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LA CHAMBRE DES COMMUNES ET LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE

Il n’y a pas d’assemblée plus auguste que le parlement anglais; son nom va de pair avec celui du sénat de Rome. Elle a été le berceau de la liberté moderne-, les règles, les lois, les formules du gouvernement « parlementaire » ont été adoptées de tous les pays civilisés. Dans tout l’univers, on sait ce que veulent dire ces mots : motion, résolution, amendement, budget, ordre du jour. Rome a fait la grammaire du droit civil, l’Angleterre a fait la grammaire politique. Elle apprit à l’Europe, à l’Amérique, à l’Australie, au monde entier, à connaître, à envier un certain idéal de gouvernement qui met la force au service de la raison, qui livre le pouvoir à l’intelligence, qui, en conciliant les besoins du présent avec les droits du passé, empêche les révolutions par les réformes, impose

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des réserves à loules les impatiences et des freins à toutes les ambitions.

L’hisloire des parlements anglais se perd dans la nuit féodale : les premiers font penser à ces réunions que peint Tacite, décrivant les mœurs des Germains 1 2 . La grande charte du roi Jean ne créa pas une véritable représentation nationale : elle n’appelait au conseil royal, avec les prélats et les pairs, que les tenanciers de la couronne; elle ne parle ni d’éleclion, ni de. représentation, ni de villes, ni de bourgs. Sous Henry III, successeur de Jean, il y a déjà un vrai parlement représentatif. Il naît dans l’ombre; les vieux historiens s’occupent à peine de ces assemblées. Le 22 janvier 12G5, le parlement se réunit à Londres. Les lettres de convocation ordonnent aux shérifs i de choisir et d’envoyer deux chevaliers par comté, deux citoyens par ville, et deux bourgeois par bourg du comté. Sous Édouard I er (1272-1307), il y eut douze parlements, où chevaliers, propriétaires, bourgeois, prirent place. Ce roi s’en servit dans toutes ses entreprises, notamment pour faire sanctionner le meurtre de David de Galles, et pour subjuguer

1. « Mox rex vel princeps, prout ætas cuique, prout nobilitas, prout d.'cus bellorum, prout facundia est audiuntur, auctoritate suadendi, magis quant jubendi potestate. «

2. Le shérif est le vicomte normand de chaque province ou shire saxonne, auquel les Saxons conservaient le vieux nom de ihire reve.

l’Écosse. Le parlement de 1327 était assez puissant pour déposer le roi Édouard II. Sous son règne s’opéra sans doute la séparation définitive du parlement en chambre haute et chambre basse; le grand conseil féodal s’organise en quelque sorte, les rôles se divisent. Sous Richard II, les communes ne se contentent plus de voler l’impôt en bloc ; elles votent des fonds pour des services spécifiés. Sous ce règne et sous le suivant (Henry IV), le parlement se réunit presque chaque année. Dès la fin du xiu*’ siècle, les communes sont donc un organe reconnu de la constitution anglaise. La souveraineté de fait est déjà dans le parlement; mais dès celte époque .son attitude vis-à-vis de la royauté est plutôt défensive qu’agressive. Quand le parlement proclame, le 30 septembre 139.9,1a déposition de Richard II, la duc de Lancastre s’avance vers le trône vacant et prononce la formule : « Au nom de Dieu le père et du Fils et du Saint-Esprit, moi, Henry de Lancastre, réclame ce royaume d’Angleterre, parce que je suis descendu en ligne directe du bon lord roi Henry III, lequel royaume . était sur le point de se défaire par manque de gouvernement et par violation des bonnes lois. » Cela dit, Henry s’assit sur le trône. La royauté reconnaissait le parlement comme son juge; on punissait le roi sans punir la royauté. Les guerres des deux Roses fortifièrent pourtant le pouvoir royal en détruisant les grandes familles. Sous les Tudors,

les communes deviennent humbles et serviles; Henry VIII écrivait cependant au pape : « Les discussions du parlement anglais sont libres et sans restrictions; la couronne n’a ni le droit de limiter les débats, ni celui de contrôler les votes des membres. »

