Essayons de donner plus de précision à notre pensée
Soit un antécédent a, et son conséquent naturel &. L'un posé, l'autre doit suivre. Or, dans la contingence, a posé, b, au lieu de suivre, cède sa place à un conséquent b', autre que b, et cependant conséquent de a.
Une telle conception est-elle intelligible*?
Au point de vue de la spontanéité qui est le nôtre, l'apparition de b' s'explique aisément. L'antécédent a, bien qu'en apparence toujours le même, est, en réalité, double. Il l'est parce qu'il a varié, et, s'il a varié, il est clair que b et b' ont chacun leur raison d'être.
C'est ce qui ne se conçoit plus du tout dans l'hypothèse de la contingence, a demeure alors immobile. S'il en est ainsi, comment d'un antécédent unique faire sortir deux conséquents?
L'écart entre b et b' qu'aflBrme a priori une telle doctrine est, quoi qu'on fasse, Injustifiable ; b devait paraître ; b' a paru ; a mis hors de cause, il faut donc que, sans raison, l'événement soit devenu de luimême autre que lui-même, c'est-à-dire qu'en s'affirmant il se soit nié et se soit supprimé en se posant.
Nous entendons bien que ce n'est pas ce sens strict que dorme à l'idée de contingence une élite de penseurs avec qui nous sommes en pleine sympathie de conviction. Pour eux, contingence et spontanéité sont des idées si voisines qu'on peut, dans la plupart des cas, les substituer l'une à l'autre. Il est certain qu'aperçues du point de vue lointain de la nécessité, ces conceptions se rapprochent, et que, par suite, les distinctions que nous venons de tracer s'effacent. Nous croyons pourtant utile de les maintenir. On verra plus tard dans quel intérêt et pour quel but.
et automotrice qui ne peut être que la spontanéité du désir.
C'est ce qu'on prouvera autrement encore, en faisant observer que, si le vouloir de chaque espèce s'exprime en lois nécessaires, ce n'est que par l'intermédiaire et comme au travers des individus que cette expression se réalise. Or l'individu ne saurait s'abstraire de lui-même, et ici, comme dans l'acte de perception, il faut qu'en affirmant ce qui n'est pas lui, il s'affirme encore et toujours lui-même avec ce qui le caractérise et le fait lui. Qui ne voit alors que, l'individu posé, l'accident s!impose ? Il s'impose parce qu'il est précisément le trait spécial où l'individu met sa marque, et que songer à le détacher de la loi ne serait ni plus ni moins, chimérique que de chercher à retrancher l'individu de l'espèce.
On peut donc conclure du vouloir à l'accident comme on a déjà conclu de l'accident au vouloir. Nous nous trouvons, dans les deux arguments qui précèdent, en face de deux propositions réciproques dont la vérité ne saurait faire le moindre doute.
Mais allons plus loin, et jetons plus de lumière encore 4 sur l'étroite parenté des idées que nous comparons. L'une supprimée, venons-nous de dire, l'autre est exclue ; l'une posée, l'autre apparaît nécessaire ; il ne reste qu'à faire voir qu'au progrès de l'une répond exactement le progrès de l'autre, et qu'ainsi les variations de l'une et l'autre sont parallèles.
Les faits sur ce point parleront d'eux-mêmes.
A l'origine, et parmi les lois primitives, nous l'avons vu, le vouloir proprement individuel n'existe pas ou n'existe qu'en promesse dans la force encore éparse. Or, pour cela même, l'accident est impossible. De quelles circonstances naîtrait-il, et comment arriverait-il à se faire jour?
Mais la spontanéité se concentre ; avec elle une lueur d'individualité commence à poindre, et plus, dans le progrès des choses, elle devient visible, plus l'accident se montre en relief ; c'est que l'accident, encore une fois, est le détail qui doit entrer dans la composition de l'individu.
et qu'il ne saurait y entrer s'il ne tranche sur la loi et ne la tient, partiellement au moins, en échec.
D'un mot, l'accident est au vouloir de l'individu ce qu'est la fonction à la variable. Or, de ce fait, il n'est qu'une explication plausible : il faut que ce soit le vouloir de l'individu qui crée l'accident.
Que conclure de Tensemble des considérations exposées dans cette étude ?
D'abord que dans la science comme dans la nature, la loi s*explique par la volonté immobilisée de Vcspèce.
