LA REVANCHE DES INSTINCTS
En même temps que se formait la démocratie anglaise^ ^ous la pression du régime industriel et rinfluence des idées libérales, l'Angleterre moderne recevait la profonde empreinte d'un mouvement complémentaire d'action et de pensée. A un autre monde moral et social appartiennent les oeuvres et les doctrines qui ont corrigé ou compensé depuis un demi-siècle les effets du rationalisme et de Tindustrie. Au lieu d'une adaptation consciente, méthodique et claire, c'est ici un soulèvement spontané, ardent, confus, des corps qu'opprimait la souffrance et des âmes en proie au malaise ; point d'ordre, de système dans les réclamations théoriques ou prati-^ ques, point d'unité dans les principes, ni de cohé-^ sion dans les doctrines ; l'équilibre détruit tend à se rétablir de toute sa force aveugle; imparfaitement adaptée, la race veut s'adapter eneôre^ selon les lois
96 L^ANGLETEBBË ItODBRNS
toutes-puissantes et injustifiées de Tinstinct. La transformation de la société anglaise, de ses mœurs, ses organes, ses goûts, ses idées, sous l'action de la. solidarité sociale et de Tidéalisme des prophètes, ramène révolution de FAngleterre à ses traditions empiriques ; et ce n'est point un hasard si ce contremouvement de pensée et de volonté prend souvent la forme d'une révolte contre l'industrie, l'esprit moderne, les temps nouveaux ; s'il cherche le progrès dans un retour en arrière, et oppose le passé au présent. Riche et multiple floraison d'hommes, d'énergies, d'actes et d'idées complexes, entre lesquels les différences évidentes peuvent cacher l'harmonie intérieure, cet aspect de l'Angleterre moderne, cette phase de sa formation, obéit dans l'ensemble à. l'influence ouverte ou secrète de l'intuition ; on peut l'appeler une revanche des instincts.
Elle est faite à la fois du besoin des corps et du trouble des esprits. Les causes qui la produisent, c'est d'abord l'anarchie sociale qu'a instituée le régime industriel, avec la rupture des liens anciens qui attachaient et soutenaient les hommes, avec la croissance du prolétariat et l'extension de la misère ; c'est ensuite la blessure faite par la lente morsure du calcul commercial et de la sécheresse utilitaire aux sentiments indéracinables où s'alimente la vie intérieure anglaise. Mysticisme ou foi religieuse, croyance à l'Au-delà, sens des choses morales, affections de famille et solidarité nationale ou humaine, besoins d'attendrissement, instincts de beauté, goût
LA REVANCBfi DfiS INSTINCTS 97
pour Tunion des âmes, tout cela souffrait d'une société où triomphait, dans i'égoïsme universel et la lutte impitoyable, la laide recherche de jouissances sans noblesse et d'intérêts sans voiles. Aussi l'équilibre encore une fois détruit chercha-t-il à se refaire par une reconstitution des liens entre les hommes et de la paix entre les classes ; par une résurrection des activités spirituelles et des fonctions^ sentimentales abolies. Les indignations et les efforts des bonnes volontés sociales, les réformes économiques, l'organisation des syndicats ouvriers, la naissance de la solidarité comme forcé agissante, les doctrines et les dénonciations des prophètes, Garlyle, Ruskin ; la renaissance religieuse et le réveil esthétique ; les premiers élans conscients de l'impérialisme ; tout ce qui a tendu depuis soixante-dix ans à faire l'Angleterre plus organiquement homogène, plus stable, plus sereine, plus croyante et plus belle — ou du moins, tout ce qui a tendu à ce progrès par d'autres voies que celles de la raison — se ramène à une même source, la confiance immédiate, obstinée, traditionnelle, du génie anglais dans ses inspirations instinctives et son infaillible vitalité.