‹ L'Angleterre telle qu'elle estChapitre 3 sur 29 · PREMIÈRE ANTINOMIE LE FINI ET L'INFINI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ANTINOMIE LE FINI ET L'INFINI

Thèse et antithèse, pensée pure et pensée sensible.

L'énoncé de l'antinomie est le suivant :

Thèse :

« Le monde a un commencement dans le temps ; il est limité dans F espace. »

Antithèse :

« Le monde n'a ni commencement dans le temps, ni limite dans V espace ; mais il est infini dans le temps comme dans Vespace. »

La preuve de la thèse nous paraît décisive : qu'on en juge.

Supposez, dit Kant ou à peu près, que le monde soit sans commencement dans le temps, l'événement actuel n'est possible que si l'on suppose derrière lui, dans la durée, une série infinie de phénomènes, mais ce qui est infini n'aboutit pas, et dès lors l'événement actuel ne peut plus venir. Or il est venu. Il faut donc que l'hypothèse que l'on a faite soit fausse, et par suite que la série des phénomènes commence.

Telle est, en son esprit, l'argumentation du philosophe. Supposons, à présent, que le monde soit sans limites dans

l'espace ; on ne pourra le concevoir que par la synthèse successive de ses parties, et, pour faire la synthèse de parties infinies en nombre, un temps infini serait nécessaire. Un agrégat infini de choses réelles ne peut donc être considéré comme un tout donné, et le monde est renfermé dans des bornes.

Dans les deux cas, il est aisé de le voir, la preuve se laisse aisément ramener à l'impossibilité de regarder comme achevé un tout inachevable.

Les raisons invoquées en faveur de l'antithèse sont plus complexes, et, on le verra, bien autrement discutables.

L'hypothèse, cette fois, c'est que le monde commence. S'il commence, ce ne peut être que dans le temps, et il faut alors qu'existe, avaiit le monde, un temps vide et homogène où nulle partie ne contient, de préférence à une autre, la raison suffisante d'un commencement. Qu'en résulterat-il ? C'est que le commencement devra reculer, de moment en moment, dans un passé de plus en plus lointain, jusqu'à l'infini où il perdra sa réalité et son nom.

D'autre part, vous voulez que le monde soit limité dans l'espace ; c'est dire qu'un espace vide l'enveloppe ; mais un espace vide n'est rien, et ce qui n'est limité par rien est sans limites.

On ajoute que, dans l'hypothèse d'une limite spatiale, il y a rapport du monde à rien, ce qui est absurde.

Quelle est, sous cette courte esquisse, la pensée de Kant ? Maintes fois il Ta exprimée, et l'on peut dire que c'est l'âme même de son œuvre. La raison, si fière qu'elle soit de ses hautes vues théoriques, ne saurait, sans se blesser elle-même, se détacher tout à fait du phénomène, el couper le fil qui la relie au sensible. Vise-t-elle le trans cendant, veut-elle atteindre, contrairement à la loi de sa nature, l'absolu de Têtre, elle se condamne à d'humiliants démentis, elle s'inflige la honte d'afiîrmer, à la fois et dans une même discussion, le pour et le contre, impuissante qu'elle est à faire triompher une solution plutôt qu'une autre dans l'examen de problèmes qui la dépassent.

Si telle est la vérité, toute connaissance du réel devient

impossible, et, le réel écarté, il ne nous reste, semble-t-il, qu'une issue, celle du scepticisme métaphysique, qu'on peut appeler le scepticisme tout court. Renfermons-nous alors, sans arrière-pensée ni regret, dans l'étude du phénomène et de ses lois.

Mais la Critique peut-elle victorieusement soutenir l'étrange gageure qu'elle a faite ? Est-il vrai, pour nous fixer dans le problème actuel, que la raison appuie de considérants aussi décisifs les deux thèses de lafinité et de- rkiinité du monde ?

La question qui domine tout le débat est celle de savoir si, dans l'antrnomie, elle intervient seule. Il serait injuste de la rendre responsable d'arguments qu'une autre faculté mettrait sous son nom.

Or, il suffit de parcourir avec quelque attention le texte (^e Kant pour voir s'accuser, derrière les deux modes d'argumentation opposés, une dualité évidente de fonctions. La lutte est très nettement engagée entre deux pouvoirs ennemis l'un de l'autre qui, partout et à tout propos, se gênent et se heurtent. D'un côté, la pensée rationnelle qui vise l'être en soi et se donne pour objet la réalité ellemême ; de l'autre, la pensée sensible qui vit dans le phénomène, et, bien qu'elle puisse plus ou moins s'en dégager, ne le perd jamais de vue complètement.

Il est relativement aisé de décrire la pensée sensible, parce que c'est avec elle que nous vivons le plus souvent ; orientée vers l'intuition, on peut dire que son rôle se dessine nettement dès le début. Elle nous trompe à la fois et elle nous aide : spéculativement, elle nous trompe, puisqu'elle dissimule la réalité sous l'apparence ; pratiquement, elle nous aide, puisqu'elle nous entretient, non de l'être en soi, qui ne saurait intéresser la vie active, mais des multiples rapports de l'être en soi avec nous.

Quelle est, maintenant, dans la région du sensible, qui est la sienne, l'œuvre de la pensée empirique ? Les faits sont devant elle, multiples, confondus. Elle les débrouille ; puis elle groupe, elle associé, parce qu'il faut prévoir ; autre intérêt, et majeur, qui lui ouvre le champ de la

science avec ses recherches sans fin d'antécédents et de conditions.

Telle est, d'un mot, la vie de la pensée dans le phénomène. Il est clair, pour qui observe, qu'elle ne se meut qu'en surface, cherchant partout l'antécédent qu'elle prend pour la cause, et se refusant à pénétrer en profondeur dans le réel. Ainsi se forme peu à peu chez elle une habitude qui, en se consolidant, devient un élément même de sa nature. Il lui faut l'au-delà, l'au-delà quand même et toujours, et comme la nature semble ne jamais se lasser de fournir à ses recherches, elle croit aisément que les séries qu'elle descend ou qu'elle remonte et qui lui paraissent interminables, sont réellement et par elles-mêmes sans fin.

De bonne heure, on le voit, et à la suite de Ifi répétition du même acte, apparaît dans l'intelligence l'idée de l'infinj, idée confuse et obscure, qui se prête à des traductions diverses, et qu'il nous faudra débrouiller et éclaircir.

Mais poursuivons. Du phénomène d'où elle est partie, la pensée sensible monte peu à peu à la région des concepts qui ne sont, après tout, que des phénomènes effacés. A cette hauteur, sa faculté d'association se double d'un autre pouvoir ; elle se fait constructive ; c'est qu'alors le milieu où elle se déploie est celui du géomètre, et que rien, dans le cadre spécial où elle projette formes et figures, ne gêne la mobilité de conceptions qu'elle croit réaliser dès qu'elle les esquisse.

Associer toujours, consfruire avec la persuasion qu'elle crée, voilà, sans doute, l'origine des deux erreurs fondamentales de la pensée empirique. La première des deux fonctions crée et acclimate peu à peu une idée vague d'infini dans l'intelligence ; l'autre conduit facilement à croire que la nature obéit à notre ordre, et que le monde des réalités où nous vivons ressemble, jusqu'à se confondre avec lui, au monde idéal des géomètres qu'une conception de l'esprit peut enfanter.

Passant d'un pôle à l'autre de l'esprit, tournons-nous maintenant vers la pensée pure, et essayons de mettre

en lumière le but qu'elle se propose et la méthode qu'elle y ajuste. Le but, qu'il lui soit ou non donné de l'atteindre, est le réel ; mais le réel ne saurait tomber sous le sens, car ce qui se voit n'est et ne peut être qu'apparence. A supposer même que fût possible une intuition d'ordre supérieur, une intuition, non plus sensible, mais rationnelle, elle ne laisserait point intact l'absolu qu'elle cherche ; elle y ferait pénétrer, à son insu, quelque chose d'étranger à sa nature, quelque chose de subjectif et d'humain, et pour cela même l'absolu disparaîtrait de nouveau sous le relatif. Voilà ce que Kant a compris, ce que toute la philosophie a entrevu de bonne heure. Mais, d'autre part, sans communication directe avec l'absolu, que pouvons-nous dire de l'absolu, et quel moyen employer pour le connaître ? Il semble que le dilemme soit sans issue et le problème insoluble.

