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blissement la satisfaction de sa conscience. Les sectes s'étaient multipliées; après leur floraison exubérante au moment de la guerre civile, le scepticisme delà Restauration n'avait pas réussi h éteindre l'enthousiasme puritain qui animait les « nonconformistes » ; et à côté des catholiques toujours privés de leurs droits civils, le xviii® siècle avait vu naître les méthodistes, bientôt^ eux-mêmes divisés en familles rivales. Vers 1830, l'émiettement des confessions en Angleterre est aussi accentué que jamais, attestant d'ailleurs la vitalité de l'esprit religieux plutôt que sa faiblesse.
Mais cette division tient plus souvent à des oppositions sociales et sentimentales, à des degrés inégaux de ferveur mystique, qu'à des différences intellectuelles. Ce n'est point sur le terrain de la raison que se livrent entre les sectes anglaises les luttes d'influences. La haute culture, les habitudes de réflexion logique, les discussions rationnelles, sont le privilège presque exclusif des pasteurs de l'Église anglicane ; et cette Église est préservée alors des audaces dangereuses de la pensée par une sage inertie. Assurée de la solidité de sa position dogmatique, abritée contre la polémique vieillie des déistes du xviii® siècle derrière les arguments de Butler et de Paley, elle n'entend que vaguement l'écho lointain de l'exégèse allemande. Le seul indice de vie qu'elle présente alors est le mouvement évangélique, prolongement dans le clergé anglican de l'impulsion agissante propagée chez les dissidents par le Méthodisme*
Vers 1850, au contraire, TÉglise établie est en pleine activité. Le mouvement d'Oxford a suscité en elle une réaction défensive, en même temps qu'elle se laissait imprégner par lui. On voit s'accentuer dans ses rangs les trois tendances qui la dirigent encore aujourd'hui : la « basse Église » se rapproche de l'esprit austère des non-conformistes, et maintient dans son intégrité le principe d'exclusivisme protestant. La « haute Église » se tourne plutôt vers les formes hiérarchisées et somptueuses du culte catholique, et manifeste cette orientation régressive qui a ramené tant d'àmes religieuses, depuis un demisiècle, vers le principe d'autorité. A ces deux tendances, héritées de l'âge précédent, s'en ajoute une troisième, celle de « l'Église large » qui rassemble les intelligences ouvertes à la critique, préoccupées de concilier la raison avec la foi. Du point de vue historique, comme du point de vue logique, c'est le développement de « l'Église large » qui a précédé et provoqué les progrès imprévus de la «haute Église» à une époque de scepticisme scientifique. Le mouvement d'Oxford, début de la renaissance catholique dans l'anglicanisme et éh dehors de lui, a été suscité par les premiers symptômes de ce qu'on appelait, vers 1830, dans les cercles pieux, le « libéralisme », et qui devint bientôt la « Broad Church » et l'agnosticisme.
Les origines de cette attitude d'esprit sont très diverses. Des affluents successifs viennent grossir le courant du rationalisme religieux. La petite école des
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Benlhamitcs avait propagé autour d*ellG une incrédulité philosophique, et les radicaux réclamaient hautement la séparation de TÉglise et de TÉtat (disestablishment). D'autre part, la secte Unitairienne, peu nombreuse également, mais composée de familles cultivées, où se recrutent des esprits d'élite, représente une direction de pensée moins négative, mais indépendante, et se rattachant aux disciples de TArianisme. Vers cette époque, les travaux de la critique allemande commencent à pénétrer en Angleterre; on traduit les œuvres de Baur et de Strauss. La traductrice de la « Vie de Jésus », George Eliot, personnifie un autre apport d'idées étrangères, l'influence positiviste. La philosophie religieuse d'Auguste Comte fait sur elle une impression profonde ; elle en accepte ardemment les négations et aussi la partie constructivc, la religion de l'humanité. Autour de Frédéric llarrison, un petit groupe devait perpétuer, jusqu'à la fin du siècle, ce culte et cette influence.
