SON ORIGINE ET SON CARACTERE
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Le gouvernement d’une aristocratie territoriale assurée de la possession du sol, année du pouvoir législatif et ayant réduit l’exécutif à n’ôtre que le docile représentant de ses volontés, ayant enfin réussi à grouper autour d’elle, sans aucune violence, par une attraction continue et invincible, tous les instincts d’une race énergique et patiente, a été comme un moment unique dans l’histoire du monde. La force de l’Angleterre est comparable à celle d’un arc toujours tendu : point de chocs ni de heurts, nulle tyrannie, mais une tension terrible qui plie tout, la politique et les mœurs, la religion et les lofs; une sorte de volonté diffuse, à qui tous les instruments sont bons, qui se transmet de génération en génération, sans distraction, sans remords et sans faiblesse.
Il n’est pas possible de nier que la grandeur de l’Angleterre n’ait été l’œuvre d’une oligarchie assez patricienne pour que l’hérédité y maintînt les habitudes du commandement, rajeunie assez
souvent par les croisements et les additions pour ne point s’abâtardir. Quels sont les caractères particuliers de cette oligarchie, qui a su se faire respecter et redouter de toute l’Europe? On peut, ce semble, les résumer ainsi : 1° elle a voulu être une aristocratie, non une noblesse; 2° elle a été moins militaire que politique ; 3° elle a créé et modelé l’idéal de la nation, et conservé de tout temps la primauté intellectuelle et morale, ce qui fait que son prestige social est encore plus grand que son pouvoir, et qu’à la rigueur il pourrait survivre à toutes les lois qui détruiraient ce dernier.
La création d'une semblable aristocratie n’a pas été le résultat d’un dessein; pour en chercher les causes secrètes, il faut remonter à la nature ellemême. La mer n’a jamais empêché l’Angleterre de se mêler aux affaires du continent*; mais, depuis la conquête normande, la Grande-Bretagne n’a pas été envahie : elle a porté la guerre au dehors; elle a frappé l’Europe, cherché le défaut de la cuirasse tantôt chez la France, tantôt chez l’Espagne, tantôt chez la Hollande. Ses coups irréguliers, inattendus, ont plus d’une fois fait pencher la balance. Ses grands hommes de
guerre, Marlborough, Clive, Wellington, sont toujours, pour ainsi dire, venus à point. L’Angleterre est comme un témoin attentif qui sait se faire combattant à propos toutefois, sa noblesse et son peuple n’ont pas été condamnés ü la guerre perpétuelle. Elle tire une sorte de gloire à être toujours prise au dépourvu et ii tout obtenir, après le premier péril, de sa ténacité farouche et de sa froide audace. Elle n'a pas conquis lambeau par lambeau toutes ses provinces. Son unité nationale a été de tout temps assurée ; elle n’a jamais eu besoin de se chercher elle-même : combien d’autres nations ont dû, au contraire, lutter pendant des siècles, non pas même pour vivre, mais seulement pour naître et pour obtenir un nom !
Aussi le métier des armes n’a jamais été considéré en Angleterre comme le seul qui pût convenir à un gentilhomme. L’armée n’a été longtemps qu’une sorte de garde royale, aujourd’hui encore elle est l’armée du roi; le souverain, quand il lui plaît, peut déposer un officier général 1 . Cependant la jalousie des parlements a empêché l’armée de devenir un instrument de servitude. Le corps d’ofûciers, principalement formé de cadets de
1 . C’est en vertu d’un warrant royal que la vénalité des brevets a été abolie dans l’armée le 20 juillet 1871, sous le ministère Gladstone. La chambre des lords avait tenté d’ajourner cette réforme, et, ne pouvant l’accomplir parlementairement, le ministère Gladstone la lit en usant de la prérogative royale.
famille, est tout imbu de l’esprit des classes gouvernantes. L’aristocratie a rempli l’armée de son esprit; elle en est restée maîtresse, loin que celle-ci pût l’asservir. La marine est bien la marine de la nation, elle s’appelle la « marine britannique »; c’est la vraie défense d’une terre isolée, l’instrument le plus hardi, le plus terrible de sa puissance. Mais quelle a toujours été la plus haute récompense des marins comme des hommes de guerre?
C’a été d’être admis dans les rangs des législateurs héréditaires.
Le génie des derniers conquérants explique bien pourquoi 1’Aqgleterre est toujours restée belli- • queuse, sans être vraiment militaire; si les Normands aimaient la bataille, ils aimaient aussi le butin. En Normandie, en Italie, en Sicile, en Angleterre, on les voit toujours les mêmes, jaloux de « gaigner », amoureux delà terre. Pendant les croisades, ils oublient volontiers la terre sainte et
le tombeau du Christ; la folie celtique et latine n’emporte point ces froides raisons aux pays des chimères et de l’imagination. Celle race du nord, trempée dans le froid, matérielle, avide, de fibre un peu grossière, ne lâche pas volontiers la proie pour l’ombre. Les conquérants chrétiens de la Sicile n’ont point de fanatisme, ils ne persécutent point les musulmans, ils trouvent bons les harems des émirs ; ils mêlent l’architecture arabe ü l’architecture gothique à Monreale, dans la chapelle
Palatine. Jamais l’Angleterre n’eut besoin d’un Cervantes : dès le xv® siècle, la chevalerie y tombait sous le ridicule. Les guerres féodales ne se faisaient pas pour des idées, c’étaient des guerres agraires. La mort ne punissait pas assez la révolte, on y ajoutait la confiscation des biens.
• A qui donnait-on sa foi? A celui-là seulement qui vous avait donné ou laissé une part du sol. On ne se battait point pour des intérêts lointains, des symboles, des mots ; on se battait pour des choses concrètes, des champs, des bois, pour la dépouille des vaincus.
Les compagnons normands, aventuriers heureux, amoureux de grand air et de chasse, eurent l’Angleterre entière pour parc. Les liens féodaux rattachèrent longtemps les conquérantsà la France : il y avait là toujours ouvert un domaine admirable et presque sans bornes; l’Angleterre ne fut pendant quelque temps qu’une province. Quand la France se leva contre ceux qu’elle appela des étrangers, quand elle sentit s’éveiller en elle la conscience obscure d’une nation, il fallut renoncer à cet héritage. C’est alors que la bataille en Angleterre devint plus terrible. La guerre des Deux Roses vint après la guerre de Cent ans. Ce fut en réalité une longue lutte pour la possession du sol anglais; conquérants et vaincus mêlèrent leurs rangs, se confondirent dans les luttes civiles. Ces âpres querelles attachèrent l’aristocratie normande, et
la fixèrent définitivement à cette île, qui restait sa seule dépouille et sa richesse. Saxons et Normands n’eurent plus qu’un môme destin, que des ambitions communes. Si l'Angleterre fit encore la guerre en Europe, ce fut moins pour faire des conquêtes que pour assurer son indépendance.
