‹ L'Angleterre moderne, son évolutionChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE I L£S FAITS · texte numérisé non relu

CHAPITRE I L£S FAITS

I. Les éléments sociaux de la réaction contre Tordre nouveau : la force et le prestige de Taristocratie; les éléments moraux : la sensibilité et les besoins idéalistes. — II. Le malaise économique; Tanarchie industrielle; les formes et les effets de la misère au xix« siècle.

De 1832 à 1884, un ensemble de faits — besoins économiques, exigences spirituelles — appelle une nouvelle adaptation de l'Angleterre industrielle et bourgeoise aux nécessités de la vie. Les doctrines qui réclament et définissent cette adaptation, les lois qui la réalisent partiellement dans les mœurs, ont leur explication première et leur origine dans ces exigences et ces besoins.

C*est un trait bien connu de Tesprît anglais que la promptitude et la régularité avec laquelle il fait succéder, en politique, la réaction à l'action. Traditionnellement gouverné par un sentiment confus de sagesse instinctive, il a toujours cherché dans le

développement successif ou simultané de tendances contradictoires et complémentaires une assurance contre les erreurs possibles de la raison. Les doctrinaires libéraux de 1830 avaient voulu faire vio* lenoe à cette habitude, et y avaient un moment réussi. L'intransigeance relative de leurs principes, le radicalisme de leurs doctrines, avaient donné à leurs amis comme à leurs ennemis l'impression que sous leur influence l'Angleterre venait de traverser une phase révolutionnaire. Il n'en fallait pas plus pour mettre en mouvement ce ressort profond et silencieux, ce mécanisme intérieur qui d'une force invincible et sûre repousse les pensées, après une oscillation marquée dans un sens, vers le pôle contraire. Dès les années qui suivent les grandes réformes de 1834 et 1835, cette orientation des esprits se dessine avec évidence. Elle ramène les Conservateurs au pouvoir dès 1841. Elle est impuissante à arrêter l'avènement progressif de la démocratie; elle ne peut empêcher le programme libéral de se réaliser par étapes, et d'introduire dans l'organisation sociale un minimum de logique et de méthode. Mais elle soulève du moins contre le courant qui entraîne l'Angleterre une marée hostile d'énergies, d'idées et de sentiments. La réaction contre le libéralisme et la démocratie, l'opposition de la société ancienne à la nouvelle, reçoivent ainsi des forces mêmes qu'elles combattent leur existence et leur unité ; elles sortent, avant toute expérience, de l'instinct pur, de la loi fondamentale qui ^égit l'équilibre de la politique

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anglaise, comme la gravitation régit celui des corps.

Mais en même temps, l'expérience fortifiait cette réaction, lui donnait de toutes parts des confirmations et des aliments. L'Angleterre industrielle et bourgeoise n'avait pas plutôt triomphé des résistances féodales, qu'avec les conséquences de ses principes, ses vices paraissaient au grand jour. L'idéal individualiste qu'elle portait avec elle, s'il répondait aux besoins du moment, s'il exprimait des tendances anciennes et la vigueur récente des énergies commerciales, ne pouvait s'affirmer sans blesser d'autres instincts, d'autres tendances, des habitudes elles aussi séculaires et sacrées. L'idéal nouveau, c'était le libéralisme politique, qui affranchit l'individu ; la démocratie, qui détruit les hiérarchies traditionnelles ; le laisser -faire économique, qui érige la concurrence en loi de la vie. Destructeur et négatif, cet idéal dissociait ainsi les éléments jusque-là coordonnés de l'organisme social ; et toutes les parties de l'organisme qui ne trouvaient pas dans cette dissociation une liberté nécessaire, devaient en souffrir et lui opposer une réaction défensive.

