‹ L'Angleterre politique et socialeChapitre 4 sur 13 · Memorials of his lime, by Henry Cockburn, p · texte numérisé non relu

Memorials of his lime, by Henry Cockburn, p

le Narcisse de l'histoire ; elle s’aime, elle s’admire, elle porte en tous lieux ses mœurs, ses coutumes, son idéal politique. A la Jamaïque, elle s’est donné deux chambres, une cour du banc du roi, une cour des plaids communs, une cour de l’Échiquier, une cour de chancellerie, une cour de l’Amirauté, de grands, de petits jurys, des juges de paix, des cours de session trimestrielles, des coroners, des constables. Elle ne fait plus de révolutions, parce qu’elle est toujours en révo- , lution ; le mot est trop fort; elle subit plutôt une perpétuelle métamorphose, trop lente suivant les uns, trop rapide suivant les autres. Très-lente, si l’on regarde à tout ce qui reste d’institutions gothiques, de privilèges, d’exceptions, d’anomalies, de formes et de symboles, dont le sens même est aujourd’hui perdu. Cette lenteur fait l’étonnement de l’historien ; le désordre, la complexité qui en résultent mettent souvent au défi la sagesse des législateurs et des juges.

Il ne faut pas qu’on s’y trompe pourtant; si la race anglaise respecte, si elle aime la fiction . dont s’enveloppent ses vieilles institutions, elle veut que celte fiction serve en quelque sorte de décor à la grandeur nationale. Le jour où quelque chose met en danger l’honneur, les libertés du pays, l’instinct barbare se réveille. Le Saxon farouche secoue les vaines entravesdont l’ont enveloppé la subtilité normande, l’astuce romaine ; il

regarde en face la royauté, il se joue des tribunaux, des chambres étoilées, des armées mercenaires, des lords, des communes bavardes ; il condamne Slrafford, il tranche la tête du roi, il met la clef sur la porte du parlement.

L’histoire n’est pas une suite de tableaux sans lien ; ne croyons point qu’il n’y ait aucune parenté entre l’Angleterre actuelle et celle de Cromwell. Les passions qui se tournèrent si furieusement, sous Cromwell, contre ce qui les gênait, sont comme les eaux qui courent aux profondeurs du sol avant de s’amasser en torrents.

Chose étrange ! après avoir montré sa force, frappé quelques coups terribles, comme pour s’assurer que sa vigueur est intacte, le Saxon volontiers rentre dans son repos. Le gouvernement des Têtes-Rondes fut comme un de ces courts orages qui purifient l’air. La royauté revint, mais les fêtes et les folies de la restauration firent-elles jamais oublier la fip terrible de Charles ? Il avait tenté de représenter sur le trône d’Angleterre une idée étrangère , celle que le grand roi devait asseoir * sur le trône de France. Sur ses portraits, à Ilampton-Court, au Louvre, on cherche en vain quelque chose d’Anglais sur cette tête si fine, si noble, qui tient du rêve et du fantôme.

Une grande calamité nationale, quelque' coup terrible porlé à ce prestige qu’on soutient avec tant d’art, de constance, de fermeté dans toutes les parties du monde, serait une épreuve redoutable pour l’Angleterre, car aucun peuple n’aime, n’admire plus naïvement le succès. La vieille constitution qui domine tous les partis en serait elle même ébranlée. Pour ceux dont la fortune est le dieu, un revers est chose terrible; car ils n’ont rien qui les puisse consoler, ils se sentent véritablement avilis par la défaite. Le culte du succès n’est qu’une transformation de l’amour de la force, si naturel et si nécessaire aux barbares. On comprend que les Saxons aient eu quelque peine à se convertir à la religion d’un crucifié. L’esprit anglais n’a peut-être jamais tout à fait compris la sublime folie de la croix. Sa foi n’est point mystique, c’est une arme pour le combat de la vie, une puissance, un instrument.

L’esprit latin s’éprend des vaincus, des faibles, par générosité, aussi par vanité; nous pensons naïvement que notre amitié, nos sympathies peuvent consoler de la défaite. A la fin de toutes leurs guerres, les Français détestent leurs alliés, aiment leurs ennemis, d’autant plus qu’ils les ont plus

battus. Mais la haine anglaise frémit encore après la victoire. La faiblesse semble, à l’esprit anglosaxon, chose honteuse, mauvaise, coupable. Tout empirique, il croit que ce qui dure a des raisons de durée ; ce qui triomphe, des raisons de vaincre ; ce qui succombe, des raisons de succomber. « La force, bien comprise, dit Carlyle, est la mesure de toute excellence. Étant donnée une certaine chose, si elle peut réussir, c’est une bonne chose. » {The Hero as pricst.) Milton l’avait dit il y a longtemps : « Être faible, est la vraie misère. »

