‹ L'Angleterre politique et socialeChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Avant la reforme , l’Angleterre n’était qu’un morceau de la mosaïque féodale. Rien ne la distinguait encore. Les prolestants aiment à dire que si elle est devenue libre, c’est qu’elle s’est faite protestante. Mais d’où vient qu elle se soit faite protestante?

A tous les traits par où j’ai cherché à caractériser la race anglo-saxonne, il en faut joindre un. Cette race est éminemment théologique ; la religion est nécessaire à des âmes qui vivent d’une vie ténébreuse, qui sont moins éprises de la nature pour les spectacles qu’elle donne aux yeux que pour ses mystères et ses forces muettes, qui sont incapables de repos, de joie et de béatitude. Et quelle religion peut leur convenir le mieux? C’est la religion de l’effort. Les luttes de la conscience, les souffrances mêmes du doute lui

sont chères : elle ne s'attache pas à la foi pour le contentement qu’en donne la pleine possession, mais pour les peines qu’en exige la conquête. C’est pour cela que sa foi n’a pas pu rester catholique. Ou ne connafî pas l’Angleterre quand on ne Toit que la constitution anglaise. La constitution est le voile visible, usé par les siècles, le vieux lambeau qui recouvre une âme. Et quelle • est celte âme? la liberté : non point la liberté philosophique, fondée sur la raison, mais la liberté chrétienne, celle des enfants de Dieu, héritiers des mêmes promesses.

La Révolution française a été faite par des philosophes, la Révolution anglaise par des protestants. Nos théoriciens regardaient la liberté politique comme la mère de toutes les autres. En Angleterre, c’est la liberté religieuse qui les a toutes enfantées. La Bible a affranchi et du même coup asservi le génie anglais. La conscience barbare n’a pas voulu d’un homme pour maître, et cet homme éloigné, étranger, d’une autre race; elle ne reconnaît d’autre maître que Dieu -, c’est une parole divine qu’elle écoule et cherche à comprendre. L’Ancien Testament est lu autant que le Nouveau Dans les tribunaux, les témoins

1. Jusqu’à George III, on punissait ceux qui refusaient de croire que la Bible fût un livre inspiré : la première fois, en les déclarant incapables de remplir aucune fonction publique ; la seconde fois, par un emprisonnement de trois ans et par l’inter-

.baisent la Bible. Les juges de circuit assistent au service divin. La chambre des communes a un chapelain et chaque séance s’ouvre (comme au congrès de Washington) par une prière. La politique et la religion n’ont jainais divorcé. Wilber-

. force dut surtout son influence parlementaire à son caractère religieux. L’émancipation des esclaves aux colonies, où il eut une si grande part, fut l’œuvre du parti évangélique. Canning, commençant un discours sur l’esclavage, parle vingt minutes du « divin auteur de notre foi ». Que M. Bright fasse un jour à la tribune anglaise allusion ù la grotte d’Adullam, d'un bout à l’autre de l’Angleterre il n’est personne qui ne sache ce qu’il veut dire.

La littérature anglaise abonde en écrits théologiques, en traités religieux. Celte source ne tarit jamais. Chaque génération de docteurs laisse un témoignage de sa foi, de ses recherches, de ses efforts. On ne lit plus les écrits de Butler, de * Warburton, de tant d’autres, de Lowth, de Middleton, de Law, de Watts, de Wliiteûeld, de Wesley, de Lardner, les sermons de Blair ; mais tous ces livres ont eu leurs lecteurs , et chaque jour en produit d’autres qui vont tomber dans le gouffre toujours béant de la théologie.

diction des fonctions d’exécuteur testamentaire, tuteur, par la défense de faire ou de recevoir un legs.

La religion est partout, entre partout, envahit tout. Les infidèles, c’est le nom qu’on donne à ceux qui osent rejeter toute autorité religieuse, même celle de l’Écriture, sont une petite troupe éparse, timide, sans contact avec le peuple. Quand on parle de Gibbon , l’auteur illustre de Vllisioire de la décadence de l'empire romain, un infidèle, un voltairien, on cherche pour lui des excuses.

En 1791, la populace se jeta, à Birmingham, sur la maison de Priestley, chimiste et philosophe; on brûla sa bibliothèque, ses instruments. On le força d’émigrer en Amérique. Il y a toujours eu des philosophes en Angleterre, mais il n’y a jamais eu , il n’y a pas encore aujourd’hui de parti philosophique. On ne dit point « hors de l’Église point de salut »; mais « hors d’une Église, point de salut ».

L’ironie n’est point permise contre les choses saintes; elles sont protégées par une union tacite de toutes les croyances. On ne peut pas donner le nom d’hypocrisie à cette religiosité, quand même elle n’a pas ses racines aux profondeurs de la foi, car ceux qui s’en couvrent se trompent eux-mêmes autant qu’ils trompent les autres. Il est plus vrai de dire que sur le pays entier règne une épaisse atmosphère religieuse, qui couvre tout, enveloppe la politique, la législation, la littérature, la philanthropie, l’éducation, les mœurs. C’est le protestantisme et non pas la science ou

la philosophie qui retouche et perfectionne sans cesse l’idéal moral de la nation. C’est lui qui trempe son courage, lui inspire la notion du devoir, la soutient dans son continuel effort.

L’Angleterre a eu cette singulière fortune qu’en combattant pour sa propre indépendance , elle combattait aussi pour la Réforme ; elle en a été le bras armé ; c’est dans les longues et terribles luttes qu’elle livrait en môme temps pour la liberté civile et pour la liberté religieuse, qu’elle s’est sentie grandir et devenir plus puissante, plus riche, plus libre, plus redoutée, plus glorieuse. Toute son histoire est comme suspendue à une seule idée. Elle a pu sincèrement se croire le peuple de Dieu, le continuateur des Hébreux, le peuple choisi, confident de la Providence, instrument de ses desseins cachés, son soldat contre l’imposture, l’idolâtrie, la vanité des nouveaux Gentils. Ces barbares relégués dans un coin de l’Europe, presque hors de l’Europe, ont pris en pitié et en mépris les vieilles nations sorties du monde romain, avec leurs rois, leurs empereurs, leurs pontifes; leur liberté est devenue comme un phare sur lequel toutes les nations ont tourné les yeux; leur île est un pôle du monde moral.

Rome était trop éloignée de l’Angleterre pour y être bien visible. L’esprit barbare y garda ur.e indépendance plus farouche que dans les pays soumis pendant tant de siècles à la discipline latine. Les Saxons ne voulaient plus payer le denier de saint Pierre, quand Guillaume de Normandie alla combattre Harold et conquérir l’Angleterre. On sait que le pape Hildebrand lui avait envoyé une bannière bénite et une bulle où sans doute il excommuniait Harold et ses partisans. Le conquérant rétablit le denier de saint Pierre et 1 envoya à Rome la bannière de Harold : la haine de la papauté entra au cœur des vaincus. Les prélats saxons furent remplacés par des Italiens, par des Normands; le peuple commença à considérer les évêques comme des ennemis.

Guillaume, toutefois, se débarrassa bien vite luimême des liens de la papauté ; il refusa de rendre hommage à Hildebrand et sépara la juridiction des comtes de celle des évêques. Si le juge ecclésiastique gardait un grand pouvoir et si Rome restait en certaines matières la cour suprême d’appel, le juge civil devenait indépendant.

La folie des croisades n’enivra point i’Angle-

terre; elle ne s’arma que pour la seconde; encore les aventures de Richard Cœur de Lion sont-elles un épisode de l’histoire de la chevalerie plutôt que de l’histoire d’Angleterre. Henri II avait déjà commencé la guerre à l’Église. Les constitutions de Clarendon avaient soumis les clercs au droit commun. La protection du pape fut fatale à Thomas, 4 Becket. Les foudres de l’excommunication arrivaient déjà sans force, lancées de Rome à Canterbury. La soumission d’Henri II, après le meurtre de Becket , lâchement égorgé sur les marches de l’autel, ne fut qu’un mensonge hypocrite.

Le roi Jean dut payer sa lâche condescendance envers le pape de l’octroi de la grande charte; il s’était mis à genoux devant le légat du saintsiège, il dut plier devant ses barons. Le guide moral de l’aristocratie révoltée était un évêque anglais, Langton. La grande charte fut le traité d’alliance entre les prélats et les barons. De catholique, l’Église se faisait déjà nationale.

