L'INCONDITIONNÉ
Le problème que pose la quatrième antinomie, bien qu'il doive, on le verra, se dédoubler, apparaît simple au premier regard, et le philosophe qui TaborJe ne poursuit, semblet-il, qu'un but : celui de savoir si, oui ou non, il existe un être nécessaire, premier dans le temps et absolu.
Nous tenons, en ce qui nous concerne, pour une dualité latente dans l'antinomie ; mais avant de chercher à éclaircir ce point de doctrine, nous devons nous faire une idée suffisamment nette de l'être que la discussion va mettre en cause.
Qu'est-ce, avant tout, que l'être nécessaire ? On ne saurait dire qu'il soit, du dehors, contraint d'être tel ou tel ; la nécessité qui, au lieu d'émaner du fond même de son essence, s'imposerait à son acte, le ferait passif. Elle serait analogue à celle que l'on prête le plus souvent aux lois lorsqu'au lieu d'en faire l'expression de vouloirs génériques, on les considère comme produisant du dehors les états qui se succèdent dans le déterminisme de la nature.
L'être vraiment et absolument nécessaire est celui qui trouve sa raison d'être en lui-même, et existe par la toutepuissance de sa nature. On peut dire alors que son essence implique l'action et qu'en se définissant il se réalise.
Le vrai nom d'un tel être est celui d'inconditionné. Il conditionne tout, en effet, dans le monde, sans dépendre lui-
même d'aucune condition ; sa naissance est spontanée, son développement intérieur est autonome.
Déjà, au cours d'analyses antérieures, l'inconditionné s'est offert à notre examen, et nous l'avons reconnu dans celle unité d'énergie qui échappe, en son fond, à toute détermination étrangère ; mais autre chose est cet inconditiomié élémentaire, et autre chose Tinconditionné suprême d'où il émane. Le premier esl, de fa(,*oii inyslérieuse, autonome à la fois et dépendant. 11 se pose, mais sous réserves, et l'on peut croire qu'il se donne ses déterminations plutôt qu'il ne se fonde lui-même dans l'existence. Le second est l'indépendance sans restriction, l'indépendance absolue.
On se persuadera d'autre pari, pour peu qu'on y réfléchisse, que l'inconditionné, dans le monde, admet des degrés. Dans le monde, en effel, l'inconditionné n'existe qu'en devenir, et nous voyons l'énergie qui le constitue monter, en son évolution, de la spontanéité irréfléchie à la liberté qui se possède. Mais cette liberté elle-même, si haute qu'elle soil, n'est pas encore l'inconditionné que nous cherchons ; c'est qu'elle n'est pas la toule-puissance absolue, le trésor où s'alimente toute énergie. Elle se saisit, puis s'échappe à elle-même, se ressaisit et s'échappe encore. Au contraire, l'inconditionné pur s'appartient absolument ; maître et roi de l'être, il irradie, comme d'un centre, jusqu'aux extrémités des mondes toutes les puissances d'une activité toujours pleine et indéfectible.
Ces courtes observations vont nous permettre, dès à présent, d'aborder utilement le problème qui nous occupe. La conception d'une nature qui nous domine, d'une liberté en qui l'activité n'implique plus l'effort, est-elle ou n'est-elle pas une illusion de la raison pure ? Ici, comme toujours, thèse et antithèse se heurtent. Voyons s'il ne nous sera pas donné une fois de plus d'échapper à la contradiction en opposant l'être au paraître, la réalité au phénomène.
La thèse et l'antithèse kantiennes.
Mettons-nous tout d'abord en face des textes. Voici la thèse :
« Au monde sensible appartient quelque chose qui, soit qu'il en {asse partie ou qu'il en soit cause, est un être absolument nécessaire. »
Preuve :
Le monde sensible, comme ensemble de tous les phénomènes, contient en même temps une série de changements, car, sans cette série, la représentation même de la succession du temps comme condition de la possibilité du monde sensible ne nous serait pas donnée. Mais tout changement est soumis à sa condition qui le précède dans le temps, ot sous laquelle il est donné. Or tout conditionné actuel présuppose, par rapport à son existence, une série complète de conditions jusqu'à l'inconditionné absolu, qui, seul, est absolument nécessaire. Par conséquent, quelque chose d'absolument nécessaire doit exister si un changement comme sa conséquence existe.
