‹ L'Angleterre moderne, son évolutionChapitre 9 sur 21 · CHAPITRE H LES DOCTRINES · texte numérisé non relu

CHAPITRE H LES DOCTRINES

I. La philosophie de Carlyle; sa doctrine sociale; le héros; étatisme et régression féodale. Son influence : révolution des concepts économiques. — II. Le réveil religieux : le mouvement d'Oxford ; ses suites; le ritualisme; la renaissance catholique. — III. Le mouvement esthétique : la spontanéiCé et la volonté dans Tart anglais; Ruskin, son évangile esthétique et social; son influence.

Il y a une philosophie de rintuition; et cette philosophie, comme les autres, s'exprime et se démontre à l'aide du raisonnement. Elle est pourtant différente par essence de toutes les doctrines qui soumettent à la seule raison la recherche de la vérité. Sans s'écarter de la réalité psychologique, sans cesser de respecter les divisions naturelles et intérieures des idées, on peut non seulement opposer, au groupe des théories rationalistes, les mouvements intellectuels animés d'un esprit contraire; mais encore rattacher ces mouvements, par leurs caractères distinctifs, à l'ensemble des tendances sociales et morales qui contredisaient l'effort logique de

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rindividualisrae. On peut trouver dans la philosophie intuitive et mystique de Carlyle l'expression la plus consciente de la revanche des instincts.

Chez les libéraux et les doctrinaires de Téconomie, 1^ pensée anglaise s'était infléchie dans la direction de la clarté scientifique; elle avait subi rinfluence de no3 philosophes, et représentait ainsi le fruit de la greffe française sur le tronc britannique. Au contraire, chez Carlyle et ses disciples, la réaction européenne contre le xvin* siècle ramène l'Angleterre aux éléments germaniques de son originalité nationale. Nourrie de la tradition puritaine qui s'était maintenue plus forte qu'ailleurs sur le sol écossais, la philosophie de Carlyle emprunte beaucoup de ses formules à la critique allemande ; Kant, Fichte et Jean-Paul en sont pour une grande part les inspirateurs. Reprenant l'œuvre commencée par Coleridge, Carlyle oppose au rationalisme venu de France une métaphysique idéaliste, dont l'origine est en Allemagne.

Il est deux modes d'existence : le mode réel, qui est celui de l'âme; le mode de l'apparence, qui est celui de la nature ; ou plutôt, l'âme seule existe, et le monde sensible n'a que la réalité comme la valeur d'un symbole; c'est la manifestation extérieure et concrète par laquelle l'esprit se rend perceptible aux sens. En se revêtant du vêtement de la matière, l'âme divine et universelle devient la nature; en se revêtant du corps, les âmes créées deviennent les hommes; en se revêtant d'étoffes et d'insignes,

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les relations entre les hommes, rapports tout abstraits^ deviennent la hiérarchie, les classes, les gouTernements, et toute Torganisation sociale et morale. Ainsi la société humaine comme l'univers entier reposent sur des symboles nécessaires ; eux seuls donnent une substance sensible à Tesprit immatériel^ et Ton peut dire que le vêtement est l'essence de la société, Tessènce de toute chose, à condition de n'envisager que le paraître; si l'on considère l'être, la réalité, le vêtement s'évanouit, fantôme illusoire ; il ne reste plus que l'esprit, les intelligences, les volontés, les sentiments, dont l'action secrète soutient dans l'infini le décor de la nature et le décor social. Telles les formes de la sensibilité et de Tentendement, pour Kant, habillaient le noumène inconnaissable de temps, d'espace, et de rapports intelligibles.

L'humoristique « philosophie des vêtements » est donc une expression imagée de l'idéalisme transcendantaL La métaphysique de Carlyle n'est ni originale, ni complexe; mais l'effort créateur de sa pensée a tendu surtout à dégager de ces principes leurs conséquences pratiques. De très bonne heure — dès son étrange et merveilleux Sartor Resartus — il préparait le développement de sa doctrine sociale. Le choc des événements, les années inquiètes qui suivent le Reform Act, le spectacle ameret désolant de l'anarchie industrielle, précipitent la cristallisation de ses colères indignées. Dire que le vêlement est tout dans la société humaine, c'était

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un moyen ironique de rappeler qu'il n'est rien. Seule Tâme existe ; et seul existe Tordre fondé sur Tâme. Or le divin est Justice ; et la société s'écroule si elle est injuste. S'il y a désaccord entre la hiérarchie des Vêtements et celle des Ames, c'est la première qui aura tort, et c'est elle qu'il faudra corriger. Ainsi est posé le principe d'une réforme sociale, fondé sur une conception idéaliste de la nature et de la vie.

Aux cœurs désireux du bien, amoureux de la justice, et que le mal social révolte, qui montrera le chemin? Un homme, ou des hommes, s'il en est plusieurs, chez qui l'âme universelle aura mis une féconde émanation d'elle-même. En interrogeant sa conscience, en suivant les obscures suggestions de l'instinct, le « héros » prend contact avec la sagesse immanente, source de vérité et de vie, mais surtout source de force. Dans l'énergie surhumaine de sa parole, de sa croyance, de son action, ôerala preuve de sa mission, la marque de son droit; il façonnera à son gré la matière plastique des esprits, des lois et des peupJeii ; et ses volontés auront leurs raisons plus profondes que la raison. Fondateur de religion, de nationalité, de dynastie, prophète ou visionnaire, tribun ou soldat, poète ou philosophe, il sera un créateur ou un destructeur, selon les décrets du divin. Mais une sincérité absolue, un sérieux passionné, une totale renonciation aux petitesses de l'égoïsme, rélèveront toujours au-dessus de la foule médiocre. C'eat dans ces âmes privilégiées que s'ez-

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prime le vœu de l'univers; et de leurs initiatives vivent les autres hommes. — Rien de plus hostile que ce mysticisme de l'intuition personnelle, au patient effort de clarté collective par lequel le rationalisme veu^^ bâtir la maison de vérité, faite par tous, ouverte à tous. Incommunicable, orgueilleuse, la révélation héroïque telle que la prêche Carlyle n'apporte de démonstration qu'elle-même.

Aussi sa doctrine sociale est-elle un évangile impérieux d'autorité et d'obéissance. L'Angleterre souffre, dit Carlyle ; la misère est partout, il serait coupable et vain de fermer les yeux et les oreilles. Le Chartisme, effroi djes classes dirigeantes, n'est pas une éruption de l'enfer, une secousse passagère et sans lendemain ; il a sa cause et sa réalité profondes; vaincu, il renaîtra sous une autre forme; seul, un vaste effort de volonté et de conscience peut sauver l'Angleterre d'une révolution. Si elle souffre, c'est que son âme est malade ; et pour saisir le mal qui la dévore, il faut remonter le cours du temps, comparer le présent au passé.

Au Moyen Age, la société possédait un ordre stable et relativement harmonieux, parce qu'il était fondé sur une discipline acceptée de tous, et qui contrebalançait les devoirs et les droits. La féodalité reposait sur la force : mais la force était alors une supériorité réelle, et â l'ombre du château le couvent s'élevait, symbole et foyer d'une hiérarchie spirituelle, dont le rayonnement adoucissait l'exercice de Tautre. Dans cet ensemble organique, chacun avait sa place,

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et des liens réciproques, reconnus, unissaient tous les hommes entre eux. Le plus humble paysan avait son statut légal et moral, pouvait compter sur l'appui du seigneur qu'il servait, et qui le connaissait personnellement ; le porcher qui gardait ses botes, au fond des bois saxons, n'avait jamais à craindre de manquer, le soir venu, du lard qu'il puisait au saloir du maître... — Au contraire, le présent est l'âge de l'anarchie et de l'indiscipline. Deux erreurs essentielles ont précipité la ruine de l'ordre ancien : l'individualisme, qui fait de l'individu, et non du groupe, la véritable unité sociale ; le mécanisme, la superstition du progrès matériel et industriel, la folle croyance aux instruments, aux institutions, aux systèmes, par lesquels l'homme a voulu remplacer le contact personnel et fécond entre son. âme et les autres âmes, entre son énergie et la matière qu'il doit dompter. L'âge de l'industrie et de la liberté est donc celui de la concurrence et de l'égoïsme; plus de foi, plus de charité, plus d'espérance ; le règne du calcul est mille fois plus brutal que celui de la violence féo* dale. Dans la lutte universelle des appétits sans Frein, le faible est écrasé, le fort triomphe, jusqu'à ce qu'il succombe à son tour ; et l'atmosphère de la société n'est que matérialisme.

De cette décadence, les classes dirigeantes sont responsables plus que les autres ; c'est de leur indifférence qu'est sortie la misère; c'est à elles de prendre l'initiative des remèdes, comme elles ont pris celle du mal. L'idéalisme mystique de Carlyle

aboutit, on Ta yu, à une théorie aristocratique du salut social. C'est aux pasteurs de peuples qu'est due la marche de l'humanité vers la justice et l'ordre; et l'anarchie industrielle sera guérie si elle sait trouver ses véritables chefs. Mais où les chercher? La noblesse épuisée s'endort dans un dilettantisme^ futile; elle joue avec la vie, préserve le gibier sur ses terres, s'affuble des oripeaux du dandy; classe dégénérée, elle n'a plus de fonction sociale, donc plus de raison d'être; qu'elle se réveille, prenne conscience de ses devoirs, exerce ses droits; son autorité sera justifiée du jour où elle deviendra salutaire. La bourgeoisie n'a plus d'âme; le culte de Mammon a remplacé, chez elle, celui du Christ; son âpre esprit de gain et de lucre la ronge ; elle fait de l'œuvre industrielle une œuvre diabolique, souillée tout entière par l'injustice. Elle corrompt ainsi une source de richesses qui eût pu être féconde; l'industrie, en elle-même, a sa grandeur et sa beauté : elle lutte contre la matière, et la sainte vertu de l'effort s'y déploie. Une organisation meilleure du travail rendra à la bourgeoisie son rôle social, si, animée d'un autre esprit, elle saisit son devoir, et la justification de son existence : accroître la supériorité de tous les hommes sur la nature physique et ses besoins.

Heurtant de front les conclusions de l'individualisme politique let économique, Carlyle prêche l'action nécessaire de l'autorité bienfaisante. Sa rude et âpre critique renverse les obstacles élevés par les

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doctrinaires du libéralisme. La démocratie est le gouvernement des bavards ; la liberté est secondaire ; le seul droit qu'ait Thomme, c'est de vouloir le bien; la seule liberté, c'est de le faire. Et si les classes dirigeantes manquent à leur tâche, l'État interviendra. Représentant du pouvoir divin, unissant en lui la force morale et la force physique, il ne laissera aucune superstition juridique arrêter l'exercice de son activité vigilante. Des inspecteurs du travail visiteront les usines, les mines, les chaumières; veilleront à ce que nulle part l'exploitation de l'homme par l'homme ne dépasse les limites fixées par le droit humain et le code religieux. Des lois précises établiront ces limites, protégeront le salarié contre tous les abus possibles. La tâche nationale par excellence, l'éducation, sera entreprise par l'État; le savoir tuera les révoltes sociales, nées de l'ignorance. Et si la misère est plus forte que les lois, s'il y a trop d'hommes en Angleterre, l'émigration, aux frais de l'État, les enverra peupler les colonies lointaines, morceaux d'un empire qui se fait.

En attendant, la vie économique doit être modifiée dans son principe même; Tobligation que crée, du patron à l'ouvrier, le service reçu, ne sera pas seulement reconnue par le paiement d'un salaire; une solidarité plus profonde et plus effective, acceptée par les chefs d'industrie, les liera aux troupe^ qu'ils dirigent. Sur le modèle des armées, l'usine sera soumise à ses capitaines, à leur discipline attentive, paternelle et ferme. Ainsi renaîtront entre les indi-

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vidus des relations stables ; la concurrence n'assemblera plus, pour les disperser sans cesse, des atomes humains; la production et l'échange s'organisçront autour de centres permanents, et la vie recouvrira de son réseau fleuri la rigidité brutale des lois économiques. Des rapports personnels, d'homme à homme, remplaceront les froissements et les chocs des égoïsmes ; et la société retrouvera, dans la soumission aux autorités nécessaires, la santé que lui a fait perdre le vertige de la liberté.

Cette forme aristocratique et mystique du socialisme d'État venait à son heure; elle répondait au besoin secret des esprits. Toutes les inquiétudes soulevées par Tindividualisme triomphant, toutes les rancunes de la vieille oligarchie menacéei ou déchue, tous les malaises des âmes tendres, des consciences pieuses, des imaginations blessées par l'âpre réalité du siècle, devaient trouver leur apaisement dans cette amère critique du présent, dans cette exaltation passionnée d'un passé meilleur. Autour de cette doctrine sont venues s'agréger toutes les résistances ou les préférences qui pouvaient s'opposer, vers 1850, aux progrès de la démocratie et du rationali$me. Apportant un remède aux misères nées du laisser-faire industriel, elle porvait gagner les cœurs par son esprit d'intervention secourable; assurant aux classes dirigeantes le maintien de leurs privilèges, elle s'harmonisait naturellement avec l'esprit de conservation politique. Selon les tempéraments et les milieux, elle a

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agi surtout par les forces de réforme sociale ou de réaction autoritaire qu'elle portait en elle ; mais dans l'ensemble, elle a été surtout créatrice d'énergie morale.