Il peut être résolu pourtant et, en dépit d'hésitations et de tâtonnements répétés, par la raison elle-même. J'ajoute que la méthode inspirée par elle s'est affirmée, sans qu'on s'en soit rendu compte, dans les philosophies les plus hautes, et y a laissé sa trace sous la forme de conclusions généralement acceptées et de résultats durables. Quelle est donc cette méthode et comment la définir ?

Je dirai, d'un mot, sans espérer, en une première esquisse, donner à ma pensée toute la netteté désirable, que la raison ne se propose qu'une connaissance indirecte de l'absolu et qu'elle y va par le nécessaire.

Comment cela ? Un fait est posé. Ce fait est indéniable, et, pas plus que nous, le sceptique ne le conteste. Or s'il existe, il peut se faire qu'il implique nécessairement l'existence de quelque chose autre que lui. L'enveloppant suppose l'enveloppé. Voilà donc un fait qui requiert l'existence de telle vérité, de tel principe. Cette vérité, ce principe, apparaissent dès lors comme nécessaires, et leur nécessité est aussi absolue qu'est réelle l'existence du fait qui les suppose ; on pourrait dire que ce sont des requisita, for geons le mot, des requisils.

Sous cette forme abstraite, l'idée inspiratrice de la

méthode est encore obscure. Aidons-nous d'un exemple. J'éprouve en ce moment une sensation de résistance. La résistance est un fait ; qui le contestera ? Or pas de résistance, sans forces antagonistes ; il faut donc, et cela de nécessité absolue, que la force existe. La résistance est le requérant; la force, en son déploiement d'activité, le requisit. L'une appelle l'autre.

Un exemple plus saisissant est celui que nous fournit la thèse de la présente antinomie.

Un événement se produit en ce moment même ; voilà la donnée initiale, le fait qui va servir au raisonnement de point d'appui. Qu'en résulte-t-il ? Une conséquence aussi indéniable que le fait lui-même, c'est que je ne suis plus libre de croire que la chaîne des événements antérieurs est infinie. Si elle l'était, le moment où elle aboutit et dont je constate l'existence ne serait jamais arrivé.

Une conclusion analogue s'imposerait aux mondes qui peuplent l'espace. Là encore, et pour les mêmes raisons, la limite apparaîtrait nécessaire.

Ainsi je ne puis entrer en relations directes avec l'absolu ; je ne puis voir, ni de mes yeux, ni par la raison, ce qui se passe dans l'immensité du temps et de l'espace ; mais ce que je sais de source sûre, ce dont je ne doute pas un instant, sur le témoignage indirect mais positif de cette rai son elle-même, c'est que les événements et les choses, quelle que soit leur prodigieuse multiplicité, ne sont pas, ne sauraient être sans fin.

On soutiendra peut-être que la nécessité qui contraint la raison à affirmer le fini n'a rien de plus absolu que celle qui semble imposer l'infini à l'entendement. L'entendement, dira-t-on, a, comme la raison, ses exigences, et il met en avant des requisits qu'il cherche, lui aussi, à faire valoir de son mieux. Soit ; mais que valent réellement ces requisits ? Ils répondent à des besoins et à des habitudes plutôt qu'à des principes et des raisons. L'idée d'infini n'est que l'exigence toute naturelle mais étroitement subjective d'une pensée qui veut avoir le champ libre deVant elle, et entend évoluer, sans arrêt ni obstacle, à la surface des faits. La

création de mondes par delà les mondes n'est que l'illusion de cet instinct constructeur qui s'imagine produire lorsqu'il ne fait, en réalité, que concevoir.

Qu'on examine, au contraire, non du point de vue pratique ou scientifique, mais du point de vue de la spéculation rationnelle, le seul important ici, les titres de la raison dégagée du sensible, de la raison pure. On verra qu'elle demeure obstinément fidèle aux lois d'une dialectique exacte, qu'elle ne sort jamais des données qu'on lui propose, qu'elle ne s'appuie enfin que sur les principes.

C'est avant tout du principe d'identité qu'elle se réclame ; c'est lui qui prête à ses affirmations toute leur autorité et leur valeur. Si l'inachevable peut être achevé, rien ne subsiste plus dans l'intelligible ; et, en même temps que la thèse soutenue par la raison, s'effondre et disparaît la pensée elle-même.

Nous touchons le roc qui sert de fondement à la raison pure ; la pensée empirique ne bâtit que sur le sable ; son seul avantage, celui qui lui a recruté et lui vaut encore le plus d'adhérents et d'amis, c'est que, ce qu'elle affirme, elle le voit et le {ait voir ; rien de plus naturel dans le domaine de l'intuition; dans celui du réel, au contraire, l'intuition est impossible, il faut croire.

On voit combien diffèrent les deux fonctions de la pensée spéculative ; un coup d'œil jeté sur la dialectique de la première antinomie rendra leur opposition sensible, indéniable. L'une harcèle l'autre en lui objectant que ses affirmations n'ont rien de sensible, et que ce qu'elle propose ne se \ oil pas ; mais la faculté ainsi mise en cause se défend sans peine ; outre que, pour elle, le réel ne saurait se voir, elle montre ou peut montrer qu'à chaque pas l'argumentation de sa rivale est en défaut. Rien de plus curieux que ce spectacle, où se condense en ses deux facultés maîtresses la vie entière de l'esprit.

Les notions engagées dans le débat : fini, indéfini» infini; analyse de ces notions.

Mais avant de mettre aux prises les deux acteurs et leurs exigences opposées, il importe de fixer avec précision l'objet du débat.

Il porte sur trois termes, le liai, Vindélini, rm/ini, dont les deux derniers ont prêté aux plus graves malentendus et veulent avant tout être éclaircis.

Indélini signifie sans bornes. Il se dit de toute quantité qui évolue, croissant ou diminuant toujours. On en a fait une sorte de moyen terme entre le fini et l'infini, plus que fini par le mouvement qui le dilate, moins qu'm|mi faute d'une plénitude où se repose son incessant devenir. C'est là, on le verra mieux plus loin, une vue de pure imagination ; la vérité est que l'indéfini s'oppose coniradictoirement au fini ; il le nie simplement, sans plus. On peut donc dire qu'il est au fini ce qu'est l'illimité au limité, ce qui évolue à ce qui est fixé dans une forme et circonscrit.

D'un côté la quantité close, de l'autre la quantité toujours ouverte. Fini et indéfini marquent deux pôles.

Venons à l'infini. On ne saurait dire que ce soit un moyen terme entre l'indéfini et le fini. Il faut y voir une de ces synthèses étranges que désavoue la raison pure, et où se plaît le pouvoir tout mécanique de répétition et d'association quand il est fortifié par l'habitude. On remarque aisé ment que, dans le champ de la connaissance sensible, nulle perception n'a d'unité et n'est complète que par le cadre qui la dessine et la présente ainsi tout entière aux yeux. Voilà une loi de l'expérience, loi indispensable, si l'on réfléchit que, sans elle, la multiplicité finie ne serait que confusion et chaos. Que fait maintenant le pouvoir de répétition habituelle ? Avec la spontanéité irrésistible d'une sorte d'instinct, il érige en loi absolue ce qui n'est que la loi de ce qu'on voit ; passe, intrépide, de ce qui se voit à ce qui se

pense, et oubliant, en cette opération aveugle, qu'au moins rindéfini devenir lui échappe, puisqu'il faut qu'il soit sans limites, il n'est satisfait que s'il l'achève, réclamant pour lui, à titre de complément nécessaire, un repos qui est contraire à sa nature, et une plénitude d'être qui le détruit.

Tel est l'infini. Du point de vue purement psychologique où nous entendons rester en ce moment pour l'analyser, il répond à une habitude contractée par l'imagination, au besoin de limiter et de circonscrire. C'est le sensible pénétrant dans le rationnel, le statique dans le dynamique, le fini dans l'indéfini. Conçoit-on plus extraordinaire mélange, et l'idée d'inlini ne se détruit-elle pas elle-même par la flagrante contradiction des deux éléments qui la constituent ?

A qui demande, en effet, si Vinlini est indéfini, il faut répondre qu'il l'est, puisqu'il enveloppe, comme l'indéfini, une multitude réputée inépuisable de termes ; et à qui demande, d'autre part, s'il est fini, il faut répondre, sans hésitation, qu'il l'est encore, puisque l'inépuisable, dans l'infini, forme un ensemble achevé et clos.

L'infini est donc à la fois indéfini et fini, et, cependant, à le prendre d'un autre biais, il n'est ni ne saurait être ni l'un ni l'autre. Comment fini ? Il passe toute mesure. Comment indéfini ? 11 ferme ce qui doit toujours rester ouvert.