Vers 18G0, des hommes comme Lewes, John Sluart Mill, Herbert Spencer, Huxley, venus de points difl'érents de l'horizon intellectuel, ne partageant pas les mêmes croyances, se rencontrent dans une môme attitude de réserve intellectuelle en ce qui touche les religions établies. L'agnosticisme exprime, comme les philosophies du même genre sur le continent, l'antagonisme de la libre critique moderne et de la foi. Mais si son attitude est négative, elle n'est pas essentiellement combative;
les conditions générales du milieu, Tatmosphère de tolérance relative où se meuvent les discussions religieuses en Angleterre, émoussent la pointe destructrice du rationalisme anglais en matière de dogme ; en même temps que le ton social, le respedt universel de certaines convenances morales, afiaiblissent sa force de propagande. Aussi cette forme du rationalisme n'a-t-elle point sur la société qui Tentoure de prise comparable à celle que les politiciens radicaux ou les économistes libéraux ont su acquérir. Scepticisme raffiné, réservé à une élite de penseurs et de savants, il n'exerce pas alors d'action rayonnante. Le moment n'est pas encore venu où le progrès de l'instruction fera se rejoindre le mouvement critique parti d'en haut, et le travail de détachement intérieur qui éloigne des pratiques religieuses un nombre croissant d'esprits à tous les degrés de la société. Assez général en Europe, ce phénomène se produit en Angleterre, même à l'heure actuelle, plus lentement qu'ailleurs.
Moins accentuée que l'agnosticisme, et restant dans les cadres de la religion officielle, la tendance de « l'Église large » est pourtant parallèle à la sienne. Elle représente l'effort d'hommes croyants et sincères pour mettre en harmonie les exigences de leur raison et celles de leur foi. Préoccupés d'unir en un faisceau les bonnes volontés agissantes, hantés parles problèmes moraux et sociaux d'un âge troublé, ces hommes ont voulu sacrifier la rigueur des dogmes, unir tous les membres de la famille protestante
dans une confession élargie. Chez Stanley, Jowett, Kingsley, Maurice, on retrouve le même zèle, la même chaleur d'âme. Maurice est la plus grande figure de ce groupe ; dans ses écrits sont formulées nettement les tendances de l'école « Latitudinaire ». Pour lui, le péché originel et la chute de l'homme ne sont plus ces réalités suprêmes où la tradition protestante avait vu les facteurs essentiels de la destinée humaine; ce ne sont que les incidents d'un développement moral qui commence dans la faiblesse et dans l'erreur. La Rédemption n'est plus le rachat nécessaire d'un crime, mais la purification de l'humanité pécheresse; la vie éternelle, telle que le Christ l'a définie, n'est point le domaine grossier de châtiments et de récompenses que s'est construit une imagination encore païenne. La personnalité toujours vivante, toujours présente du Christ,, tel est le centre de la croyance et de la vie religieuse ; tout ce qui exprime, révèle fidèlement cette personnalité, est un instrument de vérité et de salut ; tout ce qui la voile ou prétend se substituer à elle, est source d'erreur. La Bible elle-même, l'Église ne valent qu'à proportion de leur utilité comme servantes du Christ.
Ces idées, aujourd'hui courantes, étaient encore en Angleterre, au milieu du siècle dernier, des occasions de scandale. L'initiative hardie de plusieurs membres de la « Broad Church » en matière politique, le « socialisme chrétien » de Maurice et Kingsley, se rattache psychologiquement et histo-
riquement à l'autre aspec^t de révolution anglaise — à la revanche des instincts. Mais devant une opinion bourgeoise effrayée, le libéralisme religieux et rinterventionni^me social apparaissaient bien comme les expression^ solidaires d'un même esprit de dangereuse hardiesse. Pris dans leur ensemble, le rationalisme des latitudinaires, le scepticisme des agnostiques, la critique des exégètes, contribuent à rejeter les éléments instinctifs de la pensée anglaise vers les formes plus simples et plus spontanées de la foi comme de la vie. La publication des « Essays and Reviews », essais théologiques animés d'un esprit novateur, en 1860; Taifaire retentissante de Tévèque Colenso, qui vers la même époque défend des propositions audacieuses, sont les symptômes de la crise. Désormais, le problème religieux se pose en Angleterre, comme en Allemagne et en France, avec toute l'acuité que lui ajoute le conflit moderne de l'exégèse et de la foi. Et en Angleterre comme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être, l'une des solutions apportées à ce problème sera l'affirmation que la foi est supérieure à la science et d'un autre ordre que la raison.
