidentelles qui avaient longtemps favorisé TAngleterre dans la lutte économique internationale. La décadence de son agriculture s'est accélérée ; le progrès de son industrie et de son commerce a été ralenti ; pour la première fois depuis plusieurs générations, sa supériorité dans ce domaine a pu sembler en péril. Réveillée de son orgueilleux optimisme, elle a cherché les causes du danger avec inquiétude ; et elle a pris conscience des faiblesses de son organisation matérielle, des vices de sa technique. La question de la concurrence étrangère, les remèdes exigés pour la vaincre, ont de toutes parts préoccupé l'opinion ; et des solutions diverses ont été proposées. Les uns ont voulu stimuler
la production anglaise, la mieux armer de science et de méthode, Tassouplir en ses procédés ; modifier, au besoin, la structure sociale elle-même, et l'adapter aux exigences nouvelles d'un marché où triomphent les formes les plus modernes de la rivalité commerciale. Les autres, entraînés par la perception concrète des faits, et suivant plus directement les suggestions de Finstinct, ont désiré supprimer les chances de défaite en supprimant la lutte, et dresser autour du sol anglais, autour de TEmpirè unifié, une barrière de tarifs protecteurs. La crise économique est le centre d'où rayonnent, en des plans divers, tous les problèmes nouveaux que l'Angleterre doit résoudre; et la querelle protectionniste est seulement la plus immédiate de ces conséquences.
On a vu que l'agriculture anglaise avait depuis longtemps cessé d'être prospère ; au cours de la révolution industrielle, la vie s'était retirée des campagnes. Les droits sur les blés étrangers avaient d'abord assuré aux grands propriétaires des bénéfices artificiels ; le triomphe du libre-échange en 1846 les leur avait fait perdre. Jusque vers 1875, les effets de cette défaite ne furent point trop cruellement sensibles aux fermiers anglais ; ils restaient encore à peu près maîtres du marché national. Mais à mesure qu'avançait le siècle, les progrès des transports sur terre et sur mer réduisirent de plus en plus le coefficient de la distance dans la fixation des prix. Bientôt les blés d'Amérique luttèrent avec avantage, en Angleterre même, contre les céréales indigènes. L'application
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intensive du capital et du machinisme à la production, un esprit d'entreprise plus jeune et plus hardi, les ressources infinies d'une. terre vierge, donnaient à la culture américaine une supériorité croissante sur celle de la vieille Europe. Mais en Europe même, le paysan anglais trouvait chez ses voisins, plus industrieux ou plus favorisés des circonstances, des rivaux heureux. Les produits agricoles de la Normandie, de la Hollande, du Danemark; les fruits, les légumes, les œufs, le beurre, le lait du continent, entraient pour une part de plus en plus large dans Talimenlation anglaise. De 1875 à 1885, plusieurs mauvaises récoltes donnèrent à la crise une acuité soudaine; le problème agraire s'imposa brusquement à l'attention de tous. Le cycle économique de la Rome ancienne semblait avoir été parcouru par l'Angleterre moderne ; sur ses vastes domaines, où s'étendait l'autorité oisive des grandes familles, rhomme ne savait plus tirer du sol la subsistance de la patrie; et déjà le moraliste et le sociologue inquiets croyaient voir dans les centres grouillants de l'activité industrielle se multiplier une plèbe parasite, nourrie par le blé de l'étranger.
Mais la dépression de l'agriculture était chose connue déjà, prévue par beaucoup, acceptée par certains d'un cœur léger. L'arrêt du développement prodigieux de l'industrie et du commerce où l'Angleterre avait puisé, un siècle durant, sa force, sa richesse et son orgueil, porta à la nation tout entière un coup plus sensible; les effets de cette surprise se
déroulent sous nos yeux. Ici encore, rAmérique fut la première rivale dangereuse. Elle possédait d'incomparables avantages naturels — minerais en abondance, gisements houillers, voies navigables; Tavanco qu'assuraient à Tindustrie anglaise sa priorité dans Tapplication du machinisme, son expérience acquise, son génie pratique, sa mainmise sur les marchés du monde, les États-Unis la compensaient par leurs qualités assimilatrices, la nouveauté même de leurs entreprises, une énergie au moins égale dans la conquête de la matière, un empirisme plus méthodique, un sens des affaires plus souple et plus actif. Délivrés par la guerre civile du problème douloureux qui les paralysait, ils entraient vers 1870 dans cette phase d'expansion économique intense, continue, qui n'a cessé de les caractériser depuis. Leurs produits fermèrent bientôt au commerce anglais les débouchés du Nouveau Monde, puis le menacèrent dans les colonies britanniques, vinrent l'attaquer en, Europe, et jusque sur son sol d'origine. Mais avant que ne se fût dessinée cette attaque, une autre rivale plus dangereuse avait paru. L'Empire allemand sorti de la guerre apportait aux combats industriels sa volonté disciplinée, son intelligence scientifique, des ressources encore inexploitées. A partir de 1880, ses industries soutiennent contre celles de l'Angleterre une lutte inégale; à partir de 1890, elles remportent des victoires successives. La métallurgie était l'un des domaines principaux de la supériorité britannique : l'Aile-
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magne y rejoint. son aînée, et déjà triomphe d'elle. Ses produits chimiques ne craignent pqint la con* currence anglaise; ses tissus commencent à remplacer, sur les marchés lointains, les laines et les cotons du Yorkshire et du Lancashire. Les charbonnages allemands fournissent de combustible Une partie de TEurope- En même temps se développe, d'un élan systématique et réfléchi, l'ambition colonisatrice de l'Empire germanique; et sa flotte commerciale, à l'abri d'imposantes escadres, envahit les mers où le pavillon anglais ne promène plus son prestige incontesté. L'outillage plus moderne, les procédés plus scientifiques, l'ingéniosité plus patiente de la production allemande, ses habitudes d'économie et de bon marché, la qualité démocratique de ses marchandises, les méthodes avisées, l'énergie tenace et adroite de ses représentants à l'étranger, lui assurent des avantages dont le commerce anglais, depuis vingt ans, mesure amèrement l'importance. La littérature politique contemporaine témoigne abondamment de cette préoccupation obsédante.