Des inquiétudes, des malaises, où languissait la fln du romantisme, elle a fait surgir, en une certitude saisissante et brève, l'image et la formule du devoir; spiritualisé et diffus dans les brumes de la transcendance, le Dieu puritain, libre du dogme, s'est identifié avec l'impératif du Kantisme ; et un commandement absolu, perçu par tous au fonil de la conscience, a porté à l'homme la seule révélation qu'il puisse avoir de l'infini. Dès lors l'action, l'action constante, s'impose; en elle seule est la vie; et en présence de l'anarchie sociale, devant la plaie saignante de la misère, l'action secourable, réparatrice, constructive, sera la plus claire et nécessaire vertu. Ainsi la doctrine a été une incomparable suggestion d'activité positive et altruiste; éveillant les âmes, allumant la flamme de la volonté bonne, elle a élevé l'élite d'une génération anglaise à une conscience nouvelle de la solidarité. Si le « remords social » — cet état d'âme qui naît vers 1840, au choc des révélations émouvantes, à l'appel pathétique des romanciers et des poètes, s'est inscrit dans l'histoire de l'Angleterre par des activités concrètes et durables; s'il a modifié, avec l'atmosphère de la vie civique, la pensée des philosophes et les concepts des économistes, il le doit surtout à l'action massive et' puissante des idées de Garlyle, prophète, en une

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langue nouvelle, d'une foi ancienne et conservatrice. Car la réforme des lois et des mœurs, telle que Carlyle la réclame, si révolutionnaire qu'elle puisse ' paraître, n'est qu'un retour aux habitudes empiriques de la pensée anglaise. Burke n'eût pas désavoué cette âpre dénonciation du rationalisme; et la recherche de l'ordre, ici, au lieu de se régler sur les exigences de l'esprit, suit aveuglément les directions imposées par la vie.

Autour de Carlyle, une histoire moins incomplète de l'évolution intellectuelle aurait à relever bien des symptômes du même mouvement. Son influence a rayonné sur de nombreux disciples — hommes de pensée ou d'action ; les « socialistes chrétiens » de 1848 en sont tout imprégnés. Si la théologie de Fred. D. Maurice le rapprocherait plutôt de l'Église « large », et en ferait un représentant du rationalisme religieux, les doctrines et les efforts pratiques du petit groupe d'apôtres dont il est le chef se ratta chent étroitement à Carlyle. En cherchant un remède à la misère dans l'activité concertée, énergique, des classes dirigeantes ; en opposant au Chartisme égalitaire et impie une charité sociale respectueuse des inégalités existantes, et tout entière appliquée à la résurrection d'une société patriarcale et chrétienne; en croyant trouver dans la coopération un régime de production capable de résoudre le problème industriel, Kingsley restait fidèle à l'esprit de son maître.

On pourrait également établir un lien direct entre le, mouvement dont Carlyle est le centre et la trans-

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formation de réconomie classique chez John St. Mill. Parti d*un point opposé de Thorizon philosophique, le grand logicien utilitaire avait été touché par la vague du sentimentalisme social. Une crise intérieure avait détruit en lui la souveraineté exclusive de la raison; une influence féminine Favait ouvert à la perception émue des réalités humaines. Ses « Principes d'Économie Politique », vers 1850, sont le point de rencontre du rationalisme démocratique et de Tinterventionnisme instinctif.

Ce livre marque la formation d'un état d'esprit nouveau, éclectique et complexe, où un équilibre provisoire s'établit outre les exigences rivales de la pensée et de la conscience, et qui domine l'Angleterre pendant les années optimistes et calmes de la < middle Victorian period ». J. St. Mill étudie, non seulement la production, mais la répartition des li'^.hesses ; la science avec lui s'occupe, non seulement des principes, mais de l'application. Un élément humain intervient dans les calculs et les raisonnements de l'économiste ; il tient compte du fait qu'il n'opère point sundes quantités abstraites, mais sur des êtres vivants, doués de sentiment. L'étude des services, en particulier, doit être enrichie de considérations nouvelles ; l'échange des denrées n'épuise point les relations économiques. Ce n'est point un ordre définitif que le savant analyse et décrit; le progrès social est possible par l'action de la volonté nationale ; la distribution des richesses obéit à des lois humaines, que l'homme a créées et

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qu'il pourra donc modifier. Et Torgane de ce progrès sera TÉtal; son rôle, que ne limite plus aucun préjugé théorique, sera justifié dans la mesure où il sera utile. Le problème de Tavenir, ce sera de concilier le maximum de liberté individuelle avec la propriété collective des instruments de travail, et la participation égale de tou& au produit du labeur commun. — Ainsi la doctrine de Mill, compatible avec une certaine mesure de socialisme d'État, se rapproche en plusieurs points de celle de Carlyle. Accepté par les uns avec enthousiasme, sévèrement critiqué par d'autres, son livre est le premier coup porté, du dedans même, à l'autorité de l'orthodoxie Ricardienne ; le début d'un long travail de revision et de correctioû qui a dominé l'histoire de l'économie politique depuis un demi-siècle.

Les sources de la vie religieuse sont si profondes, si abondantes dans le génie anglais, que les périodes de l'histoire où elles ont paru s'appauvrir ont toujours été suivies par l'expansion jaillissante d'une vitalité nouvelle. On connaît le rythme de ces renaissances successives depuis la Réforme, et même au Moyen Age. Le xviii® siècle avait eu son grand mouvement de foi rayonnante et de conversion populaire, le Méthodisme, issu d'Oxford, répandu sur tout le sol anglais par l'inlassable acti-

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vite de Wesley. Mais sa croissance rapide s'était faîte surtout dans les classes populaires, en dehors de rÉglise officielle et de la société dirigeante; croissance obscure et comme souterraine, dont les effets moraux et sociaux n'en sont pas moins parmi les facteurs principaux de l'Angleterre moderne. Le ton d'idéalisme et de sérieux agissant, de philanthropie et de charité collective, qui devient celui de la bourgeoisie anglaise vers 1840; la prédisposition secrète des âmes moyennes à favoriser la revanche des instincts, sont dus pour une large part à cette revivifîcation des consciences qu'a produite le Méthodisme dans la masse du peuple, et qui de proche en proche a gagné les couches humaines voisines. Le puritanisme de l'opinion anglaise contemporaine, le rigorisme de la vie, de la littérature et du théâtre, choses nouvelles et relativement récentes, se sont établis définitivement vers l'époque du premier Reform Act. Il faut en chercher la cause sans doute dans l'avènement de la classe bourgeoise, pénétrée en grande partie par l'esprit des sectes dissidentes; mais parmi les sectes, c'est le Méthodisme qui directement ou indirectement a exercé, sur cette transformation sociale, l'influence la plus étendue.

Quoi qu'il en soit, l'Église d'Angleterre, on l'a vu, pendant le premier tiers du xix® siècle, avait continué à reposer dans la somnolence du siècle précédent; tandis que de points très divers de l'horizon intellectuel ou politique s'amassaient contre elle les

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menaces du rationalisme et du libéralisme. Le parti Évangélique, au sein de TÉglise officielle, montrait seul de l'initiative et de la vie; mais rapproché de la secte Méthodiste par des affinités intérieures, il n'était point fait pour séduire les esprits cultivés et les classes raffinées. Son étroitesse intellectuelle, sa préoccupation exclusive de la conduite morale, ne lui donnaient point la vertu sympathique et l'attrait contagieux nécessaires pour parler aux imaginations. Sa force s'est dépensée dans les croisades généreuses et philanthropiques, l'agitation antiesclavagiste, la réforme des prisons ; lui aussi est un affluent obscur du grand fleuve d'intervention sociale qui rassemble à ce moment de partout ses eaux abondantes. C'est d'ailleuis qu'est venue l'étincelle, la flamme qui a embrasé les intelligences comme les cœurs, et rendu à l'Église d'Angleterre, à la religion elle-même, sa force vivante de résistance contre les entreprises du scepticisme moderne, et sa puissance d'initiaiive dans l'œuvre nécessaire de l'adaptation sociale.

Les causes générales qui ont produit le mouvement de renaissance anglicane appelé « mouvement d'Oxford » sont, d'une part, le malaise latent des consciences, privées par la tiédeur de la vie religieuse ' des grandes effusions et des communions spirituelles dont elles avaient besoin; d'autre part, toutes les formes et tous les effets du rationalisme : attaques des philosophes et des politiciens contre l'établissement ecclésiastique, contre l'influence

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sociale du clergé, contre l'autorité du dogme; constitution d'une société nouvelle dirigée par les seules lumières de Tesprit, attachée aux seules conquêtes du siècle, peu respectueuse du passé, et ne cherchant sa loi qu'en elle-même. Le gouvernement libéral, en 1833, procède à la réforme de Tépiscopat Irlandais. Deux archevêchés, dix évêchés sont supprimés. C'est Je signal du mouvement. Le 14 juillet 1833, John Keble prêche, à Oxford, un sermon retentissant sur r« apostasie nationale». Cette apostasie du peuple anglais, l'Église peut désormais la redouter, puisque la violation solennelle du privilège ecclésiastique contredit la doctrine de la succession apostolique, le lien direct que Tordination établit entre l'épiscopat anglican et les apôtres. En rattachant ainsi passionnément l'Église d'Angleterre aux origines mêmes du Christianisme, c'est son autorité, son prestige et sa sainteté vénérable que l'on rehausse. Cet effort dogmatique est la partie maîtresse de l'enseignement doctrinal apporté par Keble et les autres chefs du mouvement : Fronde, Rose, Palmer, Perceval, Pusey, que domine la personnalité riche, forte et souple de Newman.

Il n'est pas nécessaire, et il serait difficile, de résumer ici l'histoire de cette crise. L'essentiel est de marquer à grands traits les positions prises, les résistances rencontrées, les résultats. Ce que veulent Newman et ses amis, c'est d'abord raffermir Tautorité affaiblie de l'Église anglicane : ils fondent, à cet effet, une «Association des Amis de l'Église», pour

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maintenir, dans leur intégrité, ses doctrines, son culte, sa discipline, ses prérogatives. A leur voix, le clergé reprend courage; réveillé et ranimé, le sentiment très répandu de la fidélité traditionnelle à l'Église nationale s'exprime de tous côtés par des assurances de dévouement; les craintes soulevées par les menaces du libéralisme politique sont vite apaisées. — Les hommes d'Oxford veulent aussi susciter dans l'Église même des énergies, des activités nouvelles ; une série de brochures polémiques, touchant au dogme, à la discipline, à la morale, les :< Tracts for the times », paraissent à partir de septembre 1833; elles s'adressent au clergé, pour stimuler ses efforts, lui donner de lui-même, de sa mission et de sa foi, une conscience plus nette. — Enfin, les « Puseyites », comme le public les appelle, veulent défmir les origines historiques de la confession anglicane, fonder sa doctrine, son culte, sur des assises plus anciennes, et plus solides, que la seule Réforme. A leurs esprits amoureux de continuité, avides du prestige des siècles, secrètement inclinés vers les solennités rituelles du catholicisme, l'idée protestante, en sa nouveauté rationnelle et froide, ne donne pas une complète satisfaction religieuse. Le principe intérieur d'évolution' et de dissociation que contient l'esprit de libre examen avait produit depuis Luther, et produisait autour d'eux, le morcellement à l'infini des sectes; restant fidèles à cet esprit, séparés encore de Rome par bien des différences doctrinales, ils essaient néanmoins d'éta-

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blir un compromis entre le rationalisme protôstant et la tradition catholique.

Selon Newman, TÉglise d'Angleterre ne date point du XVI* siècle; elle est aussi ancienne que l'Église du Christ, dont elle est une branche; elle sort directement de la souche primitive, et conserve mieux que les autres rameaux — catholique romain, ou orthodoxe — la direction imprimée par les apôtres. De là l'importance attachée à la succession apostolique. Sans le contact direct, d'ordination à ordination épiscopale, entre les évêques anglicans et les dis^ ciples mêmes du Christ, le sceau mystique de la grâce divine ne marquerait point leurs fronts ; tandis que cette filiation établie donne au clergé tout entier ses titres sacrés et imprescriptibles. Ainsi se creuse désormais un fossé entre le néo-anglicanisme et le protestantisme populaire. Pans le sentiment des sectes, et celui de la « basse Église », le fait essentiel et créateur de la religion réformée est la rupture d'avec une tradition corrompue; négative avant tout, l'idée protestante se dresse dans son intransigeance irréconciliable contre les erreurs du passé ou du présent.

Aussi Newman doit-il engager la lutte avec ses adversaires puritains comme avec ses ennemis libéraux. Chez les uns et les autres, il découvre le même rationalisme destructeur. Pour les combattre, il cherche des appuis chez les grands docteurs anglicans du xvii* sièclej chez des théologiens libres encore de Tétroitesse de secte^ et alliant à la saine

raison protejBtante la largeur sereine de la pensée catholique. Pour mieu'x assurer les fondements historiques de sa thèse, il entreprend, avec ses amis, de publier une Bibliothèque des Pères de l'Église. Et comme il doit déjà se défendre contre Tacdusation de Rom^nisme, à laquelle les tendances du mouvement prêtent chaque jour plus d'apparence, îl précise son attitude par la théorie de la « voie moyenne ». Entre les deux extrêmes et les deux erreurs — catholicisme romain, protestantisme vulgaire. — la véritable tradition de l'Église primitive est représentée par un juste milieu : l'anglicanisme. Cette thèse n'est point originale; dès le xvii® siècle^ l'effort des théologiens avait tendu à la dégager; mais, formulée par Newman, marquée par lui d'une netteté supérieure, elle a fait fortune; le parti de la « haute Église » appuie sur elle, aujourd'hui encore^ 8^ prétentions.

