‹ L'Angleterre telle qu'elle estChapitre 18 sur 29 · SPONTANÉITÉ · texte numérisé non relu

SPONTANÉITÉ

Spontanéité et science.

L'hypothèse de la spontanéité est-elle ou n'est-elle pas compatible avec les exigences de la science ?

Le savoir scientifique, dans la pensée commune, requiert la constance ; or il semble que partout où se rencontre la spontanéité, la constance soit impossible. Comment en serait-il autrement ? Qu'un pouvoir qui paraît uniquement fait de souplesse et de libre fantaisie pénètre à un moment quelconque dans l'une des séries de la nature, et ausitôt va se produire une déviation du cours des choses. Que deviendra alors cette sûreté de prévision, orgueil du savant que les faits viennent partout et toujours justifier ?

Le problème ainsi présenté est troublant, mais il ne Test, c'est notre persuasion profonde, que par suite de préjugés et de malentendus qu'il n'est peut-être pas impossible de dissiper.

Nous ne nierons pas, sans doute, que la spontanéité introduise dans le mouvement régulier des phénomènes un élément de variation accidentelle et de trouble. Que va-t-il arriver, en effet, si un s^^ntécédent se trouve modifié au moment de l'acte, et si, parmi les circonstances dont il est, nous le savons, le produit et le produit rigoureux, se trouve précisé-

ment celle que la spontanéité vient d'y introduire ? L'écart alors devient fatal entre ce qui paraissait devoir arriver et ce qui arrive, et Ton ne peut plus échapper à cette conséquence que la série où s'est produite l'addition de spontanéité imprévue est, en ce quelle a de purement naturel, détournée de la direction qu'elle devait suivre et qui allait la porter ailleurs.

En vain alléguerait-on que, dans l'hypothèse même où nous sommes placés, le conséquent survenu devait survenir, et que, par suite, rien de réellement nouveau ne s'est produit quand s'est produit l'accident dont on fait une cause de déviation ; il est aisé de répondre que, si le conséquent a dû survenir, ce n'est point pour une raison de nécessité édictée a priori et éternelle, mais par le fait et le fait seul de la circonstance qui s'est au dernier moment ajoutée à toutes les autres. Cette circonstance posée, l'effet suit, aussi nécessaire que l'eût été, sans le changement survenu, l'effet naturel, mais sa nécessité, toute relative d'ailleurs, ne saurait empêcher qu'on le distingue de l'événement dont il tient la place ; c'est un fait sans antécédent qui se suffise dans la série naturelle qui l'a amené, c'est un fait sans passé et sans histoire, un fait nouveau.

Or la science, précisément, ne saurait s'accommoder du fait nouveau ; elle n'est possible que par des suites non interrompues et des enchaînements réguliers de phénomènes qui supposent la constance. Si la constance fait défaut, rien ne peut plus être dans la nature ni expliqué ni prévu.

Mais quelle idée se faire de la constance ? Admet-elle des degrés et à quelles conditions est-elle possible ?

Il faut, nous le savons, pour que soit sauve et hors de con teste la régularité des faits scientifiques, le concours de deux conditions : la première, dictée par le principe même du déterminisme, c'est que, dans les séries naturelles, il y ait toujours entre l'antécédent et le conséquent équation exacte ; la seconde, c'est qu'à son tour l'antécédent ait une raison déterminante de se produire, au moment, parmi les circonstances, et dans le cadre exact des particularités individuelles où il se produit. Il est clair que si, d'une part,

nul obstacle ne vient s'interposer entte deux termes dont l'un est la condition suffisante de Tautrc, et que, d'autre part, le premier de ces termes doive être posé tel qu*il est, là où il est, rien ne peut plus s'opposer à la régularité des événements et à la constance absolue des lois.

Or, on ne saurait soutenir que, dans tout ordre de sciences, la seconde de ces conditions soit toujours donnée en toute rigueur. Elle l'est, ou du moins on peut le croire, dans les sciences expérimentales les plus pénétrées de raison et les plus abstraites, la physique par exemple et l'astronomie, qu'on peut regarder comme des formes de la mécanique universelle ; mais l'est-elle et le sera4-elle jamais dans les sciences aussi concrètes et aussi complexes que la biologie ou l'anthropologie, unies par tant de liens aux sciences hiérarchiquement inférieures, et envahies, pourrait-on dire, par tant de principes extérieurs et empruntés ? Dans des sciences aussi riches et aussi pleines de toutes les autres, il faut bien reconnaître, si l'on ne se contente pas d'analyses superficielles et incomplètes, que le retour régulier des mêmes phénomènes, avec le détail des moindres circonstances qui les ont faits ce qu'ils sont, ne s'imagine pas facilement. C'est plutôt un idéal qu'une réalité, une conception théorique plutôt qu'un fait.