A la fin du xv e siècle les rois dans tous les pays avaient lutté avec succès contre l’aristocratie, Ferdinand d’Aragon, Ferdinand de Naples, Louis XI, Henry VIL II semblait que les mêmes causes dussent produire partout les mêmes effets; mais la monarchie, en devenant plus absolue, ne prit point partout les mêmes caractères. La chambre des communes fut la complice plutôt que l’esclave du sanguinaire despotisme d’Henry VIII. Sous les Tudors comme sous les Plantagenets, le parlement conserva ses privilèges essentiels, il continuait à fixer le chiffre et la nature de l’impôt. La passion royale et la passion nationale avaient les mêmes objets. Henry VIII, le roi le plus absolu qu’ait eu l’Angleterre, donna sans le vouloir l’omnipotence • au parlement. Qu’est-ce qui pouvait être interdit ou impossible à un corps qui avait déposé, flétri des reines, confisqué le quart des terres dans le royaume, changé la religion établie, condamné des innocents, modifié plusieurs fois l’ordre de succession au trône? Il n’y avait rien qu’on ne lui demandât : il pouvait donc tout faire.

Sous le règne d’Élisabeth, la ferveur nationale

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et l’exaltation religieuse firent de la reine une idole. On lui pardonna ses caprices arrogants, son dédain pour les formes constitutionnelles, encore mal définies du reste. Ce fut seulement sous son triste successeur que commença la lutte mémorable d’où le parlement devait sortir vainqueur et maître définitif des destinées de l’Angleterre. L’histoire de ces combats restera toujours la grande époque de l’Angleterre; rien n’en fera pâlir la gloire tragique, ni la révolution de 1688, ni la lutte contre la révolution française et contre Bonaparte.

Les libertés parlementaires sont comme de fortes racines entrées dans le sol : l’arbre a souvent été insulté, ses branches, son tronc même, ont été brisés, la vieille souche est toujours restée. — Trois grands principes traversent tous les événements, mal définis au début, souvent contestés, mais toujours vainqueurs : 1° le roi ne fait point la loi sans le parlement; 2° il ne lève point d’impôts sans le parlement; 3° si la loi n’est pas exécutée, les agents du roi sont responsables devant les tribunaux. Henry VIII est obligé de céder quand il veut établir l’impôt du sixième du revenu; Élisabeth cède quand les marchands se révoltent contre les monopoles qu’elle veut créer. Comines vante déjà la constitution anglaise, la royauté limitée, tempérée.

Charles I er ose rêver la royauté latine, romaine,

de droit divin; ses théologiens niaient le contrat, le pacte entre la royauté et la nation. De 1629 à 1640, et bien qu’il eût accepté la pétition des droits qui était la confession des obligations du souverain, Charles I er se passa de parlements. Celui qu’il convoqua en 1640 devint le long parlement. ‘Il frappa d’abord Laud et Strafford, puis, quand le roi voulut faire arrêter sous ses yeux cinq de scs membres, entre autres Pym et Hampden, il se vengea sur le roi lui-même. La révolution, d’abord défensive et faite au nom de la constitution, renverse bientôt le parlement lui-même. Cromwell, devenu protecteur, fit une réforme électorale, des communes nouvelles, une nouvelle chambre haute; mais ces chambres ni ne furent ni ne parurent — jamais assez libres. Au moment de la restauration, le cri universel était « le parlement libre ». La réforme électorale de Cromwell était judicieuse, mais c’était l’œuvre de la violence; après lui, on retourna au vieux parlement.

L’idée de la réforme du système parlementaire n’était point populaire-, elle ne devait le devenir que dans notre siècle. L’Angleterre était contente de ses communes, quelle qu’en fût l’origine. Ne tenaient-elles pas la royauté en échec? Ne faisaientelles pas en 1688 uné révolution défensive, qui donnait une satisfaction définitive à toutes les passions, à tous les intérêts du pays? Tant que les intérêts, tant que les passions dominantes sont

représentés dans le gouvernement, on peut dire de ce gouvernement qu’il est représentatif. Au sens où l’on entend ce mot dans les temps modernes, le gouvernement anglais ne l'était pas au siècle dernier; il commence à peine à le devenir. Dans sa constitution, on trouve ce principe fondamental : les hommes ne sont point représentés, ce sont les corporations, les êtres moraux, villes ou comtés.

Un député vaut un député, un électeur ne vaut pas un électeur. Dans l’acte d’JIenry VI, il n’est jamais question d’un chiffre quelconque de population. Nulle proportion n’existe encore aujourd’hui entre le nombre de ceux qui élisent et de ceux qui sont élus.