Orateur séduisant, personnalité pleine de charme, Newman attirait à ses sermons dans l'église cathédrale d^Oxford une jeunesse enthousiaste et conquise ; tandis que son influence animait le groupe sans cesse élargi des « Tractariens ». Mais(ie toutes parts les résistances se faisaient jour. Opposition réfléchie chez beaucoup; méflances instinctives et sentimentales chez le plus grand nombre. Contre le mouvement s'insurgeaient surtout les deux adversaires auxquels il s'attaquait lui-même : l'esprit protestant d'abord, dans sa vigueur agressive et irréductible, le vieil esprit d'hostilité contre Rome, le goût

puritain de la religion intérieure, démocratique et personnelle, la haine de ce culte traditionnel et hiérarchisé auquel les [Puseyites voulaient ramener TAngleterre. Aussi les « ^Tracts » successifs provoquent-ils, dans le public bourgeois, de violentes colères; les novateurs sont dénoncés comme traîtres, suppôts de rÉglise« romaine. Et, d'autre part, les forces politiques et philosophiques du rationalisme se tournent contre ce réveil inquiétant du mysticisme religieux.

A partir de 1839, les situations se dessinent de plus en plus nettes. Une série d'incidents font éclater l'antagonisme croissant entre l'opinion protestante moyenne et les doctrines des Puseyites. Les derniers « Tracts » accentuent l'orientation du néo-anglicanisme Vers la tradition catholique. Une longue crise intime, cependant, détache Nevvman des compromis où il a cru trouver la paix de l'esprit ; et la logique de sa pensée comme de son cœur le conduit vers l'Église romaine. Durant les années qui suivent, un partage se fait parmi ses disciples; les plus nombreux, les modérés, se rapprochent de l'anglicanisme, se font accepter de lui; les autres achèvent l'évolution commencée, et pour la plupart se convertissent au catholicisme. Newman donne le signal en 1845, lorsque le projet d'un évêché protestant à Jérusalem, en hostilité ouverte contrôles prétentions romaines, vient détruire le pieux effort par lequel il avait voulu établir la catholicité de l'anglicanisme.

Avec la conversion de Newman se termine l'his-

toire du mouvement d*Oxford, et commence celle de la renaissance religieuse qui lui fait suite. Deux courants se forment, en apparence divergents, en réalité parallèles, et que la pente de l'évolution historique semble devoir réunir un jour. D'un côté, le parti néo-anglican, servi par la catastrophe même qui a paru Tanéantir, débarrassé d'une avant-garde suspecte et compromettante, se reprend, s'affermit, s'organise à l'intérieur du cadre de l'Église nationale, et poursuit son expansion désormais régulière. Non que les résistances aient désarmé; l'instinct protestant se réveille encore et menace, à chaque conversion d'un ancien Puseyite. à chaque incident où se marque un progrès de l'esprit nouveau ; mais les critiques et les railleries ne peuvent arrêter ce progrès. Car bien des forces morales, bien des influences, viennent au contraire le favoriser. De toutes parts, les âmes attachées à un ordre symbolique, aux hiérarchies traditionnelles, aux formes consacrées, soucieuses de la grancicur du culte et de l'autorité du clergé ; les disciples de l'esthétisme, qui devient à ce- moment une doctrine et un parti ; les cœurs séduits par l'idée de charité collective et le programme du socialisme chrétien, s'unissent pour restaurer, avec la beauté sensible, la puissance de la religion. Toute une littérature édifiante apparaît, qui s'efforce à faire revivre la poésie de l'Église médiévale, à ranimer pour des sensibilités depuis longtemps fermées l'attrait du décor rituel où s'accomplissait jadis le sacrifice.

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Et c'est à reconstituer ce décor que s'applique en effet, lentement, par prudentes étapes, le mouvement ritualiste — comme s'appelle désormais le néoanglicanisme. Il prend son point d'appui sur le « Livre des Prières » de la liturgie officielle, et prétend en tirer, dans sa beauté entière, le culte protestant, tel qu'il existait avant le règne iconoclaste des Puritains. La musique sacrée, les ornements, les vêtements ecclésiastiques, reprennent ainsi peu à peu dans l'Église anglaise la place et le rôle que le catholicisme leur a conservés. Dégagé de toute attache universitaire, répandu comme un levain nouveau sur le sol anglais, l'esprit ritualiste, concentré dans le parti dé la « haute Église », a continué son œuvre à travers la « middle Victorian period », et après elle. Et non seulement son action se marque à l'enrichissement du culte, au prestige plus grand du clergé ; mais il suscite parmi les pasteurs un zèle plus charitable, une conscience plus énergique de leur rôle. L'esprit d'intervention chrétienne, dans son ensemble, s'est harmonisé avec l'âme réno^ vatrice et agissante de la renaissance religieuse.

Et d'autre part, le catholicisme lui-même a reçu, des convertis illustres qui sont venus à lui, de ceux, plus humbles, qui ont suivi leur exemple, et de l'inclination qui orientait vers les pompes ritualistes les imaginations croyantes, un regain de vitalité dans l'Angleterre contemporaine. Les causes de la renaissance catholique, et de ses progrès jusqu'à nos jours, sont trop mêlées à la vie sociale et

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morale de notre temps pour être esquissées ici par* avance ; on s'y arrêtera plus loin. Mais dès le milieu de l'ère Victorienne, ce réveil est manifeste. Au lieu d'une secte peu nombreuse en Angleterre, frappée de suspicion, la veille encore exclue de la plénitude du droit civil, le catholicisme apparaît déjà comme une organisation religieuse vivante et prospère, en voie de croissance. Ses conquêtes soQt fréquentes surtout dans les classes extrêmes, aristocratie et peuple ; la bourgeoisie puritaine lui est moins favorable. Le futur cardinal Manning est Tun de ces convertis, en 1851. Dès 1850, Pie IX croit le moment venu de consacrer solennellement ces progrès; il rétablit en Angleterre l'ancienne hiérarchie catholique, et place à sa tête un archevêque de Westminster. La tentative était prématurée ; devant les colères de l'opinion, le Parlement frappe ce décret d'un interdit légal. Mais vingt ans après, en 1871, la défense était retirée. Comme le surplis ou les cierges dans les églises anglicanes, l'organisation catholique s'est fait accepter dans le concert des sectes anglaises par la patience et la ténacité ; tirant surtout sa force de l'attrait magnétique qui tournait de plus en plus vers le principe d'autorité la «,haute Église » effrayée par les ravages du libre examen.

Le mouvement d'Oxford est un réveil de l'esprit religieux; le mouvement esthétique qui se déve-

loppô parallèlement à lui n'est point une renaissance, maiS) eh apparence au moins, une naissance, un enrichissement de Tâme anglaise. De toutes les activités spirituelles, la religion avait toujours été la plus vivante en Angleterre. Au contraire, le goût de l'art, le besoin dû beau, n'était point parmi les fruits naturels et spontanés de son sol et de son peuple. Sans doute, la culture moderne ne s'était pas épanouie, là comme ailleurs, sans cette fleur de beauté qui croissait déjà sur la foi naïve et la vie étroite du Moyen Age, et à qui la vertu du génie antique avait donné aii xvi* siècle une vigueur et un éclat nouveaux. Au jprintemps exubérant de la civilisation anglaise, en particulier, à Tépoque d'Elisabeth, l'ivresse païenne de l'esprit et des sens avait exalté un moment les facultés artistiques de toute une race; et le peuple de Londres s'était élevé, quelques années, jusqu'à un assez sûr instinct de l'appréciation artistique. Mais même à cette grande période, ou durant l'âge « classique » de la reine Anne, les lettres avaient été, de tous les arts, presque seules l'objet d'une faveur large et populaire. Malgré l'effort d'une élite toujours originale et distinguée, malgré le succès de musiciens et d'architectes aux xvi* et xvii* siècles, de peintres admirables au xviii*, la peinture, l'architecture, la sculpture, la musique. lf>s arts décoratifs, n'avaient jamais été cultivés en Angleterre, depuis le Moyen Age, avec cet unanime inlérct, cette disposition innée du plus grand nombre, cette complicité de l'atmosphère

lES DOCTRINES 141

morale et sociale, qui expliquent leur prospérité chez certaines nations privilégiées ou à certains moments de l'histoire. Capable de réussir honorablement dans tous les arts, ilhistre dans plusieurs, la nation anglaise moderne ne s'était jamais montrée une nation artiste.

Ce trait est intimement lié aux autres caractères de son génie. L'attention artistique, en effet, est par essence désintéressée; elle interrompt le jeu du mécanisme instinctif qui soumet, dans la vie normale, la perception aux démarches nécessaires ou utiles ; elle rencontre donc en Angleterre, dans la force de cet enchaînement plus robuste qu'ailleurs, sans cesse confirmé par les préférences et les volontés des générations nouvelles, une résistance particulièrement difficile à vaincre. L'intérêt et le désir de l'action pratique ne prennent point chez un peuple une telle supériorité, sans rétrécir le domaine réservé aux libres jeux de l'esprit et des sens.

Et sans doute, le besoin d'idéalité, le goût des émotions intenses, des imaginations pures et vives, est aussi profond en Angleterre que celui de l'utilité matérielle. Mais l'idéalisme anglais traditionnel n'a point cherché à se satisfaire par l'art. Il a trouvé son expansion naturelle dans le sentiment religieux, •le mysticisme, la rigueur morale, la conquête de la sainteté puritaine ; dans le dévouement passionné à la chose publique, ou la lutte contre les énergies rivales de la matière. Aussi l'art en Angleterre est-il presque toujours dirigé vers une fin étrangère; il

142 l'angleterbe modebni

n'existe point pour lui-même, maie comme instru^ ment; il doit enseigner ou émouvoir, agir sur les esprits ou sur les cœurs. C'est pourquoi les plus nombreux et les plus grands des artistes anglais sont des écrivains; la littérature, .celui des arts où la forme est le plus intellectuelle, est celui qui se prête le mieu:» à Texpression d'un idéal non artistique. Et parmi ces écrivains, en effet, les plus populaires ne frappent point la foule par les qualités de leur forme ; ils la prennent par l'intérêt sentimental, ou la valeur édifiante et didactique de leurs inventions.

D'autre part, si les Anglais ont été longtemps, sont peut-être encore, le peuple le moins artiste de l'Europe occidentale, c'est que leur sensibilité, dans la moyenne, n'est pas seulement dominée par la perception de l'utile; elle est mal douée aussi pour la sensation esthétique. A part des exceptions brillantes, la faculté de jouir spontanément et fortement des belles choses — sons, formes, proportions, couleurs, images — est moins développée chez eux que chez d'autres peuples; ceux du Midi par exemple, dont les sens naturellement affinés sont plus capables de choix et de discernement subtil. La sensibilité physique anglaise n'est point l'exercice délicat et harmonieux d'instruments toujours dirigés par une juste mesure; abandonnée à son libre instinct, elle devient vite sensualité grossière. Aussi est-elle constamment réprimée par l'effort de la volonté morale, et se transpose-t-elle en ardeurs d'imagination et de passion.

LES DOCTRINSS 143

Par là encore s'explique la floraison incomparable^ le succès populaire en Angleterre de la littérature d'émotion; et la rareté, au contraire, des purs artistes en images et en mots.

Ces nuances psychologiques ont été plus d'une fois signalées; elles sont entrées dans l'idée commune que nous nous faisons de l'Angleterre. Mais il ne faut pas oublier que le développement extrême de la volonté est un facteur dont nous devons toujours tenir compte, quand nous examinons les ressources naturelles du génie comme du sol anglais. Les activités économiques ou spirituelles que le paya ou la race semblait refuser à ce peuple, il les a demandées, toutes les fois qu'elles lui sont apparues comme souverainement désirables, à la violence que son énergie fait quotidiennement au réel. On sait assez que la nature physique a été par lui disciplinée, dans la mesure où il ne pouvait lui-même s'adapter à elle sans périr. On sait aussi qu'il a pu dompter sa nature intérieure, assez du moins pour construire sur l'estime de lui-même le sentiment qu'il a de sa personnalité morale, et l'image qu'il en veut donner* On peut retrouver un effort analogue dans la tentative héroïque par laquelle l'Angleterre moderne a voulu conquérir de haute lutte les dons artistiques qui lui manquaient. Cette entreprise ne date point du XIX* siècle ; dès la Renaissance, l'orgueil de la jeune culture anglaise revendique pour elle tous les arts qui illustraient l'antiquité, et que des peuples contemporains font brillamment revivre. Dès lorS|

tous les arts existent en Angleterre, sinon toujours dans leur réalité féconde, du moins dans la volonté patriotique qui ne peut accepter d'en être privée.

Le grand mouvement de renaissance esthétique dont Ruskin a été l'apôtre se rattache à cette tradition déjà ancienne;* il est avant tout une croisade, un appel à l'énergie ; il demande l'art à la conscience exaltée, et en fait une religion, le principe d'une réforme morale et sociale. La recherche du beau n'est plus là, comme en d'autres pays, le vœu d'une sensualité naturelle, qui cède à la pente de son instinct; c'est l'action délibérée, grave, presque dévote, d'une âme qui accomplit un devoir. Il ne faut point s'étonner, dès lors, qu'à défaut de dispositions natives pour la sensibilité esthétique, les ressources intérieures et les moyens nécessaires aient été fournis à ce vaste effort par les énergies religieuses de l'âme; et que la renaissance artistique se soit développée en dérivant vers des courants nouveaux une partie des anciennes sources spirituelles. Il y a eu beaucoup moins transformation profonde que modification superficielle et volontaire. — Par là cet aspect de la revanche des instincts rappelle les activités artificielles du rationalisme et de l'adaptation réfléchie; mais cette ressemblance est trompeuse; si la renaissance esthétique n'est point l'épanouissement spontané d'un peuple artiste qui crée le beau pour en jouir, elle est la manifestation instinctive d'un peuple fier et religieux, dont le vouloir-vivre essaie d'arracher à lui-même et à la

oature une grandeur, une force, une satisfaction de plus.