Ensuite, que Vécart entre la loi et le fait a sa raison dans le vouloir, toujours libre au fond, de l'individu.
Un tel écart, dès que le vouloir individuel intervient, est nécessaire ^ ; ajoutons que le libre mouvement de la spontanéité fait de cet écart quelque chose d'essentiellement variable et que, par suite, il ne saurait tomber sous la loi de la détermination scientifique.
1. Dans le problème, tel que nous le posons, le cadre de la troisième antinomie s'est, on le voit, singulièrement élargi. H ne s'agit plus maintenant, en effet, d'une simple opposition, si intéressante qu'elle soit, entre la liberté humaine et la nécessité des lois naturelles ; nous opposons, en toute nature, la spontanéité vive à la spontanéité condensée et déjà rigide qu'est la loi.
C'est là qu'apparaît, en ce qu'elle a de plus profond, l'antinomie : d'une part, la constance qui donne l'illusion du nécessaire ; de Tautre, le pouvoir visible, incontestable, de faire dévier le mouvement par auto-accroissement d'énergie.
Le fait de la déviation n'est pas douteux ; mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'il n'intéresse pas seulement la liberté. Tout vouloir peut modifier la pente de tout désir, tout désir la pente de toute énergie. S'il en était autrement, nous ne verrions pas, en même temps que s'accuse le progrès des choses, les lois inférieures de la nature se laisser peu à peu fléchir, elles pourtant si implacables lorsqu'on les attaque de front, pour concourir, en quelque mesure au moins, à l'harmonie universelle.
Le déterminisme n'a jamais voulu voir en face de lui que la liberté qu'il croit Ulusoire et qu'il nie. « Ne laissez pas, dit-il, la liberté pénétrer dans le monde*; autrement l'ordre des choses serait compromis. » Mais l'ordre des choses, quand on y réfléchit, ne résistera pas davantage à la pénétration d'une forme quelconque de la spontanéité individuelle ; or l'existence de cette spontanéité, sous toutes les formes et à tous les degrés de l'être, est un fait si fort au-dessus du doute qu'il ne viendra à l'esprit de personne de le contester. Qu'en conclure sinon qu'il faut bien que l'ordre des choses s'en accommode, et que, par suite, il n'a plus de raison de se refuser à la liberté ?
L'analyse rencontrera donc toujours dans le /aii, lorsque, totalement où partiellement, il exprimera l'acte d'un vouloir, quelque chose d'accidentel et de mobile qui ne pourra être ni mesuré ni même prévu, un élément de réalité et de vie qu'aucune loi ne sera capable de fixer, aucune formule de définir.
C'est cet élément, d'une importance capitale, qu'il fallait avant tout dégager et mettre en lumière.
Nous avons surpris son action dans la science à laquelle, par essence, il est étranger, et où il n'entre que comme accident ; mais l'accident méritait de fixer notre attention ; il nous a paru révélateur.
A première vue, en effet, on peut croire que le vouloir individuel, en ce qu'il a de plus profond et de plus libre, gêne l'essor de la science dont il particularise les formules ; mais on s'aperçoit bien vite, à la réflexion, qu'il ne gêne, dans la science, que Tentendement, toujours prêt à se séparer des faits pour leur substituer ses abstractions. Le monde de l'entendement est un monde abstrait, et un tel monde est tout autre chose que le monde que nous connaissons et où nous vivons.
Mais l'entendement n'appauvrit pas seulement la réalité ; en perdant de vue le fait, il la modifie et l'altère. Et rien ne s'explique mieux. Le fait est tantôt nature, tantôt vouloir, tantôt Vun et Vautre. C'est qull implique, en nombre de cas, la coopération de notre spontanéité propre et des spontanéités étrangères. Or, cette coopération, précisément, l'entendement ne veut pas la voir ; le monde qu'il affirme est un monde de pure nature, et rien de ce qui est l'œuvre du vouloir individuel n'y trouve accès.
Conception artificielle et incomplète. L'ordre abstrait n'est qu'un rêve de géomètre ; l'ordre réel, l'ordre qui frappe nos regards, est fait de souplesse et de règle, de variété et d'harmonie ; c'est qu'il résulte, en même temps que des lois de la nature, des innombrables suggestions de la spontanéîté, qui partout et à chaque instant les modifient.