De toutes ces causes est faite la crise économique dont les premiers symptômes apparaissent dès 1875, et qui domine l'évolution actuelle de l'Angleterre. Vers cette date, le régime de prospérité à peu près constante où avait si longtemps vécu l'industrie anglaise est brusquement interrompu; des crises atteignent telle de ses parties, et puis telle autre ; une série de chômages douloureux, de grèves ruineuses, réveillent les patrons de leur optimisme ^t
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les ouvriers de rapaîsement social où les maintenait le trade-unionisme assagi. Depuis, malgré de belles éclaircies, le même soleil n'a plus lui sur l'Angleterre. Des fluctuations fréquentes, des reprises brillantes, des moments d'activité fiévreuse, de longues dépressions, un progrès général, mais plus lent, du chifîre des affaires, tel est en résumé, pendant les années qui suivent, l'état de la production anglaise; il jus* tifie, sinon le pessimisme, du moins la réflexion et la vigilance inquiète. Un fait surtout frappe aujourd'hui les esprits : le chiffre des importations, dans le commerce de l'Angleterre, dépasse de plus en plus celui des exportations. Elle vend moins qu'elle n'achète. Pays de richesse accumulée et ancienne, d'industrie prospère mais menacée, d'agriculture en léthargie, elle paraît s'orienter vers la destinée dangereuse d'un peuple aristocratique et vieilli, nourri par le monde, fort encore de ses trésors et du rempart de nations jeunes qu'il a élevé autour de lui, mais n'arrachant plus aux victoires écojiomiques l'aliment d'une puissance matérielle et morale toujours renouvelée. Dans le jardin de ses vertes campagnes, où les usines éteintes ne mettront plus de flamme et de fumée, des prophètes résignés ou anxieux imaginent déjà la paix recueillie et' douce de sa prochaine décadence.
Cependant, l'opinion interroge le secret de cette crise, cherche les causes du péril pour en découvrir les remèdes. Nulle influence n'a autant favorisé, depuis un quart de siècle, l'évolution psychologique
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de TAngleterre vers plus de réflexion et de conscience, que celle de ses inquiétudes économiques. Naturellement portée aux exagérations en pareille matière, toujours prête aux paniques, dont sa destinée politique et son tempérament expliquent chez elle la fréquence, elle dépasse même les données précises des faits, grossit les avantages obtenus par ses adversaires, accepte trop aisément et trop vite ridée de sa défaite. C'e^t un des thèmes les plus souvent exploités par la littérature récente, que celui de l'invasion étrangère sur le marché anglais. Depuis que les produits à bas prix de Tinduslrie allemande y ont pénétré, des imaginations effrayées les ont dénoncés partout où ils se trouvent, et même ailleurs. Et de toutes parts, les récriminations, les critiques, ou les explications désolantes, se sont fait entendre. • C'est ainsi que s'est inscrite dans le sentiment public la notion d'une infériorité naturelle dans les habitudes industrielles ou commerciales du producteur ou du marchand anglais. Les rapports des consuls britanniques ont fourni à cet état d'esprit des éléments particulièrement substantiels.
A la lumière de cette enquête anxieuse, l'empirisme par lequel avait si longtemps triomphé l'Angleterre est apparu comme singulièrement déprécié dans son pays d'origine, alors que d'autres nations subissaient plus que jamais, de loin, le rayonnement de son prestige séculaire. On a mis à son compte les infériorités techniques, les insuffisances de méthode qui s'accusaient au contact de la rivalité allemande. Si
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la suprématie anglaise est menacée, a-t-on dit, c'est qu'elle ne satisfait plus aux exigences nouvelles de la production et de l'échange. Le manufacturier se contente d'un outillage vieilli, il ne s'adapte point assez vite aux goûts changeants de sa clientèle; il n'applique point assez tôt aux processus industriels les dernières découvertes de la physique ou de la chimie. Le marchand, de son côté, se repose encore sur la situation acquise du commerce anglais; son initiative n'est plus assez vivace, assez souple; il ne lutte plus pour conquérir les débouchés nouveaux, ou pour se conserver les anciens marchés par un incessant effort. Au contraire, l'Amérique, l'Allemagne, mettent chaque jour dans l'industrie plus de science et d'intelligence, dans le commerce plus de méthode et d'énergie. En face du commis allemand, insinuant et tenace, observateur infatigable des besoins et des préférences, adaptant sans cesse l'offre à la demande, le commerçant anglais est désavantagé par sa lenteur, par sa conception traditionnelle et aristocratique des affairés, sa tendance à exiger que la demande s'accommode à l'offre. En face du technicien allemand, formé par une pédagogie moderne et réaliste, capable d'éclairer la pratique de théorie, l'industriel anglais, nourri de culture générale ou muni seulement d'une instruction utilitaire, est trop souvent réduit à suivre la routine de l'usine paternelle sans pouvoir la comprendre ou la modifier.
De cette épreuve, en un mot, ce qui semblait
résulter, c'était l'arrêt de croissance, peut-être la fatigue et le déclin de la vitalité anglaise; c'était aussi la faillite des principes ou de Tabsence de principes qui lui avaient assuré longtemps la victoire. Capable d'une passive et féconde soumission au réel, capable aussi d'intuitions créatrices dans le domaine da l'expérience que la perception concrète enrichit sans cesse, le génie anglais se montrait incapable d'opérations systématiques et concertées, d'organisation synthétique, d'activités novatrices. II n'arrachait plus aux choses de secrets et ne savait plus dompter la nature, depuis que les secrets mieux cachés et les forces naturelles moins dociles exigeaient d'autres vertus que la patience et le sens commun. Des savants, dans les laboratoires d'Angleterre, entretenaient toujours le feu de la découverte ; mais leur originalité individuelle ne faisait pas équilibre,x dans la lutte internationale, aux armées de professeurs, d'ingénieurs et de chefs d'atelier qui mettaient dans la vie économique allemande du américaine un esprit diffus de discipline scientifique.
