POSITION DE L*ANTINOMIE, SOLUTION PROPOSÉE PAR KANT
Thèse et Antithèse.
J'aborde la troisième des antinomies de la Critique, et je me propose d'établir que, dans cette antinomie comme dans les précédentes, l'apparente contradiction résulte de l'opposition des deux points de vue où peut successivement se placer, lorsqu'elle s'exerce, la pensée spéculative.
Avec l'antinomie nouvelle nous passons de la quantité inerte au mouvement, et de l'état passif à l'action. C'est sur le terrain de la causalité, que va se trouver porté désormais le grand débat où nous avons vu engagées la pensée sensible et la pensé pure ; il s'agit d'établir maintenant que la raison se refuse à afSrmer une causalité unique qui serait celle des lois déterminantes de la nature.
En voici l'énoncé :
Thèse :
La causalité d'après les lois de la nature n'est pas la seule dont nous puissions dériver tous les phénomènes du monde ; il est nécessaire d'admettre encore une causalité par liberté pour l'explication de ces pliénomènes.
118 la raison pure et les antlxomies.
Preuve :
« Si l'on suppose qu'il n'y a de causalité que suivant des lois physiques, alors tout ce qui arrive suppose un état antérieur auquel il succède inévitablement suivant une règle. Mais cet état antérieur doit lui-même être quelque chose qui soit arrivé, qui soit survenu dans le temps, puisqu'il n'était pas auparavant, parce que, s'il avait toujours été, sa conséquence aussi n'aurait pas un jour commencé d'être, mais aurait toujours été. Par conséquent, la causalité de la cause par laquelle quelque chose arrive, suppose elle-même quelque chose d*arrivé qui suppose, à son tour, suivant la loi de la nature, un état précédent et sa causalité ; mais cet état en suppose de même un autre antérieur, et ainsi de suite. Si donc tout arrive suivant les seules lois de la nature, il n'y a jamais qu'un commencement subalterne ou relatif, mais jamais un premier commencement ; et par conséquent n'est jamais possible aucune intégralité de la série du côté des causes provenant les unes des autres. Or cependant c'est une loi de la nature que, sans une cause suffisament déterminée a priori, rien n'arrive. Par conséquent, la proposition qui énonce que toute causalité n'est possible que d'après des lois physiques, se contredit ellemême dans sa généralité sans limites. Cette causalité ne peut donc être admise comme unique. »
(( Il faut donc admettre une causalité par laquelle quelque chose arrive sans unie autre cause précédente qui la détermine suivant des lois nécessaires, c'est-à-dire une spontanéité absolue des causes, capable de commencer d'ellemême une série de phénomènes qui se déroule suivant des lois physiques, par conséquent, une liberté transcendante sans laquelle, dans le cours même de la nature, la série successive des phénomènes n'est jamais complète du côté des causes. »
Ainsi s'impose un commencement aux multiples séries de faits qui composent la trame de la nature, et le monde est suspendu à quelque chose de premier.
Mais la thèse porte plus loin que ne le ferait croire cette
conclusion, el, dans un important corollaire, Kant essaie d'établir qu'à travers la succession des événements et dans le déroulement même des phénomènes, on peut concevoir autant de commencements partiels et, par conséquent, de coupures véritables qu'il a pu se produire d'actes librement posés.