Pendant un siècle, les mêmes forces continuent d'agir : la jalousie royale , l’orgueil des prélats, l’isolement, la haine croissante de la France. Peu à peu, sous les trois Édouards, l’Angleterre, emportée par l’instinct plus que par la volonté, délie les liens qui la rattachent à l’unité catholique. Après la conquête, pendant cent cinquante ans, les rois avaient eux-mêmes nommé lesarche-

CARACTÈRES Dü PROTESTANTISME. 47

vêques, les évêques, les abbés mitrés. Après la grande charte, les chapitres, devenus indépendants, nomment leurs évêques, et ne demandent plus au roi qu’un « congé d’élire. » Mais le pape doit approuver l’élection avant que l'évêque soit consacré et reçoive sa bulle d’investiture. La même chose se faisait pour les abbés mitrés : les supérieurs de tous les ordres restaient en communication avec le saint-siège. Pour les petits bénéfices, les petits monastères, ils - avaient des patrons locaux, laïques ou* clercs; mais à chaque institution nouvelle on en réfère, pour la forme, à Rome.

. Mais, dès 1306, un acte parlementaire défend aux supérieurs des ordres résidant hors d’Angleterre de lever des taxes dans les maisons anglaises (Cisterciens, Prémontrais, ordres de Saint- Augustin, de Saint-Benoît). On n’ose pourtant pas encore attaquer le pape. Le statut de 1351 (Edouard 111) le vise; pour la première fois, le parlement insurgé ose refuser au chef de la chrétienté le patronage ecclésiastique en Angleterre. La lutte fut longue : les communes se placent entre la couronne et les foudres papales. Elles défendent la souveraineté nationale , la terre anglaise contre des maîtres étrangers. Les lords spirituels ne se séparent pas des temporels. Les trois Étals se serrent autour du roi : « Toutes personnes qui intentent une action à la cour de

Rome et qui y obtiennent des bulles, instruments, sentences d’excommunication qui touchent le roi ou sont dirigées contre lui, sa royauté, son royaume, et qui apportent lesdits documents dans le royaume, ou qui les reçoivent, ou les notifient, ou travaillent à leur exécution, seront, ainsi que leurs notaires, procureurs, défenseurs, fauteurs et conseillers, privées de la protection du roi, et leurs terres et maisons, meubles et immeubles, tomberont en forfaiture. » (Acte de 1392.)

La Réforme est préparée premièrement par la résistance parlementaire, deuxièmement par les révoltes de la conscience et de la morale contre les abus de l’Église. Cliaucer flétrit dans ses vers les moines, les fausses reliques, les vendeurs d’indulgences. Les serfs émancipés ne savent pas ce qu’est hérésie, orthodoxie. Ils écoutent les « pauvres prêtres » qui colportent dans toute l’Angleterre les enseignements de John Wyclifle : on ne les étonne pas quand on leur dit qu’un évêque, un prêtre en état de péché mortel n’a plus d'autorité sur les fidèles ; que l’Écriture défend aux ministres du Seigneur d’avoir des possessions- temporelles ; que la confession n’est pas aussi nécessaire que la contrition. Dès le premier jour, les deux réformes sont .en face, rivales et jalouses : la réforme épiscopale et la réforme populaire, celle des grands et celle des petits.

Wycliffe se laisse lui-même égarer par son rêve

de christianisme primitif; il attaque le droit de propriété, frappe de forfaiture les biens du pécheur. Le peuple le prend au mot; Londres est mis à sac par la canaille qui suit Wat Tyler. Les lords effrayés veulent persécuter les « pauvres prêtres», les apôtres vagabonds; mais Wycliffe a encore assez de pouvoir pour les protéger.

Lui mort, les Lollards perdent leur guide, leur lumière; bientôt ils ne sont plus regardés que comme de vils fanatiques, des rebelles; on les persécute sans pitié. C’est contre eux qu’est proclamé l’acte deherclico comburendo (1400).

Oldcastle essaye de remuer les cendres de l’hérésie : il soulève les derniers Lollards et paye sa folle tentative de la vie. Rien ne reste plus en apparence de l’œuvre de Wycliffe; le nom d’Oldcastle est devenu ridicule, Shakspeare en fait son Fa 1staff. Quelque chose est resté pourtant, la Bible de Wycliffe. Ce que les hommes n’ont pu faire, un livre le fera. Les copies manuscrites circulent de main en main, se cachent, car un statut féroce a mis l’interdit sur l’œuvre du réformateur d’Oxford. L’hérésie vit dans l’ombre, dans la peur des bûchers ; l’esprit tend sa toile invisible pendant cent ans, comme l’araignée qui travaille aux hàutes voûtes des cathédrales.

Pourquoi le cri terrible de Luther trouva-t-il tout de suite un écho en Angleterre? Les Saxons reconnurent un frère dans le hardi moine saxon.

Les doctrines nouvelles, si vite maîtresses des ports de la mer du Nord, de la Suède, du Danemark, furent connues des matelots, des marchands anglais et portées par eux sur une terre toute prête à les recevoir. Les premiers livres protestants, imprimés dans les Flandres, se cachèrent parmi les lourds ballots. Dans les villes libres, tout pouvait s’imprimer (sir Thomas More y envoya le manuscrit de son Utopie). Les pulsations du cœur germanique étaient ressenties de suite en Angleterre. Tyndale va voir Luther à Wittenberg (1525), traduit les Évangiles, les Épitres, établit à Anvers une librairie protestante.

Les premiers protestants anglais sont des gens de rien : en 1526, quelques tisserands, charpentiers, savetiers, organisent la « fraternité chrétienne » ; ils ont un comité à Londres, achètent des Bibles; ils ont des agents, commis voyageurs de la parole divine. Les mœurs du clergé, impuni et couvert du bénéfice ecclésiastique, révoltent le peuple bien plus que les grands; ces chrétiens croient naïvement que la religion n’est pas toute dans les pompes, les cérémonies, les formules; ils se figurent que le vrai temple de Dieu, c’est l’âme devenue pure, sainte et chaste ; ils adorent en esprit. Que peut la persécution contre ces âmes qui vivent hors des choses visibles? A quoi sert-il de brûler des Bibles devant Saint-Paul ? Le mal secret gagne déjà la ville des

clercs, Oxford; il se glisse dans Christ-Church, le magnifique college fondé par Wolsey. En vain Wolsey se fait persécuteur, en vain More. On brûle (1531) Bainham, qui a osé nier la transsubstantiation, et dire « qu’un Turc, un Juif, un Sarrasin qui croit en Dieu et en suit la loi est un bon chrétien ».

D’autres forces agissaient dans le parlement : celui de 1529, à peine réuni, fait une pétition au roi, qui est un long réquisitoire contre les cours ecclésiastiques, contre la rapacité, le népotisme clérical. La réforme parlementaire fut une révolte du droit séculier contre le droit canon, des gentilshommes contre les évêques. Ceux-ci n’osent-ils pas demander à Henri VIII que les lois ordinaires soient changées quand elles sont en désaccord avec le droit canonique, et ne refusent-ils pas de soumettre les lois canoniques à la sanction royale? Ainsi tout allait, tout tendait à la réforme. A qui fera-t-on croire aujourd’hui que ce grand événement ne soit né que d’une passion d’un roi bellâtre? Ses volontés flottent de l’obéissance à la révolte; il commence par défendre le pape contre Luther, il finit par se faire pape. Il fait et défait sa théologie comme son lit nuptial. Tous les crimes furent pourtant pardonnés à un roi qui repoussait la tyrannie romaine. Il brûle comme hérétiques ceux qui tenaient pour la réforme, mais il pend ceux qui reconnaissaient l’autorité de Home; il

confisque les biens des couvents, devenus maîtres du quart du sol anglais. On rejette les vieux rites, on brise les vieux autels, on déchire les étoles; on . fut sur le point d’abolir l’épiscopat. La royauté s’y attache d'instinct, tenant non pour Home, mais pour ce qui avait fait la grandeur visible de Rome. Le servile Cranmer se tient à égale distance de Rome et de Genève; il fait du roi le souverain temporel et spirituel du pays, lui confie le droit de lier et de délier, le droit d’ordonner un prêtre. Un code sanguinaire étouffe toutes les résistances.

