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CHAPITRE m

I. L'évolution contemporaine des partis; le home raie et les libéraux dissidents; la formation du parti Unioniste; ses tendances. — II. La crise et le réveil du libéralisme ; les éléments radicaux du parti ; le caractère composite de ses tendances. — III. Le conflit politique récent; ses causes et sa portée.

La formation du parti ouvrier apportait dans la vîe politique de l'Angleterre un profond changement. Mais avant môme qu'il parût s'était ouverte, à Fintéricur des vieux partis historiques, et dans le champ de leur alternance régjulière, une crise où se répercutaient largement les conflits économiques et les problèmes de l'âge nouveau. Déjà les Whigs et les Tories de f830 s'étaient rajeunis, après le premier Reform Act, sous les noms de « Libéraux » et ¥. Conservateurs » ; à la fm du siècle, après l'achèvement de la démocratie, le Conservatisme et le Libéralisme à leur tour subissent des transformations nécessaires. Le premier se précise et s'organise autour de certains centres de résistance ou d'action politiqoe, et devient F f/mom'sme; le second, s'il garde son nom, s'enrichit de tendances empruntées à des

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doctrines plus nettes ; affaibli par une intime décadence, il se régénère par la vertu de principes d'action positive, et fait sien le programme social du radicalisme. Enfin, la lutte inévitable entre la tradition conservatrice de Tempirisme anglais, et les besoins de réforme plus hardie qu'éveille la démocratie consciente, oppose la Chambre héréditaire à la Chambre élue; la constitution même de l'Angleterre est remise en question. Dès lors le problème politique se développe sur la scène anglaise ; et quelle que doive en être la solution provisoire, une période d'évolution rapide et critique a certainement commencé.

La question d'Irlande a été l'occasion des premiers changements politiques où s'est révélé le travail intérieur qui transformait les vieux partis. En amenant la scission des « libéraux unionistes », elle a allégé le libéralisme de ses éléments les plus modérés, et a préparé son orientation radicale; elle a dégagé d'autre part d'une situation nouvelle un principe nouveau, autour duquel ont cristallisé les tendances conservatrices.

Le chapitre des misères irlandaises , de leurs causes, de leurs contre-coups en Angleterre, des efforts faits pour les guérir, avait été depuis trois siècles l'un des plus poignants de l'histoire; il doit être étudié pour lui-même. Il faudrait rechercher

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aussi par quelles étapes, sous quelles influences s'est formé dans l'esprit de Gladstone le projet du « home rule ». Traditionnellement porté à conce* voir de façon plus large et plus souple les rapports du pouvoir central et des autorités locales ou des colonies, le parti libéral s'était donné un chef en qui vivait une ardeur généreuse de justice. Le plan audacieux d'accorder à l'Irlande un parlement presque autonome allait de pair avec une réforme agraire aussi hardie, destinée à transférer la propriété des Jandlords aux fermiers, avec l'aide du gouvernement impérial. Ainsi, le libéralisme, dont la doctrine propre s'était- épuisée par son triomphe même, s'enrichissait par la volonté de Gladstone d'un programme d'activité positive; il étendait à l'Irlande le bénéfice de ses principes politiques, et prenait contact largement avec les nécessités économiques dont il avait toujours été porté à trop ignorer l'existence.

Mais du même coup, le conservatisme retrouvait lui aussi une doctrine, et, pour sa force agissante, un point d'application précis. Au cours du siècle, il ne s'était pas moins usé que son rival. Absorbé tout entier par la seule tâche de ralentir l'évolution démocratique, de ménager les transitions nécessaires, il restait sans raison d'être, cette évolution accomplie; et il n'avait pas la ressource d'en remettre en question l'issue, car il l'avait de bonne heure acceptée. Réduit à n'être qu'un vague instinct ou une tendance diffuse, à peine séparé du libéra-

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lisme par des nuances sentimentales ou des traditions de famille, il a dû sa renaissance aux deux grands faits nouveaux qui dominent l'histoire contemporaine de l'Angleterre : au projet de home rule, qui précipita la fixation des formules impérialistes et fit de l'union entre les parties de l'Empire un article de foi national; aux progrès de la démocratie ouvrière, qui ont transporté la résistance conservatrice du domaine politique dans le domaine social.

