CHAPITRE II LES DOCTRINES
!• Le rationalisme et rempirisme dans la tradition anglaise. — II. La philosophie utililaire; la théorie politique de la démocratie. •— III. L*économie individualiste; le mouvement libre-échangiste. — IV. Le Darwinisme et l'évolutionnisme; la théorie de Tadaptation. — V. Le rationalisme religieux; c Eglise large» et agnosticisme.
Ce qu'on appelle ravènement de la démocratie anglaise, c'est-à-dire Tarrivée au pouvoir des classes moyennes, et Tadmission du peuple au droit électoral, coïncide avec un vaste mouvement de pensée philosophique et politique — de rationalisme et de libéralisme — qui justifie cette évolution, ou lui assure une atmosphère intellectuelle favorable. A ce mouvement se rattachent presque toutes les doctrines dont le principe est une organisation plus claire des idées ou des choses. On peut lui ramener tout un aspect de TAngleterre moderne; sinon le plus important, du moins celui par lequel elle se distingue le mieux de l'ancienne.
Sans doute l'application de la raison aux pro-
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blêmes moraux et sociaux n'est pas nécessairement liée à l'avènement de la démocratie; elle ne date point du XIX* siècle. Et cependant, on peut trouver un rapport, dès les siècles précédents, entre le développement de la bourgeoisie, avant-coureur de la société moderne, et le succès des théories rationa^ listes ; dès 1688, les marchands anglais, qui prennent une part si grande au rétablissement du régime constitutionnel, se trouvent naturellement en harmonie avec les idées de Locke, comme les industriels en 1832 obéiront à leurs intérêts en s'inspirant de Bentham. Sans doute aussi, les premiers efforts de la philosophie moderne en Angleterre, les doctrines de Bacon et de Locke, avaient été animées d'un esprit empirique; l'expérience est* leur guide, leur source constante, et on a pu y voir l'illustration la meilleure des tendances expérimentales de l'esprit anglais. Mais autre chose est l'empirisme de Locke, autre chose la préférence passionnée d'un Burke pour les adaptations instinctives. Si respectueux que soit le premier des droits du réel, si prudent qu'il se montre dans la recherche des réformes possibles, il laisse à la pensée le droit d'organiser les choses, pourvu qu'elle reconnaisse leurs fatalités, et admette toutes leurs données. En raffinant l'empirisme. Bacon et Locke s'éloignent de la routine intellectuelle, et de la soumission pure et simple à la nature et à l'histoire ; ils ouvrent la voie aux entreprises de la raison pour corriger ou transformer ce qui existe. Par là, ils se distinguent
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essentiellement d'un Burke, le vrai représentant de Tempirisme intransigeant.
Ainsi le rationalisme libéral qui dirige la formation de TAngleterre moderne a ses racines sur le sol anglais dans une tradition philosophique déjà longue. Il se rattache d'autre part à tout un ensemble de causes et d'influences européennes; il est, comme le rationalisme français, l'héritier de la Renaissance. L'esprit affranchi de ses contraintes anciennes devait arriver par son travail intérieur à trouver en luimême la lumière organisatrice des choses. Ce résultat est atteint en France par le Cartésianisme dès le xvii* siècle. Le génie anglais, plus concret, plus attentif aux nécessités naturelles, l'atteint plus tard et seulement par degrés. Avec Bacon et Locke, il formule la théorie de l'empirisme, c'est-à-dire énonce les lois auxquelles doit se soumettre l'homme pour dominer la nature. En faisant la critique des idées innées, Locke détruit la croyance à une harmonie divinement établie entre notre esprit et l'univers, et nous permet ainsi d'imposer à l'univers un ordre nouveau dont la source sera en nous. — Vers le milieu du xvui' siècle, le rythme psychologique de la pensée anglaise, d'accord avec le rythme européen, accuse une prédominance incontestée des facultés intellectuelles sur les facultés sensitives; c'est l'époque de la « philosophie », le temps des <( lumières », où la littérature, l'art, la religion, la vie, sont ou veulent être raisonnables.
Tous ces éléments trouvent leur syatbèse dans la
grande poussée de rationalisme spéculatif et pratique qu'on appelle le mouvement utilitaire. Avec Hume, Adam Smith, Priestley, avec- les disciples anglais de la Révolution française, Paine, Godw^in, Tintellectualisme associé aux espérances de progrès politique et social parvient jusqu'à la naissance du mouvement romantique, de la grande oscillation morale par laquelle se rétablit l'équilibre au profit de la sensibilité. Avec Bentham et son groupe, le rationalisme traverse sans périr la réaction romantique, et atteint après Waterloo l'Angleterre rassurée mais troublée, prête aux réformes que ne saurait plus retarder le péril révolutionnaire. A Bentham et son groupe se rattachefat les divers aspects du libéralisme et de la philosophie rationnelle au xix*" siècle.