Mais ce nécessaire appartient lui-même au monde sensible, car, supposé qu'il soit en dehors, alors la série des changements dans le monde en tirerait son origine, sans cependant que cette cause nécessaire appartînt elle-même au monde sensible. Or c'est ce qui est impossible. En effet, le commencement d'une succession ne pouvant être déterminé par ce qui précède, la suprême condition du commencement d'une série de changements devait donc exister alors que cette série n'était pas encore, car le commencement est un événement précédé par un temps où la chose qui commence n'a pas encore paru. La causalité de la cause nécessaire des changements, et, par conséquent, aussi la cause elle-même, appartient donc à un temps (par conséquent au phénomène
dans lequel seulement le temps est possible, comme étant la forme) ; elle ne peut donc être conçue isolée du monde sensible comme ensemble de tous les phénomènes. Il y a donc, dans le monde même, quelque chose d'absolument nécessaire, que ce soit la série cosmique tout entière ou une partie de cette série seulement.
Antithèse :
// n'existe aucun être absolument nécessaire, soit dans le monde, soit hors du monde, comme en étant la cause.
Preuve :
Supposé que le monde soit lui-même ou qu*il enveloppe un être n'écessaîre ; alors il y aurait dans la série de ses changements un commencement qui serait absolument nécessaire et par conséquent serait sans cause ; ce qui répugne à la loi dynamique de la détermination de tous les phénomènes dans le temps. Ou bien la série même serait sans commencement aucun, et quoique contingente et conditionnée dans toutes ses parties, elle serait cependant dans le tout, nécessaire et inconditionnée ; ce qui est contradictoire, puisque Texistence d'une multiplicité ne peut être nécessaire si aucune de ses parties n'a en soi une existence nécessaire.
Supposé qu'il y ait, au contraire, une cause absolument nécessaire du monde hors du monde, alors cette cause, comme premier membre dans la série des causes de changement du monde, commencerait d'abord l'existence de ces causes et de leur série. Mais alors il serait nécessaire aussi qu'elle commençât à agir, et sa causalité aurait lieu dans le temps, et par cette raison ferait justement partie de l'ensemble des phénomènes, c'est-à-dire du monde ; ce qui contredit la supposition. Il n'y a donc, ni dans le monde, ni hors du monde (mais avec lui en union causale), un être absolument nécessaire.
Dédoublement de l'antinomie.
Une première observation que suggérera, sans doute, Texamen de rantinomie, c'est que la thèse qu'elle pose n'est pas, à rigoureusement parler, une thèse, mais l'ensemble, ou mieux, la juxtaposition de deux thèses.
Qu'on veuille bien, en effet, considérer avec quelque attention la thèse telle qu'elle est exposée par Kant. Il apparaîtra bientôt qu'elle a deux objets distincts, et que, pour cette raison même, elle fait successivement appel à deux ordres d'arguments différents.
C'est une thèse complète, en effet, que celle qui répond, dans l'antinomie actuelle, à la première moitié de la thèse kantienne ; elle ne vise en effet qu'un but, celui de fonder l'existence de l'inconditionné primitif sur chacun des conditionnés qui à chaque instant l'impliquent, et cette argumentation aussi nette que décisive nous conduit jusqu'à la conclusion du premier paragraphe de la thèse, conclusion ainsi conçue :
« Quelque chose d'absolument nécessaire doit exister si un changement comme sa conséquence existe. »
Or ce paragraphe est à peine clos que le philosophe, sans sortir de ce qu'il appelle la thèse, passe, visiblement, à un tout autre ordre d'idées, et change, à la fois, d'orientation et de but. Il ne s'agit plus maintenant de se décider pour l'affirmation ou la négation d'une nature indépendante et première. L'option a eu lieu, et nous n'avons plus à y revenir. Reste à savoir, puisqu'il est entendu que l'inconditionné existe, comment il peut entretenir des relations avec le monde, et de quelle nature sont ces relations.