Vers 1840, Tinstinct profond de la santé nationale appelait cette initiative ; les conditions sociales et morales l'exigeaient plus impérie sèment que jamais. On a vu comment la société nouvelle blessait ridéalisme sentimental, philosophique et religieux; comment elle avait répandu sur le paysage des champs et la vie des hommes la laideur de Tutilitarisme industriel. La vulgarité est la marque de la civilisation bourgeoise; les mœurs, les vêtements, le langage, s'enveloppent d'une teinte uniforme, médiocre et grise ; les vastes cités ouvrières allongent sous le ciel noirci de fumées leurs espaces monotones et tristes; les voies ferrées trouent d'avenues géométriques et sombres la verte beauté des campagnes; les machines produisent, de leur labeur mécanique et sans âme, des objets sans caractère, où la main de l'homme n'a pas mis son empreinte ; le triomphe de la classe moyenne menace l'éclat de la vie publique, et son esprit puritain appauvrit encore le culte, déjà sévère et froid. Un âge de laideur semble s'ouvrir ; laideur physique et morale, traduction sensible de ce dessèchement intérieur, de ce matérialisme universel qui tue dans les cœurs l'amour, la foi et la vie. — La philosophie de Garlyle est une réaction de la vie morale, qui affirme sa réalité profonde, primitive et souveraine, contre les excès meurtriers du mécanisme et de la logique. Le mouvement d'Oxford est une réaction de la vie

is

146 ' L*ANGLÈTERRB MODERNE

religieuse, qui veut s'épanouir librement et s'enrichir de force et de magnificence. La. renaissance esthétique est une réaction de la vie sensitive, qui veut ressusciter le divin dans la nature et datis la réalité familière, en faisant renaître partout la joie et la splendeur.

La doctrine artistique de Ruskin est très simple dans ses principes, très complexe et parfois contradictoire dans ses déductions. Elle n'a rien d'un système rationnel; ses origines intérieures, ses allures, sa méthode, Tharmonisent avec les intuitions 4'un Carlyle. Elle appartient au même mouvement d'instincts et d'idées, par tout ce qu'elle affirme, et par sa façon d'affirmer. C'est d'abord une ardente et magnifique exaltation de la poésie des choses ; un effort pour découvrir, exprimer, révéler le beau. Une torpeur faite de paresse, d'ignorance, d'accoutumance et d'impiété ferme les yeux des hommes au glorieux miracle de la création ; qu'ils sachent voir, et ils seront éblouis par les grands spectacles de la nature, et par les délicates merveilles des êtres les plus humbles. Une vision attentive et sympathique ranimera l'éloquence muette des cathédrales; les chefs-d'.œuvre de l'art humain parleront à nos cœurs leur langue de noblesse et de sincérité. Et de la nature et de l'art se dégagera la même révélation mystique : l'univers sensible apparaîtra comme un symbolisme divin.

L'idéalisme de Garlyle, plus métaphysique, tendait à faire évanouir les formes illusoires pour mieux

L^Ai^ \\m' lliMl'hW

atteindre Tunique réalité de Tesprit ; Tidéalisme de Ruskin, plus poétique, illumine au contraire de clarté et d'amour les formes sensibles, dans lesquelles sont encloses les volontés et les leçons de Tâme divine. Ses volontés, car la force secrète qui pousse ^ leur perfection propre le cristal, le rocher, la fleur et le visage humain, est une parcelle et une émanation directe de l'intention qui a créé le monde, et qui le conserve ; ses leçons, car la vie de l'homme et le labeur de ses mains n'ont point d'autre devoir, de plus haut idéal, que de réaliser en eux l'ordre voulu par Dieu ; et cet ordre est essentiellement le même pour toutes les créatures. L'inférieur est toujours la matière, le corps, ce qui parle aux sens et ne parle qu'à eux ; le supérieur est la forme, l'idée, ce qui parle à l'âme. Interprété comme il doit l'être, le monde est riche d'une signification intelligible au seul esprit ; et toutes ses parties sont des symboles. L'artiste goûtera l'admirable décor que la nature étend autour de lui; il épuisera la beauté du nuage mouvant, des cimes immobiles et vierges, les couleurs infiniment variées des pierres et des fleurs, la grâce du détail et l'harmonie de l'ensemble chez les arbres et les animaux ; mais son émotion ne sera point artistique, si elle ne dépasse la sensation pure; et, s'imprégnant d'intelligence et de respect, ne s'achève en adoration.

A cet Évangile de l'Art, les commentaires inspirés, frémissants, l'éloquence nombreuse et biblique de Ruskin apportent une confirmation perpétuelle.

148 l'Angleterre modernb

L'histoire de la peinture, celle de rarchitècture sont pleines des mômes enseignements. Les peintres de l'àme ont été les plus grands peintres; la foi simple et allègre, le métier sincère des primitifs italiens se sont traduits naturellement par un coloris frais et pur, joie des yeux et du cœur; au contraire, la décadence sensuelle et le raffinement artificiel s'accompagnent chez leurs héritiers dégénérés d'une couleur obscure et trouble. Ce qui fait la grandeur unique d'un Turner, c'est qu'il a peint la nature avec des yeux plus clairvoyants, une passion plus émue et plus fidèle qu'aucun autre; il a mieux réalisé parce qu'il a mieux senti, il a mieux senti parce qu'il a mieux aimé. De même les édifices contiennent dans leurs pierres neuves ou vieillies le. meilleur ou le pire de l'àme humaine ; leurs lignes, Meurs proportions, leurs ornements, expriment une civilisation, disent une foi, et la mesure de leur valeur est celle de la noblesse de cette foi. Nulle architecture n'est plus belle que celle des églises gothiques ; car en elle s'épanouissent, avec la croyance vivante de tout un peuple, la conscience et la sincérité parfaite d'artistes amoureux de leur œuvre, et l'imitation rigoureusement exacte des modèles fournis par la nature. Les palais et les clochers de Venise chantent encore, en un merveilleux unisson, l'hymne du courage et de la foi qui ont élevé sa grandeur ancienne ; la chule de sa force et celle de son art se lisent également dans les voluptueuses langueurs de ses peintres.

Quelle sera donc la condition nécessaire, pour que sur le sol anglais croisse une moisson artistique plus belle, plus riche qu'aticune autre? Les lois de l'art ont révélé à Ruskin telles de la vie, car la vie est le principe même de la beauté; sa doctrine d'art s'élargit en une prédication morale. Ainsi le mouvement de ses idées remonte le cours qu'elles avaient descendu ; plus profondément que Tcnthousiasme esthétique, c'est la ferveur mystique et puritaine qui en est la source.

Que doit faire le peuple anglais pour savoir sentir et créer le beau ? Il doit ranimer en lui l'âme religieuse du beau. Que son existence nationale se relève au zèle chrétien, au dévouement public où elle atteignait au Moyen Age ; que sur des sentiments collectifs généreux et larges l'art trouve son appui solide. Que l'artiste travaille avec amour, et que sa main soit guidée par un pieux souci de vérité. Point de mensonge : chaque œuvre doit être adaptée à sa fm propre; chaque ornement, avoir son rôle et sa raison d'être; chaque détail, être aussi parfait que l'ensemble. La matière doit être précieuse, et non commune et vile; le style pur, et non mélangé; la décoration réaliste, et non fantaisiste; la technique hardie et franche, non point artificieuse. Par-dessus tout est haïssable le travail insensible, inconscient de la machine; seule la main de l'homme peut donner la vie. Maîtresse de la société moderne, l'industrie a tué l'art; pour que Tari renaisse, il faut que l'industrie soit domptée

et remise à son rang. Et comme une réforme des esprits et des cœurs devait précéder la renaissance artistique, une réforme dés conditions sociales et de la civilisation tout entière rendra seule possible la régénération des cœurs.

C'est peu après 1850 que Tévangile social de Ruskin se dessine à travers sa prédication artistique. Durant 4es années tranquilles de la « middle Victorian period n, le prophète du beau poursuit ses dénonciations contre le siècle; et son influence grandissante rencontre les âpres résistances des intérêts menacés et des optimismes blessés. Avec une éloquente ardeur, il attaque les dogmes de l'économie politique. A la poursuite systématisée de la richesse, il reproche la dégradation qu'elle entraîne, chez le capitaliste qu'elle avilit et chez le salarié qu'elle asservit. Tout le système de Ricardo repose sur une simplification extrême, un appauvrissement de l'homme et de la vie collective. C'est par une abstraction exagérée que les mobiles et les appétits en présence sont considérés dans leur nudité dépouillée; revêtues de chair et de sang, les entités économiques ne sfe prêtent plus aux combinaisons arithmétiques de la science; et si de plus une âme est rendue à ces corps vivants, ils s'inscrivent désormais dans un ordre supérieur et différent, l'ordre des esprits, dont les suggestions impérieuses et vitales contredisent les brutales volontés de l'intérêt pur. Point de science sociale en dehors d'une large et humaine conception des hommes. Et, affirmant à

son tour, Ruskin oppose au matérialisme Ricardien une théorie intuitive de la valeur»

Il n'y a de richesse que la vie. Ce pays est le plus riche qui nourrit le plus grand nombre d'êtres humains, heureux et nobles. Rattachée à toute la complexité morale et physique de l'existence sociale, la théorie passe ainsi du plan rationnel et simpliste où l'avait maintenue la pensée des utilitaires, à un sentiment concret et instinctif des réalités vivantes auxquelles elle s'applique. Désormais, la voie est ouverte à une sociologie vraiment objective, qui accepte le problème de la vie sociale avec l'ensemble de ses ^éléments et de ses données. Et dans l'âme anglaise déjà sourdement inclinée à la revanche des sentiments froissés, où le remords social s'éveille, où les doctrines de Garlyle ont semé l'inquiétudç de l'individualisme et la volonté du devoir secourable, Ruskin vient fortifier la conscience de la solidarité entre les hommes, la disposition aux activités fra-^ ternelles, et cette renonciation intérieure au dogmatisme économique d'où est sortie silencieusement une opinion interventionniste.

Dans les plans d'action plus précise ou de réforme, auxquels l'ardeur impatiente de Ruskin s'est appliquée, la parenté profonde de sa pensée avec celle de Garlyle éclate mieux encore. Toutes les énergies de son être tendent à la reconstruction d'un ordre autoritaire et hiérarchique, selon les disciplines anciennes, dans lequel l'individu n'existe que par le groupe et pour lui. Voisine du socialisme

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d'État par le rôle souverain et bienfaisant qu'elle accorde à Tautorité centrale, sa doctrine reste conservatrice et féodale par le maintien des classes et des aristocraties privilégiées ; et un esprit exigeant d'idéalisme chrétien y fait régner le Décalogue avec une sévérité toute théocratique. L'État veiHera à ce que la justice préside aux relations entre capitaines et soldats du travail; des inspecteurs assureront son contrôle; mais son rôle sera surtout moral. Chaque année, le père do famille lui rendra compte des événements qui se seront passés sous son toit; à chaque centaine de familles sera préposé un surveillant spirituel, maître de la discipline religieuse et de l'hygiène psychique, hors desquelles il n'est point de santé pour l'individu ni pour la race. Par ailleurs, les grandes familles conserveront leur prestige et leurs terres; mais comme leur dignité patriarcale ne saurait s'accommoder de poursuites mercenaires, leurs terres ne seront point cultivées, et leurs revenus leur viendront de l'État. Dans chaque groupement humain, les fonctions directrices appartiendront aux chefs naturels — ceux que leur naissance, leur éducation, leur supériorité visible, auront préparés à commander. Ramenée autant que possible aux saines influences des champs et de l'air libre, l'industrie retournera au type ancien du petit atelier; la famille, la véritable unité sociale, sera aussi la cellule économique. L'homme ne sera plus une machine, ses lâches ne participeront plus au rythme mono-

LES D0CTBINB8 153

tone et abêtissant des leviers et des bielles : les choses n'auront de prix que par la vie et Tàme qu'elles contiendront^ et le travail des mains, comme jadis, façonnera dans la joie et Tamour les objets familiers ou les œuvres d'art. Les corporations ressuscitées maintiendront jalousement l'honneur du commerce et la fierté des anciennes routines; chacune donnera sa garantie aux denrées qu'elle mettra, en vente, et en fixera le prix selon l'échelle de cette valeur véritable, qui est la vie.

Si le détail de ces rêves mystiques n'a pas résisté à l'ironie ou aux révoltes du sens positif, l'esprit de ces doctrines a profondément imprégné les deux générations qui en ont subi l'influence ; et la vie anglaise, aujourd'hui, porte leur empreinte.