Parmi les forces intellectuelles qui ont façonné l'Angleterre moderne, on trouve au premier rang un mouvement d'idées libérales, individualistes et démocratiques : la philosophie utilitaire et l'économie. Si leur action n'est plus aussi sensible dans l'Angleterre actuelle, ces doctrines n'en réagissent pas moins, par contre-coup, sur les événements du présent. Les eaux qu'elles ont répandues à travers le siècle baignent encore, sous des noms nouveaux, et par infiltrations lointaines, les assises de l'Angleterre d'aujourd'hui. Il importe donc d'en retracer ici les courants principaux.
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La philosophie utilitaire s'appuie sur les instincts positifs et réalistes de l'esprit anglais. Mais elle accentue ces tendances, les pousse à leur limite, et fmaleraent les contredit : elle enchaîne en un système abstrait des éléments dont la valeur est d'être souples et concrets. C'est ainsi que, répondant profondément au génie de la race, elle a pu se trouver un moment en opposition avec lui. Car elle a dû sa fortune à des conditions exceptionnelles, à la prédominance du besoin d'analyse et d'organisation rationnelle qui accompagne la victoire de la bourgeoisie. Soutenue par le courant de l'évolution sociale, elle a donné une doctrine, des principes, une vigueur nouvelle, au vieux libéralisme empirique épuisé par son long et médiocre triomphe; aux routines du parti whig, elle a substitué le radicalisme philosophique ; aux vagues instincts de l'individualisme industriel elle a donné, dans l'économie politique, leur théorie.
Les « Utilitaires » n'ont guère eu de philosophie générale; attentifs avant tout aux problèmes pratiques, ils ont orienté leur effort vers les sciences humaines — psychologie, morale, droit, économie. Un môme esprit se retrouve à travers toutes ces doctrines. Le rationalisme anglais qui répond, vers 1820, à la philosophie française du xvin* siècle, se distingue de son aîné, dont il hérite à tant d'égards, par son caractère plus exclusivement positif. Il s'agit de fonder le bonheur des hommes, car toute spéculation pure est vaine. Or, la science des rapports entre les hommes suppose la connaissance de l'indi-
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vidu; et la politique de Bentham s'appuie sur sa morale, qui à son tour s'appuie sur sa psychologie. On connaît les grandes lignes de .cet enchaînement, un des plus clairement systématiques qu'ait produits la pensée anglaise. Il n'y a pas chez l'homme d'activité spirituelle irréductible, de moi pur ou transcendant, d'idées innées ; reprenant l'œuvre ébauchée par Locke, continuée par Hume et Priestley, Bentham et James Mill la complètent; ils montrent le mécanisme grâce auquel, des sensations élémentaires, naissent les opérations de l'esprit dites supérieures. Les perceptions se combinent selon les lois de l'association des idées : lois de contiguïté, de ressemblance et de contraste ; et les actes les plus compliqués de l'intelligence se ramènent à ces éléments simples.
De même, la poursuite du plaisir constitue pour chaque homme un acte primitif, nécessaire et pour ainsi dire réflexe ; le bien consistera donc à rechercher le vrai plaisir, ou l'intérêt véritable, le mal à en rechercher d'autres. La morale sera un calcul des plaisirs : lesquels sont non seulement les plus intenses, mais les plus durables, les plus facilement renouvelables? Ceux4à sûrement qui sont moins des sens que de l'esprit. L'intérêt bien entendu amène ainsi l'homme à chercher sa jouissance dans celle d'autrui; et l'altruisme sort del'égoïsme. Les appétits humains sont comme des forces simples, dont le jeu éclairé par la raison produira mécaniquement l'harmonie morale; la grande tâche du moraliste est d'enseigner aux hommes par quelle arithmétique doit se gouverner
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leur conduite ; la somme de ces opératîonô indîvîduelles sera pour la société tout entière le produit net le plus élevé 'possible. L'effort ultérieur de la morale utilitaire devait tendre à distinguer mieux encore entre les plaisirs, et à rapprocher davantage leur hiérarchie de celle que la conscience humaine a établie entre les satisfactions désintéressées.