Donc deux problèmes se posent et, par suite, deux thèses se dégagent de leur unité apparente, parce qu'il est impossible de confondre une question de pure existence avec une question de rapports. Celle-ci ne peut se poser que si la première est résolue. Comment ne s'en distinguerait-elle pas ?
Passons à l'antithèse ; il faut que, comme la thèse, elle se scinde à son tour et se dédouble. Si toute dualité de points de vue est interdite à l'antithèse, il n'est plus entre les propositions à comparer d'opposition symétrique, et il doit arriver alors que. Tune des deux thèses niant l'antithèse unique, l'autre, faute de proposition qui lui soit opposée, demeure inutile, et reste en l'air sans emploi possible dans le débat.
Dans le cas présent, par exemple, il est visible que l'antithèse répond à cette seconde moitié de la thèse où se pose la question des rapports de l'inconditionné aux choses ; mais cette question même n'existerait pas, si l'inconditionné n'était pas, au préalable, posé ou nié. 11 faut donc, qu'explicitement ou implicitement, il soit nié dans l'antithèse.
Voilà, sans doute, ce qui n'apparaît pas tout d'abord au travers du texte de l'antinomie kantienne ; à première vue, en effet, l'antithèse tient en une proposition unique.
« Il n'existe nulle part, afïîrme-t-elle, aucun être absolument nécessaire, soit dans le monde, soit hors du monde, au cas où il en seraft la cause. »
Nulle dualité n'apparaît ici clairement. Qu'on y regarde à deux fois, cependant, et Ton détachera sans trop de difficultés, de cette formule ce qui, en son énoncé, se rapporte à l'existence pure et simple ; l'on dira alors :
« Il n'existe aucun être absolument nécessaire. » Première antithèse.
Puis, passant aux rapports que l'on conçoit entre l'absolument nécessaire et le phénomène, on niera, dans une seconde antithèse, que ce « nécessaire » puisse avoir sa place soit dans le sensible, soit hors du sensible, et il faudra ajouter alors, en opposition avec la seconde thèse :
« L'être absolument nécessaire, s'il existe, n'a de situation intelligible nulle part. »
Si Ton regarde comme suffisamment justifiée l'analyse que nous proposons, on croira avec nous que la quatrième antinomie, différente en cela des trois autres, enveloppe et dissimule deux antinomies distinctes.
La première serait faite de la première partie de la thèse
et de la première partie, dissimulée mais réelle, de Tanti- Ihèse ; la seconde, de la seconde partie de Tune et de l'autre. Pour plus de clarté, appelons t et f les deux thèses ; ces deux thèses répondront chacune à a et à a' les deux antithèses, et nous aurons le tableau suivant :
Première antinomie :
Thèse (0 :
L* inconditionné existe.
C'est, on peut le voir, la première partie de la thèse telle que Kant Ta conçue et exposée.
•Antithèse (a) :
U inconditionné n'existe pas.
La proposition n'est que latente dans l'antithèse kantienne, mais sa présence dans cette antithèse est certaine.
Seconde antinomie :
Elle est suspendue à la première, qu'on regarde alors comme résolue positivement.
Thèse (f ) :
L* inconditionné, s'il existe, ne peut être intelligiblement situé que dans le sensible.
Antithèse (a') :
L'inconditionné, s'il existe, ne peut être situé intelligiblement nulle part.
C'est la seconde partie de l'antithèse kantienne.
Le terrain est aplani, mais le principal de notre tâche demeure. Il nous faut maintenant étudier en elles-mêmes, pour fixer leur sens et mesurer leur portée, les propositions que nous avons ramenées à deux antinomies régulières.
L'antinomie relative à. l'existence de llnconditionné.
Abordons la première de ces antinomies, celle qui se donne pour objet Texistence ou la non existence de l'inconditionné.