Les premiers parlements anglais furent en réalité les diètes des grands feudataires ou de leurs délégués. Les villes y étaient représentées en leur qualité de villes libres. Un bourg franc avait une parcelle de souveraineté; c’était un centre de commerce libre, sans douanes, délivré de péages, de pontage, de droits royaux, administré par une guilde de marchands. Une charte lui accordait le droit de tenir des foires, des marchés, de lever les taxes; le droit d’envoyer des membres au parlement était considéré comme onéreux, c’était la rançon des libertés municipales. La représentation était un privilège souvent peu envié. La couronne pouvait donner et retirer la franchise élec- ' torale; Henry VIII, Charles II, firent un grand

nombre de ces bourgs dits bourgs de nomination. Souvent c’était le simple shérif qui choisissait les villes électorales. Celte prérogative exorbitante du roi ne finit que sous Charles II. Il n’y avait aucune règle fixe pour l’attribution du droit électoral dans les centres d’élection. Ici, tous les hommes libres (freemen) étaient électeurs; ailleurs c’étaient seulement les membres des corporations, les maires et les conseillers municipaux.

Ce système, si grossier, si arbitraire, était la dernière expression de la féodalité; il laissait le pouvoir aux possesseurs du sol, aux grandes familles. La plupart des députés, directement ou indirectement, représentaient l’aristocratie conquérante. A la fin du siècle dernier, Leeds, Birmingham, Manchester, n’étaient pas représentés; mais le duc de Norfolk nommait de fait 11 députés, lord Lonsdale 9, lord Darlington 7, les ducs de Rutland et de Buckingham 6 chacun. Il y avait à Galton 7 électeurs, 10 à Tavistock, 7 à Saint- Michel; 70 députés ne représentaient presque personne, 90 députés représentaient en moyenne chacun 50 électeurs, 37 en moyenne 100 électeurs. 11 y avait 200 députés nommés par 7,000 électeurs. Jusqu’à la réforme de 1832, 300 députés étaient de fait les élus des pairs, 170 seulement pouvaient être considérés comme tout à fait indépendants. Macaulay se trompe lorsqu’il écrit à propos de cette réforme : « Des villes ont dégénéré en

simples villages, des villages ont grandi jusqu’à être des villes, » et lorsqu’il semble croire que les villages électoraux, les bourgs-pourris, sont tout ce qui reste do lieux jadis importants. Il y a eu au contraire en tout temps des villages, des hameaux, des solitudes, représentés en tant que villages, que hameaux et solitudes. Le bourg fameux d’Old- Sarum, qui perdit son privilège électoral en 1832, nommait 2 députés et n’avait que 12 électeurs. Ce qui semblait un abus en 1832 ne le paraissait point aux siècles précédents. Les communes représentaient bien l’Angleterre, non pas tel et tel village, telle colline avec ses moutons, ses bergers, scs charrues, mais l’Angleterre. Le droit politique de cette époque était le droit de propriété. Pendant que toute l’Europe passait sous la domination de rois absolus, l’aristocratie anglaise maintenait sa puissance : attachée au sol, elle y puisait la sève de la politique. Qu’importaient les irrégularités, les absurdités du système électoral, si ce système laissait le pouvoir à ceux qui exerçaient sur le pays un patronage incontesté, qui défendaient l'honneur, la religion , la liberté anglaise? Les grandes familles possédaient des sièges au parlement au même titre que des domaines héréditaires. Le candidat sortait du château avec musique et bannières, il était salué par les acclamations des laboureurs. Les tonneaux de bière étaient défoncés, les tables de bois se

couvraient de lourdes viandes. Le député faisait à ses constituants un discours où il s’efforcait de les égayer; l’élection était une kermesse.

Les bourgs-pourris, les bourgs de poche, étaient des bénéfices politiques. Le poêle Waller fut député d’Ayesham à l'âge de seize ans. Fox entra en 17G8 au parlement à dix-neuf ans comme député de Midliurst, que son père, lord Holland, avait acheté pour lui-, à vingt et un ans, il faisait partie du ministère de lord North. Le pouvoir n’était pas encore mis au concours, on ne considérait pas la souveraineté nationale cpine. un trésor qu’il faille diviser exactement entre tous les habitants mâles; deux partis, tous deux aristocratiques, tous deux armés de la puissance sociale, se disputaient seulement le pouvoir et l’exerçaient tour à tour. Le même système électoral leur convenait. On entrait dans la politique comme on entre dans le monde, où on a une place toute marquée. Les grands propriétaires pouvaient, dans leurs bourgs, faire nommer leurs parents, leurs clients. Ce patronage profitait souvent à des hommes, de plaisir, des parasites; il savait chercher pourtant les Pitt, Fox, Burke, Tierney, Slieridan, Canning, Brougham, Macaulay.