Des analyses qui précèdent, la conclusion est toute simple. On s'imagine avoir l'idée de l'infini, on ne l'a pas ; on ne Ta pas, et personne ne l'a jamais eue ni ne l'aura jamais parce qu'elle n'a aucun droit à l'existence. La notion d'un cercle carré n'est ni plus ni moins incohérente et contradictoire dans les termes que celle d'un « sans limites » qui se termine, d'un inachevable qu'on pose achevé.

En faut-il davantage pour nous donner le droit d'écarter a priori et sans discussion, comme dénués de portée et même de sens, tant de problèmes sur l'infini qui ont fait, depuis des siècles, le tourment des philosophes ? Que nous veut-on quand on nous demande si telles quantités, nombre, temps, espace, se conçoivent ou non comme infinies, dès

qu'il est démontré que le terme « infini » n'offre à l'esprit aucune idée nette, aucune signification concevable ?

On proteste contre un arrêt aussi sommaire, et l'on s'ingénie à établir que le prétendu inintelligible l'est en réalité si peu que seul il est apte à porter la lumière sur certains de nos concepts quantitatifs. Voyons cela.

Sur le nombre, d'ordinaire, on passe volontiers condamnation. Pourquoi ? Il est difficile de le dire, car le nombre, au point de vue qui nous occupe, suit et doit suivre la loi rfune quantité quelconque. Le fait est que peu d'esprits tiennent pour son infinité. On recule en général devant une hypothèse qui entraînerait l'absurde nécessité d'un nombre ultime, et il est clair cependant qu'on n'a aucun moyen d'y échapper, car, au cas même où l'on se refuserait à admettre tout d'abord un dernier nombre, et où l'on se contenterait de mettre l'infinité dans le nombre des nombres qui constituent la série, il faut bien, si la série est close et forme un tout, que le nombre ultime reparaisse. Or une telle conception fait évanouir jusqu'à l'idée de la série numérique qui doit, sous peine de n'être plus elle, demeurer inachevée et ouverte.

Un certain nombre de métaphysiciens, au contraire, quelques-uns même d'une pénétration supérieure, ont opté pour Finfinité du temps et de l'espace.

Éludions d'abord avec eux l'idée de temps ; dégageons par la pensée la succession, comme telle, des phénomènes qui l'engendrent, et écartons, pour un moment, la question de savoir si, en leur incessant devenir, les événements doi- \ ent ou non rationnellement trouver un terme. Par delà les événements, ce qui seul ici nous intéresse, c'est ce que nous appellerions la durée pure, série toute abstraite, conçue au travers des événements par l'esprit. Elle seule est susceptible de se dilater et de s'étendre ; elle seule, en sa fuyante mobilité, paraît, à première vue, compatible avec Finfîni ; elle seule, par conséquent, a chance de se laisser qualifier par lui dans un jugement.

Qu'est-ce donc que la durée considérée en elle-même ? Elle est orientée en deux sens : d'un côté l'avenir, de l'autre

le passé, avec un point o qui représenterait le présent, et rappellerait, bien que de loin et avec de très notables différences, ce o de l'algébriste destiné à séparer, non plus, comme ici, Tavant de laprès, mais le négatif du positif.

Dès lors, il est aisé de le concevoir, le problème devient double. Son énoncé diffère, et, par suite, l'argumentation se modifie, selon qu'on regarde en deçà ou au delà du présent.

Au delà, nulle difficulté ; le cas est visiblement celui de la suite naturelle des nombres. En essayant de pénétrer dans l'avenir, nous n'apercevons devant nous que le « sans fin » et, les précédentes discussions nous l'ont assez fait voir, l'infini actuel, l'infini proprement dit, est non le synonyme du « sans fin », mais sa négation.

En deçà, au contraire, et si nous nous retournons vers le passé, le problème paraît moins aisé à résoudre. C'est que le passé fait l'effet d'un système clos, chaque fois qu'il aboutit à l'un des « présents » successifs que nous traversons, et comme, d'autre part, il nous paraît sans fin et sans fond, en arrière du présent d'où notre œil essaie de le pénétrer, il se trouve qu'en apparence, au moins, nous nous rencontrons face à face avec un de ces infinis que nous avions déclarés a priori contradictoires et impossibles. C'est un inépuisable de durée qui, néanmoins, paraît épuisé à chaque instant.

Un examen plus attentif des faits ne nous laissera pas longtemps dans l'illusion. Le passé, tel que nous le concevons, le passé pur est sans doute fermé toujours et achevé par le présent, mais dégagé qu'il est des événements, il reste indéfiniment ouvert du côté où il est censé trouver son origine et prendre sa source. C'est un fleuve qu'on peut remonter sans fin, car tout moment en suppose un autre qui le précède, et nul moment, dans cette régression, n'a le droit de s'ériger en moment premier. Qu'on pénètre aussi profondément qu'on voudra dans le passé ainsi conçu, on verra que tout recul amène un autre recul, et cela sans fin ni trêve, comme si la pensée glissait d'elle-même et toujours dans un milieu où rien ne peut l'arrêter.

Voilà donc que le passé, fermé du côté où il aboutit, est maintenant ouvert dans le sens où il lui faudrait commencer ; il ne commence donc plus, et le point fixe qui, placé au delà de tout moment possible en arrière, le fait réelleinent et rigoureusement infini, lui fait défaut.

Peut-être soutiendra-t-on que le problème est mal posé, et que, pour arriver à une conclusion contraire, il suffirait de lui donner une forme plus correcte. Imaginons donc, en dépit de tout, un premier moment. Ce premier moment est possible, à une condition : c'est qu'il soit situé dans le passé à une distance infinie du moment présent. Dans ce cas, l'inépuisable se trouverait clos à son origine comme à son terme, il serait donc épuisé, et le passé serait rigoureusement infini.

La réponse est facile. Si le premier moment peut réellement se poser, c'est que, pour l'atteindre, on a épuisé tous les reculs ; or la loi des reculs est indéfinie ; comment donc et de quel droit lui imposer une limite ? Tient-on quand même au commencement absolu ? Comment à travers l'inaclievable aboutira-t-il au moment présent ?

Concluons qu'aussi bien que le nombre, le temps idéal, le temps abstrait, le temps, en ce qu'il a de plus souple et de plus dilatable, et par suite de plus aisément accessible à rinfinité, ne saurait, sans aliéner sa nature, se laisser qualifier d'infini.

Venons enfin à l'espace, et étudions-le, à son tour, comme une quantité pure, intérieure, sans doute, à la réalité qu'accidentellement elle pénètre, mais susceptible de rayonner au delà en tous sens et de se déployer sans fin.

Poser, à ce dernier point de vue, le problème de l'infini, c'est mettre aux prises, en un duel plus serré que jamais, les deux facultés que nous avons toujours vues en lutte, et cela sur le terrain le plus favorable à la faculté sensible, qui ])eut se regar-der comme particulièrement compétente dans un débat où il ne s'agit en somme que du champ toujours Ri^randi de ses perceptions visuelles.

D'autre part, il faut le faire obsen^er, la cause, cette fois, est meilleure que dans les cas précédents pour l'imagination

ifui la plaide. Le nombre croît et décroît, le temps s'écoule ; l'espace, au contraire, apparaît immobile, véritabre absolu où tout plonge et qui déborde tout de toutes parts.

Si l'espace est vraiment ce qu'il paraît être, comment nier qu'il existe un infini spatial ?

Mais là est précisément la question. Il suffit d'analyser ce qui se passe lorsque nous cherchons à pénétrer l'immensité sans limites pour nous convaincre qu'elle n'est point, comme on le suppose d'abord, quelque chose de clos et de tout fait.

De quelle illusion sommes-nous donc dupes, et comment, lorsqu'il s'agit de l'espace, sommes-nous amenés à affirmer fa réalité de l'infini ? Le voici :

Quand nous voulons sonder la profondeur du vide illimité qui nous enveloppe, il nous semble que nous ajoutons, sans obstacle, et comme si le mouvement auquel nous cédons se produisait de lui-même, les distances aux distances, les profondeurs aux profondeurs. Rien ne nous arrête, bien qu'il nous paraisse qu'au regard du but à atteindre, la somme de nos avances soit toujours nulle, et que rien ne soit définitivement conquis. Si loin, en effet, que nous poussions le travail qui consiste à capter, en imagination, des portions d'espace, nous nous trouvons toujours dépassés par un surplus d'espace qui enveloppe tout le reste, prêt lui-même à se laisser envelopper à son tour.

De là, on le conçoit, une affirmation presque nécessaire. Si, en une telle opération, le progrès de la pensée est indéfini, et que, d'autre part, l'espace le devance nécessairement et le dépasse toujours, l'espace ne peut être conçu que soùs la forme d'un infini rigoureux.

