‹ L'Angleterre politique et socialeChapitre 11 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il faut distinguer dans un pays libre deux sortes de pouvoirs, les pouvoirs constitués et les pouvoirs organiques. Les premiers sont comme le fronton de l’édifice ; ce sont ceux qu’on nomme l’exécutif, le législatif, le judiciaire. Le roi, les pairs, les communes, le conseil privé, l’armée, sont les instruments visibles de la puissance nationale. Mais cette puissance même est sans cesse nourrie et entretenue par des pouvoirs que je qualifie d’organiques, parce qu’ils constituent des cadres en quelque solrte toujours vivants, qui ne sont point l’œuvre des lois, mais celle des mœurs. Ces pouvoirs se placent entre les individus et l’État ; ils donnent pour ainsi dire le premier degré de l’organisation au tissu des désirs, des instincts, des volontés, des espérances, des aspirations nationales. Le souverain et les chambres font penser à ces belles eaux jaillissantes qui for-

ment tableau au milieu d’un beau paysage; les pouvoirs dont je parle sont les tuyaux, qui courent sous le sol, les réservoirs, les machines hydrauliques.

La plupart des théoriciens politiques ont été beaucoup plus préoccupés des pouvoirs constitués, de ceux dont des chartes peuvent définir les attributions, que de ces pouvoirs inférieurs qui n'ont pas de place dans l’État, mais qui sont pour ainsi dire les supports de l’État. De nombreuses expériences ont assez montré qu’il est vain de donner des institutions représentatives à une nation où la religion ou la politique n’ont laissé survivre aucune autre force collective que l’État. Quand les hommes ne sont plus qu’une sorte de poudre déplacée par le hasard , quand l’égoïsme n’a d’autre frein que l’étroite vie de la famille, quand il n’y a pas au travers de la société toutes sortes de chaînes et de nœuds, d’obligations et de servitudes volontaires, l’État, qu’il se nomme roi, empereur ou parlement, incline forcément à la tyrannie.

Il en est de la liberté politique comme de la liberté morale : celui-là est le plus libre qui s’est imposé volontairement le plus de devoirs. Un peuple n’est pas libre s’il ne reconnaît d’autres puissances que le gouvernement, d’autres freins que la loi écrite. Une souveraineté qui ne trouve d’autre exercice que le choix périodique et hasards

deux de quelques législateurs, u’est qu’une souveraineté presque nominale.

La législation doit être l’expression des besoins, des volontés nationales; mais ces besoins, ces volontés restent à l’état d’instincts obscurs, s’ils ne peuvent trouver constamment sur toute la surface du pays une expression, une formule, une représentation. Il y a des pays où l’opmion est pour ainsi dire organisée, d’autres où elle reste à l’état inorganique : dans les premiers, la volonté nationale est agissante, en mouvement, pareille à un corps en bonne santé; dans les seconds, la nation souffre plutôt qu’elle ne veut, elle ne sait pas commander ; tout au plus peut-elle changer de maîtres.

Les pouvoirs, non constitués, mais organiques, qui servent de support à tout l’édifice politique de l’Angleterre sont: les partis, la presse, les sociétés religieuses ou les Églises, les sociétés civiles ou corporations de toute espèce.

L’esprit de parti est indispensable aux États libres, il forme pour ainsi dire l’atmosphère de la liberté. Il constitue la première de ces inféodations nombreuses sans lesquelles la société retombe dans l’état atomique. L’esprit de parti n’est pas un esprit révolutionnaire : aux États- Unis, en Angleterre, en Belgique, en Suisse, partout où il y a des mœurs libres, les partis sont des partis de gouvernement; ils ne veulent pas

renverser la constitution, ils veulent en être les interprètes. Ils ne se proscrivent pas, ils se rem- * placent.

Le gouvernement par les partis est l’expression la plus haute de la soumission des minorités aux majorités ; il n’est possible que dans les pays où l’on admet que les gouvernements sont faits pour les peuples, non les peuples pour les gouvernements. Il réclame les plus hautes vertus, l’abnégation qui retient un parti dans l’opposition constitutionnelle tant qu’il n’a pas pu convaincre le plus grand nombre, la fidélité à un certain idéal, à des traditions sociales et politiques, le sacrifice perpétuel du moi; il bride les ambitions, il excite la paresse, il discipline les volontés impatientes ou lasses. Il relie les générations, il fait entrer l’esprit de famille dans la politique. C’est une religion qui ne proscrit pas le libre examen, qui admet les sectes, les églises dissidentes, les apos-

tolats aventureux, mais qui flétrit les hypocrisies et les apostasies.

Dans les pays démocratiques, où le suffrage est presque universel, les partis ont besoin d’une sorte de représentation, on pourrait dire presque d’un gouvernement. C’est ce qui arrive, par exemple, aux États-Unis, où les partis ont des cadres permanents qui embrassent chaque État, chaque comté, chaque ville, chaque village.

Le parti qui n’est pas au pouvoir dispose d’une

armée d’agents volontaires, aussi bien que celui qui est au pouvoir. Ces armées se mettent en mouvement chaque fois qu’il faut nommer un président, des sénateurs, des membres du congrès, ou simplement des gouverneurs, des autorités fédérales ou municipales. Les listes électorales ne sont pas l’œuvre du caprice ou du hasard, elles sont étudiées, préparées, discutées par des délégations investies de pouvoirs réguliers. Ces gouvernements des partis ne sont point occultes, ils fonctionnent au grand jour comme le gouvernement de Washington. Les journaux enregistrent tous leurs actes. Leurs réunions sont publiques. Ils ont leurs agents, leurs orateurs, leurs apôtres ambulants, qui dans l’ouest se contentent d’une souche d’arbre comme tribune, leurs journaux, leurs revues, leurs programmes. Dans ces grandes associations politiques, sans doute la f place la plus large est faite aux volontés les plus aiguës, aux ambitions les plus pressées ; mais ces volontés et ces ambitions sont forcées de s’attacher à des idées générales, de travailler pour d’autres, elles ne peuvent remuer tout à leur seul profit.

En Angleterre, l’organisation des partis n’est pas aussi complexe, parce que le gouvernement est demeuré longtemps presque purement aristocratique. Même aujourd’hui, ce qu’on pourrait nommer le personnel politique de l’Angleterre

n’est pas si nombreux que les partis aient besoin de se donner une représentation extérieure au parlement. L’esprit de famille y est resté longtemps le lien le plus solide de l’esprit départi; les traditions se lèguent avec les vieux manoirs. Il y a des noms qu’on ne peut prononcer sans évoquer tout un monde de souvenirs. Il est rare que les représentants' de certaines familles n’acceptent pas un rôle un peu impersonnel. L’hérédité transmet, développe certains instincts dominants, elle fait des races libérales et des races conservatrices. N’en serait-il pas ainsi, il est plus difficile de défier les morts que les vivants, de contredire ses aïeux que ses adversaires. Cette fidélité au passé n’est pas la servitude; mais on ne s’éloigne pas beaucoup de la vérité en disant que l’esprit de parti est presque héréditaire. Les jeunes gens, destinés aux affaires, sont de suite enrégimentés, classés. Ils reconnaissent des chefs, ils acceptent des guides. Un génie audacieux, prophétique, échappe à toutes les règles et rompt tous les obstacles -, mais le monde n’est point peuplé de génies.

Après la famille, la société est le lien le plus fort de l’esprit de parti. 11 n’y a pas de pays où la politique soit pénétrée aussi profondément qu’en Angleterre de l’esprit mondain. Les classes gouvernantes sont en môme temps les classes polies, lettrées, élégantes, celles qui font la mode.

Il serait d’aussi mauvais goût de ne pas porter

les couleurs de son parti que de ne pas être bien habillé. Les jeunes filles savent de quel côté leurs danseurs siégeront à la chambre des communes. On ne peut entrer dans un salon sans y trouver la politique à côté du plaisir; à table, au bal, dans les châteaux, elle a partout une place. L’atmosphère mondaine en est comme saturée : il en résulte que les vertus de la société polie sont entrées dans la vie publique, la sûreté dans les rapports, le secret, la réserve, la courtoisie, le respect. Il n’y a pas de code plus sévère que celui du monde-, il exige la droiture des paroles, sinon du cœur, un empire continuel sur la colère, sur la haine et l’envie, sur toutes les passions nobles ou viles qui nous remuent sans cesse.

Plus haut on s’élève dans un parti, plus on est tenu d’exercer un semblable empire : il faut que le chef de parti devienne en quelque sorte impersonnel, qu’il se contienne sans cesse, qu’il fasse le sacrifice de ses rancunes, de ses souvenirs, de ses dédains; que la fierté de son esprit n’accable jamais la médiocrité, la sottise et l’impuissance; que son originalité se laisse fouetter par la pluie des banalités; sa qualité maîtresse est le caractère; ses paroles sont presque des actes, il les mesure. 11 doit inspirer confiance à ses ennemis comme à ses amis ; il représente le type du gentleman, c’est-à-dire de l’homme vrai, dans la politique.

Je peins un idéal : mais n’est-ce pas beaucoup que cet idéal soit si élevé ? D’un bout à l’autre du parti, règne cet esprit de soumission à une œuvre commune : les hommes s’y considèrent tous comme des serviteurs plutôt que comme des maîtres. Dans les horizons les plus élevés, on ne se repatt pas du pouvoir comme d’une proie ; on y voit un moyen au moins autant qu’un but. On ne porte pas la puissance comme une vaine parure.