Ces parties de la nation, ces classes, bien que vaincues, sont encore très fortes. C'est d'abord et surtout l'aristocratie foncière, la noblesse et la gentry, qui représentent, en face de la bourgeoisie envahissante, l'ordre ancien, ses sentiments et ses disciplines. Les grands propriétaires fonciers, qu'entoure et que protège encore la déférence instinctive

du peuple des champs; les maîtres de ces châteaux et de ces manoirs d'où avaient rayonné pendant des siècles Tautorité politique, l'influence financière, le droit de justice, l'exercice d'une charité patriarcale ; ces seigneurs d'une féodalité que la décadence économique avait frappée sourdement sans anéantir leur prestige, conservent dans l'Angleterre de 1840, par eux-mêmes et leur entourage immédiat, une puissance sociale extraordinaire. De leurs rangs sortent toujours, avec les membres de la Chambre Haut:;, presque tous les grands dignitaires de l'État, Leur influence est intimement associée à celle de l'Église établie ; ils lui prêtent leur appui, et profitent de son ascendant. Leur parole fait encore loi dans ces vastes provinces de la terre anglaise où l'industrie n'a pas apporté ses inquiétudes et ses fièvres ; toute l'Angleterre agricole et pastorale — celle du Sud et de l'Est en particulier — appartient, au cœur même du xix* siècle, à la domination incontestée des vieilles mœurs et des vieilles familles. La bourgeoisie, la classe ouvrière pullulent ailleurs ; là, dans ce paysage riant et tranquille où paraît sommeiller une vie nationale tombée en léthargie, les maîtres du sol n'ont rien cédé de leurs orgueilleux privilèges aux parvenus du fer ^t du coton.

Et leur influence, directe ou lointaine, entraîne encore à leur suite une grande part de la nation. Dans le cercle de leur autorité gravitent tous les membres de la société agricole, forcément groupée selon une hiérarchie traditionnelle : grands et petits

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fermiers, paysans des diverses catégories ; domestiques, de l'intendant au garde-chasse; fournisseurs, boutiquiers et artisans de la petite yille voisine ; gens de loi, médecins et pasteurs attachés aux châtelains par les liens d'intérêt, Thospitalité largement offerte, les goûts et les habitudes communes. Le monde des champs est bien ainsi un domaine à part ; les antagonismes économiques qui, à la fois effets et causes, accompagnent ailleurs la formation de TAngleterre moderne, sont ici adoucis, transformés par l'esprit toujours vivace des vieilles mœurs.

Ici, la bourgeoisie et la classe ouvrière — les membres des professions libérales et les journaliers agricoles -«- ne sont pas séparées de l'aristocratie, ni l'une de l'autre, par des oppositions d'intérêt nettes et passionnées. C'est à peine si tel médecin rationaliste, tel pasteur dissident, échappe par l'action de son incroyance ou de sa foi à la prise toujours puissante de l'esprit qui dirige la société des campagnes. Et sans doute la misère agricole suscite, sur plus d'un point du pays, des colères qui vont jusqu'à l'émeute. Parmi les épisodes violents de l'histoire anglaise à cette époque troublée, beaucoup — incendies, pillages, meurtres — ont pour théâtre le village, la ferme ou la lande. Mais malgré ces explosions toujours locales et partielles, le peuple des champs dans sa masse reste plus soumis à l'ordre héréditaire, plus docile à la direction de ses maîtres temporels et spirituels, que celui des grandes villes et des centres industriels. Ainsi s'accroissent la quantité et le

nombre des éléments sociaux qui, atteints dans leurs intérêts par le triomphe de l'Angleterre nouvelle, forment en face d'elle un réservoir de forces hostiles et d'influences adverses. Le poids des routines passivement subies s'ajoute, pour contre-balancer l'effort de l'individualisme agressif, à celui des privilèges menacés qui se défendent.