Ainsi parle l'imagination. Écoutons, maintenant, la raison pure :

Qu'est-ce donc, observera-t-elle, qu'une portion d'étendue pure en dehors des déterminations qu'y fait pénétrer l'esprit ? L'esprit seul la mesure, seiJ il y conçoit des distances, lui trace des limites, lui prête une forme. Au delà et dans l'espace nu, rien ne reste à quoi l'observation intellectuelle puisse se prendre, c'est le vide sans trace de qua-

lité OU d'aetisR^ e'cSL la pénétrabilité absolue, c'est le pur rien.

Que se passe-t-il maintenant, lorsque,, en une étape de Fopération que nous venons de décrire, l'esprit, m^^e d'une portion d'étendue, la voit, au moment même où il la ccaisidère, dépassée par une portion nouvelle, plus lointaine, semble-t-il, et plus profonde ? Comme cette dernière n'a ni ne peut avoir de réalité que par l'esprit, elle n'est, elle ne doit être, que le sentiment que possède obscurément mais })ositivement l'esprit de pouvoir la créer de toutes pièces, comme il a créé la précédente ; et si l'on généralise cette explication, on s'aperçoit que l'étendue, qui semble s'enfler et se dilater sans fin, n'est autre chose que V esprit lui-même ayant, chaque fois qu'il imagine, la conscience de pouvoir, sans obstacle, imaginer encore et toujours .

Nous sommes donc, lorsque nous parlons d'une étendue qui se développe comme d'elle-même, dupes d'une illusion analogue à celle qui se produit dans la perception sensible lorsque nous voyons, colorés en eux-mêmes, des objets sur lesquels nous étalons nous-mêmes la couleur.

L'étendue pure, en réalité, ne saurait d'elle-même s'étendre, c'est nous qui l'étendons, en projetant hors de nous les déterminations qui, seules, peuvent lui prêter une forme et la rendre sensible aux yeux.

Dans ce progrès sans limites, l'esprit n'est dépassé que par lui-même, ou, pour mieux dire, son acte, à chaque instant, n'est dépassé que par sa puissance, ce qu'il fait que par la pensée qu'il pourrait, à sa volonté, le refaire.

Où trouver en cela quoi que ce soit qui puisse fonder l'infini actuel ?

Mais nous ne voulons refuser aucune concession à nos adversaires. Consentons, pour un moment, à prendre au sérieux le mirage de leur étendue sans bornes. Le problème reparaît toujours inévitable. Il faudra, une fois de plus, écarter toute équivoque, et se demander si l'espace dont on parle est infini ou indéfini, absolument clos, ou toujours ouvert.

Pascal le déclare infini, il s'imagine du moins qu'il est

tel, mais en cela il se trompe. Ne le compare-t-il pas à une sphère dont le centre serait partout et la circonférence nulle part? Chose étrange, Pascal lui-même est ici dupe des mots, et parlant de l'infini, il ne nous montre en somme que l'indéfini. Qu'est-ce, en effet, que cette circonférence fuyante, sans cesse agrandie, et qui ne rencontrerait, en son mouvement d'expansion, ni obstacle, ni point d'arrêt ?

L'infini actuel, l'infini fini que nous combattons, ne saurait s'accommoder d'un tel symbole. Il faudrait le représenter sous la forme d'une sphère enveloppante qui dépasserait la somme de toutes les sphères successivement agrandies et dilatées que l'esprit peut concevoir.

Mais c'est là justement ce qui ne saurait s'entendre. On nous objecte que l'espace total est infini parce qu'il dépasse tout progrès, et fournit à toute addition de grandeur. L'illusion est toujours la même, l'espace dépasse tout progrès donné ; il fournit à toute addition déterminée et positive. mais il ne saurait dépasser la somme, inimaginable d'ailleurs, de tous les progrès et de toutes les additions possibles, et cela, pour une raison cent fois alléguée, c'est qu'une telle somme, avant d'être dépassée, doit être faite, et que nous n'avons aucune possibilité de la faire.

L'espace, insiste-t-op, ne semble-t-il pas être un réservoir inépuisable de grandeur ? Sans doute, mais il ne paraît tel, précisément, que parce qu'il peut toujours grandir.

L'impossibilité pour l'espace de s'intégrer de lui-même est une vérité incontestable, bien qu'aujourd'hui encore contestée. Répétons donc que l'espace conçu comme un tout est une pure contradiction dans les termes. C'est la somme de parties réelles ou possibles qui, dans leur multiplicité indéfinie et fuyante, ne sauraient jamais faire une somme.

Aussi a-t-on songé, lorsqu'on a voulu soutenir la thèse de l'infini, à se placer d'emblée dans le tout, cette unité relatfve dont il semble que l'esprit un, en la plus essentielle de ses tendances subjectives, ne puisse se passer.

C'est, dit-on, d'abord et a priori, que le tout spatial existe,

et comme la somme de ses parties n'y atteindrait pas, on n'hésite point à affirmer qu'il les précède. Elles seront maintenant ce qu'elles pourront être, en quantité finie ou infinie, peu importe. L'obstacle est levé.

Il le serait, en effet, si le tout dont on parle avait un sens nettement intelligible ; mais un tout sans parties n'est pas moins malaisé à concevoir qu'un indéfini qui se termine ; et l'expédient imaginé pour sauver la thèse ne semble guère moins contradictoire que la thèse qu'on veut sauver. Il se peut, sans doute, qu'on introduise, arbitrairement et du dehors, des parties dans un tout dé/à formé ; mais ces parties, importées et non siennes, lui demeureront à tout jamais étrangères ; au contraire, les parties qu'il possède et qui le constituent ne sauraient lui manquer un seul moment, parce qu'il fait corps avec elles, et n'est intelligible que par elles.

Au fond, ce que l'on poursuit, à un point de Aue tout subjectif et idéaliste, c'est l'unité absolue de l'espace. Ses parties disparaissent, et il ne reste plus à leur place que l'acte spirituel et parfaitement un qui en embrasse la possi bilité. Qu'on nous permette de le dire, un tel espace n'est pas conçu, mais rêvé. On a beau nous faire observer que l'espace, tel qu'il apparaît, ne comporte pas de divisions effectives ; il nous suffit qu'il soit divisible. Qui peut contester que l'étendue soit la meilleure, sinon l'unique raison de la divisibilité, et, dans ce cas, comment se passer de parties ? Veut-on, quand même, les exclure ? Le tout spatial devient absolument un, et il se réduit à un point. Comment, en ce cas, l'étendre, comment le dilater, et à quelle faculté de l'intelligence peut-on raisonnablement proposer d'importer dans rindi\isible en soi, je ne dis pas seulement la division réelle, mais la simple possibilité de la division ?

Concluons. Dans la quantité abstraite, qu'il s'agisse dit nombre^ du temps ou de Vespace purs^ la loi de l'indéfini règne seule, Tinfini actuel n'est nulle part.

Critique de la thèse et de l'antithèse ; le monde rationnel et le monde sensible.

Nous pouvons maintenant serrer de plus près Targumentation kantienne. Suivons-la donc pas à pas, et attachonsnous, pour y pénétrer plus sûrement, au texte même de la première antinomie.

Thèse :

« Le monde est fini, dit Kant, car si Ton suppose, quant au temps, que* le monde n'a pas commencé, une éternité est donc écoulée à tout moment donné, et, par conséquent, est écoulée aussi une série infinie d'états successifs des choses dans le monde. Or, l'infinité d'une série consiste précisément en ce qu'elle ne peut jamais être achevée par une synthèse successive. Par conséquent, une série cosmique passée ne peut être infinie, et un commencement du monde est une condition nécessaire de son existence. Ce qu'il fallait d'abord démontrer. »

t( Si maintenant nous supposons que le monde n'a pas de limite, le monde alors sera un tout infini donné de choses coexistantes. Or, nous ne pouvons concevoir la grandeur d'un quantum donné en intuition dans de certaines limites d'aucune autre manière que par la synthèse des parties, ni la totalité d'un tel quantum que par une synthèse complète, ou par l'addition de l'unité à elle-même. Si donc on veut concevoir le monde comme un tout qui remplisse l'espace entier, la synthèse successive des parties d'un monde infini devra être considérée comme complète, c'est-à-dire qu'un temps infini devra être conçu dans l'énumération de toutes les choses coexistantes, comme écoulé ; ce qui est impossible. Un agrégat infini de choses réelles ne peut donc être considéré comme un tout donné, par conséquent pas non plus comme donné en même temps. Donc un monde, quant à son étendue dans l'espace, n'est pas infini, mais, au con-

traire, enfermé dans des bornes. Ce qui était la seconde chose à démontrer. »

Antithèse :

Le monde n'a ni commencement ni limite ; il est, au contraire, infini quant au temps et quant à Tespace.