Ainsi du bonheur ^e chacun sortira l'intérêt de tous ; et, en effet, l'intérêt de tous est le bien suprême de l'État. Le plus grand bonheur du plus grand nombre, voilà le principe vrai du gouvernement. Dès lors la démocratie, ou du moins l'égalité politique, découle de la logique utilitaire appliquée à la police des hommes. Qu'est en /effet la monarchie? La recherche exclusive de l'intérêt d'un seul; la fonction du souverain est viciée en son principe, et corruptrice de la société sur laquelle il règne. L'aristocratie est le régime dans lequel une classe poursuit son bien particulier aux dépens du bien général; l'administration traditionnelle de la chose publique en Angleterre, selon Bentham et ses amis, fournit un triste exemple de cette monstruosité politique. Au contraire, la démocratie est conforme à la raison ; chacun recherchant naturellement son meilleur bien, le gouvernement de tous recherche celui de tous; ou plutôt, comme l'unanimité des volontés est rare, le système des majorités représente la meilleure forme possible de la justice. C'est vers l'organisation de ce système que doit s'orienter l'énergie des réformateurs.
Sur la base étroite de ces principes et de ces raisonnements simples s'est élevée en Angleterre, vers 1820, la construction rationnelle que Ton appelle le radicalisme philosophique. Elle est remarquable par son opposition tranchée avec les habitudes de la pensée anglaise. C'est la première fois qu'une doctrine politique prend une forme aussi nette en ses postulats, aussi rigoureuse en ses déductions. Elle constitue un programme typique de réadaptation réfléchie. Servie par les circonstances sociales, les besoins des esprits, elle obtient, vers 1830, une singulière fortune. Popularisée par des clubs, des revues, des conférences, l'action d'hommes jeunes et énergiques, elle fournit une justification théorique aux besoins de réforme qui agitent l'opinion. Mais elle ne survit pas à la victoire incomplète de 1832; dépassant par sa rigueur et son intèllectualîté les instincts moyens de l'esprit anglais, elle perd toute influence le jour où disparaît son harmonie passagère avec les intérêts essentiels d'une classe intensément vivante. Diffuse désormais, vulgarisée et affaiblie, elle se perd dans le libéralisme de l'école de Manchester; et sa méthode vigoureuse, intransigeante, s'endort pour ne s'éveiller qu'à la fin du siècle, sous l'aiguillon de nouveaux besoins sociaux. Elle n'en a pas moins alimenté l'effort de la critique bourgeoise, et nourri de sa sève les doctrines libérales, qui sans elle seraient restées purement empiriques.
Vers 1860, la tradition philosophique dans le libé-
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ralisme est représentée par John Stuart Mill. Chez lui la science politique gagne en richesse et en complexité ; fidèle à Tesprit de ses prédécesseurs, il réagit pourtant contre l'abstraction simpliste de leurs formules. A la méthode « géométrique » de son père James Mill, il substitue la méthode « historique » ou « déductive a posteriori » : sur les faits de l'histoire sont appuyées des généralisations empiriques, et celles-ci sont vérifiées en les déduisant des lois de la nature humaine une fois établies. Ou saisit ici l'influence de Comte, dont le positivisme commence à pénétrer en Angleterre ; et de cet esprit nouveau d'objectivité scientifique qui marque le tournant du siècle. Dans le domaine pratique, J. St. Mill met surtout en lumière les avantages de la liberté; il fait effort pour étendre les limites de la sphère abandonnée aux initiatives individuelles, et arrêter ainsi la démocratie désormais inévitable sur lapante de la tyrannie. Une attention vigilante aux droits de la minorité, une large tolérance intellectuelle, une méfiance toujours en éveil contre les empiétements de l'État sur la conscience, caractérisent désormais l'attitude politique des doctrinaires libéraux. L'influence de Spencer agira dans le même sens; lui aussi dressera, en un livre célèbre, l'individu contre l'État; et le libéralisme anglais gardera cette attitude négative jusqu'à la crise qui l'atteindra vers la fin du siècle, et le forcera, pour vivre, à évoluer.
En même temps que se posait avec ampleur le problème politique, la pensée des philosophes se portait sur le problème social. Depuis deux siècles déjà la réflexion était attirée, en Angleterre, vers les lois mystérieuses de la prospérité des nations. Mais l'économie politique moderne, inaugurée entre 1750 et 1800 par les physiocrates français et Adam Smith, prend le caractère d'une science, et se formule en un code rigoureux, dans les trente premières années du xix* siècle. Elle apporte aux besoins de la bourgeoisie industrielle et commerçante les appuis théoriques nécessaires pour fonder la liberté de la production et des échanges.