Le projet d'accorder à l'Irlande l'autonomie politique rencontra, on le sait, de vives résistances à l'intérieur même du parti libéral; il semblait compromettre cette unité impériale dont le sentiment puissant achevait alors de se dégager. Rien n'est plus suggestif que de suivre la fortune du groupe dissident qui se sépare de Gladstone et détermine réchec du home rule. Les « libéraux-unionistes » ne font point d'abord partie officiellement de la majorité conservatrice, bien qu'ils l'accroissent de leurs v^tes; mais bientôt ils s'agrègent complètement à elle, et leurs chefs pénètrent, en 1895, dans le ministère de lord Salisbury. Dès lors, l'élément nouveau de vigoureuse résistance nationale qu'ils apportent s'impose rapidement aux incertitudes passives qui constituaient le programme conservateur; peu d'années après, l'épithète « unioniste » devenait celle du parti tout entier.

C'est sous ce drapeau qu'il afl*ronte désormais les luttes électorales. Nul symbole ne pouvait en efl'et mieux représenter la synthèse des tendances mul-

iîples dont la coalition s'oppose au libéralisme renouvelé; c'est du sang plus riche infusé par les libéraux-unionistes qu'est sortie la vitalité plus grande, la puissance de rayonnement et d'assimilation de cette doctrine composite. Affirmant à propos de l'Irlande l'intégrité du lien national, elle a naturellement revendiqué pour elle toute la force naissante de l'impérialisme; elle s'est fait un privilège et une spécialité de la défense militaire et commerciale contre les entreprises de l'étranger, et le protectionnisme est devenu lui aussi partie intégrante du système. Ainsi le Conservatisme rajeuni sous le nom d'Unionisme est un faisceau de sentiments politiques associés à l'iqtérêt de la résistance sociale ; on peut dire qu'en lui se concentre, à l'heure actuelle, la préférence de l'Angleterre traditionnelle pour l'adaptation instinctive.

Du vieil esprit conservateur, le parti Unioniste a beaucoup gardé sans doute. En matière religieuse et ecclésiastique, il défend les positions de l'Église établie. Comme les Tories de jadis, il favorise les prétentions de la « High Church » ; et dans les luttes confuses où se débat l'effort de l'Angleterre pour organiser un système d'éducation publique, il pèse de tout son poids afin d'assurer à l'Anglicanisme la mainmise sur les écoles subventionnées. Comme les Tories, il associe le trône à l'autel; l'autorité royale trouve en lui un soutien plus ferme encore que dans le parti libéral. S'il ne nie plus la démocratie devenue un fait, il combat les mesures

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aestinées à la rendre plus réelle et plus efficace ; le paiement des députés a été repoussé longtemps par son opposition intransigeante; il maintient le vote plural, et les clauses d'exclusion qui empêchent encore le suffrage anglais d'être universel. Les intérêts des classes possédantes sont* respectés par lui, dans la mesure même où les menace l'offensive du parti libéral. Si les tendances puritaines qui dominent souvent ses adversaires les amènent à poursuivre une guerre acharnée contre l'alcoolisme, il prend en mains la cause des débitants inquiétés; si la politique financière d'un ministre radical l'entraîne à déplacer en faveur du peuple l'équilibre des charges fiscales, il défend les immunités acquises du capital. Le nouveau parti de la résistance sociale continue donc; vis-à-vis des termes historiques où s'attachait la fidélité aux institutions existantes — la monarchie, l'Église, la propriété — l'attitude que lui avait transmise le conservatisme. Mais sur des points essentiels, il sacrifie à l'esprit de réforme agissante et d'initiative que lui impose la complexité des circonstances et des problèmes modernes ; réclamant une cohésion plus ferme de l'Empire, une meilleure adaptation de la force impériale à l'action diplomatique ou militaire, il imprègne les éléments instinctifs de l'impérialisme de volonté consciente et réfléchie ; réagissant contre le prestige établi du libre-échange, et proclamant la nécessité d'un retour au protectionnisme, il se montre révolutionnaire à sa façon. La crise constitutionnelle où se trouve en

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ce moment TAngleterre a vu purgir, du même parti, des projets de réforme politique. L'Unionisme apparaît donc comme une combinaison plus active de Tempirisme conservateur avec des initiatives énergiques, dues à Finfluence irrésistible des besoins nouveaux.