« Car, supposez que le monde ait un commencement ; puisque le commencement est une existence précédée d'un temps où la chose n'est pas, un temps doit donc avoir précédé dans lequel le monde n'était pas, c'est-à-dire un temps vide, parce qu'aucune partie d'un pareil temps ne renferme en soi, plutôt qu'une autre quelconque, une condition distinctive de l'existence de préférence à la condition de la nonexistence (tout en supposant, du reste, que celte condition existe par elle-même ou par une autre cause). Plusieurs séries de choses peuvent donc bien commencer dans le monde, mais le monde lui-même ne peut avoir aucun commencement. Il est donc infini par rapport au temps passé. »

« Quant au deuxième cas, celui de l'illimitation dans l'espace, supposons d'abord le contraire, à savoir que le monde est limité ; il se trouve alors dans un espace vide qui n'a point de bornes. Il n'y aurait, par conséquent, pas seulement un rapport des choses dans l'espace, mais aussi un rapport des choses à l'espace. Et comme le monde est un tout absolu hors duquel il n'est pas d'objet d'intuition et, par conséquent, pas de corrélatif du monde avec lequel le monde soit en rapport, alors le rapport du monde à Tespace vide serait un rapport du monde à aucun obiet. Mais un tel rapport et, par suite, la limitation du monde par l'espace vide n'est rien. Le monde n'est donc point limité quant à l'espace, c'est-à-dire qu'il est infini en étendue. »

Telle est la critique de Kant. Que vaut-elle et que faut-il en penser ?

Sa thèse, croyons-nous, est inattaquable ; mais la démonstration qu'il en donne pourrait être plus rigoureuse et plus complète.

Procédons par voie d'élimination.

Il n'est, nous le savons, que trois termes qui peuvent, du point de vue de la quantité, qualifier le monde : infini^ indéliniy fini. Or, nous voulons prouver que tout <( présent » dans la durée est précédé d'une série finie d'états successifs ; il faut donc établir que la série des états successifs qui précède un « présent » quelconque ne peut être ni indéfinie ni infinie.

Mais, après ce qui a été exposé tout à l'heure, l'infini s*élimine de lui-même ; et comme il est impossible de le concevoir, la question de savoir si le monde est infini n'a pas de sens. On peut demander s'il est fini ou indéfini, on ne peut demander s'il est à la fois l'un et l'autre, l'infini étant le mélange irrationnel de l'un et de l'autre.

Lli^QÛ écarté, le problème se pose à la fois simplement et rigoureusement. Nous n'avons plus en face de nous que l'indéfini et le Snk Ce sont termes qui s'opposent contradictoirement, ainsi qu*on vient de le voir, et la discussion dès lors devient facile.

Elle peut tenir en quelques lignes. Indéfini signifie sans fin. Si donc une série d'états successifs aboutit à un « présent », c'est qu'elle n'est pas indéfinie. Au cas où elle le serait, fuyante, par définition, dans le passé, et toujours entraînée, de recul en recul, en sens inverse du but à atteindre, non seulement elle ne saurait aboutir, mais elle ne pourrait pas même commencer.

Ce qui ne commence pas n'aboutit pas, donc ce qui aboutit a dû commencer, voilà toute la démonstration ^

Nous ne pourrions que nous répéter en passant du temps à l'espace dans la première antinomie. Kant, on le voit, dans cette seconde partie de sa thèse, n'écarte l'infinité de l'espace que par l'intermédiaire du temps. Il eût pu donner de son affirmation une preuve directe. Qu'on pose, en effet, le monde comme un « tout donné de choses simultanément existantes », l'infini écarté a priori comme toujours, il ne reste plus qu'à savoir si ce tout peut être conçu comme indéfini. Or, interrogée sur ce point, la raison fournît ime réponse décisive ; un tout sans limites n*e8t plus un tout. Si le monde forme réellement un tout, c'est qu'il est clos,

par suite limité, et nous avons gain de cause ; s'il est illimité, le tout dont on parle n'est qu'une illusion et un vain mot.

En résumé, bien que Kant n'ait pas demandé à la raison pure tout ce qu'elle pouvait lui donner, on peut dire que, dans la thèse de la première antinomie, la preuve est faite ; elle est aussi solide que le principe d'identité.

Quel but doit se proposer maintenant l'auteur de la Critique, lorsqu'il aborde l'antithèse? Il lui faut montrer que, partant de la même donnée, c'est-à-dire du même monde, la raison pure, appuyée sur le même principe, mène d'ellemême à une proposition qui contredit celle de la thèse. Or, une telle démonstration n'a pas été faite ; c'est ce qu'on va voir.

Le point de départ est bien ici, comme dans la thèse, le monde en soi ; la conclusion, d'autre part, est nettement opposée à celle de la thèse, puisqu'elle affirme l'infini, mais la dialectique apparaît toute différente, et l'instrument de la preuve, au lieu d'être ce qu'il était tout à l'heure, la raison pure, n'est, on va le voir, que cette forme imaginative de la pensée qui se fait du sensible une habitude et un besoin.

Toute la dialectique de l'imagination, si l'on peut parler ainsi, tient dans la loi déjà indiquée : associer les faits aux faits, lier le sensible au sensible, le répéter et le prolonger sans fin ; mais il est clair que, dans la discussion qu'on se propose d'établir, une telle dialectique ne saurait se montrer à nu si l'on veut que l'antinomie réussisse. Il faut qu'elle emprunte à la raison pure quelques semblants de raisons, et qu'elle paraisse argumenter. C'est ce qu'elle essaie de faire, dans l'antithèse, et il n'est pas d'examen plus curieux que celui de ce plaidoyer où la pensée sensible dissimule son propre intérêt sous les principes. Qui les étudie en eux-mêmes risque de les trouver obscurs et insuffisants. On ne les interprète bien que^ar la tendance qui les inspire. ,

Examinons cette dialectique étrange ou plutôt ce mélange confus de deux dialectiques contraires.

<!( Le monde commence, donc il commence dans le temps. »

Oui, s'il est permis de traiter le commencement absolu des choses comme un simple commencement relatif. Un fait, dans le sensible, suit toujours un fait ; le fait primordial, s'il existe, de nécessité précède tout.

Mais nous interprétons mal la pensée de Kant. Sans doute, dans sa démonstration, le temps qui précède l'écoulement des phénomènes n'est qu'un temps vide, un temps purement conçu. Soit, à la condition qu'on ne sorte pas? de l'hypothèse. Le temps vide, ne l'oublions pas, n'est qu'une idée ; il faut le chercher en nous, non hors de nous.

Voici pourtant comment le philosophe raisonne :

« Dans un temps vide, nulle raison de commencement. C^est que le temps vide est homogène, et, qu'en un tel temps, nul moment plutôt qu'un autre ne saurait se prêter à la production du phénomène. »

Essayons de donner quelque clarté à cet argument. Soit une portion du temps vide antérieure aux phénomènes. J'en détache un moment, et je vois que, semblable à tous les autres, il ne se prête pas plus qu'aucun autre à l'apparition d'un fait réel. Donc, s'il ne tient qu'à lui, nul commencement n'est possible. Mais le moment antérieur, impuissant lui-même, se refuse à son tour pour la même raison au phénomène. Ainsi d'un troisième et de ceux qui suivent. De moment en moment, de recul en recul, on arrive à cette conclusion que le monde des phénomènes n'a jamais eu de commencement ; il est éternel : ce qu'il fallait démontrer.

Ce qu'il fallait démontrer, oui, mais ce qu'on ne démontre nullement, car l'argument, qu'on veuille bien le remarquer, se retourne contre les conclusions qu'on veut obtenir. De deux choses l'une, en effet : ou le monde a une raison intérieure de commencer, et il commencera, sans qu'aucun moment de la durée pure puisse avoir sur ce commencement nécessaire la moindre action ; ou, au contraire, toute raison intérieure de commencer lui fait défaut, et, comme il n'existe, hors de lui, que des moments impuissants à rien produire, il ne sera jamais posé. L'illusion à laquelle donne

lieu rargument que nous exposions tout à l'heure résulte de ce qu*il semble que les moments successifs de la durée pure venant décliner, l'un après l'autre, la mission de donner un commencement au monde, ce commencement se trouve dès lors rejeté à l'infini. Il l'est bien, sans doute^ mais en un sens tout autre que celui que propose le critique pour prouver sa thèse. Le monde, en effet, s'il ne trouve nulle part de raison qui l'explique, loin d'exister, comme on le prétend, dès l'éternité et depuis toujours, se verra, d'antécédent en antécédent, exclu à jamais de la réalité et de l'être.