Le vieux système électoral anglais eut les conséquences suivantes : il établit une solidarité secrète entre les partis politiques-, l’un voulait donner plus, l’autre donner moins à la couronne,, aucun ne voulait perdre son privilège. Il associait l’idée de puissance politique avec l’idée de richesse, de possession# il la matérialisait, la rendait inviolable, habituait la nation à croire que les maîtres du sol anglais devaient être les maîtres de tout. Il opposait au raffinement et à la corruption des cours une certaine rusticité énergique, jalouse, lière. — Il confondit de très-bonne heure les bourgeois et les nobles \ car les fils cadets des grandes familles entrèrent dans la chambre basse, les aînés s’y mêlèrent aux affaires publiques du vivant de leur père; les deux états apprirent à vivre, à raisonner, à discuter, à penser en commun.

Le tiers et la noblesse ne se trouvèrent pas tout d’un coup, ainsi qu’il arriva en France en 89, cd face l’un de l’autre comme deux masses aveugles,

1. Le fils d’un duc de Bedford, pendant les guerres des Deux Roses, fut le premier noble qui se présenta au parlement.

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impénétrables, dont l’une devait écraser et renverser l’autre. La bourgeoisie et l’aristocratie étaient liées par des nœuds séculaires; le parlement était comme un arbre dont les branches et les racines vivent du môme air et de la môme eau. Le préjugé, la haine, l’ignorance, n’élevaient pas un mur infranchissable entre les grands et le . peuple; la race gouvernante n’était pas devenue une espôce nouvelle. Le pouvoir absolu n’avait eu ni le temps ni 4’occasion de créer une société artificielle, de passer un niveau sur l’aristocratie comme sur le peuple; ^organisation politique n’était l’œuvre ni du caprice, ni d’une volonté unique, ni d’une théorie, ni d’un système: c’était l’ouvrage inconscient de toutes les forces naturelles, du temps, de l’hérédité, de l’énergie humaine, du caractère, des inégalités natives, des événements. La force d’une telle société venait de ce qu’elle ne doutait pas d’elle-même; sa foi religieuse avait passé dans sa foi politique. « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. » Le peuple croyait aussi fermement à celte autre maxime :

« Il y aura toujours des lords parmi vous. » La vie était acceptée comme un fardeau, une tâche, un labeur; tous les ouvriers ne pouvaient travailler aux mêmes étages. Qu’importent les inégalités, les injustices môme d’un jour, à celui qui a la vision d’un avenir infini? Au-dessus de ces milliers d’existences, les unes brillantes, faciles, les autres ternes,

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sombres, désespérées, toutes éphémères, il y avait sur la terre une existence prolongée et durable, celle de l’Angleterre. Tout ce qui la glorifiait, l’embellissait, était bon; tout ce qui la fortifiait, utile. L’idée chrétienne du sacrifice est le fil qui coud la nation comme la famille. Que n’est-on prêt à donner à cette idole qui s’appelle la patrie! Les politiques modernes ne songent pas assez que le peuple, enfant de cœur et d’esprit, a une vie tout imaginative : ce sont les petits, les humbles, qui se plaisent le plus aux rêves de grandeur. Pourquoi le Breton, qui n’a jamais vu, qui ne verra jamais le clocher de la cathédrale de Strasbourg, souffre-t-il si vivement aujourd’hui de la perle de l'Alsace? Il y a sans doute plus d’un paysan en France qui troquerait volontiers cette belle province contre sa fraction infinitésimale d’impuissante souveraineté. Tant que l’Angleterre grandissait, abattait ses rivaux, bravait Rome cl les puissances catholiques, la vision et le retentissement de ces luttes remplissaient les esprits : il n’y avait pas encore de place pour les calculs égoïstes. La hiérarchie politique anglaise n’aurait pu être respectée tant d’années, si l’Angleterre n’avait pas été menacée par tant d’ennemis, si elle n’avait eu que des besognes et des soucis domestiques; mais sa vie fut une longue conquête défensive, en Europe, dans l’Inde, aux Antilles, au Canada. Si elle n’était une très-grande puis-

