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DEUXIÈME ANTINOMIE LE SIMPLE ET LE COMPOSÉ

Spatii absolut! partes, quoniam viderl nequeunt et ab oculis à se invicem dlstingui. earum vice adbibemus mensuras sensibiles... nec incommode in rébus humanis ; in philosophids autem abstrahendum est à sensil)U8.

Newton (Princ. Math.)

DISCUSSION DE l'aNTINOMIE

Nous nous sommes efforcé, dans la précédente étude, de dégager nettement les deux logiques, si différentes, de la pensée sensible et de la pensée pure ; Tune obstinément attachée au phénomène, l'autre résolue à l'écarter, pour ne retenir, sous les noms d'énergie et de force, que ses solides mais invisibles raisons. D'une part, le besoin sans fin de l'au delà dans un progrès où l'image appelle l'image, et l'intuition, l'intuition ; de l'autre, la borne imposée à un ensemble d'êtres et d'événements qui doivent constituer un tout fermé pour que les actions se transmettent, que les mouvements aboutissent, et que les causes, toujours rejetées, ne rétrogradent pas à l'infini derrière leurs effets.

Il ne paraîtra donc pas douteux, à qui aura voulu nous suivre et accepter notre conception fondamentale, que l'infini et le fini tiennent, au-dessus des problèmes qu'agite la métaphysique, deux positions dominantes, et que ces posi-

lions ne sont nullement celles qu'on est tenté de leur attribuer lorsqu'on s'en tient à l'opinion commune ou aux spéculations d'une vague éclectisme. L'infini, au sens d'indéfini — car l'infini achevé ne s'entend pas — est étroitement lié, non à l'absolu de l'être, mais au devenir des phénomènes ; le fini, au contraire, qu'on prend si souvent pour im mode inférieur de l'existence, implique avec la stabilité dans le réel, l'achèvement et la perfection. C'est la sphère des causes concrètes, des raisons efficaces, de l'être enfin qui a la force d'être, se pose lui-même et se suffit.

Nous voudrions aujourd'hui, en attendant de généraliser encore, montrer que la seconde antinomie kantienne conduit aux mêmes conclusions que la première. Seul le terrain diffère, bien que l'analogie soit grande entre V infiniment grand de la première et Vinliniment petit de la seconde ; mais le drame qui se joue de part et d'autre reste le mêmp : mêmes acteurs, même lutte de pouvoirs intellectuels qui se rencontrent et se heurtent, et où l'on reconnaîtra sans peine la pensée sensible et la pensée pure ^ ; même irréductible dualité dans leurs points de vue, leurs moyens, d'action, leur dialectique tout entière ; même recours aux deux idées fondamentales mais contradictoires du fini et de Vinfini.

Critique de la thèse.

Écoutons d'abord la raison pure ; voici la thèse telle qu'elle est présentée dans la Critique.

Thèse :

« Toute substance composée dans le monde Vest aussi de parties simples^ et partout il n'existe rien de simple ou qui ne soit composé du simple. »

1. Voii' : Pour la Raison pure ; les ConHits de Vimagination et de la raison, par F. Evellin, Lecture faite à l'Académie des sciences morales et politiques (F. Alcan, 1901), p. 1 à 7.

Preuve :

« En effet, si l'on suppose que les substances composées ne le sont pas de parties simples, alors, toute composition venant à disparaître dans Tesprit, aucune partie composée, et même — puisqu'il n'y a pas de parties simples — aucune partie simple, absolument rien, par conséquent, ne subsiste rait ; aucune substance, par conséquent encore, ne serait donnée. Ou bien donc, il est impossible que tout composé disparaisse par la pensée, ou bien, cette composition une fois anéantie par la pensée, quelque chose subsiste encore sans composition, c'est-à-dire quelque chose de simple. Mais, dans le premier cas, le composé ne se formerait pas de substances, parce que la composition n'est, dans ces substances, qu'une relation accidentelle des substances, relation sans laquelle elles devraient exister comme des êtres subsistant par eux-mêmes. Or, comme ce cas contredit la supposition, reste donc le dernier, à savoir que le composé substantiel dans le monde se forme de parties simples. »

