‹ L'animateur: pièce en trois actesChapitre 12 sur 34 · Scène XI · texte numérisé non relu

Scène XI

Les mêmes, moins LETRISSE

Dumontel. — Ah ! çà, vous êtes devenu fou, Dartès T... Ou quelle farce avez-vous rêvé de jouer f... Car c'est sans lendemain votre petit coup d'Etat 1... Vous ne pensez pas sérieusement que j'ai pris la commandite, avec quelques amis, d'un grand journal pour qu'un subordonné appointé, eût-il le titre de directeur, me coupe l'herbe sous le pied... nous lance à sa remorque dans une direction politique affolante et rompe toutes nos amitiés... C'est une facétie de mauvais goût, à moins que ce ne soit du provincialisme le plus déconcertant!...

t)ARTÈs. — D'abord, en attaquant Gibert, je n'ai pas eu l'intention d'engager le journal dans une campagne, ni de lui donner une impulsion politique. Je reconnais ne pas avoir assumé, en effet, d'autres fonctions que celles de directeur littéraire d'un grand quotidien; pour le surplus, j'ai un article hebdomadaire à fournir; c'est vous-même qui me l'avez dit en m'appelant à la direction f

Lasserre. — Pardon, nous ne pensions pas, en vous appelant à ces fonctions, qu'une personnalité pondérée comme la vôtre prendrait tout à coup le mors aux dents, écrirait des articles révolutionnaires, résolument contraires à l'esprit impartial... et même, disons le mot, gouvernemental du journal qu'il dirige... Déjà, vous avez écrit quelques leaders tendancieux qui auraient dû nous faire ouvrir l'œil.

Dartès. — Les opinions isolées d'uil rédacteur n'engagent pas nécessairement le journal.

Dumontel. — La preuve, ce sont les ricanements qui m'ont accueilli tout à l'heure quand je suis arrivé au Sénat!... La preuve, ce sont ces désabonnements immédiats...

Dartès. — Quelques isolés... Une bande d'abonnement n'est pas un bulletin d'adhésion aux idées exprimées dans un journal.

Dumontel. — Quelle méconnaissance du publie, ou quelle mauvaise foi!... Dans la vie, on ne choisit pas toujours sa femme, ni même sa maîtresse, mais on choisit toujours deux choses : son médecin et son journal !

Lasserre. — Enfin, oui ou non, étiez-vous mandaté par nous pour exprimer des idées que je trouve subversives Y Consultez votre contrat ! Nous vous avons choisi comme...

Dartès. — Couverture littéraire!...

Furtz. — Insultez-nous!... C'est çal

De Costier. — Vous insinuez que nous avons besoin de couverture T...

Furtz. — Descente de lit serait plus juste !... Nous assistons, messieurs, à la révolte de la descente de UtI...

Dartès. — Prenez garde, monsieur Furtz!

Dumontel. — Je vous invite au calme, les uns et les autres!... Si nous débutoos par les conclusions.

LA PETITE ILLUSTRATION

dans cinq minutes nous n'aurons plus rien à nous dire!

S^ijt-Abban. — Dumontel a raison, comme un homme d'esprit qu'il est!...

Lasserre. — Asseyons-nous ! Prenez place, Dartès. Je demande à Dartès de se justifier de cet acte inouï... d'avoir fait passer cet extraordinaire article attaquant un confrère redoutable, une personnalité de l'importance d'Edouard Gibert, sans m'en avoir référé, et en soustrayant cet article à l'attention du rédacteur en chef. (Un silence.)

Dartès, debout à droite de la tebie. — Messieurs, j'adore mon pays !...

Saint-Abban. — Pas plus que nous!...

Dartès. — Autrement. Voilà tout. Je ne suis pas un homme politique. Je n'appartiens à aucun parti. Je suis un esprit libre, absolument indépendant et fort de cette indépendance. Depuis plusieurs mois, je m'indignais de voir s'organiser un véritable complot politique... Je trouve la campagne de calomnie abominable lorsqu'elle vise à frapper des forces intellectuelles qui, eu dehors de tout parti, sont l'honneur même de l'humanité... Soumis que je suis au grand esprit républicain, j'ai...

