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CHAPITRE IV LE PROBLÈME IMPÉRIAL

l. Les éléments intellectuels et sentimentaux de la doctrine impérialiste. — II. Le programme d'action; les fins, les moyens, et les difficultés rencontrées.

On a vu sous quelles influences s'est éveillé, entre 1850 et 1880, le sentiment impérialiste. Formé depuis le xvi'' siècle, sans intention claire et sans méthode préconçue, de la vigueur agressive et du génie commercial de la race, TEmpire est devenu un fait conscient au xix* siècle. Son apparition à la lumière intérieure est un élément de la croissance psychologique générale qui caractérise TAngleterre moderne; et Timpérialisme, doctrine et religion de TEmpire, est un aspect de la volonté passionnée d'efficacité qui est le trait saillant de la période contemporaine.

Mais à peine le sentiment impérialiste s'était-il inscrit dans la conscience générale, que sa réalisation se heurtait à des difficultés imprévues. Le problème de l'organisation impériale est lié en effet à d'autres problèmes, intérieurs ou exté*

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rieurs; et l'intérêt de TAngleterre doit ici s'assouplir, pour s'harmoniser avec les intérêts de colonies jeunes et vivaces, au robuste esprit réaliste. En se formulant, la tendance impérialiste est entrée dans la mêlée politique. Diffuse à travers toutes les doctrines et tous les partis, elle est cependant plus étroitement associée à TUnionisme, dont on a vu le rapport d'origine avec elle. Elle appartient, par conséquent, à la synthèse de forces où se rencontrent, avec le conservatisme social et religieux, le militarisme agressif et le protectionnisme. Aussi sa victoire complète dépend-elle, dans une certaine mesure, du succès de la coalition Unioniste; et le parti libéral, malgré les gages qu'il a donnés à la défense nationale, et à l'unité de l'Empire, est-il soupçonné de ne point vouloir cette unité avec la même vigueur combative que le parti adverse.

Accepté aujourd'hui par la majorité de la nation, ^impérialisme n'est point officiellement au pouvoir. Il n'en a pas moins dominé, depuis trente ans, la politique étrangère de l'Angleterre et ses rapports avec ses colonies.

Autour du sentiment qui est l'âme de l'impérialisme s'organise un corps d'idées et un programme d'action. Ces idées doivent beaucoup à l'évolutionnisme vague où tous les peuples forts, depuis Darwin, ont cherché la théorie de la survivance du plus apte. La notion de race, vulgarisée en Angleterre comme ailleurs, a fourni une base scientifique à la croyance instinctive en la supériorité

naturelle de rAnglo-Saxon. Dès lors la doctrine est fondée; elle part du fait de TEmpire, créé au delà des mers par Tessaimage de la vitalité britannique ; elle y trouve la preuve de la valeur expansîve, assimilatrice et dominatrice de la race anglaise, et conclut à la nécessité de collaborer, par une politique consciente, au plein épanouissement de ce processus spontanément commencé. D'autres éléments interviennent : la croyance à un mouvement impérialiste de l'histoire; l'affirmation que notre époque doit pousser plus loin la centralisation politique qui a formé les nations modernes; une conception du monde où dans le déclin des peuples sans force rayonnante, quelques fédérations géantes — l'empire russe, l'empire américain, l'empire allemand, l'empire anglais — se disputent la suprématie terrestre.

Des notions prises à la biologie, à la sociologie, à l'histoire, en un mot, s'unissent selon la loi directrice d'un sentiment puissant qui les assemble; l'impérialisme participe à la fois de la science et de la religion. A la religion, il emprunte encore l'idée mystique d'une mission divinement assignée aux races élues — à la race anglaise, en particulier — et qui leur crée le devoir d'assurer aussi loin que possible un ordre chrétien et civilisateur. Enfin, avec ces éléments idéalistes voisinent des aspirations utilitaires ; l'extension de l'Empire ouvre aux citoyens du peuple impérial un domaine plus grand à gouverner et à exploiter ; et surtout, l'industrie espère trouver,

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dans les terres soumises ou peuplées, de faciles débouchés que ne fermeront jamais complètement les barrières douanières. « Le commerce suit le drapeau « [trade follows the flag), est le mot d'ordre qui a enrôlé la majorité de la bourgeoisie britannique derrière les prophètes de Timpérialisme.