Ce n’est ni la fortune ni même le rang qui donnent ce désintéressement, car en d’autres pays on ne voit pas qu’ils triomphent 3e l’âpreté des ambitions; c’est une certaine hauteur naturelle qui fait que l’homme se croit toujours supérieur à son ouvrage, et ne peut trouver en rien des jouissances pleines, en même temps qu’une sorte d’esprit collectif, qu’on appelle l’esprit de secte dans les Églises, et qui n’a pas encore de vrai nom dans la politique.

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La presse est peut-être l’instrument le plus puissant des partis ; elle représente des forces idéales, impersonnelles, traditionnelles. Le journal anglais exerce une sorte de royauté où il n’y a ni régences ni minorités. Le journaliste est enve-

loppé d’un mystère bien plus épais que la fiction constitutionnelle. Il est inconnu, et sa voix porte dans toute l’Angleterre et souvent dans le monde entier. Il vit comme dans une tombe; mais Shakspeare, mais Milton ne sont-ils pas dans la tombe et ne charment-ils pas toujours l’humanité? Le journal ne la charme pas, mais il l’instruit. Il tient boutique d’informations, de faits; il porte . en un instant l’esprit de son lecteur aux quatre . , coins cardinaux; il ouvre chaque jour au plus humble artisan des horizons sans limites, il le promène ^ur des champs de bataille lointains, parmi les tempêtes, dans les palais des rois, dans toutes les grandes assemblées humaines, dans les prisons, dans les hôpitaux, et de tous les faits il extrait chaque jour un enseignement: il compose des idées générales; il tire l’homme de son isolement, de son ennui; il lui livre le monde, le rend meilleur en lui montrant l’enchaînement de toutes choses, en le passionnant pour ce qui ne lui est rien, en lui donnant de nobles soucis. Que d'art, de patience, d’ingénuité ne faut-il pas à la nouvelle sultane Shéhérazade qui ne compte plus les nuits et qui doit toujours charmer son maître! Elle n’a rien à inventer, mais elle ne récite pas seulement les événements; elle en tire sans cesse une morale politique. Elle fait une leçon qui n’a ni commencement ni fin. Elle a pris l’office du chœur antique.

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C’est le caractère impersonnel de la presse qui est aujourd’hui la vraie marque de sa puissance. L’écrivain disparaît dans l’œuvre. Il n’en était pas ainsi quand le journal était une petite feuille, une œuvre individuelle et littéraire. Sans fortune, sans naissance, Addison entra à la chambre des communes et devint sous-secrétaire d’État.

Nous en sommes encore sur ce point où en était l’Angleterre au dernier siècle. Les journaux du continent font penser à ces petites auberges de province, où l’on trouve d’ordinaire bonne chère, où l’on cause avec l’hôtesse, mais où manque à peu près tout ce qu’on voudrait trouver. Le journal anglais, au contraire, est comme ces grands hôtels où il suffit de désirer quelque chose pour l’obtenir, et où l’on n’aperçoit jamais que des serviteurs obéissants et muets.

Les journalistes sont les avocats invisibles d’une cause; ils écrivent pour se faire lire et non pour se faire connaître ; ils n’ont à ménager que les intérêts de leur parti. Ils traitent de puissance à puissance avec ce qu’il y a de plus grand ; parce qu’ils traitent au nom de certaines idées, de cer-

taines doctrines et traditions. Ils sont pareils à ces acteurs qui jouent quelqueiois les rois mieux que les rois véritables. A l’étranger, leurs représentants sont comme des ambassadeurs, non accrédités, presque aussi puissants, plus actifs souvent que les ambassadeurs^ véritables. On pourrait croire que

dans un pays d’absolue liberté, il y a beaucoup de journaux. Il n’en est rien. C’est seulement quand la politique devient personnelle que les journaux se multiplient. Le journaliste est alors un général, qui veut commander, et ne veut plus obéir. Chez les nations révolutionnaires, il y a comme une végétation continuelle d’ambitions dont chacune a pour fleur un journal. Chaque tribun, chaque intrigant, chaque vaniteux a le sien. La liberté de la presse dégénère en un combat de gladiateurs ou, pire encore, une lutte d’histrions. Dans les pays depuis longtemps libres, les journaux sont des œuvres fortes et durables, qui se poursuivent de génération en génération, qui ne se transforment que graduellement, qui ne font point de saillies inattendues et audacieuses sur la popularité. Il n’y a pas de place dans le journal anglais pour le roman, le commérage ou la pure frivolité. C’est une forte machine politique et commerciale, toute de fer et d’acier, qui se passe de vains ornements. Pour construire une telle machine, il faut des capitaux immenses, un temps considérable ; c’est pourquoi il y a si peu de grands journaux. Qu’a-t on besoin de lire encore quand on a' lu le Times, et deux ou trois autres gazettes? On n’a pas même à redouter d’être graduellement asservi à des opinions trop uniformes, trop étroites. Les journaux n’ont été à l’origine que de simples instruments de parti : mais il y en a aujourd’hui

de si puissants qu’ils font la leçon à tous les partis. Ils représentent une nouvelle fonction dans l'État: la critique politique. Du jour même où ils arrivent au pouvoir, les hommes d’État risquent de perdre une partie de leur puissance morale; le journal, qui n’eslqu’un témoin, conserve toujours la sienne; il surveille les partis, il réveille et chatouille chez les hommes en place ce point d’honneur qui leur défend de continuer à gouverner dès qu’ils ne sont plus appuyés sur l’opinion publique; il cherche et guette sans cesse cette opinion, et devient l’écho de toutes ces volontés sourdes qui n’ont pas d’expression directe dans le parlement et dans l’administration. La presse est en quelque sorte barométrique, elle marque avec fidélité les fluctuations, les mouvements, les inquiétudes, les lentes conversions de l’esprit national. De même que Les pensées en sortant de leur limbe et en se fixant dans les mots se révèlent en quelque sorte mieux à elles-mêmes, ainsi l’opinion, qui est la pensée multiple et nationale, se cherche, se trouve sans cesse dans la parole imprimée, dans le jonrnal. Ce que la conversation produit dans la famille, la presse le produit dans la nation : des chocs, des heurts, mais aussi des explications, des ententes, une harmonie générale, une communion. On ne peut concevoir le vrai gouvernement parlementaire, c’est-à-dire un gouvernement de persuasion, sans le concours incessant

d’une presse sérieuse, vigilante, qui tient l’esprit de la nation toujours suspendu à des préoccupations générales. Il n’y a pas en Angleterre un homme, si grossier qu’on le suppose, qui ne possède quelques notions de politique, qui n’ait du respect pour la parole, pour la loi, pour la raison, qui n’ait appris à aimer la lutte courtoise et légale, le franc jeu des énergies et des intelligences humaines.

Les idées et doctrines nouvelles ne se répandent pas dans un pays libre à la façon des cercles qui dans l’eau s’éloignent d’un centre d’impulsion. Le mouvement qui les propage ressemble plutôt à la diffusion graduelle d'un liquide dans un autre. On ne voit pas, on ne sait pas souvent par quels canaux elles se frayent un chemin, ni môme d’où elles sont parties. L’atmosphère politique change graduellement, si bien qu’au bout de quelques années elle est entièrement renouvelée. Ceux mômes qui par tempérament, parti pris ou intérêt, se déclarent les plus fidèles aux idées anciennes, subissent à leur insu les nouvelles; elles s’emparent déjà de leur langage quand elles ne sont pas encore entrées dans leur esprit. On voit sans cesse des exemples de cette diffusion, que la presse, l’habitude de la discussion, le caractère politique delà race rendent prompte et comme irrésistible. Citons quelques exemples. Je prendrai, si l’on veut, la politique coloniale de l’Angleterre. Au-

trefois, et au commencement de ce siècle encore, la Grande-Bretagne considérait chacune de ses colonies comme une forteresse qu’il fallait défendre à tout prix : leur sol était aussi sacré que le sol même de la patrie. Les étendre, les multiplier, les fortifier, était le premier devoir des hommes d’État. Les vaisseaux de guerre étaient des ponts mobiles qui reliaient un immense territoire dont les Iles Britanniques n’étaient que le centre. On ne reculait pas devant la conquête d’un pays comme l’Inde, et une poignée d’Européens prenait sur elle de gouverner des millions d’hommes. On sait avec quel acharnement l’Angleterre lutta pour garder sescolonies américaines, et à peine pardonne-t-elle encore aujourd’hui aux États-Unis d’avoir prisé l’indépendance plus haut que l’honneur d’appartenir à la Grande-Bretagne. La leçon donnée par l’Amérique ne fut pourtant point perdue. Les colonies, par une sorte d’accord tacite, se divisèrent en deux classes : les unes furent considérées comme de 'Vastes dépendances, d’où l’Angleterre devait chercher à tirer le plus de richesses possible, sans y établir ses enfants, ses lois, ses institutions, sans les faire tout à fait siennes ; les autres, ouvertes à une émigration permanente, furent regardées comme ayant droit à l’indépendance législative et à une sorte d’autonomie. Partout où une population saxonne posait pied, elle portait avec elle ses dieux lares, ses institutions. Elle ne recevait

de la métropole que le représentant du pouvoir exécutif, et en revanche la métropole la garantissait contre toutes les attaques.