Mais plus largement encore, sur la société entière, rustique et urbaine, s'étend le règne d'une autre préférence, psychologique et morale, qui unit la moitié de l'Angleterre dans une commune réaction contre l'esprit nouveau. La philosophie utilitaire, l'économie politique, le' libéralisme religieux, l'évolutionnisme, tous les mouvements d'idées qui accompagnent la formation de la démocratie anglaise, offraient ce caractère de ne faire appel qu'à la seule raison. Ils constituaient le corps de doctrines le plus nettement rationaliste auquel l'Angleterre eût encore demandé, ne fût-ce qu'un moment, la direction de sa pensée et de sa conduite. Or, la qualité moyenne des âmes anglaises est telle, que la confiance exclusive dans les facultés rationnelles a toujours été jusqu'idi le propre d'un petit nombre, et que cette attitude d'esprit n'a jamais été acceptée par la masse sans être aussitôt vivement combattue, et promptement vaincue, par les tendances contraires.

L'exercice de la sensibilité, de la foi agissante ou mystique, de l'imagination rêveuse ou disciplinée, Qst indispensable, depuis les siècles décisifs où s'est

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formée Tindividualité nationale, à la santé morale du plus grand nombre des Anglais. Considéré dans son ensemble, ce peuple présente, à tous les siècles de son histoire moderne, des ardeurs de passion religieuse et d'enthousiasme; sa littérature, sa poésie sont imprégnées d'une sensibilité intense et délicate, d'une imagination libre, riche et colorée; son existence familière et quotidienne cache, sous les dehors d'une froideur maîtresse d'elle-même, des afTections profondes, le sens grave et plein des noblesses émouvantes de la vie, des croyances sincères et sérieusement observées. Le respect de rémotion, le besoin de l'émotion sont des traits aussi essentiels de l'âme anglaise que son énergie calme et sa prise obstinée sur les choses. Aussi la source abondante des exaltations mystiques, des élans et des idéalismes, est-elle toujours ouverte et prête à jaillir dans la plupart des cœurs, alors surtout que l'instinct inné de l'équilibre et des compensations nécessaires appelle une réaction contre la prédominance passagère de la froide raison.

Les progrès mêmes de l'adaptation réfléchie dans la conscience moderne de l'Angleterre n'ont point entamé les réserves de passion, d'émotion et de foi que portent en eux le plus grand nombre de ses fils. C'est par une de ces conciliations souples où triomphe son génie pratique qu'elle réunit aujourd'hui chez un nombre croissant d'esprits le sens clair et avisé de la logique utilitaire que la vie réclame, et la fidélité aux sensibilités héréditaires — religion du y

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foyer, de la patrie, du devoir, de l'Église nationale, du Christ. Plutôt que d'abjurer ces occasions vénérables et sacrées d'attendrissements salutaires, émouvants et purificateurs, la moyenne des âmes préférera rester obscurément partagée, divisée contre elle-même, moderne et pratique dans la plupart de ses sentiments et de ses actes, dirigée par l'expérience positive ou parla science; et en même temps, dajis les domames de la vie intérieure, ou les occasions publiques de gestes symboliques et pieux, attachée tout entière aux sentiments collectifs grâce auxquels s'est maintenue depuis des siècles la cohésion, l'union, la santé du caractère national. L'Angleterre n'a jamais pu, jamais voulu, ne voudra peut-être jamais, renier longtemps les sentiments idéalistes auxquels elle demande, exclusivement ou concurremment avec la raison utilitaire, la satisfaction complète de son cœur et de son instinct. Aussi la victoire des intérêts industriels et des doctrines rationalistes, vers 1830, et le contre-coup prolongé de cette transformation morale et sociale à travers le siècle, devaient-ils appeler chez les hommes d'émotion et de passion, et chez la masse plus nombreuse des âmes moyennes éprises d'équilibre, un mouvement contraire et compensatoire de sentiments et de pensées.