CnAPITRE III LES LOIS ET LES MŒURS
T. Les réformes électorales; le mouvement démocratique; l'évolution des partis; libéraux et conservateurs; le mécanisme du gouvernement; l'autorité royale. — II. La logique libérale et la réforme de l'administration anglaise; l'évolution moderne de la vie sociale. — III. Les mœurs nouvelles et l'influence bourgeoise; l'esprit public; la littérature. — IV. L'assoupissement de l'initiative bourgeoise.
Sous rimpulsion des forces économiques et sociales mises en jeu par la révolution industrielle, et des théories où s'exprime Teffort de la raison pour mieux comprendre et organiser le réel, la société anglaise subit dans sa structure et sa vie des changements importants. De 1830 à 1884, le pouvoir politique se déplace, Téquilibre du gouvernement se modifie, le système de Tadminislration se précise et se développe; des mœurs nouvelles apparaissent, et, baignant dans cette atmosphère, la littérature, les arts, toutes les activités supérieures, se mettent en harmonie avec elle. Une évolution démocratique, la réforme de certains abus, la mise, en rapport meilleure des moyens aux fins dans tout le mécanisme social, le triomphe de l'esprit et de l'art bourgeois,
accompagnent en Angleterre Tavônement de la classe moyenne, et répondent à une première adaptation de la vie nationale, dans son ensemble, aux faits et aux.nécessités modernes.
La constitution anglaise est devenue démocratique sans révolution, et par étapes. Les trois grandes lois de réforme électorale (1832, 1867, 1884) n'en constituent pas moins en cinquante années une évolution politique plus hardie et plus rapide que ne semblait l'annoncer l'histoire de l'Angleterre.
Le « Reform Act » de 1832 n'est point une mesure radicale. Il ôte leur représentation aux plus scandaleux des « bourgs pourris », et la transfère aux grandes cités industrielles; comme cens électoral, dans les campagnes, il demande aux paysans dix livres de revenu; dans les villes, aux maîtres de maison (householders), dix livres de loyer. En tout, la nouvelle loi n'admet pas 500.000 électeurs. Mais sa portée est décisive. Ouvrant la première brèche dans la forteresse de l'oligarchie anglaise, elle prépare et annonce l'inévitable victoire du nombre. Retardée par la résistance passionnée des instincts conservateurs, accueillie par les agitateurs populaires comme l'aurore d'une ère meilleure, elle donne en réalité le pouvoir à la haute et moyenne bourgeoisie. L'actede 1867 assure vraiment à la base du gouvernement une largeur démocratique. Dans le^ villes, il accorde
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le vote à tous les citoyens payant l'impôt; dans les campagnes, il abaisse le cens exigé par la loi de i832. Les masses ouvrières sont ainsi admises à faire sentir leur volonté politique. Désormais, l'extension du même privilège au peuple des champs paraît inévitable; en 1884, cette étape est franchie; le suffrage est dès lors en Angleterre presque universel. Sont exclus seulement les indigents, les vagabonds, et certaines catégories de citoyens privés de leurs droits civils. Et cependant, le régime électoral peut encore fournir matière, après cette mesure, aux réclamations des radicaux : à l'heure actuelle, ils demandent, avec la suppression de quelques anomalies, l'abolition du vote plural, maintenu par la législation existante ; et l'on sait quelles discussions ardentes soulève la question du vote des femmes.