Ainsi la doctrine est très voisine de celles qu'un souffle d'ambition consciente et lucide, d'orgueil violent et, mystique, a fait naître en même temps chez d'autres nations de l'Europe et du monde. On y trouve le même culte de la puissance, le même mépris de la sentimentalité humanitaire, le même effort pour rattacher au voeu de l'univers les victoires des races, qui ont nourri la réaction du siècle finissant contre le romantisme de ses débuts. On y démêle, outre la croissance naturelle des germes semés par le volontarisme de Carlyle, l'effet de la ruine intérieure qui a atteint le libéralisme traditionnel. Devant l'épuisement des formules négatives qui avaient soutenu l'entreprise individualiste du x,ix® siècle, les esprits avides de concepts organiques se sont rejetés vers la doctrine de l'unité impériale et de la grandeur politique, comme vers les notions de solidarité sociale. Il est possible aussi de suivre chez les apôtres les plus subtils de l'impérialisme ce filon de pragmatisme qui court aujourd'hui à travers toute la pensée anglaise; cette fatigue des vaines recherches, ce détachement de toute foi scientifique, cette préférence pour un réalisme conservateur et nationaliste, qui unit dans le respect

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du fait impérial, brutal el solide, le scepticisme d'un Balfour à celui d'un Bûlcw.

Ce qui est le caractère propre de Timpérialisme anglais, en revanche, c'est le programme d'action par lequel il cherche à se réaliser. Au contraire en effet de TAllemagne, l'Angleterre doit surtout envisager le problème impérial comme celui d'une unité imparfaite qu'il s'agit encore de compléter, et comme l'établissement d'une communauté plus active d'intérêts et de sentiments entre les parties très éloignées, très diverses, d'un même tout. L'Empire anglais est essentiellement colonial.

Le premier et le principal effort de l'impérialisme consiste à réagir contre les risques de lutte intérieure et de séparation. 11 veut avant tout organiser les colonies, entre elles et avec la métropole. Des fédérations ou des états homogènes, unis à la mèrepatrie par un lien de plus en plus souple et fort, tel est l'idéal qu'il poursuit. Ce lien sera sentimental, parce que la reconnaissance instinctive de la communauté de sang est au fond même de la conscience impériale ; il sera politique, parce que seule l'unité Je volonté et de conduite peut assurer la cohésion de l'Empire en* face de ses rivaux; politique, il sera commercial, car les intérêts communs doivent cimenter les alliances de cœur même les plus solides ;

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et il sera aussi militaire, car la solidarité de la défense nationale ne peut laisser indifférentes les possessions lointaines que les flottes anglaises peuvent être appelées à protéger.

Ce programme a été déjà en partie réalisé. Tout d'abord, le concept de TEmpire est associé officiellement à toutes les expressions publiques, à tous les actes solennels du gouvernement central. Discours du trône, déclarations ministérielles, affirment le caractère impérial de la monarchie britannique. C'est le Parlement impérial qui délibère à Westminster, et les principaux organes de l'administration générale sont aussi revêtus de ce titre. La presse, la littérature, s'attachent à raviver et entretenir le sentiment de l'Empire, héritage de la race, honneur et souci de chaque citoyen, grandiose fraternité étendue sur la surface du monde. Les communications plus rapides, les progrès des transports, les contre-coups immédiats des chocs moraux dans l'univers éveillé à une vie homogène, permettent aux diverses parties de l'Empire une sensibilité commune et constamment frémissante. En des occasions frappantes, l'image concrète de l'unité impériale s'est étalée à Londres, diverse et bigarrée; jubilés, couronnements, anniversaires ou cérémonies, joies et deuils des Anglais et de leurs peuples vassaux, ont illustré à tous les yeux le lien invisible qui rapproche tant de pays, tant de climats, de civilisations et de coutumes. L'Angleterre n'avait jaitlais cessé de tenir fixés sur elle les regards de ses enfants d'au

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delà des mers; mais ses propres fils, jadis enfeimés dans leur orgueil insulaire, ont maintenant élargi leur horizon et leur &me à la mesure de la destinée qu'ils n'ignorent plus.