Sous l'action de cette inquiétude nationale, deux groupes de forces défensives se sont constitués spontanément. Ils répondent aux deux directions générales entre lesquelles hésite, à l'heure actuelle^ l'évolution SQciale et politique de l'Angleterre*
Dans le plan proprement économique, le conflit s'est engagé autour de la liberté des échanges. Mais le contre-coup de la crise industrielle et commerciale dépasse infiniment la question des tarifs; on le retrouve dans tous les problèmes du présent ; et la solution libre-échangiste, comme la solution protectionniste, appartiennent à des systèmes plus larges d'intérêts et de doctrines, dans lesquels il faut les replacer pour les bien comprendre. L'ordre suivi par cette étude essaiera de satisfaire, dans la mesure du possible, à cette exigence des faits.
Exigence qui s'impose surtout, à vrai dire, pour l'intelligence de la solution libre-échangiste. Car celleci n'est point en elle-même un remède positif ; elle implique ici moins que jamais une intervention active de la volonté politique; elle n'est que la persistance dans un état de choses réalisé déjà, et le maintien de dogmes précédemment établis. Après avoir représenté jadis une manifestation hardie de l'adaptation réfléchie et logique, elle ne répond aujourd'hui chez la plupart qu'à une routine intellectuelle; ses partisans ne sauraient être légitimement choisis pour illustrer l'esprit de réforme systématique qui s'oppose en ce moment, sous le nom de radicalisme, à l'esprit d'adaptation empirique et conservatrice. Pour mesurer la répercussion réelle du problème économique dans les idées et les sentiments, et embrasser dans sa réalité vigoureuse et agissante la tendance à l'adaptation réfléchie sous sa forme actuelle, il faut sortir du
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domaine étroit des échanges commerciaux. La véritable réponse du libéralisme anglais au protectionnisme renaissant, on la trouvera dans l'accentuation énergique de ses doctrines et de ses méthodes vers le redressement des inégalités sociales, et la correction, selon un plan d'ensemble, de traditions politiques et administratives surannées.
Pour lutter par les armes les meilleures contre la concurrence étrangère, arrêter le fléchissement inquiétant de la prospérité anglaise, Técole libérale nouvelle, imprégnée d'un sentiment actif de l'intervention nécessaire, répèt<B sans doute encore les vieux arguments de Cobden ; c'est par le libre-échange que les conditions les plus favorables seront malgré tout assurées à l'industrie britannique; c'est par lui de toute façon que le coût de la vie sera maintenu le plus bas possible, et préservé des impôts injustes levés sur le consommateur. Et en efl*et, il est certain que depuis la suppression des tarifs, vers 1850, les objets de première nécessité sont devenus plus accessibles à tous, et que le niveau de l'existence [standard of life) s'est élevé pour le peuple ouvrier.
Mais cependant la misère subsiste, aussi cruelle ; le chômage est plus fréquent. Aussi une régénération de l'activité nationale, une réforme de l'organisation sociale, seront-elles nécessaires pour les guérir. Dans l'abaissement général du prix des choses, par exemple, seuls les loyers ont monté. C'est qu'une classe oisive, les propriétaires du sol.
révolte indûment le bénéfice de la concentration urbaine et de la population croissante; la loi, en les frappant de charges plus fortes, rétablira Téquilibre. Surtout, un effort de volonté et de science donnera à l'Angleterre le système d'éducation cohérent et moderne, la formation scientifique, l'apprentissage technique, indispensables pour lutter contre ses rivales. — Ainsi le programme radical, cette uouvelle et plus vigoureuse application de la logique utilitaire aux faits sociaux, se dessine comme le corollaire de la solution libre-échangiste dans le champ plus vaste de la politique générale; et c'est à la crise économique qu'il faudra revenir sans cesse pour comprendre la position actuelle, en Angleterre, des doctrines et des partis.
Le protectionnisme, au contraire, se suffit à luimême; ou plutôt, il forme dans le domaine économique une solution directe et complète de la crise industrielle et commerciale; et si cette solution s'est agrégée tout de suite par des affinités naturelles avec le corps des intérêts conservateurs, cette fusion eût pu ne point se faire, sans que le protectionnisme en fût modifié dans son essence. Sorti des faits, il représente l'effort de réadaptation instinctive par lequel la suprématie anglaise cherche à se défendre ; mais il marque, dans cet ordre de réactions spontanées, une initiative plus hardie et plus consciente que celles où s'était traduit jusqu'à nos jours l'empirisme anglais ; et il témoigne clairement de cet esprit nouveau de système qui s'impose,
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aujourd'hui, même aux démarches conservatrices de TAngleterre. En face d'une logique libérale figée et devenue, sur ce point, presque automatique, c'est l'affirmation protectionniste qui constitue, pourraiton dire, en un sens, l'adaptation réfléchie. Pour se produire, elle doit soulever le poids d'une tradition récente, mais solidement établie; elle doit vaincre une assurance de principe si profondément confirmée par l'expérience et enracinée en elle, qu'une expérience contraire est difficilement admise à la combattre. Les instincts conservateurs, jadis blessés par la réforme libre-échangiste, se sont remis à vivre autour du libre-échange, l'ont entouré de leur croissance, et s'identifient avec lui. Le retour au protectionnisme, doctrine ancienne et traditionnelle, se fait aujourd'hui par les mêmes armes de propagande et de discussion théorique auxquelles avaient eu recours ses adversaires.