Comment doit-elle se poser? Quels rapports entretientelle avec les antinomies déjà présentées à notre examen ? Est-il permis d*espérer qu'elle pourra se résoudre comme les autres, et, ce qui ne nous intéresse pas moins, d'après les mômes principes que les autres ? Il nous sera maintenant aisé de répondre à ces questions. Nous n'avons point oublié, en effet, que, dans les précédentes oppositions d'idées, les thèses apparaissent toujours fondées sur la raison pure, tandis que les antithèses rattachées à l'entendement dépendent de considérations Imaginatives. La présente antinomie n'échappe point à cette loi, et il suffit d'un regard jeté sur son contenu pour s'apercevoir que la thèse posée par elle s'insjiire uniquement des données de la raison. Qu'affirme, en effet, cette thèse, sinon que le conditionné, donné à chaque instant comme fait, implique, sous la garantie du principe de contradiction, l'inconditionné lui-même, et qu'une raison relative, si loin de la raison absolue qu'on l'imagine, n'a pourtant d'explication définitive et de solide point d'appui qu'en elle ?
Au contraire, l'antithèse, dans l'antinomie, est visiblement imaginative. C'est qu'elle ne peut se détacher d'une conception empirique de la nature, et qu'ici, comme dans les oppositions d'idées précédentes, elle n'a d'autre but que celui de traduire fidèlement la pensée scientifique toujours occupée de faits ou de connexions de faits.
Mais pénétrons plus profondément dans l'examen de l'antinomie, et serrons de plus près, s'il se peut, les deux propositions qu'elle oppose : antithèse d'abord, thèse ensuite.
Quel est le point de vue de l'antithèse ? Pour elle, comme pour la science, la réalité c'est le phénomène. Comment donc s'étonner qu'elle écarte de parti pris ce qui n'est ni tangible ni visible, et que la seule hypothèse d'un inconditionné, en venant rompre la trame de ses conceptions, soit, à son point de vue, une impossibilité et un contre-sens ?
On ne saurait trop insister sur cet ordre de considérations, toujours le même en toute antithèse, et il est curieux de voir, ici conune partout, le savant aux prises avec le problème que posent incessamment devant lui ces conceptions mixtes, où l'inconditionné, malgré tout, pénètre. Qu'est-ce pour lui, par exemple, que Vaciion ? Non, certes, l'énergie en tension ou l'action vive, mais l'énergie déjà développée, l'action déjà accomplie. La {orce, à ce point de vue, n'est plus que mouvement, et il lui faut se produire dans le continu de l'espace pour avoir accès aux spéculations scientifiques. D'un mot, la spontanéité qui est, en réalité, le tout de l'être, ne compte pas pour le savant ; il la sous-entend, n'ayant rien à en dire, ou ne veut la voir que modifiée et altérée dans le phénomène. Masse, poids, densité, toutes les notions de ce genre sont définies par les résultats que fournit l'expérience, et les lois les plus pénétrées d'activité comme l'attraction universelle ou l'affinité chimique, sont ramenées, s'il se peut, à des pressions qui, trop actives encore, cèdent la place à une conception statique des choses où l'esprit n'aperçoit plus enfin que des points de l'espace successivement occupés.
A vrai dire, il est tout naturel que la science se crée à part un domaine où il lui soit permis de vivre avec ses moyens spéciaux sur son propre fonds. Ainsi se verront peu à peu bannies de ses controverses les questions d'un caractère trop spéculatif, et si l'on ne peut, sur certains points toujours obscurs, parvenir définitivement à s'entendre, on peut toujours convenir de sous-entendre à propos et de se taire. C'est là une règle de prudence à laquelle nous ne faisons, pour notre part, aucune objection. Du moment que la raison, de l'aveu de tous, n'a rien à voir avec la phénoménologie scientifique, le plus simple n'est-il pas de ramener
tous les problèmes à des problèmes de surface, et de se représenter le monde comme un vaste et impénétrable tissu d'effets ? — Mais le concevoir tel, c'est le dépouiller, va-t-on dire, de tout ce qui, en lui, est déviation ou accident ; c'est retrancher de sa nature tout ce qui est spontanéité et vie. — Qu'importe ? La science, encore une fois, a le droit d'être chez elle, et il faut pour cela que, dans les choses, tout apparaisse strictement et rigoureusement lié ; si dans la chaîne des conditions qui rendent sensible à nos yeux l'idée du « cosmos », ime seule se rencontre qui ne soit pas ellemême conditionnée, c'en est fait de tout l'édifice de la science construite sur la base du principe de causalité empirique comme sur son axiome fondamental.