On a plus d'une fois fait observer que la spontanéité, prise au sens le plus usuel de ce terme, se refuse à des conclusions absolues, et c'est pour cela qu'on l'exclut si volontiers de la science ; mais la science, en dehors de ses affirmations les plus générales, a-t-elle le droit de se croire aussi absolue qu'on le suppose ? Un principe, qu'il se nomme spontanéité ou nécessité, n'est chargé d'expliquer, en définitive, que ce qui est ; et ce qui est, c'est le fait positif, non le fait idéalisé et illusoire. La nécessité seule, on le verra, se trompe et nous trompe, non parce qu'elle reste, comme on accuse volontiers la spontanéité de le faire, en deçà de la solution, mais parce qu'elle va au delà. Elle dépasse la donnée, se crée un but imaginaire, et outre si bien les choses qu'elle semble souvent, pour vouloir expliquer ce qu'elle croit être, occupée à justifier ce qui n'est pas.

194 LA RAlSOi\ PURE ET LES ANTINOMIES.

Dans quelle mesure, en fait, pénètrent, au sein des événements naturels, les deux facteurs de la variabilité et de la constance, c'est une question à laquelle nous ne pouvons décidément plus échapper.

Pour y répondre, jetons im regard d'ensemble sur les choses, et rappelons les grandes lignes auxquelles nos réflexions antérieures nous ont conduits.

Aux degrés inférieurs de la réalité se dessine obscurément, on s'en souvient, une forme de spontanéité qu'on peut appeler simple ou fondamentale ; c'est celle-là même que, dans la précédente étude, nous avons conquise sur la nécessité amoindrie graduellement et enfin exclue. On la nommera encore primitive, parce qu'elle seule, à l'origine, occupe la scène, ou difluse parce qu'elle s'étend à tout et est en même temps partout, sans se concentrer encore et s'organiser nulle part.

En ce premier moment, semble-t-il, la spontanéité n'a d'autre but que celui de créer dans le champ indéfini de l'espace une provision indéfinie de mouvement. C'est à ce trésor, toujours renouvelé, que s'alimentera tout ce qui doit prendre forme dans les régions supérieures de l'organisation et de la vie. Une telle conception n'a rien assurément d'invraisemblable, mais, ce qui n'est pas douteux, c'est que, dans le milieu d'homogénéité où elle nous place, la constance des lois s'impose ; elle s'impose au phénomène comme â l'être, au mécanisme comme à la spontanéité ; d'une part, en effet, l'énergie demeure la même, et de l'autre, puisqu'il est simple, le désir possède nécessairement uniformité et fixité.

Donc, dans l'une et l'autre hypothèse, nulle possibilité de déviation, nulle raison de changement ; les lois seront ou paraîtront inflexibles, parce qu'elles ne connaîtront ni modification ni exception.

Mais la spontanéité progresse et, au lieu de flotter dispersée dans l'espace, elle se concentre et cherche à s'unifier dans le temps. C'est ainsi qu'apparaît, lorsqu'on monte les degrés de l'échelle qui va du vivant à l'homme, une forme de spontanéité qu'on peut appeler, en l'opposant à la spon-

tanéité éparse, spontanéité de coiicentralion ou d'individualisation. On dirait qu'alors l'activité constitutive de l'être se replie sur elle-même, qu'elle se recueille, et ramasse, en quelque sorte, toutes les forces pour leur donner, dans un minimum d'étendue, un maximum de vertu vive et de perfection.

Les auxiliaires de cette activité du groupement, d'où l'individualité va sortir, paraissent être, à ne considérer quQ ceux qui se montrent au premier plan, Yalfinité et V attraction : l'affinité, plus circonscrite, l'attraction plus vaste et plus uniformément imprimée au cœur des choses ; mais si hautes que soient ces lois, au delà desquelles il semble, d'ordinaire, que nous ne puissions plus rien atteindre, elles n'en sont pas moins subordonnées l'une et l'autre à une pensée de concentration qu'elles tendent de plus en plus à réaliser, et qui, au même titre que Vexpansion primitive, apparaît souveraine dans l'univers.

