‹ L'Angleterre moderne, son évolutionChapitre 6 sur 21 · I.B8 LOIS BT 1B8 VOlîT^fl · texte numérisé non relu

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Visitant l'Angleterre en 1860, Taine, après tant d'autres, y voit surtout les marques profondes de Fempirisme, et les caractères qui distinguent de la nation française la nation britannique. Fortifiés par Tautorité de sa pensée, confirmés depuis par, Fécole conservatrice qui se rattache à lui, ses juge* ments, si pénétrants soient-ils, n'en montrent pas moins une connaissance insuffisante de révolution historique moderne. Malgré tout, c'est de 1830 à 1884 que se dessine, sous la pression des changements économiques qui ont façonné l'Europe contemporaine, cette orientation de l'Angleterre vers un nouvel idéal d'activité consciente et savante, qui forme aujourd'hui l'enjeu de sa lutte tragique contre elle-même. Interrompue à tout moment, contrariée, souvent vaincue par l'action hostile des forces conservatrices, le poids des habitudes séculaires, et les révoltes irrésistibles de l'instinct, cette intellectualisation de Tempirisme anglais n'en forme pas moins,^sous les fluctuations de la surface, le grand courant de l'évolution nationale que le xix^ siècle a légué au XX*. Et l'exemple de l'Angleterre contemporaine ne peut plus être légitimement invoqué pour défendre l'idéal du conservatisme résigné seulement aux capitulations nécessaires. Il s'y révèle, il y agit un esprit d'initiative réformatrice et d'adaptation systématique qui forme l'âme secrète du présent.

La période de tranquillité intérieure que traverse l'Angleterre de 1850 à 1880 voit se fixer dans un équilibre provisoire les forces intellectuelles et

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sociales dont Tâge précédent avait vu la Iutte> Le milieu de l'ère Victorienne, la « middle Victorian period », est une époque de stabilité relative. tJn type de mœurs s'y développe, qui donne à la nouvelle société anglaise sa physionomie. Les habitudes bourgeoises mettent leur empreinte sur la vie tout entière. Elles se définiraient par cette modernisation incomplète et partielle, que révélait déjà la structure sociale. Dans ce caractère mixte, on peut distinguer deux éléments, deux tendances. Les mœurs de 1860, par l'esprit nouveau qu'elles manifestent, participent aux changements récents, à l'évolution démocratique; par leurs aspects traditionnels et anciens, elles traduisent les résistances qui contrarient ou modèrent cette évolution, elles participent à la révolte des instincts. Examinons ioi la première tendance; l'autre sera étudiée plus loin.

L'Angleterre bourgeoise se caractérise par une initiative plus consciente et plus énergique appliquée aux besognes utilitaires de la vie économique, politique et administrative ; par le sens des entreprises et des affaires, qui ne va pas sans une certaine faculté d'organisation ; et en même temps, par une médiocrité routinière et passive dans les domaines désintéressés de la pensée et de l'art. L'apôtre de la culture, Matthew Arnold, a donné un nom à cette incapacité d'invention artistique : le Philistinisme. L'attention des cfasses industrielles et commerçantes qui dominent de leur activité et de leur richesse la société nouvelle est tout entière orientée

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yers le gain; elles ne tiennent compte que des réalités tangibles, n'aJmettent que des quantités mesurables, et laissent dépérir en elles la vie intérieure. Réduite à un étroit formalisme ou à une sécheresse puritaine, la religion ne leur apporte point un souffle de beauté et de joie. Leurs préférences vont à Fart facile, banalisé, pauvrement sentimental ou niaisement joli ; à la littérature de convention et de snobisme. Aussi les révoltes de l'instinct contre le médiocre rationalisme bourgeois sont-elles dirigées par les prophètes de la religion épanouie et vivante, de Fart riche et spontané, de la morale mystique — les Newman, les Ruskin, les Carlyle. L'application de son énergie aux problèmes de la matière avait comme appauvri la personnalité morale du peuple anglais^ les progrès de son organisation matérielle, réalisés par des méthodes plus nettes, ne répondaient pas en lui à un progrès corrélatif des facultés désintéressées. La renaissance des activités supérieures de l'âme a été l'œuvre des mouvements hostiles au rationalisme démocratique.

La littérature anglaise est plus éloignée que la littérature allemande ou que la nôtre des grandes synthèses sociales et intellectuelles qui en déterminent pourtant le cours. L'armature de philosophie est beaucoup moins forte, moins sensible d'habitude chez les écrivains de l'Angleterre que chez ceux de l'Allemagne; et les rapports toujours essentiels et profonds entre les œuvres littéraires et les moments

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de la vie sociale sont chez eux moins suggestifs et moins évidents qu'ailleurs. Ce divorce apparent de l'art et de la philosophie comme de la vie tient aux caractères particuliers de la pensée anglaise, pour qui la spéculation abstraite est une activité rare et toute spéciale, et chez qui les conventions morales et mondaines ferment plus étroitement qu'ailleurs les créations de l'imagination artistique au souffle brutal des réalités. Malgré le succès du roman social, du roman de mœurs, malgré, la veine de vigoureux réalisme qui la traverse, on peut dire que la littérature anglaise, par tradition, a cherché en l'idéalisant à se dégager de la vie, et de la politique, ou du moins de ses contingences les plus prosaïques.