« Comme la faculté de commencer tout à fait spontanément une série dans le temps, dit-il, vient d'être enfin démontrée... il nous est permis à présent de faire commencer spontanément différentes séries au milieu du cours du monde, et d'attribuer à leurs substances une faculté d'agir librement. Il ne faut pas se laisser embarrasser ici par un malentendu, à savoir que, puisqu'une série successive ne peut avoir dans le monde un premier commencement que comparativement, un état de choses en précédant toujours un autre, aucun premier commencement absolu des séries n'est, sans doute, absolument possible pendant le cours du monde. Nous ne parlons pas ici, en effet, d'un commencement absolument premier quant au temps, mais quant à la causalité. Si, présentement, par exemple, je suis parfaitement libre de me lever de mon siège, et que, sous l'influence fie causes physiques nécessairement déterminantes, je me lève en effet, dans cet événement commence alors une série absolument nouvelle avec toutes ses conséquences naturelles à l'infini, quoique, à l'égard du temps, cet événement ne soit que la continuation d'une série précédente, car cette résolution et ce fait ne sont pas une simple dérivation de Faction de la nature ; ils n'en sont pas une simple continuation, mais leurs causes naturelles déterminantes remontent indéfiniment haut, en sorte que ce double événement qui, à la vérité, les suit mais sans en dériver, ne peut plus, en conséquence, être appelé le commencement absolument premier d'une série de phénomènes quant au temps, mais seulement par rapport à la causalité. »
Que faut-il conclure de cette argumentation si elle est valable î D'abord la nécessité d'un premier moteur immanent ou extérieur aux choses ; ensuite la possibilité donnée à l'homme de s'appartenir et d'être libre. Il n'y va donc
pas, pour nous, d'un mince intérêt ; sur ce terrain étroitement circonscrit, se concentrent toutes nos raisons de grandeur morale et tous nos espoirs.
Telle est la thèse de la troisième antinomie; or, c'est précisément la possibilité de l'acte libre que l'antithèse conteste ; l'acte libre n'est pour elle qu'une illusion de la conscience ; tout dans le monde, l'homme compris, obéit à un déterminisme rigoureux.
Antithèse :
« // n'y a pas de liberté, mais tout dans le monde arrive suivant des lois naturelles. »
Preuve :
« Supposez qu'il y ait une liberté, au sens transcendant, «omme espèce particulière de causalité suivant laquelle les événements du monde pourraient avoir lieu, c'est-à-dire une faculté de commencer absolument un état ; alors conamencera absolument, en vertu de cette spontanéité, non seulement une série, mais encore la détermination de cette spontanéité même à produire la série, c'est-à-dire la causalité, tellement que rien ne précède en vertu de quoi cette action qui arrive soit déterminée suivant des lois constantes. Mais tout commencement d'action suppose un état de la cause encore non agissante, et un commencement dynamiquement premier de l'action suppose un état qui: n'a aucun rapport de causalité avec le passé de la même cause, c'est-àdire qu'il n'en résulte d'aucune manière. La liberté transcendante est donc opposée à la loi de causalité, et une liaison des états successifs produits par des causes efficientes suivant laquelle aucune unité expérimentale n'est possible, et qui, par conséquent, ne se trouve dans aucune expérience, n'est donc qu'un vain être de raison. »
« C'est donc uniquement dans la nature que nous devons chercher l'enchaînement et l'ordre des événements du monde. La liberté d'indépendance à l'égard des lois de la nature est, à la vérité, un a{[ranchissement de la ^contrainte, mais
TROISIÈME ANïIxXOMIE. 121
c'est aussi un affranchissement du (il conducteur de toutes les règles. Car ou ne peut pas dire qu'au lieu des lois de la nature, des lois de la liberté pénètrent dans la causalité du cours du monde, parce que si cette causalité était déterminée suivant des lois, elle ne serait pas liberté ; au contraire, elle ne serait autre chose que la nature. Par conséquent, la nature et la liberté transcendante se distinguent comme la légalité et la licence. La première à la vérité fatigue l'entendement par la difficulté de rechercher de plus en plus haut l'origine des événements dans la série des causes, parce que la causalité, en eux, est toujours conditionnée ; mais elle promet, en retour, une unité d'expérience universelle et légale. Au contraire, l'illusion de la liberté promet, à la vérité, du repos à l'entendement qui scrute dans la chaîne des causes, puisqu'elle le conduit à une causalité absolue et inconditionnée qui commence à agir d'elle-même ; mais comme cette causalité est aveugle, elle rompt le fil conducteur des règles suivant lequel seulement une expérience universellement liée dans toutes ses parties est possible. »
On voit quel nouveau conflit d'idées engendre, d'après la Critique, la raison livrée à elle-même et privée du contrôle de l'expérience. Il faut qu'elle affirme, en même temps qu'un principe initial, une liberté au moins originelle ; autrement, toute cause fuit à l'infini et se dérobe. Il n'est pas moins nécessaire, d'autre part, qu'elle demeure solidement attachée au déterminisme, parce que, le déterminisme une fois entamé, il n'est plus de concomitances régulières, par suite plus de loi et plus de science.