Le malaise moral d'où sort cette réaction idéaliste, cette revanche des instincts, prend bien des formes, se fait sentir dans bien des provinces de la vie. La classe bourgeoise a triomphé grâce â l'industrie, au

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commerce; elle apporte avec elle et répand dans /atmosphère nationale un esprit de calcul et de combinaisons intéressées. La rupture des anciens liens sociaux, le bouleversement de Tordre politique et du régime économique, le relâchement des habitudes et des traditions, tout concourt à donner aux Ames timides et tendres l'impression d'une ruine morale. Cette impression se confirme au souffle desséchant de la critique utilitaire, de la philosophie rationaliste, du positivisme évolutionniste. Une vision humiliante, prosaïque et froide, de la nature humaine, du monde et de la destinée, remplace les illusions consolantes que nourrissaient les anciennes croyances. Gomme à toutes les étapes du progrès scientifique, des déchirements intérieurs, des souffrances, des désespoirs, naissent dans les Ames incapables de retrouver l'équilibre sur les bases nouvelles, ou de faire refleurir les mensonges nécessaires au long des murailles nues entre lesquelles la raison les enferme.

Il semble que le mouvement fatal d'une civilisation toute matérielle entraîne l'humanité dans un tourbillon fiévreux vers des régions sans lumière et sans joie. Chaque jour apporte une invention nouvelle, une nouvelle victoire de l'intelligence sur la matière; chaque jour aussi détruit une foi, une raison de vivre, un motif d'orgueil et de dignité, et rapproche l'homme de la matière qu'il asservit et qui l'absorbe. Au moment où les appétits bourgeois portent le premier coup à rédifice vénérable de l'oligarchie politique; où

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des philosophes lucides et durs, grandis par Timagination populaire et déformés par elle, les Bentham, lès Malthus, soumettent la société et là vie à de froids et cruels calculs ; où la critique sacrilège s'attaque à la religion et à TÉglise, et menace le surnaturel dont rhomme a besoin pour vivre; où la toute* puissance de l'argent s'égale librement au grand jour, et où les mœurs apparaissent soumises à la recherche égoïste du confort et du gain, il est naturel que blessés, froissés, inquiétés dans les profondeurs de la siibconscience, les instincts idéalistes de Tàmë anglaise se soient réveillés de leur torpeur, et aient suscité, dAns tous les domaines de la pensée et de l'action, une riche et multiple renaissance.

Et de même que l'atmosphère morale, les réalités Concrètes du présent sont faites pour provoquer cette renaissance. Le paysage naturel et humain dans lequel s'inscrit la nouvelle civilisation anglaise offre aux regards des laideurs s^ns cesse plus crues. La vie urbaine, l'arrachement et la transplantation des classes agricoles, détruisent le contact fortifiant et sain entre l'homme et la natiire ; très vite, dès le premier tiers du xix^ siècle, dès l'apparition des grandes cités industrielles, cette souffrance spéciale se fait sentir et cherche à s'exprimer. Éloigné de la beauté radieuse du ciel et de la terre, l'homme retrouve dans les villes la souillure à chaque pas. Salis de suie et de boue,' les chemins qu'il parcourt entre les noires rangées de maisons basses, dans les faubourgs qui s'allongent sans fia vers les ohamps

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déserts, ne lui donnent plus que de sourdes et profondes tristesses. Avec l'aTènement des mœurs nouvelles, le triomphe de la classe moyenne, l'élargissement des droits politiques, une prose uniforme et grise semble avoir recouvert la diversité gaie, bariolée, de l'ancienne vie; sous le ciel assombri de fumées, la recherche avilissante du bénéfice, l'étalage brutal d'un luxe sans goût, sont les caractères de la société bourgeoise. Bassesse et médiocrité dans les âmes, âpre concurrence et frojd utilitarisme dans les rapports humains, vulgarité et laideur dans les aspects sensibles de la vie, tel paraît être le fruit moral et social d'un progrès matériel trop vanté.