Ainsi a été déplacé le centre de gravité politique en Angleterre. L'influence décisive, dans le choix de la représentation nationale, a passé d'une oligarchie — noblesse et gentry — à la bourgeoisie, puis au peuple entier. Mais ce transfert du pouvoir s'est fait graduellement; il a prolongé, au sein de chaque classe appelée à l'exercer, la domination de la classe précédente. Le prestige de l'aristocratie est demeuré très grand; suprême en matière de goûts et d'habitudes sociales, son autorité propre se fait encore sentir dans la conduite des affaires publiques, en dehors de la Chambre héréditaire où se perpétue la tradition conservatrice. Il iaut arriver aux dernières années du xix® siècle, et sur-
tout aux événements actuels, pour voir le conflit inévitable entre les Lords et les Communes prendre une forme aiguë. — De même, on ne peut dire que les réformes électorales de 1867 et 1884 aient mis la toute-puissance politique aux mains des classes les plus basses. L'esprit de la démocratie anglaise s'est annoncé dès le premier abord comme traditionaliste et modéré. Le poids des habitudes séculaires, la force économique des classes possédantes, les mille points de contact par lesquels la bourgeoisie, moyenne et petite, rejoint le peuple et se fond avec lui, ont placé le foyer de l'influence politique non point chez les travailleurs des champs, du magasin et de l'usine, mais chez les directeurs de leur travail — gros fermiers, commerçants, patrons. C'est à la classe moyenne, en un mot, , que l'élargissement du suffrage a laissé la suprématie politique; et jusqu'aux années récentes, cette suprématie a pu paraître indiscutée.
Ce n'est pas que les réclamations populaires n'aietnt posé, à plusieurs reprises, le problème de la représentation nationale avec une netteté intransigeante. L'avènement de la démocratie anglaise n'a pas été entièrement caln>e et pacifique; et si les forces de prudence et d'équilibre l'ont toujours emporté, ce n'a pas été sans lutte. Les années 1830- 1832 sont une période troublée, presque révolutionnaire. Pour vaincre la résistance des Lords, obtenir le premier Rcform Act, il fallut aux théories de^ radicaux philosophes, aux protestations des indus-*
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triels, l'aide d'une secousse européenne — les journées de Juillet — et l'impression profonde laissée sur les imaginations par les émeutes de Bristol (1831). Dès ce moment, l'espérance sociale est intimement mêlée aux désirs de justice politique, et dans les masses ouvrières se répand l'idée, encore vague, que l'expression de leur volonté collective sera le moyen d'agir sur leurs conditions d'existence. Après que la mesure tant souhaitée eut déçu les illusions du peuple, quand le Parlement réformé eut laissé voir son intention conservatrice, un mouvement de revendication politique et sociale, le Chartisme, dressa pendant dix ans contre l'ordre établi une partie de la nation. Né de la grande misère industrielle qui atteint son apogée vers 1842; de la rancune soulevée par les timidités nouvelles de la bourgeoisie victorieuse; de l'ébranlement propagé dans les classes populaires par les premiers essais d'organisation syndicale, les excitations encore toutes fraîches des politiciens radicaux, et la diffusion commençante des doctrines socialistes, le Chartisme est une onde trouble et obscure, qui traverse d'un cours violent la société anglaise en voie d'évolution. Par l'enthousiasme mystique dont il est imprégné, le caractère intuitif de ses revendications, les figures passionnées et illuminées de plusieurs de ses chefs, il appartient à l'autre aspect de l'Angleterre moderne, la réaction des instincts contre la raison. Mais la « Charte » du peuple n'en est pas moins un prolongement direct de l'agitation libérale ;
et en réclamant le suffrage universel, le paiement des députés, des Parlements annuels, les Ghartistes se rangent à la suite des théoriciens radicaux, avec les hommes qui veulent une réorganisation rationnelle de la justice politique.