Elle chercha longtemps encore à garder des positions, quelques têtes de pont en quelque sorte, sur le continent; mais, désormais isolée, rivée à son île, l’aristocratie des conquérants devient de plus en plus étrangère à l’Europe, et dans cette terre lointaine le système féodal, mieux soustrait aux influences de l'empire, de l’Italie, du droit écrit, s’épanouit, se développe, se transforme en toute liberté, sous les seules influences du temps et des sourds instincts qui composent ce qu’on appelle la volonté chez les nations.
La souveraineté véritable appartient en tout pays ceux qui possèdent la richesse, le capital, et aux temps barbares il n’y a guère d’autre capital que la terre. La conquête de Guillaume fut la dépossession de tout un peuple. Tant qu’il n’y eut en Angleterre d’autre source de richesse que la terre, l’aristocratie territoriale fut la seule souveraine du pays. L’esprit barbare ne se contente point d’un empire d’imagination, d’une royauté idéale et nuageuse; il aime les signes et les fruits de la puissance. Et quelle souveraineté terrestre peut être plus pleine que celle qui consiste dans la
possession même du sol? Reconnaissez partout aux maîtres de la terre les maîtres d’un pays. Dans les temps modernes, le commerce, l’industrie, la mécanique, ont créé des richesses nouvelles. L’immense capital ainsi accumulé, servi par les intelligences les plus subtiles, les plus ardentes, par tout un peuple d’ouvriers vivants et d’esclaves de fer, a demandé sa part légitime dans le gouvernement; mais la richesse territoriale reste toujours la richesse par excellence. Le gentilhomme libre, qui vit sur ses champs héréditaires, entouré de clients, de serviteurs dociles, est le véritable roi ; il est juge, il est arbitre, il est maître. Tout lui appartient, les bêtes de la forêt, les oiseaux, l’air, l’eau, les vents, les pluies; c’est pour lui que la sève monte au printemps. Il sort du passé, de l’histoire. Il ne promène pas de tous côtés une vie inquiète. Le doux mouvement des choses sans commencement ni fin l’emporte. Il vit lentement, sans fatigue, sans crainte. Il est moins un individu que le représentant d’une race; on salue en lui une royauté plutôt qu’un roi. On ne se figure pas une possession plus pleine, plus complète, garantie telle qu’elle est par les lois, par le respect, par le consentement universel. Peut-on imaginer, quand on ne les a point éprouvées, les jouissances d’une telle possession qui n’a rien de précaire, cet état particulier d’une âme qui se sent à l’unisson avec les lois éternelles de la nature? Pour l’homme, trois
générations qui se suivent ne sont-elles pas presque l’inûni du temps? Ici, les trois âges peuvent se toucher au même point. Les berceaux sont voisins des tombeaux. Le rêve de la vie s’écoule sur la même scène, les acteurs entrent et sortent, jouant tous le même rôle.
Pourquoi fuirait-on ce rêve, le plus réel de tous les rêves humains? Qu’y a-t-il de préférable? Y a-t-il quelque part une richesse qui puisse mieux parler aux yeux? Celle-ci entre dans l’âme elle-même par la muette beauté des arbres, des fleurs, par les lignes familières des horizons, des ondulations dont tous les plis sont connus et éveillent un souvenir. L’homme possède-t-il véritablement quelque chose, s’il n’a quelques pieds de terre qu’il puisse appeler siens? Cette terre privilégiée, devenue comme l’épouse d’une famille, on lui donne tout; on la peigne, on l’orne de mille façons, on la draine, on ne se lasse pas de l’embellir, de la rendre plus féconde. Toute richesse en sort et toute richesse y retourne. Avec les moissons y germe aussi l’indépendance, ce bien le plus cher aux âmes lières, une indépendance robuste et paisible, qui ignore le doute et la crainte. Sous ce ciel doux, devant ces horizons toujours couverts d’une gaze légère, l’esprit endormi ne cherche point de sensations ardentes; il n’a pas besoin des élancements de l’ambition, il dédaigne les élégances serviles et honteuses des cours, il conserve
une sorte de virginité farouche. La chasse, les pesantes vapeurs des repas copieux et d’une demiivresse pleine de rêves vagues, des amours presque animales, les soins de l’administration à moitié patriarcale, les devoirs d’une hospitalité à la fois simple et fastueuse, suffisent à remplir des vies qui se resserrent et s’enferment volontiers dans un horizon borné.
La terre manquait à Venise; son aristocratie a été marchande, elle a dépensé sa richesse en fêtes, en palais, en tableaux, en statues. Les marchands anglais, plus riches mille fois que les Vénitiens, n'ont jamais tenté d’opposer une aristocratie nouvelle à l’aristocratie territoriale. La richesse bourgeoise, emprisonnée dans des maisons de pierre, s’ingénie en vain à créer des enchantements nouveaux. Elle orne ses demeures, rend la vie commode, facile, trop facile peut-être et trop unie. Les tapis étouffent le bruit des pas; mille riens, superflus d’abord, deviennent nécessaires; mais rarement le grand art jette son rayon dans ces vies artificielles, sur cette pompe intérieure, ce luxe banal et cette ostentation timide qui sont comme l’atmosphère de la richesse citadine. Aussi toute grande fortune fuit les villes et ne se croit bien assurée que si elle se consolide en un vaste domaine. La richesse mobilière se sent toujours pauvre à côté de la richesse immobilière : elle regarde avec jalousie les vieux châteaux défendus
par les siècles et par les lois, les donjons que parent des lierres centenaires. Toute l’histoire d’Angleterre peut s’y lire. Pevensey.qui fut occupé par Guillaume après le débarquement de son armée, est encore debout et appartient aux Cavendish. Les compagnons de Guillaume couvrirent le pays de châteaux-forts; un siècle après l’invasion, il y en avait plus de mille. Monuments de servitude, ils sont devenus depuis des asiles de liberté. L’aristocratie anglaise a donc ce caractère de n’étrc pas une noblesse militaire ou marchande; elle est territoriale. Elle a administré le pays comme on administre une grande propriété. Les rois, les ministres, et je parle des plus grands, ont été ses agents, les fonctionnaires ses métayers, les armées ses chiens de garde et ses bergers.