Cependant se poursuit l'unification de l'Empire. Ses grandes provinces, faites d'éléments épars, croissances naturelles et spontanées de l'individualisme britannique, sont amenées, par leur volonté propre et la complicité discrète de la mère-patrie, à des formes plus centralisées. Sans rien renier du libéralisme qui a caractérisé sa doctrine coloniale au XIX' siècle, laissant à ses colonies dépeuplement leur autonomie politique et leurs institutions représentatives, l'Angleterre veille à ce que cette liberté fortifie au lieu de le détruire le lien national ou fédératif. L'Australie, le Canada forment ainsi des groupements organiques de districts inégaux en population, en richesses, qui s'élèvent progressivement à une homogénéité plus parfaite. Fraîchement conquise sur une race rivale, l'Afrique du Sud est déjà unie en un seul État, où vont se fondre les querelles provinciales et s'apaiser les souvenirs de la guerre, sans que disparaisse le particularisme local auquel le sens civique des Anglais et des Boers est également attaché. — Et d'un effort tenace, le gouvernement anglais cherche à créer au centre même de l'Empire l'instrument et le symbole de la fédération suprême : les « conférences coloniales », réunies à Londres, sont de véritables assemblées impériales, où se discutent les moyens d'étendre la

communauté d'intérêts, de rendre plus effective la solidarité de nations sœurs, appelées à confirmer des affinités naturelles par leur volonté réfléchie.

Parmi les problèmes que les conférences coloniales sont appelées à résoudre, les plus importants concernent te régime douanier et Torganisation militaire de l'Empire. L'idée d'un ZoUverein anglais est entrée dans le programme courant de l'impérialisme; la campagne protectionniste, en Angleterre, fait valoir la possibilité et l'avantage d'une fédération économique, se suffisant entièrement à elle-même, fermée au reste du monde, et où les intérêts divergents de la métropole et des colonies s'assoupliraient dans une série de compromis. Si les pays neufs que met en valeur l'énergie anglosaxonne ont besoin, pour se développer, de tarifs protecteurs, du moins peuvent-ils accorder à la mère-patrie — et plusieurs le font déjà — des clauses préférentielles. De son côté, celle-ci leur offrirait, si elle renonçait au libre-échange, un marché ouvert ou des conditions privilégiées.

D'autre part, la collaboration des colonies à la défense de l'Empire est envisagée sous plusieurs formes possibles. En certains cas, des subsides votés par les parlements coloniaux vont grossir le budget militaire ou naval de l'Angleterre; tel pays offrira un cuirassé, tel autre un croiseur. Ou encore, des contingents coloniaux se joindraient, en des occasions prévues, aux armées anglaises. Pendant la guerre sud-africaine, cette solidarité mili-

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taire de TEmpire a reçu un commencement de réalisation. Le plus souvent, les colonies se donneront à elles-mêmes une milice et une flotte, et entreprendront de se défendre, allégeant ainsi la tâche de la diplomatie et de la marine impériales. Cette dernière forme est celle qui paraît le mieux répondre à Tesprit particulariste et à Tindépendance volontiers jalouse des nations nouvelles créées par la colonisation britannique.

Car rimpérialisme intégral se heurte à bien des obstacles, dont on ne peut encore dire s'ils seront vaincus. Les grandes colonies de peuplement, le Canada, le groupe Australien, TAfrique du Sud, sont unies à la vieille Angleterre par des sentiments respectés de piété filiale; quelle que soit la diversité des races qui s'y mêlent, elles reconnaissent leur dette envers le centre historique et le principal foyer d'origine de Ténergie qui les a créées; d'autant plus sincèrement que les institutions représentatives leur ont assuré une personnalité civique pleine et entière. Mais la vitalité même de ces peuples nouveaux tend à les soustraire au rayonnement de TAngleterre; soit qu'ils s'impatientent de le subir, et prétendent émettre le leur propre, soit qu'ils s'orientent plutôt vers celui de groupes humains plus proches et réunis à eux par plus d'affinités physiques. L'Australie et la. Nouvelle-Zélande sont appelées trop nécessairement à dominer l'Océanie civilisée pour que leurs rapports avec une île de la vieille Europe restent pour elles

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essentiels ; les relations économiques, politiques, intellectuelles du Canada avec les États-Unis Tassocient chaque jour plus étroitement aux destinées de TAmérique.

Et conscientes de leur force, de leur avenir, ces nations jeunes apportent à la défense de leurs droits toute la vigueur d'individualisme et tout l'esprit utilitaire que leur ont enseignés leurs ancêtres anglosaxons. Les conférences coloniales n'ont pas été jusqu'ici des tentatives bien heureuses. Les contributions à l'entretien de la flotte impériale ne sont point acceptées sans résistance; et le protectionnisme des colonies se montre difficile à réduire. L'Angleterre, de son côté, ne peut sacrifier certaines exigences de son industrie ou de son agriculture; il n'est point logique que les blés coloniaux échappent, sous le futur régime protecteur, aux droits que paieront les céréales étrangères. Et dans le conflit des intérêts, aggravé par l'extrême diversité des conditions locales, le principe supérieur de l'unité de l'Empire ne parvient pas aisément à s'imposer.

