Life and lelters of Robertson , tome 11 , p
nement et misérablement pour conquérir des biens dont elle jouit depuis longtemps. Ses institutions et ses destinées politiques ont séduit tous les peuples; elle les vante à tout le monde, mais ne les croit vraiment bonnes que pour elle.
Elle a lutté victorieusement contre les plus grandes nations du monde, contre l’Espagne à l’époque de sa plus grande puissance, contre la France. Son empire est si vaste, qu’elle se sent plus disposée à abandonner des provinces qu’à en conquérir de nouvelles; sa main puissante ne peut plus embrasser tout ce qu’elle tient. Elle redoute de ne pouvoir comme Rome se conserver qu’en s’agrandissant. Elle contemple avec une fierté inquiète cette Bretagne, bien autrement grande que la Grande-Bretagne, qui pousse ses frontières en tous les sens, dans toutes les latitudes, dans les deux hémisphères.
Il est surprenant que de tels triomphes , qu’une fortune si constante, si soutenue, n’aient pas enlevé au patriotisme anglais un peu de son âpreté barbare. Il y a toujours une pointe d'aigreur, de dureté, de ressentiment et de mépris dans l’opinion qu’il se forme des autres pays. A beaucoup d’égards, l’Angleterre est aujourd’hui plus insulaire qu’au siècle dernier. Pendant les quatorze années de paix, de 1762 à 1776, il y eut entre elle et la France des rapports constants. C’est l’époque où Walpole [correspondait avec
M' nc du Deffand. Nos livres, nos philosophes étaient • à la mode. La disgrâce du duc de Choiseul, la destruction de nos parlements étaient un événement en Angleterre. La littérature anglaise avait dévié : le drame s’inspirait de la tragédie, acceptait notre discipline. L’aristocratie anglaise subissait l’ascendant de l’aristocratie française, de notre société polie; elle demandait des leçons à Grammont, à Sajnt-Évremond, â Voltaire. La révolution, et l’empire brouillèrent l’Angleterre avec le continent; menacée dans sa fortune et jusque dans, sa vie, l’Angleterre, furieuse, sentit renaître ses haines et ses méfiances séculaires. Le drame confus de nos révolutions l’étonne et l’irrite : nos réveils, nos retours soudains confondent sa sagesse. Après Louis XIV, après tant de guerres et la banqueroute, elle croyait que rien ne restait de la France. Après Waterloo, ce fut bien autre chose. Notre grandeur et notre prospérité toujours renaissantes la déconcertent, l’effrayent. Mais notre mobilité la tient immobile : notre légèreté la rend, plus têtue. L’imitation, d’ailleurs, ne sied qu’à la< médiocrité. L’Angleterre nous juge mieux, mais ne songe point à nous copier. Ilogarth, s’il vivait encore, ne mettrait plus chaque jour en contrastel’Anglais vigoureux, bien nourri, robuste, avec le Français malingre, cuisinier, maître de danse. Nos. modes , notre littérature , nos mœurs font des. adeptes de l’autre côté du détroit; mais nous
n’avons peut-être pas trop à nous en glorifier. Les gallomanes n’aiment guère que nos défauts et nos vices; ils croient nous prouver leur sympathie en raillant ce qui honore le plus leur pays, en flattant ce que la France libérale déteste et redoute.
Il faut se garder de confondre cette minorité, faite de libertins et de désœuvrés, avec la nation. Celle-ci est toujours insulaire et garde sa foi robuste en elle-même. Si quelque chose pouvait vraiment la troubler, ce serait le spectacle des transformations que l'idéal politique anglo-saxon a forcément subies en émigrant dans des pays nouveaux, où il ne trouvait ni royauté ni aristocratie. Mais, tantque durera sa prospérité, tant que nul revers n’atteindra sa puissance, il n’est point probable qu’elle se dégoûte de ce qui en a été l’instrument. Comme un navire à l’ancre, elle tient à son passé. Les contrats qui servent de base à ses libertés n’ouvrent point, comme tant de constitutions qu’elle a voies périr, des échappées sur l’avenir, iis sortent des ténèbres mêmes de l’histoire. Ils ne créent point des droits nouveaux, ils confirment des droits anciens. Leur autorité s’enveloppe du nuage de la tradition. La grande charte ne fonda point la liberté, elle en formula les garanties; elle fut un effet, non une cause ; un fruit, non une racine.
Les gens qui firent la révolution de 1688, une des plus audacieuses de l’histoire, se préoccupèrent du grand sceau que le roi, dans sa fuite, 1
avait jeté dans la Tamise. On a, pour les vieux parchemins, les formules, les monuments, les symboles, le respect philistin de la Germanie. Le droit n’est point philosophique, comme le droit des Latins, il est organique, semblable à un corps qui sans cesse se détruit et se renouvelle. Ceux qui firent la réforme religieuse conservèrent le plus qu’ils purent de la vieille foi. On ne démolit jamais que ce qu’il est devenu impossible d’étayer. L’Angleterre est comme ces antiques forêts où l’on ne fait point de coupes, et où les arbres morts tombent sur les arbres vivants. La routine sert de terre végétale au progrès. Le croirait-on? il y eut des esclaves en Écosse jusqu’en 1799. Les mineurs se vendaient avec les mines. Les enfants qui n’avaient jamais travaillé dans la mine étaient seuls réputés libres ; mais les parents ne pouvaient se priver de leur travail. Le statut de 1701, qu’on a vanté comme Yhabeas corpus écossais, et qui garantit, en effet, la liberté individuelle, contient ces mots : « 11 est bien entendu que le présent acte ne s’étend pas aux ouvriers mineurs ni à ceux des salines ( saltcrs ). » Sous George III seulement, en 1799, un acte proclama que « les mineurs seront délivrés de leur servitude 1 ».
Ce respect supertitieux du passé n’est encore qu’une forme du patriotisme : l’Angleterre est