Il faut montrer cependant comment elle a réussi à conserver la puissance territoriale et à la préserver de toutes les atteintes. La terre anglaise appartient à l’Angleterre, à une sorte d’être moral immortel, dont le roi est le représentant vivant et changeant. Celui-ci est nominalement le lord suprême, ce qui veut dire que la nation anglaise n’a jamais renoncé à une sorte de droit à la propriété absolue, à la souveraineté indivise du territoire de la Grande- Bretagne. L’étranger peut jouir des libertés anglaises, la terre anglaise lui est refusée'; mais
i. Elle l’a été du moins jusqu’en 1871 .
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l’Anglais lui-même ne connaît guère ce droit de propriété personnelle, indivise, absolue, tel que le définissait le droit romain. La vieille loi saxonne, coutumière et barbare, lutta toujours contre le droit de l’Italie, apporté par les abbés normands à Offord. Les clercs, instruments de Rome, tenaient pour le droit romain ; les propriétaires saxons épargnés par la conquête, les nobles normands, maîtres du sol, pour la vieille coutume, qui attachait les terres à une race et ne reconnaissait point la propriété individuelle.
Pour comprendre la législation anglaise, il faut se débarrasser l’esprit de toutes les notions latines; la conception d’une chose qu’on possède seul, en plein, dont on puisse user, abuser, ne s’applique point à la terre anglaise. Aucun homme n’a sur la terre une puissance absolue. La terre la plus libre est un fief du souverain ; tous les chaînons féodaux sont détruits, mais le dernier anneau, le roi, est resté. Cette servitude générale du sol, toute nominale il est vrai, exprime pourtant que l’individualisme doit toujours quelque chose à la communauté, le citoyen à la patrie, que la terre n’appartient pas tout entière à ceux qui en font sortir les moissons, et que la communauté garde sur elle une sorte de droit indéfinissable et inaliénable. Ce que l’on appellerait aujourd’hui l’État possède une façon de souveraineté non pas seulement idéale, mais matérielle et tangible; les bois,
les champs, les blés, lui rendent hommage.
Si la terre n’est pas absolument libre, on peut en dire autant de la possession. Quand on essaye d’analyser la loi, on reconnaît qu’il y a non-seulement des qualités diverses inhérentes à la terre., mais des manières particulières de la posséder, et comme des degrés différents de propriété. Il faut distinguer : 1° les états de la terre-, 2° les états de la possession, qui sont des formes plus ou moins limitées de la propriété absolue. Pour comprendre le premier point, il est impossible de ne pas remonter jusqu’à la conquête même. Le conquérant avait récompensé ses compagnons en leur cédant des parties de son immense domaine royal. Il créa des sortes de bénéfices militaires, qui peu à peu devinrent héréditaires. Les grands vassaux imitèrent le souverain et subinféodôrent des parties de leurs vastes territoires. Les propriétaires allodiaux, c’est-à-dire les Saxons qui n’avaient pas été dépouillés, cherchèrent des suzerains pour être mieux protégés. Le système féodal asservit donc bientôt toute l’Angleterre. Il s’établit quatre tenures différentes, et les terres se classèrent ainsi en quatre catégories, suivant la nature des services rendus par l’occupant à celui dont il dépendait : 1° si ce service était noble, militaire ( servi lium mililare ), le fief équivalait à notre fief dChaubert; 2° il y eut des terres de franc-socagc, où l’occupant était encore libre, mais devait des services
non militaires; au-dessous étaient les deux degrés de villenage; 3° le villenage pur et k" le villenage privilègié. Ces quatre tenures se réduisirent peu à peu à trois : 1° la levure militaire ou de chevalerie ; 2° le franc-socage ; 3° le villenage se transforma dans la tenure qui a pris le nom de copyhold.
Jusqu’à la fin du xvn e siècle, la plus grande partie des terres anglaises fut occupée par des tenanciers de la première espèce. Au début, le possesseur du fief devait au moins quarante jours de guerre par an ; sa terre n’était point libre, elle passait de droit à l’héritier, qui était le fils aîné, s’il y avait plusieurs enfants. Pendant la minorité, le lord suzerain était le tuteur légal, il gardait la terre et disposait des revenus sans avoir à rendre de compte; il pouvait marier le vassal ou se faire payer le consentement à son mariage; il percevait le droit de rançon, s’il était prisonnier, un droit pour la prise d’éperons de son aîné, un autre pour le mariage de sa fille aînée, les aides, les reliefs, des droits de mutation, de succession, d’entrée en possession, etc. Arrivé à sa majorité, le tenancier pouvait aliéner la terre, mais le lord conservait tous ses privilèges vis-à-vis du nouveau possesseur.
Les services militaires se changèrent peu à peu en impôts; dès Henry II, on commençait à s’abonner, à payer Yescuage. Quand le roi faisait la guerre, il levait l’impôt de guerre sur tous les propriétaires. , Le roi Jean s’engagea pourtant dans la grande
charte à ne pas demander d’escuage sans le consentement du parlement. Tous les droits féodaux, si oppressifs, si nombreux, qui s’étaient attachés comme une lèpre à la tenure chevaleresque, ne furent définitivement abolis qu’à la restauration, quand Charles II chercha une récompense poulies cavaliers restés fidèles à la cause royale. L’acte qui détruisit la tenure militaire et ses conséquences mérite certes une place aussi importante (pie la grande Charte dans l’histoire d’Angleterre.
11 ne resta donc plus que le franc-socage et le villenage. La terre de franc-socage est devenue aujourd’hui le freehold ( terre tenue librement). Les services de la tenure militaire étaient, par la nature même du contrat chevaleresque, indéterminés; la tenure de franc-socage, moins noble, fut en réalité la plus heureuse, la plus rapprochée de •la vraie propriété : elle n’était grevée que de servitudes déterminées, jours de labour dus au seigneur, rente en nature ou en argent, etc. Pendant les minorités, la tutelle appartenait non pas au lord, mais aux parents; les mariages étaient aussi plus affranchis. Aujourd’hui presque toute la terre anglaise est tenue en freehold; les servitudes du temps passé sont abolies. La terre dite libre conserve encore un lien idéal avec le suzerain par excellence, le souverain ; cependant elle n’est plus soumise qu’à l’impôt, elle ne doit plus rien à aucun suzerain intermédiaire.