FuRTz, l'interrompant. — Mais, républicains, monsieur, nous le sommes tous!... Notre journal comme les autres!...

DE CosTiER. — Qu'est-ce qu'il nous chante là!... Tout le monde l'est maintenant!

FuRTZ. — Même les royalistes!

De Costier. — Ne jouez pas sur les mots! Si vous n'étiez que républicain...

LucAYA. — Oui, ce ne serait même plus une opinion!

FuRTZ. — Et puis, vous nous la baillez belle... On connaît ça! Vous êtes un de ces gens qui s'endorment la tête à droite et qui se réveillent la tête à l'extrême-gauche!

Dartès. — J'ai évolué!... C'est mon honneur de l'avoir fait. Vous vous trompez, monsieur! Mes opinions ont été toujours profondément libérales, mais, aujourd'hui encore, je ne prétends être qu'un écrivain sans parti, qui n'a agi que sous l'empire de sa sincérité! Quand j'ai vu cette campagne de calomnie s'infiltrant dans toutes les artères du pays, j'ai souffert, en silence d'abord, parce qu'il y avait beaucoup de brebis galeuses. Je me suis contenu. Seulement l'article d'Edouard Gibert dépassait toute mesure, hier... C'était plus qu'un crime de lèse-pensée : un crime de lèse-patrie! Je n'ai pu retenir mon indignation... J'ai crié; c'a été plus fort que moi... Je lui ai dit son fait!... S'il le veut, nous constituerons des témoins.

FuBTZ. — Allons donc... C'est puéril !... Ce terrible pamphlétaire va essayer de tomber notre journal... Heureusement qu'il n'a pas de quotidien à sa disposition et qu'il ne dirige que des cahiers bleus hebdomadaires... Mais nous en avons pour des mois de coups de gueule!

Dartès. — Que voulez-vous, moi, j'ai poussé le cri de ma conscience!

LuOAYA. — Chaque fois qu'un homme change d'opinion, il dit cette phrase-là!

Saint-Abban. — C'est le premier vagissement de l'anarchisme !

Dumontel. — Et puis, mon cher, on ne crie pas dans la maison des autres!... On attend d'en être sorti pour pousser une incongruité sonore! (On rit.)

Saint-Abban. — Bravo, Dumontel!...

Ftjrtz. — Très bien !

Dumontel. — Voyez-vous, permettez-moi de vous le dire en toute franchise, vous êtes un rêveur, ua utopiste !... Il n'y a pas de pire danger pour un pays, et pour un journal!

FuRTZ. — Ah! je vous avais assez averti!... Il ne faut jamais mettre un littérateur à la tête d'un journal, retenez bien cela!

Saint-Abban. — Oui, oui, il y a t'^îi jours trop de littérateurs dans un journal!

LucAYA. — Trop de littérateurs!

FuRTZ. — A moins qu'ils n'aient été, avant, courtiers de publicité...

De Costier, avec un mépris accablant, —r Et VOUS

n'êtes même pas académicien!

Lasskrbe. — Rappelez-vous, j'avais assez réclamé que vous preniez un académicien, Dumontel!

Dumontel. — A quoi bon!... Si nous tirions à vingt mille, je ne dis pas!... Mais à partir de deux cent mille exemplaires, messieurs, on ne prend pas d'académicien !... M. Dartès offrait toutes les garanties de sécurité... Nous en avions jugé ainsi, Lasserre et moi !... Vous nous sembliez agréable dans vos écrits... vous aviez la mesure de l'équité...

Dartès. — Vous oubliez l'indépendance!...

Dumontel. — On ne vous demandait que d'être conciliant.

Dartès. — Vous ne m'avez tout de même pas acheté comme on achète une terre illustre et épuisée !...