Toutefois, si le néo-protectionnisme anglais se suffît logiquement à lui-même, il est inséparable en fait d'un autre grand mouvement contemporain, l'impérialisme. L'agitation pour la réforme du tarif a été, depuis ses débuts, intimement mêlée aux expressions publiques et aux réclamations politiques du sentiment impérialiste ; et c'est par là que l'idée de protection commerciale se rattache le plus étroitement à l'ensemble des forces imaginatives et sociales qui constituent le conservatisme instinctif. La réaction défensive de l'Angleterre économique, devant les menaces de l'industrie étrangère, est en harmonie naturelle
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avec les mouvements de resserrement et d'unification matérielle et morale, par lesquels elle veut détruire le péril d'un démembrement colonial en face de l'univers hostile. C'est pourquoi le protectionnisme, si imprégné qu'il soit de l'esprit nouveau d'initiative réfléchie, appartient cependant sans nul doute, par ses caractères psychologiques et ses tendances, à l'adaptation instinctive; sa place est marquée parmi les doctrines et les grou pements d'intérêts qui s'opposent, dans tous les domaines, aux tentatives de la logique radicale.
Écoutées avec indifférence pendant les années prospères, de 1850 à 1880, les critiques adressées au libre-échange par quelques adversaires irréductibles ont prisj depuis la crise économique, une vigueur, une ampleur et une autorité nouvelles. L'homme en qui s'incarnait l'impérialisme agissant, M. Chamberlain, les a portées au premier plan de l'attention publique ; sous son impulsion, des efforts inlassables ont été faits pour conquérir l'opinion à la cause des tarifs; et poussé par une logique intérieure, le parti Unioniste, synthèse des intérêts conservateurs et des sentiments impérialistes, a fait du protectionnisme un élément essentiel de son programme. Depuis l'adhésion longuement retardée de son leader, M. Balfour, l'Angleterre est directement appelée à se prononcer, dans toute élection au Parlement, pour ou contre la réforme douanière. Si l'on néglige les adhérences nombreuses par lesquelles le protectionnisme fait corps avec les autres
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points de TËvangile Unioniste, il est possible de définir assez simplement les arguments qu'il fait valoir et les instincts auxquels il s'adresse. Il prend acte, au point de vue intellectuel, de la décadence qui a frappé l'orthodoxie économique; il montre dans la vie sociale les progrès incessants de l'interventionnisme, le développement des fonctions de l'État, et ne. veut plus voir dans les dogmes libéraux aucune difficulté de principe à étendre aux relations commerciales les méthodes d'action positive et de correction légale que l'expérience a justifiées ailleurs. En outre, il fait valoir l'utilité, pour la création d'une solidarité sentimentale entre les , diverses parties de l'Empire, de les unir fortement par une communauté d'intérêts ; Jout ce qui rapprochera les colonies de la métropole, facilitera les échanges du cœur aux extrémités de l'organisme impérial, et tendra davantage à l'isoler dans une indépendance matérielle vis-à-vis du monde extérieur, fortifiera d'autant son unité et sa puissance.
Dans l'ordre des réalités plus concrètes, le protectionnisme offre de rendre ou d'assurer à l'industrie anglaise la possession du marché national, et celle des marchés coloniaux — car l'Australie, le Canada, l'Afrique du Sud, abaissent ou abaisseront, il l'affirme, en faveur- de îa mère-patrie, les tarifs dont ils ont armé leur production naissante, comme l'Angleterre les favorisera chez elle aux dépens de rétranger. A l'agriculture, il offre la possibilité de renaître derrière la muraille douanière. Aux finances
publiques, sur lesquelles pèsent de plus en plus les dépenses militaires, navales et sociales, il promet les revenus fournis par les droits protecteurs. Là est le centre, le point critique et vital du problème ; plus vite encore que TAllemagne, il faut construire des cuirassés monstres, ne point perdre l'avance nécessaire à la sécurité de l'Empire ; et pour suffire à ces lourdes charges, quelle ressource plus tentante et plus naturelle que d'imposer les denrées étrangères ? Déjà des taxes existent sur quelques produits exotiques : thé, café, tabac, sucre; étendus aux matières alimentaires, aux objets manufacturés, ces droits ne grèveront pas sensiblement les budgets ouvriers ; et leur produit permettra de chercher des ressources nouvelles ailleurs que dans la richesse acquise, déjà frappée par l'impôt sur le revenu et les taxes successorales*
Ainsi la renaissance du protectionnisme dans l'Angleterre contemporaine s'explique par des influences extérieures d'abord — apparition d'une concurrence internationale plus âpre, développement de grands États industriels, fortement armés, pour la lutte politique, de leurs régiments et de leurs flottes; et pour la lutte commerciale, de leurs défenses douanières. Elle résulte d'une contagion économique imposée par la force de l'univers à l'orgueilleuse exception d'un libre-échange jusque-là triomphant. Mais d'autres causes, psychologiques et sociales, ont résulté du cours môme de l'évolution anglaise; les iistinctset les intérêts dont le faisceau
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soutient, à l'heure actuelle, le conservatisme Unioniste en face du libéralisme radical, ont trouvé dans Tattrait séduisant du régime protecteur une force de même nature et de même sens. La réforme protectionniste servirait la fortune deTEmpire; elle servirait aussi, dans leur résistance naturelle aux progrès de la démocratie niveleuse, les classes possé dantes alarmées par une législation Chaque jour plus hardie. C'est dans la vision de ces avantages que les apôtres de cette croisade puisent l'énergie nécessaire pour arracher à des habitudes mentales et pratiques enracinées une opinion toujours lente à s'émouvoir; et c'est le sens ajgu et vivant des réalités qui nourrit ici la hardiesse de leur entreprise. Mesure de logique consciente ardemment appelée par les instincts, cette réforme pourra se réaliser ou succomber, dans les années prochaines, sans que sa victoire ou sa défaite influent nécessairement sur le choix d'ensemble que l'Angleterre est appelée à faire entre deux esprits et d^eux politiques ; elle peut se réclamer, en effet, aussi bien de l'interventionnisme étatiste que du conservatisme, et de l'empirisme que de l'adaptation réfléchie.
1. Réapparition et acuité nouvelle du problème. — II. Le socialisme anglais contemporain ; les Marxistes ; les Fabiens ; le socialisme municipal. — III. La formation du parti ouvrier; le nouveau syndicalisme; le parti du travail aux Communes.