Dès le milieu de l'ère Victorienne, l'impulsion réformatrice de Ruskin se compose avec celle de Carlyle, avec toutes celles de la réaction instinctive, pour corriger les vices de la société industrielle. Mais c'est surtout comme prophète du beau que Ruskin a agi sur cette période. Sa propagande esthétique s'est trouvée en harmonie avec un mouvement artistique et littéraire, le Préraphaélitisme, à l'éclosion duquel ses premiers livres ont d'ailleurs contribué. Un groupe jeune et actif de peintrespoètes, vers 1850, entreprend d'infuser à l'art anglais une vie nouvelle ; il cherche ses modèles chez ces primitifs italiens que Ruskin avait découverts, et oppose la sincérité de leur inspiration, la simplicité de leur technique, à l'artificielle et savante

154 L*ANOLBTERRB MODBRNB

banalité de la peinture académique anglaise. Leur zèle et leur foi sont les mêmes qui animent le Ruskin des Pierres de Venise \ ils veulent déraciner de Tart le mensonge qui s'y est implanté depuis la Renaissance ; y faire refleurir au contraire la conviction émue, la parfaite vérité d*accent, qui nous ravissent chez un Angelico ou un Luîni. Et comme un fervent idéalisme rayonne spontanément d'une âme croyante, et imprègne de spiritualité la. figure matérielle des choses, ils tendent naturellement à enrichir leurs évocations mystiques de ce symbolisme où Ruskin voyait le langage secret de l'univers, A cette sincérité enfin, à cette humilité chrétienne, et à ce symbolisme, répond nécessairement la scrupuleuse observation du détail; ils peignent avec amour, dans toute la particularité spécifique de leurs caractères et de leurs formes, ces délicates merveilles de chaque plante, de chaque fleur, de chaque pétale, que Ruskin avait révélées par ses analyses passionnées.

Ainsi naquit et grandit l'école d'art qui a produit les chefs-d'œuvre de Rossetti, Millais et Burne-Jones. En elle, des inspirations de sources diverses ont grossi ou modifié le fonds technique de théorie et d'enthousiasme; il faudrait signaler notamment l'apport du sentiment médiéval, de l'idéal cîievaleresque et archaïque, tel que l'imagination romantique l'avait fait revivre. De ce point de vue, en même temps que le mouvement préraphaélite marque une réaction réaliste, il continue dans l'art le romantisme

tfiS DOCTRINES 155

épuisé en littérature. Le phénomène est général à cette époque ; on peut dire que le milieu du siècle, en Angleterre, voit s'épanouir dans les idées morales, artistiques et sociales, les germes semés quarante ans plus tôt par rhistorisme romantique. Cette direction en quelque sorte réactionnaire du sentiment et de l'imagination, on l'avait vue paraître dans les romans de W. Scott; elle s'accuse dans le parallèle établi par Carlyle entre le présent et le passé. Elle n'est pas moins nette dans les doctrines des Puseyites, et dans leur préférence pour les formes traditionnelles du culte. Elle est l'âme de la théorie esthétique de Ruskin, et détermine aussi le caractère de son évangile social. Partout présent, cet esprit de régression sentimentale imprègne aussi la peinture d'un Burne-Jones ; et il semble que l'inspiration médiévale, l'effort plus ou moins avoué pour reconstruire sur les bases anciennes la société ou l'art désintégrés par l'individualisme rationaliste, soit l'élément le plus constant de la synthèse morale que nous appelons la revanche des instincts.

On ne saurait passer sous silence les effets sans cesse élargis de la renaissance esthétique vers la fin du siècle, et son influence sur l'art anglais, les arts industriels et décoratifs, le vêtement, le mobilier, la vie même. Mais cet aspect de l'Angleterre contemporaine est dominé par la personnalité de William Morris, dont il sera question plus loin. On dira aussi un mot, au chapitre suivant, du préraphaéiitisme littéraire* ^

I. La correction de Tanarchie industrielle ; les lois protectrices du travail; philanthropie sentimentale et philanthropie rationnelle; la réforme des abus sociaux. — IL Le mouvement d'organisation ouvrière; le syndicalisme anglais; son évolution et ses formes d'action. — IIL Les éléments instinctifs et conservateurs des mœurs nouvelles; le snobisme; la réaction puritaine; le remords social. — IV. La littérature de sentiment et d'imagination. — V. Les origines psychologiques de l'impérialisme. -- YL L'équilibre social et l'optimisme vers 1870.

Ces doctrines et ces mouvements forment un vaste ensemble d'aspirations et d'idées; celles-ci reposent à leur tour, on Ta vu, sur une base encore plus large d'intérêts et d'instincts. Il ne faut donc point s'étonner que l'action conservatrice, organique et reconstructive de toutes ces forces se soit exercée parallèlement à l'influence réformatrice de l'individualisme rationnel; ni que l'Angleterre, de 1832 à 1884, ait subi la première autant que la seconde. Les lois et les mœurs enregistrent et manifestent les effets compensatoires de la revanche des instincts.

Le point vital autour duquel s'est livré le combat des énergies sociales en présence, c'est la question du régime industriel. On a vu quels étaient les vices de l'anarchie spontanément apparue et favorisée par le laisser-faire économique ; les menaces de révolution politique et de dégénérescence civique les plus graves résultaient du surmenage imposé aux travailleurs de l'usine, et des conditions générales de vie qui leur étaient faites. La législation interventionniste moderne est née dans ce domaine spécial et caractéristique de la grande production ; elle a rayonné de ce centre vers les autres provinces de l'industrie et du copimerce.

Dès les premières années du siècle, l'État avait esquissé, bien timidement encore, son activité de correction et de contrôle. En 1802, après un commencement d'agitation, un règlement intervient ; il édicté des prescriptions destinées à sauvegarder la santé physique et morale des enfants employés dans les manufactures de coton et de laine. Cette mesure resta lettre morte. En 1819, à la suite d'une enquête, défense est faite d'admettre dans les filatures des enfants au-dessous de 9 ans, ou de prolonger plus de 12 heures la journée des enfants au-dessous de 16 ans. Cette défense n'est pas respectée. Les années 1830-1832, et leur atmosphère d'ardente revendication politique, voient se préciser et se fortifier les

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doctrines et la propagande des réformateurs industriels. L'esprit d'idéalisme religieux et philanthropique, attaché jusqu'alors à l'abolition de l'esclavage ou à d'autres croisades humanitaires, se tourne plus nettement vers les misères tragiques que l'Angleterre découvre sur son propre sol. Les Fielden, les Sadier, les Lord Ashley, mettent au service de la cause une ardeur infatigable d'apôtres, et bientôt se joignent à eux les Carlyle et les Kingsley, les théoriciens de l'autorité bienfaisante et du socialisme chrétien. La loi sur les manufactures (Factory Act) de 1831 n'est pas mieux appliquée que les précédentes ; mais celle de 1833, où s'inscrit l'effet d'une sérieuse enquête, marque le premier pas décisif dans la voie interventionniste. La limite d'âge audessous de laquelle la protection de l'État s'étend sur les travailleurs est relevée jusqu'à dix-huit ans; et les prescriptions de la loi sont déclarées applicables « dans toute manufacture ou usine », sauf les établissements occupés par l'industrie de la soie. Mais l'effet de ces restrictions est encore annulé par l'ingéniosité des patrons ; le règlement interdisant de dépasser un maximum d'heures de travail, on imagine un système d'équipes qui se relaient à la tâche, de façon que tout calcul précis est impossible; les inspecteurs créés par la loi restent impuissants, malgré les sanctions dont ils sont armés*

C'est alors que rassemblant leurs forces, les chefs de la tt nouvelle philanthropie » obtiennent une victoire dont les conséquence» n'ont point cessé de se

développer par la suite. En 1840, à la demande de Lord Ashley, le Parlement ordonne une enquête générale sur le ti^vail. Les rapports des enquêteurs, publiés de 1840 à 1845, émeuvent profondément Topinion. A cet instant critique, au point culminant de la misère, l'Angleterre stimulée par la voix des prophètes et des hommes d'action s'éveille à la conscience vague, puis de plus en plus nette, de l'œuvre nécessaire. La loi sur les Mines (1842) fait disparaître les pires abus de cette industrie particulièrement arriérée ; la loi de 1844 sur l'industrie textile énonce des prescriptions plus fermes; elle étend aux femmes adultes le bénéfice de la protection accordée aux enfants. En 1845, la législation sociale franchit les limites étroites où elle s'était jusque-là maintenue ; les usines d'impression sur étofTes sont l'objet de mesures spéciales. Enfiii, en 1847, la loi fixant la journée de travail à 10 heures, depuis longtemps réclamée, est votée par le Parlement ; elle est appliquée intégralement en 1850. Elle atteint son objet par les voies indirectes et la méthode de compromis qui caractérisent la jurisprudence anglaise. Le dogme économique est encore assez puissant, à cette époque, pour que le législateur n'ose intervenir de front dans le contrat de travail sous sa forme normale ; les ouvriers adultes ne sont point explicitement visés par la loi ; seuls les êtres plus faibles et en état d'infériorité sociale flagrante, les femmes et les enfants, sont abrités contre les conséquences de leur faiblesse. Mais la solida-

160 l'Angleterre modernb

rite des tâches, dans cet enchaînement d'activités parallèles qu'est Tusine, empêche de soustraii*e à Tapplication de la loi une catégorie de travailleurs, alors que d'autres en ont le bénéfice ; et ainsi la journée de 10 heures devient une réalité, dès le milieu du siècle, dans les plus prospères et les plus typiques des industries anglaises.

L'histoire de la législation industrielle est désormais moins agitée. Si les intérêts menacés par le contrôle de l'État se montrent toujours hostiles à chaque extension nouvelle de son domaine, l'esprit d'intervention ne rencontre plus, chez les doctrinaires libéraux, de résistances aussi passionnées. L'opinion moyenne éclairée par la littérature sociale, les enquêtes officielles, remuée par les exhortations des prophètes, accepte d'autant plus aisément cet élargissement du rôle de la loi, que ses effets, dans les provinces du travail déjà conquises, sont plus clairement reconnus favorables. La leçon de l'expérience, toujours écoutée en Angleterre, donne raison aux hommes d'instinct et de sentiment contre les hommes de principe. Avec le niveau matériel et moral de la vie ouvrière, croît la stabilité de la production, et, le plus souvent, la prospérité de l'industrie. Le régime nouveau ne provoque point les désastreuses conséquences économiques annoncées par les théoriciens du laisser-faire ; et l'inspection des fabriques ne détruit point l'indépendance dont les chefs d'entreprise étaient si jaloux.

Aussi voit-on se poursuivre, pendant la seconde

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période de Tère Victorienne, le mouvement commencé, d'une marche régulière et plus calme. Le progrès de la législation consiste surtout, désormais, à passer des centres principaux aux régions secondaires de l'activité industrielle ; à étendre, par assimilations successives, le bénéfice des dispositions établies d'abord pour l'industrie textile, à des industries analogues ou solidaires. Bientôt même cette limite est franchie; la définition de la manufacture (factory), impliquant le labeur concerté d'un grand nombre d'ouvriers, est étendue à l'atelier (workshop) où s'abritent les opérations de .la petite industrie; et une nécessité intérieure pousse la protection légale à embrasser toutes les formes du travail, si lointaine que soit leur ressemblance avec la filature et le tissage, d'où rayonne le foyer primitif de l'intervention législative. — Les principales étapes sont marquées par la seconde enquête générale sur les enfants employés dans l'industrie (1861-18G6), qui découvre, à côté des abus déjà révélés, les misères et les cruautés ignorées d'une foule de petits métiers ; les deux lois de 1867, dont la première annexe notamment au domaine de la protection légale les établissements métallurgiques, les manufactures de papier, de verre, de tabac, etc. ; dont la seconde. (Workshop Régulation Act), s'applique explicitement aux petits ateliers, et dont l'ensemble essaie ainsi d'embrasser tout le champ de la production industrielle; la loi de 1874, où l'influence des syndicats ouvriers, prenant en mains la cause du tra-

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vail, est pour la première fois reconnaiâsable ; le rapport publié en 1876 par une nouvelle commission, et la loi de 1878, qui se propose de réunir et d'organiser les diverses mesures antérieures.

Vers 1880, les lois protectrices du travail forment donc un imposant édifice de sagesse sociale. Mais l'empreinte de leur origine et de leur histoire, et la marque de Tempirisme anglais traditionnel, y sont partout inscrites. Dirigée par un obscur et aveugle instinct de justice ou de prudence, leur croissance s'est faite en dehors de tout principe et de tout système. Victoires successives et toujours partielles de la perception sensitive et de Timagination concrète sur les résistances de Tégoïsme ou de la logique abstraite, elles ne doivent rien à cette logique, et ressemblent aux constructions politiques plus anciennes où TAngleterre abrite encore son action et sa vie. Mais Tobjet bien défini, tout moderne, auquel elles s'appliquent, semble réclamer une méthode plus systématique et plus consciente. Les opérations industrielles, les problèmes qu'elles posent, toutes les difficultés soulevées par la brusque apparition, sur la terre anglaise, du monde nouveau des usines et du peuple ouvrier, paraissent demander à la législation qui les concerne quelque chose de l'esprit scientifique qui lesjanime. Le précédent, cette source normale de la jurisprudence anglaise, fait ici défaut ; et l'impatience des besoins, la lumière éclatante et crue que projette, sur le servage de l'usine, le rouge flamboiement des orges, mettent au cœur des

hommes qu'elle asservit un plus exigeant et plus prompt désir de justice.

Aussi le code du travail, élaboré par fragments, sans idée préconçue, de 1830 à 1880, offrait-il aux esprits sans préjugés Tapparence d'un instrument imparfait. Suffisant sur certains points, très incomplet sur d'autres; s'étendant inégalement sur les provinces diverses d'une même industrie ; aggravant parfois les abus qu'il voulait détruire, ou en faisant naître d'autres; plein de disparates et même de contradictions, il pouvait suffire à corriger les pires excès de l'individualisme économique ; il démontrait par le fait la supériorité pratique de l'interventionnisme sur l'indifférence; il ne réussissait ni à guérir tous les maux, ni à établir partout un même niveau d'humanité et de décence. Les lois sur l'industrie ne constituaient évidemment pas une œuvre définitive.