Dumontel. — Non!... Mais précisément, parce que jusqu'ici votre personnalité considérable était plus... plus... comment dire... figurative qu'efficace... du diable si j'aurais pensé que, piqué au vif, vous souhaiteriez un autre rôle et vous mettriez à injurier un confrère en réclamant des lois contre la calomnie. Permettez-moi de vous dire que je crois plus à votre capacité littéraire qu'à votre capacité législative.

Dartès. — Que voulez-vous, je ne conçois pas le journalisme qui comprime et qui ravale!... C'est peut-être un tort, mais j'ai des convictions!... Toutes les grande? .sources d'émotion, de fierté, d'enthousiasme sont encore en moi toutes vives malgré mes cheveux blancs!...

Furtz. — Je vous en prie, pas de profession de foi !... Vous n'êtes pas à une réunion électorale... Pas encore, en tout cas!...

Dartès. — Dieux, non ! Je le jure, je ne serai jamais un politicien!

Furtz. — Vous ne serez jamais qu'un Perrichon, ça c'est sûr.

Dartès. — Vous voulez dire, monsieur?

Dumontel. — Contenez-vous!

Dartès. — Vous voulez dire, monsieur?

Furtz. — Qu'un journal est une camère, monsieur !... Qu'on ne s'improvise pas journaliste... Voilà la morale de cette histoire ; retenons-la I Vous étiez un isolé... Vous n'avez aucune communication avec le monde extérieur.' Vous m'avez donné tout de suite cette impression! Le jour où vous vous êtes installé dans votre fauteuil, j'ai eu le frisson! Diriger cet organe de vie et d'échange mondial quand on est à l'écart de tout!... Oui, dans votre fauteuil, vous me faisiez l'effet d'un Perrichon, le cul sur le mont Blanc !

Dartès. — Allons donc! Vous ne m'avez choisi

que pour cela! A ce moment vous appeliez ça un | indépendant!... Aujourd'hui, c'est un isolé I...

Lasserre. — Et puis, assez d'idées générales!... Des faits!... Comme propriétaire-directeur économique et financier, j'interviens I Votre article violent qui attaque nos amis et semble nous faire pactiser tout à coup avec les partis les plus avancés, les désabonnements, les préjudices qui s'ensuivent, c'est déjà la débâcle ! Demain ce serait les bouillons innombrables, le concessionnaire de notre publicité qui réclamera... Dame, nous avons touché des avances impoirtantes sur les contrats d'annonces!.... Des bombes comme celles que vous avez fait éclater ce matin, c'est ça que j'appellerai de la publicité inopérante !... De ce train-là, si on vous laissait faire, dans six mois le journal serait à l'eau et nous n'aurions plus qu'à le liquider à des distributeurs de publicité financière quelconque!... Grand merci!... Il y a pis!... Vous le savez, nous touchons une grosse somme an budget d'émission de l'emprunt des chemins de fer africains I... Nous allons nous voir simplement retirer cette subvention.

Dartès. — C'est une faute de recevoir, même honorablement, des subsides secrets !... Ça fausse la politique du pays!

De Costier. — Ah ! ça, mais !... Il va nous donner des leçons de probité!

Dartès. — Pas de retours de bâton I

FuRTZ. — Mais des coups de bâton !... Les vôtres !... Ah ! il n'y a pas, nous avons' eu la main heureuse !

LucAYA. — Quelle arrogance!

Saikt-Abban. — Allons! nous vous montrerons que nous ne sommes pas encore dans votre filet!

LuCAYA. — Vous aurez beau jouer les Ruy Blas pour conseil d'administration!...

Dartès. — Oii voulez-vous en venir T

LuCAYA. — A ça. (Il déchire un papier.)

Dartès. — Déchirer notre contrat f Eh bien! non, messieurs!... j'estime n'avoir pas dépassé les termes de mon contrat !... Je ne m'en irai pas de moi-même ! Si vous estimez, vous, que j'ai failli à mes engagements, attaquez-moi... Faites un procès !