Parmi tous ceux-là mêmes que n'atteint pas, dans leurs intérêts et leurs droits, la substitution de l'ordre nouveau à l'ordre ancien, la civilisation industrielle et bourgeoise devait donc soulever bien des révoltes, et les premiers effets du rationalisme et de la démocratie devaient déterminer, chez ceuxlà mêmes qui profitaient de leur victoire, des réactions passionnées de la sensibilité et de l'instinct.

Mais l'individualisme industriel .portait en lui un autre germe de souffrance et de désordre. Le mal social d'où sort la revanche des instinpts, c'est avant tout l'anarchie économique — la misère* Direc*

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tement ressentie par la classe des travailleurs, cette cause provoque les réclamations et les révoltes qui agitent l'Angleterre de 1830 à 1850; indirectement perçue par les sensibilités généreuses ou prudentes, réfractée.dans la conscience des classes supérieures, elle produit les doctrines et les efforts de bonne volonté sociale, elle est Torigine de la législation interventionniste.

La grande industrie, on Ta vu, avait introduit dans la tradition empirique de l'activité anglaise des forces d'organisation rationnelle et scientiflque. Mais cette puissance de coordination et de système que représente le machinisme ne s'était exercée d'abord qu'à l'intérieur de l'usine même, au profit de la seule production -, et son rayonnement incomplet n'avait attiré à elle que les éléments matériels ou humains que réclamait son exercice ; au dehors, sur l'ensemble de la société, elle avait agi, sous la loi de cet utilitarisme brutal, comme une influence de désordre et de trouble social. C'est par degrés, et grâce aux initiatives correctrices des énergies proprement humaiqes, que l'industrie est devenue, pour la société entière, créatrice d'ordre et d'adaptation réfléchie. Encore est-il assez visible que ce progrès n'est pas terminé aujourd'hui. Si la mentalité industrielle, en général, est plus favorable aux changements psychologiques réclamés par les conditions modernes, que ne l'était l'esprit plus timide et plus routinier de l'ancienne production ; si la bourgeoisie anglaise a porté à la direction des choses publiques

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le sens plus précis et plus impatient des féalités que lui donnait l'habitude des affaires, l'industrie et

. le commerce, considérés en eux-mêmes, n'ont commencé que tard à régulariser le jeu spontanément désordonné de leurs forces individualistes. Dans le domaine intellectuel et moral, on peut rattacher à la révolution industrielle le mouvement de la pensée anglaise au xix* siècle vers une notion plus claire de l'organisation efficace. Dans le domaine social, vers le milieu du siècle, cette même révolution apparaît surtout comme une occasion d'anarchie.

Cest qu'aucune loi, aucune prévision des conséquences probables ou certaines^ aucune réflexion large et désintéressée, n'avait dirigé le développement de l'industrie. Elle s'était répaïidue suivant les

.lignes de moindre résistance, dans Içs régions les plus favorables, attirant à elle les masses humaines les plus mobiles, et imposant au monde particulier qui se créait sous son empire des conditions d'existence inexorablement dérivées du principe de la concurrence. Le régime du travail, le rythme de la production et de la vente, les salaires, Thabitalion, l'hygiène des travailleurs, la police des groupements ouvriers, tous ces aspects matériels ou moraux de la vie industrielle, avaient été façonnés par les seules forces économiques, et avaient reçu leur rude et irrégulière empreinte. Résultat inévitable du pur utilitarisme commercial, encore ignorant des soins que réclame le capital humain ; effet nécessaire, aussi, de l'individualisme théorique et pratique.

L'instinct d'affranchissement et de libération politique et sociale que portait en elle la classe moyenne s'était attaché tout entier à la destruction des liens surannés qui entravaient son activité productrice ; il ne pouvait encore apercevoir les liens nouveaux qu'il devait lui-même créer. Acharnée à la démonstration du laisser-faire, l'économie classique, directement ou indirectement, justifiait cette indifférence et môme la recommandait. La théorie de l'intervention sociale, pour se constituer, a dû triompher du dogmatisme économique.