A côté des terres tenues librement ( freehold ), il y a des terres de villenage ( copyhold ). Pour bien comprendre cette tenure, il faut se représenter ce qu’on nommait un manoir ( manorium ). Un grand baron, lord de manoir, gardait pour lui-méme des terres dominicales, une sorte de domaine privé, et distribuait le j'este à des vassaux, tenanciers libres; mais le domaine privé était trop grand pour que le lord fit valoir lui-même : il n’en gardait qu’une partie, livrait une deuxième partie à des vilains, enfin une troisième part, non cultivée, servait aux routes, aux pâturages du lord et des tenanciers. Les vilains, habitants des villages, tenaient leurs terres de la volonté, du bon plaisir du lord. On pouvait au début les déposséder; ils rendaient les plus bas services, ils appartenaient à la terre, et la terre ne leur appartenait pas. Leur tenure peu à peu se consolida, dépendit moins du caprice; la prescription lui donna une sorte de fixité. Chaque baron ou lord de manoir avait sa cour; la coutume de cette cour fut la sauvegarde des vilains, ils devinrent tenanciers en vertu du rôle de la cour (par copie du rôle, d’où vient copyholders). Le villenage dura jusqu’au règne du roi Jacques 1". Les personnes devirent libres, mais le statut de Charles II qui délivra les propriétaires libres des servitudes féodales réserva l’existence de la tenure d ccopyhold; les descendants des vilains, quoique devenus propriétaires de fait, n’occu-
pèrent les anciennes Jterres du maître qu’en restant soumis à la coutume particulière du manoir.
Aujourd’hui les obligations de cette basse tenure sont réduites à assez peu de chose; cependant il en reste encore quelques-unes. Le plus souvent les règles de transmission sont les mômes que pour les terres libres, mais il y a çà et là des exceptions. Le lord du manoir conserve toujours un droit de propriété supérieur et antérieur. Ce droit par exemple s’étend aux mines, au sous-sol, aux arbres mêmes plantés par le tenancier. Celui-ci ne peut faire des baux que d’un an sans la permission du lord. Le tenancier n’a en réalité qu’un droit d'occupation fondé par la coutume. Chaque nouveau tenancier, héritier ou acheteur, paye au lord un droit de mutation ou de succession. Chaque manoir a sa coutume en ce qui concerne les rentes, les reliefs, etc. 11 y a des manoirs où le lord, à la mort du tenancier, a le droit de saisir son meilleur animal ( heriot ).
Le parlement a permis de nos jours et rendu aussi facile que possible l’affranchissement complet des anciennes terres de villcnage. Les droits du lord peuvent être rachetés à la volonté soit du lord, soit du tenancier. La proportion des copyliolds par rapport aux terres libres ne peut donc qu’aller constamment en diminuant, car on ne saurait en faire de nouveaux, attendu que l’essence même de cette tenure est la coutume, et quelle n’est qu’un
des restes de l’antique servitude. On peut donc prévoir le moment où toutes les terres anglaises auront la même qualité légale, si l’on peut s’exprimer ainsi. Toutefois, après les divers états de la terre, il faut parler de ceux de la possession, car il n’y a pas seulement aujourd’hui des terres de deux classes, il y a diverses façons de posséder une même terre.
La propriété féodale n’était en réalité qu’un usufruit, elle ne conférait qu’un droit d’usage; la noblesse ne se contenta pourtant pas longtemps d’une tenure aussi précaire, qui grandissait trop le suzerain aux dépens du père de famille. Ses efforts instinctifs tendirent à constituer la propriété héréditaire, à remplacer le lien féodal par lesliensde la famille. Le fief laillè ( feudum tallialuiri) fut fondé dans cette intention, il créa une sorte de propriété qui appartint à la race; des possesseurs successifs, fermiers d’un grand nom, la conservèrent comme un dépôt, et la loi, qui l’entoura de • sauvegardes et de chaînes, la protégea contre le caprice et la fantaisie individuelle. La volonté de chaque génération se trouva comme emprisonnée entre les volontés des générations antérieures et les droits des générations à venir. De semblables domaines furent placés sous la garde et la tutelle des morts. L ’act fameux qui porte le nom de donis condilionalibus, rendu sous le règne d’Édourd I er , fut un triomphe de l’aristocratie sur la royauté; il
consolida la tenure des grandes familles en donnant une autorité prédominante à la volonté et aux intentions des donateurs qui constituaient un domaine. Cette volonté dut être obéie secundum formam in caria doni expressam ; en dépit de toute aliénation, les biens immeubles devaient retourner de droit aux héritiers de celui qui avait reçu le don, ou, ù défaut d’héritiers de son corps ou directs, à ceux du donateur. Le droit de succession des héritiers, les droits de réversion des héritiers du donateur, étaient absolus, indépendants de toute aliénation, de tout bail, de tout arrangement conclu par le possesseur du fief. Celle loi assit la famille, la lia à la terre, ancra l’aristocratie au sol. Les inconvénients ne tardèrent pas toutefois à se manifester : les fermiers furent renvoyés de leurs fermes parce que les baux faits avec les tenanciers in lail ne furent pas considérés comme valides au , delà de la vie du bailleur ; s’il en eût été autrement, on aurait pu, au moyen de longs baux, frustrer les héritiers. Les créanciers n’eurent plus de gage pour le recouvrement des dettes. Le statut de donis rendit la rébellion plus facile, car le fief taillé ne put être confisqué, et fut seulement mis sous séquestre pendant la vie du propriétaire condamné pour haute trahison.