Aujourd’hui encore, l’Angleterre regarde sans trop d’horreur la figure de ce roi magnifique et terrible, pontife et dictateur, dont la faveur était aussi redoutable que la colère, dont l’amour était un arrêt de mort. Ce mariage qu’il avait tenté entre les doctrines catholiques et l’indépendance anglicane finit mal, comme tous ses mariages; lui mort, la réforme était maîtresse de l’Angleterre. Le règne de Marie ne fut qu’un interrègne. Ses persécutions terribles, le supplice de Cranmer, rendirent le nom de Rome un objet d’horreur pour la nation. L’Angleterre eut ses bûchers comme l’Espagne; la figure de Philippe, l’époux de Marie, traversa un instant l’histoire de l’Angleterre, comme le spectre de l’inquisition. (Sous ce règne si court, deux cent quatre vingts personnes furent brûlées.) Celle-ci allait établir ses tribunaux dans la Grande-Bretagne et tenir ainsi les deux

bouts de l’Europe, lorsque mourut Marie. Avec Élisabeth, le protestautisme montait sur le trône ; la passion qu’elle inspira à son peuple fut surtout une passion religieuse, un fanatisme. Avec elle triomphait enfin l’idée, si chère au peuple anglais, d’une Église anglaise nationale.

Ce mot « d’Église nationale »,qui fait sourire le philosophe autant que ferait celui de « Dieu national », n’étonne pas le politique, car la foi religieuse est une force politique. Il y a toujours une communauté visible ou secrète entre tous les peuples catholiques, ou protestants, ou musulmans.

La grandeur historique d’Élisabeth vient de ce qu’elle eut dès le premier jour conscience de sa mission. La femme servit la reine. Si elle n’était protestante, elle devenait usurpatrice, bâtarde. Elle se hâte de repousser la suprématie romaine; elle remplace les évêques récalcitrants par des théologiens proscrits. Le flot de la réforme, quelque temps retenu, entraîne tout. Sur neuf mille quatre cents prêtres à qui on demanda de se conformer au rite nouveau, il n’y en eut que deux cents qui restèrent fidèles à la vieille foi et quittèrent leurs bénéfices. Dans les rangs inférieurs du clergé, il n’y eut point de sécession.

Élisabeth avait pour elle les proteslanls d’Angleterre et d’Écosse, les états généraux, le roi de Navarre ; mais Marie Stuart avait Rome, la France, l’Espagne. La guerre de deux religions devint le duel de deux femmes. Élisabeth, si humaine au début et presque tolérante, devint terrible quand Pie V excommunia la prétendue reine d’Angleterre. Le trône était son honneur; l’hérésie son salut. Les passions de la fille, de la femme, de la rivale, expliquent toute sa conduite.

Sans l’Écosse, il est douteux qu’elle eût triomphé. On peut s’étonner, tout d’abord, que la réforme ait pénétré chez un peuple si endurci, si attaché à scs traditions. Au commencement du xvi e siècle, l’Écosse était encore féodale. Point de grandes villes, de bourgeoisie indépendante. Ce pauvre pays infertile n’est qu’un champ de bataille perpétuel. Le peuple est misérable, superstitieux les barons, avides, jaloux, pillards, sont toujours en querelle. La guerre avec l’Angleterre a duré mille ans. Les Celtes de la montagne, les fils des Scandinaves établis dans les vallées usent leur courage et leur férocité héréditaire dans des luttes stériles. La royauté est vassale des grandes maisons.

L’Église tient la moitié de la terre. On ne peut douter que celte richesse ait incliné les barons vers la réforme. La nouvelle religion leur promettait le ciel, tout comme l’ancienne, sans leur refuser sur la terre l’objet de leurs convoitises.

La réforme ne séduisit pourtant pas d’abord les grands ; elle flt son chemin dans les champs, les chaumières, parmi les petits. Elle donna une ûme à ce peuple qui n’en avait point, parla d’une voix rude à ces fils des pirates; à ces brigands, elle séduisit ces cœurs farouches par les angoisses mêmes, les terreurs, les combats de la vie spirituelle; à la mansuétude infinie du Nouveau Testament ils préféraient la rigidité mosaïque; aux pompes symboliques, la parole inspirée, les exhortations comminatoires, les reproches, les objurgations des pasteurs. L’esprit de clan trouva son expression dans les congrégations, les presbytères ; la grande hiérarchie catholique ou anglicane, ne pouvait convenir aussi bien à une nation d’humeur rebelle. Si l’esprit anglais fait penser à une plaine unie aux grands horizons, l’esprit écossais rappelle plutôt ces petites vallées hautes des montagnes étroites, fermées par une ceinture de rochers et de forêts. Les grands souffles des siècles entrent à peine dans ces petites associations où les consciences distillent lentement l’intolérance; lù se forma le caractère écossais, marqué par l’amour de la règle volontaire, par un

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bon sens ferriie et dur, par l'honnêteté calculatrice, la taciturnité sardonique et la bonhomie rusée. Par la rudesse, les saillies et l’Apreté que ce caractère conserve encore de nos jours, on peut deviner ce qu’était l’Écosse au temps de Knox et des lords de la congrégation. Des gens qui ne songeaient jamais à reculer devant la mort devaient l’infliger avec une effrayante sérénité. Les combats, les dangers, les longues haines leur étaient nécessaires.

La passion religieuse sombre et cruelle était encore enflammée par la passion nationale. Une reine française, instrument de ses frères de Lorraine, entourée de soldats, de gentilshommes papistes, pouvait-elle être autre chose qu’une ennemie? À peine Jacques a-t-il rendu l’Ame, les lords de la congrégation déclarent la guerre à sa veuve, Knox les excite, les soutient, relève leurs courages abattus par le malheureux siège de Leilh. Élisabeth, devenue l’Ame de la ligue protestante, envoie aux Écossais des subsides.

Dès que le parlement écossais eut les coudées franches, tout l’édifice de la hiérarchie catholique fut abattu en un jour. Jamais pareille chose ne s’était vue, l’Église était perdue par l’excès même de sa puissance ; elle s’était lentement emparée de plus de la moitié de la terre écossaise et de la partie la plus fertile. Les évêques, les abbés se firent les complices de la spoliation. Pas une résistance,

pas un martyr. Les biens du clergé furent livrés par le clergé même aux nobles avides'. On ne réserva qu’une mince fraction du revenu pour le clergé nouveau. Knox avait demandé qu’on le partageât par tiers : un tiers pour le clergé, un autre tiers pour les écoles, le dernier pour les pauvres. Au lieu de cela, les nobles s’arrangèrent avec les évêques pour avoir tout; ils laissèrent à „ peine un sixième aux presbytériens. « Deux parts, dit Knox, allèrent au diable, et la troisième fut partagée entre le diable et entre Dieu. » L’Église d’Écosse devint la plus pauvre, la plus misérable du monde entier; une multitude de ministres durent se contenter de 100 marcs d’Écosse par an, un peu moins de six livres sterling.

Le marché de Knox avec les lords s’explique pourtant: ceux-ci voulaient la terre, lui ne voulait point de la prélature. L’institution épiscopale lui faisait horreur, presque autant que la papauté.

En Angleterre, la réforme s’était, par le hasard des événements, faite avec le roi ; en Écosse, elle fut faite sans la royauté, contre la royauté. Aussi put-elle suivre une pente différente. Cependant les deux réformes se sentent solidaires ; Élisabeth qui hait Knox est obligée de soutenir sa cause. Des deux parts, on poursuit aussi le môme idéal chimérique, l’unité doctrinale; la foi doit être

\ . Que devait être l’ancien clergé catholique en Écoase î

librement cherchée, dans les livres saints, mais il faut que toutes les âmes y trouvent la même foi.