A côté de ces lois, la correction des vices sociaux, le soulagement des misères, se poursuivent largement, sous l'influence des sentiments philanthropiques et des doctrines d'action collective. Les réformes humanitaires inspirées par la revanche des instincts rejoignent ainsi dans leurs conséquences, et parfois même dans leurs agents, les réformes libérales de la société entreprises sous l'impulsion du radicalisme philosophique. Des points de contact s'établissent entre les deux grands mouvements d'énergies et d'idées dont le flux et le reflux emplissent toute cette période de l'histoire anglaise. Si

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éloignées que soient leurs sources et leurs direclions, ces deux ondes arrosent le même sol ; et les mêmes hommes puisent parfois dans Tune et dans l'autre. Elles n'en demeurent pas moins distinctes ; et si leurs effets convergent ou s'ajoutent aussi souvent qu'ils se compensent ou se détruisent, les mesures issues de l'une ou de l'autre sont presque toujours reconnaissables au premier regard. Une préoccupation de justice raisonnable et d'organisation meilleure domine la philanthropie rationaliste; le souci de l'action immédiate et concrète, les procédés tout spontanés, caractérisent la philanthropie sentimentale ou idéaliste. La première espèce de réforme trouve son type dans la série des lois électorales (1832-67-84), qui marquent un progrès continu, régulier, sur la même ligne, et aboutissent à établir en trois étapes le suffrage presque universel. Le type de la seconde espèce, ce serait justement les lois protectrices du travail; elles témoignent d'une marche tâtonnante et mal sûre, vers un but incertain, qu'aperçoivent mal ceux mêmes qui le poursuivent. Elles sont très conformes aux instincts traditionnels de l'esprit anglais.

De 1830 à 1880, bien des taches sont effacées par la seconde philanthropie comme par la première. C'est ainsi qu'en 1845 les asiles d'aliénés sont soumis au contrôle de l'État; un esprit nouveau d'humanité remplace, dans le traitement des malades, la barbarie des anciens usages. En 1840, la campagne depuis longtemps menée au bénéfice des petits ramoneurs

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aboutit à une loi ; il est désormais interdit de faire grimper dans les cheminées ces enfants ùoirs de suie, le plus souvent volés à leurs familles, et qui avaient fourni à la pitié bourgeoise un de ses thèmes favoris. La « presse » ou recrutement forcé des marins, sur les quais des grandes villes maritimes, est supprimée en 1835. C'est vers 1840 que, sous Tinfluence de Topinion publique, le duel disparait définitivement des mœurs anglaises ; une loi en 1844 l'interdit même aux officiers. Depuis le xvni* siècle, la conscience puritaine s'était attaquée à cette tradition aristocratique, dont la force sociale n'était pas moindre en Angleterre qu'en France ; il fallut pour en triompher l'avènement de la classe moyenne, hostile à la conception féodale de l'honneur, et le grand mouvement de réforme morale qui marque cette période critique. En même temps, un premier succès rjécompensait la protestation de la sentimentalité anglaise contre les souffrances infligées aux animaux ; cette protestation généreuse d'ailleurs, et restée ardente, qui anime aujourd'hui encore la ligue contre la vivisection. Favorisés par la brutalité ancienne des instincts et des mœurs britanniques, les divertissements tels que les combats de coqs, les batailles de chiens et d'ours, avaient toujours été populaires ; la Ipi de 1835 les interdit dans les rues.

On peut citer encore la réforme du système pénitentiaire, poursuivie avec énergie depuis le xviii® siècle par une série d'apôtres et de philanthropes ; durant

166 l'Angleterre moderni

les vingt premières années du règne de Victoria, des expériences entreprises dans un esprit humanitaire, et qui ne furent pas toujours heureuses, se traduisirent enfin par la construction de prisons plus conformes à Thygiène physique et morale. Ou la lutte menée par l'initiative privée et les pouvoirs publics contre les conditions sanitaires mauvaises où vivait, surtout dans les grands centres industriels, la population misérable : cette lutte, entreprisa sous la leçon cruelle des événements, après les épidémies meurtrières de choléra et de typhus, réclamée d'ailleurs avec insistance par les théoriciens de l'intervention sociale, s'organise en 1848 autour d'une « Société contre les habitations insalubres '»; la môme année est créé un comité permanent d'hygiène ; en 1851, une loi spéciale vise l'amélioration des logements ouvriers. Enfin, la croisade contre l'alcoolisme, qui commence dès 1842 à faire reculer le fléau. Animé d'une inspiration religieuse, conduit en Irlande par un prêtre catholique, le Père Mathieu, aidé par les impôts dont le Parlement frappe la vente des alcools, cet effort de régénération sociale prend vite, en Angleterre, les allures d'un mouvement national et mystique; vers le milieu du siècle, la vieille réputation d'ivrognerie que s'était assez justement attirée la société anglaise commence à être contredite par une sérieuse réforme des mœurs. L'antialcoolisme est dès lors un des centres vivants de la morale sociale qui se fait ; l'une des lignes de force à la fois religieuses et pratiques dont le nou-

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veau libéralisme essaiera de constituer, plus tard, la trame plus solide de sa doctrine.

En même temps que s'exerçait, pour la conservation et la paix sociale, Faction réformatrice des instincts dans les classes dirigeantes, la classe ouvrière réagissait de son côté, pour son intérêt propre, contre les effets meurtriers de Tanarchie économique. Si Ton néglige le Chartisme, tentative malheureuse d'organisation révolutionnaire, c'est le mouvement syndical qui constitue, de 1830 à 1880, la réaction spontanée du peuple ouvrier et son effort de reconstruction organique.

Effort de sagesse instinctive et expérimentale, où la théorie n'a aucune place. .Au contraire, c'est en renonçant aux vagues ambitions théoriques d'un moment que les « Unions » se sont élevées sur des assises solides et durables. On sait comment elles naquirent, dès le xvni® siècle, sans racines dans le passé, des besoins d'action collective qu'entraînait à sa suite la révolution industrielle. Sévèrement réprimées par la loi sous le nom de « coalitions ouvrières», elles reçurent, on l'a vu, du libéralisme philosophique, en 1824 et 1825, leur charte d'affranchissement. Aussitôt commença, pendant les années critiques 1829-1848, leur période révolutionnaire. Profondément imprégnés par i'Ov^enisme, touchés

168 L*AN6LBTERRE UODERNB

en certains cas par le mouvement Chartiste, les syndicats, qui prennent alors pour la première fois le nom de« Trade Unions », se laissent entraîner au rêve d'une fédération de tous les métiers, en vue de la grève générale. A la violence répond la violence; c'est l'époque où le gouvernement envoie au bagne des journaliers de Dorchester, coupables de s'être affiliés sous serment à l'Union nationale; où les patrons exigent de leurs hommes la déclaration écrite qu'ils, ne font point partie d'un syndicat.

Après l'échec de ces tentatives désespérées, dont la plus fameuse est celle de 1834, après des reprises spasmodiques, coupées de marasmes, les éléments viables d'organisation sociale contenus dans ces agitations confuses se dégagent et se précisent. La propagande d'Owen aboutit à l'idée coopérative ; et instruits par l'échec des associations de production, les coopérateurs trouvent dans les associations de consommation la forme de solidarité pratique la mieux adaptée à la préparation de la fraternité économique. En 1844 est fondée la société des « Pionniers de Rochdale », modèle de tant d'autres, —r Et dans le domaine syndical, diverses influences favorisent l'apparition d'un type nouveau : l'apaisement des esprits après 1848, le progrès des affaires et de la prospérité générale, l'acceptation par les syndi» qués des tendances libérales, vulgarisées par les disciples de Ricardo; le prestige croissant des sociétés d'ouvriers du livre, acquises de bonne heure à l'action pacifique et méthodique. En 1851

est organisée la Société des Mécaniciens, sur laquelle le syndicalisme devait prendre exemple pendant quarante années.

Les Unions offrent désormais des caractères sta*^ blés, façonnés par l'expérience. Elles écartent toute ambition révolutionnaire, et se restreignent à des objets immédiats et précis. Limitées à des métiers déterminés, et trouvant dans cette limitation même une garantie d'existence, elles construisent progressivement des organismes économiques ou politiques plus larges, capables de modifier en leur faveur les conditions générales du milieu. La Société des Mécaniciens « amalgame » un grand nombre de syndicats locaux, dirigés par un comité central pour la défense des intérêts professionnels ; et de même se créent des fédérations nationales des principaux métiers. De l'apprentissage fécond que réclame la direction financière des syndicats, sortent des hommes à l'esprit net, au jugement avisé, élite ouvrière qui fait peu à peu la conquête de l'opinion bourgeoise, et pénètre au Parlement.

A partir de 1861 paraissent les « Trades'Gouncils », où sont représentées les diverses Unions d'un même centre. Sous l'action de la « Junte », groupe de secrétaires et d'administrateurs, une pression politique continue, dirigée contre les clauses prohibitives de la loi qui réglait le contrat de travail, aboutit enfin à la reconnaissance pleine et entière du droit syndical encore menacé. Rendue nécessaire par la sympathie des radicaux pour la cause ouvrière, mais

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compromise un moment par la mauvaise volonté du parti libéral, encore acquis à Torthodoxie économique, cette victoire définitive de Tidée unioniste (1875-1876) fut Fœuvre des conservateurs, ici encore mieux préparés que leurs rivaux à Tinterventionnisme et à la solidarité commençante. — Enfin, en 1868 se tient le premier Congrès des syndicats; bientôt la réunion annuelle de ce parlement ouvrier est saluée avec sympathie par les pouvoirs publics et l'opinion; et la paix sociale semble assurée par l'admission d'une aristocratie du travail à la libre discussion de ses intérêts propres. Lorsqu'en 1872 est créé le Comité Parlementaire, chargé de réclamer le vote de lois favorables aux travailleurs, les limites de l'initiative syndicale en matière législative semblent pacifîquement atteintes.

En dehors de cette nouvelle action politique, heureuse par sa fermeté mesurée, les Unions avaient poursuivi dans la région des intérêts quotidiens leur développement traversé encore d'incidents et de luttes, mais qui parvient peu à peu à s'imposer. Entre 1870 et 1875, la majorité des patrons comme le gouvernement acceptent en fait la discussiofi collective du contrat de travail. Vers cette époque, le syndicat anglais apparaît sous sa forme typique^ avec toute l'originalité de ses caractères. C'est moins un instrument de combat qu'une société de secours mutuels. Il groupe, dans chaque métier, une très forte proportion des ouvriers qualifiés (skilled), à l'exclusion des aides et manœuvres, qui

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forment une plèbe ouvrière. Ses membres, disciplinés et marqués de cette empreinte si nette que donne en Angleterre la respectabilité sociale, participent à la dignité qu'assure l'indépendance économique. Ils paient avec régularité des cotisations élevées, nécessaires pour former la caisse d'assurances qui est la raison d'être de l'Union ; assurance sur la vie et contre le chômage, caisse de retraites pour les vieillards et les invalides. De telles charges entraînent un budget considérable, de fortes réserves, et la prudence comme les responsabilités attachées à la richesse acquise. Aussi la défense des intérêts corporatifs est-elle conçue par le syndicat traditionnel dans un esprit de conciliation et d'accord. La grève est une arme désespérée, rarement employée sans nécessité absolue; dans la moyenne des cas, l'entente survient avant la bataille. Les premiers députés ouvriers sortis des Unions ont apporté aux Communes des tendances modérées, et ont agi de concert avec la fraction radicale du parti libéral. Cette élite de secrétafres et de représentants du travail s'est inscrite sans effort, par ses goûts sociaux, ses instincts, ses sentiments religieux et loyalistes, dans les cadres de la bourgeoisie dirigeante; et le succès du syndicalisme anglais a paru un moment annoncer l'apaisement définitif des appétits révolutionnaires.

Quelles qu'aient été les sympathies des hommes de pensée rationnelle et désintéressée — comme la petite école des positivistes anglais — pour le mou-

vemenl d'organisation ouvrière, il appartient cependant, par son histoire et ses caractères, à la réaction contre le libéralisme individualiste. Combattu ou non par les classes possédantes, le syndicalisme, comme la législation protectrice du travail, traduit la protestation spontanée de l'instinct solidariste et pratique contre Tanarchie économique. Aussi est-il, par son sens intérieur, conservateur autant qu'il est constructif.

Si l'on considère non plus la classe ouvrière, mais l'ensemble de la société entre 1832 et 1884, il est facile de voir que les mœurs nouvelles, résultante de toutes les influences sociales et morales déjà énumérées, expriment aussi bien la revanche des instincts que la poussée bourgeoise et rationaliste. Les forces de conservation gardent leur prise sur la vie anglaise; et la victoire de l'individualisme est diminuée, compensée de toutes façons par les croissances organiques ou les survivances du passé.