sance, elle n’était rien. Si elle ne pouvait se faire respecter dans toules les mers, elle ne pouvait plus défendre ses propres côtes. Ainsi elle s’accoutumait à regarder le monde entier comme son ennemi. De là une tension extraordinaire, des habitudes impériales, et, sous tant de flegme apparent, un état permanent de crise, de' hâte, d’inquiétude, une disposition à se servir des instruments les plus proches, les plus familiers. L’Angleterre a toujours été comme un général plus pressé de gagner des batailles que de changer l’uniforme de ses soldats.

Quelles que fussent leurs imperfections, les parlements anglais ont eu ce grand mérite : ils ont su gouverner, tantôt avec le roi, tantôt contre le roi, dans l’intérêt du pays. L’impureté des collèges ne touchait point les élus. Paley l’avait dit : « En fin de compte, il s’agit de l’élu et non de l’électeur. » Dans ces élections, orgie, farce ou marché, la main royale ne se montre plus depuis longtemps. Une loi, rendue sous George II, défend aux soldats de se tenir à moins de deux milles de l’élection; ils ne peuvent revenir que deux jours après. Tous lés fonctionnaires pensionnés par la couronne, les traitants de même (Bill de Fox), sont exclus du parlement; les shérifs ne peuvent être élus dans leur comté; les juges sont inéligibles, parce qu’ils sont nommés par le roi. Les listes électorales sont faites par des employés des pro-

vinces, les inspecteurs des pauvres: les juges de circuit choisissent des « avocats réviseurs » qui statuent sur les réclamations. On ne voit l’État nulle part dans ces opérations; on ne l’aperçoit pas davantage le jour de l’élection. Les commissaires électoraux sont le shérif dans le comté, le maire dans les villes, dans les bourgs qui n’ont pas de maire un notable choisi par le shérif. Les élections sont absolument libres; les partis y sont seuls en présence. Les réunions électorales sont aussi libres que les élections. Quel système est le meilleur, celui qui restreint la liberté, ou celui qui restreint le nombre des électeurs? L’élection est un duel entre les partis qui a ses règles établies; l’État y assiste comme un témoin.

Ce système si simple et si honnête ne peut s’appliquer que lorsque les partis ont une organisation séculaire. 11 y a bien des pays qui ont des parlements, des chambres haute et basse; il y en a peu qui aient le vrai gouvernement parlementaire. Le caractère propre de ce gouvernement est de tenir en présence deux partis, l'un qui occupe le pouvoir, l’autre qui est tout prêt à remplacer le premier, si celui-ci commet quelque faute et cesse de satisfaire les instincts, les intérêts dominants. Dans un tel gouvernement, l’État n’est point quelque chose de supérieur, d’extérieur ù tous les partis, qui profite de leurs divisions, dont la force vienne de leur faiblesse, la permanence de leur .

instabilité. Les idées de la nation s’infiltrent dans le corps électoral, de là elles passent dans une majorité parlementaire, et enfin s’incarnent dans un comité qui se nomme le cabinet. Au-dessus de tout, il y a la couronne, indifférente au moins en apparence et impartiale, qui n’est plus que l’image de l’unité nationale. C’est bien à tort qu'on a cru voir en Angleterre le pays par excellence où les trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire sont séparés et indépendants. Les pouvoirs exécutif et législatif sont au contraire entièrement confondus. Un tel système produirait la tyrannie ou l’anarchie, si les volontés individuelles étaient déréglées, les ambitions dévorantes et insoucieuses de l’intérêt national ; mais, dans un parlement aristocratique, la passion de la toute-puissance, naturelle à l’homme, perd quelque chose de son âpreté. Dans d’autres pays, les députés n’ont â choisir qu’entre le pouvoir et la misère; la politique y devient personnelle, on suit des hommes, on ne suit plus des traditions, des principes. En Angleterre, les politiques se soumettent h une discipline volontaire, l’ambition la plus ardente est réglée par une obéissance plus ou moins sincère â des partis séculaires. On arrive au pouvoir avec son parti, on trouve tout naturel d’en sortir avec lui. On attend patiemment pendant des année?

que les fautes du parti ennemi lui enlèvent la confiance du pays et lui retirent la majorité dans le

parlement. On se contente souvent toute la vie du rôle ingrat de censeur. On serésigneù n’être rien, on est retenu dans les rangs du parti vaincu par un sentiment d’honneur. On n’a point inventé en Angleterre cette maxime commode, qu’il est toujours licite de servir l’État : l’État, ce n’est jamais qu’un des partis au pouvoir; s’il a besoin de serviteurs, il a aussi besoin de successeurs.

