‹ L'angoisse; théâtreChapitre 4 sur 7 · ROSINE, CLAIRE, CHRISTINE · texte numérisé non relu

ROSINE, CLAIRE, CHRISTINE

CHRISTINE, sans paraître encore.

ROSINE

Elle s'éveille... écoute donc!...

CHRISTINE, apparaît au seuil de la chambre.

Rosine ! . . .

ROSINE

Mère, c*est moi...

CHRISTINE, hagarde, montre la fenêtre.

Comme ils criaient ! . . .

(Elle pénètre dans la chambre, sans

Vaide de Rosine quelle repousse

inconsciemment; elle regarde avec

méfiance la pénombre environnante.)

... Je te devine,

Dans cette ombre, la Mort... c'est toi, la Mort!... Tes dents

Luisantes d'appétits voraces et grondants.

En vain, durant l'affût de tes faims éternelles.

Assourdissent les bruits qui les choquent entre elles...

Je les entends... Elle est aux aguets, quelque part...

L'ombre est plus ténébreuse où rôde son regard...

Ne vous retroussez plus, paupières obstinées.

Qui saignez dans les trous d'orbites décharnées...

Ne nous menace pas des dents, bouche qui mords ! . . .

(D'une marche chancelante, elle est arrivée au fauteuil où elle s'abat.

Les jeunes filles s'empressent autour d'elle.)

Va ! les pires bourreaux apprennent le remords ! . . .

Va...!

CLAIRE, à mi-voix.

Que dit-elle?

ROSINE

Une sueur glace sa tempe...

Repose-toi, sous la caresse de la lampe...

CHRISTINE, comme à elle-même.

Comme ils criaient!...

ROSINE

Tes yeux, tu les fermes en vain...

Ils connaîtront la lampe et son éclat divin.

CHRISTINE

Ces cris, ces cris ! . . .

CLAIRE

Qu'ont-ils d'affreux, ces cris de joie...?

CHRISTINE

Les vautours sont joyeux?... Dieu, pitié pour la proie!

Mère, que dis-lu là? Sans te troubler ainsi. Laisse-moi réchauffer ton pauvre cœur transi. Ne sens-tu point que ma jeunesse t'environne? Se fût-elle flétrie, ainsi qu'une couronne. Elle t'embaume encore avec ses lys défunts Et t'imprègne le cœur d'un reste de parfums... Regarde... C'est la chambre chaude, où la lumière Clémente t'adoucit sa flamme familière...

CLAIRE, montrant tour à tour les cristaux et le vase de vermeil où tremblent les roses blanches.

Dans ces cristaux qu'elle a frôlés, sur ce vermeil. Sa paisible lueur fait danser du soleil.

ROSINE

Regarde, je dis vrai : ... déjà tu te rassures... C'est en moi que je sens se fermer tes blessures. Et tu vas nous parler, mère, comme autrefois. Avec le même amour, avec la même voix.

CHRISTINE, revenant à elle.

C'est toi, Rosine?... Et Claire, elle aussi?

CLAIRE

Je vous aime ! . .

CHRISTINE

Pardonnez-moi... je vous fais peur... Te voilà blême. Enfant. . . Et vous tremblez à ma voix, maintenant ! C'est vrai... je vous fais peur, avec cet air méchant...

ROSINE, câline.

Méchante es-tu, c'est vrai, de nous dire ces choses...

CHRISTINE, s animant par degrés.

Il faudrait à notre âge avoir les lèvres closes...

Nos cœurs, en se livrant, n'ouvrent que des tombeaux :

Lambeaux, nos souvenirs, et nos chers morts, lambeaux.

Ne surgissant jamais des ombres sépulcrales

Que pour mourir encore et pousser d'autres râles !

Tu crierais comme moi, — des cris, va! plus haineux, —

Si loin, très loin, au bord de ces flots lumineux

Et dont s'assoupissaient en murmures les houles.

Tu l'avais entendu, ce tumulte de foules!

Sauvagement il grandissait, il bondissait!

C'était là-bas la haine ardente qui passait...

Deux groupes noirs, deux troupes d'hommes, Tune en fuite

Et brusquement la mer, mêlée à la poursuite.