U inconditionné n'est pas. Voilà donc, en même temps que l'énoncé de l'antithèse, l'acte de foi que suppose toute aspiration vraiment scientifique.
Au contraire, la réalité interprétée par la thèse exige que r inconditionné soit, et va jusqu'à poser en principe que, sans l'inconditionné, rien n'est plus.
Nous ne voudrions pas tomber dans des redites, mais nous estimons utile de noter une fois de plus le caractère de nécessité rationnelle qui, dans la thèse actuelle, semble plus visible encore qu'en toutes les autres. Sans doute, dans toutes les antinomies, la raison pure se subordonne l'entendement imaginatif ; mais comme, en chacune, les circonstances, bien qu'analogues, diffèrent, on conçoit que le jugement de la faculté supérieure prenne, selon les cas, une forme spéciale, et dès lors il y a intérêt à s'en rendre compte.
Voici, dans le cas présent, comment ce jugement se formule :
(( Tant conditionné actuel préfiuppose, par rapport à son existence, une série complète de conditions iusqu'à Vabsolu inconditionné, seul absolument nécessaire. Il fauf, en con~ séquence, quil existe quelque chose d*absolument nécessaire dès quun changement, comme sa conséquence, existe. »
La conclusion est rigoureuse, et jamais le témorgnage de la raison pure ne nous parut plus décisif. Il faut bien, en elTet, que la série des événements qui aboutissent en chaque instant indivisible à chacun de nos actes, se soit, en quelque sorte, complétée- elle-même, au moment où le terme en qui elle se complète apparaît. Or, comment pourrait-elle se compléter ? Il n*y a dans l'hypothèse opposée à l'hypothèse rationnelle ni commencement ni progrès possible : pas de progrès, d'abord, car, entre deux progrès, même Tes moindres, il y. aura toujours autant de conditionnés qu'on le voudra, le nombre des conditionnés ne dépendant que du libre mouvement de l'imagination ; pas de commencement même, car on aurait beau rétrograder et rétrograder encore dans le passé, chaque condition, à mesure qu'on avance, se doublerait d'un conditionné nouveau et cela sans fin.
La série des conditionnés qui aboutissent à un acte peut donc être considérée, du dedans ou du dehors, du point de vue du réel ou du point de vue du sensible. Si je demeure dans le sensible, je ne puis me placer qu'à la surface de la série, et comme, pour le regard, cette surface est continue, j'ai le droit de croire que je puis toujours essayer de l'épuiser en multipliant à mon gré les divisions. Je le puis, en effet, et rien, si je suis seul en cause, ne m'empêche de dilater ou de restreindre, à ma fantaisie, la grandeur à laquelle mon esprit s'applique ; mais si, sortant de mes créations imaginaires, j'entends juger de la réalité comme j'ai fait de l'apparence, je me trouve arrêté tout de suite ; c'est qu'une donnée nouvelle, sans que j'y aie pris garde, a été introduite dans le problème ; c'est qu'il y a dans la série, vue du dedans et dans le nombre certain de ses changements élémentaires, quelque chose d'objectif, quelque chose de réfractaire et qui résiste. Il faut, dès lors, que je renonce à ma toute-puissance subjective, ou que du moins je la subordonne aux exigences d'une réalité qui lui fait obstacle, et qui doit, en dépit de tout, être telle ou telle.
En résumé, une série, dôs qu'elle aboutit dans le temps à un fait déterminé, est finie. Cette proposition est absolue, et, ou l'affirmant, je me sens aussi stir de ce que j'affirme que
si je pouvais, dans un étal de clairvoyance idéale, me rendre compte du nc/mbre des éléments naturels de cette série.