A l’abri de ce régime à la fois d’indépendance et de solidarité, les colonies australiennes ont pris leur magnifique essor; le Canada (c’est Pitt qui permit aux Canadas d’avoir des parlements de leur choix; le Canada français étant catholique, c’était émanciper au loin les catholiques qui ne l’étaient pas encore en Angleterre) jouit d’une prospérité qui ne le cède presque pas à celle de ses puissants voisins. Et pourtant l’opinion publique s’est détachée graduellement de ce système; on sait à peine à qui attribuer ce changement : il est moins dû à des hommes qu’à la propagation de l’économie politique. Il y a une école qui n’examine les rapports entre la métropole et les colonies qu'au point de vue du doit et de l’avoir. « Cette colonie nous coûte plus qu’elle ne nous rapporte : telle autre profite de son indépendance législative pour voler des tarifs protecteurs et exclure nos produits. La nécessité de garantir sur tous les points du globe nos établissements, contre n’importe quelle attaque, nous force à conserver un établissement militaire et naval ruineux pour nos finances. Notre protection, pour être lointaine et inefficace, n’en éteint pas moins dans les colonies ce sentiment viril qu’on éprouve quand on sait qu’on ne peut compter que sur soi. Le commerce,

le libre échange des produits, voilà pour nous le meilleur moyen de conserver l’amitié de tant de populations lointaines. Notre autorité sur elles ne peut être que tyrannique ou nominale : tyrannique, nous ne le voulons point; nominale, à quoi peut-elle nous servir ? Elle devient pour nous une chaîne, un embarras, une constante préoccupation. Nous avons toujours une guerre sur les bras, aujourd’hui dans l’Inde, demain au Cap, en Chine, dans la Nouvelle-Zélande. Nos responsabilités sont trop écrasantes: le sang versé par un brutal gouverneur de la Jamaïque dégoutte directement sur nos têtes. Nous signons des traités où l’on découpe des provinces que connaissent à peine les membres les plus savants de la Société géographique. »

Ce langage était déjà, dans l’intimité, celui de sir Robert Peel. Avec quelle fierté, quelle hauteur ne fut-il pas flétri par les représentants de la vieille Angleterre, quand les radicaux le formulèrent timidement! L’Angleterre réduite, dans son Ile étroite, au rôle de banquier du genre humain, devenue une sorte de Hollande paisible, grasse, muette, sans voix dans le règlement des affaires humaines! Une pensée aussi ignoble se pouvait-elle concevoir? Ces redoutables responsabilités, ce souci perpétuel du lendemain, ce duel permanent contre le hasard et contre des difficultés toujours renaissantes, cette ardeur

ambitieuse que n’arrête nulle distance, n’ontelles point grandi le caractère de la race? Les soucis du commerce doivent-ils lui suffire? Sa primauté hautaine, qui est une partie de sa force, est-elle sortie seulement de l’obscurité de quelques comptoirs? Mais quoi! Ce fier langage ne s’entend plus qu’en de rares occasions. Les économistes, les radicaux trouvent trop onéreuse la protection que l’Angleterre accorde à ses colonies : ils sont prêts à couper le cordon ombilical qui les relie à la métropole. Ils se contenteraient de vivre avec elles sur le pied du libre échange des produits : attachés à la politique de la paix, ils cherchent moins des alliés que des amis, et il leur suffit que les colonies conservent pour l’Angleterre de lointaines sympathies.

La presse anglaise est incessamment occupée de ces grandes questions : elle prépare, avec un art inconscient, le pays à tous les sacrifices devenus nécessaires; elle sent tous les mouvements de l’orgueil d’une race patricienne, en même temps que ceux de la prudence patriotique qui redoute les conflits inutiles ou périlleux.

Ce n’est pas d’autre façon, c’est par l’action lente et sourde de l’opinion que la paix et la non. intervention sont devenues les pôles de la polique extérieure du pays. Lord Pal merston a emporté dans le tombeau celle vieille politique qui avait

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fondé, il faut le dire, la grandeur de l’Angleterre, mais qui, mêlant avec un art infini l’audace à la prudence, ne reculait devant aucune violence ni aucune fraude; cette politique donnait un grand prix à l’alliance de l’Angleterre : sachant porter son poids au moment opportun d’un côté ou de l’autre, elle avait réussi à se donner les apparences de la prépondérance. Les victoires qu’elle ne pouvait remporter de ses mains, elle les achetait par des subsides ; elles humiliait ses alliés en même temps qu’elle venait à bout de ses ennemis.

La victoire de Waterloo fut le couronnement inespéré de cette politique-, on en savoura pleinement et insolemment les fruits, jusqu’à la guerre de Crimée. Mais sur cette péninsule lointaine, où elle combattait à côté et comme sous la protection de son ancienne ennemie, l’Angleterre vit diminuer son prestige. Son armée fut comptée; on admira son courage, on eut pitié de son organisation. Depuis cette époque, l’Angleterre s’est retirée graduellement du centre de la politique militante : elle a pris une attitude plus défensive; elle fait encore entendre sa voix dans les disputes européennes, et parfois ses hommes d’État se permettent de fières et éloquentes sorties contre les gouvernements et les peuples; mais *

leurs remontrances ne sont plus écoutées de la ./

même oreille; ceux mêmes qui les font savent qu’ils ne peuvent plus disposer de l’Angleterre à

leur gré : l’action diplomatique, ayant perdu sa sanction, craint de sembler le « telam imbelle sine ictu ». Londres n’est plus le pôle de la politique européenne : livrée à son commerce; à son industrie, engraissée de richesse bien que suant pour se nourrir, l’Angleterre s’est de plus en plus vouée à la paix. Sa petite armée, admirable sous tant de rapports, lui coûte encore des trésors; elle tente de la réorganiser, de l’augmenter; mais quelle figure ferait-elle au milieu de ces peuples en armes que l’esprit de conquête a mis sur pied sur tout le continent?

L’Angleterre a pourtant besoin de faire figure parmi les grandes puissances; elle a pendant des siècles travaillé à fonder, à soutenir l’équilibre de l’Europe; son nom est au bas d’une multitude de traités. Mais il semble qu’elle ne recherche plus la primauté, ou ne redoute plus autant la primauté d’autres puissances. A mesure qu’elle a mieux senti qu’il lui était devenu impossible de lutter sur le continent avec de grandes puissances militaires, elle s’est fait une politique plus pacifique : elle a ajusté sa politique à de nouveaux principes. L’esprit mercantile des classes bourgeoises, dont les sédiments toujours grossis s’amoncellent sur l’aristocratie, favorise ce changement. Il respecte davantage la force partout où elle s’exerce et a peu de disposition à sc mesurer avec elle. La

bourgeoisie sait que l’étonnante prospérité du pays est en grande partie artificielle; elle redoute les crises commerciales, les accidents , les hasards. Au moment de la guerre civilef des États-Unis, l’Angleterre a sacrifié à sa passion les droits des belligérants maritimes, ces droits pour lesquels elle avait jadis soutenu des luttes si terribles. Elle s’est réjouie de voir quelques corsaires, sortis de ses ports, balayer sur toutes les mers le commerce américain. Mais depuis, le souvenir de YAlabama l’a hantée ; elle s’est demandé, trop tard, ce qui lui arriverait si elle avait une guerre sur les bras et si tout d’un coup sortaient des ports d’une puissance neutre des bâtitiments qui, s’autorisant des précédents qu’ellemême a fournis, feraient la course contre elle. La statue d’or du Mammon anglais a des pieds d’argile. Supposez un moment le commerce ruiné, ce n’est pas à une ruine ordinaire que vous condamnez le pays, c’est à la faim. Que deviendront ses machines vivantes, ses ouvriers qui travaillent pour le monde entier? Que deviendront la vieille constitution, la balance des partis, les fictions?

Le souvenir de YAlabama a été le frein invisible, mais tout-puissant, qui a retenu les élans de la politiqueanglaise vers une politique moins humble, moins désintéressée. Que lui importaient, en comparaison des risques que lui ferait courir une guerre maritime, les péripéties de la politique

européenne, les petites souverainetés allemandes, et la Prusse et l’Autriche, elles frontières du Rhin, et la question d'Orient elle-même?

La presse est la force qui remue ces grands courants, ces marées d’opinions qui lentement déplacent les idées et jusqu’aux instincts de la vieille Angleterre. Cette presse commet parfois de grandes erreurs, mais ce sont pour ainsi dire les erreurs de la nation : une fois commises, elle s’attache toujours à en corriger les effets. Son caractère impersonnel lui rend les retours plus faciles qu’aux hommes d’État, enchaînés par la vanité. Elle est plus libre de s’adapter aux faits, aux circonstances, de s’humilier, de se démentir. Il lui suffit de découvrir les intérêts de l’Angleterre, de les servir; elle ne peut pour ainsi dire pas s’abaisser tant qu’elle les recherche. Elle tend partout ses tentacules mobiles pour trouver le danger du moment. Elle sait triompher des vieux préjugés, faire sonner creux ce que Bacon appelait les idoles de théâtre ; elle détache lentement l’Angleterre du continent, voué peut-être à une douloureuse décadence, la rive davantage à son lie, tourne ses yeux vers les mondes nouveaux où les rameaux de la civilisation anglo-saxonne sont eu pleine sève. La liberté anglaise apparaît à l’Europe comme un soleil suspendu au bord delà mer; l’Atlantique est bien large et la Manche bien étroite; mais il y a plus loin de

Londres à Paris que de Londres à Washington.