Ce iamais est la solution de la raison pure, tant qu'elle n'a affaire qu'à des moments intelligibles ; si l'imagination tient pour le toujours, c'est que, ne pouvant se passer du phénomène, elle l'introduit subrepticement dans l'infinité du temps vide, et suppose précisément ce qu'il eût fallu justifier.

Quelle justification, d'ailleurs, peut-elle fournir ? Par quel miracle le phénomène s'affranchirait-il de son commencement, en le rejetant en arrière jusqu'à l'infini ? Faut-il donc croire que le temps vide possède je ne sais quelle étrange vertu attractive ou aspirative qui permettrait au monde de se dilater et de s'étendre ? Mais le temps vide ne peut avoir aucune vertu, à moins qu'après l'avoir tiré de l'entendement, extériorisé, divisé en moments, juxtaposé aux phénomènes, on ne veuille, en dépit de l'inertie qui lui est propre et dont on n'avait pas osé encore l'affranchir, lui donner maintenant un pouvoir qui dépasse le phénomène lui-même et n'appartient qu'à l'être : l'activité.

Comment croire, d'autre part, que le phénomène puisse se donner l'élan nécessaire pour reculer toujours, et se rejeter en arrière jusqu'au fond d'un passé sans fin ? Où prendrait-il cet élan ? D'où ce mouvement lui viendrait-il ? De luimôme ? Le phénomène est, sans doute, mais il est inerte ; où trouver en lui une raison de mouvement, alors môme qu'il ne serait pas maintenu dans ses limites par la loi de nécessité intérieure qui le fait fini ? La raison pure ne saurait admettre qu'oublieux de sa nature, il sorte de lui-même

PREMIÈRE antinomie;. 23

pour se répéter sans raison et se multiplier sans limites.

Mais, va-t-on peut-être objecter, le phénomène exclu de l'infini, n'est-il pas condamné, ce qui est moins intelligible encore, à sortir désormais du néant ? Sur ce point, croyonsnous, une indication peut suffire. A le bien prendre, le phénomène mobile ne peut s'appuyer, à son origine, ni sur le néant ni sur quelque série, mobile elle-même, et qui, prolongée à l'indéfini, ne reposerait en définitive sur rien. Il n'a, croyons-nous, et ne peut avoir de raison solide que dans l'acte immobile, par suite éternel, d'où tout jaillit. Cet acte n'a point de date, mais c'est de lui qu'il faut que tout soit daté. Rien n'existe donc avant le commencement, que ce qui ne commence pas, et justifie pour cela même tout commencement.

Un mot seulement sur la partie de l'antithèse relative à l'espace. Même chemin à parcourir et mêmes étapes. Il n'existe de différences que celles qu'impose la donnée nouvelle. Au lieu de phénomènes successifs, une multiplicité de parties simultanément données ; au lieu d'une rétrogradation sans fin dans le passé, une expansion sans limites à travers l'espace. L'argument n'a pas changé. « Être limité par rien, ce n'est plus être limité du tout; » comme si, encore une fois, le rien pouvait aspirer l'être et l'enfler en quelque sorte à l'infini ! Ce n'est là qu'un jeu de l'imagination, dupe d^une métaphore, et il nous paraît vraiment bien inutile d'insister.

Il importe à présent de se rendre compte du but poursuivi par l'antithèse lorsqu'elle imagine l'acte d'expansioi) qui étend le monde à travers temps et espace. Le monde, disions-nous, s'étend sans fin. Que signifie ce terme équivoque ? Masque-t-il l'indéfini ou l'infini dans la pensée du philosophe qui l'emploie ?

Remarquons, tout de suite, qu'il faut à l'antithèse comme à la thèse un monde achevé ; autrement l'antinomie n'est plus possible. Pour qu'elle réussisse, pour que l'opposition des idées éclate, il est nécessaire que le sujet à qui la raison donne deux qualifications contradictoires, soit, de part et d'autre, le même. Or, dans la thèse, le sujet est un monde

donné, non un monde mobile et en mouvement ; il faut donc que le sujet, dans l'antithèse, soit, de même, un monde arrêté et clos.

Mais il n'y a, en dehors du fini que Ton écarte, que rinfini actuel, l'infini strict, qui puisse nous procurer un tel monde. Possible ou impossible, peu importe pour le moment, un monde infini est un monde donné, au lieu (lu'un monde indéfini et en devenir, qu'il évolue de luimême ou qu'il croisse, comme dans l'hypothèse idéaliste, avec les perceptions qui le créent, n'est qu'un monde instable et sans consistance. Il se fait toujours, il n'existe jamais tout entier.

Gomment, dès lors, le faire entrer à titre de sujet dans l'antithèse ? Sa présence y introduirait une idée nouvelle qui rendrait toute comparaison impossible.

11 faut admettre, si l'on va au fond de l'antithèse, que Toxpansion qu'elle affirme atteint immédiatement son but. Le monde, dans cette hypothèse, au moment même où il se prolonge, se trouve prolongé autant qu'il peut l'être. Il semble donc qu'il soit achevé d'un coup dans le temps comme dans l'espace, riche, en un seul acte, de toute la plénitude et de tous les trésors de l'être.

Malheureusement pour l'antinomie qu'on veut établir, l'infini ainsi conçu, l'infini plein, est, nous l'avons vu déjà, non seulement impossible, mais inconcevable. C'est un « sans commencement » qui commence, un « sans fin » qui finit. On conçoit un monde sans fin qui commence ; on ne conçoit déjà plus un monde qui ne commence ni ne finit ; on ne cherchera pas même à concevoir un monde dont l'essence est la contradiction même et qui, sans commencer ni finir, commence néanmoins et finit.

Voilà pourtant le monde que réclame l'antithèse et elle no saurait s'en passer, car il répond à une double nécessité : achevé, il ne fait qu'un, comme tel, avec le sujet de la thèse, et rend possible la comparaison dont l'antinomie a besoin ; infini, il fournit l'attribut qui mettra le monde fini en opposition avec lui-niême, et amènera ainsi la déroute de la pensée.

Toute la discussion relative à Tantithèse de la première antinomie peut donc se résumer en quelques mots. C'est rimagination qui, attachée au sensible, et habituée à y chercher toujours l'au-delà, voit la réalité au del5 même des faits et des choses, et crée de toutes pièces son monde infini. La raison pure, nous l'avons vu, l'arrête à chaque pas, conteste chacune de ses affirmations et les réfute. « Vous prêtez au vide une attraction chimérique, au phénomène inerte le pouvoir inexpliqué de se prolonger de luimême, et quand on vous demande jusqu'où se prolonge ce monde qui, en réalité, n'est prolongé que par vous, vous nous forcez de rentrer dans l'inconcevable, vous faites appel à un infini qui est, non une idée, mais un amalgame d'idées contraires, et qui, pris en son sens strict, serait le scandale de la pensée. »

Le rôle de la raison pure apparaît ainsi nettement, et si sa dialectique choque le préjugé sensible, elle repose sur d'irréfutables raisons.

Sa conclusion, en définitive, est celle-ci : un monde strictement infini ne sautait se concevoir.

Seuls sont concevables un monde fini et un monde indéfini qui répondent à des notions intelligibles ; seuls, comme dirait Leibniz, ils sont candidats à l'existence.

Y ont-ils, l'un et l'autre, les mêmes droits ?

Nous ne le pensons pas. La conception d'un monde fini peut se suffire, celle d'un monde indéfini ne se suffît pas.

Un monde indéfini, en effet, ne peut être conçu, en son évolution, que par une succession d'états donnés, et comme tout ce qui est donné suit la loi du fini, chaque état d'un monde indéfini sera nécessairement fini.

Il faut observer également qu'un monde indéfini, s'il est, comme le veut son nom, sans fin, ne peut être, pour l'esprit, sans commencement. Il emprunte donc à la loi du fini l'acte par lequel il se pose, au même titre et avec la même nécessité que tous ses états successifs.