Affaibli par des divisions intérieures, ranimé un moment par la crise européenne de 1848, le mouvement ne devait pas lui survivre. Après t850, il a disparu de l'horizon. Mais son effet utile s'est inscrit dans le consentement intérieur des classes dirigeantes aune nouvelle réforme du suffrage; et l'ère de prospérité économique, de calme développement intérieur où s'engage dès lors l'Angleterre conduit au même but par une détente générale des esprits. Quelques orages populaires, des manifestations irritées, furent encore nécessaires, en 1866-67, pour triompher des hésitations conservatrices et assurer' le vote du second Reform Act. Désormais, c'est en plein calme, dans une atmosphère de concorde civile, où les résistances mêmes s'adoucissent et se résignent, que se poursuit et s'achève la transformation du droit électoral. Il était utile cependant de rappeler, avant l'optimisme assuré de la « middle Victorian period » , les débuts agités de la démocratie anglaise pendant la période précédente.
En même temps que la volonté nationale participe de plus en plus largement à la conduite des affaires, le mécanisme du gouvernement s'adapte à ces conditions nouvelles. Les grands partis historiques, depuis 1832, se modernisent. Les noms de Whigs et
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Tories étaient riches d'associations surannées; ils évoquaient les souvenirs du xvni* siècle, des intrî gués entre familles dirigeantes, des rivalités domestiques, des coteries de cour, des luttes égoïstes entre les deux fractions d'une même oligarchie, routinières et conservatrices l'une et l'autre. Aux problèmes plus amples et plus graves soulevés par la révolution industrielle, par la victoire des classes moyennes, il fallait des formules, des mots nouveaux, suggérant des principes et non de vieilles traditions. Les Whigs deviennent les Libéraux, les Tories se iiomm»ent les Conservateurs. L'alternance des deux partis au pouvoir conserve sa régularité relative ; mais les tendances qu'ils représentent se précisent, et leurs différences s'accentuent d'abord, pouf aller ensuite en diminuant jusqu'à la fin du siècle.
Dans le libéralisme, l'esprit Whig s'est rajeuni et retrempé; il s'est assimilé quelque chose des doctrines utilitaires et de la philosophiç Benthamiste; il devient une force de progrès rationnel et de réforme systématique, positive en matière politique, plutôt négative en matière sociale, et partout volontiers critique et individualiste. Dans le conservatisme, l'esprit Tory se retrouve, avec son vif souci du prestige monarchique, sa fidélité à l'Église, sa préférence pour le maintien de l'ordre établi; mais des éléments nouveaux viennent compléter, parfois contredire, en lui, le respect aveugle de la tradition i un sens averti des évolutions nécessaires^ une
aftention constante à prévenir les crises politiques, le désir d'atténuer par des sacrifices opportuns la violence des forces de changement. Sous Tinfluence de la réaction sentimentale, et l'impulsion d'un grand homme d'État, Disraeli, le parti conservateur s'ouvre largement aux préoccupations sociales, et prétend opposer un idéal constructif de monarchie paternelle et organique aux tendances destructives et anarchiques du parti libéral. Cette opposition prendra une valeur nouvelle lorsque surgira, au XX* siècle, un troisième parti, celui du travail.
La constitution anglaise, cependant, ne change point ; mais, toujours souples et flexibles, les précédents qui la composent s'adaptent à un nouvel état de fait. La Chambre des Communes représente directement la nation; son pouvoir, ses privilèges grandissent en face de la Chambre rivale, restée héréditaire. De plus en plus nettement, les décisions financières lui appartiennent en propre; et responsables devant elle, les ministres se conforment aux vœux de sa majorité. Pour la dernière fois, en 1834, le roi Guillaume IV renvoie le Ministère Melbourne de son autorité personnelle ; pour la dernière fois au XIX* siècle, en 1860, la Chambre des Lords essaie de modifier le bill des finances (projet de budget). La prépondérance des Communes est désormais le pivot du gouvernement ; choisi dans le parti qu'ont préféré les électeurs, le premier ministre est le véritable chef du pouvoir exécutif. De grandes personnalités, Disraeli, Gladstone, donnent bientôt à
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cette organisation plus logique et plus claire, à ce jeu plus simple du mécanisme politique, la sanction du succès; et TAngleterre, où un Pitt et un Fox dépendaient jadis de la fayeur royale, voit fonctionner le régime parlementaire dans des conditions extérieurement assez semblables à celles de la République française.