L'économie politique libérale ou « orthodoxe », comme l'ont appelée depuis les partisans de Téconemio étatiste ou socialiste, forme avec la philosophie utilitaire et le Benthamisme un ensemble homogène. Les mômes hommes, en plus d'un cas, dirigent l'un et l'autre mouvements; une affinité naturelle unit les deux doctrines. Gomme la politique de Bentham, l'économie de Ricardo est purement intellectuelle; elle ne fait appel qu'à la raison, élimine l'intuition et le sentiment. Prétendant toutes deux s'appuyer sur l'expérience et animées en effet d'un robuste instinct positif et réaliste, elles s'écartent de l'objectivité parfaite et prennent une allure abstraite et déductive. Surtout, les deux théories représentent l'effort individualiste et critique de la
poussée bourgeoise arrêtée un moment par les restes de Tancien ordre empirique. L'économie s'attaque aux routines féodales et aux règlements protectionnistes avec la même ardeur que la politique aux privilèges de l'aristocratie gouvernante. Aussi le système élaboré ou plutôt perfectionné par Ricardo entre-t-il comme partie intégrante dans le radicalisme « philosophique » de 1830. Lorsque l'opinion abandonne les radicaux philosophes et que toute influence leur échappe, leurs formules économiques leur survivent et fournissent son évangile au libéralisme de Manchester.
Au corps des doctrines communes, chacun des maîtres avait apporté sa part. Adam Smith avait formulé la théorie de la valeur; il avait mis en lumière l'accroissement de la production sous le régime de la division du travail, au moment même où l'usine intensifiait encore l'application que la manufacture avait faite de ce procédé; il avait énoncé la fameuse maxime du « laissez faire », portant des coups décisifs au système interventionniste et protectionniste encore en honneur, et montrant les avantages de la liberté absolue dans la production et l'échange. Après lui, Malthus avait étudié les conséquences possibles de la surpopulation, au moment même où la grande industrie faisait lever sur la terre anglaise ses premières moissons d'hommes. Enfin, Ricardo, fondant ces idées en un système, y avait ajouté sa théorie de la rente et s'était attaqué au problème de la distribution des richesses. Dès
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lops la doctrine est constituée en ses parties essentielles et définitives. Les efforts de propagande par lesquels les disciples — James Mill, Mac Culloch, Nassau Senior — la vulgarisent de 1820 à 1850, n'y apportent aucune contribution nouvelle. John Stuart Mill le premier, quoique se rattachant étroitement à la tradition utilitaire et libérale, devait orienter Téconomie dans une direction nouvelle; mais échappant à son influence, la tradition classique devait se maintenir dans sa pureté jusqu's^ la fin du siècle.
S'il fallait résumer en le simplifiant le système de Ricardo, on pourrait dire que c'est la théorie de rindividualisme. Il érige en nécessité naturelle le régime créé par la concurrence industrielle. Aux yeux de l'économiste, la société est une poussière d'individus, véritables éléments atomiques, doués d'une force constante, la recherche de leur intérêt; d'une mobilité parfaite, grâce à l'abolition des entraves que mettaient les vieux règlements à la libre circulation des hommes et des richesses; d'une connaissance de leur bien véritable sensiblement égale chez tous. Or, cette poussière n'est pas suspendue dans. le vide; elle est attachée à la surface du sol, lieu géométrique de l'exercice des activités humaines, et source unique de toutes les subsistances. Aussi la possession du sol et sa culture sont-elles les conditions primordiales de la vie sociale, et le privilège par excellence. Quant à Toriginc de Tappropriation^ elle reste dans l'ombre; la propriété de
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quelques-uns est un fait. Dès lors se construit l'organisation sociale; trois classes apparaissent : les propriétaires; les commerçants (et les industriels) qui manipulent les produits du sol, les transforment ou les échangent, grâce à la possession d'un capital ; les salariés enfin, qui de leur travail créent la valeur. Car la valeur d'un objet est égale, non à son prix, mais à la quantité de travail humain qu'il représente. On sait la fortune de cette dernière théorie; elle devait fournir à Karl Marx le germe de sa doctrine de la plus-value, et le dogmatisme socialiste allemand était ainsi destiné à édifier de matériaux anglais sa maîtresse argumentation théorique, comme à illustrer de faits anglais sa descriptix)n du régime capitaliste.