Concentration, expansion, voilà l'opposition éclatante, induscutable, à laquelle il nous faut quand mêm revenir, et qui plane au-dessus de tout dans la nature. Ajoutons que cette opposition pénètre en même temps partout, puisque nous la voyons descendre, toujours identique à elle-même, des sommets de l'être aux plus obscures et aux plus imperceptibles pulsations de la vie individuelle. On dirait les deux moments du rythme où partout le mouvement s'oppose à lui-même, et qu'il répétera sans fin. N'y a-t-il donc là que deux modes de mécanisme, deux formes de je ne sais quelle nécessité inintelligible et aveugle, ou plutôt ne semble-t-il pas que derrière ces deux faits universels, éternels, se laisse deviner et apercevoir à un point de vue qui passe la science, une pensée profonde, peut-être le désir fondamental de se garder et de se donner qui fait le fond même de toute nature, et porte en soi, pourrait-on dire, toute l'histoire de toutes les destinées dans le monde ?

Mais revenons à l'examen exclusif de la spontanéité réfléchie, et suivons-la dans la voie où peu à peu elle se concentre. A chaque étape répond un progrès, et à chaque progrès l'apparition d'un groupement où se fait jour, à travers

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la complexité toujours croissante, une indi\ idualité toujours mieux marquée et plus forte. C'est, sans parler du cristal, construction rigide encore et inanimée, le vivant, pensée obscure, qui saura pourtant s'ajuster à un milieu et s'affirmer dans l'harmonie sans cesse renouvelée d'un organisme ; puis l'animal, chez qui déjà s'est éveillée la conscience, et qui pourra, éclairé de ce sens intérieur, multiplier ses relations et se faire une unité plus robuste ; l'homme enfin, raison qui se réfléchit sur elle-même, volonté qui se possède, et en qui pour la première fois apparaît, mais seulement comme en une lueur d'aurore, ce don merveilleux de la liberté.

Or il est manifeste, à qui embrasse d'un regard d'ensemble tout ce progrès, qu'entre les divers degrés de la spontanéité de concentration éclate partout la relation de moyen à fin. Le mouvement qui vibre, éternel, dans l'immensité de l'espace semble n'avoir été conçu et créé, nous l'indiquions tout à l'heure, que pour porter l'énergie partout où la vie, faite de groupements d'énergie, pourra éclore. De même, on l'a maintes fois remarqué, la vie, en chacun des moments de son ascension vers l'homme, semble poursuivre un idéal qui la domine et qu'elle ne réalise jamais qu'imparfaitement, bien que toujours de mieux en mieux. On peut dire d'un mot, pour exprimer une pensée . familière, depuis Aristote, à tous les penseurs, que le végétal est le moyen de l'animal, et l'animal le moyen de l'homme.

Voici maintenant ce qui en résulte.

Comme, dans la hiérarchie des choses, chaque forme d'être enveloppe, sous la loi commune, un système de lois qui lui appartient en propre, et que ce système, eu égard à la différence des fins et par conséquent des voies à suivre, contrarie partiellement au moins et gêne les autres, il arrive que nulle législation, sauf la plus générale et la seule qu'on puisse appeler indépendante, celle du mécanisme^ ne peut apparaître dans les faits telle qu'elle est en elle-même et dans sa rigidité abstraite. Les déviations, dès lors, sont non seulement possibles, mais nécessaires.

Disons donc que, dans le milieu de la spontanéité primitive, régnent, sans obstacle et sans coopération d'autres lois, les lois essentielles du mouvement ; y toucher serait loucher à la charpente même de la science. Mais reconnaissons aussi qu'au moment même où nous entrons dans le domaine supérieur de la spontanéité de concentrationy les problèmes se compliquent et deviennent d'une solution de plus en plus difficile. Il doit arriver alors, et effectivement il arrive, ou bien que les lois les plus générales du mécanisme entrent en lutte avec des lois plus compréhensives et plus spécifiées, ou que ces dernières se modifient les unes les autres, se pénètrent, et en se pénétrant, se combinent. Pour ne citer que quelques faits, ne sait-on pas que les lois les plus hautes du mouvement sont, chez le vivant, en conflit avec les lois de la vie, et n'est-ce pas d'ime sorte de compromis entre les unes et les autres que résulte pour lui la réalité de l'existence ? Il est de même parfaitement certain que les lois du végétal peuvent à chaque instant contrarier celles de l'animal, les lois de l'animal celles de l'honmie, et les lois de l'homme, celles de la société où il lui faut vivre.