Et pourtant, l'autorité royale n'est point dans la démocratie anglaise une simple survivance. Au contraire, le siècle dernier l'a vue reprendre de la force et du prestige. Les souverains de la dynastie de Hanovre., depuis 1714, avaient laissé glisser de leurs mains oisives ou indignes toute influence sérieuse sur les affaires de l'État; la tradition s'était créée que le roi règne mais ne gouverne pas ; irresponsable, le monarque ne partage ni les risques ni les privilèges du pouvoir. Le point le plus bas de cette décadence est atteint par la royauté anglaise dans le premier lieirs du xix* siècle. Le règne de Victoria a marqué le début d'une évolution inverse. Les pires adversaires de la monarchie personnelle étaient les grandes familles Whig, les membres de l'oligarchie qui possède en Angleterre la direction effective de la vie politique au xviii* siècle. La victoire de la bourgeoisie, les réformes électorales, en ruinant le régime de caste, ont rétabli entre le monarque et la nation des communications plus larges et plus intimes. Un souverain populaire, dans le régime constitutionnel de l'Angleterre démocratisée, est une force avec laquelle doivent
compter les représentants élus ou héréditaires du pays.
Le caractère personnel de la reine Victoria, la dignité de sa vie, son sens politique, ont beaucoup contribué à tirer de ces conditions nouvelles leur plein effet. Le règne d'Edouard VII, on le verra plus loin, a continué et accentué encore cette restauration du prestige monarchique. Mais parmi les causes de ce ^ phénomène, à côté des circonstances sociales et de l'évolution démocratique, il faut faire une part à d'autres influences d'ordre moral et intellectuel. Le mouvement instinctif de reconstruction sentimentale et imaginative qui a réagi, depuis soixante ans, contre le rationalisme individualiste, est la source principale de la monarchie sociale comme de Timpérialisme. C'est à la revanche des instincts et aux doctrines qui l'expriment, au Torysme nouveau de Disraeli en particulier, qu'il faut rattacher le plus nettement la renaissance de l'autorité royale au XIX* siècle.
La grande vague de rationalisme théorique et pratique qui submerge l'Angleterre vers 1830 et se retire lentement jusqu'à la fin du siècle, rencontrant devant elle la marée hostile des instincts, n'a point seulement apporté avec elle un redressement de l'équilibre politique et une réadaptation du mécanisme gouvernemental aux conditions nouvelles. L'ordre social tout entier a été modifié selon les
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mêmes principes. De 1820 à 1870, les diverses provinces de l'administration, le droit pénal, les services publics ont été réorganisés selon les tendances du même esprit. C'est comme un défrichement des broussailles parasites que la tradition passive de Fempirisme anglais avait laissé croître. L'œuvre était nécessaire. Alors que la grande industrie, le progrès des communications et des échanges, la croissance des villes, le développement de la classe moyenne, répandaient partout une atmosphère moderne, la structure de la société, au moment du premier Reform Act, est encore profondément archaïque. Les romans de Dickens nous en donnent une image exacte : jusqu'à la fin de sa vie, le grand romancier a puisé dans le trésor d'observations qu'avait amassé sa jeunesse, et il en a tiré le tableau d'une Angleterre joyeuse et tranquille, suivant par les routes anciennes les habitudes familières du xviii* siècle. La société que décrit Thackeray n'est guère autre; elle aussi ressemble plutôt à l'Angleterre de Fielding qu'à celle de nos jours. Au contraire, la première moitié du règne de Victoria s'est à peine écoulée, lorsque paraissent Meredith et Hardy, dont la sensibilité toute différente enregistre et réfléchit une société elle-même transformée. La modernisation de l'Angleterre s*est faite dans les lois, comme dans les mœurs, le plus tard possible, le plus lentement possible, après que les formes anciennes de la vie eurent été condamnées par le destin politique qui se prononce en 1832. Elle s'est
faite pourtant, davantage et plus vite que son passé n'eût permis de l'attendre.