D'autre part, les colonies d'exploitation constituent, pour ce principe, de graves menaces. L'Inde et l'Egypte sont travaillées par le ferment de révolte et d'indépendance qu'ont ranimé depuis dix ans le réveil de l'Asie et la propagande néo-islamique. Le nationalisme égyptien ou hindou réclame sourdement ou au grand jour la fin de la domination anglaise.

En présence de ces difficultés^ la doctrine impé«

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rialisle qu'acceptent en fait tous les partis politiques anglais, sauf le parti ouvrier dans sa majorité, se différencie en deux attitudes principales, qui répondent dans Tensemble à la tendance libérale et à la tendance Unioniste. Le gouvernement libéral propose un idéal plus large, où peut trouver place un jour l'autonomie des peuples soumis comme celle des terres colonisées; où la mission civilisatrice de l'Angleterre est mise au premier plan de sa destinée impériale. Dans l'Inde, les aspirations nationalistes sont contenues avec fermeté, mais le désir d'indépendance et d'initiative indigène reçoit un commencement de satisfaction. En Egypte, les mesures de répression sont encore adoucies par un certain sens de la liberté de l'opinion locale. L'arrivée au pouvoir des conservateurs marquerait sans doute une accentuation de la politique répressive. Car au parti Unioniste est attaché plus spécialement l'autre idéal de l'impérialisme — l'idéal défensif à la fois et agressif d'une organisation militaire de combat, assurant par la force la soumission de peuples conquis, et dressant autour du cœur de l'Empire une cuirasse de nations jeunes et guerrières. Complément naturel de cette ambition, le service obligatoire est réclamé en Angleterre, on le sait, par des voix de plus en plus nombreuses et autorisées.

Ainsi le problème impérial consiste d'abord à donner au fait incomplet de l'Empire une réalité plus parfaite et plus assurée ; il consiste aussi à animer

ce corps une fois façonné d'une âme de liberté pacifique ou de fîère et belliqueuse énergie. Gélle-ci, faut-il le dire? est mieux faite que la première pour rhabiter; c'est elle sans doute qui prévaudra, s'il prend vie définitivement. La question impériale est une difficulté plus épineuse pour les intellectuels et les radicaux que pour les apôtres de l'instinct et de l'empirisme. Dans la mesure où l'Angleterre hésite encore à se donner tout entière à l'impérialisme, on peut dire que les forces de réflexion livrent ici contre les forces rivales le même combat qu'ailleurs, avec un succès plus médiocre*

Sa

Les idées directrices de rAngleterre actuelle. — I. Le traditionalisme dans le mouvement religieux, Téducation, la vie publique, les sentiments collectifs, les goûts artistiques. — n. Le pragmatisme : son rapport avec Tutilitarisme anglais. La théorie pragmatique du vrai. Tendances de même sens : l'hygiène morale, la recherche de l'énergie, le retour à la nature. — IIL Le rationalisme et les conditions nouvelles du milieu. La critique religieuse ; les formes de rincroyancc. La critique de l'ordre politique et social : les intellecluels et la culture anglaise ; l'influence du rationalisme sur réducation, les mœurs, le tempérament psychologique, révolution artistique et littéraire.

Résumant et dominant tous les autres, se pose pour l'Angleterre contemporaine le problème des idées générales et des tendances intellectuelles. SI faible que soit resté, relativement, le rôle actif de la spéculation pure sur la terre anglaise, la vie moderne est partout, on le sait, mêlée de plus en plus étroitement aux principes de Faction et de la pensée — que ces principes se dégagent seulement des faits, ou que vraiment ils les dirigent. Toujours aussi peu philosophe en moyenne, mais cherchant davantage à le devenir, le peuple anglais connaît aujourd'hui plus que jadis les inquiétudes de l'intel-

lîgence; et une portion croissante de lui-même demande à la réflexion d'expliquer la marche des choses, ou de la guider. Aussi le malaise qui caractérisait l'activité économique, sociale et politique de l'Angleterre, se retrouve-t-il dans ses activités littéraires, artistiques et philosophiques. Ici encore, on est en présence d'une transition, et d'une crise. A l'ordre ancien. veulent se substituer des tendances nouvelles ; et même les idées traditionnelles doivent, pour lutter, revêtir des formes hardies et imprévues. Le conflit est obscur et multiple; conservateurs et révolutionnaires s'opposent sans toujours se comprendre. Le sentiment vague d'une désunion morale se dégage de cette mêlée confuse d'opinions et de partis; et c'est dans une volonté commune d'énergie active, d'efficacité pratique, que tend à se faire le moins mal la conciliation des forces ennemies.