La tolérance pour l’erreur semble presque un > crime; l’hérésie est poursuivie avec rigueur. Knox vit, sous ses propres yeux, brûler une sorcière. Élisabeth persécute les anabaptistes, les puritains. Melvine l’aîné, prêchant devant Jacques VI, lui dit : « Il y a deux rois et deux royaumes. 11 y a Christ et son royaume, l’Église, dont le roi Jacques est le sujet, et du royaume duquel il n’est ni le roi, ni la tête, ni le lord, mais un simple membre!» En Angleterre, l’Église et l’État ne sont qu’un; en Écosse, la société civile n’est que la servante d’une société plus grande dont Christ est le roi. Les ministres se croient les guides naturels de l’État, ils morigènent le souverain, Knox fait trembler Marie Stuart; les chapelains du faible Jacques comparent ses favoris à Ilaman, lui-même à Hérode, à Jéroboam. La distinction du spirituel et du temporel était bien subtile pour des barons qui voulaient arrondir leurs terres en gagnant le ciel, pour une royauté qui voulait rester maîtresse des âmes comme des corps. L’Église du Christ devait être une église visible, plus forte que ses voisines, plus puissante, plus tenace. La liberté engendrait l’esprit de secte, et l’esprit de secte la tyrannie.

• Le débile enfant de Marie Stuart eut un moment dans les mains le sort de deux pays ; il ne

pouvait aimer la réforme d’un amour sincère; il contestait aux pasteurs le droit de convertir toutes les chaires en tribunes et recommandait à ses fils en mourant de se fier plutôt à un sauvage higlilander, à un féroce borderer (un habitant du border, de la frontière toujours disputée de l’Écosse et de l’Angleterre) qu’à un puritain. Pouvait-il regarder celte Élisabeth dont il subissait l’alliance et les dons dégradants autrement qu'avec une horreur secrète? Il caressait dans son esprit la chimère du droit divin de la royauté et essaya timidement de rétablir l’épiscopat en Écosse, mais il se trouva sans cesse entraîné par le caractère de son titre royal, par ses dangers, peut-être par ses scrupules mêmes et ses remords.

Devenu roi d’Angleterre, il trouva dans son nouveau pays la moitié de la population encore catholique : le tiers des pairs, la moitié des gentilshommes campagnards, les deux tiers des paysans étaient restés fidèles à l’antique foi.

La pensée véritable du roi se trahit dans ces paroles, dites à l’ambassadeur la Bodcrie (20 juin 1606) :

« Si le pape voulait consentir d’être le chef et le premier des évêques, il ne ferait point de difficulté de le reconnaître pour tel ; mais que de se vouloir faire par-dessus les rois, il n’y en avait un seul qui le dût souffrir. » Puisieux, le secrétaire français, écrit le 22 juillet 1608 à Rome : « Jacques consent à reconnaître le pape pour le premier des

évêques, s’il -pouvait renoncer à son prétendu pouvoir d’interdire les rois. »

D’humeur discuteuse et théologique, Jacques raisonnait avec les puritains. Son aphorisme était : « Pas d’évêque, pas de roi. » II aurait voulu pour toute l’Angleterre « une doctrine, une discipline, une religion en substance et en cérémonie ». Il voulait garder la croix, les surplis.

La tolérance de Jacques exaspéra les puritains plus que n’avaient fait les persécutions d’Élisabeth. Celle-ci tourmentait leur foi sans inquiéter leurs haines, car Rome était toujours la commune

ennemie. Dès que les yeux de la royauté se retournèrent vers l’antique religion, le roi, ses évêques serviles, son Église officielle devinrent suspects. Les puritains se croient dès lois les Niais ■représentants de la réforme; leur Église devient l’Église militante, leurs ministres sont les lieutenants d’une armée sainte , les soldats de ce Jésus qui était venu apporter le glaive et non la paix. Le rite nouveau leur rappelle tiop le îite

omaln. Ils ne veulent plus d’ornements sacerdoîux, plus d’hosties, de génuflexions. L’esprit somre des Lollards se réveille en eux. Il y a des ïinistres qui refusent de baptiser les enfants sous ■autres noms que sous ceux de l’Écriture. Les oureaux saints prennent des noms sj mboliques, !ls 1 ue ceux-ci : Délivrance, Disc'Plme. J'erre, oussière, Combats le bon combat, etc. Cest

CARACTÈRES DU PROTESTANTISME. Cl

ainsi que les républicains français prenaient plus tard les noms de Brutus, de Démosthène.

Le caractère propre de ce nouveau protestantisme c’est qu’il substitue à la prière, à la parole écrite , devenue une vaine formule , la parole vivante, l’inspiration, le sermon. Quelle puissance ne devait pas lui donner cette révolution ! Rien ne trouble ni ne remue l’homme autant que la parole humaine. Il semble qu’il assiste alors à une sorte de création et qu’il y participe. L’improvisation déréglée va où l’esprit la mène, touche ù tout, ne recule devant rien. Le ministre puritain est un tribun d’autant plus audacieux qu’il semble que Dieu parle par sa bouche. Il enveloppe la politique des noms, des comparaisons familières, des locutions de l’Écriture sainte. Son éloquence conserve quelque chose d’impersonnel ; elle s’entoure d’une terreur mystique, des éclairs et du tonnerre du Sinaï, tout en parlant aux intérêts les plus terrestres, les plus immédiats, les plus grossiers; elle mêle le vulgaire et le divin, la passion et la foi.

’ Le développement de l’esprit puritain marque un moment nouveau dans l’histoire religieuse. Par certains côtés, les nouveaux sectaires ressem-

Lient à ces ordres fameux qui propageaient la foi catholique et qui s’étaient faits les apôtres de l’idéal chrétien. Mais tandis que ceux-ci montrent au peuple le ciel, les puritains lui montrent la terre. L’esprit barbare des Anglo-Saxons ne peut se contenter d’un royaume qui ne soit pas de ce monde : c'est ici-bas qu’il faut fonder l’Église du Christ; il faut que la terre commence le ciel. Point de merci pour tous ceux qui troubleraient celte prise de possession des saints. Le noble idéal catholique, en consolant le chrétien de la pauvreté, de l’oppression, de ses propres faiblesses, le désarme contre les autres et contre lui-même. L’idéal puritain lui souffle une énergie indomptable.

Sera-t-on sauvé ? sera-t-on damné ? Voilà la question terrible, celle que nul ne peut résoudre avec assurance ; mais, puisque la foi seule justifie le pécheur , elle seule peut le rassurer contre l’inexorable avenir, et lui donner un frêle espoir. Il s'altaclie donc à la foi comme à son unique chance de salut, il la cherche, il voudrait la sentir, comme la mère sent les mouvements de l’enfant qu’elle a conçu. A quoi peut-il mieux la reconnaître qu’aux élans de colère et d’horreur qu’il éprouve contre l’impiété? Comment trouver l’or pur dans un sédiment, si l’on ne rejette les, sables, la boue? Tout ce qui est vain x Iui fait donc pitié et doit être retranché ; les cloches, les statues, les tableaux, les plaisirs frivoles, jus-

qu’aux danses, aux jeux populaires, aux gaietés païennes de Noël. Les puritains veulent forcer l’Angleterre à s’habiller de noir ; ils prennent un air sombre, portent les cheveux droits et longs, parlent un jargon biblique. La perpétuelle tension de la volonté se reconnaît jusqu’aux intonations plus nasales de la voix.

La conspiration des poudres poussa jusqu’au délire la haine contre Rome, contre les jésuites. L’imagination populaire ne rêve plus que des crimes. A la mort de Jacques I, l’Église établie était à demi hérétique : en apparence, l’édifice de la foi royale et épiscopale était pourtant trè$-soIide; une cour de haute commission punissait toutes les attaques contre sa liturgie et ses doctrines; mais le dernier primat, Abbot, avait ouvert doucement les portes de l’Église aux doctrines puritaines.