FuRTZ. — Ça y est! C'est le chantage!... Hein Y heinf

Lucaya. — Savez-vous, monsieur, comment on appelle çaf... De la canaillerie!

Dartès. — Non, de la fermeté d'âme!

Lasserre. — Notre contrat doit être résilié de plein droit!

Dartès. — Ce n'est pas mon avk!...

Saikt-Abban. — En tout cas, nous, administrateurs, nous mettrons les pouces à votre coup d'Etat I...

Lucaya. — Nous ne laisserons pas passer un seul de vos articles.

Furtz. — Et nous vous retirerons toute rédaction.

Lasserre. — Descendez à l'imprimerie, lisez le placard !

Dartès. — Il y a des lâches qui vous flagornent et prennent le vent.

Lasserre. — En tout cas, demain paraîtra dans le journal, en première page, une lettre désavouant le directeur littéraire.

Furtz. — Très bien!

De Costier. — Allons! allons! Votre situation, vous l'avez rendue impossible; il va falloir boucler votre valise!

Dartès. — Agissez comme bon vous semblera, et selon ce que vous déclarez votre droit. Moi, je reste !... Je suis prêt à subir les conséquences de mon acte!...

Lucaya. — Vous avez un fier toupet, savez-vous !... Ça s'appelle du banditisme, entendez-vous... du banditisme !...

Furtz. — Ça ne se passera pas comme ça!

On lève les cannes. Brouhaha.

DuMONTEL. — Voyons, mes amis... mes amis... Je vous en prie... Je suis au désespoir !... Ces murs n'ont pas encore entendu de pareils vocables... Respectez notre chère maison, je vous en conjure!... Je réclame de vous le silence complet... Laissez-moi me recueillir un instant, j'en ai besoin! J'ai beaucoup, beaucoup

de peine!... (Grand silence. Il s'est appuyé à la table la tête dans les mains, puis il s'avance devant la table.) Messieurs,

malgré tout... il faut surmonter mon émotion. J'y suis prêt !... En quelques mots, je liquiderai la situation !

Furtz. — On vous écoute !

Saint-Abban. — Respectueusement, monsieur Dumontel!

Lucaya. — Respectueusement!

DuMONTEL. — Permettez-moi pourtant de le prendre de haut!... On semble suspecter notre bonne foi politique!... Je veux donc m'élever, non sans tristesse d'avoir à le faire, au-dessus des intérêts matériels du journal que vous défendez fort bien ! Le vieux lutteur parlementaire que je suis, et je crois qu'on ne me refusera pas l'expérience de la carrière...

Ensemble. — Non... Non!

DuMONTEL. — Le vieux parlementaire, dis-je, déplore tout haut l'aberration humanitaire qui séduit les hommes de votre valeur, Dartès, en raison de ses mirages! Cette aberration ne doit pas engager un organe comme le nôtre dans une route qui nuirait — bien que nous ne fassions pas ouvertement de politique — non seulement à nos intérêts, mais, je le dis comme je le pense, à la défense du pays!

Saikt-AlBBAn. — Vous résumez admirablement nos sentiments!

Lucaya. — Admirablement!

DuMONTEL. — Oui... c'était mon rêve de faire de ce journal un organe qui ne s'occuperait pas si les routes vont à droite ou à gauche, en avant ou en arrière, qui serait pour ainsi dire le rond-point des idées! Et c'est pourquoi vous me sembliez désigné à la direction. Or, vous lui faites prendre un parti, et brusquement, par vos attaques contre Edouard Gibert et vos déclarations libertaires, vous semblez pactiser avec un mouvement qui nous range parmi les ennemis du bon sens. C'est inadmissible, dangereux pour nous d'abord... et, ce qui est plus grave, pour l'esprit public.

Saint-Abban. — Oui, oui!

Furtz. — Pour l'esprit public !.,.

DuMONTEL. — L'esprit public, si vous lui refusez l'aliment national, il se nourrira de l'aliment antinational, et...

La porte s'ouvre brusquement.

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