Plus largement que les systèmes des penseurs, la vie et les mœurs contiennent toujours une philosophie en puissance. Considérant celle-ci, on peut dire que les idées générales ou directrices de l'Angleterre actuelle se groupent sous trois tendances principales : elles sont ou traditionalistes, ou pragmatistes, ou rationalistes. Le second groupe se ramène aisément au premier; il en représente la forme modernisée, et comme adaptée aux exigences du moment. Il reste pourtant assez distinct pour mériter d'être examiné à part.

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Le traditionalisme anglais est. par essence empirique; il consiste surtout à suivre les décisions de rinsiinct; c'est donc une pratique bien plutôt qu'une théorie. La vie publique et privée témoigne de la prise souveraine que garde sur les réalités présentes cet esprit hérité du passé. D'autre part, les activités diverses de l'Angleterre nous fournissent du même esprit des expressions plus nettes, plus conscientes, et qui s'élèvent progressivement jusqu'à prendre le caractère de véritables doctrines. La préférence arrêtée pour les démarches anciennes du sentiment et les résultats de l'expérience, va des mœurs héréditaires, conservées au fond des campagnes, jusqu'aux recherches subtiles des philosophes pragmatistes et « humanistes »•

Ce qui caractérise aujourd'hui cette préférence, c'est qu'elle se défend. L'offensive des mœurs et des idées nouvelles n'est pas moins sensible en Angleterre que dans les autres nations civilisées; une vague de critique rationnelle s'est encore une fois soulevée dans le pays qu'avait reconquis la revanche des instincts, tandis que la démocratie et l'industrie ébranlent de toutes parts l'équilibre auquel elles avaient paru accepter de collaborer. Aussi la défensive s'impose-t-elle pour les habitudes, les émotions, les croyances, les institutions et les doctrines qui s'appuient sur les assises anciennes de l'Angleterre —

Tordre aristocralique et patriarcal,' la foi religieuse et le culte, le respect de Texpérience et la fidélité à ce qui existe. Classes dirigeantes, Églises, traditions et routines se sentent également menacées; leur autorité est inquiète ; elles combattent, ou se préparent à la lutte.

La lutte de la religion dogmatique contre les formes diverses de Tincroyance se poursuit sur la terre anglaise avec une vigueur accrue par le sentiment aujourd'hui vulgarisé de la valeur utilitaire de la foi, ressort des énergies individuelles ou des volontés collectives. Un moment découragée par les progrès destructeurs de la critique biblique, l'apologétique chrétienne s'est ressaisie depuis que souffle un vent de réaction contre les excès de l'exégèse rationaliste. L'autorité, l'origine surnaturelle des livres saints, la mission et l'inspiration divine du Christ, sont affirmées et démontrées tous les ans par une surabondante littérature sacrée ; en apparence au moins, les positions théologiques de l'Église offîciefle ne sont pas ébranlées, tandis que les sectes dissidentes trouvent toujours sans peine, dans l'interprétation libre des textes, les éléments d'une orthodoxie flottante et subjective.

Mais si on néglige les congrès religieux, tels que la réunion générale et solennelle des représentants de l'anglicanisme; ou les « réveils », mouvements populaires d'enthousiasme mystique, flammes périodiques qui embrasent un coin de l'Angleterre, et s'éteignent en ne laissant que les cendres de l'indif

férence, le phénomène le plus frappant de Theure actuelle est le sourd et secret acheminement de rÉglise anglaise vers le principe d'autorité catholique. Le prestige de la confession romaine est certainement accru ; la diffusion de la tolérance et de la culture désarme chaque jour davantage la vieille hostilité protestante, toujours vivace cependant et nourrie de profondes racines morales ; et la suppression récente des formules traditionnelles par lesquelles le souverain condamnait, à son couronnement, Terreur de Rome, est un témoignage de ce changement dans les sentiments publics. Les conversions au catholicisme sont assez nombreuses, sans annoncer pourtant le retour encore chimérique du peuple anglais à la foi de ses ancêtres.