En matière sociale, enfin, il prolonge et développe la tradition interventionniste des Tories. Le socialisme féodal n'est pas mort en Angleterre; beaucoup y cherchent encore soit l'apaisement des scrupules religieux ou humains qu'éveille la misère, soit une arme contre les progrès du socialisme ouvrier. Enracinée, on Ta vu, dans les habitudes patriarcales des campagnes, dans Tautorité protectrice des grandes familles et de la gentry, acceptée par le peuple discipliné des paysans, cette notion providentielle du devoir des classes dirigeantes est étendue à toutes les provinces de la^vie nationale. En Irlande, malgré son opposition au home rule, le parti conservateur a réalisé des réformes agraires, cherché à soulager les souffrances des tenanciers, et créé des institutions administratives favorisant l'autonomie locale. En Angleterre, il a décidé la gratuité de l'enseignement primaire, organisé les conseils de comté; il est animé d'un esprit favorable aux œuvres d'hygiène sociale et de relèvement moral, pourvu qu'elles restent dans le cadre de ses instincts et respectent ses modérations essentielles.

L'expropriation des grands domaines, moyennant indemnité, pour cause d'utilité publique, la recons-

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titutîon de la petite culture paysanne, figurent parmi les opérations admises ou recommandées par le parti Unioniste, si ses attaches avec la classe des maîtres du sol ne lui permettent pas de les entreprendre systématiquement. En défendant la thèse protectionniste, il prétend lutter contre le chômage et la misère, dont le libre-échange serait la cause principale. On aperçoit facilement les limites de cette action sociale ; mais il est essentiel de rappeler qu'elle existe, et représente l'effort d'un grand parti, toujours prêt aux adaptations souples, pour répondre aux exigences du présent à l'aide des formules du passé.

Vers la fm du xix"" siècle, le libéralisme anglais était en pleine crise. Il était parvenu à cette heure dangereuse pour tous les partis, où l'épuisement de leurs principes les condamne à se renouveler ou à périr. Sur les points essentiels de son programme, l'évolution démocratique de l'Angleterre, et la liberté des échanges, lui avaient apporté les réalisations souhaitées. Sur d'autres, l'expérience avait démenti sa doctrine, ou lui avait imposé la reconnaissance de faits contraires. L'Irlande ne jouissait pas de l'autonomie qu'il avait un moment, et sans y mettre toutes ses forcés, voulue pour elle. L'Empire, dont il avait négligé la croissance chaque jour plus impérieuse^ passait au

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premier plan de la vie politique, et réclamait Télaboration de formules nouvelles, qui répondissent aux nécessités de son organisation commençante. Dans le champ des problèmes sociaux, cependant, et les rapports des forces économiques ou des classes entre elles, une solidarité morale s'était affirmée, répondant à Tétroile dépendance des unités et des groupes dans l'existence nationale, et rinterventionnisme avait fait des progrès continuels en face de l'orthodoxie libérale frappée d'impuissance. De toutes parts, des besoins s'étaient fait jour auxquels il ne pouvait satisfaire, ou des solutions s'étaient fait accepter que ses principes ne pouvaient admettre.

C'est que ces principes étaient l'expression purement négative de la volonté obscure d'affranchissement qui avait aidé l'Angleterre moderne à se dégager de l'ancienne. La philosophie individualiste des utilitaires, et les énergies impatientes de la bourgeoisie, avaient successivement détruit les entraves que la vieille société opposait à la libre expansion de l'industrie et du commerce; le déplacement d'équilibre ainsi produit avait dépassé, par la logique des forces déchaînées, les désirs de la classe moyenne, et la démocratie avait largement répandu son niveau sur les restes encore visibles du régime oligarchique. Mais tout entier attaché à la négation du passé, le libéralisme se découvrait incapable de façonner l'avenir qu'il avait fait naître. Pour un âge de reconstruction, il manquait de for-

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mules organiques. Déjà dans la démocratie politique se dessinaient les premières amorces de la démocratie sociale; et hostile à leur apparition, il manquait de l'autorité nécessaire pour les empêcher de paraître. Aussi semblait-il appelé à une prompte décadence; à côté de lui se maintenait le conservatisme toujours vivace, nourri d'instincts éternels, et dont c'est le privilège de se transformer toujours sans jamais changer; tandis que le socialisme grandissant menaçait de le supplanter bientôt lui-même.