Dans le jeu du mécanisme économique à peine formé, intervient un facteur qui en trouble l'équilibre; la population s^accroît plus vite que les subsistances : celle-là selon une progression géométrique avait dit Mallhus, celles-ci selon une progression arithmétique. En vain la nature a pourvu à ce danger : la faim, les maladies, la guerre, ne suffisent pas à réduire Tinquiétant pullulement de la population industrielle; la volonté humaine doit intervenir; la prudence exige que l'homme, le salarié surtout, se marie tard, et que sa famille ne dépasse pas ses ressources normales. Malgré cette restriction volontaire, la population tendra toujours à croître plus vite que les richesses et les aliments ; et toujours donc se produira, sous l'aiguillon de cette
menace, le phénomène de la rente. A mesure que sont plus nombreuses les bouches à nourrir, il faut mettre en culture des terres nouvelles, forcément moins fertiles, car les meilleurs sols ont été partout les premiers cultivés; et chaque fois qu'autour du noyau des champs anciens une zone de terrains plus pauvres est soumise à la charrue, le prix de revient dans cette zone limite, plus élevé qu'ailleurs, se répandra comme le niveau d'un liquide sur les prix de vente dans l'ensemble des terres ; car la loi du marché est l'égalisation des prix de vente sans distinction d'origine; et ainsi l'exploitation la plus coûteuse, celle des régions fraîchement défrichées, fixera le montant du bénéfice ou rente pour les exploitations plus avantageuses. Et dans cette course vers la catastrophe lointaine mais fatale de la famine universelle, les classes gardant chacune leurs attributions et leur rôle, la répartition des richesses restant la même, le privilège de la propriété foncière sera de plus en plus récompensé, les rentes monteront sans cesse; les profits commerciaux baisseront au contraire, sous l'action du machinisme et de la concurrence; les salaires croîtront un peu — moins vite que ne montera le prix des denrées. Aussi est-ce sur une note pessimiste que s'arrête cette vision de l'avenir.
Pourtant, l'économie classique n'est point seulement une théorie explicative du mécanisme social, dans sa simplicité typique; à l'époque où elle se formule, elle pousse une pointe vigoureuse contre
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celles des institutions existantes qui neutralisent ou retardent en fait le fonctionnement de ce mécanisme. Les « radicaux philosophes » de 1830 font valoir contre Tesprit d'autorité et d'intervention des griefs irréconciliables. Logiques avec eux-mêmes, ils appuient la protestation des premiers groupements ouvriers contre la loi qui les interdit (Combination Laws). Ils dénoncent le « Statu te of Apprentices », les vieux règlements qui dans chaque industrie limitent le nombre des apprentis, et fixent la durée de l'apprentissage; la loi de « Settlement », qui fixe le travailleur agricole à sa paroisse ; et la « loi des pauvres », qui reconnaît le droit de l'indigent à l'existence, entretient la misère, la pousse même à se reproduire. Sur tous ces points, ils ont déjà gain de cause au moment où s'ouvre le règne de Victoria.
Mais la grande œuvre économique des doctrinaires libéraux est l'affranchissement des échanges ; et pour l'accomplir, il fallut de plus longs efforts, l'alliance de toutes les énergies bourgeoises, et l'action combinée des gens d'affaires et des philosophes. A cette propagande qui agite profondément l'opinion anglaise, à ce triomphe d'une réforme radicale, justifiée en principe par des arguments théoriques,, comme elle était appelée par des intérêts conscients ; à cet exemple éclatant de réadaptation réfiéchie, est attaché le nom de l'école de Manchester.
Ce groupe d'hommes représente éminemment toute une face de la vie intellectuelle et de l'action politique anglaise vers le piilieu du dernier siècle }
il contribue même à fixer la physionomie de TAngleterre libérale et bourgeoise jusqu'à l'époque contemporaine. Chez Cobden et Bright, les doctrines des radicaux philosophes s'orientent plus nettement vers la pratique ; chez eux le caractère objectif et réaliste de la mentalité anglaise normale redevient dominant. Ils restent fidèles sans doute aux principes de l'économie classique; mais c'est à leur application qu'ils s'attachent. Sortis de la classe industrielle, ils en partagent intimement les instincts, les goûts, les tendances; ils sont les champions d'une cause, les chefs d'un groupe, les exemplaires d'un type moral et social. Leur activité lucide et leur pensée nette, leur robuste sentiment du réel, leur fermeté et leur persévérance, les rapprochent à la fois des qualités moyennes de la race anglaise, dans son énergie traditionnelle, et des facultés nouvelles développées chez les chefs d'industries et d'affaires par les nécessités de la production et de l'échange. Ils font sentir la profondeur de la transfornjation psychologique qui incline les habitudes empiriques de la pensée anglaise vers des initiatives plus hardies et plus concertées dans l'ordre pratique et dans l'ordre intellectuel.
On connaît l'histoire du mouvement libre-échangiste. Il oppose vers 4840 l'Angleterre nouvelle à l'ancienne ; les masses impatientes de la bourgeoisie à la caste orgueilleuse des maîtres du sol. La cause directe de la querelle est le régime protectionniste, et en particulier les droits d'entrée sur les blés ; mais
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au fond l'enjeu est plus vaste ; avec ses privilèges économiques, c'est son influence politique que défend l'aristocratie. Pour justifier l'élévation artificielle du prix du pain, elle a ses arguments : c'est avec les impôts levés sur ses revenus que l'Angleterre a conduit l'Europe contre Napoléon ; une récompense nationale lui est due ; d'autre part, la ruine de l'agriculture anglaise mettrait la patrie sous la dépendance économique de l'étranger. Contre cet idéal nationaliste, les hommes de Manchester ouvrent à l'esprit des perspectives pacifiques et prospères. La générosité réelle de leurs sentiments philanthropiques les mène presque à l'internationalisme. Ils . rêvent d'une république universelle fondée sur le commerce, les libres rapports entre nations, l'échange constant des richesses et des idées. Rêves lucides d'ailleurs, chargés encore de sagesse et de vision concrète, appuyés d'un sens positif des réalités ; mais où leur raison se passionne et se déploie plus loin que les difficultés présentes.