Kant paraît avoir cru que le seul monde concevable est le monSe en devenir de l'idéalisme, monde que la pensée crée et développe à chaque instant suivant la loi de progrès qui

lui est propre. Une telle opinion prête à des objections graves. Il est évident, d'abord, qu'elle n'est plus soutenable, si l'antinomie, que le philosophe croit prouvée, n'est qu'ap parente ; mais à supposer même qu'elle soit démontrée, on ne voit pas qu'un monde, en lui-même et par lui-même progressif, soit plus improbable que le monde de l'idéalisme ; et s'il vaut mieux pour le philosophe expliquer que supprimer, tenir compte des données de la science que s'en affranchir, on accordera qu'un univers où de la semence éparse des nébuleuses naîtraient des soleils est tout aussi admissible qu'un monde où l'esprit les tirerait de lui-même.

Quoi qu'il en soit, la conclusion admise par Kant n'exclut nullement une conception réaliste de l'univers.

Allons plus loin : lorsque pour échapper au fini, le philosophe pose l'indéfini, songe-t-il que le fini, ainsi qu'on vient de le voir, impose, à chaque instant, sa loi à l'indéfini, et qu'il y introduit, par là même, la contradiction? Dans le point de vue qui est le nôtre, et où fini et indéfini ont leur raison d'être, l'objection ne porte pas ; mais si l'on écarte, ainsi que le fait la Critique, la thèse du donné, comment proposer, sans explications plus précises, une conception qui laisse, dès l'origine et à chaque instant, pénétrer le fini dans le monde même qu'on veut lui soustraire ?

L'auteur de la Critique répondra que, dans la thèse de l'indéfini, qui est la sienne, le donné ne Test jamais c[u'à tel moment, mais ce moment est quelconque, et cela suffit. Si, à tout moment réel, possible même, le monde ne peut se concevoir que comme fini, la thèse de la première antinomie demeure intacte, et celle de l'indéfini n'en est plus qu'un cas particulier, celui où le monde donné différerait à chaque instant de lui-même, au lieu de demeurer immobile.

Que le monde, donc, soit stable ou qu'il évolue, et, s'il évolue, que ce soit en lui-même ou seulement dans la pensée, la raison pure ne le concevra jamais, en un moment quelconque, réel ou possible, de sa durée, autrement que fini.

Voilà la conclusion finale qu'elle proposerait, que, selon nous, elle imposerait.

Conséquences de ce premier aperçu sur Topposition nécessaire des deux fonctions spéculatives de l'esprit.

Le spectacle de cette lutte étrange, nécessaire pourtant, entre deux facultés diversement orientées, est plein de suggestions et révélateur. Élargissons nos vues ; voyons s'il n'est pas possible d'étendre encore les conclusions déjà acquises.

Personne ne prendra pour une rencontre sans importance l'engagement d'un caractère si dramatique que nous venons de décrire : sans doute, le débat, tel qu'il a eu lieu, a été limité strictement à la première antinomie, mais, plus d'une fois déjà, on a pu facilement pressentir que la dualité de tendances contraires, visible au travers de la première antinomie, se laisserait apercevoir sous toutes les autres. Entre la pensée imaginative et la pensée pure, partout l'opposition éclate. L'une exclut l'intuition, l'autre ne peut pas plus se passer d'image que l'organisme humain se passer d'air. Le sensible posé ou supprimé, voilà pour la fonction imagi native la question capitale, l'être ou le non être. Qu'on lui enlève, en la privant du sensible, la seule raison qu'elle ait d'exister, elle se trouve tout à coup dans un milieu irrespirable, et le vide où on la laisse l'atteint dans sa vie profonde aussi mortellement que la contradiction atteint la pensée.

Or, le sensible peut lui manquer de plus d'une façon et à des degrés divers. S'agit-il, non du concept, extrait d'image et qui en garde le dessin, mais de la réalité ellemême, de la force ou de Vaction, par exemple, que la raison pose comme nécessaire, sans la voir, l'imagination ne s'exerce plus que malaisément, et même elle ne peut que vicier une telle donnée en lui prêtant une forme ; mais où

elle se trouve absolument désemparée et hors d'elle-même, c'est lorsqu'elle se rencontre face à face, si j'ose dire, avec l'absence totale de l'être, et que tout point d'appui vient à lui manquer.

Bien curieux, en effet, est l'examen de ce qui se passe dans l'imagination, lorsqu'elle perçoit ou croit percevoir ce je ne sais quoi qu'on nomme néant. Il lui apparaît d'abord comme une sorte d'être vide, avec l'apparence d'un pouvoir limitatif à l'égard de la réalité qu'il enveloppe ; puis, comme cet être uniforme gêne son jeu et immobilise son activité, elle en fait une sorte de toile déroulée à l'infini et où viennent se fixer toutes les formes sensibles que lui suggère sa faculté de construction.

Telle ne saurait être, telle n'est pas, vis-à-vis du néant, l'attitude de la raison pure. C'est que la raison pure n'est pas un pouvoir de perception et de vision, mais une faculté dialectique. Elle ne se trouve donc jamais, comme la pensée imaginative, contrainte de résoudre l'insoluble problème de voir l'invisible. J'ajoute que loin de trouver dans le néant, comme l'imagination, une négation de sa nature, elle n'y rencontre, lorsqu'elle l'affirme, que la négation toute rationnelle de l'impossible infini. C'est donc pour elle, beaucoup moins une limite, qu'une condition imposée à l'évolution de l'être, retenu, dans l'expansion sans fin qu'on lui prête, par une loi de nécessité intérieure qui le sauve de la contradiction et du néant. — Le néant, dites-vous, représente au moins l'impossibilité de sortir de certaines limites. — Soit, mais cet impossibilité n'existe ni ne saurait exister hors des choses ; c'est dans le système même des choses qu'il faut la placer ; autrement le système ne pourrait lui obéir. — Vous demandez pourquoi la borne ici plutôt que là. — Bien que nous sachions le tout de rien, nous pouvons faire observer que la réponse, dans l'hypothèse de l'évolution, serait facile, et que, si, au contraire, le monde est supposé stable, il se peut que la loi de suprême harmonie qui doit le régir refuse de se dégager d'une multiplicité qui soit quelconque. Est-on sûr que, dans le progrès régulier des choses, la quantité puisse prendre telle forme

idéale où elle doit atteindre, si le nombre de ses éléments et de ses combinaisons n'est pas rigoureusement défini ?

Toute philosophie, en son développement, doit se résoudre à de pareilles ignorances et hésiter sur les raisons îinales d'un ensemble qui, nécessairement, la passe ; mais vouloir sous ce prétexte, et au risque de rencontrer les mêmes ignorances et les mêmes bornes, renoncer aux principes essentiels de la pensée, c'est-à-dire, à la pensée elle-même, c'est un grave défaut de méthode, ou plutôt, c'est l'absence de toute méthode.

Quoi qu'il en soit, il paraîtra dès à présent impossible de confondre en une même faculté l'entendement imaginatif et la raison pure. Une forme de la pensée qui ne saurait se passer du sensible est autre chose qu'une forme qui l'écarté de parti pris, et vouloir leur donner à toutes deux le même nom serait étrangement abuser des mots. Sans doute les problèmes que posent les antinomies sont du ressort de la raison pure, mais ils ne présenteraient pas le caractère d'opposition aiguë qui les a rendus fameux si l'une des deux facultés rivales ne s'était glissée dans la discussion sous un nom trompeur.

On ne saurait assez appeler l'attention sur les contradictions sans cesse renaissantes qu'a engendrées, dans nos théories philosophiques, la fondamentale et toujours vivace antinomie de la pensée sensible et de la pensée pure, de l'imagination et de la raison. Il est vrai que sous les divergences -de détail, on rencontre souvent dans les systèmes des analogies profondes. On a pu croire même que, vu de très haut, leur ensemble n'est que le développement d'une' même idée, et l'on a parlé de philosophie éternelle. Nous ne saurions être dupe de cette conception optimiste. Tant qu'on n'aura pas choisi entre la faculté du concept et celle de l'être, il y aura, comme il y a eu, et nécessairement, deux philosophies éternelles, telles néanmoins que l'une ne diffère de l'autre que par l'opposition radicale des points de vue.

Et rien de plus aisément concevable. S'il est nécessaire de partir du phénomène, accepté par tous, il faut, le phé-

nomène posé, ou le sublimer et Tafliner dans le sens de Tinlelligible, c'esl-à-dire du sujet, ou fouiller son contenu pour en dégager Tobjel. Double, en effet, est le phénomène, dedans et dehors, esprit et réalité externe ; il se prête donc tout nafimJlBMHii à un double mouvement de la pensée, l'un qui lui imprime, ctt rmûfiant, la forme du général pour créer la science qui est soèfèctive; l'autre, qui, par un acte spécial et dont le mécanisme sera uMMwreiaent étudié, s'applique à dégager le facteur même qui s^j est rencontré avec l'esprit, et devient ainsi l'instrument propre de la métaphysique, par définition objective.