L'observateur étranger qui visitait l'Angleterre vers 1860 pouvait croire y retrouver, modifiées à peine, l'apparence et la réalité des anciennes mœurs. Concentrée dans les villes ou les régions industrielles, la grande bourgeoisie d'affaires ne mettait point sa marque sur les vastes espaces du pays agricole. Là, toujours forte de son prestige immémorial, l'aristocratie maintenait sur le peuple des campagnes sa

souveraineté incontestée. Prête d'ailleurs à justifier son pouvoir par d'utiles initiatives, assez souple pour s'adapter aux besoins nouveaux, elle donnait souvent l'exemple de l'activité sociale et philanthropique vers laquelle s'étaient tournés les esprits. Non seulement elle intervenait dans la lutte industrielle pour appuyer de son influence la cause de la législation protectrice, cherchant ainsi dans une application imprévue de son idéal autoritaire et patriarcal une arme de combat contre la classe rivale des patrons; mais, comme l'y conviaient ironiquement ses adversaires, elle regardait plus près d'elle, aux portes mêmes de ses châteaux, les misères agricoles, et parfois entreprenait sincèrement d'y porter remède. Si l'évolution démocratique de la constitution anglaise a pu se concilier longtemps avec le maintien du privilège nobiliaire, et si l'influence des grands propriétaires est restée presque intacte jusqu'à nos jours, l'explication n'en doit pas seulement être cherchée dans les instincts conservateurs de la race, ni dans l'état arriéré du régime économique des campagnes ; les efforts honnêtes faits par l'élite des « landlords » pour mettre leur rôle providentiel au niveau d'une conscience plus exigeante, ont beaucoup contribué à ce résultat. Dans la moyenne des cas, la sollicitude du maître constitue, pour le fermier, le tenancier ou même le journalier agricole, une sorte de garantie morale et matérielle conlre les risques les plus graves de la vie; il est inutile d'ajouter que cette dépendance exige d'eux, en

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matière politique ou religieuse, une certaine docilité d'esprit.

Les campagnes anglaises sont restées la forteresse solide de TÉglise anglicane, alors que les sectes dissidentes ont élargi leur domaine dans la bourgeoisie des villes ou parmi les foules des centres ouvriers ; et quand la loi électorale de 1884 eut donné le droit de vote aux paysans, le parti conservateur sortit fortifié et non affaibli de la réforme. A l'abri du château majestueux ou du manoir simple et digne, près des murs enguirlandés de lierre que surmonte un clocher gris et lin, le village anglais continue, pendant tout le milieu de l'ère Victorienne, la vie calme, sans fièvre, dans laquelle il s'est laissé glisser après la période agitée qui en marque le début; résigné à sa décadence économique comme à une fatalité naturelle, ne discutant plus la victoire du libre-échange, il accepte alors sa destinée, et s'assoupit dans cette inertie fîère ou cette activité ralentie qui donne aujourd'hui à la vieille agriculture anglaise son caractère et comme sa distinction propre. Le mouvement qui emporte l'ensemble du pays vers une organisation sociale plus moderne et plus rationnelle, vers une vie plus intense, ne s'y fait qu'à peine sentir; et sa volonté politique et sociale, concentrée entre les mains de ses maîtres héréditaires, se tourne toute en faveur des réactions instinctives grâce auxquelles l'Angleterre, un moment entraînée par le vertige industriel, se réadapte aux nécessités intérieures de son génie et de sa race.

Dans les villes, cependant, les mœurs nouvelles reçoivent aussi, sur bien des points, Tempreinte du passé, ou corrigent d'elles-mêmes, par des croissances spontanées, les effets excessifs des forces d'où elles sont sorties. La victoire bourgeoise ne modifie pas, autant qu'elle l'a fait en France, la physionomie de la société anglaise. Une des causes principales, et Tun des aspects essentiels, de cette survivance, est le snobisme, phénomène universel, mais peut-être plus particulièrement britannique. Plus qu'ailleurs, le prestige de l'aristocratie est accepté par la classe moyenne, qui l'a dépouillée, pour une part, de son autorité politique ; et de ce culte pour les façons d'être, les modes, les goûts et les idées associés à la distinction nobiliaire, se forme un é^at d'esprit conservateur à l'égard des habitudes et institutions traditionnelles.

Les parvenus de l'industrie et du commerce ne songent pas à imposer un ton social en harmonie avec leur propre histoire et les réalités économiques où s'est alimentée leur fortune; ils s'efforcent, au contraire, de faire entrer leur vie dans le cadre façonné par d'autres besoins et d'autres âges. Comme elle l'avait toujours fait, la noblesse s'ouvre pour accueillir dans ses rangs les plus riches et les plus influents de ces hommes nouveaux; mais ceux mêmes qui ne peuvent prétendre à cette consécration suprême veulent du moins imiter d'aussi près que possible le modèle d'élégance et de dignité qui les fascine;. le manufacturier, le marchand enrichi devient aussitôt

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propriétaire, et sa maison des champs ressemble bientôt à s'y méprendre aux demeures plus anciennes de la « gentry ». Déjà pénétré jusqu'aux moelles du goût social de la respectabilité, obéissant à un code établi par d'autres que lui-môme, et auquel il apporte seulement, comme nuancé nouvelle, une observance morale plus stricte et plus puritaine, il se montre aussi le pieux adorateur du sang et du titre. Le contact direct avec les membres de la classe supérieure, êtres d'une autre espèce, ou, à défaut du contact, l'attention et l'admiration à distance, fournissent à sa vie des ambitions et des joies innocentes et conservatrices, dont l'influence amortit en lui la vigueur des instincts individualistes et des idées radicales. Un processus constant d'assimilation et d'imprégnation sociale se fait ainsi, ramenant au ton élaboré par l'ordre ancien les éléments très divers — classes, intérêts, appétits, sentiments — que l'ordre nouveau tire des profondeurs et porte à la surface; et, dans le ton de la vieille société oligarchique, c'est un peu de son esprit qui se perpétue, toujours actif. Il est impossible de comprendre l'Angleterre à moitié démocratique de 1880, sans y voir, à côté des impulsions réformatrices d'origine bourgeoise qui la poussent vers une vie nouvelle, les influences réactionnaires puissantes et subtiles, d'origine aristocratique,que les mœurs leur opposent, et qui ont prise sur la classe même d'où ces impulsions proviennent. Et comme la petite bourgeoisie partage lès goûts de la grande, comme le snobisme

atteint jusqu'au peuple des villes, acharné, lui aussi, à dorer sa pauvre existence d'un reflet de dignité empruntée, on peut regarder ce produit particulier du conflit moderne des classes comme une des grandes forces morales qui retardent ou modifient, depuis un siècle, l'évolution de l'Angleterre.

D'autres sentiments, d'autres caractères, plus anciens et mieux enracinés encore dans l'esprit anglais, interviennent en même temps, et contribuent à fortifier dans les mœurs les tendances organiques et stabilisatrices que représentent, dans l'ordre intellectuel, les doctrines des Carlyle et des Ruskin. Plus largement que le mouvement d'Oxford, la réaction puritaine est la traduction religieuse de la revanche des instincts ; en liant plus étroitement la conduite individuelle et la vie nationale aux enseignements de la Bible, elle rattache le présent au passé, et retient la société bourgeoise sur la pente du renouvellement moral et social où la révolution industrielle l'avait engagée. Rien de plus facile d'ailleurs, de plus naturel que cette action inhibitrice : la classe moyenne portait en elle l'esprit du Puritanisme, et c'est de sa propre victoire qu'est sorti le rigorisme religieux de l'Angleterre moderne.

Après la guerre civile, la République de Cromwell et le règne des saints, la Restauration et le xvni* siècle anglais avaient vu s'épanouir à nouveau la tradition libre et joyeuse de la jeunesse Élizabéthaine; malgré la ferveur, la généralité des sentiments religieux dans une société profondément

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chrétienne, la « merry England » des mœurs grasses et joviales s'était perpétuée jusqu'au temps de Waterloo, acceptée et favorisée, au moins indirectement, par les dirigeants aristocratiques dont la vie privée était souvent peu édifiante. — La grande leçon de terreur et de scandale que l'Angleterre tira de la Révolution française, la réaction des idées et des goûts contre le xvin* siècle, l'avènement de la jeune reine Victoria, combinent leurs effets pour changer, de 1800 à 1840, le ton moral de la cour et du pays tout entier; mais la cause principale de. cette transformation est le déplacement d'é'quMibre social, qui donne la prédominance à la bourgeoisie. En majorité dissidente, en partie Méthodiste, nourrie dans la discipline sévère de sectes plus attentives à la conduite qu'aux observances rituelles, elle éteint Téclat frivole et gai de la vie aristocratique sous l'uniformité sobre de ses sentiments et de ses mœurs. Une opinion publique exigeante, toujours en éveil, unanime et toute-puissante, se crée alors, qui passe sur les fantaisies ou les licences individuelles le niveau impitoyable de ses jugements et de ses censures. L'apparence, sinon la réalité, de la foi religieuse, et d'une conduite conforme aux lois morales, est désormais imposée à tous ; et, conséquence de ce régime, une nuance déjà ancienne de l'hypocrisie puritaine, le « cant », se développe, frère du snobisme et inséparable de lui. La littérature, la presse, le théâtre, les beaux-arts, s'astreignent à une retenue qui forme, avec le ton de la vieille Angle-

LES LOIS BT LES MŒURd 179

terre, un contraste extrêmement marqué; la vie publique, la vie privée, se soumettent à la réalité ou à la convention d'une austérité nationale.

Il serait hors de propos ici de chercher si le peuple anglais a gagné ou perdu en maîtrise de soi, en vérité et santé intérieure, à cette décision dont sont responsables ses nouveaux maîtres, mais vers laquelle s'orientaient depuis longtemps ses destinées psychologiques. Il suffira de répéter que cette marée puritaine, dont le. flot commence à peine à décroître, a constitué pendant le dernier siècle un autre aspect des réactions intérieures par lesquelles l'adaptation instinctive a maintenu en Angleterre, contre la désintégration de l'individualisme, la cohésion et l'unité organique de la vie sociale.

Il faudrait faire encore sa place à un autre sentiment, nouveau celui-là, et dont la naissance est peut-être l'enrichissement moral le plus certain du XIX' siècle : la conscience inquiète, dans les classes dirigeantes, d'une solidarité sociale insuffisamment reconnue par les lois. On a vu quelle a été, de 1840 à 1860 en particulier, l'activité de l'intervention législative ou philanthropique ; on doit y discerner sans doute l'œuvre de l'instinct conservateur, l'intuition d'un péril national, et les mesures de défense spontanément décidées par la sagesse politique; et aussi, l'effet des doctrines idéalistes et sentimentales, de la renaissance philosophique, esthétique et religieuse, convergeant vers la formation d'un état d'esprit socialement actif. Hais, dans les mœurs

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elles-mêmeSy il faut signaler les changements psychologiques généraux qui donnent à cet état d'esprit sa réalité. On peut dire que vers 1850 la société anglaise accepte, dans son ensemble, la notion d'un contrôle nécessaire de l'État sur les initiatives économiques des particuliers et sur les rapports des citoyens entre eux, même hors des cas prévus p^r le droit pénal ; qu'elle admet le devoir d'une charité vigilante exercée par les classes supérieures au profit des déshérités de la vie. Diffus dans les consciences, vaguement teinté d'interventionnisme chrétien, ce sentiment nouveau, ce « remords social », est à la fois l'effet et la cause du mouvement théorique et des résolutions pratiques où se traduit socialement la revanche des instincts.

Elle ne se traduit pas moins nettement dans les activités désintéressées de l'esprit. L'art est renouvelé, on l'a vu, parle mouvement préraphaélite; la peinture d'abord, plus tard l'architecture, les arts décoratifs, prennent un caractère nouveau de recherche à la fois et de sincérité. A l'influence de Ruskin, vers la fin de cette période, s'ajoute celle de W. Morris, et l'impulsion de ces deux riches personnalités se retrouve dans l'effort d'ensemble que fait l'esjthétisme anglais pour parer de beauté le cadre de la vie et la vie elle-même.

La littérature offrait cependant aux apôtres de

ridéalisme les moyens d'expression les plus directs. Carlyle, Ruskin et Newman sont parmi les plus grands écrivains anglais; le premier ardent et intense, massif et concentré, chargeant d'énergie saxonne le plus germanique des styles; le second éclatant, sonore, délicat et magnifique, entraînant au rythme majestueux de sa période l'extase mystique ou l'âpre satire; le troisième ferme et souple, altique et subtil, plein d'une émotion sobre et d'une chaleur contenue. Par eux déjà, l'apport intellectuel et sentimental de la réaction instinctive avait été coulé dans le moule littéraire. — Mais, autour d'eux, nombreux sont les hommes qui, moins originaux que ces grands initiateurs, expriment dans la poésie ou la prose des tendances de même sens. , La littérature d'imagination et d'intuition, le nou- ' veau romantisme, transformé par l'inspiration artistique ou sociale, s'oppose ainsi à la littérature rationaliste et réaliste où l'on a pu voir plus haut l'un , des aspects du mouvement démocratique et scientifique. Mais il est essentiel de marquer nettement que cette division est en grande partie forcée; les écrivains anglais, on l'a dit, n'épousent point aussi étroitement qu'en Allemagne les conflits intérieurs des forces économiques ou des idées ; et dans leurs sensibilités plus indépendantes se mêlent plus souvent en combinaisons toutes personnelles les tendances et les courants de leur époque ; il est ici moins légitime qu'ailleurs, s'il est aussi nécessaire, d'établir des oppositions tranchées. Un romancier comme Dic-

kens peut appartenir, par un côté de son tempérament, à la poussée libérale et bourgeoise qui fonde Tordre nouveau ; par sa religion émue de la souffrance humaine, par son plaidoyer chaleureux en faveur des misérables, il participe au sentimentalisme social de 1840, et son influence est Tune des composantes morales de cette conception plus organique de la vie collective, dont on a essayé plus haut d'expliquer la naissance.