S'il est vrai, maintenant, comme tout invite à le croire, que la nature elle-même ne soit en son fond que sponta-
néité consolidée, on s'expliquera mieux encore, par cette parenté latente, que la science concrète, la science qui embrasse en son objet nature et vouloir, loi et accident, ait sa raison d*être dans la double spontanéité que nous a révélée l'analyse.
Il ne faut pas croire toutefois que les deux formes de la spontanéité se présentent devant nous avec les mêmes titres ; l'une visiblement explique l'autre. C'est la spontanéité individuelle qui fait comprendre la spontanéité générique ; c'est le vouloir vif, si j'ose dire, qui rend compte du vouloir éteint.
Le vouloir vif, le vouloir toujours tendu à l'acte, ^t, en définitive, de la cellule à l'homme, à travers toutes les concentrations progressives de la spontanéité, le principe de tout ce qu'il y a de jeu et d'élasticité dans le concret de la science. On ne saurait dire pourtant que la science soit son domaine ; il y est hors de chez lui. C'est chez lui et dans l'action, qu'il nous faut maintenant l'étudier.
Spontanéité et liberté.
Que la liberté, issue de la spontanéité, en soit l'épanouissement naturel, c'est ce qui nous reste maintenant à établir.
Pour le faire, il faut soumettre l'idée de liberté à une analyse aussi rigoureuse que possible. On verra que, plus cette idée se précise, plus il est aisé d'apercevoir le rapport de filiation qui, de l'acte spontané, nous permet de passer à l'acte libre.
Faut-il rappeler les grandes lignes du problème que pose la troisième antinomie ? Nous avons, on s'en souvient, essayé d'établir que la nécessité n'est qu'une illusion, derrière laquelle la raison reconnaît et affirme la spontanéité créatrice, et c'est de cette spontanéité, seule réelle bien que le plus souvent inaperçue, que nous sommes partis, dans le précédent chapitre, pour rendre raison de la science, et essayer
*'^^^wwi«
d*y réconcilier loi et accident. Reste à montrer maintenant 1 que, dans la sphère de l'action, plus encore que dans celle
de la théorie, la même spontanéité s'impose, et que c'est j* d'elle, comme de sa source, que jaillit enfin la liberté.
• On a cru peutrêtre, au moment où s'ouvrait la discussion
u actuelle, qu'entre la nécessité et la liberté, la spontanéité
5' occupait une situation moyenne, trait d'union naturel entre
deux idées extrêmes. Cette conception à présent n'est plus possible, puisque la nécessité a disparu de la scène, et le problème ne comporte désormais que deux solutions. Ou bien, en effet, la liberté s'oppose à la spontanéité, comme la spontanéité, tout à l'heure, s'opposait à la nécessité, son contraire, et ^ le principe des choses redevient double ; ou, si la liberté n'est
que l'achèvement de la spontanéité primitive, la spontanéité reste seule, et au lieu de se subordonner à une puissance opposée et supérieure, rayonne en ime progression continue de netteté et de relief dans le champ infini de la nature. C'est à cette dernière hypothèse que nous croyons devoir nous rallier, et notre conviction très arrêtée et très ferme est que, sous une forme ou sous une autre, on verra toujours se reproduire la contradiction de la troisième antinomie, si l'on ne fait disparaître du problème la trace de ce dualisme irrationnel qui, opposant la nature à elle-même, rompt la loi de continuité, et rend impossible, en même temps qu'une totale unité de vues sur les choses, toute spéculation d'ensemble en philosophie.
Sans doute, l'acte libre se produit dans un milieu de circonstances plus complexes que l'acte simplement spontané, et comme, à la clarté de la conscience, l'analyse s'y meut à l'aise, il apparaît plus plein, plus riche, et, en même temps, plus étroitement uni à la vie morale ; mais est-ce à dire pour cela qu'une décisive coupure le sépare de la spontanéité primitive ? Nous ne saurions le croire, et, si séduisante que soit l'opinion que nous nous proposons de combattre, nous ne voyons, pour notre part, entre ces deux modes d'activité, d'autre différence que celle qui résulte, pour l'un d'eux, d'un plus haut degré de puissance, et de puissance toujours dilatable parce qu'e//e est pénétrée de réflexion.