Le dix-neuvième siècle a vu se poser partout la question sociale. Mais en Angleterre, après la période agitée qui s'étend de 1830 à 1850, les réactions instinctives de la prudence conservatrice semblaient avoir, sinon résolu le problème, du moins amorti sa pressante et menaçante acuité. Le Ghartisme avait été vaincu; les premiers théoriciens socialistes n'avaient pas fait école; les syndicats ouvriers, satisfaits de leur demi-victoire, s'étaient limités aux formes d'action purement professionnelles qu'ils avaient conquises ; et un vaste effort de philanthropie ou d'intervention législative avait rétabli dans les lois, les mœurs et les conditions de vie, le niveau de décence et d'ordre indispensable & la conservation du corps social. De 1850 & 1880|
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TAngleterre dirigeante put croire qu'elle avait échappé, par des sacrifices opportuns, aux réclamations sociales qui l'avaient un moment effrayée; et qu'elle suivait assez avant les enseignements des idéalistes — de Carlyle et Ruskin — pour puiser dans la tranquillité de sa conscience le droit de ne point les suivre jusqu'au bout.
La rupture d'équilibre qui se produit vers 1880 marque la fm de ces espérances ; et la réapparition du problème sociat est Tune des conséquences immédiates du malaise économique. La dépression industrielle et le chômage tombent de tout leur poids sur la masse flottante des ouvriers non qualifiés (unskilled labourers), parmi lesquels sévit un surmenage intense (sweating System) ; et même l'aristocratie du travail, l'élite syndicale, est cruellement frappée par cet affaiblissement soudain d'une prospérité qui avait formé autour d'elle une atmosphère favorable. Les crises de 1878-79, 1883-87 accumulent les ruines et les souffrances. A leur lumière, la façade de paix et de bien-être qu'avait élevée la bonne volonté sociale de deux générations apparaît comme fragile et mensongère; derrière elle, la misère s'étend en profondeur, toujours présente, bien que dissimulée; région obscure qui s'élargit ou se resserre, selon les influences extérieures, mais qui ne disparaît jamais tout à fait. L'enquête de Charles Booth, entreprise en 1886, découvre qu'à Londres 1.250.000 personnes vivent au-dessous des conditions minima de la santé et de la dignité humaines. Depuis, les statîs-
tiques n'ont pas donné de chiffres plus optimistes ; malgré les reprises successives des affaires, l'armée des sans-travail n'a jamais beaucoup diminué sur le soi anglais; l'assistance publique n'a pas entretenu, dans les tristes « maisons de travail », un peuple moins nombreux d'êtres sans courage et sans espoir; les grandes villes et les campagnes ont toujours offert, malgré le zèle de la charité publique ou privée, le contraste le plus violent que présente l'Europe moderne entre l'extrême richesse et l'extrême dénuement. La hausse des salaires, la baisse de certaines denrées, ont été compensées par l'accroissement général du prix de la vie, la cherté plus grande des loyers, et surtout les besoins nouveaux, nés du progrès même de l'aisance et de la culture. La condition moyenne de l'ouvrier des villes ou des champs est très supérieure, vers 1890 ou 1900, à ce qu'elle était vers 1840; et pourtant, le phénomène social de la misère se manifeste encore aujourd'huien Angleterre sous la forme aiguë que lui avait donnée, dès l'origine, le régime de la grande industrie. Et des conditions nouvelles, l'arrêt de l'expansion commerciale, la stagnation chronique des affaires, les succès de la concurrence étrangère, retentissent douloureusement sur une classe à qui ses propres efforts, ou l'aide intéressée des autres classés, n'ont pas encore pu assurer, vis-à-vis des risques de chaque jour, l'indépendance et la sécurité. Ainsi la souffrance économique ranime dans la société anglaise contemporaine cet obscur malaise
ta
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OU cette crise ouverte qui menacent au même moment la stabilité de Forganisation établie dans les nations avancées de TEurope et du monde.; et le problème social, à son tour, se répercqtç en ondes sans cesse élargies dans tous les domaines de la vie et de la pensée, L'Angleterre politique, depuis vingt ans, est puissamment modifiée par les influences . profondes des luttes ou des réclamations de classes. Tout s'enchaîne et se mêle dans la trame complexe de révolution nationale; et il est impossible d'en concevoir un élément détaché des autres. Mais sans détruire ces attaches intimes, il est permis de regarder la réalité totale successivement sous des angles divers. Les difficultés d'ordre purement social qui ont surgi plus pressantes dans l'Angleterre actuelle ont déterminé deux réactions, principales dans les doctrines et les partis. D'un côté, les tendances conservatrices et les traditions empiriques ont cherché aies résoudre, comme dans le passé, par l'action modératrice et les compromis de l'interventionnisme féodal; de l'autre, les politiciens radicaux et les divers groupements socialistes ont poussé de la théorie dans la pratique la pointe d'une logique plus vigoureusement réformatrice. L'indifférence en matière sociale n'est donc plus représentée sur le sol anglais que par quelques partisans attardés du laisser-faire orthodoxe ; les volontés et les idées direc* trîces se partagent entre deux attitudes également agissantes, dont l'une obéit plutôt à la réadaptation instinctive, et l'autre à la réadaptation réfléchi^.
Dans le parti conservateur ou Unioniste, et dans le parti libéral-radical, les plans et les initiatives de réforme sociale sont indissolublement liés aux systèmes politiques généraux d'intérêts et de tendar.aes qui soutiennent ces deux partis l'un contre l'autre. Cet aspect de leur opposition fondamentale, qui domine aujourd'hui l'Angleterre et ses destinées, sera donc étudié plus loin. Moins largement mêlé à la lutte politique, et faisant sentir son action sur elle par des voies surtout indirectes, le socialisme anglais contemporain peut être examiné en lui-même.