Dès les premières années du xix* siècle, de sourds malaises avaient révélé aux observateurs attentifs les menaces de péril que recelait la nouvelle activité industrielle. Quelques mesures partielles avaient essayé en vain, avant 1830, de corriger certains abus. C'est entre 1830 et 1850 que la « condition de l'An-' gleterre » passe au premier plan de Tattention publique ; c'est de 1840 à 1845 que la misère anglaise est le plus aiguë. Une série d'enquêtes retentissantes, ordonnées par le Parlement, porte au grand, jour les scandales cachés de l'usine, de la mine et du « slum » ; les apôtres s'émeuvent, et la charité sociale devient une force consciente et hardie. Le régime inorganique et incohérent de l'industrie apparaît dans sa réalité, et appelle une réforme en toutes ses parties. Trop longtemps retardée, l'intervention de la volonté collective et de la loi se montre évidemment et immédiatement nécessaire.

La misère de 1840 résulte du libre jeu de la con-

currence. Abaissant autant que possible le coût de la production, l'industrie fait subir aux énergies humaines qu'elle emploie les effets extrêmes de cette loi économique. Le travail des femmes et des enfants, meilleur marché que celui des hommes, est recherché par l'usine. Les enfarts au-dessous de dix ans sont nombreux dans les tilatuie^ et les tissages ; les jeunes filles, les femmos eïsceîntes ou rdleyant de couches, sont admises au môme labeur que les hommes. Les paroisses agricoles livrent en grand nombre aux patrons d^ndustrie les enfants pauvres que l'Assistance publique a mis à leur charge ; le sort de ces « apprentis » forme un chapitre particulièrement pénible de l'histoire industrielle. La discipline des ateliers est dure ; les contremaîtres sont armés du fouet; le nettoyage des machines a lieu aux heures des repas, ou en pleine marche ; les accidents sont nombreux, n'obligent l'entrepreneur à aucune indemnité. La journée de travail est prolongée au gré du maître ; elle dépasse généralement 12 heures, atteint 15et môme 16 heures; le travail de nuit est imposé ; les enfants et les adultes sont soumis aux mêmes tâches. Plus élevés que ceux de l'agriculture, les salaires de l'industrie, dans ce milieu différent, alimentent à peine une vie misérable. Des combinaisons aujourd'hui interdites permettent au patron de les payer en nature, ou d'en remplacer une partie par la location forcée de cottages voisins de l'usine.

Nulle part les conditions faites au travail ne sont

plus dures que dans les mines. Là, de tout jeunes enfants, quatorze heures de suite, traînent des chariots dans les galeries basses et inondées ; la brutalité des mœurs, l'atrocité de la vie, créent un peuple plus qu'à moitié barbare. L'Angleterre officielle et décente est frappée de stupeur lorsque surgit devant elle, brusquement, le spectre de ces horreurs cachées. — Et aux souffrances des corps répond la dégradation des âmes. Le peuple industriel a grandi en dehors de toute influence civilisatrice-, l'immoralité de l'usine est devenue proverbiale ; elle est d'ailleurs encouragée par la conduite des patrons ou des contremaîtres L'ignoranc^ totale des ouvriers, enfants ou adultes est constatée à chaque page des enquêtes parlemen taires. L'alcoolisme n'a cessé de croître ; la consommation de l'alcool, le nombre des débits, sont en progression constante de 1815 à 1840 ; l'ivrognerie do la rue ne choque plus personne; le samedi soir et le dimanche, dans les centres industriels, prennent dès lors la physionomie qu'ils ont gardée depuis. Le chiffre des délits, celui des condamnations, vont aussi croissant ; et l'Angleterre entretient dans les bagnes australiens une armée de forçats»