La presse anglaise a eu plus de part que les hommes d’État au règlement définitif des affaires de YAlabama. Elle s’est étudiée à calmer les colères des États-Unis; elle a successivement subi, puis accepté, puis célébré la victoire de l’Union; le diplomate le plus retors n’aurait pas mieux su cacher son extrême envie de traiter, n’aurait pas mieux défendu pas à pas un terrain qu’il était décidé à abandonner; la presse rattachait sans cesse le fil qui se brisait entre les mains des ministres. Enfin le traité de Washington et l’arbitrage de Genève vinrent mettre fin à une controverse si longue : l’Angleterre, en paraissant céder, a réussi à acheter à bien bon marché la sécurité commerciale ; elle a semblé subir des règles de droit international qui deviendront sa sauvegarde, elle a retrouvé la liberté de ses mouvements; elle est encore la rivale, elle n’est plus l’ennemie des États-Unis.

La presse, anonyme, sans responsabilité, n’est pas doctrinaire, elle n’a que des haines et des amitiés changeantes. Elle a vu de grandes révolutions se produire sur le continent sans autrement s’en émouvoir que comme d’un spectacle. Elle regarde volontiers l’Europe comme un vaste champ d’expériences, et montre à l’Angleterre à jeun les rois ou les peuples ivres. Il y a dans son secret dédain des nations continentales, mêlé pourtant

d’une vague appréhension, quelque chose de pareil aux sentiments avec lesquels la hautaine papauté, ancrée sur les siècles, regarde les gouvernements qui passent, leurs triomphes bruyants et leurs catastrophes. Elle applaudit alternati- ' vement aux révolutions et aux réactions qui les suivent : elle ne voudrait jamais voir le continent ni trop agité, ni trop tranquille. Elle morigène toutes les puissances; toute catastrophe qu’elle a prévue lui semble nécessaire. 11 semble qu’il lui suffise de trouver la raison de tous les événements : elle se réconcilie même avec ce qui l’a surprise et a mis sa sagesse en défaut. Son orgueil s’attache, plus que son intérêt, à la conservation de certaines dynasties, de certains Etats; mais on devine jusque dans sa protection un fonds d’indifférence et d’incrédulité. L’ancien équilibre européen rompu, l’Angleterre n’a pas été longtemps à prendre parti pour l’Italie nouvelle, pour l’Allemagne nouvelle; elle se console de voir grandir certaines puissances, pourvu que d’autres, qu’elle avait longtemps redoutées, lui semblent moins dangereuses. Elle se détache des cadavres et s’attache aux vivants. Elle désarme la fortune, en applaudissant aux triomphateurs. Elle songe toujours à elle-même : et qui pourrait l’en blâmer? La -presse, soupçonneuse, curieuse, continue sa perpétuelle inquisition pour découvrir les ennemis du pays; elle brave quelquefois les forts,

pour que ses louanges conservent quelque mérite; elle accorde sa protection aux faibles, pour que le nom de l'Angleterre reste béni : elle s’érige en directrice morale de l’Europe, afin de sembler plus pure, plus noble au peuple anglais. Elle tient avant toute chose à conserver intacte la foi que l’Angleterre a en elle-même, dans sa propre supériorité, dans sa propre prévoyance, dans des institutions et des doctrines séculaires.

Quel fruit n’a pas un ver rongeur? L’observateur qui cherche à étudier les moteurs secrets de l’opinion publique ne peut s’empêcher de remarquer que la clairvoyance anglaise, si rarement mise en défaut quand il s’agit de politique intérieure, l’est au contraire plussouvent et plus grossièrement que dans les temps passés, quand il s’agit de politique extérieure. En vain des agents, des correspondants actifs, remuants, intelligents, envoient à l’Angleterre une sorte de photographie vivante du monde entier; il semble que, dès qu’elle regarde hors de chez elle, sa vue se trouble aisément. Un égoïsme invincible, un mépris outré qui lui dérobe les forces morales en jeu dans l’humanité, le dégoût secret de toute grandeur qui ne lui a rien em- /

prunté, tout contribue à l’égarer. Son empirisme, sa manie de tout observer par le menu lui cachent ce qu’aperçoivent les moins habiles.

Il y a eu, par exemple, une sorte de démence dans les jugements qu’elle a portés sur la guerre

de la sécession et dans scs pronostics sur le sort de l’Union américaine. Personne n'a mieux connu des événements que personne n’a plus mal compris. Qu’il s’agisse de la France ou de la Russie, l’opinion anglaise devient par moments pour ainsi dire nerveuse et affolée. Les représentants du gouvernement parlementaire et constitutionnel se sont faits conseillers de coups d’État; ils adorent au dehors ce qu’ils brûleraient chez eux ; ils découragent ce qu’ils devraient encourager; ils choisissent des idoles d’un jour, qu’ils brisent ensuite les premiers. Ils se fanatisent à froid; ils veulent faire violence aux faits, en tirer ce qu’ils ne contiennent pas. Leur imagination cherche à pétrir l’histoire. Ils en veulent aux rois, aux parlements, aux peuples, de ne pas obéir à leurs prophéties flatteuses ou menaçantes.

Parmi les forces qui arrachent l’homme à son égoïsme natif et le jettent hors de lui, il n’en est pas de plus persistante sans doute que le sentiment religieux. Les Églises sont en Angleterre des écoles de citoyens. Cela vient de ce qu’elles sont en lutte, que l’esprit de secte a quelque ressemblance avec l’esprit de parti, qu’il exige comme ce dernier

une ardeur active, une foi qui éclate dans les œuvres, une organisation des énergies humaines. L’idéal catholique a cela d’admirable qu’il efface toutes les distinctions de race, d’âge, de rang, de classes, de gouvernements; l’unité catholique détruit tout ce qui sépare, mais par conséquent aussi tout ce qui groupe les hommes; elle les jette devant Dieu comme une poussière dont les grains n’ont pas besoin de se connaître. Elle les écrase par la splendeur de ses monuments, où ils semblent comme des insectes; elle pousse leur âme hors des voies terrestres. Il y a assurémentquelque chose de sublime dans une foi qui dédaigne les triomphes visibles, la force, la richesse, le succès; la foi protestante tend sur le monde les traits et les ressorts de la volonté ; elle semble avoir ainsi dire sans cesse besoin de se prouver à même son excellence; elle est moins contemplative et plus remuante, moins poétique et plus raisonneuse, moins mystique et plus âpre ; elle rassemble les hommes en faisceaux, en groupes, en petites sociétés jalouses, qui se surveillent, s’observent et apprennent à se gouverner.

Toutes ces sociétés ont leurs règles, leurs lois, leur discipline, leurs confessions de foi ; on n’y peut pas entrer sans devenir un combattant. La grande Église nationale reçoit toujours ce qu’il y a de plus ancien, de plus grand, de plus illustre; mais elle vit sous l’œil jaloux des Églises dissi-

pour

elle-

dentes, qui sont à demi laïques et qui l’obligent elle-même à sortir incessamment de sa quiétude séculaire, et à se mêler aux affaires terrestres. Elle ne peut conserver son empire sur les âmes qu’à la condition de ne pas demeurer insensible à ce qui les agite; elle aborde les problèmes politiques de loin en quelque sorte et avec hauteur; mais elle ne les ignore pas, elle ne les dédaigne pas; elle fait de sa puissance un soutien de l’antique ordre de choses, des innovations nécessaires, des progrès impérieux ; elle ne reste pas en face de la politique comme un témoin dédaigneux, elle envoie ses évêques à la chambre des lords, elle figure à toutes les cérémonies, à toutes les réunions civiques ; elle se mêle au peuple ; on la voit à l’école, au municipe, au banc des magistrats ; elle fait tomber quelques-uns de ses rayons sur tout ce qui est humble, journalier, vulgaire, matériel. La religion officielle devient une des figures de l’État; elle remplit les universités; elle enveloppe et divinise pour ainsi dire la royauté. Il y a peu de dîners publics où, après les toasts à la reine, à la famille royale, on ne porte celui de l’Église.

Canterbury et York ont leurs archevêques. Il n’y a pas moins de vingt-six évêques; chaque diocèse a ses archidiacres, ses doyens, ses chanoines, ses prébendaires. Il y a les doyens de chapitres, les doyens ruraux, les doyens de provinces, les doyens

des collèges universitaires, les honoraires et d’autres encore. A côté de cette riche et immense hiérarchie, les Églises dissidentes ont la leur : elles ont leurs églises, leurs biens, leurs synodes, leurs parlements annuels ; les méthodistes wesleyens ont plus de 7,000 chapelles; les méthodistes primitifs plus de 3,000 ; les indépendants et les baptistes en ont ensemble plus de 8,000. Une foule de sectes vivent solitairement, humbles mais libres : les amis, les unitaires, les moraves, les nouveaux wesleyens, les chrétiens bibliques, les saints du dernier jour, les presbytériens anglais, les presbytériens unis. Les catholiques, aujourd'hui affranchis, ont leurs couvents, leurs écoles, leurs églises. Toutes ces églises, étant libres, sont tenues de se gouverner; elles exigent de leurs membres des sacrifices pécuniaires, des efforts désintéressés; elles les plient à la discipline volontaire. Plus l’Église est humble, plus elle demande de temps, d’ardeur, de dévouement. Dans les ports, dans les grandes villes manufacturières, une bourgeoisie parvenue, qui a grandi dans l’ombre des sectes longtemps méprisées, se fait gloire d’étre généreuse; elle paye du plus haut prix l’éloquence de ses prédicateurs; elle remplirait le temple de richesses, si sa foi môme n’y faisait obstacle.