Plus essentielles sont les transitions lentes par lesquelles TAnglicanisme semble préparer un accord implicite ou déclaré avec l'Église qui représente le mieux, dans l'universelle désagrégation des croyances, les forces de cohésion et de conservation sociale et doctrinale — la hiérarchie, l'infaillibilité, le rite et le dogme. Le ritualisme a continué ses progrès au sein de la « High Ghurch » ; son influence s'est même étendue sur l'ensemble du clergé ; les notions courantes^ les pratiques admises aujourd'hui dans l'Église d'Angleterre, tendent à séparer le prêtre des fidèles par un caractère plus sacré, à rehausser le service divin par des gestes plus augustes et une sublimité plus extérieure, à renouer la chaîne historique par laquelle l'anglicanisme se rattache aux

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origines chrétiennes, à retirer aux interprétations personnelles les vérités premières et mystérieuses de la révélation. Si les cierges, Tencens, le confessionnal même, admis en certains temples, sont objet de scandale et soulèvent d'ardentes polémiques, l'opinion moyenne paraît résignée à cette évolution nécessaire; les classes pour lesquelles la religion établie est un élément de Tordre public et de la stabilité nationale sont averties en effet, par un obscur instinct, de la nécessité vitale qui entraîne une organisation ecclésiastique, en un âge de scepticisme, vers des bases plus fermes et plus durables que celles du libra examen.

L'esprit d'autorité politique, dont les assises puissantes sont le prestige des vieilles familles, les traditions aristocratiques des campagnes, les sentiments populaires — partout où ne s'est point fait sentir l'effort nouveau delà démocratie agressive, et le snobisme bourgeois, devenu l'un des piliers de la conservation morale et politique, s'affirme dans les luttes électorales, et. la mêlée quotidienne des opinions, comme dans la silencieuse action des corps et des institutions qui imposent à la matière humaine le moule du passé. Les Universités et les « écoles publiques », les cadres de l'armée et de la marine, sont avec l'Église et les mœurs patriarcales des provinces les instruments les plus efficaces de cette transmission d'énergie inconsciente, par laquelle les générations disparues disciplinent encore celles qui ics suivent. Dans les « écoles publiques », l'enseigne-

m3nt et Téducalion sont orientés vers la formation du caractère et du sentiment de classe; le souci delà dignité personnelle, le sens de la continuité historique et de rhéritage national, le respect de la hiérarchie sociale et l'amhition de la volonté, y sont édifiés sur la notion claire et constante d'une différence naturelle et infranchissable entre les hommes, au-dessus et au-dessous d*un certain niveau de naissance, de fortune et de manières. La vie de l'étudiant dans les anciennes Universités, orgueilleusement fermées à la démocratie, à l'application uti> litaire des sciences, et presque à la culture moderne, tend tout entière à l'enrôler parmi les chefs et les soutiens d'un ordre traditionnel et indiscuté. Si ébranlé que soit par ailleurs le vieil idéal du « gentleman », champion religieux et correct de la chevalerie des classes moyennes, fils du baron féodal, du cavalier de la Renaissance et du bourgeois puritain, cet idéal règne encore dans les classes dirigeantes et les centres principaux de l'apprentissage civique, d'où rayonne sur les services de l'État, la magistrature, le Parlement, les affaires, et le ton même de l'esprit public, son influence largement et profondément conservatrice.

Les gestes officiels de l'Angleterre sont en effet tout remplis du passé. Rien de laïque, de moderne ; tout est archaïque, historique, suranné dans les pompes de la cour, du Parlement, de la justice; tout parle aux yeux et à la pensée de grandeur ancienne et de fidélité aux formes consacrées par le temps.

Costumes, langage, habitudes, cérémonial, rites et fonctions; les décors qui entourent à Londres, dans les grandes villes, les magistratures impériales ou municipales ; le Guildhall, les salles des Lords et dçs Communes; Windsor, et les grandes fêtes de joie ou de deuil qui en partent ou y reviennent; tout porte les marques profondes de la foi religiease, du respect monarchique, du culte de la patrie. Les prières qui ouvrent et terminent les séances des Assemblées, le chant grave, presque pieux de Thymne national, les litanies qui placent, au service divin, le pays, le roi et son peuple sous Tégide jalousement invoquée du Dieu anglais — tout Imprime aux fastes et aux rythmes quotidiens de la vie anglaise un caractère traditionnel qui est voulu par la volonté anonyme des foules, et réagit à son tour sur la sensibilité de tous comme une influence conservatrice.