Une fois de plus, nous voici en face de l'acte rationnel qui vise, en chaque antinomie, la réalité elle-même. Je ne vois pas, je ne perçois pas ; mais je fais mieux que voir ou que percevoir, parce qu'avec la raison pure, je puis dire : « // faut. » Ce qui est vision me trompe en faisant de l'être un phénomène. Au contraire, c'est le réel en soi, le réel invisible, et tel que je le pose hors du sujet que cet « il faut » me révèle, et appuyé sur le principe de contradiction, je puis affirmer, dans la grandeur, l'existence de l'élément que je ne vois pas, avec la même certitude que l'existence du tout que je vois.
« // faut », c'est toujours en ces termes que, dans les problèmes du réel, la raison, dès qu'elle entre en scène, se fait connaître. Pratique ou théorique, dans l'un ou l'autre cas, elle s'impose. Kant a compris que la raison pure pratique doit se subordonner la passion ; comment n'a-t-il pas vu que, de même façon, la raison pure théorique doit se subordonner le sensible pour faire évanouir les antinomies et réconcilier les contraires ?
Le premier devoir de la pensée spéculative, quelque nom qu'elle prenne, est le renoncement de Vapparence et la foi en Vinvisible nécessaire.
Disons donc que l'inconditionné existe ; il existe, parce qu'il n'est pas, dans la série des événements naturels, un seul fait qui ne l'implique, parce que, si l'inconditionné n'est pas, le conditionné, à son tour, rentre au néant.
Idée qu'il faut se faire de rinconditionné s'il existe.
L'existence de l'inconditionné est, dès maintenant, hors de cause ; reste à étudier de plus près sa nature. Est-ce un fait ou un être ? Une simple formule ou une vivante réalité ? En d'autres termes, à quelle conclusion nous conduit la pré-
sente thèse et que nous engageons-nous à croire quand nous affirmons comme la raison des raisons Tincondilionné primitif ?
Kant s*est posé cette question dans les « observations » destinées à mettre sa thèse en lumière et voici comment il y répond :
L'idée qtfon se fait de Tinconditionné doit dépendre, en dernière analyse, de celle qu'on se fait de la nature. L'un de ces termes, en effet, est fonction de l'autre.
Si donc la nature est une chaîne d'événements, l'inconditionné en est le premier chaînon. Rien de plus simple, semble-t-ii, mais est-il nécessaire d'y regarder à deux fois pour s'apercevoir que, mise en face des faits, une conception semblable n'est, en vérité, que trop simple ? Elle rapetisse la nature dont elle donne une définition incomplète, et, ce qui n'est pas moins grave, elle risque de nous entraîner à la plus fâcheuse des confusions, en faisant entrer, comme le chaînon dans la chaîne, l'inconditionné dans la nature.
Devant ce péril pourtant Kant n'hésite pas. L'inconditionné est, pour lui, un anneau tout comme un autre ; c'est un phénomène semblable à tous les phénomènes qu'il détermine, sous cette réserve unique qu'aucun phénomène antérieur n'a pu venir du dehors le déterminer lui-même.
Mais qui ne voit surgir aussitôt, dans cette hypothèse, une inquiétante difficulté ? Si le phénomène initial n'est déterminé par rien, c'est — puisqu'il existe — qu'il s'est déterminé luimême ; il faut donc accorder qu'il se pose ; or, nous le savons, un phénomène qui se pose n'est plus un phénomène, mais une énergie. Nous voilà condamnés, dès le début, à ce saut mortel qu'impose le passage d'un monde à un autre, et que Kant, non moins que nous, tient à éviter i.
Laissons de côté le problème posé sous cette forme, et, au lieu de nous demander si le phénomène initial se pose ou non en vertu de sa propre énergie, n'affirmons rien de plus, pour le moment, que son existence. Ne faut-il pas, du moins, puisqu'il est conçu comme premier, qu'il détermine