Les dissidents ont une place éminente dans le parlement ; ils apportent dans la politique cette ténacité, cet esprit de propagande, cette sorte de

lenteur remuante et de patiente inquiétude qui caractérisent les sectes. Ils savent comment on agite les profondeurs du peuple, par quelles voies on arrive à ses instincts les plus sourds et les plas cachés; ils servent à la fois d’avant- garde et d’arrière-garde au parti libéral ; ils reçoivent toujours et donnent toujours les derniers coups. Les questions sociales ont pris, dans un pays où la constitution n’a pas d’ennemis avoués, une place prédominante ; les passions religieuses, le christianisme, la philanthropie sont pour ainsi dire le sous-sol du parlement. La haute Église, la basse Église évangélique, les Églises libres se disputent l’influence; elles cherchent à inspirer la législation ; elles ne peuvent, comme des politiques vulgaires, flatter les viles passions de la multitude; elles sont obligées à la fois de lui parler le langage sévère de la morale et de veiller à ses besoins; elles donnent ainsi une couleur chrétienne aux lois sur l’assistance, sur l’éducation publique, sur le règlement du travail, sur la salubrité, sur l’hygiène, aux lois fiscales elles-mêmes. Elles songent moins à faire des citoyens que des chrétiens et des hommes. Mais les vertus civiques sortent des semences religieuses. La liberté n’est pas seulement considérée comme une arme contre des ennemis, elle devient une foi; elle impose des devoirs : elle fait de la vie non pas un perpétuel combat, mais un perpétuel labeur.

Le contact et la libre concurrence des religions favorisent la vertu civique. Qui n’a, môme parmi les catholiques les plus fervents, le sentiment confus que la Révolution française n’aUrait pas eu des avortements aussi sanglants et aussi douloureux, s’il était resté, en face d’une royauté affaiblie et d’une aristocratie de courtisans, un vieux parti huguenot, une noblesse plus austère, provinciale, üère, jalouse? La Saint-Barthélemy et la Terreur sont des dates complices. Le protestantisme depuis longtemps ne fait plus que végéter sur le sol français, et l’esprit protestant, cet esprit qui n’est ni la révolte ni la soumission, fait toujours défaut à notre politique. L’homme apporte dans les affaires publiques quelque chose de son esprit religieux : la politique italienne a, môme quand elle lutte contre Rome, la patience et la finesse du Vatican. Les révolutions en France sont comme des péchés pour lesquels la nation consent à faire de longues pénitences; elle se punit de la licence par des abdications; elle va des tribuns aux despotes et des despotes aux tribuns.

Quand les religions ont cessé de se persécuter mutuellement, elles se surveillent encore et se servent de frein mutuel. L’Église anglicane a toujours une rivale ; la petite chapelle wesleyenne, presbytérienne ou baptiste, n’est jamais bien loin de la chapelle anglicane. L’Angleterre a ainsi tout à la fois les avantages d’une religion d’État et de la

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pleine liberté des cultes. Les deux Églises, l’Église d’État et l’Église dissidente, sont, au point de vue religieux, une sorte d’équivalent de la chambre des lords et de la chambre des communes.

L’une représente le passé, les souvenirs immobiles; l’autre les passions et les troubles du présent. Dans les pays catholiques, comme la France, les clercs n’ont aucune part au gouvernement ni à l’administration civile, les laïques n’en ont pas davantage au gouvernement de l’Église. Il en est tout autrement en Angleterre. Les deux sociétés civile et religieuse n’y sont pour ainsi dire pas distinctes ; le prêtre n’est pas aussi étroitement enfermé dans l’église par la jalousie des laïques ou par le souci de son prestige. Dans les campagnes, il est rare qu’il ne prenne pas une part très-active à l’administration de la justice, à la vie municipale, à toutes les œuvres qui exigent l’action commune des citoyens. Dans les villes, il est un instrument actif de la philanthropie ; il s’occupe d’écoles, d’hygiène, d’hôpitaux ; on le voit avec des médecins, des ingénieurs, des chimistes. Les vieux romanciers ont peint le prêtre campagnard, grand buveur et mangeur, hardi chasseur qu’on trouve toujours derrière les chiens. Ce Nemrod clérical existe encore et est resté populaire; mais on pourrait montrer aujourd’hui d’autres types : le prêtre occupé de science, de statistique, économiste, aussi soigneux des corps que des âmes, initiateur

de tous les progrès, animé de l’esprit de réforme sociale. Le personnel des grandes universités, des grandes écoles, est presque entièrement clérical.

Si le clergé est sans cesse mêlé à la vie civile, d’autre part les laïques ne restent pas étrangers au gouvernement de l’Église. L’Église anglicane ne les admet pas, il est vrai, dans ses assemblées. La chambre haute de la province de Cantorbery est composée de vingt-deux évêques; la chambre basse de tous les doyens et archidiacres, d’un député de chaque chapitre' et de deux procureurs pour le clergé de chaque diocèse ; mais ce synode, qui se nomme la Convocation, ne peut plus aujourd’hui faire de canons sans la permission du roi et du parlement. Le parlement, qui est un corps laïque, s’est réservé ce droit depuis le règne du roi Charles I er ; il a réglé la liturgie et ne laisse point à la Convocation l’autorité d’un concile. Pour les Églises dissidentes, elles ont toutes un gouvernement mixte où les congrégations sont représentées aussi bien que les pasteurs. L’esprit de discussion a ainsi mille théâtres divers, aussi bien dans l’Église officielle que dans les sectes.

A côté, au-dessous des sociétés religieuses, il y a toutes sortes de sociétés civiles : les premières

tiennent les âmes loin des préoccupations vulgaires; les secondes les y maintiennent et les y repoussent pour ainsi dire sans cesse. Dans une société où une législation méthodique a tout réglé, où une volonté souveraine descend sans cesse par mille canaux vers les extrémités les plus lointaines de l’empire, l’individu, soutenu, appuyé, protégé, dirigé, finit par s’endormir dans une égoïste quiétude : plus les lois se perfectionnent, plus les hommes deviennent médiocres; quand tout est réglé, il n’y a plus de règle volontaire. Rien n’est plus fastidieux que l’étude ou la description des institutions locales et municipales de l’Angleterre, parce qu’on n’y aperçoit aucun ordre apparent, aucune règle générale, aucune idée simple. Deux choses y dominent pourtant et sont comme les lumières fixes qui éclairent cet amas confus d’institutions, de coutumes, d'abus : l’une est l’idée que j’appellerai de corporation ou d’association, l’autre est la notion fidèle du contrat, du feudum. Les intérêts semblables se sont de tous temps groupés, serrés et organisés; les hommes en s’unissant pour des besoins divers ont formé des sortes de personnes multiples, des êtres moraux, durables, immortels : mais ces personnes, en quelque sorte impersonnelles, n’ont jamais prétendu à la souveraineté absolue; elles ont fait des marchés, dés conventions avec l’État, souverain ou parlement; elles ont toujours rendu hommage

au suzerain et reconnu son autorité ; leur liberté se meut dans une sphère limitée, définie par des chartes, par des contrats, par des textes ou des • coutumes.

L’idée de la souveraineté individuelle, des droits de l’homme, n’est pas le lien qui unit tous ces groupes, toutes ces corporations, c’est plutôt l’idée d’un marché, d’un devoir, d’une obligation contractée; c’est le besoin de travailler à quelque œuvre commune. La liberté des corporations, communes, paroisses, conseils de toute espèce, comités de toute nature, est d’autant plus énergique, plus jalouse et plus active qu’elle est sou- ' mise aux lois générales du royaume. Elle n’est pas l’inspiratrice de la loi, elle ne peut ni la faire, ni l’interpréter, mais elle s’en sert comme d’une égide et d’une protection.

En France, la commune n’a jamais été qu’esclave ou que rebelle. Les vieilles municipalités gauloises étaient des copies de la Rome impériale; Périgueux, Bourges, Marseille, Reims, Paris, Metz, Arles, Toulouse, Narbonne, Nîmes, étaient des cités consulaires : « Civitas sit libéra et nullius jurisdictioni subjecta. » Paris n’a jamais sollicité ni obtenu de charte royale; il en est de même de la plupart des villes françaises. Elles se considéraient comme ayant des droits souverains. Le rêve d’Étienne Marcel fut de fonder une confédération de cités souveraines, dont la commune de Paris

serait ta principale. En parlant de sa révolte, un historien français a dit : « On sent la verve révolutionnaire, et en même temps le génie administratif de la grande commune.» (Michelet.) La grande commune, c’est celle de la Terreur, qui a remplacé le roi et opprime jusqu’aux assemblées de la nation, qui a tous les pouvoirs, qui recrute sa propre armée, qui seule fait des lois pour la cité. Quand la commune n’opprime pas l’État, nous la voyons opprimée par l’État : « les plus anciennes, dit Thierry, et les plus considérables s’établirent spontanément, par insurrection, contre le pouvoir seigneurial. » Dans le Nord seulement, dans les Flandres, dans la Normandie, dans le Maine, dans les parties occidenlales qui confinent à l’empire germanique, nous trouvons des communes qui ne sont ni insurrectionnelles, ni souveraines en vertu du vieux droit romain. Ce sont des corporations, liées par un traité en bonne forme, par une charte du souverain. Le niveau royal passa sur toutes ces communes d’origine si diverse, écrasant ici les germes de la liberté latine, là ceux de la liberté germanique. La révolution continua l’œuvre royale ; l’esprit de nos aïeux dans cette matière peut encore se résumer par cçtte opinion d’un membre du conseil des Cinq-Cents : « La France est une république, une et indivisible. Peut-on souffrir que cette république, formée par la volonté et les intérêts combinés de la nation, ,