Une léserve toutefois s'impose, et nous tenons à la faire lout de suite. Le réel, objet de la métaphysique, est d'abord en nous, sous la forme vive de l'action, et il n'est pas d'esprit réfléchi qui puisse regarder comme vraisemblable que Tactien, en son jaillissement spontané, échappe à la conscience. Son témoignage est donc le premier nécessaire à l'affirmation et à la connaissance de l'être, mais il faut ajouter aussitôt que la méthode de raison pure que nous avons esquissée la justifie et l'étend, parce qu'elle nous montre, au fond de chaque phénomène, l'action qui limite la nôtre, et fonde la réalité hors de nous.

Qu'on nous permette d'user ici d'un schème qui éclairera et complétera ce trop imparfait dessin de l'organisme intellectuel. Soit une double échelle analogue à celle que nous voyons dessinée sur le thermomètre avec un point o pour séparer l'une de l'autre. Plaçons en o le phénomène, point de départ de toute spéculation ; au-dessus, le progrès qui monte de degré en degré à l'idée pure ; au-dessous, celui qui creuse jusqu'au réel, inaperçu mais nécessaire. Les principaux groupes de sciences y auront leur place marquée : au centre, à la hauteur du phénomène, les sciences (le la nature qui vivent dans la demi-réalité des images pour eu faire, par voie de généralisation, des pensées qui sont les lois ; plus haut, et dans une sphère moins voisine des faits, la mathématique échelonnant ses conceptions toujours plus abstraites, et par conséquent plus subjectives.

de la mécanique rationnelle à l'algèbre, et généralisant encore, généralisant toujours, dans la donnée constante de rinlini .et du continu. . L'échelle orientée en sens inverse appartiendrait à la métaphysique, qui, au lieu de s'élever, par l'intuition, aux généralités les plus hautes, doit descendre, à la façon du mineur, dans les raisons profondes du phénomène, pour y trouver et en dégager l'activité qu'il enveloppe et passer, de cette activité même, à l'individu où elle se concentre et à la liberté où elle se possède.

V^eut-on que cette conception devienne plus sensible, et faut-il la matérialiser encore ? Représentons-nous un corps cristallisé, et pour fixer l'esprit, un cristal de silex, par exemple, avec les vives arêtes de son prisme et de ses deux pyramides opposées ; vous pouvez l'étudier en ce qu'il a d'apparent, c'est l'oeuvre du physicien attaché au phénomène ; Vidéaliser progressivement jusqu'à n'être plus qu'une forme ou même une formule, c'est la voie que suit le géomètre ; ou le réaliser en le ramenant à ses principes élémentaires et constitutifs, qui sont des énergies régulièrement et harmonieusement groupées ; c'est la méthode du métaphysicien.

En cet exemple s'accuse nettement, croyons-nous, la différence capitale des deux procédés essentiels à la pensée. La science généralise plus qu'elle n'explique ; c'est qu'il lui faut, avant tout, dans l'ordre des idées, construire, et que, pour prévoir comme pour construire, généraliser s'impose, mais suffit.

Une telle méthode importée en métaphysique ne peut a priori qu'échouer, parce qu'au lieu de pénétrer en profondeur dans l'être, elle demeure à sa surface parmi les images et les concepts, où, même, elle ne songe qu'à effacer les traits individuels, pour atteindre, s'il se peut, l'intelligible pur, mais vide. Que la science en puisse utilement faire usage, rien de plus aisé à concevoir, puisque la science limite elle-même son champ d'action ; mais que la métaphysique doive la suivre dans cett« voie, c'est ce qu'on ne nous fera jamais croire, parce que la métaphysique n'a plus le droit alors de faire des réserves qui seraient la sup*

32 LA RAISON PURE ET LES AxNTlNOMIES.

pression de son objet propre, et que, par suite, elle ne peut, d'emblée et sans discussion, faire de Técorce des choses ce qu'il y a d'essentiel dans les choses, et de la réalité de surface la réalité unique.

Néanmoins ce qui devait se produire historiquement s'est produit. La philosophie longtemps n'apparut que comme une science, et mal définie, à qui suffisait, pour débrouiller le chaos de ses théories contradictoires, l'emploi de méthodes déjà connues ; et lorsque des idées plus exactes se firent jour, lorsqu'on se prit à soupçonner que la métaphysique pouvait bien n'être pas une branche du savoir comme une autre, on ne songea guère à ajuster à un but mieux défini une méthode plus rationnelle. 11 arriva seulement que, tout en s'aidant des méthodes courantes, on fut amené à user, d'instinct et sans s'en douter, semble-t-il, de la méthode que nous avons appelée méthode de raison pure, et dans la discussion des problèmes, elle rendit à la philosophie les plus signalés services.

A vrai dire, la méthode de raison pure est éternelle comme la raison qui la suggère ; la philosophie grecque en a usé avant la philosophie moderne, et Ton peut dire qu'Arislote, bien avant Leibniz, lui avait demandé ses vues les plus hautes et ses théories les plus durables. Il suffirait de rappeler l'àvdyxY) <rry)vai, qu'il opposait déjà victorieusement à l'affirmation de l'infini et à la philosophie mathématique de son temps ; il suffirait de relire, dans la physique, cette admirable théorie du continu, souple, prêt à tout, multipliant ou raréfiant ses éléments sur un signe de la pensée, pure apparence enfin, et sans valeur objective ni pour le métaphysicien, ni même pour le physicien.

Il n'en est pas moins vrai que la méthode imaginative, confinée dans le sujet, et entraînée par ses plus profondes tendances vers un idéalisme qui semble devoir presque toujours aboutir au scepticisme ou au mysticisme, s'est rencontrée toujours, et se rencontre, aujourd'hui encore, comme en champ clos, avec la méthode rationnelle, alliée fidèle du réalisme, où elle garde intact le dépôt d'affirmations transcendantes que la doctrine contraire n'a pu enla-

mer et auxquelles qn peut dire que toute la vie humaine est suspendue.

Nous nous retrouvons donc, après quelques explications indispensables, en face de la confusion que nous signalions tout à l'heure, confusion telle qu'il n'est pas, dans l'histoire, de philosophie ou de doctrine où les deux méthodes ne soient mêlées. Pour ne citer que quelques noms, Descartes, en un système d'idées méthodiquement liées, juxtapose au monde imaginatif et mathématique de l'étendue la vive puissance de la volonté affranchie et libre. Leibniz fonde la théorie toute rationnelle de la monade qu'impose, lorsqu'il s'agit du réel, la nécessité d'un arrêt dans la division, sur une idée d'infinité qu'il a empruntée à la science, et il ne trouve l'univers digne de Dieu que s'il lui présente le spectacle d'une richesse sans mesure et sans limites. Kant va jusqu'à opposer avec réflexion et par méthode la raison pure à elle-même, et, après l'avoir, en théorie, exclue du réel, il la charge, en morale, de nous révéler ce que contient le fait incontesté de l'obligation, et d'appuyer de son autorité l'existence d'une liberté et d'une justice qui sont, dans l'ordre des réalités, ce que l'esprit peut concevoir de plus solide et de plus profond.

A l'appui des oppositions que nous signalons, les exemples abondent, ils sont partout. Faut-il s'étonner maintenant qu'en ce perpétuel conflit de méthodes, toutes les tentatives paraissent vouées à l'impuissance, et qu'on s'habitue à n'y plus voir qu'un défilé de conceptions, intéressantes sans doute, mais arbitraires ? Le plus pressé, à l'heure qu'il est, n'est nullement de construire. Il faut savoir renoncer aux élans de l'imagination, aux audaces de la fantaisie, et, par une décision de bon sens, revenir en arrière, étudier de très près à sa base une métaphysique oscillante entre deux points d'appui, et lui laisser, après examen, le plus solide, le seul solide.

Elle prime tout, aujourd'hui, cette question de méthode, toujours écartée et pourtant essentielle, si nous voulons avancer sans recul, et organiser nos conceptions ; nous n'arriverons à descendre du nuage et à prendre pied, pour

marcher ensuite d'un pas sûr, que si après avoir examiné impartialement les titres respectifs de la pensée imaginative et de la pensée pure, nous pouvons enfin nous décider pour Tune ou pour l'autre et subordonner l'une à l'autre.

Tel est le problème que \'ient de poser devant nous la première antinomie, et que nous essaierons de résoudre en examinant d'aussi près que possible le mécanisme des antinomies qu'il nous reste à étudier.

Page 1