Un roi politique éluda une loi qui avait donné à la noblesse territoriale un pouvoir exorbitant. 11 permit d’instituer des procédures factices entre des
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représentants du donataire et les propriétaires, au moyen desquelles on put convertir un fief taillé en fief libre. Cette opération se nomme barrer la taille ( lo bar lhe entail ); elle met à néant toutes les servitudes, tous les droits de succession ou de réversion. L’immunité des fiefs taillés contre la confiscation prit fin aussi sous le roi Édouard IV ; il l’enleva à la noblesse, et rendit ainsi les révoltes moins faciles. Sous le règne d’Henry VIII, on inventa un deuxième mode de procédure factice qui facilita encore l’aliénation des propriétés en permettant dans certains cas au possesseur de dépouiller ses successeurs ou les héritiers du donateur des privilèges que leur accordait le statut de donis. Plus tard, la couronne put mettre la main sur les fiefs entaillés pour le recouvrement de ses propres créances; enfin aujourd’hui la loi permet à tous les créanciers de mettre en vente les biens d’un banqueroutier.
Les anciennes procédures fictives ne sont plus employées pour affranchir les fiefs taillés; le tenancier peut rentrer dans la pleine propriété, s’affranchir entièrement par un simple acte enregistré en bonne forme. Cette faculté est rarement absolue, et voici de quelle façon la famille se protège contre l’individu. L’enrichi qui veut fixer son nom à une terre, ou le père qui marie son fils, ne laisse d’ordinaire la propriété dont il dispose qu’en usufruit : on fait ce qu’on nomme un seulement; par cet
acte, la terre est laissée au fils en usufruit, au petit-fils à l’état de propriété non point absolue, mais entaillée. Le fils jouit de l’usufruit; quand le petit-fils arrive à la majorité, il peut, avec le consentement de son père (ou de toute personne que le premier donateur a constituée protecteur de la terre), rompre la chaîne, et entrer dans la pleine possession avec tous les droits qui s’y attachent. Ordinairement on n’use de cette liberté que pour faire un nouveau seulement ; le propriétaire libre redevient donateur, laisse â son fils un usufruit, à son petit-fils une propriété entaillée qu’il peut affranchir à son tour avec le consentement du protecteur. Il y a ainsi comme une succession périodique d’états dans la possession. La chaîne qui noue les générations n’est pas absolument rigide, mais elle les lie cependant assez fortement pour que la terre ne puisse sortir trop vite ni trop aisément d’une seule main.
J’ai décrit la coutume ; elle sort d’anciens droits. L’union de la famille et de la terre est encore si intime, qu’aussitôt affranchie la terre volontairement cherche de nouvelles servitudes. L’affranchissement périodique ne se ferait peut-être même pas, si la terre ne portait de très-lourdes charges, les pensions des veuves, les sommes à payer aux cadets, aux filles; une aliénation partielle devient de temps à autre nécessaire, mais elle ne peut se faire que quand la terre est redevenue un moment
tout à fait libre. On estime même que les charges de toute nature dévorententièrement une propriété en trois générations, lorsqu’elle ne fait aucune recette extraordinaire, c’est-à-dire quand les mariages, les places, les profits du commerce, de la spéculation, ne ramènept point des capitaux à la famille.
La loi est aujourd’hui moins conservatrice que ne le sont les mœurs : elle favorise les aliénations de la terre; il n’y a aucun moyen légal de fixer, de consolider une propriété pour un temps qui embrasserait au delà de l’existence d’une personne actuellement vivante et d’un laps supplémentaire de vingt et un ans. On ne peut rien donner aux enfants d’un être qui n'est pas né; on ne peut donner qu’à des vivants et aux enfants des vivants. Nulle générosité, nulle prévoyance ne peut traverser deux générations qui n’ont pas encore vie. La liberté de tester est complète dès qu’on possède une propriété affranchie de l’entaille. Toutefois, nous avons vu comment la coutume ne rend la liberté absolue à la terre que pour la lui reprendre sans cesse ; si une volonté unique ne lie plus toutes les générations à travers les siècles, cette volonté descend pour ainsi dire de génération en génération , se renouvelle, se rajeunit et lie les générations successives. Le droit d’aînessë, que les Normands portèrent en Angleterre, est entré si profondément dans les mœurs que la liberté de tester le contredit rare-
ment. La loi, quand un propriétaire meurt intestat, laisse la terre tout entière â l’alné, mais ce cas est très-rare; l’habitude des testaments est univer selle : c’est la volonté paternelle, bien plus que la loi, qui consacre le privilège des aînés. La propriété territoriale est le signe visible de la puissance, la richesse la plus stable, la plus enviée, la plus enveloppée de respects, de souvenirs, de prestige. La famille s’y attache comme le lierre à un mur; les cadets, lésésdans leurs intérêts matériels, trouvent des plaisirs d’imagination dans la grandeur croissante de leur nom et dans le sacrifice qu’ils font à leur race. On ne les entend jamais se plaindre ; jeunes, ils sont trop généreux, et vieux trop fiers. Une sorte d’égalité avec ce qu’il y a de plus grand les console de l’inégalité des fortunes. La nation voit aussi dans le droit d’aînesse la force qui arrache les jeunes gens aux loisirs trop faciles, les chasse du pays, les envoie aux colonies loinv taines, les oblige à l’action. Le travail reste ainsi chose noble : il n’est pas tout à fait nécessaire, comme en d’autres pays, pour être un homme du monde, de n’être rien. C’est une des surprises de l’étranger, que le droit d’aînesse, qui autrefois a eu des ennemis en Angleterre, n’en ait plus, au moins d’avoués. Sous l’empire des lois et des mœurs, la propriété foncière a conquis en Angleterre une solidité qu’elle n’a peut-être en aucune autre partie du monde civilisé. Loin de se diviser,
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elle se concentre dans un nombre de mains qui décroît toujours.
Les lois d’Henry VIII s’élevaient contre ceux qui inventaient de diminuer la part du peuple; elles défendaient le pauvre. Elles limitaient jusqu'au nombre des moutons sur certaines terres, pour ne point laisser multiplier les pâturages; elles luttaient contre l’esprit mercantile qui voulait traiter la terre anglaise comme une proie ordinaire et en tirer les plus gros revenus. Le parlement, voyant se dépeupler I’île de Wight, si exposée aux attaques de la Frarice, y défendit les grandes fermes (sous Henry VII) ; il étendit plus tard cette défense à toute l’Angleterre. « Personne ne peut , prendre plus d’une ferme quand le revenu dépasse dix marcs. » On rebâtit les petites fermes, on remit la charrue dans les terres livrées aux troupeaux.