Et qu'on veuille bien le remarquer, nous n'avons encore envisagé le problème que sous son aspect le plus abstrait. Sans doute les lois particulières se rencontrent et se limitent, mais il n'y a là qu'un élément de variation. On peut aller plus loin et affirmer qu'il n'est peut-être pas de lois au monde dont l'expression à deux moments différents de la durée puisse être la môme dans les faits. C'est que les innombrables vouloirs qui constituent la nature possèdent tous une vie individuelle, et que chaque vie individuelle est faite d'accidents et de nuances. Il suit de là qu'un être quelconque, lorsqu'il s'affirme au choc des activités rivales, risque fort de ne jamais s'affirmer le même. Toujours, sans doute, il obéit à la loi générique qui le maintient dans les grandes lignes de son espèce, mais il y obéit diversement, parce que ses dispositions individuelles varient et qu'elles dépendent à la fois de ce qui l'entoure et de lui-même.

En bref, et du point de vue finaliste qui s'est constam-

ment imposé à nos analyses, tout acte, en toute (orme d'être, résulte à la (ois du besoin essentiel qu'éprouve Vêtre de se perpétuer dans cette (orme^ et du désir accidentel de s'y perpétuer à chaque instant dans les conditions qui lui conviennent^ à son gré et selon son vœu.

La première de ces aspirations est la loi elle-même, que modifie plus ou moins, selon les cas, la rencontre de lois rivales, mais qui se trouve, en un moment quelconque, déterminée à l'avance par l'ensemble de toutes les conditions extérieures où elle se produit ; l'autre exprime ce qu'il y a ' de mobile et de vivant dans l'individu qui ne peut recher-

cher le but voulu par l'espèce qu'en se recherchant luimême, et qui n'obéit à la loi qu'en s'y ajoutant.

Ainsi coopèrent, en chaque être, le vouloir expressif de la nature propre et le vouloir plus profond et moins flexible de Vespèce, Ce dernier, sans doute, n'est point étranger à l'individu ; il répond même en lui à ce qu'il y a d'essentiel, mais il est en lui sans être proprement lui, et il ne se réalise, en chaque circonstance déterminée, qu'à la condition de prendre la forme précise que lui prête l'individu. ^ Vouloir générique, vouloir individuel, telle est IfiT dualité

que toute spontanéité enveloppe. C'est un fait que la plus . simple des analyses rend sensible ; c'est aussi une nécessité

t qu'impose la raison.

[ En veut-on la preuve ? Essayons de supprimer par la

pensée le vouloir individuel, et la nature, pure abstraction, ne peut plus se distinguer de la science. Il ne reste, à la place de ses énergies profondes, que des cadres, et au lieu de ses vivantes réalités, qu'une vaste hiérarchie des lois subordonnées les unes aux autres. Sans doute, dans une telle hypothèse, on peut prononcer encore le mot de vouloir ; mais, détaché de l'individu, le vouloir générique est un vouloir sans force, qui se résout, dès qu'on le fixe du regard, en une formule. Plus d'action alors, plus de ressort, et lorsque vient à se poser, car il se pose inévitablement, le problème de la personnalité humaine, il faut, ou bien demeurer conséquent avec soi-même et, faute d'activité, nier la liberté qui la suppose, ou créer de toutes pièces

avec rhomme, le pouvoir supérieur qui fait de lui une nature capable d'effort et de progrès. Peut-on s'arrêter à Tune ou l'autre de ces suppositions déraisonnables, et n'estril pas aussi absurde de réduire l'homme à un jeu de phénomènes que de le faire, par le plus étonnant des prestiges et comme d'un coup de baguette, sortir d'une nature sans énergie et incapable de le porter ?