Autour de la grande industrie, dans les formes arriérées ou secondaires de la production, le sort des travailleurs n'est point autre. Frappée de décadence par le jeu combiné de la révolution industrielle et de la révolution agraire, l'agriculture anglaise souffre d'un profond malaise à travers tout le siècle ; une série d'influences ou d'accidents, vers 1840, égalent

la détresse des paysans à celle du prolétariat des villes. De 1815 à 1845, malgré la cherté croissante de la vie, les salaires agricoles ont baissé. Le gain moyen d'un journalier, vers cette dernière date, est de 8 à 12 francs par semaine. La stricte application de la nouvelle loi des pauvres (1834) ôte à beaucoup d'indigents, dans les campagnes, une aide à laquelle ils étaient habitués. Aussi le mouvement d'émigration qui entraine à la ville et à l'usine le peuple des champs ne fait-il que s'accentuer durant cette période; les paysans déracinés vont grossir, dans les faubourgs ouvriers des grands centres, une population misérable et dégradée, au contact; de laquelle se fond, d'une génération à l'autre, la réserve de leur santé et de leur force.

Plus dure encore est la condition de la petite industrie. Les artisans attachés à la routine du travail à domicile, les tisserands dont le métier à bras ne peut résister aux machines nouvelles, traînent pendant la première moitié du siècle une longue agonie. Les faubourgs où se cache leur détresse offrent l'aspect le plus accentué de la décadence économique. A Lon: dres, à Manchester, dans vingt centres pareils, un peuple en loques, que ravagent des épidémies meurtrières, grouille dans de^ maisons malsaines et fragiles, et jusque dans les caves. — Comme les tisserands rebelles à l'attraction de l'usine, les ouvriers et ouvrières de l'aiguille, tous les représentants des vieux métiers, ou des métiers non qualifiés, que ne vivifie point le large courant de l'activité indus-

trielle, tous les travailleurs à domicile subissent, plus cruellement encore que ceux de la grande industrie, le poids meurtrier de la concurrence. Le « sweating System », Texploitation sans limite du travail humain par les petits patrons ou les intermédiaires, se développe à cette époque; tailleurs et couturières fourniront, à la littérature sociale dii temps, quelques-uns de ses types les plus émouvants.

Telle était la situation du peuple d'Angleterre, dix ans après la victoire de la bourgeoisie. Le contraste était frappant entre ces tristes réalités, et les espérances de bonheur éveillées dans les masses ouvrières par l'agitation politique qui avait précédé lô Reform Act. Aussi la conscience de classe et lé socialisme ont-ils jeté, pendant ces années terribles, de premières et confuses lueurs. Le mouvement Chartiste est animé par une ardeur de revendication sociale ; chez les chefs qui le dirigent, chez les foules qui les suivent, chez beaucoup des théoriciens exaltés et mystiques qui prêchent la révolte ou la fraternité humaine, l'histoire découvre les précurseurs du socialisme anglais. Mais ces réactions ardentes ou naïves de l'instinct populaire ne sauraient être étudiées ici ; et les doctrines plus élaborées d'Owen, Hodgskin et Thompson n'ont pas eu sur le cours immédiat des événements assez d'influence pour qu'une esquisse rapide doive s'y arrêter.

Le grand fait de la misère a eu, pour le déve-

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loppement de TAngleterre, une importance beaucoup plus prochaine et plus profonde. Révélé aux regards et à la conscience du grand public, il s'est harmonisé avec les influences et les forces qui tendaient à produire, contre la société nouvelle, une réaction sentimentale, et les a fait cristalliser en un grand élan de pensée et d'actes. Le scandale de la misère à côté de la prospérité bourgeoise a suscité, a nourri les dénonciations des prophètes; la laideui; du vice industriel a fortifié dans leurs regrets passionnés les apôtres de la beauté disparue; les menaces de bouleversement et de mort que contenait ce fléau social ont hâté la recherche instinctive d'équilibre d'où est sortie cette réadaptation à la vie que l'on appelle l'interventionnisme. La revanche des instincts, préparée par des résistances, des rancunes, des craintes, des préjugés, des sentiments, a trouvé dans le noyau concret du mal économique son centre nécessaire et son point d'appui.

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