« Les moutons, écrivait sir Thomas More dans son Utopie, dévorent les hommes et dépeuplent nonseulement les villages, mais encore les villes, car partout où on trouve que les moutons donnent une laine plus douce et plus riche que d’habitude, les nobles et les gentilshommes, et même ces saints personnages, les abbés, ne se contentent plus des anciens revenus que leurs donnaient leurs fermes, et, ne songeant pas assez que, vivant eux-mêmes à l’aise, ils ne font aucun bien au public, ils arrêtent la marche de l'agriculture. »
L’Angleterre n’était pas encore la terre de l’éco-
nômie politique, et la division du travail n’était pas comprise. Aujourd’hui le yeoman, l’homme libre, cultivant sa propre terre, a presque disparu. Ce sont pourtant ces. francs-tenanciers qui ont été les soldats de la révolution anglaise. L ’ironsides, le régiment de Cromwell, était composé de gens de campagne, petits propriétaires, montés sur leurs propres chevaux. La pétition en faveur de Hampden fut portée au parlement par une troupe de cavaliers gentilshommes et francs-tenanciers du comté de Buckinghamsliire, au nombre de deux mille suivant les uns, de six mille suivant les autres. Au xvn e siècle, l’Angleterre avait encore une foule de „ petits propriétaires vivant sur leurs terres, gens libres, prêts ù défendre leur liberté les armes à la main. Ces laboureurs étaient les muscles et les nerfs de l’école libérale et protestante. Aujourd’hui les grands propriétaires les ont dépossédés : rien ne gêne cette continuelle absorption. Les grandes fortunes de la banque, du négoce, se consolident toujours dans le sol. Est-ce demander à la terre un trop petit intérêt que de se contenter de 2 1/2, de 2 pour 100? La terre n’est point si avare, elle ajoute à cela des biens inestimables, la considération, la parité avec ce qu’il y a de plus respecté, l’autorité, l’influence locale, des fonctions judiciaires, la puissance politique. Les noirs comptoirs de la Cité, les mines creusées aux profondeurs des montagnes, les docks où s’accumulent
les produits du monde entier, les fumantes usines, ces milliers de navires qui sillonnent les mers, tout paye tribut au vieux sol anglais. Quels prodiges d’activité n’a-t-il point fallu pour achever tant de nobles demeures où, dans le calme des grands parcs, toute activité semble éteinte! Ces oasis de
paix, ces épais gazons qui amortissent le bruit des pas de l’homme, ces arbres solennels qui ne craignent rien que du temps, sont la dernière métamorphose des énergies humaines. Dans le silence de Blenheim, j’entends les cris d’un champ de bataille; l’immobile et mélancolique douceur de tant de beaux lieux est un voile à travers lequel la pensée peut rechercher les fantômes remuants du passé, les luttes de l’éloquence, les angoisses de la spéculation, les efforts du travail, les souffrances de générations entières.
Le prix de la terre va toujours en grandissant, et la demande est toujours supérieure à l’offre en dépit d’une continuelle émigration dans le monde entier. La richesse essaye toujours d’arrondir ses domaines, et l’agriculture intensive, devenue une pure industrie, tend à étendre les fermes pour diminuer les frais généraux. Il en résulte que le nombre des fermiers diminue aussi bien que celui des propriétaires.
La population rurale se divise en trois classes : propriétaires, fermiers, ouvriers agricoles vivant de salaires. En aucun pays, celte division d’atlri-
butions ne se trouve aussi complète, aussi exclusive; bon ou mauvais, le système a droit au nom d’anglais. A première vue, il frappe par quelque chose d’artiliciel ; il sépare trois choses, la terre, les instruments du labour, les bras, qui se lient cependant et se complètent. Le système sert pourtant d'idéal aux économistes, et ils l’offrent sans hésitation comme modèle; ils le croient plus favorable qu’aucun autre à une production abondante: il met l’agriculture au niveau de la grande industrie.
Les charges de la terre sont légères; la loi, faite jusqu’ici par des propriétaires, l’a toujours ménagée. Jusque dans les temps modernes, elle avait des préférences marquées pour la grande propriété. Au delà d’une valeur de 100,000 livres sterling, le droit de mutation était fixe et non proportionnel à la valeur. Depuis 1850, il est devenu proportionnel; le parlement l’a fixé à 10 shillings * pour 100 livres ou 1/2 pour 100; la propriété ne perd donc presque rien à changer de mains. Les droits de succession sont les suivants :
Pour le fils, la fille ou le successeur en droite ligne 1 pour 100 sur la valeur.
Pour le frère, la sœur ou leurs
descendants 3 pour 100 —
Pour frère ou sœur de père ou de mère et leurs descendants.... 5 pour 100 —
Pour frère ou sœur de grand’père
et grand’mère 6 pour 100 —
Autres degrés ou pour étrangers. 10 pour 100 —
L’aristocratie anglaise a son fondement sur la richesse; sa puissance n’est pas seulement, comme celle des noblesses proprement dites, une puissance d’imaginatiop. Ce gui donne le pouvoir, c’est la propriété, et de toutes les propriétés la plus robuste, la plus inébranlable, — ce ne sont pas des noms vains, des fictions, des symboles; sous les apparences idéales, il y a une trame ferme et résistante. L’esprit barbare a toujours respecté la force, la possession, le succès; il a vu dans la propriété la vraie garantie de la liberté. Est-on libre quand il faut tendre la main? D'où vient que l’église anglicane se sent indépendante des particuliers, des administrations locales, des représentants de l’État? C’est qu’elle est propriétaire. Ses biens sont sous la sauvegarde de l’État (l’on peut même ajouter à sa discrétion), mais elle ne reçoit pas, à proprement parler, de salaire. Pourquoi les églises dissidentes sont-elles indépendantes? C’est parce qu’elles possèdent des maisons, des églises, des revenus. On peut en dire autant des universités, des écoles, des corporations, des sociétés de tout genre. La chambre des pairs peut être considérée comme propriétaire, car l’ensemble des
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domaines attachés aux pairies est une sorte de trésor qui lui appartient. Sans le droit de propriété, il n’y pas d’indépendance durable.