comprenne une multitude de corporations, interposées entre l’État et entre ses membres, de façon à subdiviser la grande association en autant de petits gouvernements qu’il y a de villages et de hameaux, et à encourager cet esprit municipal que la constitution a cherché à détruire? Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour détruire ces autorités bâtardes. » La révolution a toujours eu pour idéal l’asservissement de la France à la dictature de Paris. La commune parisienne n’a jamais été une simple municipalité, elle a été un comité usurpateur et insurrectionnel, armé de tous les pouvoirs politiques. Quand la révolution a offert à toutes les communes l’indépendance absolue, le droit de s’armer et de se défendre, de s’administrer sans contrôle, ce n’a jamais été qu’aux heures de lutte, quand elle avait besoin d’alliés provinciaux contre un gouvernement encore debout. Après le triomphe, elle n’a jamais tenu ses promesses, et elle a toujours refusé aux communes non-seulement les droits de la souveraineté, mais l’indépendance administrative.

La commune anglaise a une autre histoire :

elle n’a jamais aspiré à l’indépendance politique ; tous les francs-bourgs anglais ont été au début des corporations; ils n’ont d’autre titre qu’une charte royale; ces chartes ont converti au début les habitants des villes en hommes libres; elles leur ont donné la liberté du commerce, des marchés,

des foires, des libertés fiscales, des privilèges électoraux, jamais la moindre parcelle de cette autorité exécutive qui n’appartient qu’au souverain. La liberté municipale anglaise est sortie d’un contrat ; elle a le caractère germanique : les empereurs ne traitaient avec les corporations communales que comme avec des vassaux. Mais l’indépendance qui commence par la vassalité a plus de chance de durée que celle qui commence par la rébellion. Elle ne menace aucun droit; elle est humble, mais patiente. N’est-ce pas une singuiôre coïncidence que les deux traités les plus honteux que la France ait signés, à cinq siècles de date, celui de Bretignyet celui de Francfort, aient été le châtiment des deux plus formidables explosions de l’esprit municipal latin, de la commune d’Étienne Marcel et de celle du 18 mars? Jamais aucune ville anglaise, pas même Londres, n’a aspiré à donner des lois à tout le royaume, mais jamais elles n’ont été punies de leurs usurpations par une perte complète de toutes les franchises municipales. La liberté politique n’a pas cherché d’autre instrument que le parlement; ni la royauté, ni les villes n’ont eu intérêt à déchirer les chartes. La souveraineté est dans la loi, dans une réunion de forces idéales ; elle n’est pas dans des carrefours et des murailles. On comprend une ville libre ; on ne comprend pas un État formé de villes libres. L’agglomération des hommes ne leur con-

fère aucun droit politique nouveau : il leur impose seulement des soucis, des devoirs, et par conséquent aussi des attributions d’une nature toute domestique. La municipalité doit être à un étage plus bas que l’État. II en est ainsi en Angleterre ; on ne trouve le législateur, ni dans les paroisses, ni dans les conseils des villes. Des milliers de petites communautés rurales ou municipales se gouvernent elles-mêmes, elles ont des finances, des petits gouvernements représentatifs, de nature diverse ; la propriété foncière, l’Église, le peuple y sont représentés. La vieille coutume saxonne accordait à tout paroissien qui payait des taxes le droit de siéger dans le conseil, le vesii-y ; avec le temps, les conseils devinrent fermés, oligarchiques. Le vote devint presque partout cumulatif; c’est-à-dire que chaque voix comptait en proportion de l’impôt payé par l’électeur; telle voix valait un, telle autre dix. Depuis 1831 (acte de Hobliouse), les paroisses ont pu adopter un mode de scrutin plus équitable.

Il n’est que trop aisé de faire le procès des corporations municipales, nées à l’abri des chartes royales, de montrer les abus de ces petits gouvernements qui exploitaient à leur profit les propriétés de la corporation, les emprunts, les péages, les droits électoraux, devenus un monopole, et dont les délibérations étaient généralement secrètes. Ces petites oligarchies, étroites et

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jalouses, négligeaient trop souvent leurs fonctions véritables, s’occupaient moins de la police, des prisons, du pavage, de l’éclairage, de l’hygiène publique, que de la défense de leur patronage et des fêtes où s’étalait leur luxe. Ici les villes étaient livrées à des conseils fermés qui se recrutaient eux-mêmes ; ailleurs à un conseil et à ses créatures, prises dans les classes les plus misérables et investies, sous le nom d'hommes libres, du privilège électoral. Ces abus se perpétuèrent jusqu’à la réforme de 1832 : aujourd’hui les gouvernements des villes sont de vrais gouvernements représentatifs et non plus des oligarchies. Le parlement renversa, dès qu’il le voulut, ces petits conseils séculaires : il fit une loi municipale qui donna à tous les contribuables un droit de contrôle sur l’administration et sur l’emploi des deniers publics. Avec le monopole parlementaire de l’aristocratie devait nécessairement finir le monopole des corporations municipales. Celles-ci n’avaient pourtant pas été inutiles; elles étaient si occupées de leurs privilèges, qu’elles ne songeaient point à faire des sorties sur la politique, à défier, à dominer l’État. Elles étaient comme ces avares qui, pour cacher leur fortune, se font humbles et sordides. L’État pouvait les ignorer, les mépriser; mais ce mépris et cette ignorance devenaient des garanties d’indépendance. Les corporations ont été souvent un obstacle au progrès.

Presque partout elles ont gêné les dissidents, et mis des entraves fâcheuses au commerce. Birmin- • gham doit sa prospérité au fait qu’elle fut d’abord un asile pour les dissidents, une ville franche pour le négoce et l’industrie. L’enquête parlementaire de 1831 fit entrer ^e plein jour dans la nuit des corporations. Elles avaient, il est vrai, contribué à donner des mœurs publiques à l’Angleterre ; mais la vie s’en était retirée et il n’y restait plus que la rouille des abus. Elles avaient cessé d’être aussi utiles depuis que la liberté de réunion, la liberté d’association, étaient devenues inviolables.

A la place des vieux mécanismes vermoulus, on en créait chaque jour de nouveaux, mobiles, transitoires, appropriés à des besoins changeants. Le caractère provincial des corporations céda à l’esprit moderne, qui exige des progrès rapides et continuels.

La loi laissa debout l’antique corporation de Londres, protégée par tant de souvenirs. Son luxe vulgaire, son désordre financier, sa détestable administration n’ont pas encore comblé la mesure de la patience anglaise. Mais toutes sortes de comités spéciaux se superposent à elle, et ne lui laissent plus guère que des apparences. On craint pourtant vaguement de municipaliser tout à fait Londres et de placer à côté du parlement un gouvernement qui représenterait trois millions d’hommes. Que serait la Commune de Londres? la .

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Cité n’est aujourd’hui qu’une sorte de principauté bourgeoise, la plus riche du monde, qui aime à donner sa fastueuse hospitalité aux rois, aux empereurs, ou à leurs ambassadeurs.

Quand on étudie les institutions municipales anglaises, on est frappé d’une totale absence de symétrie, de système, de méthode. Le municipe n’a pas détruit la paroisse. A côté des maires et des conseillers municipaux, on trouve les représentants des fabriques, les uns collecteurs de la taxe des pauvres et administrateurs des ^ établissements charitables , les autres occupés des revenus de l’Église ; bedeaux et hommes de police veillent ensemble à l’exécution des lois sur l’observation du dimanche. Nominalement, 'l’Église reste toujours la providence des pauvres. Elle n’accepte qu’impatiemment le contrôle des commissaires. L’action de l’État se révèle surtout dans la création de comités spéciaux chargés de services divers. Les villes demandent au parlement des lois locales, qui leur permettent de faire des améliorations, des docks, des ports, des travaux hydrauliques; ces lois locales créent de nouvelles sortes de corporations, électives et responsables, des organes d’administration temporaires. On fabrique sans cesse des instruments nouveaux pour des besoins nouveaux : tous ces groupes, corporations, comités, tirent leur puissance d’un acte du souverain ; leur liberté n’est gênée, dans

l’application, que par l’opinion publique et, par les tribunaux. La servilité bureaucratique ne s’y glisse pas plus que l’esprit révolutionnaire. La plupart des fonctions qui touchent à l’adminis- ' •

tration municipale, aux écoles, aux églises, à l’assistance publique, à l’hygiène, sont gratuites.

Elles imposent des devoirs; elles rehaussent les citoyens, les habituent à la règle consentie, à la 1 responsabilité volontaire, à des. sacrifices quotidiens, au contact de volontés rivales et indépen- < dantes ; elles sortent le riche, le noble, l’oisif de lui-même, lui mettent le monde sous les yeux, avec ses besoins, ses désirs, ses douleurs, ses hontes, ses maladies morales.