Si l'hypothèse que nous adoptons est la vraie, nous avons un moyen très simple de le savoir. Comparons entre elles les deux notions de spontanéité et de liberté, et cherchons si, de la comparaison ainsi établie il ne se dégage pas toujours, en dépit de différences accidentelles, un élément essentiel et commun.
Cet élément existe, nous n'en doutons pas, et c'est lui qu'a pour but de mettre en lumière la présente étude ; nous voulons montrer que ce qui s'ajoute dans l'acte libre à la spontanéité fondamentale, loin de la contrarier, la développe, et, si l'on nous permet d'indiquer dès maintenant la conclusion à laquelle vont tendre tous nos efforts, nous dirons que sous le voile de la nécessité phénoménale et derrière des états, par eux-mêmes immobiles, tout ce qui se pose spontanément se pose déjà, à quelque degré, librement. C'est que le voile de la nécessité phénoménale et derrière des états la nature, aussi bien que l'homme, est, en soi, quelque chose qui se fait, et que ce qui se fait, plus ou moins libre selon le degré de l'être, est libre toujours. La liberté n'est réalisée ; elle est partout, dès qu'on veut la voir telle qu*elle est, en mouvement et en devenir.
Entrons dans le vif du sujet et prenons pour type de spontanéité élémentaire la somme d'activité propre qu'enferme déjà le plus humble des organismes, la cellule, lorsque l'analyse en a épuisé le contenu intelligible. Nous ne saurions, on le reconnaîtra, nous placer plus près de l'individualité naissante, et nous mettre, par conséquent, en situation meilleure pour savoir si, dans l'élément de vie que nous aA'ons sous les yeux, n'apparaît pas déjà comme une première lueur de liberté.
Observons donc attentivement les faits.
Comment se pose, comment s'affirme, dès l'origine, la spontanéité la plus simple? Nul doute. Dès qu'une telle spontanéité entre en scène, elle se révèle à la fois absolue et autonome ; absolue, parce qu'elle agit d'elle-même et lire son acte de son propre fond ; autonome parce qu'elle ne connaît, en agissant, d'autre loi que son vouloir.
Sans doute, l'organisme à peine perceptible qu'anime la
spontanéité primitive, obéit aux lois générales de la vie, mais ces lois elles-mêmes, nous l'avons précédemment démontré, subissent, par une sorte de choc en retour, l'action de l'individu qui leur obéit. Cette action peut passer pour infiniment petite, bien qu'elle se révèle de plus en plus accusée et nette à mesure qu'on s'élève dans le progrès de la vie ; il n'est pas moins nécessaire cependant d'en tenir compte, et de faire, à chaque instant, dans le phénomène qu'on veut expliquer, sa part, si petite qu'elle soit, au vouloir individuel.
Que ce vouloir existe, c'est ce que nous n'avons plus à établir. Sous le tissu des faits qui constituent une existence phénoménale et des lois qui la rendent intelligible, nous avons partout rencontré, dans nos précédentes analyses, le centre d'énergie vive qui, en chaque être, fait le fond original de l'individu. Étranger à la mesure et au calcul, fermé à ce qui est intelligibilité pure, il est, en même temps (|u'énergie, élasticité et souplesse, et par suite, il peut, selon les cas, ou prendre relief et grandir, ou s'amoindrir jusqu'à s'effacer et disparaître.
Pour tout dire d'un mot, spontanéité et vouloir sont synonymes. Un être agit spontanément quand il agit à son gré et pour son compte, quand le but auquel il tend, loin de s'imposer à lui du dehors, répond à son désir et complète son existence.
« Je pose Vacie que /e veux, parce que /e le veux », voilà la formule même de la spontanéité. Agir pour une raison autre que la volonté, n'est-ce pas subir l'action du dehors, n'est-ce pas « être agi », eût dit Malebranche ?
Nous ne prétendons pas, certes, que le vouloir d'une na ture simple soit identique au vouloir d'une nature aussi complexe que celle de l'homme. Il en est du moins un premier dessin, et assez précis déjà pour qu'on y démêle, avec l'agent et le but, le mouvement qui jaillit de l'un, et de lui-même mène à l'autre.
Un tel vouloir, dira-t-on, n'est que tendance. Tendance, soit, si l'analyse y peut apercevoir, bien qu'avec moins de réflexion et de lumière, tout l'essentiel du vouloir. Nous n'en
demandons pas davantage, et cette conception laisse absolument intacte la thèse que nous nous proposons d'établir.