Mais la forme défensive la plus efficace peut-être que revête à Theure actuelle le traditionalisme anglais, c'est Timpérialisme, qui répond par une offensive hardie à l'agression des adversaires du dehors et des ennemis du dedans. Adversaires étrangers, tous les peuples dont la concurrence ouverte ou la secrète jalousie menace la grandeur, rhégémonie, l'expansion irrésistible de l'Empire : contre eux, contre le génie allemand de travail opiniâtre et de mesquine intelligence commerciale, contre la vantardise frivole et la subtilité corrompue des races latines, contre la perfidie russe, k barbarie des païens ou des jaunes, contre la

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jactance américaine, si elle oublie les liens du sang, la religion impériale exalte la mission divine de l'Angleterre; et elle dresse autour de Tidée nationale et des institutions qui se sont confondues avec elle le bataillon sacré des volontés britanniques. Ennemis du dedans, les démocrates humanitaires, les bavards radicaux, les théoriciens pacifistes, les hommes de raison, d'analyse et de critique. Contre eux, le patriotisme de l'Empire fait un devoir à toute âme bien née de l'adhésion irréfléchie, immédiate, aux croyances, aux hiérarchies qui ont soutenu dans le passé la force anglaise, et dont la défaite serait la ruine de cette force.

La littérature impérialiste est la théorie de la discipline morale et intellectuelle, hors de laquelle il n'est point de vertu individuelle ni de santé collective. L'œuvré de Kipling est un appel éloquent et brutal aux sentiments, aux passions, aux instincts dont Carlyle avait déjà fortifié dans les cœurs anglais les fibres héréditaires ; mais ici l'idéalisme a disparu, ou se réduit à la décence officielle d'un christianisme pharisaïque; la renaissance instinctive s'est dépouillée de l'auréole éclatante et généreuse qui avait illuminé sa jeunesse mystique : dans la nudité de son réalisme, elle n'est plus que le culte, émouvant encore et entraînant, de l'énergie combative, dure pour elle-même et contre l'univers, ne cherchant la beauté que dans le courage et la justice que dans la force.

Comme dans la religion, la politique, l'éducation,

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les mœurs et la littérature, on trouverait facilement dans les arts l'expression du traditionalisme. Malgré l'efTort esthétique de Ruskin et de Morris, malgré Jes recherches inquiètes et diverses de l'impressionnisme et du symbolisme, l'art simplement moralisant et sentimental reste le plus près de la sensibilité moyenne de la race; et les vieilles et chères habitudes, les goûts transmis par les générations anciennes, gouvernent encore les préférences du peuple anglais. Une puissante et multiple suggestion de conservatisme émane des cartes imagées, où s'étale, à la Noël, une naïve affection pour le rose des couleurs et des légendes; les grands succès, aux expositions annuelles, sont toujours pour l'anecdote attendrissante, le tableau de genre, le sujet religieux et la peinture académique; avec la musique sacrée, les oratorios de Hîsndel, c'est la romance qui touche le mieux les cœurs, et la musique indigène en Angleterre est toujours une plante sans sève, aux maigres fleurs sans parfum. L'architecture, la décoration du home, sont modifiées sans doute par les influences de* l'art nouveau et de l'hygiène inoderne; mais c'est toujours en moyenne, dans la demeure du riche ou le cottage, la môme lourdeur où perce la médiocrité de l'instinct artistique, les mêmes besoins de satisfactions sans finesse et sans nuances, le même confort sans grâce, relevé par la fraîcheur et la propreté des fleurs, des vignes vierges et des platesbandes. De toute la force de sa volonté de vivre, la

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nation persiste malgré tout dans les formes essentielles de vie et de sensation que le passé lui a léguées ; et elle continue à trouTer le beau, comme le vrai, dans les cadres tracés pour toujours par une sensibilité disciplinée.

La phîlosot)hie pragmatiste a une double origine; d'une part, elle représente l'effort du traditionalisme instinctif pour s'exprimer et se justifier, non plus seulement dans le plan du sentiment, mais dans celui de la raison ; elle répond ainsi à la tendance générale que l'on a signalée dans l'Angleterre contemporaine, et qui incline les doctrines mêmes et les préférences conservatrices vers des formes plus conscientes et plus réfléchies. On peut dire que le pragmatisme est la théorie raffinée de l'empirisme. D'autre part, il se rattache à la réaction antirationnelle et mystique qui a traversé sans s'épuiser toute la seconde moitié du xix'* siècle, et à laquelle le XX' semble avoir rendu une vitalité nouvelle. Depuis une quinzaine d'années, on le sait, un mouvement plus accentué d'hostilité contre les exigences souveraines de la raison est né en même temps dans tous les pays de civilisation avancée; âmes religieuses^ cœurs tendres, imaginations poétiques, caractères avides de foi et jaloux de garder les illusions chères ou sacrées, intelligences fatiguées ou rebutées par l'austère discipline de l'esprit, on proclamé le men'-

songe de la science, et répudié le culte décevant d'une vérité désolante, funeste ou inaccessible.