Voulons-nous, d'autre part, écarter la spontanéité générique, et supprimer, dans la théorie, la forme de vouloir qui s'impose aux individus d'un même groupe? Ce n'est plus, en ce cas, la vie qui va disparaître, c'est l'ordre, c'est l'intelligibilité qui feront défaut. Et il est aisé de s'en rendre compte. Chaque vouloir, en une telle conception, demeure isolé, puisque nulle part ne se conçoit plus rien de commun. Il en résulte que tout est particularité et variété, et qu'on n'imagine plus alors d'autre opération logique que celle qui consiste à additionner, ici ou là, des mouvements et des actes. Tout à l'heure, il ne restait plus que des lois ; à présent, il n'est plus de lois possibles, excepté celle qui veut que le pur adventice soit seul au monde, et que la libre fantaisie individuelle occupe désormais toute la place.

La conclusion qui se dégage des précédentes hypothèses, c'est que ni Tune ni l'autre, prise isolément, ne satisfait la raison. Il faut donc admettre que, dans la nature, nulle forme de spontanéité n'existe et ne se suffit sans une double aspiration : celle qui résulte des désirs essentiels de l'espèce, et celle aussi qui particularise ces désirs eux-mêmes, en leur prêtant la forme et comme la couleur de l'individu.

Et maintenant, la spontanéité, ainsi ^analysée et définie, a-t-elle rien qui gêne l'essor de la science, ou que la science puisse regarder comme incompatible avec ses données et ses principes ? Loin de là ; on se propose d'établir, au contraire, qu'il existe, entre la science et cette spontanéité, double d'aspect, une si exacte harmonie que c'est dans la donnée où nous nous plaçons ainsi, et dans cette donnée seule, que la science éclaire ses voies et s'explique. La dualité du vouloir, en effet, lui fournit tout ce dont elle a

besoin pour résoudre le problème que sa définition enveloppe, et réconcilier, en cette définition même, Pélément de constance qui la fonde et Télément de mobilité qui, malgré tout, s'y fait jour.

Expliquons-nous.

Dans la science, l'élément de régularité ei d'invariabilité, c'est la loi ; l'élément d'irrégularité et de variabilité, c'est l'accident.

Si donc on peut établir qu'en Tune de ses deux fonctions la spontanéité est aussi régulière que la loi, et que, dans l'autre, elle est aussi irrègulière que l'accident, on aura par là même établi qu'entre la science et la spontanéité sous ses deux formes, il y a, non désaccord, mais, tout au contraire, parallélisme, et il ne restera plus, pour donner à cette thèse toute sa force, qu'à montrer qu'en ce parallélisme, ce n'est pas la science qui crée et explique la spontanéité, mais la spontanéité qui crée et explique la science.

Et, cette fois encore, il apparaîtra avec la plus parfaite netteté qu'au lieu de subir une loi rivale, la spontanéité s'impose précisément à ce qui semblait tout d'abord devoir l'exclure.

a) Montrons donc d'abord que la spontanéité , en son vouloir générique, est aussi constante que la loi elle-même.

Qu'est-ce qu'une loi ? Ce qu'on y voit d'abord, c'est la concomitance régulière de deux phénomènes, ou, si l'on veut, le lien qui les attache l'un à l'autre, et fait qu'un des deux posé, l'autre suit. Voilà une définition qu'on peut croire inattaquable, parce qu'elle est strictement phénoménale ; mais la question est de savoir si, strictement phénoménale, elle garde \in sens. Le phénomène pur, nous le savons *, ne peut se poser ; encore moins peut-il agir sur un autre phénomène ; et si l'action, en cette analyse, ne se rencontre nulle part, on ne conçoit plus, dans la loi, ni la liaison des deux termes qui font couple, ni même, isolément prise, l'existence de chacun d'eux.

Il faut donc que le phénomène, tel qu'il entre dans la définition de la loi, soit le phénomène concret, le phénomène 1. Voir p. 164 et suiv.

• i^jmiuiu^

pénétré d'énergie vive, et plein de Taction qu'à chaque instant il rend sensible au dehors.

Ainsi entendu, le phénomène est toujours, en son fond, activité, et les séries naturelles ne se conçoivent plus alors que comme autant de modes successifs du mouvement qui surgissent d'un passé indéfiniment profond pour venir, de vibration en vibration et d'onde en onde, aboutir partout au moment présent.

Dire que tel phénomène est lié à tel autre phénomène, c'est donc implicitement affirmer que, par delà l'apparence sensible, tel acte est lié à tel autre acte, telle forme du mouvement à telle autre forme du mouvement.

Et, comme il est entendu que les phénomènes n'existent que par les actes qui leur correspondent, on ne saurait se soustraire à cette conséquence que la constance apparente des successions phénoménales accuse la même constance, mais réelle et logiquement antérieure, dans les successions de mouvements.