Le protestantisme a encore concouru à rattacher la race anglaise à la possession des biens terrestres. Avant toute autre nation d’Europe, l’Angleterre a connu le pouvoir de l’argent : la première, elle a eu de bonnes finances. L’économie politique, la science des richesses, a trouvé là sa terre bénie. Le catholicisme avait fait de la pauvreté une vertu et montrait dans le ciel la seule conquête digne de l’ambition humaine; il livrait la terre aux ordres religieux, qui la laissaient stérile. La misère aux pays latins est encore .presque un signe de sainteté, une grâce terrestre. La roule étroite du ciel ne doit avoir que des ronces, des pierres et des épines. Que sont les joies si courtes de la vie, ses triomphes si éphémères, auprès des bonheurs infinis, des consolations sans bornes de la foi qui s’oublie dans l’obéissance, et se laisse choir en quelque sorte dans les abîmes de l’espérance, du pardon, des richesses célestes? La foi écrase, brise les ressorts de l’ambition vulgaire, efface les pointes de l’envie, refroidit les instincts de l’animal humain. Quand un pays catholique adore la richesse, c’est le signe qu’il approche de la décadence.
Tout autre fut l’esprit de la réforme : le protestantisme est la religion de l’essor, et qui est capable
de l’essor de la pensée le devient aisément de tous les efforts matériels. En rendant à la conscience toute liberté, le protestantisme lui donna le goût de la lutte; il dit à l’homme : Pense, agis. Ennemi de la mollesse, de la paresse, de l’effacement volontaire, il pousse l’homme dans la vie, non comme une victime, mais comme un combattant.
Le royaume du Christ doit être fondé ici-bas; c’est tout de suite qu’une doctrine doit porter ses fruits. Les meilleurs, ceux, qui possèdent la vérité, les saints, doivent être aussi les plus forts, les plus habiles, les plus heureux, disons crûment le mot, les plus riches. La pauvreté n’est que le signe de l’incurie. La conquête de la richesse indique un effort, une victoire de l’homme sur ses passions ; elle suit l’économie, l’ordre, la règle. Les sociétés religieuses qui sont nées de la liberté ont une soif d’ordre qui va jusqu’à la tyrannie, et qui épouvante l’insouciance latine. Cette contradiction, qui n’est qu’apparente, a éclaté à Genève, en Écosse, en Angleterre, dans l’Allemagne du nord, aux États-Unis. Sitôt que l’homme construit lui-même sa foi, il devient plus âpre en toutes ses entreprises ; la volonté suit toujours la puissance et la puissance la volonté.
De bonne heure, on cessa donc en Angleterre de mépriser la richesse; on y vit non pas Un danger, mais une protection ; on se persuada que la liberté ne peut aller sans la richesse. Ce n’est
point par un profond calcul politique que l’aristocratie anglaise s’assimile toutes les grandes richesses et s’attire toutes les supériorités. Elle ne fait que suivre l’instinct barbare, toujours vierge et ingénu; en face d’une force nouvelle, elle songe moins à la détruire qu’à s’en emparer. Elle aime naïvement le succès. L’esprit anglo-saxon est un aimant qui tourne toujours son pôle attractif vers la puissance, la fortune, le bonheur, le hasard même. Il élève tout ce qui s’élève, il fortifie tout ce qui est fort; il ne donne pas au destin d’inutiles démentis. Il entoure ses favoris d’admirations sans réserve, déifie ses héros, ne voit jamais de taches dans son soleil. II a moins d’envie à la fois et moins de générosité que .l’esprit latin ; celui-ci console la faiblesse par la pitié et meurtrit la grandeur par l’ironie. Sa vanité dément les faits, les annule, les insulte; une certaine finesse perverse l’éloigne des causes trop victorieuses et des triomphes trop pleins. Une certaine noblesse l’attache aux grandeurs d’illu§ion, d’imagination, aux chimères dont le temps inflexible emporte les lambeaux. L’Angleterre n’aime point à renverser ses idoles, elle les hisse devant l’humanité et cherche à les faire paraître plus grandes; elle prend tout au sérieux et n’a pas besoin du moindre effort pour admirer tout ce qui est heureux, tout ce qui est fort. En France, on ne courtise que ce qu’il y a de plus puissant; en Angleterre, on cour-
tise tout ce qui est puissant. Tout ce qui surgit des classes moyennes est immédiatement absorbé par l’aristocratie. Celle-ci se rajeunit ainsi sans cesse, un peu de sang saxon vient constamment se mêler au vieux sang normand. L’aristocratie est comme une forêt dont les troncs laissent tomber les branches mortes et portent chaque année de nouveaux rameaux. Les filles nobles ne dérogent pas en épousant des hommes sans titre. Dans la même famille, les uns ont un titre qui confère un privilège politique, les autres des titres de simple courtoisie, les autres n’ont aucun titre, aucune particule. Des hommes nouveaux portent des titres anciens; des familles très-anciennes n’ont aucun titre. Le rang est recherché, mais la fortune l’est encore plus; on ne comprend pas la noblesse dans la gueuserie. Les jouissances d'imagination ont peu de prix, séparées des plaisirs et des avantages que donne la richesse. Il y a des patriciens, il n’y a point de race patricienne. Le grand seigneur anglais ne ressemble pas plus au grand d’Espagne, dans les veines duquel ne coule plus qu’un mince filet de « sang bleu », qu’aux valets anoblis des gouvernements absolus, généraux d’antichambre, favoris de boudoir, gent sordide, mendiante et vénale.
Tout le monde ne peut pas devenir noble en Angleterre : cela n’est vrai que des riches, mais tout le monde peut espérer de devenir riche. Si la
richesse ne mène pas toujours aux honneurs, elle en est le chemin le plus sûr. La possession d’un certain nombre d’hectares francs d’hypothèques semble à tout Anglais le titre le plus naturel à la pairie. Les pairs nommés par lord Palmerston, lord Derby ou M. Gladstone sont, comme ceux de M. Pilt, de grands propriétaires. Le mariage entre l’aristocratie et la richesse est devenu même plus intime de nos jours. Si noble qu’on soit, il faut être riche. Les chemins de fer, le grand commerce, l’industrie, font trop de parvenus heureux : il faut lutter avec eux. Aurait-on vu, il y a cinquante ans, dans un journal le paragraphe que je relève : « Le comte de L..., ayant été nommé pair représentatif d’Écosse, se retire de la banque de M. M...; il est remplacé par son fils, lord K... (18G6). » Aujourd’hui des fils de duc se font banquiers, ingénieurs, négociants.