« D'où il suit immédiatement que toutes les choses du monde sont des êtres simples ; que la composition n'est que leur état extérieur, et que, bien que nous ne puissions isoler ces substances élémentaires et les soustraire ainsi à leur état d'union, cependant la raison doit les concevoir comme les premiers sujets de toute composition, et, par conséquent, comme des êtres simples avant la composition. »

Telle est l'argumentation de Kant. Ici, pas plus que dans la précédente antinomie, nous n'hésitons à prendre le parti de la raison pure, et, qu'il s'agisse de division ou de multiplication, la thèse du fini, en même temps que la sienne, sera la nôtre. Nous croyons donc que le composé implique le simple, et qu'il faut, si les choses se règlent sur les principes nécessaires de la pensée, qu'il n'existe rien que de simple dans l'univers.

Mais nous doutons que Kant ait mis ici au service de la raison une dialectique suffisamment forte, et il faut d'autant plus le regretter que, nulle part, dans les oppositions d'idées qu'il a signalées, l'antithèse n'est plus troublante, et n'a

plus de chance de s'imposer aux esprits captivés par Tintuition.

Remarquons d'abord que le terme de substance est, comme nous dirions aujourd'hui, « tendancieux » parce qu'il lait préjuger une solution. Qui dit substance, en effet, dit être en soi et pour soi ; or, on ne conçoit pas qu'un tel être soit, en son essence, multiple, et, s'il ne peut l'être, une substance composée doit se résoudre. Écartons donc le mot substance, et, dans l'énoncé du problème, mettons à sa place les mots quantum réel, divisible réel, qui, eux du moins, ne préjugent rien.

Ceci posé, nous croyons pouvoir réduire à l'argument sui- \ant toute la dialectique de la thèse kantienne.

S'il est impossible, sans contradiction, de soutenir qu^un quantum réel se réduit à rien et ne vient de rien, il faut de deux choses Vune : ou que sa composition soit essentielle, ou quil se résolve en parties simples ;

Or sa composition n*est pas essentielle ;

Donc il doit se résoudre en parties simples.

Mais comment établir que sa composition n'est pas essentielle, et quelle preuve en donner? C'est, dit-on, qu'on peut la supprimer par la pensée. Nous répondons qu'on n'a ce droit que si on la suppose accidentelle, et c'est justement ce qu'on ne peut faire sans supposer ce qui est en question.

Descartes et, après lui, toute son école dont les ramifications furent si nombreuses, crut que le divisible réel qu'on nomme matière est essentiellement composé. Comment soutenir, après cela, que la thèse du composé essentiel est inconcevable, et, si elle se conçoit, comment l'écarter sans discussion ?

Aujourd'hui même, mis en face de la thèse de la seconde antinomie, un partisan de la continuité matérielle ne manquerait pas de faire observer que lorsqu'on parle de « supprimer par la pensée toute composition », c'est qu'on se dit, sans en prendre nettement conscience, que le composé peut se dissoudre, et l'on ne fait cette supposition que parce qu'on sort, sans y prendre garde, de l'hypothèse où l'on entendait se placer.

Aussi bien le problème se pose-l-il maintenanl de telle sorte qu'il faut choisir, en ce qui concerne la composition de la matière, entre Thypothèse mathématique et l'hypothèse physique. Dans la première, l'étendue impose sa loi à la matière qui partage dès lors son apparente divisibilité à l'infini ; dans la seconde, c'est la matière qui impose sa loi à l'étendue, et tend à y créer, avec une poussière d'éléments intelligibles, une sorte d'atomisme idéal. Entre ces deux doctrines nous n'entendons pas, dès maintenant, prendre parti, mais nous demandons s'il est possible de soutenir, surtout lorsqu'on est décidé à écarter la seconde, que la première ne mérite pas qu'on s'y arrête, et que l'évidence est à ce point contre elle qu'on peut regarder sa négation comme une vérité absolue, incontestable, une sorte de principe supérieur à tout examen.