Que peuvent bien être, maintenant, ces mouvements cachés sous les phénomènes ? Modes d'énergie, à quelle énergie les rattacher ? Où vont-ils ? Dans le passé, leur raison échappe ; s'ils se dérobent ainsi et se perdent à leur origine, ont-ils un but et quel est ce but ?

Obscurs problèmes, et qu'on ne peut pas même songer à éclaircir, si l'on ne veut faire avec nous un pas de plus dans l'analyse. Le succès est à ce prix. Ici, comme toujours, les sens doivent le céder à la raison qui a chance de dissiper tout malentendu.

On s'imagine parfois que la loi, au lieu de faire partie intégrante de l'être, et de jaillir de son propre fond, salouie à lui pour lui communiquer ses propriétés caractéristiques et l'enrichir peu à peu de ses attributs. La réalité, dans une conception semblable, est donc, en quelque sorte, posée à l'avance, nue et sans détermination aucune ; chaque loi y introduit ensuite les modes d'être qu'elle est appelée à manifester. Hypothèse gratuite, pure illusion de la pensée imaginative ! Que peut valoir, en effet, une conception qui, créant l'être de toutes les manières d'être qu'elle y importe,

2ftS LA RAISON PURE ET LES ANTINOMIES.

le ferait en quelque sorte extérieur à lui-môme ? Faut-il dire, par exemple, que la force primitive, diffuse à Tinfîni dans Tespace, obéit, pour se condenser ou se dilater, à des lois purement adventices d'attraction ou d'expansion? Ou bien va-t-on supposer que la vie peut se concevoir toute seule et sans les moyens de réalisation que viendraient lui fournir, après coup, les lois de la vie ? Ou enfin peut-on supposer un seul moment que la pensée, au lieu de faire corps avec les lois qui la constituent, emprunte à une sorte de « logique en soi » ses démarches les plus naturelles et les plus essentielles de ses fonctions ?

La raison, c'est l'évidence même, ne saurait s'arrêter à aucune de ces hypothèses ; jamais elle ne consentira à affirmer que Fa loi, en un être, puisse être ici, l'essence, là. Loi et essence partout coïncident, et il est impossible de les séparer.

C'est que la loi est l'expression même de l'essence, l'acte qui lui donne à chaque instant une forme déterminée et la réalise. Veut-on détacher l'un de l'autre et isoler ces deux termes ? On se trouve aussitôt pris dans un dilemme rigoureux et contraint d'admettre, ou bien que l'essence contient explicitement le tout de la loi, ce qui rend la loi inutile ; ou au contraire que la loi contient explicitement le tout de l'essence, ce qui détache de l'essence tout pouvoir de production et fait ainsi évanouir ce qu'il y a de plus réel et de plus solide dans la nature.

Que conclure de ce qui précède sinon que la loi, en chaque genre, n'est, au fond, que le désir essentiel qui le constitue ? C'est (f abord, sous le phénomène, Vactivité qui le crée, puis, par delà cette activité elle-même, le besoin pour toute essence d*exprimer les conditions de sa vie, et de se déployer, diverse d'aspect à travers les circonstances diverses, en se reconnaissant et en s*a{{irmant toujours la même,

Doute-t-on de la légitimité de cette analyse ? Il suffira de retourner le problème, et de montrer qu'en suivant la marche inverse, on peut aller du vouloir à la loi, aussi facilement qu'on a été de la loi au vouloir. Soit donc un « vouloir

être » naturel, effort continu pour se perpétuer en son être, acte toujours tendu à la réalisation du genre qu'il doit exprimer. On admettra, sans aucun doute, qu'il ne peut exister qu'en s'ajustant au milieu et, en demandant à la constance des actes utiles la constance des résultats d'où dépend sa vie. Or, comment se traduit dans la langue du phénomène ce rapport régulier et continu de moyen à fin ? Nous n'en saurions douter, il devient, dès qu'il se pose comme couple de faits accomplis, le lien même qui unit l'antécédent au conséquent dans la science, et ce lien, sans lequel il n'y aurait plus de science imaginable, est précisément ce que tout le monde appelle loi.