Sur le continent européen, il s’attache une sorte de défaveur à ce mot d’opposition systématique; l’opposition en Angleterre est toujours systématique, en ce sens qu’il y a toujours un certain nombre d’hommes occupés à critiquer le pouvoir, à relever toutes ses erreurs, à signaler toutes ses fautes. II y a un gouvernement potentiel à côté du gouvernement de fait; l’opposition a des cadres, des chefs, une discipline. C’est chose certaine que la longue jouissance du pouvoir stérilise un parti, lui ôte l’invention, le ressort; il devient comme une terre qu’il faut mettre en jachère. L’opposition réglée aiguise au contraire, affine les facultés; il faut s’y montrer digne du pouvoir, s’ingénier, promettre quelque’cliose au pays et ne rien lui promettre d’impossible. Il y a aussi, dans un pays naturellement enclin à respecter le succès, grande utilité à forcer les hommes d'État à savoir se passer du succès; -on n’y voit point les généraux, ni même les soldats, passer d’un camp à l’autre, attacher la fortune de l’État à leur propre

fortune, trahir les principes Qu’ils ont longtemps publiquement épousas et défendus. Sans doute l’intelligence humaine ne peut rester éternellement emprisonnée dans les mêmes formules; l’opinion publique n’astreint pas les hommes d’Étatù une rigidité entêtée, mais il est bien rare que ceux qui ont un esprit supérieur n’cnlralnent pas leurs amis dans le sens où les conduit leur propre raison. Fox put se coaliser avec ce North que pendant huit ans il avait traité de « ministre soumis », de « patron des traitants », de « pilote endormi de l’État ». Mais quand il épousa les principes de la révolution française et parut hési- . v tef entre son propre pays et la France, Burke, qui pendant si longtemps avait combattu à ses côtés, lui retira publiquement son amitié. Fox, de nature complaisante et généreuse, tenta de mille manières une réconciliation que Burke repoussa toujours. « Ma séparation d’avec M. Fox vient d’un principe, écrivait-il, non d’une passion; je tiens pour un devoir sacré de confirmer ce que j’ai dit et écrit par ce sacrifice; à quoi servirait la réunion d’un moment? Je ne puis plus avoir de plaisir en lui, ni lui en moi. » Et quand Burke fut atteint de la maladie qui devait l’emporter, Fox très-ému demanda à le voir; il reçut cette réponse :

« Madame Burke présente ses compliments ù M. Fox, et le remercie de ses obligeantes questions.

Elle a communiqué sa lettre à M. Burke, et l’informe par son désir que M. Burke a ressenti la plus profonde douleur quand, obéissant à la sévère voix de son devoir, il a déchire une longue amitié ; mais qu’il a fait ce sacrifice nécessaire; que ses principes demeurent les mêmes, et que, dans le peu de temps qui lui reste à vivre, il estime qu’il doit continuer à vivre pour les autres et non pour luimême. M. Burke est convaincu que les principes qu’il s’est efforcé de maintenir sont nécessaires au bien et à la dignité de son pays et que ces principes ne peuvent être fortifiés que si tout le monde est persuadé de sa sincérité*. » ’ ' -, ,

Ce sérieux dans les opinions a quelque chose de terrible et presque de tragique; sans doute, il' s’agissait alors des intérêts les plus vitaux de l’Angleterre, de tout ce qui, dans l’estime de Burke, faisait sa grandeur et sa force. Mais on peut dire que, jusque dans les questions les plus secondaires, les partis apportent toujours une ténacité remarquable : il y a peu d’hommes qui parlent légèrement de la politique, et comme d’une chose futile. Il faut être ôu paraître sincère, convaincu.