Il en est de même dans ces innombrables sociétés qui n’ont plus aucun rapport avec le gouvernement ou l’administration *. Il n’est permis à personne de rester seul ; mille mains arrachent sans cesse le riche à son repos; il faut que sa main soit toujours ouverte, qu’il donne aux arts,

t. Il y a, par exemple, des centaines de; sociétés qui tiennent lieu de l’action judiciaire publique ; à défaut de magistrats chargés de poursuivre les crimes et les délits, il y a des sociétés pour prévenir la corruption de la jeunesse, pour arrêter la publication des gravures et livres obscènes, pour dénoncer les fautes du corps médical, pour rechercher les falsifications des valeurs de crédit, etc., etc. Toutes ces associations ont pour objet de conserver la paix du royaume, elles viennent en aide à l’intérêt privé.

aux sciences, à la misère, à la mode, à son parti, à son église. La société semble sans cesse dire à l’homme : Que serais-tu seul? tout ce que tu vaux, tout ce que tu as, tu me le dois. J’ai besoin de ton bras, de ta parole, de tes efforts. Ta fortune est un des clous d’or de mon temple ; ta gloire, un rayon delà mienne; ta vie n’est qu’une heure de la vie nationale. » Point de paresse; on accepte tbutes les tâches. Est-ce pour échapper à cet ennui nébuleux qui menace toujours d’envelopper la vie, aux pays ternes où la pâture donne si peu aux sens? A-t-on besoin d’une sorte d’entraînement qui entretienne l’énergie, arme indispensable dans les pays trop peuplés? Est-ce l’instinct grossier qui serre les uns contre les autres les animaux du même troupeau? le sentiment actif du devoir, qui n’est jamais satisfait, qui se complaît à chercher sans cesse de nouvelles tâches? Est-ce une protestation instinctive contre la hiérarchie séculaire de l’aristocratie , la recherche de tout ce qui peut nouer entre les hommes de nouveaux liens, les rapprocher, les unir dans des œuvres communes?

Quoi qu’il en soit, quand on pénètre dans les classes cultivées, on voit peu de vies entièrement solitaires, absolument égoïstes. Plus elles seraient brillantes, décentes, embellies par les raffinements qui sont le fruit de la civilisation, plus de telles existences sembleraient lâches. Cet effort perpé-

tuei, qui tire les hommes du cercle de leurs intérêts, est comme une rançon qu’on trouve naturel de payer. Chacun doit donner ce qu’il a : les uns, un nom ; les autres, de l’argent; les autres, leur temps, leur parole. Il n’est pas permis d’être avare. On remplirait des pages avec la liste des sociétés, des associations, dont quelques-unes remplissent des fonctions ailleurs assignées à l’État. Les grandes ligues qui se forment de temps à autre sont des forces politiques spontanées qui remuent l’opinion, qui enrôlent les timides, les indifférents et organisent la volonté nationale. Elles montent comme des marées humaines. Qui ne connaît l’histoire de la ligue pour l’abolition des lois sur les céréales?

Un esprit latin, qui aime l’ordre, la discipline, l’État, est choqué par la grossièreté, le tumulte de ces grands mouvements populaires, qui en Angleterre préparent et accélèrent toutes les réformes. Dans toute réunion d’hommes, il y a quelque chose de ridicule, qui froisse un goût délicat, des acteurs maladroits, grotesques, usés, des hypocrites, des importants, des fâcheux. Mais on n’a pas encore inventé le moyen de gouverner les hommes du dehors, en quelque sorte, avec une baguette de fée-, il faut qu’ils se heurtent, se voient, se mesurent, se jugent. Il y a trop de mépris dans cette sagesse du moraliste qui se détourne des foules, et qui relève son manteau

pour ne pas le tacher de boue. Le meilleur et le plus pur perd quelque chose dans la solitude, le don de s’émouvoir pour autrui, de s’oublier, la générosité, le courage.

La loi anglaise a conservé les fldéicommis, et leur usage universel peut être aussi considéré comme ayant une influence éloignée sur les mœurs publiques. Il donne à une multitude de personnes l’obligation de la responsabilité; il les force sans cesse à s’occuper d’intérêts qui ne sont pas leurs intérêts. Il n’y a pour ainsi dire personne qui ne soit pour une femme, un parent, un ami, une corporation, une société, quelque chose comme un tuteur; on trouve tout naturel de remplir gratuitement les devoirs de ces tutelles. Un archevêque catholique irlandais a, m’a-t-on assuré, l’emploi de huit millions de francs par an ; cette somme lui est confiée, en vertu de sa dignité, par des coreligionnaires. Un tel système suppose la confiance de l’homme dans l’homme, il ennoblit l’espèce : il a sans doute des inconvénients, mais il exalte le sentiment de la solidarité humaine.

Il n’y a peut-être pas de pays plus centralisé ni depuis plus longtemps que l’Angleterre, en ce sens qu’il n’y a qu’une souveraineté, celle du roi et de son parlement, et que cette souveraineté n’a en quelque sorte point de limites.' En même temps il n’y a point de pays où l’on aperçoive moins l’autorité centrale. Le pouvoir royal et le pouvoir

parlementaire ont de bonne heure abattu tous leurs rivaux ; iis ont fondé l’unité politique, mais ils ne se sont pas souciés de l’unité administrative. Dans les pays centralisés, le gouvernement ne se contente pas de faire des lois, il veut avoir partout, jusque dans les villages, des avocats et des interprètes de ces lois. On cherche en vain en Anglegleterre ces avocats du pouvoir, préfets, sous-préfets, maires, obligés de correspondre avec les agents du pouvoir central; cette armée mobile et docile de fonctionnaires, régents d’opinion, traducteurs de volontés, qui volent d’un bout à l’autre du pays. La royauté n’a jamais pu abattre la classe aristocratique, et celle-ci, qui conserve le pouvoir politique à Westminster, a tenu aussi à conserver le pouvoir administratif dans les provinces. Elle y est représentée par les lords-lieutenants *, dont la grande charge n’est qu’une coûteuse sinécure, par les shériffs, qui reçoivent avec pompe les juges de circuit et sont censés les protéger, par les juges de paix, dont les fonctions sont gratuites comme celle des shériffs. On ne trouve nulle part de gens de robe; caria plupart des

1. Jacques II essaya de convertir les lords-lieutenants en agents électoraux, en préfets. 11 leur enjoignit de faire subir un interrogatoire à Ieurî députés, aux juges de paix, de dresser des listes des amis du roi. La moitié refusa de jouer ce rôle nouveau. Les autres firent au roi des réponses banales.

causes sont portées devant ces magistrats, qui sont des propriétaires des comtés, ou devant les juges itinérants qui font deux fois l’an leur circuit. Ce système dure depuis Henri II (1179), qui divisa le premier l’Angleterre en circuits. Il n’a donc jamais pu se former de noblesse de robe, de parlements semblables à ceux qu’on voyait en France avant 1789 ; l'influence qui dérive de l’administration de la justice est disséminée et comme dissoute dans toute la nation. Elle y est d’autant plus profonde que les causes portées devant les cours de Westminster ou devant les juges itinérants sont toujours soumises au jury, qu’il s’agisse de droit civil ou de droit criminel ; les jurés n’ont à décider que le point de fait, mais le juge ne leur laisse jamais ignorer les conséquences de leur verdict; il définit les questions avec une extrême rigueur; il met les faits en lumière; les jurés, par la fixation des dommages-intérêts, sont d’ailleurs forcés de peser directement les nuances les plus délicates de l’ordre moral. Il n’y a aucun doute que l’institution séculaire du jury n’ait puissamment contribué en même temps à développer la conscience publique et à rendre le peuple anglais familier avec les problèmes législatifs.

La nation s’est réservé pour ainsi dire le droit de juger; elle s’est contentée d’un très-petit nombre de guides, d’oracles judiciaires; les chanceliers, les juges de Westminster, ne sont pas assez nom-

breux pour former une caste ; les avocats sont une corporation peu nombreuse, écrasée de besogne, qui use son ardeur et ses forces dans l’étude perpétuelle du droit le plus difficile qu’il y ait au monde. Partout où il y a des codes, l’étude du droit devient chose facile ; toute la législation de l’état d’Illinois tient dans deux volumes, et tous les dix ans les chambres en font une nouvelle édition. Il en résulte que tout homme intelligent y peut en quelques mois devenir un homme de loi ; mais l’étudiant d’un droit si facile est bien vite tenté de devenir législateur. Les chambres américaines, comme les chambres françaises depuis 1789, sont envahies par les légistes; l’esprit d’avocat, l’esprit de la robe, n’a jamais fait irruption dans les communes anglaises. 11 s’y trouve assurément des gens de loi; mais l’autorité, la direction restent à l’esprit proprement politique. Les propriétaires, qui remplissent la chambre, sont d’ailleurs tous ou presque tous des juges, des magistrats, quelque chose de plus que de simples parleurs. Ils ont eu, ils ont encore dans leurs mains l’honneur, la vie, la liberté, la fortune des citoyens. Par cela même que le gros de la nation est familiarisé avec la vue et l’administration de la justice, ses représentants sont moins asservis aux professeurs de chicane et aux vendeurs de paroles.