C'est à cette renaissance de l'intuition, qui éclate en tous pays par la floraison riche et trouble d'un mysticisme où domine l'obsession enivrée et angoissée de la vie, qu'appartient la philosophie propreijient pragmatiste. Elle a paru d'abord en Amérique, avant de pénétrer en Angleterre, où elle s'est formulée sous le nom d'humanisme; mais Ndéjà sur la terre anglaise, entre l'évolutionnisme de Spencer et la réaction contemporaine, l'œuvre de Th. H. Green avait marqué une transition et une annonce ; le philosophe d'Oxford avait dirigé une vigoureuse attaque contre le rationalisme sceptique de Hume et de ses successeurs, et préparé les voies au retour de l'idéalisme. Son ardeur d'apôtre et son Christianisme intense et large se retrouvent dans le mouvement social qui a poussé vers les initiatives secourables et la culture morale du peuple une partie de la jeunesse universitaire, et cette direction pratique et agissante de la doctrine en montre bien la convergence avec les préoccupations essentielles du pragmatisme.

Et en effet, le pragmatisme est, à tout prendre . aussi vieux que la pensée anglaise; il en exprime les préférences les plus caractéristiques et les plus anciennes, et sort naturellement de sa croissance intérieure vers la lumière de la conscience. L'utilitarisme est peut-être la tendance principale de cette censée ; mais la philosophie dite utilitaire en appau-

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vrissait et en faussait la complexité réelle, et contre cette philosophie se révoltaient les besoins non moins primitifs du sentiment, de l'imagination et de la foi . Le pragmatisme est une tentative pour associer étroitement, sinon pour concilier, Futili tarisme et l'idéalisme entre lesquels oscillait Tàme anglaise depuis un siècle ; sur une base utilitaire, il élève des conclusions idéalistes; ou plutôt, il fait d'observances idéalistes les moyens d'un utilitarisme supérieur.

La recherche obstinée d'on ne sait quelle vérité scientifique pour elle-même est absurde autant que vaine ; car l'univers n'est point connaissable par la seule intelligence, il refuse de se plier aux cadres de notre logique, et ne se ramène jamais à des lois simples. Dans l'océan de l'a peu près, de l'incertain et du provisoire, seules les nécessités de l'action tracent des routes sûres et fermes ; c'est le réseau de ces routes qui constitue la géographie intellectuelle du monde, et c'est à les reconnaître et à les suivre toutes que doit s'attacher la sagesse. La science est sans doute l'une de ces cartes grossières, dessinées par le besoin de prévoir les séquences naturelles ; mais si son application chaque jour vérifiée fait sa valeur, elle ne saurait valoir en del^ors de ces applications particulières; d'autres domaines ne lui sont pas soumis, sont en dehors d'elle. En face d'elle, en contradiction avec elle^ les intuitions de l'âme conservent toute leur dignité, tout leur prix; des faits aussi, chaque jour, les véri-

fient ; et contre cette vérification ne peut rien Thostilité d'une logique mal qualifiée pour les combattre.

S*il fallait choisir, d'ailleurs, la méthode du cœur serait vraiment la plus philosophique. Plus fécondé que la jouissance orgueilleuse d'un prétendu accord entre la pensée et les choses, est la substantielle satisfaction des croyances qui nous donnent sur les choses le plus de prise; et comme Tidée la plus conforme aux besoins de Faction est la plus féconde, elle est aussi la plus vraie : quelle autre mesure de là vérité est-il pour l'homme, que celle que nous apportent les confirmations de l'expérience? Avide désormais de réalités, et non plus d'illusions, la philosophie recherchera quels encouragements l'univers inconnaissable offre aux tâtonnements aveugles de notre volonté de vivre ; et chacun trouvera le vrai dans les règles, les maximes, la foi qui soutiendront sa vie. Ainsi soustraites aux analyses desséchantes et destructives d'une raison tyrannique, les salutaires images du monde que nous donnent la tradition, l'expérience, les morales anciennes et les religions éprouvées, reprennent l'intégrité de leur valeur et de leur force; et le sage rejoint, dans ses instinctives préférences et ses robustes attachements, le naïf bon sens du conservatisme populaire.

Souci des seules vérités auxquelles les choses mêmes prêtent une réalité, tel est le pragmatisme; souci des seules vérités humaines, dont l'homme est

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