Le problème ainsi posé est-il soluble, et, s'il l'est, comment lever l'apparente contradiction qu'il enveloppe ? Une première et très importante observation à faire avant d'entrer dans cette étude, c'est que, cette fois, l'auteur de la Critique admet très positivement la possibilité d'une conciliation entre les deux thèses contraires. Pour quelle raison, îl est aisé de le concevoir. Kant sent bien que, dans la présente antinomie, se trouvent engagées à la fois la morale et la science, et, avec le culte profond qu'il leur a voué, il
se refuse d'avance à loule hypothèse qui meltrait Tune ou Tautre en péril. Rien ne s'explique mieux assurément. Il n'en est pas moins vrai que c'est dérouter la dialectique commune que d'abandonner, avec l'antinomie qui nous occupe, le point le plus important peut-être du champ de bataille. Si l'on songe, en outre, qu'à son tour, la quatrième antinomie obtient grâce auprès du philosophe, on se demande s'il peut croire, dans ces conditions, que la preuve qu'il veut faire est faite et que la raison est décidément condamnée. Quoi ! la raison serait en conflit nécessaire avec elle-même, et dans la moitié des cas, elle s'épargnerait ! Que dis-je ? elle réussirait à se justifier et saurait s'absoudre des prétendues contradictions qu'on lui attribue ! La première pensée qui \ient à lesprit lorsque le problème primitif a pris cette forme, c'est que ce qu'on donne alors à la raison est trop ou trop peu. Il est beaucoup plus simple, en vérité, ou de regarder comme injustifié le privilège qu'on lui confère clans les deux dernières antinomies, ou de croire que la justification qu'on propose doit être étendue à toutes les antinomies sans distinction.
Mais laissons là ces considérations et entrons dans le vif (lu débat. Il ne peut, dans la donnée actuelle, être approfondi et mené à bien que si nous examinons de près l'essai de solution proposé par Kant. Nous entreprenons donc une double étude dont voici, pour mieux marquer le mouvement de notre pensée, une rapide esquisse.
Kanl, nous l'accordons en premier lieu, a parfaitement compris que le principe de solution de l'antinomie actuelle n'est autre que la distinction du phénomène et du noumène. Ce qu'il n'a pas vu, c*est premièrement que ce principe explique toutes les antinomies ou n'en explique aucune, et ensuite que s*il peut les expliquer toutes, il n'y réussit que sous une {orme très différente de celle que lui a prêtée Il Critique.
Le terrain ainsi dégagé, il ne nous restera plus qu'à demander à un examen direct de la troisième antinomie la possibilité d'une conciliation entre le déterminisme et la liberté.
Analogies et différence entre la troisième antinomie et les deux premières.
Notre premier soin, dans le plan que nous nous sommes tracé, doit être de nous demander à quel titre la troisième antinomie différerait aussi profondément des deux premières que Ta cru l'auteur de la Critique. Entre tous ces conflits d'idées, quels qu'ils soient, nous n'apercevons, pour notre part, que d'intimes analogies. Il va de soi, sans doute, que selon l'antinomie que l'on considère, la matière (le l'affirmation et de la négation varie ; mais si l'on y regarde d'un peu près, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'en chacune d'elles, le sens ou, si l'on veut, le caractère de l'affirmation et de la négation reste le même. Le même principe vaut pour toute thèse, le même pour toute antithèse, et thèses d'une part, antithèses de l'autre, s'appuient, selon celui des deux points de vue où elles se placent, sur le même mode de démonstration.
C'est ce qu'établira sans peine une rapide analyse des antinomies déjà soumises à notre examen.
Commençons par l'étude des thèses.
Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer leur solidité dialectique ; étrangères à l'intuition, elles se fondent toutes sur des principes purement intelligibles, et, en particulier, sur le principe de contradiction.
Leur méthode ne peut donc être qu'une méthode de raison pure, qui vise non ce qui se voit, mais ce que requiert ce qui se voit. Que faut-il supposer dans le réel pour rendre compte de Vapparence ? Voilà la formule même du procédé d'induction métaphysique qui lui appartient en propre, et que nous avons plus d'une fois décrit *.