, Il ne faut pas oublier sans doute que l'intérêt de classe est au fond de leur entreprise ; Cobden et Bright, en réclamant l'abolition des taxes douanières, défendent la cause de l'industrie, à qui le bas prix des vivres permet l'abaissement des salaires. Dans le combat des « landlords » contrôles « lords du coton », on voit se dessiner avec une netteté parfaite cette lutte des hobereaux et des agrariens contre les grands patrons, qui a été depuis un trait ulus ou moins général de la vie politique dans les pays avancés de
l'Europe, et qui est un épisode de la lutte des classes. De même, les hommes de Manchester ne renoncent pas, vis-à-vis du peuple ouvrier, à leurs intérêts corporatifs ; les socialistes anglais ne leur ont point pardonné leur opposition doctrinale, obstinée, aux premiers efforts de la législation industrielle. Avec leurs étroitesses, ils demeurent de beaux types de l'énergie anglaise, et dans les grands centres des affaires, aujourd'hui encore, les hommes sont nombreux qui se réclament de leur esprit et de leur mémoire.
A partir de 1846, la bataille est gagnée par le libre-échange. L'Angleterre entière accepte bientôt cette décision du sort ; la prospérité nationale la justifie et semble la mettre au-dessus de toute critique. Pendant cinquante années, le dogme libéral en matière de commerce règne sans conteste, et l'activité économique anglaise appuie sur ses magnifiques succès une tranquille assurance d'elle-même. Avec la fin du siècle se réveille le problème que l'on avait cru pour jamais résolu.
Entre l'économie classique et le Darwinisme, les affinités sont profondes et la transition est facile. L'une et l'autre sont la théorie rationnelle d'un état de lait, et d'un état de guerre ; l'une et l'autre appuient sur des constatations désolantes un esprit
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d'optimisme ou du moins de sérénité scientifique ; Tune et l'autre justifient le triomphe des forts, et s'harmonisent avec les aspirations instinctives d'une classe prospère ou d'une société énergique. Chez les esprits sentimentaux, les âmes religieuses, elles pouvaient produire, et ont produit, la même répulsion; les deux doctrines pouvaient également, au contraire, se réclamer auprès des esprits lucides et froids de leur objectivité réaliste. Sans doute la seconde a mieux résisté que la première aux critiques passionnées qui les ont de toutes parts assaillies; elles n'en appartiennent pas moins l'une et l'autre au même mouvement de pensée; elles expriment les mêmes besoins de systématisation intellectuelle. Il faut seulement ajouter que l'enquête observatrice sur laquelle reposent les inductions du naturaliste Darwin fut infiniment plus sérieuse que les connaissances économiques sur lesquelles le financier Ricardo avait appuyé son système. En fait, un lien direct unit, dès l'origine, l'évolutionnisme à l'économie. La théorie transformiste est née chez Darwin d'une tentative pour vérifier les idées de Malthus. La notion d'une lutte pour la nourriture entre des bouches humaines trop nombreuses se retrouve dans le concept généralisé de la lutte pour la vie ; et les conséquences évoquées par Malthus, les mesures défensives conseillées par lui, sont des réactions analogues à celles par lesquelles dans le monde animal les êtres s'adaptent à leurs conditions d'existence.
L'adaptation, en effet : tel est, on le sait, un des grands faits biologiques dont l'importance a été illustrée, popularisée par le transformisme de Darwin et Tévolutionnisme de Spencer. Par là, la fortune de ces théories sur la terre anglaise présente un intérêt tout particulier. Nul facteur intellectuel n*a plus contribué à faire passer du domaine de l'inconscient dans la conscience claire les réactions instinctives et les procédés empiriques par lesquels l'Angleterre traditionnelle s'était pliée aux nécessités successives de la vie. En faisant la théorie de ces réactions, en les formulant, en les montrant à la source même du succès vital dans l'existence de tous les êtres, individuels ou collectifs, Tévolutiônnisme a rendu désormais impossible l'heureuse ignorance qui assurait jadis aux réadaptations anglaises leur lenteur tranquille et leur aveugle infaillibilité. La méthode même de l'instinct, en devenant consciente, a cessé d'être instinctive-, et ce qui gardait la souplesse des actions vitales élémentaires a pris la fixité d'un système.