Laud tenta de réparer le mal : il proclama dans ses canons le droit divin de la royauté. Les nonconformistes émigrèrent en Hollande, dans la Nouvelle-Angleterre ; Charles , soutenu par ses évêques dociles, crut le moment venu de donner à l’Écosse des évêques : les propriétaires des anciens , biens d’Église , les presbytériens, les puritains se coalisent contre lui. La lutte commence. Le roi et son primat poursuivent ce rêve : réunir l’Église d’Angleterre ù l’Église romaine, en sauvegardant les principes et l’indépendance de l’Église d’Angleterre. Ils connaissent

l'amour du pays pour les vieilles traditions. Les évêques anglicans n’ont jamais voulu perdre le privilège sacré de la transmission apostolique; ils sont, ils veulent être des successeurs des apôtres. L’imposition des mains n’est-elle pas le signe visible d’une sorte d’hérédité religieuse, pareille à l’hérédité monarchique? Élisabeth et ses conseillers il’ avaient pas voulu renoncer à ce prestige; les érudits d’Oxford, parmi lesquels étaient choisis les évêques, étaient moins anglais, si on peut le dire, que le reste de la nation ; les belleslettres, la chaîne de la scolastique, les rattachaient à l’Europe. Ils formaient une sorte d’aristocratie intellectuelle, assez raffinée dans un temps des plus grossiers : le bas clergé, assez misérable, devenu plus plébéien depuis que la réforme d’IIcnri VIII avait appauvri l’Église, était soumis dans les maisons nobles à une véritable domesticité. Une fille de bonne maison ne pouvait épouser un prêtre. Les chapelains demandaient la main des femmes de chambre. Les prêtres des campagnes étaient ignorants, brutaux et serviles. Les prélats, petite caste de clercs, se souvenaient des splendeurs de Wolsey; sans partager toutes les passions des Stuarts, ils s’en firent les complaisants serviteurs. L’Église anglicane devint monarchique; elle se sépare de Calvin, du presbytère, de toutes les doctrines républicaines, et se rapproche d’Arminius.

CARACTÈRES DU PROTESTANTISME. Üa

Le danger était grand pour la réforme : l’Écosse répondit aux injonctions de Laud par le covenant. Nobles, ministres, gens de toute classe jurèrent de résister à toute innovation religieuse, de travailler à restaurer la pureté de la foi, à extirper l’hérésie et à devenir des exemples vivants des vertus chrétiennes. En Angleterre les deux partis en présence étaient à peu près égaux: d’un côté le roi, les évêques, tout ce qui dans la nation leur restait fidèle, tout ce qui aimait la splendeur visible de la monarchie et de l’épiscopat, de l’autre les puritains, les bourgeois, les marchands de la Cité qui faisaient le commerce avec les Pays-Bas, qui admiraient la prospérité des villes libres et avaient applaudi à l’héroïque lutte d’une république contre les Espagnols. L’argent est déjà une puissance nouvelle, le parlement s’en fait le ministre et défend contre le roi la richesse des particuliers.

La réforme royale allait trahir la cause protestante : la deuxième réforme fut parlementaire. Les communes se changent en vrai concile. On veut extirper tout ce qui reste de Borne, couper « les racines et les branches ». La liberté politique est l’arme de la foi. Les fondateurs du gouvernement parlementaire sont moins des hommes d’État que des docteurs, des casuistes, des théologiens. Quand l’Écosse envoie son armée au secours du parlement, voici de quelle proclamation elle se

fait précéder : « Notre conscience et Dieu, qui est au-dessus de notre conscience, nous est témoin que nous ne voulons que la gloire de Dieu, la paix des deux nations et l’honneur du roi, en supprimant et en punissant légalement ceux qui troublent Israël, les torches de l’enfer, les Corahs, les Baalams, les Doegs, lesRabshakehs, les Amans, les Tobies, les Sanballats de notre temps; cela fait, nous serons satisfaits. » Les évêques sont les « prêtres de Baal. » La liturgie est ironiquement appelée la « léthargie ».

Le parlement devient une arène de docteurs-, s’inclinera-t-on, ne s’inclinera-t on pas au nom de Jésus? Y aura-t-il des grilles devant l'autel? le chœur sera-t-il plus haut que la nef? Voilà les questions qu’on y discute. On chasse les évêques de la chambre des lords. Le parlement proclame la souveraineté du peuple : il ose dire que le gouvernement appartient aux citoyens, qu’on peut déposer les rois. Les soldats parlementaires boivent sur l’autel de Westminster et bivouaquent dans la vieille abbaye. On démolit les églises, on brise les statues, en haine de Laud ; on baptise dans les chapelles des chevaux, des cochons.

On profane les tombes et l’on jette au vent la poussière des morts. Les chambres imposent à tous les membres du clergé le serment au covenani : on demande à ces prêtres, qui ont été ordonnés par des évêques, de travailler à la

• destruction du régime épiscopal. Sept mille refusent le serment : chiffre énorme et qui montre combien la religion établie avait encore 'de racines et d’autorité morale. Celte hostilité profonde, cachée aux champs, menaçante dans les châteaux, poussa jusqu’au délire la passion des puritains. On vit alors en Angleterre quelque chose de pareil â ce qui se vit en France à la fin du siècle dernier.

La royauté est désarmée, prisonnière.. Les presbytériens voudraient la sauver, ils l’ont abattue les premiers, mais ils redoutent de voir tomber cette institution qui sert comme de pilier à l’histoire et à la constitution anglaise. Esclaves des formes, ils ont toujours prétendu, même en se batlaul contre le roi, se battre pour la royauté. En face d’eux sont les indépendants à qui les formes, les fictions importent peu : ils se sont battus, la Bible d’une main, leur épée de l’autre. Leur seule constitution, c’est l’Écriture. Ils sont bientôt les maîtres.

Pourquoi traiter humblement à llampton- Court avec cet homme qui n’est plus roi que parce que l’on parle encore de Sa Majesté? Ce qu’il promet des lèvres, son cœur peut-il le promettre? « Pour toutes nos batailles, dit Cromwell, nous n’aurions qu’un bout de papier? »

Cromwell, à cette heure terrible, représenté la force brutale : cette Angleterre qui, traînant les

longues draperies du passé, peut à certains moments, quand sa marche s’embarrasse et qu’elle a besoin de toutesa vigueur, rejeter, déchirer ces vêtements inutiles et se montrer nue, comme un gladiateur barbare. Luxurialque toris animosum pectus.

Levain bruit des disputes parlementaires fatigue bientôt ce soldat silencieux: l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande sont vaincues : que va devenir le parlement ? il n’a plus de pôle, plus d’équilibre. 11 cherche un nouveau souverain ; pourquoi ne serait-ce pas la nation ? On parle de districts électoraux égaux, de suffrage libre, d’une sorte d’ Assemblée constituante. Cromwell interrompt ce rêve, il reste seul, dictateur, protecteur, il puise son droit dans sa force; il sait que la moitié au moins de l’Angleterre est vaincue, non convaincue. Il se croit le Moïse du nouveau peuple choisi; c’est un maître humble, sérieux, sombre, accablé par instant du poids dont la Providence l’a chargé. Il connaît sa nation, voudrait lui rendre une chambre ; mais ses parlements à peine réunis l’interrogent lui-méme et lui demandent où sont ses titres.

Quelle question s’agite en réalité parmi tant de désordres, de douleurs, sous ce jargon ridicule des sectes et dans ce désordre des esprits ? Sur un point, tous se rencontrent. L’État doit être religieux : il ne faut point qu’il soit athée, indifférent, sceptique. Mais l’État sera-t-il soumis à

l’Église, ou l’Église sera-t-elle soumise à FÉlat?

Ces intérêts temporels le céderont-ils aux spirituels, ou ceux-ci aux temporels? Sera-ce la loi qui décidera de la foi ou la foi de la loi? On avait mis un culte nouveau à la place de l’ancien. Le psaume, le sermon avaient été substitués aux cérémonies. Plus de symbole de foi, de commandements de l’Église ; l’oraison dominicale même avait été proscrite, comme tout ce qui pouvait rappeler une doctrine traditionnelle, réglée, obéissante. L’âme humaine devait s’exprimer librement dans des discours et des chants. Cromwell essaya de réprimer les plus violents excès de cette licence, d’étouffer la végétation malsaine des sectes; sa dictature terrible ne réussit point â détruire les forces invisibles qui rattachaient l’Angleterre à son passé, à l’institution monarchique et épiscopale, mais elle les tint assez longtemps impuissantes pour rendre désormais possible l’existence, à côté de l’Église d’État, des Églises dissidentes.

On le vit bien à ce qui suivit. La réforme avait traversé trois phases : elle avait été d’abord royale, puis parlementaire, en dernier lieu théocratique. Toutes les grandes révolutions morales finissent

par des compromis, car il y a presque toujours quelque chose de nécessaire et de légitime dans chacun des intérêts qui se disputent la victoire. La cause puritaine put sembler un moment complètement vaincue. L’Angleterre, lasse, stérile, épuisée comme par un long jeûne, se rejeta dans les bras de la royauté et de l’épiscopat. La Restauration fut une orgie : la sévère et chaste muse de Milton fut chassée par des muses impudiques et courtisanes. C’est le châtiment de toutes les tyrannies d’user jusqu’aux ressorts les plus profonds de l’àme humaine et d’en faire une chose sans vertu, sans force et sans nom. Comme on vit «n France le Directoire licencieux succéder à la Terreur, le règne des puritains fut suivi du règne du plaisir.