Kant entrevoit ou paraît entrevoir toute la portée de ce
1. Voir notamment, sur la raison d'être et l'emploi de cette méthode, l'opuscule, Pour la Raison pure, p. 24 et 25, F. Evellin, F. Alcan, 1901.
mode d'argumentation lorsqu'il examine la thèse de la troisième antinomie. Il a le sentiment assez net que la dialectique dont elle use se meut dans l'absolu, et que dans l'absolu elle est vraie. Comment en douter? Comment ne pas j voir qu'un phénomène, en quelque point de l'espace et à
[. quelque moment du temps qu'il apparaisse, est réellement
sans cause si la cause qu'on lui attribue ne peut parvenir à le poser ? Or c'est précisément ce qui arrive lorsque l'existence de cette cause dépend elle-même d'une cause qui recule à l'infini.
Une telle dialectique défie toute attaque, et chaque événement rend témoignage à la vérité qu'elle affirme ; il n'est pas de fait au monde, si fuyant et si imperceptible qu'il soit, vibration d'ondes, frémissement d'atomes, qui n'at^ teste par sa seule existence le caractère fini de la série qui Ta mis au jour, f II est aisé de voir maintenant que le mode d'argumenta-
tion que nous venons de définir et qu'on peut regarder comme l'indispensable instrument de la preuve dans la thèse \ de la troisième antinomie, s'impose également aux deux
V autres. Prenons la première thèse. Ce qu'elle affirme,
> on s'en souvient, c'est la nécessité d'un monde limité
! dans le temps et dans l'espace, et la raison de cette
nécessité apparaît aussi simple que décisive : des séries i inllnies n'aboutissent pas. Or n'est-ce pas là ce que nous
i venons d'affirmer à propos des causes ? Qu'il s'agisse donc
de causes ou de phénomènes, et que les termes qui les représentent dans chaque série s'enchaînent ou seulement se succèdent, peu importe. La pensée ne peut, sans se contredire, supposer achevée une synthèse qu'elle aurait déclarée inachevable. Le présent est venu ; il n'a pu venir de l'infini. Le monde est donné ; comment le serait-il si la. multitude d'êtres qui le constitue passe, par définition, tout ce qu'il est possible de donner?
La seconde thèse, à son tour, s'appuie sur le même ordre de considérations. Elle exige, nous le savons, que le composé enveloppe le simple, et, si l'on veut aller au fond du problème, que le continu recouvre le discontinu. Comment
BIK
la pensée aboulit-elle à ces conclusions ? En se recommandant du même principe, en s'aidant de la même dialectique. Pour elle im composé, toujours composé, serait dans l'impossibilité d'être ; il n'aurait, en effet, ni le moyen de commencer par voie de synthèse, ni celui de finir par voie d'analyse. Ainsi le même argument revient toujours, l'argument décisif et qui coupe court à tous les doutes, celui contre lequel, en pareille matière, nul autre jamais ne prévaudra. Il est vrai que le simple, qu'il faut alors affirmer, ne se voit pas ; que le discontinu nécessaire est au delà de tout sensible et nous écïïappe. Qu'importe ? Il faut qu'ils existent. Il le faut parce que la raison ne peut, sans se détruire, affirmer ce qu'elle nie, et nier ce qu'elle affirme. Elle ne saurait dire du composé qu'il est, en définitive, sans composants, et du continu qu'il peut se passer du discontinu, puisque c'est précisément le discontinu qui, en fixant son tracé, lui prête figure et le réalise.
Si, maintenant, des thèses nous passons aux antithèses, nous voyons du premier coup d'œil qu'en dépit d'une orientation toute différente, elles dépendent toutes, à leur tour, d'un même point de vue, qui les domine et les explique. Ce point de vue n'a plus rien de rationnel, et l'analyse y chercherait vainement les éléments intelligibles qui prêtent sa toute-puissante autorité à la pensée pure ; il s'impose cependant avec une force qu'on dirait égale à celle des plus rigoureuses exigences de la raison.