L’aristocratie ne se trouve plus assez riche: le népotisme n’est plus aussi éhonté, aussi scandaleux que par le passé, bien que la naissance soit encore le meilleur titre pour l’armée, pour la marine, pour l’église, pour toutes les fonctions dont dispose le gouvernement. La richesse est la seule voie qui conduise à la puissance. Le commerçant enrichi va de son comptoir au parlement. Quand sa fortune est faite, il peut ambitionner l’honneur de représenter son pays. Il va aux agents parlementaires. — Qu’êtes-vous prêt à
payer? — lui dit-on tout de suite. La main ouverte, il arrive dans quelque bourg ou comté où il sème l’argent. De mille façons on le lui extorque, souscriptions, charités, réparations d’églises, etc. Il y a des députés qui dépensent plusieurs milliers de livres à se faire élire, et continuent à payer une sorte d’impôt annuel de 1,000, 2,000 livres. Est-ce trop, s’ils arrivent à se hisser dans la pénombre aristocratique, à se mêler avec leur famille aux vieilles familles des comtés et au tourbillon mondain de la capitale?
Il ne faut pas longtemps pour découvrir que le manteau de la vieille aristocratie couvre aujourd’hui une ploutocratie. Sans fortune, on ne peut prétendre à rien, ni ù la considération sociale, ni aux honneurs. On refuse de croire au mérite qui ne sait rien obtenir pour lui-même. Sans fortune, Robert Peel, Gladstone, Disraeli, Bright, auraient toute leur vie erré autour du parlement. Autrefois les bourgs-pourris étaient comme des canonicats politiques qu’un grand seigneur pouvait donner à un parent pauvre, qu’un riche achetait. La réforme les a supprimés. Robert Peel était fils d’un filateur qui mourut en 1860, laissant 60 millions de fortune. Cette fortune le mit de pair avec l’aristocratie. A vingt et un ans, en 1809, il acheta un bourgpourri qui avait douze électeurs. La société anglaise est hermétiquement fermée à la pauvreté. Est-il étonnant que la poursuite de la richesse soit
si ardente, que la vie soit, pour presque tous, comme une lutte et une bataille? On sent partout l’efTort, la tension. Étrange spectacle pour un témoin désintéressé! Tant d’efforts pour arriver souvent à de si petites fins, le sentiment du devoir transporté dans des choses artificielles et qui semblent superflues, des vies qui s’usent à soutenir de simples dehors, la vertu, le talent, le génie même, asservis à une inexorable tyrannie sociale ! Mais, d’une autre part, une activité que rien ne lasse ni n’arrête et qui remue incessamment les choses matérielles comme les idées, une force qui cherche plutôt qu’elle n’évite les obstacles, tous ces beaux ouvrages enfin dont la grandeur fait oublier les misères et les souffrances de l’ouvrier!
Plus s’effacent les frontières vagues qui séparent l’aristocratie de la bourgeoisie opulente, plus la convoitise sociale devient ardente. L’être et le paraître se cherchent, se rapprochent, s’épousent. Dans un pays de privilèges, ce qui étonne, ce n’est point l’admiration que les enrichis éprouvent pour l’aristocratie, c’est plutôt le respect naïf que l’aristocratie ressent pour la richesse, et qu’elle ne cherche nullement à dissimuler. Ce sentiment vient du grossier bon sens de la race; elle respecte l’argent, elle sait que l’argent est une force, une réalitç. Qui osera dire qu’un million soit une chimère, une valeur de caprice, une chose méprisable ? L’imagination voit du premier coup ce
qu’il y a dans ce mot, des maisons, des champs, le luxe, l’autorité, la pairie peut-être, c’est-à-dire le droit héréditaire à gouverner les hommes.
Le capital, qui sert de lien entre l’aristocratie et la bourgeoisie, grossit chaque jour avec une surprenante rapidité. En 1842, le revenu qui payait l’impôt à l’État (provenant de terres, maisons, • chemins de fer, mines, commerce, actions industrielles, professions, corporations et établissements privés) était de 3 milliards 900 millions. En 1862, l’impôt du revenu était payé par un revenu de 5 milliards 1/2 provenant des mêmes sources. De 1812 à 1852, en dix ans, le revenu taxé augmentait de 6 p. 100; de 1832 à 1861, dans les dix années suivantes, il augmente de 20 p. 1 00, du quart.
En 1868, le revenu imposé dépasse 10 milliards. Quelle expansion du capital ! La classe qui en est dépositaire devient chaque jour plus nombreuse, plus ambitieuse. Tout remue, enfle, se transforme.
La marée des classes moyennes monte toujours. Oter à ces âmes tendues vers la richesse la vue de grandeurs tangibles, éclatantes, serait leur ôter leur idéal.
L’Angleterre, la première, a connu la puissance des capitaux; elle a pu dès 1750 réduire l’intérêt à 3 p. 100. Elle n’a point tenu le capital d’une main avare enfoui dans les choses immobiles, elle lui a donné des ailes, cherché les aventures, les hasards; ses calculs ont rêvé la conquête de l’uni-
vers. À côté de l’aristocratie rayonnante, visible, maîtresse du sol, de la popularité, une autre s’est élevée lentement, d’abord humble et ignorée, cachée dans les comptoirs, derrière les gros livres au large dos de cuir, les murs de briques des usines. 'Dans l’horizon triste et fermé delà vie bourgeoise, pendant les journées sombres et taciturnes, les âmes sont illuminées par les visions de la noblesse, du luxe, de la puissance. La bourgeoisie tient les yeux fixés sur l’aristocratie, l’aristocratie cherche la richesse. Elle lui sert de patron, d’appui; elle la protège. «D’autres nations ont fait céder des intérêts de commerce à des intérêts politiques, celleci a toujours fait céder ses intérêts politiques aux intérêts de son commerce i . » Comme une ventouse, il faut que le commerce tire au cœur anglais le sang du monde entier.
Au xvn e siècle, on était extrêmement riche avec 20,000 liv. st. par an. C’était le revenu des trois ducs les plus opulents, Ormond, Buckingham, Albemarle. Le chiffre moyen du revenu pour un pair était de 3,000 livres, pour un membre des communes de 800 livres. Les ministres ne reculaient devant aucun moyen pour enfler leurs appointements. La corruption parlementaire était sans vergogne. Les chanceliers, les lords de la trésorerie, les lords lieutenants d’Irlande faisaient