Tout imbu encore de la foi barbare au destin, nourri et pénétré du fatalisme calviniste, l’esprit anglo-saxon arme les volontés contre les résistances, mais il les incline devant les faits. L’imagination celtique est toujours insurgée contre le dieu inconnu, contre la force irrésistible des choses. La raison germanique est mieux réglée : c’est au lendemain de la bataille de Tolbiac que Clovis n’hésite plus, qu’il adore ce qu’il a brûlé et brûle ce qu’il a adoré. La richesse, la fortune, le pouvoir, la possession des biens terrestres, y a-t-il quelque chose de plus vrai? Il n’y a pas d’aristocratie qui accueille de meilleure foi que l’aristocratie anglaise les parvenus : c'est très-honnétement qu’elle les adule, les flatte, les attire. Elle absorbe aussi naturellement la puissance, le talent, la richesse, que l’éponge absorbe l’eau. Elle n’éprouve point ces méfiances natives qui raidis-

sent les aristocraties du continent; celles-ci sont toujours, en dépit d’elles-mêmes, des pôles répulsifs; elle est naturellement un pôle attractif.

L’organe le plus important de la presse anglaise, le Times, a mis en théorie l’empirisme politique; on le trouve toujours dans le parti des dieux, jamais dans celui de Caton. 11 part avec l’un, il arrive avec l’autre. Ses opinions sont le miroir fidèle des événements. Autrichien avant la guerre d’Italie , il est devenu Italien après Magenta et Solferino. Ses anciens mépris pour la Prusse se sont convertis, au lendemain de Sadowa, en admiration sans réserve.

Le marbre des statues qu’on préparait ü Jefferson Davis, à Jackson, a pris la forme de Lincoln et de Grant. Il y a peut-être plus de sincérité que de calcul, plus de naïveté que de cynisme, dans cette obéissance facile aux décrets de la force. Entre Napoléon I" et l’Angleterre, il n’y eut au fond qu’un terrible malentendu. Qu’est-ce que le droit et la justice, s’ils ne peuvent triompher? Pendant les alternatives d’une longue lutte, le doute est permis, l’erreur excusable. Mais quand l’arrêt définitif est prononcé, à quoi sert de protester? Qui peut avoir raison de l’histoire?

Est-ce parce que tout a réussi à l’Angleterre qu’elle a une foi si pleine et si entière dans sa propre excellence, ou parce qu’elle croit à cette excellence que tout lui a réussi? Il serait difficile

de le dire. Sa vertu ôst intimement liée et entrelacée à sa prospérité. Si elle admire le succès, quand il s’agit des autres, avec quelle passion ne doit-elle pas le rechercher pour elle-même! Elle cesserait de croire à sa primauté morale, si elle n’en obtenait plus le prix. Aussi cette primauté est-elle son bien le plus précieux, la source d’où découlent et sa puissance, et sa richesse et sa liberté. C’est pour la conserver que travaillent hommes d’État, prêtres, savants, femmes, artisans, écrivains, tout ce qui a un bras, tout ce qui a une âme. Tant de forces toujours actives, toujours tendues par la conscience, ne sont pas seulement occupées à soutenir un équilibre et des institutions politiques. La politique n’est que l’instrument de la volonté et de l’ambition nationales. On veut que l’Angleterre soit libre, c’est parce qu’on veut que nulle grandeur ne lui manque. L’intérêt de la patrie est la loi suprême. Nul peuple n’est plus épris de vérité ; mais jamais il n’a su distinguer son intérêt de la justice. Ce qui peut lui nuire pourrait-il être bon ? Dès que les yeux se tournent vers l’étranger, ils sont comme couverts d’un voile. Ces jugements si droits se faussent, ces consciences si timorées se durcissent dès qu’il s’agit d’un ennemi ou même d’un voisin. La force irrésistible de l’instinct, sitôt que le patriotisme s’alarme, entraîne toutes lésâmes. Sous la pression muette d’une passion victorieuse, elles se plient et

se tournent vers le même pôle. Pas de mot d'ordre, ♦ pas de consigne ; il semble qu’une volonté traverse' du même coup toute la nation. La presse, la tribune la subissent, ne l’imposent pas. Tous les partis ne tiennent pas le même langage, mais ils restent toujours secrètement solidaires; leurs disputes mêmes servent alors d’instrument ù des passions communes.

On n’aurait pourtant pas encore, le secret de cette foi robuste, intolérante, souvent même injuste et cruelle, si on cherchait à l’expliquer seulement par l’égoïsme naturel à toutes les races, à tous les peuples, par l’isolement séculaire, par ce grand vide qui enveloppe les îles et fait de chacune un petit univers. La nature a fait l’Angleterre insulaire; mais sa véritable originalité n’a commencé qu’avec la Réforme. Depuis ce moment, le peuple anglais s’est cru le peuple d 'élection; le peuple choisi.

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