Les premiers effets de ce mouvement se font sen- . tir dès la veille du Reform Act. La propagande des radicaux philosophes et des Benthamistes s'attaque à cet enchevêtrement de coutumes et d'usages qui constitue le droit anglais ; leur logique y signale des contradictions innombrables, leur sens humain de la justice y dénonce des sévérités excessives. La défense de la propriété par la loi est encore, à cette époque, d'une intransigeance si absolue, que le moindre vol est puni de mort. Dès les années qui suivent Waterloo, la refonte et l'adoucissement du code pénal sont entrepris, par une série de mesures partielles. Vers 1850, les châtiments édictés par les textes juridiques correspondent, dans l'ensemble, aux exigences de la conscience moyenne ; trente ans plus tôt, ils les dépassaient avec une telle évidence que la loi, le plus souvent, n'était pas appliquée. C'est aussi l'esprit de logique libérale qui autorise, en 1824, les ententes des ouvriers pour influencer par leur action concertée le marché du travail ; la grève est ainsi devenue légale, en Angleterre, grâce aux mêmes hommes qui s'opposaient, par ailleurs, aux commencements de la législation interventionniste.
Une autre grande victoire du rationalisme politique sur l'instinct est l'émancipation religieuse. En 1828, l'abolition du Test Act ouvre aux membres des sectes dissidentes l'accès du Parlement et des charges publiques; l'année suivante, les catholiques
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à leur tour voient supprimer leur infériorité civile. Dans ces réformes, il faut reconnaître, à côté d'une impulsion active, imprimée par le parti libéral et les doctrines démocratiques, la collaboration résignée du parti conservateur. Ici déjà se dessine la méthode d'adaptation expérimentale qui sera celle du Torysme anglais au xix* siècle. Cette méthode avait déjà été la sienne aux siècles précédents; mais dans la période d'évolution intense qu'apporte avec elle la vie moderne, cette tradition expérimentale prend quelque chose à la hardiesse, à la netteté des théories réformatrices; elle subit leur influence et se laisse entraîner à leur suite. Si la plupart des mesures à effet libéral ont été prises par les héritiers des Tories, c'est que la souplesse de leurs principes leur a permis de céder pour un moment aux principes adverses; c'est aussi qu'ils se sont fait une idée plus claire de leur propre rôle politique, et des capitulations nécessaires. Il est impossible de ne pas sentir l'action révolutionnaire de l'Angleterre nouvelle dans l'accélération remarquable qu'ont prise, au xix* siècle, les lentes résignations et concessions de l'empirisme conservateur. Une province notable de l'adaptation instinctive, de ce point de vue, appartient en réalité à l'adaptation réfléchie. Les années récentes nous montrent jusqu'où peut aller cette transformation de la pratique dans le parti qui se glorifiait d'avoir seulement des habitudes, et qui paraît avoir aujourd'hui une méthode; Aussitôt après 1832, le Parlement libéral sorti de
la réforme mit en application, sur deux points importants, les principes qui Tenaient de triompher avec lui. L'assistance publique avait été organisée depuis le règne d'Elisabeth selon l'idée de la solidarité patriarcale qui liait, dans l'ancienne société, les classes et les castes entre elles. Privés de tout secours par la dispersion des ordres religieux, les indigents avaient été mis à la charge des paroisses. Ce régime admettait implicitement le droit à l'existence ; il créait aussi, par son jeu naturel, une prime à la conservation et à la reproduction de la misère. Il allait donc contre l'esprit individualiste de l'économie classique, et contre les prescriptions du Malthusianisme. La nouvelle « loi des pauvres » (1834) réorganise et systématise l'assistance publique. Groupés dans des asiles spéciaux, séparés par âges et par sexes, les assistés sont astreints au travail, et leur vie est assez dure pour ne point encourager la paresse. Le « workhouse » n'avait jamais été populaire; il l'est désormais moins encore, et cette loi a beaucoup fait pour nourrir, depuis lors, les rancunes sociales.