Il n'y a donc de différence entre le vouloir et la loi qXi'une différence de points de vue. Le vouloir, c'est la loi en sa spontanéité^ la loi active et réclamée en quelque sorte du dedans dans un intérêt de salut ; la loi, c'est le vouloir exprimé et traduit au dehors dans des formules qui ne paraissent impératives que parce que la continuité d'une existence exige et implique à chaque instant leur maintien.

On le voit, la simple analyse des faits nous place, une fois de plus, en face d'une distinction qui domine toute cette étude, et, on peut le dire, la philosophie tout entière : celle du phénomène et du noumène. La loi est le vouloir tel qu'il apparaît^ le vouloir est la loi telle qu'elle est.

Si, maintenant, sous deux aspects différents, vouloir et loi coïncident, il est absolument impossible d'admettre ou même de supposer^ue l'un apparaisse plus constant que l'autre. Là où est le vouloir, là est la loi, et réciproquement.

Et lorsqu'on imagine que le vouloir, tel qu'il s'affirme dans la doctrine de la spontanéité, offre plus de jeu et laisse apercevoir plus de mobilité que la loi, c'est qu'on est dupe d'un mot, et que Ton confond le vouloir générique, pour le moment seul en cause, avec le vouloir individuel. Sans doute, on le verra tout à l'heure, le vouloir individuel peut créer des déviations dans les séries phénoménales, mais il n'arrivera jamais, on n'a nullement lieu de le craindre, que cette déviation atteigne le vouloir sans atteindre du même

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coup la loi, puisque, encore une fois, vouloir et loi sont même chose.

La première partie de notre démonstration nous paraît faite ; il ne reste qu'à tenter une explication de ce qu'il entre de variabilité et, comme on dit, inexactement peut-être, de contigence dans la loi. Mais, avant de nous suivre sur ce terrain, que le lecteur veuille bien jeter un rapide regard sur Tétat du problème tel qu'il apparaît maintenant, transformé par l'analyse. Nous étions tout à l'heure en pleine antinomie, et nous nous interrogions sans trouver de réponse. Pourquoi et comment se produisent dans le monde ces courants de faits, tantôt parallèles, tantôt de sens divers ou même contraires ? Pourquoi aussi les faits entraînés par ces courants apparaissent-ils nécessaires, sans que pourtant puisse être établie leur nécessité, subordonnée en chacune des innombrables séries de la nature, à un premier terme introuvable ?

Le problème assurément est toujours ardu, mais il ne paraît plus insoluble ; c'est que notre orientation a changé ; c'est que, sortis du phénomène pour monter au plein jour de l'être, nous avons enfin rencontré le point de vue où les problèmes ont chance de se résoudre parce qu'ils se posent rationnellement.

En veut-on d'un mot la preuve ? Cette nécessité qui semble d'abord gouverner le monde et, dans l'ordre des faits, paraît souveraine, n'est plus à présent pour nous que constance, et la constance, que perpétuité de vouloirs. Ce sont les vouloirs de la nature qui, sollicitant au lieu de contraindre, font sortir de la vague obscurité du devenir les moyens qui doivent les réaliser. Mais ces vouloirs se hiérarchisent ; il faut donc que se hiérarchisent aussi les moyens qui, dans l'illusion sensible, apparaîtront comme autant de lois superposées.

Qu'importe, maintenant, qu'au cours des événements qui les expriment, le passé de tout événement soit incertain ? Ce passé existe, puisque l'événement est venu ; mais l'origine vraie de l'événement n'est pas dans un antécédent visible, si reculé qu'on le suppose ; elle est dans une fin transcen-

dante à tout antécédent et à tout conséquent, parce que seule la fin est vraiment active, et que, toujours capable d'ajouter les moyens aux moyens pour se réaliser de mieux en mieux, elle crée ainsi l'apparence d'antécédents qui reculent, et d'un passé qui semble, en même temps, se creuser toujours.

On conçoit également comment, au point de vue de la raison, se concilient, dans l'univers, des mouvements qui paraissent se contrarier et se heurter. Le fait de leur altération réciproque est d'abord inquiétant, il semble accuser multiplicité de plans et incohérence ; il n'implique, on le devine, qu'une multiplicité de fins à atteindre dans un plan unique. Si le monde, en effet, est un progrès de vouloirs superposés, n'est-il pas nécessaire que les modes de mou* vements qui les réalisent, en se rencontrant, se délormeni ? Il faut donc qu'il y ait partout, à divers degrés, des déviations, mais des déviations, si j'ose dire, régulières, et telles qu'une pensée parfaite, en tenant compte de toutes les circonstances qui concourent à leur production, pourrait, dans chaque cas, les définir exactement et les évaluer sans erreur.