En vain Kant insiste-t-il sur le pouvoir d'abstraction que possède l'esprit, et qui lui permet d'écarter de la considération d'un objet certaines circonstances qui, dans la réalité, l'accompagnent ; il est trop aisé de répondre que l'opération ne se justifie qu'au cas où les circonstances dont ou , parle sont accidentelles. Si elles font partie intégrante de l'objet, si elles sont constitutives de son essence, vouloir les supprimer c'est introduire la contradiction dans la nature (fu'on observe, et la présenter à l'esprit comme intacte à la fois et mutilée et, par suite, comme semblable et dissemblable à elle-même.

Il est d'ailleurs visible, au premier regard, que Kant, dans la démonstration de sa thèse, n'est pas sans inquiétude sur la valeur de l'affirmation qui lui sert de bage. « Si toute composition disparaît de l'esprit... », dit-il un peu timidement. Soit, en ce cas la preuve est faite, mais il n'y a là, en attendant, qu'une hypothèse. Kant poursuit : « Ou bien donc il est impossible que tout composé disparaisse pour ]a pensée, ou bien cette composition une fois anéantie par la pensée, quelque chose subsiste encore sans composition, c'est-à-dire quelque chose de simple. » Le dilemme n'embarrassera nullement un partisan décidé de l'antithèse ; il choisira, sans hésiter, la première alternative, affirmera l'impos-

siHilité radicale de la suppression qu'on propose, et demandera, avec tous les métaphysiciens qui prennent l'imaginalion pour guide, si l'on se représente clairement, en cette dissolution du multiple étendu, l'élément qu'on croit pouvoir retenir et qui fuit toujours.

11 ne reste plus à Kant, semble-t-il, que la ressource de se retrancher derrière l'idée de substance pour battre en brèche la composition, selon lui accidentelle. « La composition, écrit-il, n'est dans le tout formé par les substances qu'une relation accidentelle des substances, relations sans lesquelles elles devraient exister comme des êtres subsistant par eux-mêmes. » Qu'est-ce à dire sinon que les éléments du quantum qu'il convient à Kant d'appeler substances, ont droit, de par ce nom même, gratuitement imposé, à une existence séparée et à une vie individuelle ? Il est, certes, possible qu'il y ait des substances simples ; il est même infiniment probable que rien d'autre n'existe dans l'univers ; encore faut-il le prouver, et, pour le prouver, démontrer, ce qu'on n'a pas fait jusqu'à présent, que la composition n'est pas essentielle au quantum réel, et que l'esprit peut légitimement et rationnellement la dissoudre.

On s'étonne que, pour justifier son affirmation, Kant n'ait pas songé à s'emprunter à lui-même l'argument aussi simple que décisif qu'il avait présenté dans la première antinomie. Le fond du débat, qu'on veuille bien y réfléchir, n'a pas changé ; c'est donc toujours l'impossibilité de l'infini achevé qui doit fournir la conclusion, et voici, selon nous, avec les transpositions nécessaires, la forme que pourrait revêtir cette impossibilité dans l'infiniment petit.

Si la composition est essentielle au quantum réel, au quantum donné et achevé, jamais ne se rencontrera, dans la série des subdivisions de ce quantum, le simple ou indivisible qui seul peut y mettre un terme, et, dans ce cas, la série ne sera ni finie, puisque rien ne la limite, ni indéfinie, puisque, au moment où on la considère, elle est achevée ; reste qu'elle soit infinie, c'est-à-dire, dans la stricte signification de ce terme, achevée et inachevable, ce qui est absurde. La composition n'est donc pas essentielle au quan-

tum réel qui, dès lors, ne saurait se laisser subdiviser à rinfini.