L'originalité du socialisme anglais pouvait encore' se définir, il y a une trentaine d'années, par son caractère non seulement réaliste, mais conservateur. Aucune excitation révolutionnaire n'avait pu triompher du robuste sens politique de la classe ouvrière, et le grand effort du Chartisme ne s'était inscrit en elle que par une volonté tenace d'organisation syndicale. La propagande Marxiste n'avait pas entamé l'Angleterre, malgré le long séjour de Marx sur le sol anglais. Le socialisme chrétien de 1850, diflus très largement dans les sentiments et les mœurs, ne se concentrait plus qu'en des groupes sans énergie active, et dans le mouvement coopératif, en progrès continu; il entrait plutôt comme élément dans l'atmosphère morale d'une
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solidarité désormais acceptée, qu'il n'apportait une impulsion distincte à la politique de réforme. — La période récente nous fait assister, au contraire, à la croissance du socialisme anglaiç proprement dit, et à son orientation vers un esprit nouveau de fermeté systématique.
A cette évolution d'ensemble, divers groupements et diverses tendances ont contribué. Les souffrances du prolétariat agricole ont soulevé, de 1880 à 1900, parmi les travailleurs des champs, un mouvement de revendication agraire, dirigé par les disciples de Henry George. Reprenant après Marx la théorie de Ricardo sur Porigine de* la valeur, le Georgisme accepte toute propriété fondée sur le travail, mais nie que la possession du sol puisse avoir cette origine. La société revendiquera donc la plus-value automatique des terres, due aux influences générales du milieu ; et surtout, par le moyen d'une taxe unique, égale au revenu des propriétaires, les expropriera sans indemnité. Dans cette doctrine simpliste, et les arguments bibliques dont elle se fortifie, dans le ton religieux et mystique de la propagande organisée à travers les campagnes par la « Ligue pour la reprise du sol » et la « Société pour la nationalisation de la terre », on retrouve, avec l'énergie nouvelle de la réclamation sociale, le vieil esprit du communisme puritain. Aussi le Georgisme, mal adapté aux conditions plus scientifiques dans lesquelles évoluent désormais les problèmes, a-t-il cessé d'être une force de premier plan dans
les conflits politiques récents; son influence se retrouve cependant, éparse et flottante, dans les agitations du présent. Elle est un élément de cette hostilité démocratique contre la grande propriété oisive et ses détenteurs privilégiés, qui soutient le parti libéral dans sa lutte contre raristocratie foncière; elle contribue à entretenir, au cœur de? masses déshéritées, Tespérance religieuse d'une justice meilleure et conforme aux volontés divines, grâce à laquelle chaque homme gagnera son pain sur le sol que travailleront ses bras.
Dans ces aspirations et ces rêves revit donc le mysticisme et le sentimentalisme instinctif qui avaient assuré le succès, pendant la période précédente, de rinterventionnisme conservateur, et sur lesquels s'appuie aujourd'hui la tentative du Torysme social pour rétablir la cohésion nationale par l'autorité bienfaisante. Mais d'autres mouvements, par ailleurs, accusent le progrès du socialisme intellectuel et scientiflque. La « Fédération sociale démocratique » est la branche anglaise de l'internationale ouvrière; elle reste fidèle à la doctrine de Marx, dont elle continue, par ses chefs, l'efl'ort de propagande. On a souvent signalé les raisons psychologiques pour lesquelles le collectivisme orthodoxe n'a pas eu en Angleterre la môme fortune qu'en Allemagne ou en France ; cette forme de pensée et cette discipline étrangères se heurtent dans le tempérament anglais à des obstacles déclarés insurmontables; la rigidité de ses formules et leur abstraction,
son organisation fortement centralisée, sa poursuite/ de fins générales et lointaines au mépris des réalisations partielles et immédiates, blessent dans les esprits britanniques le sens de l'action concrète, des compromis nécessaires, et de l'initiative individuelle.
Aussi le Marxisme anglais n'a-t-il réuni, depuis 1881, qu'un nombre restreint de disciples; insistant volontiers sur les différences qui le séparent ' des autres groupements socialistes, maintenant l'intransigeance de ses formules, faisant de la kitte de classes le pivot de l'action ouvrière, attendant d'une révolution finale « l'organisation communiste de la propriété, des moyens de production, de distribution et d'échange », il ne constitue point la ligne de force principale le long de laquelle'se fait^ par transitions successives, la socialisation croissante de la vie nationale anglaise. Son rôle est plutôt celui d'une minorité extérieure, rappelant sans cesse à la vision des fins dernières les partis ouvriers attachés à l'opportunisme. Ce rôle, pour être de second plan, n'en a pas moins son efficacité; les candidats collectivistes, s'ils n'ont pu forcer encore là porte du Parlement, obtiennent aux élections des résultats appréciables; et dans l'atmosphère troublée des années récentes, sous l'aiguillon des influences économiques et psychologiques qui poussent l'Angleterre vers les adaptations plus hardies et plus conscientes, le petit groupe Marxiste s'est accru en nombre, en même temps que s'accroissait
autour de lui, sur la masse ouvrière, son pouvoir de raybnuement.
Mais bien plus significative est une autre forme de socialisme intellectuel, en harmonie spontanée, celle-ci, avec le tempérament politique de l'Angleterre : le Fabianisme. Parfaitement lucide et objective d'esprit, largement tolérante d'ailleurs, acceptant de coopérer avec les idéalistes chrétiens ou les' Marxistes, la Société Fabienne représente exactement l'union de l'opportunisme pratique qui a fait la force du vieil empirisme anglais, avec une vigoureuse exigence de raison cohérente et de logique, où percent les tendances nouvelles qui modifient ou corrigent cet empirisme. Elle groupe une élite peu nombreuse d'intelligences libres, venues au socialisme par la réflexion et l'étude des faits économiques, et qui n'acceptant aucun dogme, ne soumettent leur action et leur pensée qu'à une organisation et une discipline très souples. La doctrine Fabienne est ainsi chose variable et individuelle ; dans l'ensemble, elle se rattache plutôt à John Stuart Mill qu'à Marx ; elle repousse la lutte de classes; elle réclame des mesures précises et réalisables, et poursuit par étapes la suppression de la propriété privée du sol et du capital. La tactique est l'originalité propre des Fabiens ; leur méthode consiste à imprégner l'opinion, par une propagande incessante, de façons de penser socialistes, à lui présenter dans le détail les solutions particulières des problèmes du jour, sans l'effrayer du programme des fins totales ; à intro-
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duire dans les démarches du sens commun, en un mot, et dans les faits mêmes, une dose croissante de préférences morales et de déterminations matérielles qui préparent Tavènement graduel du collectivisme.