L'ordre reparaît donc encore, et, avec l'ordre, l'intelligibilité dans les choses, dès que la pensée pure, en dépit de phénomènes qui semblent s'exclure, a compris que des raisons positives et précises les font à chaque instant ce qu'ils doivent être; dès qu'elle a pu se prouver à elle-même que, toujours variables, sans doute, ces phénomènes n'en ressortissent pas moins à la loi invariable qui veut qu'à chaque instant un conséquent déterminé réponde, sans écart possible, à l'appel de l'antécédent qui le détermine.

b) Mais reprenons la démonstration interrompue.

Loi et vouloir, disions-nous tout à l'heure, se répondent. Voilà ce qui, pour nous, ne fait plus de doute. Il existe donc un plan des choses, et les grandes lignes de l'ordre sont assurées. Reste à savoir comment, en ses manifestations particulières, la loi générale s'ouvre à l'accident.

L'accident existe ; le fait n'est pas contestable ; prise seule, la loi abstraite serait rigide ; avec la loi réelle, il faut compter, si légères qu'elles soient, sur d'inévitables varia-

lions. Oii n'a donc, pour ainsi dire, jamais affaire, dans les sciences^ de la nature, à des antécédents ou à des conséquents qui reparaissent strictement identiques, mais seulement à des anWçédents ou à des conséquents qu'on pose semblables et qui, selon la formule du physicien, sont sensiblement les mêmes. Ri«ft da moins, mais rien de plus.

Ceci posé, comment justifier la présence de Taccident dans la loi ? Là est le problème.

Deux explications du fait ont été tentées qui, toujours renaissantes dans l'histoire, semblent marquer une dualité de points de vue irréductible.

D'après la première, l'accident de variation est pure apparence. Tout s'explique du dehors par l'action de lois que Tordre régulier des choses appelle ou écarte, et qui, par suite, s'ajoutent ou se retranchent, se renforcent ou se neu traliseiit, sans qu'on puisse, eu égard à la ténuité des mouvements, démêler ni l'apport exact de chacune, ni surtout la règle selon laquelle chacune, à son moment, doit intervenir. C'est la conception déterministe ou nécessitaire.

Celle de la contingence se place au pôle opposé.

Comment définir la contingence ? Sans racine dans les faits, sans point d'appui dans la pensée, c'est avant tout un principe d'indétermination, un pouvoir de flottement qui fait penser au hasard. Activité, mais activité aveugle, elle s'affirme, dirait-on, pour s'affirmer, vit dans l'accident et ne se meut que dans Ta peu près. Si telle est la contingence, rien ne paraîtra plus naturel que de lui confier, dans la théorie qui nous occupe, le soin d'expliquer l'inexplicable et de justifier l'inattendu.

Mais quand on y regarde d'un peu près, on ne tarde pas à s'apercevoir que ni la nécessité ni le hasard ne suffisent à l'explication de l'accident.

Et voici pourquoi :

Attribuer l'accident au hasard de la contingence, c'est le laisser inexpliqué ; que dis-je ? c'est en faire quelque chose d'inexplicable, puisqu'il faut, dans cette hypothèse, nier la loi fondamentale de la raison et poser en principe qu'un antécédent donné peut, tel qu'il est et sans variation aucune,

engendrer un autre conséquent que celui qu'il doit amener et qui est le sien i.

Et, d'autre part, attribuer l'accident à la nécessité c'est en faire la conséquence de lois prédéterminées et certaines, et, par suite, le supprimer comme accident.

Or l'accident existe, l'accident proprement dit, l'accident vrai ; c'est, dans la constance des lois cosmiques, l'élément mobile et variable. Le retrancher de la nature, c'est substituer à la vie des choses le dessin sans profondeur qui les fixe dans une attitude et ne nous les montre plus qu'immobiles.

Sans doute l'accident vrai a sa raison ; autrement, il échapperait à toute intelligibilité ; mais cette raison ne peut être que l'acte de vouloir spontané d'où il est sorti. Si, en effet, l'accident ne résulte ni du hasard qui ne produit rien, ni d'une raison extérieure qui le ferait nécessaire, il faut qu'il ait son principe explicatif dans une raison intérieure

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