Mais si ce quantum ne se laisse pas subdiviser à l'infini, il existe, dans la série de ses subdivisions, des composés derniers, et, s'il existe des composés derniers, il faut qu'il existe aussi des composants indivisibles, parce que les composés derniers qui, comme composés, doivent se résoudre, ne peuvent plus maintenant se résoudre, ainsi que les autres, en composés nouveaux.

Disons donc que les derniers composants d'un divisible réel ne peuvent être pour la raison qu'absolument simples et élémentaires, et ajoutons avec Kant qui, dans la donnée de sa thèse, doit se rencontrer ici avec Leibniz, que dans le monde, il n'existe et ne saurait exister que des unités ou monades, car si les premiers composés sont formés, à l'origine, d'éléments simples, un composé quelconque, dans la série des accroissements ultérieurs de la quantité, enveloppera, en même temps que les composés qui le précèdent et l'ont engendré, tous les éléments simples en qui finalement ils se résolvent comme en leur unique et définitive raison d'être.

C'est ainsi que dans une somme d'unités abstraites, celle qui représente le nombre 100, par exemple, on peut considérer des groupes de 10 unités au nombre de 10, de 5 unités ail nombre de 20, de 2 unités au nombre de 50, mais qu'on devra toujours ramener ces groupes, si l'on veut aller au bout de l'analyse, aux unités primordiales qui les constituent et sans lesquelles il serait impossible ni de les former ni même de les concevoir.

Peut-être objectera-t-on maintenant que Yun n'est pas le multiple, pas plus que Vinétendu, Vétendu, et que si nous essayons de faire sortir l'un de l'autre, nous allons trouver devant nous, à notre tour, le principe de contradiction qui, peut-être aussi, nous barrera le chemin, en affirmant contre nous, selon la sagesse des vieux philosophes grecs, que « le contraire n'engendre pas son contraire » ; mais le moment n'est pas venu de cette controverse ; faisons seulement remarquer, en attendant que le cours de la discussion nous

y conduise, qu'une telle opposition n'est qu'apparente, et que c'est non la raison qui s'étonne ici et s'inquiète, mais la pensée imaginative, impuissante à se séparer du sensible. (Jelle-ci accepte à la rigueur le rapport du multiple créé à ïun qui le crée, parce que, pour elle, l'un lui-même, devenu sensible et relatif, est encore multiple, partant acceptable, mais elle se refuse à réduire Yétendu à Vinétendu parce que rinétendu est rebelle à la division, parce qu'il ne se louche ni ne se voit, et que, ne pouvant le fixer sous son regard, l'imagination passe outre et l'ignore ^.

Cependant la raison pure, moins préoccupée d'un simple désir subjectif que de l'intérêt profond de la pensée, pourrait répondre dès maintenant que le rapport de Yétendu h Vinétendu n'est autre que celui du composé au simple, et que le simple, toujours ajourné par la faculté imaginative, ae saurait être rejeté à l'infini, sous peine de rendre impossible cette composition même dont il semble qu'on ne puisse se détacher.

Sans doute, par delà ces oppositions, apparaît déjà et so flessine un débat plus grave : celui du discontinu et du continu ; mais on ne saurait l'aborder utilement que dans l'antithèse kantienne dont l'examen nous permettra de mieux f omprendre la nature et de mieux mesurer aussi l'acuité du < onflit.

Retenons cependant de cette étude sur la thèse de la seconde antinomie qu'à l'origine et au terme de tout composé, il faut, si Ton se conforme à la stricte logique de la raison pure, admettre une unité à la fois première et dernière : première, lorsque Ton compose, dernière, lorsque l'on divise, car ici, comme en tout ordre de spéculation, l'analyse et la synthèse doivent se correspondre et se confirmer. De l'infini rien ne vient, car la distance est infran- «hissable'de ses abîmes sans fond à un commencement quelconque, et seul ce qui commence d'être peut se répéter luiirjême pour former le multiple et entrer dans des composés ou dans des touts.

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