, Charles II avait l’âme moins tolérante qu’indifférente et paresseuse; dès qu’il mit le pied sur le sol de l’Angleterre, les anciens évêques se montrèrent. Les presbytériens, qui avaient la majorité dans les communes, espérèrent un moment qu’ils pourraient établir leur liturgie; mais le roi était d’avis « que le presbytère n’était pas une religion bonne pour un gentilhomme ». 11 essaya d’abord de la tolérance, pour habituer de nouveau la nation aux cérémonies proscrites par les puritains. Puis il publia un acte d’uniformité, qui excluait de l’Église établie les ministresqui n’avaient pas reçu l’ordination épiscopale. On exigea en même temps

de tous les ministres, de souscrire à une déclaration qui stigmatisait, comme illégale, toute résistance au roi, sous quelque prétexte que ce fût.

On vit bientôt combien les esprits avaient été usés et courbés par les guerres civiles. On se rappelle que plus de sept mille ministres avaient quitté leurs bénéfices pour ne pas souscrire au tovenant. Le nouvel acte d’uniformité ne soulevaque deux mille protestations. Il fut interdit à tous les ministresnonconformistesde s’établir oude revenir à moins de cinq milles du lieu où était leur ancienne Église (five miles act ). Les sectes dissidentes et les catholiques se trouvèrent enveloppés dans la même disgrâce, mais le roi s’arrogea le droit de suspendre les lois pénales, et les catholiques en auraient seuls profité. Celte prétention souleva à la fois les anglicans et les ennemis de la prérogative royale, et les communes déjouèrent les desseins du roi, par le Test act, qui resta en vigueur jusque sous George IV. Cet acte obligeait tout fonctionnaire, civil ou militaire, à prêter le serinent de suprématie, à souscrire à une déclaration contraire à la transsubstantiation et à recevoir publiquement le sacrement, suivant le rite de l’Église d’ Angle- ' terre.

11 y eut dès lors comme deux nations dans la nation ; l’Église anglicane, redevenue épiscopale, dessina les frontières d’une sorte de pays religieux légal : en dehors de ces frontières, tout ce qui

restait des sectes puritaines continua à végéter, mais forma, avec les catholiques, une caste sans droits politiques, frappée des incapacités civiles les plus révoltantes.

L’esprit de secte avait tué la libérté politique; la liberté politique se tourna contre l'esprit de secte-, elle resta fidèle au protestantisme, mais en le réglant, en l’organisant en quelque sorte; le parlement ne pouvait avoir pour ennemi une Église qu’il protégeait de ses lois, une armée religieuse dont il avait refait les cadres et affaibli les ennemis; l’Église devint la créature de l’État, au lieu d’en être le dominateur ou le rival.

L’hostilité secrète de la royauté contre le protestantisme durait toujours. Le roi, et son frère , catholique, le duc d’York, appartiennent moins à l’Angleterre qu’à Louis XIV. Charles II en signant le honteux traité de Douvres (1670) devenait un vassal de la France. Dès que la nation soupçonna le souverain, la passion protestante redevint une , sorte de folie. Les imaginations épouvantées virent partout des complots. On crut aux contes de Titus Oates. L’alliance entre le parlement et l’Église établie se resserra. Les communes voulurent exclure du trône le duc d’York et les regards du peuple se portèrent sur Monmouth, un bâtard du roi. L’éloquence d’Halifax réussit pourtant à faire rejeter le bill d’exclusion par les lords; le roi triompha et la réaction des tories contre leurs

adversaires fat terrible. Monmouth fut exile 5 , Russell, Sidney périrent sur l’échafaud. Le duc d’York, bien qu’exclu par le Test act, de tout emploi, rentra dans le conseil. A son lit de mort, Charles II reçut les derniers sacrements des mains d’un prêtre catholique. Avec son successeur, Jacques II, le catholicisme montait sur le trône; après cent vingt-sept ans d’exil, il rentrait à Westminster.

Tolérant, Jacques aurait pu peut-être établir la tolérance, obtenir le retrait des lois pénales qui frappaient les catholiques et les dissidents. Mais son intolérance et sa mauvaise foi perdirent tout. Il avait l’âme d’un persécuteur : il demanda au parlement écossais des lois encore plus féroces contre les presbytériens insoumis : la mort et la confiscation furent prononcées contre ceux qui prêchaient dans les conventicules couverts ou qui assistaient aux conventicules en plein vent. Jacques ne voulait pas seulement rendre l’égalité civile et politique aux catholiques, il aspirait à refaire du catholicisme la religion de l’État èià supprimer toutes les autres, comme son voisin de France. 11 tenta d’asservir entièrement le parlement qu’il avait trouvé composé presque entièrement de tories dévoués à la cause royale: il laissa exécuter son neveu Monmoulli, parce que le peuple aimait dans ce jeune rebelle un prince protestant : après les assises sanglantes, il nomme

Jeffreys son chancelier. Il tente de convertir la nation en publiant les papiers secrets de Charles I er , du roi martyr. Il se fait décerner par les juges le droit de dispenser individuellement les catholiques de l’effet des lois portées contre eux. Il en profite pour remplir l’armée de catholiques, il leur donne des bénéfices, des places dans les universités; il veut user de sa suprématie ecclésiastique pour créer une cour de haute commission, destinée à opprimer l’Église, il donne à' cinq commissaires une autorité absolue sur les évêques, etparmi ces commissaires il place Jeffreys. L’évêque . de Londres est suspendu de ses fonctions spirituelles. En Écosse, le roi s’arme également de sa suprématie ; il admet les catholiques aux plus hauts emplois, tout en continuant à persécuter les presbytériens; il annonce qu’il fera ouvrir une chapelle catholique dans le palais d’Holyrood. Chef spirituel de deux Églises, il use de son autorité pour les combattre toutes deux.

Quand il comprit qu’il ne pourrait convertir les anglicans, il essaya de s’allier avec les dissidents. Il fit une proclamation d'indulgence, permit l’exercice public de tous les cultes; il ne suspendit pas seulement les lois pénales, mais les incompatibilités politiqucsfondées sur la religion. Les dissidents furent un moment ébranlés; mais la passion anglaise l’emporta. Ils devinrent les alliés de l’Église anglicane contre l’Église romaine, du parlement contre le

roi. Celui-ci tint bon, fit unedeuxicme proclamation d’indulgence et en ordonna la lecture dans toutes les Églises; sept évêques désobéirent. Le jour où ils furent conduits à la Tour, Jacques II cessa d’être roi. La nation entière comparut avec les évêques devant le tribunal du banc du roi. Leur acquittement fut la délivrance de la nation. Le dernier Stuart avait tout uni contre lui, le protestantisme aristocratique, hiérarchique, épiscopal et le protestantisme niveleur et populaire, l’esprit de Laud et l’esprit de Cromweli. Le clergé qui avait laissé couler tant de sang innocent, qui avait tout livré à la royauté, fit cause commune avec les sectaires. Ce que n’avaient pu faire les meurtres d’Élisabeth Gaunt, d’Alice Lisle, de Monmouth, d’Argyle, les infamies de Jeffreys, l’arrestation des évêques le fit. Les fils des Cavaliers et les fils des puritains se retrouvèrent dans les mêmes rangs. La révolution étouffa un moment le misérable esprit de secte et unit tous les protestants.

La révolution de 1C88 fut une révolution religieuse plutôt que politique. La haine du papisme y eut plus de part que l’amour de la loi. Dès qu’il apprit la fuite de Jacques II, le peuple tourna sa rage contre les églises, les couvents, les chapelles catholiques, contre l’imprimerie, d’où étaient sortis les pamphlets royaux, contre les ambassadeurs des puissances catholiques; l’Écosse se souleva tout entière et désarma les catholiques.