Le gouvernement des Villes est une sorte de république, la charte municipale lient lieu de cons-

titution. Les magistrats municipaux ne sont pas des seigneurs, des gentilshommes* ce sont d’ordinaire f des bourgeois, des marchands; on les nomme anciens ou aldermen. Ces petits gouvernements locaux sont tout ce qu’il y a de plus modeste ; ils n’ont aucune influence, aucune ambition politique. Ils n’aspirent pas à représenter l'État -, ne recevant les ordres de personne, ils ne prétendent en donnera personne. Le gouvernement des bourgs est à peu près le môme que celui des villes. Dans les villages, il n’y a ni maire, ni conseil d’aucune sorte. Il faut se figurer que ces villages ne sont autre chose que des dépendances des grandes propriétés. Ce sont des communs, où on loge des forgerons, des charrons, des menuisiers, des cabareliers, des ouvriers des champs, un maître d’école pour les enfants, quelques petits marchands. Le village n’est pas une unité administrative, c’est une simple agglomération. Jadis le seigneur du village avait le pouvoir de tenir une cour de baron ; il choisissait lui -môme un connétable, qui mettait la paix, cherchait et emprisonnait les malfaiteurs, jusqu’à ce qu’on pût les mener devant les juges. Le propriétaire était comme un roi dans son domaine, il était juge dans toutes les affaires qui regardaient les terres et les personnes.

Aujourd’hui le gouvernement des comtés appartient de fait aux magistrats de comté, aux juges de paix, qui ont des fonctions à la fois judiciaires et

administratives. Ces notables, nommés par le lord-chancelier, sur une liste que lui présente le lord-lieutenant, tiennent quatre sessions paran. Ce sont des conseils généraux permanents; ils fixent la taxe de comté ( county rate), aürétent les dépenses pour les différents services, la répartissent; ils s’occupent de la taxe des pauvres, de la police rurale, des roules, des prisons, des auberges, des licences de cabaretiers, des poids et mesures des hospices d’aliénés *. Ces conseils sont en même temps les cours d’instruction des procès criminels; ils jugent, avec l’assistance du jury, les crimes ou délits passibles seulement de la transportation limitée, de la réclusion et de l’amende. Ils servent de cour d’appel pour tous les jugements rendus sur les simples contraventions par les juges de paix.

Si l’on voulait d’un coup donner à un étranger une idée vive et nette de l’Angleterre, ce n’est peut-être pas au parlement ni à la chambre des pairs qu’il faudrait le conduire, mais dans quelque ville de province où se tient la cour de session trimestrielle. Il y a dans toute l’Angleterre 1,800 de ces juges, magistrats volontaires, conseillers généraux, investis des pouvoirs exécutifs, administratifs,

1. Quand le comté veut faire des dépenses extraordinaires de construction ou autres, ils préparent le bill qui sera présenté au parlement, pour faire un emprunt et imposer au comté une taxe spéciale. *•

et judiciaires les plus étendus. Ces souverains au petit pied sont des hommes du monde, ils appartiennent à la classe où se sont jusqu’ici recrutés les conseillers généraux en France. Il faut remarquer qu’ils sont indépendants du corps électoral; car si les petits gouvernements municipaux sont électifs, responsables, ceux des comtés échappent à l’élection et à la responsabilité directe. Ils exercent une sorte de patronage traditionnel ; ils représentent encore l’idée, qui commence à se perdre, du gouvernement patriarcal, paternel. Des jeunes gens de vingt et un ans se font inscrire au rôle des juges de paix; ce sont les chasseurs qui jugent les braconniers; les propriétaires, les attentats contre la propriété.

Il est bien aisé de critiquer un tel système : on conçoit pourtant comment il a dû, pratiqué pendant des siècles, former une race essentiellement politique, flère, habituée au commandement, qui respire, avec l’air des champs, le sentiment de sa force et de son indépendance. Les cours de comté remontent à la conquête : les francs tenants normands s’y rendaient ceints du baudrier et armés de l’épée, et jugeaient tous les procès, hormis ceux des hauts barons, réservés à Vaula regia. La confusion barbare de tous les pouvoirs se retrouve encore dans ces petites assemblées de notables. Les maîtres du sol n’aperçoivent rien au-dessus d’eux, rien même à côté d’eux : qu’est-ce qui vien-

tirait leur rappeler que toute puissance doit s’incliner devant l’inflexible justice? ils sont juges; devant la majesté de l’État? ils remplissent euxmêmes presque toutes les fonctions qu’ailleurs s’attribue l’État; devant la majesté divine ellemême? les ministres de Dieu sont leurs clients.

La magistrature n’existe point à l’état d'un grand corps, solitaire, sévère, aussi menaçant que protecteur. L’administration est comme un sable sur lequel marchent les individus; ce n’est pas une motatagne qui les domine. Les petites forces provinciales sont pareilles à des sources éloignées les unes des autres ; il n’y a pas de fleuve où elles aillent se mêler et se perdre. Les deniers des comtés, des villes, ne passent point d’abord par les mains des collecteurs de l’État ; en France, même 1 quand le département, quand la commune se taxe, c’est encore l’État qui semble lui faire l’aumône.

L’élection et la sélection, le système républicain des villes et le système aristocratique des campagnes, bien que si différents, ont au fond le même inconvénient; ils laissent tomber la puissance administrative entre des mains peu capables.

Un certain bon sens solide, un sentiment môme très-délicat de l’honneur chez les gentilshommes, ' la droiture, l’ainour du bien public ne tiennent pas lieu de tant de connaissances techniques aujourd’hui nécessaires à l’administration. Il y a une science de la voirie, une science hospitalière, une

science de l’éducation primaire, une science de l'assistance publique, une science de l’hygiène, d’autres encore, qui ne peuvent produire de fruits qu’à la faveur d’une certaine centralisation d’aptitudes, d’efforts et de volontés.

C’est le terrible problème de l’assistance publique qui d’abord a forcé l’Angleterre à sortir de la routine; les paroisses suffisaient à la charité des temps passés. Le temps moderne a exigé tes unions de paroisses. Toutes les sciences dont je parle trouvent des organes dans des corps ou «comités spéciaux. Le parlement les crée un à un, les agrandit, les perfectionne. Chaque année il fait un pas vers la centralisation ; mais il faut bien comprendre que cette centralisation ne crée point de * nouvelles forces politiques ; elle naît seulement de la nécessité de faire des économies, d’améliorer la condition du peuple.

La réforme de la loi des pauvres a été le point de départ d’un mouvement vers l’unité, l’ordre et le contrôle administratifs; l’esprit nouveau, hum- , ble et indécis au début, presque inconscient, se contente encore de petites victoires. La loi de 1871 sur les taxes et sur le gouvernement local ( Rating and local governmenl bill) a entrepris de dépouiller les corporations municipales de beaucoup d’anéiens droits. Ces corporations, en vertu de l’acte de 1836 ( Municipal Corporation act) élisent annuellement des auditeurs ou vérificateurs de

comptes, choisis parmi les contribuables. Elles ont la faculté de percevoir directement des taxes, elles ont leurs receveurs ( colleclors ), leur personnel fiscal. La loi nouvelle tend à placer le gouvernement des villes, au point de vue financier, sous la haute direction de l’administration centralisée de l’assistance publique. Pour atteindre ce but, on s’est servi des paroisses, et on les a opposées aux corporations municipales. Chaque paroisse ayant un overseer, ou inspecteur des pauvres, aura un comité de paroisse électif, qui sera chargé de percevoir l’impôt dit consolidé, parce qu’il comprendra toutes les taxes locales. Ces conseils de paroisses soumettront leurs comptes à des auditeurs salariés, qui seront des agents de l’État, qui pourront réduire les dépenses exorbitantes, supprimer celles qui ne sont pas autorisées par la loi, ordonner celles que la loi réclame. Ces conseils nommeront des collecteurs d'impôts, lesquels resteront soumis à un conseil central, dit conseil du gouvernement local, qui prescrira le mode de vérification, la forme des comptes, et fixera les appointements des auditeurs. Ces conseils de paroisse resteront libres de fixer la quotité de la taxe consolidée.

Si cette loi reçoit une application stricte, il est clair que le pouvoir des corporations municipales ira en décroissant. Les finances des villes seront soumises au contrôle de conseils dirigés par

l’autorité centrale. On sera forcé bientôt de retoucher toutes les institutions locales. 11 y a en ce moment des unités administratives trop diverses et trop inégales : t° la paroisse; 2° le bourg ou la cité; 3° le comté; h° l’union; 5° le dictrict routier

(i higkway district) ; 6° les districts administratifs des commissions dites du progrès local ( local improvement), des commissaires des égouts, etc. Toutes ces mosaïques ne sont pas accolées, mais superposées; les aires se croisent, se coupent, débordent; chaque unité particulière a aujourd’hui ses impôts, ses méthodes de répartition. Il y en a une qui finira par absorber toutes les autres, qui imposera sa comptabilité, ses limites, ses percepteurs. Quelle qu’elle soit, elle sera gouvernée par un corps électif. La paroisse est trop petite pour qu’on en puisse faire sortir de bons conseils administratifs; et comme ces conseils ne peuvent pas se passer d’agents salariés, il faudra que l’aire administrative ait une plus grande étendue. L'Union actuelle, délimitée par la nouvelle loi des pauvres, correspond à un des besoins les plus impérieux du pays ; la loi sanitaire (Sanitary acl) lui a déjà donné des fonctions nouvelles-, et il se peut qu’elle absorbe graduellement tous les services administratifs. Ce qui est certain, c’est que les taxes locales sont devenues énormes et qu’il faudra chercher un système moins coûteux de les prélever et un mode de répartition plus équitable.

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