Un ensemble de causes et d'influences ont rendu au libéralisme, depuis dix ans, beaucoup de la vigueur qu'il avait perdue. Comme parti du moins, il a su évoluer pour vivre ; et dans l'heureuse indécision de formules qui a toujours caractérisé la politique anglaise, il a pu effectuer, lui aussi, une de ces synthèses provisoires dont le parti Unioniste lui donnait l'exemple. Il a profité, en premier lieu, des fautes de ses adversaires ; les erreurs commises par eux pendant la guerre sud-africaine l'ont fait bénéficier de cette tendance à l'oscillation régulière qui, dans le jeu normal des choses, ramène à peu près fatalement l'opposition au pouvoir. D'autre part, la campagne protectionniste rendait une fécondité actuelle à ses principes économiques, dont la victoire trop ancienne avait émoussé la vigueur; s'identifiant avec la résistance de l'opinion contre l'initiative des partisans du tarif, il a entrepris la défense du libre-échange, au nom des intérêts populaires.

Mais surtout, le parti libéral a été soulevé par la

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vague de progrès social et de réforme qui a surgi dans les profondeurs de la vie nationale. De la démocratie grandissante et qui prend mieux conscience d'elle-même, de la crise économique et de l'éveil du parti ouvrier, du rythme psychologique qui appelait en Angleterre une phase nouvelle de critique rationnelle, de toutes les causes en un mot qui posaient à la fois les nouveaux problèmes et en déterminaient par avance, dans une certaine mesure, les solutions, est née une impulsion irrésistible qui a ranimé le libéralisme défaillant. Ce que cette impulsion apportait .avec elle, c'était des tendances assez différentes de celles qui avaient constitué au cours du siècle la doctrine libérale. Au lieu que celle-ci était restée individualiste, Tesprit qui soufflait de la démocratie ouvrière était un esprit d'organisation sociale plus étroite et plus solidaire ; au lieu que l'ancien libéralisme était avant tout respectueux de l'ordre établi, et inscrivait son action politique dans les limites des précédents constitutionnels, le nouveau opposait hardiment à l'édifice féodal de la tradition anglaise un besoin de clarté, de méthode et d'efficacité supérieure.

Les voies par lesquelles cette sève étrangère a envahi le vieux parti libéral, c'est d'abord le groupe influent des radicaux d'extrème-gauche, minorité de démocrates énergiques et résolus, dont les élections, depuis dix ans, ont accru le nombre, et qui sont largement en contact avec les aspirations du travail; c'est la diffusion des idées Fabiennes, et la conversion

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graduelle de Topinion, dans les milieux ayancés, à un socialisme opportuniste et pratique; c'est aussi l'influence exercée par les hommes de pensée, qui, de l'ensemble des circonstances où se trouve placée l'Angleterre, dégagent la nécessité d'une réadaptation systématique et réfléchie à la vie moderne. 11 y aurait à mentionner, enfln, l'hostilité des dissidents religieux, par tradition partisans d'un libéralisme agissant, contre les entreprises de l'Église établie, et sa mainmise sur les écoles. De toutes ces causes a été fait le triomphe des libéraux aux élections de 1906 ; elles ont créé cette coalition puissante d'intérêts et de forces qui a pris, dans le domaine ^ financier et politique^ des initiatives si hardies, et que toutes les forces du conservatisme Unioniste n'ont pu encore réussir à vaincre.

Si le libéralisme anglais a regagné une vie nouvelle, c'est donc que des besoins profonds de changement et de progrès surgissaient des faits euxmêmes, et que dans l'infériorité politique où est tenu encore le parti ouvrier, une habitude séculaire voulait que les descendants des Whigs fussent les interprètes et les champions de ces besoins. Leurs principes sans consistance ne se sont pas opposés à cet afflux de tendances nouvelles; et ainsi le libéralisme individualiste et modéré s'est trouvé imprégné d'un radicalisme interventionniste et réformateur.