Guillaume, bon protestant, n’était point sectaire. Il accueillit avec faveur tous les réformés; sa femme osait dire qu’elle ne voyait point de différence entre les Églises protestantes. Mais la royauté nouvelle devait tout à une coalition du haut clergé anglican et des grandes familles aristocratiques. Étrangère, n’ayant pour l’Angleterre qu’un regard distrait et l’œil toujours porté vers l’Europe, elle accepta naturellement ce rôle d’arbitre, que l’aristocratie anglaise allait désormais donner à ses souverains. Celle-ci, déjà * maîtresse du parlement, avait besoin d’une Église aristocratique. L’Église devint l’associée de sa puissance, l’instrument de sa politique, son avocat auprès de la nation, l’un des soutiens de ce pouvoir qui a pour ainsi dire la nature et la terre anglaise pour complices.

On revit quelque chose de pareil au partage de la conquête féodale entre le roi, l’Église et les barons. Mais cette fois, ces derniers se firent la part du lion. Le clergé n’était plus protégé contre les grands par le célibat, par la confession, par le prestige d’une vie mystique, étrange, et comme surnaturelle. Les prêtres devinrent les clients de l’aristocratie territoriale : l’Église se fit la servante du château. L’autorité doctrinale elle-même fut soumise aux métamorphoses et aux caprices de l’autorité politique. La pompe épiscopale ne peut cacher la dépendance de l’Église. En vain elle se

drape dans son origine apostolique; on sait quelle est l’origine de son symbole de foi et que le parlement pourrait, s’il lui plaisait, toucher à l'acte d’uniformité, aux trente-neuf articles. Quand les deux pouvoirs spirituel et temporel sont confondus, il faut, ouque le prêtre absorbe le laïque, ou le laïque le prêtre. En Angleterre, le souverain religieux est resté subordonné au souverain séculier. L’Église anglicane travaille à soutenir un édifice politique dont elle n’est qu’un fragment; elle obéit à des lois discutées et votées par des laïques dont un certain nombre ne reconnaissent pas même son autorité doctrinale; c'est une Église propriétaire, qui tire son indépendance de ses richesses, une Église politique qui a toujours défendu le privilège aristocratique et vanté la vieille constitution, en un mot, une Église terrestre. C’était bien celle qui convenait à une société amoureuse de force, de puissance, de grandeur visible, incapable de séparer longtemps le rêve et la réalité, accoutumée à mesurer le mérite par le bonheur, et si naïvement éprise d’elle-même qu’elle accepte les faveurs de la fortune comme la récompense naturelle de ses vertus.

Nul disparate entre la vie pratique et l’idéal : le devoir social et le devoir religieux se fondent l’un dans l’autre, se pénètrent si complètement qu’ils sont devenus comme inséparables. Les sollicitations de la pensée ne mettent point l’esprit hors d’équi-

libre : elle conserve assez de liberté dans les limites de la doctrine nationale pour être rarement tentée d’en échapper. Les trente-neuf articles abritent aussi bien les fois paresseuses, qui ne cherchent que le repos, qui aiment à se sentir portées par la multitude et par la tradition, que des fois plus mobiles, pareilles à ces plantes légères qui jettent leurs bras grimpants en tous sens, sans cependant se détacher d'un tronc d’arbre. L’aristocratie a trouvé une alliée naturelle dans une Église riche, bien dotée, assez indépendante pour ne jamais sembler esclave, qui porte l’esprit politique dans la religion et sert de lien vivant entre les grands et le peuple.

A côté de la religion heureuse, puissante, sorte de compromis entre le catholicisme et le protestantisme, comme la monarchie constitutionnelle est un compromis entre l’idéal monarchique et l’idéal républicain, une place obscure resta au protestantisme puritain, à la foi douloureuse, malheureuse. Autour de la société politique, compacte et serrée, qui embrassait comme dans une apothéose la royauté, les lords, les communes et un petit corps électoral obéissant, il y avait un grand peuple muet, sans droits, une sorte de résidu social et d’humus sur lequel croissait l’arbre aristocratique ; là se cachaient les petites Églises protestantes. La richesse territoriale, héréditaire, aisée, s’abritait sous l’Église officielle; la

richesse laborieuse des marchands, des négociants en voulait une autre; la foi restait plus inquiète et plus vivante chez les gens occupés de négoce, d’industrie, gens de peu, gens de rien. Elle était la seule flamme de ces vies ternes et méthodiques, elle leur tenait lieu de fierté, elle les consolait de leur injuste néant. Le commerce et l’industrie créaient à côté de l’Angleterre qui se mesure en acres une seconde Angleterre. Les ouvriers agricoles appartenaient à la première; ceux des villes à la seconde. Dans leurs petites Églises méprisées revivait la tradition des Lollards, de ces prêcheurs puritains, capables de faire une chaire à coups de hache avant d'y parler, de ces théologiens qui ne savaient point lire, de ces ministres qui considéraient toute lecture y autre que celle de la Bible comme un péché. Là se perpétuait la haine et l’invincible méfiance du catholicisme. C’est là qu’on répétait au peuple que la théologie catholique autorise tous les moyens, tous les crimes commis en vue du triomphe de l’Église. La haute Église, instrument de l’aristocratie, ne songeait qu’à augmenter ses richesses. Burnet se plaignait que le clergé anglican fût le plus méprisé de l’Europe ; ses mœurs étaient relâchées, son avidité sans égale, son indifférence au bonheur du peuple complète. Une nouvelle réforme devint nécessaire pour le ramener au sentiment de ses devoirs. Wesley l’accomplit; il

modifia l’esprit de l’Église et sans guerre civile fit une révolution religieuse.

Cet homme singulier fut une sorte d’apôtre, de moine protestant. Tourné à l’ascétisme, il va fort jeune en Amérique vivre quelque temps avec des moraves. Il a des extases, et fait des miracles comme un saint, par la puissance de sa foi. Il rompt les filets, les barrières de l'Église anglicane, et prétend sauver tous les hommes. Son amour catholique embrasse tous les pécheurs, les petits comme les grands; il leur donne ses larmes, sa prédication mystique, ardente, éloquente; il remue surtout les esprits malades, les imaginations en désordre des pauvres gens; sa foi est comme ces épidémies qui ravagent les parties les plus malsaines des villes.

Il prêche en plein vent dans les carrefours de Bristol, et pourtant il n’a rien d’un vulgaire tribun ; élevé à Oxford dans la foi anglicane, il aime l’ordre, la décence, mais il se sent poussé partout où il y a des âmes à sauver. On comprendrait mal combien cette nouvelle réforme remua l’Angleterre, si l’on ne savait combien l’âme anglaise est toujours ouverte aux pensées religieuses. Ces sujets que l’esprit latin repousse avec mépris, la

prédestination, la doctrine de l’élection, la justification par la foi, elle y retourne sans cesse, invisiblement attirée par leur obscurité même, par les terreurs qui les enveloppent. L’âme populaire surtout se jette dans le fatalisme calviniste comme dans un gouffre avec une sorte de sombre abandon. Les esprits aiment cette redoutable oscillation entre la réprobation et le salut, entre la nécessité et la grâce ; ils sont pareils à des rameurs qui luttent courageusement contre un courant qui les emporte 4 l’abîme.

Le méthodisme ne renversa pas l’Église anglicane, mais il en provoqua la réforme morale. Ce fut la dernière explosion du véritable esprit protestant. Elle ne produisit point de conséquences politiques, parce qu’elle demeura exclusivement dans le domaine idéal. D’ailleurs l’État, en laissant les sectes libres, les avait désarmées. On peut s’étonner pourtant que les lois faites contre les dissidents et les catholiques soient restées si longtemps en vigueur; que les protestants, appartenant aux sectes libres, aient courbé la tête pendant deux siècles sous des édits barbares, qui les excluaient de toutes les corporations, des honneurs de la cité, de l’armée, de la magistrature, des universités. C’est qu’ils aimaient encore mieux rester dans la poussière que devoir le catholicisme en sortir. Il semble, hélas! que l’intolérance seule puisse triompher de l’intolérance, et que, pour

emprunter le jargon biblique des sectaires, il n’v ait que Belzébuth, le prince des démons, qui puisse vaincre les démons. La crainte perpétuelle des dissidents, c’était de voir la prélature anglaise et la monarchie se réconcilier avec Rome-, ils livraient à l’Église officielle leurs humbles personnes, comme on jette une proie à un animal affamé. Leur désintéressement et leur patience venaient de leur haine. La terreur de Rome dominait tout. Le peuple s’était fait comme une légende noire avec la Saint-Barthélemy, l’assassinat d’Henri IV, la conspiration des poudres, les maximes des casuistes. La loyauté protestante ne croyait point à la loyauté catholique. Tillotson, en 1678, prêchant devant les communes, met la nation en garde contre une religion plus dangereuse que l’irréligion. Locke, dans sa première lettre sur la tolérance, dit qu’une religion qui apprend à ne point tenir des promesses faites aux hérétiques, ne mérite aucune tolérance. Ces idées, qui ont pris racine depuis des siècles dans l’âme anglaise, firent bien longtemps obstacle à l’émancipation des dissidents. Ceux-ci n’ont été délivrés de leurs dernières chaînes qu’en 1828, un an avant les catholiques. Pour que l’égalité civile fût fondée en Angleterre, il fallut que le catholicisme fût impuissant, réduit à l’état d’une ombre, presque d’un souvenir.