Le roman de Tépoque, à vrai dire, est tout pénétré d'intentions sociales ; et chez Thackeray lui-même ou chez Eliot on ne saurait dire si l'esprit réaliste et objectif réussit à dominer la révolte contre l'injustice et le frémissement de la pitié. Mais chez Mrs. Gaskell, qui prêche la réconciliation des classes dans le rayonnement d'uno charité chrétienne ; chez Kingsley, le chef, avec Maurice, des « Christian Socialists » de 1848, et dont l'œuvre est animée d'un souffle vigoureux de fraternité humaine ; chez Disraeli, l'inventeur du Torysma social, on saisit plus nettement l'attitude caractéristique de la revanche des instincts : l'hostilité déclarée contre l'application systématique de la froide raison aux rapports matériels ou moraux entre les hommes. Disraeli, d'ailleurs, est plus qu'un écrivain ; l'un des premiers en Angleterre, il a su dégager et organiser en un faisceau puissant les tendances politiques vagues de la réaction instinctive. La synthèse hardie du traditionalisme conservateur, du mysticisme religieux et esthétique, et du sentiment nouveau de la solida-

rite sociale, qu'il a tentée vers 1845 dans ses romans, est Tune des contributions les plus originales qui aient été apportées à la pensée anglaise au xix* siècle. En lui est devenu conscient Teffort obscur de l'aristocratie et des instincts de cohtinuité^ historique pour détruire Tœuvre de l'individualisme révolutionnaire, en opposant à la démocratie le socialisme d'État. Destiné à une fortune éclatante, le Torysme social devait passer au premier plan de la vie politique anglaise à la fin du siècle ; on y reviendra plus loin.

Les deux plus grands poètes de cette époque, Tennyson et Browning, n'appartiennent exclusivement ni à l'une ni à Tautre des deux attitudes en présence ; ils semblent illustrer la conciliation profonde que la sensibilité anglaise peut effectuer entre elles, et montrer la route par laquelle les plus complets et les plus représentatifs des esprits anglais ont cherché depuis à la réaliser. Tennyson porte en lui quelque chose du libéralisme moderne et démocratique ; sa pensée s'ouvre largement aux perspectives du progrès national et humain, sous l'action de la raison et de la science. En même temps, ses instincts le rattachent au groupe politique de la « Jeune Angleterre » , qui accepte vers 1845 l'évangile social de Disraeli ; et ses poèmes expriment avec une force et une vérité d'accent significatives tous les sentiments traditionnels sur lesquels est fondé l'ordre ancien de l'Angleterre : la religion du passé, le culte des ancêtres et des vieilles familles,

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le charme du décor et des mœurs où fleurit naturellement Tautorité patriarcale de Taristocratie. Nul poète n'a mieux donné la vie aux éléments impondérables, images et émotions, où s'alimente le conservatisme instinctif de la race anglaise.

Browning, par la forme de son art et certains aspects de sa pensée, marque la victoire de l'objectivité philosophique et scientifique sur le romantisme affaibli ; il montre, comme G. Eliot, la préférence intérieure qui porte l'écrivain à percevoir les choses et les hommes dans leur réalité souveraine; et sa dialectique lucide fait de sa poésie une source rayonnante d'intelligence. Mais s'il y a du rationalisme en lui, il n'y a pas moins de mysticisme; sa foi morale vigoureuse et riche colore tous les aspects de la vie; son sens profond des événements et desr croissances de l'âme ne s'arrête pas avant d'avoir atteint le domaine des intuitions et de la subconscience ; il diffuse à travers l'analyse passionnée des caractères et des actes une généreuse ardeur de pitié et d'amour ; le Christianisme social qui dort au fond de presque tous les cœurs religieux, en Angleterre, est une des suggestions qui émanent de son œuvre, où d'innombrables lecteurs, pieusement, vont chercher des leçons de conduite et des motifs d'édification. On pourrait à bon droit le ranger parmi les représentants littéraires de la réaction mystique.

Il faut y ranger sans conteste les poètes préraphaélites — les Rossetti, W. Morris, Swinburne luimême, dont l'inspiration et l'expression, vers 1860,

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sortent des mêmes principes qui venaient de renouveler la peintuVe anglaise. Cette école de poésie transpose, dans un autre domaine, les intentions et le programme du réveil Ruskinien; son effort d'art retourne aux sources de l'imagination romantique, évoque le prestige du passé, cherche dans une simplicité savante un plus sûr raffinement, et entoure volontiers des lignes imprécises du symbole une pensée à la fois mystérieuse et colorée. Par son caractère exclusif et dévot, son intransigeance doctrinale, elle illustre la réaction du besoin esthé-, tique contre la médiocrité vulgaire des mœurs bourgeoises; elle dresse en face du rationalisme moderne la protestation vivante du rêve, de l'histoire et de la beauté.

. Enfin j dans Tesprit public, dans les mouvements de sensibilité et d'imagination où s'élaborent les transformations morales, naît à ce moment, de toutes ces réactions instinctives, l'attitude psychologique et la doctrine d'action nationale que Ton appelle aujourd'hui l'impérialisme.

L'Empire anglais date en fait du xvin* siècle ; plus ancienne encore, l'expansion britannique sur le monde, la recherche pacifique des marchés ou l'appétit guerrier de conquêtes, caractérisent l'histoire d'Angleterre, on le sait, depuis ses origines. Mais préparé par Elisabeth et Gromwell, réalisé sous

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les Georges par Tâpre énergie ou le génie de leurs ministres, de leurs gouverneurs et de leurs capitaines, TEmpire ne prend nettement conscience de lui-même qu'au xix« siècle. Cet éveil a été rendu possible par l'exaltation du sentiment de la race et de l'imagination collective, sous l'influence des mêmes excitations qui produisaient, en Angleterre, une renaissance morale, religieuse, esthétique et sociale. Les origines de l'impérialisme contemporain appartiennent nettement à la revanche des instincts.

De 1820 à 1850, le radicalisme philosophique s'était traduit en politique étrangère par la théorie de la paix (« peace »), comme il réclamait, à l'intérieur, des économies et des réformes (« retrenchment and reform »). L'école de Manchester, on l'a vu, poussait jusqu'au pacifisme ses espérances humanitaires d'harmonie et de liberté commerciales. Repliée d'ailleurs sur elle-même, absorbée par le grave souci de son évolution constitutionnelle, l'Angleterre après Waterloo était entrée dans la période la moins troublée de ses relations internationales. Le domaine colonial constitué aux siècles précédents ne s'était pas sensiblement accru depuis 1815, lorsque la révolte de l'Inde (1857), frappa comme un avertissement du destin les esprits oublieux de ces lointains problèmes.

L'Amérique s'était naguère rendue indépendante : en allait-il être de même de l'Asie? Il ne manquait pas Je politiciens ni de penseurs pour se résigner à de futures séparations, ou même pour les appeler

de leurs vœux. Le lien d'intérêt ou de droit entre les colonies et la métropole n'apparaissait pas clairement aux logiciens du libéralisme; leurs principes individualistes les conduisaient au contraire à dissocier dans l'espace ces communautés humaines à tant d'égards si différentes, et que rapprochait seulement une fiction directement dérivée des notions surannées de la souveraineté médiévale. La libre marche de l'Angleterre vers une organisation meilleure, plus juste et plus rationnelle, ne serait-elle pas entravée par le souci pesant de ces nations jeunes encore, ou à demi barbares, moins développées qu'ellemême, et aux destinées desquelles il lui fallait veiller? Sous toutes ces influences s'était formée, au milieu de l'ère Victorienne, une opinion indifférente ou hostile au resserrement des liens de l'Empire ; l'avènement de la démocratie semblait annoncer, pour un prochain avenir, la rupture de l'imparftiite et chaotique association mondiale où le hasard des batailles et du commerce avait fait entrer jadis, sans qu'elle s'en rendît compte, l'Angleterre désormais consciente et maîtresse d'elle-même.

C'est alors que dans le domaine des relations extérieures, comme dans tous les autres, la réaction instinctive opposa ses tendances à celles du rationalisme utilitaire ; et qu'un sentiment exalté, vigoureux de la nationalité britannique, une conception imàginative de sa grandeur et de sa mission providentielle, le respect et le désir des luttes où s'affirme l'énergie et se trempent les caractères, et une per^

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ception plus concrète des réalités matérielles et morales, s'éveillèrent à la voix des Carlyle et des Kingsley.

Le prophète du devoir et de la volonté sanctifiait Teffort de la conquête, où la victoire du chrétien sur le barbare est celle du bien sur le mal ; il détournait vers les terres vierges des colonies les populations aiîamées des centres industriels, et cherchait dans rémigration un remède au problème social ; son imagination donnait une valeur organique et substantielle aux rapports jusque-là tout abstraits qui unissaient la mère-patrie à ses filles; il saluait entre la vieille Angleterre et TAngleterre nouvelle et plus grande une étroite communauté familiale, faite d'un môme sang et d'une même âme. Comme au droit divin du héros, il croyait à la supériorité morale des peuples forts ; son enseignement tendait à stimuler dans la race anglo-saxonne la conscience de sa destinée et le mépris agressif des civilisations rivales. Son disciple Kingsley prêchait un Christianisme viril, combatif et « musculaire »; pour lui le culte des sports, hygiène la meilleure des corps et des âmes, trouvait son couronnement dans celui de la guerre, la plus enivrante et la plus noble école de courage et de sacrifice. — La campagne de Crimée (1854-1855) et la révolte des Cipayes, coup sur coup, tiraient l'Angleterre de sa léthargie pacifique; si la seconde fournissait un argument aux pessimistes, elle fouettait dans la masse les instincts dominateurs et l'orgueil national; si la première

révélait le désordre et rinsuffisance de Torganisation militaire anglaise, elle faisait passer sur le pays le vertige des batailles, et réveillait dans les veines de la jeunesse le vieil appétit d'héroïsme et de victoire. — De toutes parts, cependant, les apôtres de Tidéalisme proclamaient la chevalerie nouvelle, la croisade de la volonté bonne contre le mal ; un élargissement naturel étendait leur dogmatisme autoritaire et intuitif aux luttes des nations et des races ; et ce que Ruskin écrivait pour exalter dans les âmes le devoir social et l'orgueil d'être Anglais, se tournait aisément chez ses lecteurs en une foi étroite dans l'application de l& discipline anglaise aux corruptions et aux scandales de l'univers. Lorsqu'un problème de justice politique (le jugement du gouverneur Eyre, en 1868), dresse les uns contre les autres les partisans de l'humanitarisme et ceux de l'action énergique en matière coloniale, nous voyons parmi les premiers les. hommes de principes, les rationalistes, les intellectuels; et parmi les seconds, les plus illustres champions du mysticisme religieux et social.

Le théoricien ingénieux du Torysme démocratique, Disraeli, est peut-être l'inventeur le plus authentique de l'Impérialisme. Dès avant 1850, dans un de ses romans, il entoure d'un prestige oriental la mission Asiatique de l'Angleterre ; il cherche à restaurer la monarchie et la cohésion nationale par l'efficacité de sentiments nouveaux, et voit dans la reconnaissance de l'Empire le meilleur aliment de l'enthou-

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siasme et de la loyauté anglaise. Devenu premier ministre, il poursuit méthodiquement la réalisation de ses rêves, et imprime à la politique étrangère une direction fermement impériale. La proclamation de la reine Victoria comme impératrice des Indes à Delhi (1877) marque le triomphe de l'idée nouvelle.

Ainsi la revanche des instincts aboutit, comme le libéralisme rationaliste, à la formation d'un optimisme politique et social. De 1860 à 1880 environ, tandis que la prospérité industrielle et commerciale de l'Angleterre se développe sans obstacle à travers le monde, son évolution pacifique vers des formes d'existence à la fois plus libres et tout aussi organiques semble assurée par le jeu alternatif ou simultané de l'adaptation réfléchie et de l'adaptation instinctive. Un équilibre provisoire, peut-être même définitif, paraît aux contemporains réalisé entre ces tendances, comme entre les exigences opposées de l'individualisme et de la solidarité nationale. Si la mise en harmonie de la constitution anglaise, des services publics, des idées, des lois et des mœurs, avec les conséquences économiques et morales de la grande industrie, a menacé, un moment, la stabilité et la continuité de l'ordre établi, les mouvements compensatoires déterminés par les activités intuitives et les besoins spirituels dans les àmés, les lois

et les mœurs suffisent, selon toute apparence, à écarter le péril, et à restaurer en Angleterre Tunité psychologique et la paix sociale nécessaires à la vie.

Sans doute les critiques idéalistes de la culture et de la civilisation anglaise n'apaisent point, dès lors, l'accent véhément de leurs condamnations; Carlyle dénonce toujours la corruption matérialiste de la société bourgeoise ; Ruskin continue à déplorer la torpeur des âmes et la brutalité sordide du régime économique; Matthew Arnold, de son côté, réclame plus de liberté intellectuelle et d'affinement moral aux « Philistins » ou aux « Barbares » qui se partagent le pouvoir. Mais quel que soit le succès de leurs lamentations éloquentes, le profond et obscur génie qui veille aux destinées de l'Angleterre ne les écoute point; la volonté anonyme des foules sommeille sans inquiétude; elle sait les dangers évités et croit les problèmes résolus.

L'étaient-ils cependant? L'idéalisme des prophètes n'a mis au cœur des hommes et n'a inscrit dans la vie sociale qu'une dose médiocre d'enthousiasme spirituel et de solidarité active; l'effort des doctrinaires et des raisonneurs n'a enrichi le tempérament anglais moyen, ses opérations mentales et «es méthodes spontanées, que d'une médiocre et diffuse aspiration à l'intelligence. L'adaptation réfléchie, dans le drame qui vient de se jouer, a été vaincue par l'adaptation instinctive; non seulement elle n'a pas réussi à s'imposer^ mais son action a été

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dépassée par la réaction qu'elle a suscitée. C'est pourquoi, lorsque l'Angleterre s'éveille à de nouveaux problèmes, l'insuffisanee de sa méthode et de sa lumière intérieure apparaît de nouveau comme la source principale de ses difficultés et de ses crises

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