Comment le définir, comment le nommer? C'est moins un principe qu'une loi, et moins une loi qu'un besoin créé et fortifié par l'habitude, celui de percevoir soit réellemenl, soit en image, l'objet auquel nous pensons. On conçoit qu'il ne puisse y avoir, dans la vie psychique, d'habitude plus invétérée et plus forte que celle que nous avons prise de voir, à chaque instant, le sensible succéder au sensible, le phénomène au phénomène. En ce cas, on peut le dire, l'expérienice des générations s'ajoute à l'expérience personnelle, pour peser sur nous de tout son poids, et nous ne pouvons sortir du milieu d'apparences où nous sommes emprisonnés qu'avec des efforts toujours partielle-
ment infructueux. La raison, par exemple, exige-l-elle que nous posions l'idée pure ? La pensée sensible pose entre elle ei nous l'image qui l'obscurcit et la déforme. La logique concIui-eHe a rindivisible ? La mathématique, tout Imaginative, substitue à cet indivisible fixe et absolu, un infiniment petit toujours décroissant, toujours moindre que luimême, mais, d'autre part, toujours étendu et, par suite, toujours susceptible d'être divisé.
Or, dans l'antinomie dynamique, il est hors de doute que l'antithèse répond précisément au besoin profond d'un au delà répété sans fin à travers le sensible. Nous savons, dans chaque cas particulier, que la série des causes qui ont amené un eiïet donné et présent n'a pu se dérouler infinie dans le passé ; nous le savons, et cependant, lorsque nous voulons la remonter pour en noter et en reconnaître les termes, nous faisons toujours comme si son prolongement en arrière ne dépendait que de nous et de notre arbitre. La raison pure édicté qu'une telle chaîne doit être finie ; par un curieux artifice, l'imagination demande, si elle doit l'être, le droit de poser des finis sans fin pour aller d'un mouvement continu au but à atteindre.
Donc, dans le point de vue imaginatif de la troisième antithèse, pas de cause première, pas de commencement absolu. Pour pouvoir poser ce qui est absolu et premier, il faudrait sortir de la série des causes sensibles, de ces causes qui sont à la fois causes et effets et qui même n'existent devant l'imagination qu'à titre d'effets.
Mais c'est ce que l'imagination à aucun prix ne permet, et son « veto », absolu dans l'antithèse actuelle, ne l'est pas moins dans les deux premières. Qu'on veuille bien s'y référer un monjent. Quelle est la faculté qui, en même temps qu'elle refoule le phénomène dans un passé sans foïid, dilate à l'indéfini l'univers et appelle les mondes après les mondes à remplir une immensité qui fuit toujours ? A cet essor, que rien n'arrête, ne reconnaissons-nous pas la peu-sée mobile du devenir, la pensée qui crée l'image, et paraît toujours prêle à se donner le spectacle de sa fécondité et de sa puissance en la recréant ?
Son intervention se produit, plus visible encore peut-être, en cette antithèse de la seconde antinomie où Télément affirmé par la raison perd, aussitôt que la pensée sensible l'envisage, sa simplicité essentielle et se dissout, en quelque sorte, dans le milieu d'essentielle divisibilité où on le place. L'imagination, on peut le dire, est matérialiste, elle ne saurait se dégager du multiple, se distraire de ce qui est chose; c'est là une nécessité de sa nature. Ne sachant et ne pouvant que percevoir, elle n'a aucun moyen de connaître l'immatériel qu'elle traite alors comme s'il n'était pas.
Ce qui résulte de l'ensemble des observations précédentes, c'est que, dans les antinomies soumises à notre examen, il existe un lien de parenté étroite entre les thèses, d'une part, et les antithèses de l'autre. Cette parenté qui déjà se révèle à une première observation, se manifeste, plus précise encore, à l'analyse par deux traits communs : le premier est, pour chaque groupe, l'unité du principe de démonstration ; le second, pour chaque groupe aussi, l'analogie des conclusions et des résultats. Il est visible, en effet, pour s'expliquer d'abord sur l'unité de principe, que toutes les thèses s'appuient sur des données de raison pure, tandis que le ressort des antithèses n'est autre que la nécessité toute subjective d'une répétition dans le sensible. En second lieu et au point de vue des résultats, on remarquera que toutes les thèses, précisément parce qu'elles sont rationnelles, aboutissent à l'affirmation du fini, tandis que les antithèses, liées à un besoin puremelit Imaginatif, ne peuvent voir dans le fini qu'une négation du progrès sur lequel elles sont fondées, et d'où la preuve tire chez elles toute sa vertu.