Pour la mieux circonscrire, d'ailleurs, et éviter tout malentendu, il faut faire remarquer que Tacte spontané n'atteint pas nécessairement et toujours le but qu'il vise. Dire de la spontanéité que c'est le pouvoir de faire ce qu'on veut, n'a donc, et ne peut avoir pour nous, qu'un sens que nous entendons dès maintenant limiter nous-mêmes. Faire ce qu'on veut, c'est aller au but sans obstacle. Or, en fait, tout acte individuel est contrarié à chaque instant par le jeu d'individualités rivales, et il en résulte que l'élan du vouloir propre est souvent, dans le cours régulier de l'existence, si atténué qu'on le dirait réduit à rien.
Mais, même en ce dernier cas, qui est celui de l'équilibre entre des tendances contraires, l'activité individuelle, bien que pratiquement annulée, n'est jamais nulle, elle s'affirme, au contraire, sous la forme d'une réaction qui maintient dans leurs sphères d'activité les forces adverses, et sans laquelle l'équilibre, rompu au profit du dehors, n'existerait plus.
Agir spontanément n'est donc pas, à proprement parler, faire ce qu*on veut, mais agir seulement dans le sens qu'on veut, quels que soient le degré d'énergie qu'on y dépense et les résultats qui le traduisent dans les faits.
Cette courte analyse sera, croyons-nous, complète, si nous ajoutons que la fin poursuivie par cette demi-liberté qui fait le fond de la spontanéité individuelle est, toujours et à tous les degrés de l'être, liée à une pensée d'affranchissement et de délivrance.
Que peut donc être l'affranchissement pour le plus simple des organismes ? A ^i aura bien voulu nous suivre, la réponse sera facile. La lutte, en effet, dans le milieu de la spontanéité élémentaire où nous nous plaçons, se dessine nettement entre le déterminisme de la loi et la tendance de l'être, ou, pour en mieux parler, entre le vouloir constant de l'espèce et le vouloir variable de l'individu. Le premier ne s'impose qu'à un monde d'essences pures ; du second jaillit la réalité vivante C'est que, dans le second, Vacci-
dent a paru et qu'il a fait éclater le tissu serré des faits. S*il est arriyé à se poser, si partout, dès l'origine, la déviation individuelle s'est créé sa place, si le monde enfin a ce qu'il faut de souplesse pour posséder une existence qui lui appartienne et dont il soit maître, ne peut-on dire qu'il est sauvé de la rigidité des formules, et que, sorti de la vague région des possibles, il échappe maintenant pour toujours à l'immobilité de la mort ?
Si paradoxale que paraisse au premier abord cette conception, elle ne fait que traduire, on l'aura bien vu, la pensée d'un des maîtres de la philosophie grecque sur l'origine des" choses. Pour faire de la loi, en même temps qu'une idée, une force, pour l'affranchir de sa régularité mathématique et mortelle, Épicure ne réclame qu'une concession, celle d'un peu d'imprévu dans les données et de souplesse sous les phénomènes. Ce n'est presque rien, en vérité ; un écart insensible, un infiniment petit de mouvement indéterminé 1 lui suffît ; ce « presque rien » ® pourtant lui est nécessaire, puisque c'est par là que doit passer la vie, et avec la vie, déjà à demi libre, la liberté.
Epicure l'avait compris : l'acte qui doit à travers les âges faire sortir la vie de l'être et la pensée de la vie n'est autre que celui qui, dès l'origine, dispute et soustrait l'être au néant. Libre ou spontané, cet acte est, à des degrés divers de tension, toujours le même, et l'on peut dire qu'il est l'expression d'une puissance unique qui, par d'insensibles progrès portant tout au mieux, finit par opposer à la nécessité amoindrie et aux destins refoulés le libre et fier arbitre de l'homme.
Touchez, si vous le croyez possible, à cette unité continue et nécessaire ; détachez, pour les opposer l'une à l'autre, la spontanéité de la liberté, et aussitôt que s'ensuit-il? La liberté n'a plus d'origine, l'autonomie plus d'histoire. Toutes deux apparaissent tout à coup dans le temps tout achevées, et, pour ainsi parler, naissent adultes. Est-il conception plus irrationnelle et plus étrange ? Il faut que dans la nature