L'année précédente, l'esclavage avait été aboli dans les colonies anglaises. En 1835, le «Municipal Corporations Act » renouvelle l'administration municipale. C'est le point de départ du mouvement irrésistible qui a développé sans cesse, au cours du siècle, les pouvoirs et l'autorité des conseils élus, organismes indispensables à la vie démocratique des groupements modernes. Au lieu de corps fermés et privilé-
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giés, se recrutant eux-mêmes, les « corporations » deviennent des expressions directes de l'intérêt local. La création des « conseils de comté », en 1888, marque le stade final de ce développement. Du même coup décline la vieille puissance du « squire », ordinairement juge (Justice of the peace), qui tenait jadis entre ses mains le gouvernement civil et moral des campagnes; et la société anglaise s'achemine vers cette extension de la bureaucratie payée (civil service) qui la caractérise aujourd'hui, avec toutes les nations de l'Europe. Du même esprit s'inspirent la réforme postale, qui substitue le paiement d'une taxe uniforme et démocratique à la complication coûteuse et aux inégalités de l'ancien système; l'abolition, en 1871, de l'achat des brevets ou commissions dans l'armée anglaise, qui régularise le recrutement et l'avancement des officiers ; et la loi de 1872 qui établit le secret du vote (ballot Act).
On a vu quels intérêts divergents, quelles doctrines contraires étaient engagés dans la querelle protectionniste. La victoire du libre-échange est le triomphe de la bourgeoisie; mais dans la mesure où les forces économiques et politiques ont besoin des forces intellectuelles pour s'exprimer et se confirmer, c'est un triomphe de la logique libérale et de l'économie classique. Dès avant le Reform Act, le ministre Huskisson avait commencé à relâcher la sévérité du régime de défense douanière. A partir de 1838, la Ligue pour la suppression des droits sur les blés (Anti-Corn-Law League) entreprend de soulever
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l'opinion contre le privilège des grands propriétaires. En 1842, Peel, ministre conservateur^ pénétré par les idées nouvelles, amorce la réforme des tarifs; il la poursuit en 1845 et 1846; cette dernière année voit décider Tabolition complète des taxes sur les blés étrangers. £n 1852, Disraeli abandonne solennellement, au nom du même parti, la doctrine protectionniste.
Il y avait moins là, chez la plupart de ses amis politiques, une conversion intellectuelle à des principes, que la reconnaissance du succès d'une expérience économique. La prospérité anglaise, depuis 1842, n'avait fait que croître. Le commerce avait ga^é au libre-échange, comme l'industrie ; l'agriculture ne paraissait pas avoir été sensiblement atteinte. Un grand sursaut d'optimisme soulève à ce moment la nation entière, et associe pour longtemps les bénéfices de la réforme douanière à un invincible espoir dans l'avenir. Sûre de sa force, la marine anglaise, en même temps, renonçait au privilège que lui donnait la protection de la loi : l'Acte de Navigation est aboli en 1849, et les vaisseaux étrangers admis à faire concurrence, dans les ports anglais, aux vaisseaux britanniques. Ainsi se complétait l'œuvre d'affranchissement par laquelle, gr&ôe & l'accord des intérêts et des principes, les doctrines libérales et le làisser-faire ont pris possession de la vie économique anglaise. A la même époque^ on le verra,> sous d'autres influences^ la pratique contraire à% l'intervention s'établissait en