S'il en est ainsi, il n'existe pas, à proprement parler, plusieurs antinomies, mais une seule qui se reproduit dans tous les ordres de quantité, espace, temps, nombre, où l'esprit se place, parce que l'esprit est à la fois imagination et raison.
Cette antinomie trouve son expression dans la formule suivante :
« Un quantum incon^ilionné et répondant à une totalité
absolue se conçoit également comme fini et comme non (ini, ))
Demander, à présent, laquelle de ces deux propositions est la vraie, c'est faire une question qui n*a pas de sens, parce que Tesprit peut supposer que les deux points de vue auxquels il se place sont d'égale valeur, et qu'il n'a à se prononcer que pour une vérité relative. L'affirmation du fini est vraie pour la raison pure, fausse pour l'imagination, et de même l'affirmation du « non fini » est vraie pour l'imagination, fausse pour la raison.
C'est dire que, dans le noumène, milieu de la raison pure, le fini s'impose, tandis que, dans le phénomène, objet propre de la pensée imaginative, le principe toujours ert nécessairement invoqué, c'est le non fini.
On voit maintenant ce que signifie l'opposition, au premier abord si étrange, des deux fonctions de la pensée spéculative. Elle répond à la différence de ce qui se voit et de ce qui ne se voit pas, du relatif et de l'absolu. L'absolu ne pouvait être donné en intuition sous peine de devenir relatif lui-même. Il fallait donc qu'il se rencontrât, dans l'organisme mental, une fonction à part, qui permît, non de le voir, mais de l'induire, et de l'induire avec une certitude telle qu'on ne pût le nier sans nier en même temps la pensée. Or cette fonction précisément existe ; l'analyse nous la fait connaître avec précision, et nous en avons décrit plus d'une fois le mécanisme.
Tout devient donc, pour qui veut pénétrer à une certaine profondeur, dans le problème qui nous occupe, harmonie et lumière. Les antinomies se sont effacées pour faire place à une antinomie unique ; cette antinomie, à son tour, s'est vu ramener à l'opposition de deux pouvoirs, et cette opposition, maintenant, apparaît non seulement intelligible, mais nécessaire, dans le plan savamment conçu de l'entendement humain, pour expliquer la double vie, temporelle et intemporelle, dont nous vivons.
La prétendue nécessité où serait la raison pure de se contredire est donc illusoire, et l'on peut dire que l'antinomie s'est évanouie entre nos mains dès que nous avons
cherché à la saisir. Il peut y avoir dans les choses comme un endroit et un envers, et cela est même nécessaire, eu égard à la dualité des points de vue du noumène et du phénomène, mais cette dualité est accidentelle, . et laisse sauve la raison qu'on croyait atteinte dans ses principes constitutifs.
Telle est la conclusion qui s'impose lorsqu'on étudie le problème sans parti pris ; mais peut-on croire que l'auteur de la Critique ait échappé à toute idée préconçue ? N'est-il pas évident, au contraire, qu'il n'est entré dans le débat qu'avec la pensée arrêtée de frapper d'interdit la raison pure, cette raison idéalisante qui fait des réalités de tous ses rêves, et de sauver quand même, s'il était possible, la liberté ?
Sauver la liberté, ce fut, on peut le dire, malgré bien des inquiétudes et bien des doutes, le souci constant du grand critique, et, avec cette préoccupation, il dut aisément comprendre tout le parti qu'il pourrait tirer de la distinction du phénomène et du noumène. Essentielle à sa philosophie, comme d'ailleurs sous d'autres noms, à presque toutes les philosophies importantes qui avaient précédé la sienne, cette conception lui fournissait le moyen d'introduire, dans le problème, une dualité qui avait chance de laisser intactes, en face du déterminisme, les prérogatives morales de i'homme. Voilà, à coup sûr, ce qu'a très nettement aperçu Kant, et sur ce point c'est sans réserve que nous partageons ses espérances et que nous, faisons nôtres ses convictions.