Les passions religieuses sont, en apparence du . moins, très-calmées en Angleterre. L’esprit de secte paraît s’affaiblir, et l’on ne voit pas naître de nouvelles Églises. Il y a toujours deux grands courants religieux : des dispositions ou conservatrices ou libérales âe mêlent à la foi et la colorent de façon diverse; mais l’on ne se complaît pas autant qu’autrefois aux discussions théologiques; l’esprit raisonneur de la nation ne s’y exerce plus avec une passion aussi acharnée. Les vieilles dénominations subsistent toujours, mais plutôt comme les trophées des anciennes batailles que comme des drapeaux.

L’Église officielle embrasse encore plus de la moitié de la nation ; son privilège politique, son immense richesse, sa puissante hiérarchie, lui assurent la primauté. Plus artificielle, moins démocratique et, si l’on me permet le mot, moins humaine que l’Église catholique, si dédaigneuse de toute inégalité terrestre, l’Église anglicane dispute à peine aux sectes les fidèles dont la présence souillerait ses temples décents. L’évêqu,e disert, le vicaire rustique, client et satellite des gentilshommes, ne ressemblent guère à des

apôtres. Ils savent que tout ce qui s’élève vient à eux, comme par une attraction naturelle. Il ne leur déplaît pas de faire partie du grand système aristocratique, et de môme que les arbres généalogiques laissent tomber à chaque génération quelques branches, qui se détachent sans bruit, la religion officielle ne retient que faiblement ceux-là mêmes qui ont le plus besoin des secours spirituels. L’esprit du monde la pénètre, lui apprend la tolérance, lui donne l’intelligence des besoins du siècle, lui communique une sorte de charité plutôt civique que religieuse; la politique et la foi se trouvent ainsi rapprochées, elles vivent en meilleure intelligence qu’en aucun autre pays et se soutiennent mutuellement au lieu de se combattre.

Rien n’est simple en Angleterre, et les principes les plus contraires y travaillent moins à se détruire qu’à achever séparément leur ouvrage.

L’Église anglicane représente l’union de l’Église et de l’État; les Églises dissidentes représentent leur séparation. Les méthodistes, les indépendants ou congrégationalistes, les baptistes, les unitairiens, avec toutes les familles religieuses qui s’attachent à ces grands ordres, représentent l’Église démocratique, en face de l’Église aristocratique, qui a ses splendides cathédrales, ses lords spirituels, ses archevêques, ses évêques, ses chapitres, ses chanoines, ses prébendaires, ses

colleges, ses bénéfices 1 , ses dîmes 2 , sa richesse terreslre, plus grande que celle de toutes les Églises

1. Il y a 13,000 bénéfices; plus de la moitié appartient à des lords ou des particuliers; la Couronne n’en a que 1,111, les évêques que 1,853 ; le reste appartient à des universités ou des corporations. — Le recteur jouit, sa vie durant, du francalleu du presbytère, de la glèbe et de la dlme. Quand les rentes sont appropriées à une corporation, celle-ci délègue un , vicaire. — Les laïques qui instituent un bénéfice se réservent la faculté de choisir le bénéficiaire; le choix est toutefois soumis au veto épiscopal, mais il est rare que l’évêque l’exerce. 11 n’est pas permis à un prêtre d’acheter le droit de désignation (advowson). Mais le plus vil publicain peut obtenir à prix d’argent le droit de désigner un ministre.

Ce privilège se vend aux enchères. Le commissaire-priseur vante sa marchandise : bénéficiaire très-âgé, nombre des fidèles petit, joli pays de chasse, nombreuse compagnie dans les châteaux voisins, etc.

2. Les revenus de l’Église ne sont pas très-exactement connus; le chiffre des dîmes s’élevait en gros à 125 millions environ : cette dîme a pris presque partout la forme d’une prestation monétaire ( titlæ rent charge) légèrement variable suivant le prix du blé. En 1806, la prestation monétaire, réglée par les commissaires de la dîme, était de 100 millions. Sur ce chiffre, près de 25 millions allaient à des propriétaires laïques, substitués aux droits de l’Église et seulement tenus de subvenir aux frais du culte dans leur paroisse, à des écoles et des collèges; 10 millions environ étaient dus à des propriétaires clelrcs ( clérical appropriators), à leurs locataires; — il ne restait que 02 millions environ pour le clergé des paroisses.

On a estimé le revenu total de l’Église à 250 millions par an (y compris les glèbes, les places à l’Église, les droits de surplis). Les biens de l’Eglise sont administrés par une commission ecclésiastique qui paye des appointements fixes dus prélats.

d’Europe. Les Églises dissidentes se contentent de la liberté.

L’Église anglicane, liée pour ainsi dire au sol anglais, intimement soudée à ses institutions, n’a jamais pu s’étendre ni pousser des racines lointaines. On la conçoit à peine hors d’Angleterre; en Irlande, si près de son berceau, elle ne put s’établir et se maintenir que par la tyrannie. Ses honteuses richesses n’y firent que rendre sa faiblesse plus visible ; enfin un parlement anglais trancha lui-même le lien qui attachait à l’Église nationale une Église conquérante, odieuse à la race vaincue.

Que pouvait devenir l’Église anglicane aux colonies américaines, quand elles eurent proclamé leur indépendance? Les épiscopaliens s’y gouvernent aujourd’hui librement; ils ont encore des évêques , mais le souverain de l’Anglelerre a cessé depuis longtemps d’être le protecteur de leur foi. — 11 y a des évêchés anglicans au Canada, dans l’Inde, aux Antilles, en Australie, dans la Nouvelle-Zélande, dans le sud de l'Afrique, mais si ces diocèses lointains sont immenses, le nombre des fidèles y est petit. Sur ces terres vierges, sans souvenirs, où tout est le prix de l’effort, les sectes libres font les conquêtes les plus faciles. La race anglaise, en s’y transportant, s’y débarrasse, comme d’un fardeau inutile, de toutes les chaînes du passé et n’y con-

serve que son double amour pour la liberté civile et la liberté religieuse. C’est à la fois et la force et la faiblesse des Églises nationales d’être liées à la terre, à ce qui est le berceau et le tombeau des nations; en enlaçant les ûmes par les liens physiques autant que par ceux de l'esprit, elles se soudent elles-mêmes à la nature et à l’histoire. L’esprit seul trace les frontières idéales des Églises libres; la même passion remue les cœurs catholiques à tous les bouts de la terre. La bible est toujours la Bible, à Sydney, à la Jamaïque, à Boston. L’esprit de secte peut rapprocher les hommes autant qu’il les divise. Dans sa lutte armée contre l’esclavage, l’Amérique n’a eu pour alliés en Angleterre que des dissidents, animés de la même passion que les abolitionnistes.

Le protestantisme est comme un cercle toujours grandissant , au centre duquel la petile Église anglicane semble chaque jour devenir plus petile. Ses rayons s’affaiblissent de plus en plus, en traversant les mers, les océans, les continents immenses. Ils s’éteignent enfin partout où la suprématie anglaise cesse d’être reconnue. L’esprit protestant ne retrouve toute sa force d’expansion que dans les sectes dissidentes, dégagées de toutes les entraves temporelles. 11 renaît, revit partout où l’on peut apporter la Bible et où la loi civile n’oppose pas d’entraves à la liberté des cultes. 11 cherche, il suscite partout des

alliés de l’Angleterre, mais non pas, il faut bien y prendre garde, de l’Angleterre ancienne, d’une Angleterre nouvelle aussi démocratique que libre.

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