Et la faiblesse intérieure du parti comme de la doctrine tient peut-être justement à ce caractère composite ; à la conciliation imparfaite des anciens

et des .nouveaux éléments. L'attitude du libéralisme contemporain n'est à peu près cohérente que dans les luttes politiques, sous Tempire de la discipline imposée par les chefs. Dans l'abstrait, rien n'est plus incertain que ses déterminations générales. Il s'est laissé pénétrer par l'esprit de solidarité sociale, mais il n'a pas renoncé en théorie à l'orthodoxie économique, et l'intervention de l'État est toujours combattue par beaucoup de ses représentants. Il s'est laissé conduire, sous l'aiguillon des circonstances, à une offensive décidée contre certains privilèges des classes possédantes, et en plusieurs cas, contre le principe même de l'ordre existant; mais la préférence traditionnelle du libéralisme pour les compromis et les solutions empiriques n'est désavouée nettement que par les seuls radicaux; en droit, il n'y a chez les libéraux, au Parlement ou dans le pays, aucune adhésion unanime à des idées, ni à des croyances, qui puissent les unir dans une hostilité nécessaire contre la solution conservatrice des difficultés soulevées. La force intransigeante de l'action libérale vient de conditions extérieures, de la poussée populaire, plutôt que des principes qui la guident; et il en sera ainsi jusqu'au jour, s'il doit venir, où le radicalisme intellectuel aura effectué l'unité morale du parti.

De même, en face des autres questions actuellement pendantes, le libéralisme hésite et prend des * attitudes contradictoires. En matière éducative, il se partage entre l'idée de laïcité, que les radicaux vou-

(iraient voir dominer Tenseigneipent primaire, et r^gal traitement assuré à toutes les écoles confessionnelles, où beaucoup voient la seule forme de neutralité compatible avec Tétat de Topinion. L'Empire, et la défense nationale, ne le divisent pas moins. Dans ses rangs se recrutent les derniers partisans de la « petite Angleterre », les intellectuels opposés à l'expansion coloniale, les disciples de la tradition Manchestérienne, attachés à l'idée d'une concurrence pacifique entre les nations, et les théoriciens humanitaires, apôtres de la réduction des armements; mais d'autre part le parti libéral, dans son action officielle, a veillé jalousement à maintenir la suprématie britannique sur mer ; il a pris sa part à la grande œuvre de la réforme militaire ; et beaucoup parmi ses membres non seulement acceptent ces nécessités de la rivalité internationale, mais parta gent les sentiments des impérialistes agissants.

Aussi l'impression d'ensemble que laisse le libéra lisme actuel est-elle celle d'une synthèse imparfaite et confuse, dont l'unité est seulement maintenue par la vivacité de la lutte, et la pression de la synthèse contraire ; d'un fond traditionnel, individualiste et modéré, vaguement favorable à la réalisation lente de la démocratie politique, mais profondément hostile à toute doctrine abstraite et à tout changement brusque, sur lequel se détache en vigueur un radicalisme à la française, accentué, socialiste et volontiers systématique. C'est le caractère propre de l'heure présente, que la force des choses ait donné

à cette dernière tendance un pouvoir de rayonnement supérieur, et jusqu'ici presque sans analogue dans rhistoire anglaise; et que dans sa masse amorphe le parti libéral ait été assez pénétré de cet esprit pour se laisser entraîner par lui.

La crise politique intense qui s'est ouverte en 1909 est le résultat de ces conditions générales. D'une part l'impulsion démocratique et réformatrice que le parti libéral avait apportée au pouvoir devait se traduire par des atteintes de plus en plus sensibles aux privilèges établis ; d'autre part, le conservatisme rajeuni et fortifié sous le nom d'Unionisme devait inspirer aux institutions qui défendent ces privilèges une vigueur plus grande de résistance et même d'offensive. Le heurt des Communes et des Lords est l'effet et le symbole éclatant de cette opposition entre deux Angleterres.