Cette pénétration des divers milieux, et surtout du parti libéral, par Tesprit du socialisme, est Tun des facteurs principaux de révolution qui a entraîné ce parti, dans sa masse, vers une politique plus nettement et plus hardiment démocratique. Mais malgré son influence à la fois large et profonde, la Société Fabienne porte en elle trop de germes de désunion pour être fortement armée dans la' lutte politique; incapable de se prononcer en principe, par exemple, pour ou contre Timpérialisme militant, elle s'est divisée en deux fractions inégales au moment de la guerre sud-africaine. Son action propre n'est pas en progrès, et elle tend à se dissoudre dans l'impulsion diffuse de réforme et d'intelligence résolument moderne qu'elle a ellemême créée. Son esprit du moins, si elle disparaît, est assuré de lui survivre : il rép6nd admirablement aux formes de pensée et d'action vers lesquelles convergent les jeunes générations éprises de progrès sans avoir perdu le souci des transitions nécessaires.
Le contact entre les idées Fabiennes et l'action pratique des radicaux s'est établi surtout dans les assemblées administratives des grandes villes, e1 leur influence s'est fait particulièrement sentir dans
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le domaine du socialisme municipal. Depuis 1832, on Ta vu, l'organisation des services publics, nationaux ou locaux, avait été profondément modifiée par les Parlements successifs, où dominaient les idées libérales; des anciennes traditions empiriques, où les fonctions mal définies étaient concentrées aux mains de quelques autorités irresponsables, avait émergé par degrés un système mieux ordonné où des fonctionnaires, souvent recrutés au concours, remplissaient sous le contrôle de chefs compétents ou de corps élus des tâches soigneusement limitées. Cette mise en rapport de l'administration anglaise avec les besoins modernes avait donné naturellement des pouvoirs plus larges à l'État et aux assemblées communales, dont les plus importantes, les « conseils de comté », ont été organisées par la loi de 1888.
Le mouvement commencé se trouva en harmonie avec les tendances réformatrices et le socialisme à la fois logique et concret des Fabiens ; leur effort s'est attaché à le favoriser et à le poursuivre. S'ils y ont en grande partie réussi, c'est que l'expérience a confirmé leur doctrine; c'est sous la leçon des faits que la régie municipale des services publics a pris, en Angleterre, une extension remarquable. A Londres, Manchester, Glasgow, dans presque tous les grands centres, l'eau, Iç gaz, les transports, les bains, les marchés, les hôpitaux, les docks, les cimetières ne sont plus distribués ou pris à ferme par des compagnies privées. Le succès ordinaire de ces
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tentatives ne p^ut être nié; elles ont servi, le plus souvent, les intérêts des consommateurs et ceux des finances communales. Contre cette prise grandissante du socialisme sur la vie collective se dressent, avec les intérêts menacés, les préférences théoriques des individualistes et des conservateurs pour le laisser-faire. Récemment, une réaction du sentiment populaire a marqué, à Londres, un temps d'arrêt dans ce développement. Il n'en constitue pas moins une des voies principales par lesquelles se fait, sans secousses, la transition nécessaire vers une organisation plus scientifique et plus démocratique des services publics ; et à l'école du socialisme municipal se forment, non des révolutionnaires, mais des partisans convaincus de ce radicalisme agissant où se fondent, aujourd'hui, les forces les plus vives du vieux libéralisme avec les tendances les plus pratiques des groupes de réforme sociale.
Mais si le problème social est passé au premier plan de l'Angleterre contemporaine, la cause en est surtout dans ce fait que la classe ouvrière, à une date récente, a su trouver une ligne d'action intermédiaire entre l'agitation violente du Chartisme, que l'expérience avait condamnée, et les préoccupations uniquement professionnelles où s'étaient ensuite enfermés les syndicats assagis. Sa force propre se
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fait aujourd'hui sentir dans la lutte politique, et le « parti du travail » est entré à la Chambre des Com^ munes. Cet événement a marqué la fin du système traditionnel où alternaient sans fin, dans une commune volonté de prudence, un conservatisme souple et un libéralisme modéré. Ainsi se complique et se modifie, en des temps nouveaux, l'équilibre simple où s'étaient inscrits, depuis des siècles, les instincts spontanés de l'empirisme anglais.
Le parti du travail n'est pas une réunion d'intellectuels, comme la Société Fabienne, ni une organisation calquée sur un modèle étranger, comme la Fédération sociale démocratique; mais un mouvement sorti de la classe ouvrière même, de son tempérament et de son sens de l'action possible. Une première ébauche de ce qu'il devait être parut d'abord, sous le nom de « parti indépendant du travail »; tentative vague,, où s'essayait l'action politique des syndicats. Fondé en 1893, ce groupement unissait des opinions très diverses, mais également orientées vers la pratique; il présentait des récla-. mations sociales partielles, mais nettes et immédia* tement réalisables. Son esprit large et affranchi de toute formule doctrinale répondait bien aux préférences moyennes de l'ouvrier anglais, conduit par le sentiment des réalités à une attitude plus agissante, sans abandonner ses goûts ni ses habitudes. Toutefois, la naissance d'une organisation plus vaste, mieux disciplinée, le parti ouvrier d'action parlementaire, n'a laissé au parti indépendant du travail
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que la valeur d'un nom symbolique ; il représente Taffirmation antidogmatique qui sépare encore du collectivisme orthodoxe le socialisme concret des « Trade Unions »; gardant à côté du nouveau « labour party » une existence officielle, il lui a fourni la plus grande partie de ses hommes, à défaut des principes définis qu'il n'avait pu réussir à constituer.