Ce qu'il n'a pas vu, selon nous, et ce que nous voudrions mettre en lumière, c'est, d'abord, que la distinction du phénomène et du noumène ne pouvait sauver la liberté qu'à la condition de réhabiliter la raison pure, ce qui, en contrariant son dessein, allait directement contre le but principal que poursuit sa physiologie ; c'est ensuite que, sous la forme toute particulière qu'il lui prête, une telle distinction était, pour le salut de la liberté, beaucoup plus compromettante qu'utile.
Essayons de faire cette double preuve, avant d'examiner
EVELLTN. y
en lui-même le problème que pose Tantinomie dynamique. Le terrain ainsi dégagé, peut-être le péril sera-t-il moindre de risquer à notre tour un essai de solution.
Critique de l'essai de solution proposé par Kant pour les deux dernières antinomies.
On ne saurait douter un instant que Kant ait tout fait pour séparer la cause de la liberté de celle de la raison pure. Il y allait pour lui de l'intérêt le plus grave, et si Ton se reporte, dans la critique, au commentaire dont le philosophe a fait suivre la discussion proprement dite des antinomies, on se convaincra sans peine qu'il a tenu à mettre au service de cette entreprise toutes les ressources d'une dialectique aiguisée et pénétrante. Nombreux sont les arguments qu'il invoque, mais une pensée unique les inspire, et c'est à cette pensée que nous allons nous attacher.
Je la résume d'un mot.
La raison pure n'est pas fatalement condamnée à l'impuissance, et elle peut s'entendre avec elle-même lorsqu'elle essaie de résoudre l'antinomie dynamique ; ce n'est que dans l'antinomie mathématique qu'elle se contredit.
Comment cela ?
Le voici : dans l'antinomie dynamique, la pensée se trouve placée en face de deux séries hétérogènes : celle des phénomènes et celle des noumènes ; il peut donc se faire que, selon qu'elle s'applique à l'une ou l'autre, elle arrive à des conclusions opposées. Comme les hypothèses diffèrent, il n'y a rien à dire contre la différence des solutions.
Mais,, dans les antinomies mathématiques, c'est tout autre chose. Avec elles, nous n'avons plus affaire qu'à une série unique et purement phénoménale : espace, temps, nombre. Nous ne saurions donc plus invoquer la dualité des points de vue, et si les solutions apparaissent contradictoires, c'est que la raison pure est un instrument mal proportionné au but ou mal employé.
Expliquons la pensée de Kant en lui empruntant les passages où elle se traduit avec plus de netteté et de relief.
Pour lui, comme pour nous, dans la troisième antinomie, la distinction du noumène et du phénomène s'impose.
« Si les phénomènes sont des choses en soit, dit-il ^, c'en est fait de la liberté ; la pâture est la cause tout entière et en soi suffisamment déterminante de tous les événements, et leur condition n'est jamais que dans la série des phénomènes qui, avec leurs effets, sont nécessairement soumis à la loi de la nature. »
« Si, au contraire, les phénomènes ne valent que pour ce qu'ils sont en effet, comme simples représentations qui s'enchaînent suivant des lois empiriques, alors ils peuvent avoir eux-mêmes des causes qui ne sont pas des phénomènes. Mais une cause de cet ordre, cause intelligible, n'est pas déterminée à l'égard de sa causalité par des phénomènes, quoique ses effets apparaissent et puissent être ainsi déterminés par d'autres phénomènes. Elle est donc, avec sa causalité, en dehors de la série... »
Qu'on admette cette distinction ; la liberté peut être cause dans l'intelligible, comme l'antécédent naturel dans le sensible, et la raison aussi bien que l'entendement imaginatif 2 sont à présent satisfaits.
La raison est satisfaite, parce que l'inconditionné est préposé aux phénomènes, dont on s'explique dès lors l'origine. L'entendement imaginatif l'est également, parce que l'intervention de l'inconditionné est telle qu'elle ne trouble en rien l'ordre des phénomènes, toujours conditionnés les uns par les autres.
N'est-il pas, au contraire, évident que toute tentative de solution est sans espoir si la dualité des hypothèses disparaît ? Voilà ce que Kant répète sous toutes les formes, et ce que nous croyons, sans hésiter, comme lui ; mais, où nous ne saurions le suivre, c'est lorsqu'il affirme que les