L'impitoyable mer devant elles chantait...

Un soleil d'or dans les écumes crépitait :

Sur la sérénité de la mer éblouie

La grande paix de Dieu dormait épanouie...

Hélas! Hélas! traqueurs, traqués s'étaient rejoints...

Paupières, baissez-vous! aveuglez-moi du moins!

Maùs les yeux maternels sauront toute épouvante...

J'ai vu comme au travers de ma chair transparente!

Des groupes haletaient en d'âpres corps cb corps;

La lèvre en sang, l'écume aux dents et les yeux morts.

Oui, devant l'abandon de la mer apaisée.

Ils chargeaient de défis une immense risée...

Ceux qui tombent mêlés se mordent sur le sol...

Horreur!... voilà le vol croassant, vois!... le vol...

Tout noir dans le soleil, tout noir sur la mer glauque.

D'une bande d'oiseaux et d'un tourbillon rauque!...

Et je vois brusquement... oui, oui!... je vois...

ROSINE, avec horreur.

Tais-tc

Mère! **'''^°''

CHRISTINE

... J'ai dans les yeux tout larges d'un effroi... (Murmures dans la rue.)

Mon fils... environné d'un hurlement sonore...

(Elle écoute les bruits du dehors.) Et je me dresse : ... La clameur résonne encore !

ROSINE

Que fais-tu là, mon Dieu! livide de terreur! Viens donc, viens voir toi-même et maudis ton erreur ! Ton mal, bien avant toi, chère femme, nous brise... Mais ces cris n'ont d'horreur, mère, qu'en ta méprise.

CLAIRE

Prenez mon bras, venez à la croisée...

(Et quand elles ^ sont arrivées :) O pur, O pâle hiver, si clair sous ce paisible azur !

ROSINE crie à Claire.

Que l'élan de leurs cris passe dans ta parole ! Rassure un cœur blessé que Rosine console...

CLAIRE

Viens voir, viens voir fleurir comme une fin d'exil ! D'être si plein de Dieu, l'hiver presse l'avril.

La présence céleste étreint si bien l'espace

Que tout jusqu'au profane est touché de la grâce 1

(Elle montre, en soulevant le rideau, rhôtel qui fait face à la chambre, et quon découvre illuminé :)

Voyez, dans son allure équivoque d'autel.

Voyez luire la fête, en face, en cet hôtel...

N'est-ce pas que le Christ, indulgent aux folies,

Y remonte en riant les lampes apâlies?

Au seuil de la féerie en fleurs au fond du soir

La foule aux mille cris se presse pour mieux voir.

La fête dédiée à cette Nuit sublime

Emplit d'un long transport ce peuple qui s'anime...

Ecoule, on crie alors. . .

ROSINE

. . . mais loin de nous troubler.

Leur joie est un présage et doit nous consoler. .

CHRISTINE, revenue à elle.

Pardonne!... il est donc vrai?... la nuit est lumineuse? . . . Plus large chaque jour la tombe en moi se creuse,

Où tout ce que j'aimais se couche pour mourir. Anxieuse, j'épie un suprême soupir.

Et ma chair, par instants, mi-morte, mi-vivante. Ne sait quel souffle noir la cingle d'épouvante.

ROSINE

Que de fois à mon tour je m'efforce à prier, Pâle de tous les cris que je n'ose crier. . . Mais Dieu m'apaise...

(Une cloche sonne pieusement à un clocher.)

. . . Ecoute, il parle en cette cloche. Plus la nuit est profonde, et plus l'aurore est proche; L'ombre est sur toi, dis-tu... mais, Jésus n'est pas né... C'est Noël, mais minuit n'a point encor sonné; Mais le Christ qu'auréole, en sa crèche paisible, Le doux rayonnement d'une étoile invisible. Attend la pleine nuit pour rallumer son Jour Dans les lampes d'extase et les âmes d'amour. . . Oui, tout conseille : « L'heure est salvatrice, espère! » Et tu vas espérer, c'est dit : . . .

(Le Père apparaît au seuil.) N'est-ce pas, père?

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