Cette transformation a été une crise de croissance. Autour de r« Independent Labour Party», en effet, et lui infusant sa sève, s'était développé le mouvement syndical appelé « nouvel Unionisme ». Alors que les vieilles et puissantes Unions groupaient une aristocratie ouvrière, prospère et en majorité conservatrice, le malaise économique, les grèves violentes, suscitent, à partir de 1889, des syndicats nouveaux» parmi les masses flottantes des travailleurs non qualifiés — portefaix, manœuvres, chauffeurs, etc. Organisées sur un modèle très différent, ces sociétés ne réclament à leurs membres que des cotisations minimes; elles ne se proposent point de parer aux imprévus économiques ; ce sont des armes de combat, dirigées contre la souveraineté du capital. Animées du sentiment de la lutte de classes, les jeunes Unions , se tournent vers le socialisme;. elles acceptent en grande partie ou en totalité ses doctrines. Le rayonnement de cet esprit atteint bientôt leurs aînées; les congrès syndicaux adoptent des résolutions de plus en plus voisines des formules collectivistes.
A ce moment, les organisations patronales inquiètes, et le parti conservateur effrayé par les menaces de la
démocratie ouvrière, inaugurent contre Faction syndicale une guerre offensive. Une série d'arrêts rendus par les magistrats ou par la Chambre des Lordfi détruisent les privilèges conquis par les Unions, comme la surveillance des chantiers en temps de grève ; et autorisent les patrons victimes de l'action concertée des syndiqués à poursuivre en justice la personne financière du syndicat. C'est alors que conscientes du péril, les Unions s'organisent, et reconnaissant la nécessité de se défendre au grand jour de la politique, entreprennent de conquérir leur place au Parlement. Ainsi le néo-Unionisme est sorti des circonstances économiques et sociales, dont les effets convergeaient vers une position plus nette et plus accentuée de tous les conflits ; du néo-Unionisme est sorti le parti du travail.
Ce groupement où se rencontrent les diverses fractions et les diverses nuances de la démocratie ouvrière appartient à la fois aux traditions empiriques anglaises, qu'il continue, et à l'esprit plus conscient d'action réfléchie, dont il est l'une des expressions principales. Ses commencements incertains et mal définis rappellent les croissances obscures de toutes les institutions britanniques. Au « Comité pour la représentation du travail » (1899) s'affilient, avec un nombre croissant de syndicats, des organisations socialistes comme la Société Fabienne; son objet est de préparer pour les élections parlementaires des candidatures syndicales, et d'assurer une indemnité annuelle aux candidats
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élus — le paiement des députés n'ayant pas encore été accepté par les Chambres. Il n'a point de programme théorique; mais déjà la force des événements et sa logique intérieure l'entraînent vers l'adoption des formules socialistes. C'est seulement lorsque les élections de 1906 ont fait entrer au Parlement, avec une très forte majorité libérale, une trentaine de députés ouvriers et vingt « labour libérais », que le nom de Parti ouvrier, mis en avant par la conférence de Newcastle en 1903, est hardiment proclamé aux yeux de l'Angleterre.
De même, le nouveau parti n'apporte point à la lutte politique la stricte discipline ou l'unité doctrinale qui caractérisent par exemple la démocratie sociale allemande. Il reste, dans son ensemble, fermé à la notion de lutte de classes ; ses membres harmonisent sans effort leurs revendications avec la fidélité au principe monarchique, aux Églises reconnues par la loi, à l'intérêt de la défense nationale; éloignés de l'intransigeance Marxiste, et dénoncés par les chefs de la « Social Démocratie Fédération », ils poursuivent en vue de résultats tangibles une politique opportuniste.
Toutefois, si Ton envisage d'un regard l'évolution du parti du travail, il est impossible de ne pas y discerner une orientation de plus en plus nette vers les formes continentales de la protestation ouvrière; la question sociale, depuis qu'il existe, a pris un' caractère plus impérieux et plus aigu. Les adhésions aux principes socialistes sont chaque jour plus nom-
breusés dans ses rangs; au Congrès de Hull, en 1908, une résolution collectiviste est votée à la majorité des délégués. Indépendant de toute attache nécessaire avec les deux partis historiques, il réserve sa liberté d'action vis-à-vis des libéraux ; et si son appUî leur est largement accordé en mainte circonstance, il prend place, quel que soit le ministère, dans l'opposition. Ses succès ne peuvent que l'encourager dans cette voie; dès 1C06, le Parlement reconnaît aux Unions Tirresponsabilité financière en cas de grève, et définit leur statut légal ; en 1908, la plupart des « labour libérais », subissant une force d'attraction supérieure, rejoignent leurs collègues ouvriers. Malgré son échec relatif aux premières élections de 1910, le parti en sort plus homogène et plus uni; sa situation morale n'est point amoindrie, et son rôle dans la grande crise constitutionnelle qui agite l'Angleterre est celui d'une force de premier ordre. Contre la Chambre héréditaire, centre de la résistance au progrès social, il n'a pas seulement l'hostilité naturelle de la démocratie ouvrière; il doit aussi défendre contre elle son existence encore menacée': un jugement des Lords, en déclarant illégales les contributions versées par .les Unions à la caisse du Labour Party, l'oblige éf poursuivre énergiquement la reconnaissance officielle de ce droit. Réclamant comme réformes immédiates le suffrage universel intégral, la nationalisation du sol et -des voies ferrées, des cantines scolaires, une loi sur les accidents du travail; réunissant, en 1910, près de 1.500.000
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membres affiliés ; fidèle au libre-échange, et dénonçant dans le protectionnisme la doctrine du pain cher; bénéficiant en un mot des avantages d'un programme net et d'une action soutenue sans être révolutionnaire, le Parti ouvrier paraît destiné à exercer, sur la majorité au pouvoir, Tinfluence d'une minorité énergique et cohérente. En lui se concentre le mieux l'impulsion de progrès réfléchi à la fatalité de laquelle ne peut désormais échapper l'Angleterre moderne, arrachée par la force des choses aux lenteurs de l'adaptation spontanée.