Il ne faut donc pas s'attendre à trouver, entre la succession des écoles littéraires, et les grands mouvements de faits et d'idées qui dirigent l'évolution de l'Angleterre, de relations aussi intimes qu'en Allemagne Ni la révolution industrielle, ni la philosophie libérale, ne s'incorporent assez profondément à l'imagination et à la sensibilité du grand public pour entrer comme éléments nécessaires dans toutes les œuvres d'art; leur influence sur la littérature est partielle et souvent indirecte. Il n'en est pas moins vrai que la littérature, de 1830 à 1880, traduit, par certains de ses aspects, la transformation de la société et de la pensée sous l'influence du rationalisme industriel.

Aucune école à la fois spéculative et littéraire ne proclame à ce moment, dans un manifeste, les prin-

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cîpes d'un art libéral et démocratique ; il y a cependant entre la démocratie libérale et une partie au moins de la littérature de frappantes affinités. Des poètes comme Tennyson, des philosophes comme Carlyle, des esthéticiens comme Ruskin, donnent une Toix aux intuitions mystiques et aux instincts traditionalistes; le roman au contraire, dont le succès croissant est en rapport avec Félargissement du public, se rattache étroitement aux besoins, aux sentiments, aux idées de la nouvelle Angleterre. Dans l'ensemble, le groupe formé par Dickens, Thackeray, G. Eliot, constitue la transition du romantisme au naturalisme; il témoigne des influences convergentes qui dirigent la littérature, au milieu du siècle, vers une inspiration critique, réaliste et philanthropique. Le naturalisme anglais, tel qu'il se dégage chez G. Eliot, est comme en France le fruit d'une époque où la démocratie bourgeoise passe au premier plan, tandis que la diffusion du rationalisme scientifique donne à l'observation plus de rigueur et de méthode, à l'écrivain des préoccupations plus philosophiques et plus humaines. Dickens est le romancier de la petite bourgeoisie ; il porte en lui le désir de réforme politique, de justice sociale qu'il doit à sa naissance, à sa jeunesse, à son teàipérament. Si chez lui la logique libérale s'échauffe jusqu'au sentiment, s'il dénonce les duretés, les sécheresses de l'idéal bourgeois et de l'individualisme, s'il participe en un mot à la révolte des instincts, il n'en est pas moins toute sa vie un

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^ radical », l'adversaire des institutions surannées et de la routine conservatrice. &es romans ont collaboré à l'œuvre des réformes nécessaires ; il a contribué à défricher la société anglaise de ses abus parasites ; et à y mettre plus de bonté avec plus de raison. Thackeray, psychologue et artiste, écrit dans un esprit d'égalité morale entre les hommes. Sa libre et lucide critique dissout le prestige illusoiie dont la tradition revêt les figures aristocratiques; il découvre plus de noblesse, plus de beauté, dans les âmes simples que chez les grands du monde; et son ironie s'égaie à l'analyse impitoyable du snobisme, le fruit des instincts conservateurs refleuris dans la bassesse bourgeoise. George Eliot apporte au roman une pensée grave, méditative, où la vision scientifique des choses a mis sa tristesse et sa sublimité. Elle aussi se penche plus volontiers sur les cœurs des humbles ; elle aussi console et berce la souffrance humaine d'un évangile de pitié et de sympathie; mais plus consciemment chez elle que chez Thackeray ou Dickens, le culte de l'humanité prend la première place dans la vie religieuse. Ouverte à toutes les influences de la pensée critique, elle représente, vers 1860, la synthèse vivante des mouvements intellectuels dérivés de la pure raison.

Inégalement réalistes, inégalement hostiles à l'atmosphère bourgeoise qui circule dans leurs romans comme dans la vie, ces trois écrivains n'en sont pas moins issus de la société nouvelle; ils portent en eux, même lorsqu'ils les dépassent et se retournent

contré elles, les influences de la démocratie et du rationalisme.

Solidement établie dans sa prospérité matérielle, délivrée des illogismes les plus grossiers ou des injustices les plus criantes qui gênaient ses intérêts ou ses instincts, la société bourgeoise sortie de la révolution industrielle se voue à la recherche d'une adaptation pratique toujours incomplète, toujours poursuivie plus avant : le confort. Cette harmonie matérielle des besoins et de la vie est la forme dégénérée que prend, clans le triomphe de la classe moyenne, Tesprit de logique réformatrice qu'elle avait apporté avec elle. C'est la seule espèce de mieux-ètire à laquelle elle s'attache désormais. Lorsque de nouveaux problèmes se poseront devant elle plus tard, elle aura perdu tout ressort pour les accepter et les résoudre; et de nouveaux éléments sociaux, animés d'une ardeur plus fraîche, reprendront l'œuvre de l'adaptation nécessaire, qu'elle avait commencée.

Ce n'est pas à dire que, de 1850 à 1880, la société anglaise s'endorme sans secousse dans son tranquille optimisme. En 1854 et 1855, la guerre de Crimée la réveille désagréablement de sa confiance. L'armée, la conduite des opérations, les services auxiliaires, l'administration centrale, tout apparaît soudain chaotique, inorganique, sans raison, sans

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méthode et sans Ipi. Une crise d'humiliation et de colère saisit tous les esprits; un temps, TAngleterre prend conscience, plus nettement qu'elle ne l'avait fait encore, du yice persistant de son empirisme et de sa routine. De tous côtés, on réclame une adaptation meilleure, une mise en rapports plus sûre et plus simple des moyens aux fins. La question de l'efficacité nationale est posée une première fois. Puis, la guerre terminée, les difficultés passées sont oubliées; les demi-mesures prises sont laissées incomplètes; les services publics retombent dans leurs ornières, et la société retourne à son optimisme. Elle devait en être brutalement arrachée à la fin du siècle*

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