Le choc s'annonçait depuis longtemps. En attachant l'équilibre politique à l'action conceHée de la Chambre héréditaire et de la Chambre élue, la Constitution anglaise, produit organique de l'expérience séculaire, n'avait pu prévoir la croissance soudaine de la démocratie industrielle. Du jour où la volonté populaire librement exprimée se fit sentir directement aux Communes, un germe de conflit menaça le fonctionnement assoupli des vieux organes histo-

riques. Sans doute la puissance d'adaptation spontanée que contient Tempirisme anglais agit ici comme ailleurs en efTectuant les compromis nécessaires ; par degrés, au cours du siècle, se fit révolution démocratique, sans secousse grave; la Couronne, placée au-dessus des partis, et appelée à exercer l'initiative des conciliations suprêmes, intervint au moment le plus critique, en 1832, pour imposer aux Lords le premier Reform Bill. Pouvant créer à son gré de nouveaux pairs, et déplacer la majorité, elle était seule capable d'adoucir la discordance entre l'intérêt conservateur de l'oligarchie et les volontés impatientes du peuple ; et vers la fin du siècle il semblait possible d'espérer que grâce à son action apaisante, la Chambre héréditaire résignée aux sacrifices inévitables avait traversé sans s'amoindrir une période dangereuse de transformation constitutionnelle.

Mais les exigences croissantes de l'esprit démocratique, et les audaces du nouveau libéralisme, devaient dissiper cette confiance optimiste en l'avenir. Déjà la querelle du « home rule » avait ranimé sous une forme aiguë le conflit des deux Chambres. Malgré les tendances patriarcales de la politique conservatrice, et le rôle souvent actif des Lords en matière de législation sociale, la force des choses les dressait de plus en plus dans une attitude d'hostilité irréductible contre les réformes voulues par la masse de la nation. Satisfaits d'enregistrer simplement les mesures décidées par un ministère conservateur, se

bornant volontiers, en pareil cas, à des fonctions tout honorifiques, ils reprenaient Texercice positif de leurs droits dès que le parti ennemi revenait au pouvoir. Depuis les élections de 1906, en particulier, léui veto avait arrêté au passage presque toutes les réformes proposées par les Communes. Le malaise du Parlement, l'irritation des libéraux et des radicaux, pouvaient faire prévoir une crise; le budget présenté par le ministre Lloyd George fut l'occasion qui la précipita.

Le conflit sortait donc naturellement de toutes les causes intérieures qui ont réveillé dans l'Angleterre contemporaine les problèmes politiques comme tous les problèmes. Mais on Ta vu, le caractère particulier de révolution anglaise récente est d'être stimulée par l'action d'influences extérieures. Ici encore, le facteur étranger s'est fait sentir; la concurrence internationale, d'ordre économique et d'ordre militaire, est l'origine immédiate de la crise. Si le gouvernement libéral a demandé à la richesse, acquise des ressources nouvelles, ce n'est pas seulement à cause des dépenses sociales qu'a entraînées l'application de la loi des retraites ouvrières (old âge pensions) c'est surtout pour faire face aux charges très lourdes qu'imposent aux finances publiques les nécessités de la défense nationale. Aux constructions navales de l'Allemagne, l'Angleterre répond par des armements sans cesse plus actifs; sous la pression de l'opinion, qu'alarment les avertissements sensationnels de la presse, le parti libé-

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rai doit renoncer à ses traditions d'économie, aux rêves pacifiques de certains de ses chefs ; acharnée à maintenir, selon la formule célèbre, la supériorité de sa flotte sur les marines unies de deux pays quelconques, l'Amirauté britannique met en chantier cuirassés monstres et croiseurs.

Et d'autre part, la menace d'une invasion allemande, dont la littérature se plaît à faire Teffrayant tableau ; les interventions possibles dans une guerre continentale; et tout le poi4s de dangers et de luttes dont rimpérialisme agressif a chargé le « splendide isolement » où se plaisait jadis l'Angleterre, l'obligent à se donner une armée permanente. L'idée de la conscription, hier encore repoussée avec horreur, gagne chaque jour du terrain ; les troupes de première ligne sont soumises à un entraînement intense; les forces territoriales, complètement réorganisées, constituent un instrument défensif de sérieuse valeur. C'est pour suffire à ces lourds besoins que pour la première fois un ministre des finances anglais a mis largement en pratique les doctrines radicales, et demandé cinq cents millions d'impôts au capital et à la propriété foncière.