Déjà Burke avait fait, à l'efficacité de l'empirisme politique anglais, une grave blessure, quand il en avait sondé l'esprit, décHt la méthode, et proclamé avec un dogmatisme religieux la valeur plus qu'humaine ; son /analyse avait introduit la funeste lumière de la réflexion au sein de ténèbres qui devaient à leur obscurité seule d'être fécondes. De toutes parts, au xix* siècle, la théorie de la croissance organique de l'ordre anglais est faite par les historiens, les philosophes, les sociologues ; et en
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même temps que Tintelligence nette de ce processus instinctif en rend le fonctionnement moins libre, la critique éveillée par l'admiration même établit entre rheureuse routine et d'autres mélhodes possibles des comparaisons dangereuses. Le mystère dévoilé de la divine fortune du .génie britannique n'arrête plus les impatiences qui s'irritent de ses lenteurs ; et la raison encouragée a tout comprendre s'enhardit à tout diriger. Diffusée largement, la notion explicative de la tradition politique anglaise, en sa simplicité élémentaire, n'a point servi la cause de cette tradition. Et plus que toute autre, la doctrine évolutionniste, en étudiant le mécanisme de l'adaptation universelle, a tendu à la rendre partout plus claire et plus réfléchie.
C'est une explication totale de l'univers que Tévolutionnisme ; et comme toutes les doctrines anglaises, même les plus réalistes, comme l'économie politique dont elle procède, elle tend à formuler des principes d'action et à réagir sur les faits. Cette tendance est surtout sensible chez les continuateurs de Darwin. — On sait quelle a été Toeuvre propre du grand naturaliste. Apportant à la. biologie générale d'admirables qualités scientifiques, un trésor d'observations précises, une rare faculté de perception concrète, toute la patience et toute l'obstination du génie anglais, il a donné aux intuitions de Lamarck une confirmation définitive. Les espèces sont apparues variai blés ; le passage de l'une à l'autre a été expliqué par la sélection naturelle ; et des relations complexes
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de causalité mouvante, dans le devenir, ont relié tous les éléments de la vie.
Chez Spencer, le transformisme n'est qu'une partie d'une synthèse totale, véritable cosmogonie scientifique. Sa théorie n'est pas à proprement parler métaphysique ; elle affirme la relativité de la connaissance, et s'arrête devant l'inconnaissable. Toute spéculation transcendantale est vaine; et avec la venue de l'âge industriel l'humanité a perdu sa confiance obstinée dans les religions ou les philosophies dogmatiques. Nourri et non détruit par les vastes hypothèses où la pensée du savant atteint à la sublimité de l'univers, le sentiment religieux en revanche ne périra point ; il se satisfera dans Tadoration intérieure de l'inconnu divin. Mais en deçà des limites qui lui sont tracées parla nature des choses, la connaissance scientifique peut désormais embrasser pleinement son objet, et parvenir au but suprême qu'elle s'est toujours proposé : l'unification de toutes les lois. Réunissant en une seule les trois grandes généralisations de l'esprit sur le monde, le système de la gravitation universelle, la loi de la conservation de l'énergie, l'hypothèse de la nébuleuse, Spencer les fait rentrer dans sa théorie de l'évolution. De la nébuleuse à Tordre actuel de l'univçrs, l'énergie primitive est allée en s'organisant selon le principe de gravitation, et ses transformations multiples ont laissé intacte sa quantité invariable. La matière, énergie condensée, est allée en s'intégrant, de l'homogène à l'hétérogène et de l'indéfini au défini. Et dans les domaines de
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toutes les sciences particulières, astronomie, géologie, biologie, psychologie, sociologie, le même principe permet de réduire la complexité des phénomènes à un rythme régulier et clair d'équilibre et de changement.
Cette vaste synthèse a pu perdre, depuis cinquante années, quelque chose de son apparente solidité. La possibilité immédiate d'une explication mécaniste de Tunivers, sans attendre les progrès des sciences spéciales, n'est plus volontiers admise par les intelligences averties ; sur bien des points, les relations établies par Spencer entre les variations observées dans les phénomènes et les formules générales de révolution apparaissent comme trop simplistes. Mais si Tévolutionnisme a vécu comme expression définitive et totale de la philosophie scientifique, il reste un élément essentiel de la pensée anglaise contemporaine, un des schémas les plus vraisemblables de l'histoire du monde, et une suggestion presque toujours féconde d'explications et d'hypothèses. On le retrouve dans les travaux érudits ou littéraires, dans les dissertations morales ou sociales, les formules des hommes d'élat. Il à modifié insensiblement et profondément les assises mêmes de la pensée, a inscrit le concept du devenir universel dans les habitudes les moins conscientes de la réflexion.