Dans la chambre des lords, qui a la part la moins active dans la législation, les opinions sont presque héréditaires : l’esprit des familles patri-

1. Recollections of the life o[ Fox, Ly B. Walpole. — London, 1806, page lü.

ciennes sc transmet avec le sang. Les privilèges du droit d’aînesse nouent une chaîne morale entre les représentai successifs du môme nom. En sortant de l’université, le jeune lord imberbe va prendre sa place à Westminster, du côté où siégeaient ses aïeux. En quoi diffère-t-il de ses amis qui sont assis de l’autre côté? Ils ont mômes habitudes, mômes préjugés, même idéal politique, religieux, moral, et néanmoins, tant qu’ils vivront, l’un votera oui quand l’autre votera non. Ils sentent qu’ils accomplissent une fonction, ils sont comme des poids de même métal attachés aux deux bouts d'un levier; quand l’un monte, l’autre descend.

Ces traditions pénètrent, quoique avec un caractère moins impératif, dans la chambre des communes. De la sorte il s’y trouve toujours deux partis en présence; leur nom change d’ùge en Age, les problèmes du siècle présent ne sont pas les mômes que ceux des siècles derniers. La prérogative royale, qui a été si longtemps en litige, semble aujourd’hui parfaitement définie. Les questions sociales ont pris le pas sur les questions de l'ordre constitutionnel. Les whigs sont devenus les libéraux, les tories les conservateurs; mais le tour d’esprit, les instincts, les aspirations des tories, se retrouvent modifiés par le temps et les circonstances dans les conservateurs Les conservateurs modernes ont des principes de gouvernement qui en bien des pays épouvanteraient ceux

qui se flattent d’être les représentans du progrès. Tories et whigs ont le même respect de la constitution et des droits populaires* les mêmes mœurs politiques; ni les uns ni les autres ne songent à usurper le pouvoir, à s’y maintenir autrement que par les moyens légaux, par la persuasion, par le concours des majorités. On peut causer très-longtemps avec un homme politique anglais avant de s’apercevoir qu’il appartienne à l’un ou à l’autre des partis. On ne voit point chez ceux qui attendent le pouvoir cette amertume, cette impatience, cette lassitude de la fidélité ou cette ardeur désespérée qui s'observent en France, en Espagne, en Italie. Le mot de vaincu s’applique mal à des gens qui sortent si simplement des affaires.

On peut s’étonner cependant que les cadres politiques aient une telle solidité et se déforment si lentement, d’autant plus que les oscillations qui élèvent et 'rabaissent un parti ont été souvent d’une extrême lenteur. La révolution de 1688 porta les grandes familles whigs au pouvoir. Le nouvel établissement avait à lutter contre les passions les plus tenaces; il conserva longtemps, pour la moitié de la nation, le caractère de l’usurpation et presque de la conquête. Guillaume III était arrivé comme un maître avec ses régiments; il resta toujours son propre ministre des affaires étrangères. L’Angleterre n’était pa§ sa pensée dominante, elle n’était qu’un de ses instruments contre

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la puissance de Louis XIV. Au dedans, il n’avait rien à refuser à ceux qui lui avaient donné la couronne; ceux-ci étaient perdus, s’ils ne restaient tout-puissants. L’oligarchie des whigs abusa de sa victoire, comme il arrive à tous les vainqueurs : elle acheta le parlement. A l’époque de la révolution, les débats des chambres n’étaient pas encore publiés; de fait, le vote était secret. Le trafic des voix fut éhonté sous les George. La dynastie hanovrienne, importée d’Allemagne, tenait à peine au sol anglais; elle laissait faire les whigs. La reine Caroline, plus virile que son mari, avait des moments de révolte. « Pouvez-vous, mylord, ditelle un jour à Stair, qui voulait s’opposer à un impôt, oser venir me parler de l’opinion des électeurs et du compte qu’en doivent tenir les élus? Comment avez-vous l’assurance de me dire que vous croyez que l’opinion des constituants, que leurs intérêts, que leurs instructions servent de mesure ou de règle à la conduite de leurs représentants dans le parlement'? » Caroline, élevée dans les idées despotiques du continent, ne respectait dans les libertés anglaises que le prestige, l’auréole qu’elles jetaient sur l’Angleterre. Avec son appui, sir Robert Walpole resta vingt ans ministre, il érigea la corruption en système.

La vague qui avait soulevé les whigs en 1G88

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