Ce n'est pas ici le lieu de résumer les événements qui ont suivi le dépôt du budget de 1909. On sait comment la résistance des Lords trancha en fait l'obscure question des droits de la Chambre haute en matière financière, et arracha aux Communes le privilège dont la possession, croyaient-elles, ne leur était plus disputée depuis quarante années. Cette

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înilîatîve des intérêts conservateurs, opposée à Tinitiative des énergies réformatrices, répond bien au caractère accentué, violent de la crise actuelle; elle montre aussi à quel point les influences contemporaines ont stimulé chez les deux partis en présence Tesprit d'action. Si les Unionistes ont pu dénoncer dans le budget des clauses socialistes, les libéraux ont pu accuser les Lords d'un geste révolutionnaire. Dès lors la lutte était engagée. Elle s'est poursuivie et se poursuit, sans qu'il soit possible à l'heure actuelle d'en prévoir avec certitude la solution finale. Les premières élections de 1910 ont marqué un temps d'arrêt dans les progrès du libéralisme, sans donner la victoire à ses adversaires ; les deux systèmes de forces opposés se sont fait un moment équilibre, laissant le pouvoir au parti libéral. Un changement de règne est venu ralentir encore le déroulement logique des conséquences impliquées danfs la situation initiale. La conférence constitutionnelle s'est réunie sans résultat ; la dissolution du Parlement entraîne des élections nouvelles, dont il ne semble pas que le libéralisme doive sortir vaincu. Après ces deux consultations nationales, les années prochaines verront sans doute la victoire du principe démocratique en matière d'impôts. Mal gré retendue et la profondeur des sentiments, des instincts, la vigueur des éléments sociaux de tout ordre qui défendent le régime existant ; malgré le succès possible de l'idée protectionniste, dont le parti conservateur recueillerait sans doute le fruit, il paraît difficile do

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supposer que le flot populaire ne renverse point la digue élevée par les Lords. Quel que soit le compromis adopté, et si large que doive rester Tindépendance assurée à la Chambre haute, il ne semble point qu'elle puisse conserver d'existence politique efficace, sans subir dans son recrutement ou son esprit de graves changements. Il est intéressant de noter, à ce propos, qu'en face des résolutions proposées par les libéraux — privilège financier des Communes, veto suspensif des Lords, réduction des législatures à cinq années — des projets de réforme intérieure, laissant une certaine place au principe électif, se sont fait jour au sein même de la Chambre héréditaire. L'instinct anglais des conciliations nécessaires s'oriente dans le sens d'une demi-yictoire des Communes; mais après l'initiative redoutable par laquelle les Lords ont engagé la lutte, un demi-échec de fait sera pour eux une défaite de principe. La seule incertitude que contienne l'avenir est celle de la forme sous laquelle s'inscrira, dans la Constitution précisée et modernisée, le progrès démocratique et logique exigé par les conditions de la vie moderne.

Car c'est là, pour l'observateur impartial, la philosophie de la crise actuelle. Elle fait éclater au grand jour le secret désaccord entre l'Angleterre contemporaine et son empirisme traditionnel. Des paroles inouïes ont été prononcées de tous côtés; alors que c'était un lieu commun d'exalter l'heureuse souplesse que valait à la Constitution anglaise le

vague de ses lignes ; alors que Torgueil politique des Anglais aimait à opposer leur Constitution « non écrite » aux systèmes échafaudés par la chimérique raison continentale, on les a entendus regretter ce vague même et cette indécision, sources de conflits sans issue ; un besoin général de netteté et d'efficacité scientifique, sorti des caractères de la civilisation industrielle, a triomphé du pieux respect qui protégeait rédifîce consacré par les âges. Le regardant à la lumière d'un conflit redoutable, on en a trouvé le plan chaotique, obscur et suranné. Si vivante que reste la religion de ce- sanctuaire politique, le sens avisé du peuple anglais en a perçu la caducité au moins partielle; il en a décidé du même coup la partielle reconstruction. Car la loi de Tadaptation, condition même [de la vie, est encore supérieure à celle de la conservation ; si la vie exige que la réflexion consciente remplace de plus en plus dans l'adaptation la spontanéité instinctive, Tempirisme saura demeurer fidèle à lui-même, fût-ce en se reniant.

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