Toutefois, il n'a pas eu sur la philosophie officielle, les dogmes religieux, les principes avoués de la conduite, une influence en rapport avec son action irrésistible sur les esprits. C'est qu'il a suscité dès
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son apparition des résistances passionnées. Comme la théorie de la descendance humaine valait à Darwin une popularité de scandale, Teffort de Spencer pour repousser Te surnaturel jusqu'aux régions vagues de Finconnaissable et étendre le mécanisme à toute existence sensible, a rencontré devant lui l'opposition déclarée de toutes les forces de foi et de conservâtionlntellectuelle. C'est par degrés que les ten- j dances émotionnelles et idéalistes, les croyances religieuses, les timidités des penseurs et du grand public se sont habituées au foyer nouveau qui jetait sur le passé et l'avenir du monde une lumière étrangement imprévue. En Angleterre comme ailleurs, l'adoption du concept évolutionniste par les façons communes de penser et de sentir s'est faite grâce à une assimilation progressive, à une silencieuse adaptation. Plus souples que les dogmes catholiques, les artîcîes^âe la foi protestante ont pu sans trop grande difficulté se plier à cet infléchissement nécessaire, l^a hardie tentative de Darwin et Spencer pour unifier et expliquer l'univers vivant ou cosmique en dehors de toute foi transcendante n'en est pas moins l'une des plus grandes secousses qu'ait subies dans son fond instinctif l'intelligence anglaise au XIX® siècle. Ce suprême effort de la pensée rationnelle a contribué, plus que tout autre, à constituer une atmosphère de sécheresse et de froide lucidité scientifique dans laquelle ne pouvait vivre longtemps la conscience de l'Angleterre ; il a sa grande part dans la revanche des instincts*
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Contraire aux exigences sentimentales de Tesprit anglais, Tévolutionnisme répondait cependant à ses tendances pratiques. En particulier, son mouvement intérieur le mettait en harmonie avec les besoins intellectuels et économiques de la société nouvelle. Il donnait la sanction de la philosophie aux changements politiques par lesquels la bourgeoisie adaptait Tordre ancien à sa force récente. Il confirmait la prétention des radicaux et des économistes à découvrir dans les formes mécaniques de la production un progrès social et l'instrument au moins d'un progrès moral. Spencer fait la théorie de l'âge industriel ; il y découvre, comme les hommes de Manchester, une étape décisive de la civilisation, l'avènement définitif du libéralisme et de la paix.
D'autre part, la pointe de sa doctrine sociale est dirigée contre les empiétements de l'état. En droit, l'évolutionnisme peut aussi bien aboutir à des conclusions organicistes qu'à des solutions individualistes ; il met la solidarité au fond des choses, el en insistant sur l'idée que le progrès consiste dans une complexité croissante, il tend à développer davantage les fonctions de cet organisme qu'est l'État. Mais entraîné par certains aspects de la logique de son système, et sans doute aussi par son tempérament, Spencer fait porter son effort sur la dénonciation de l'étatisme. 11 refuse au pouvoir central cette extension progressive de son rôle social et économique Où l'Angleterre cherchait déjà un remède à l'anarchie industrielle. Par là encore, l'évolution-
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nisme s'harmonisait avec les goûts et les intérêts du libéralisme bourgeois ; et les arguments de Spencer ont nourri, jusqu'à la fin du siècle, les réclamations des libéraux de la vieille école contre Tinterventionnisme envahissant.
La philosophie de Spencer s'arrêtait au seuil de l'inconnaissable. Elle est ainsi l'une des expressions comme l'une des causes du mouvement positif et critique que les Anglais appellent l'agnosticisme. A ce mouvement peuvent être rattachés les divers aspects du libéralisme et du rationalisme religieux au XIX* siècle.
Le protestantisme en Angleterre s'était mieux défendu qu'en Allemagne contre le principe de dissolution dogmatique qu'il porte en lui. Moins attachée que la pensée allemande aux spéculations pures, et plus capable de ces compromis illogiques où elle a traditionnellement trouvé son équilibre et sa force, la pensée anglaise conciliait triomphalement le libre examen avec la soumission à certains articles de foi. Sans doute l'individualisme protestant s'était affirmé sur la terre anglaise autant qu'ailleurs, sinon davantage; depuis la Réforme, depuis la longue transition du catholicisme à l'anglicanisme dans la seconde moitié du xvi* siècle, et l'affermissement définitif de l'Église établie par Elisabeth, une partie importante de la nation avait cherché hors de féta-