‹ L'animateur: pièce en trois actesChapitre 32 sur 34 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

GIBERT, RENEE

Renée, défaisant son épaisse voilette. — Oui, c'est

moi... c'est moi! Je savais que, sous ce nom, je parviendrais jusqu'à vous! Alors? Il paraît que vous allez publier un livre... oui... le voilà, le voilà... qui non seulement traîne dans la boue celui dont je porte le nom, mais encore va livrer au public toute ma vie privée!... Vous allez aussi vous en prendre à une fenune, vous allez étaler le secret de sa naissance, le drame de sa vie... Est-ce vrai, cette infamie?

Gibert, se calant dans une attitude hautaine mais sans

morgue. — Mademoiselle, je n'ai à répondre à cette question que par mon livre lui-même. Ce n'est nullement une biographie. Mon personnage porte un nom imaginé!... J'ai réuni autour de cette figure, je le reconnais, les traits caractéristiques d'une individualité qui travaille contre son pays, et qui, s'étant mis à la tête de ce parti qui mène la France droit à la ruine, n'a qu'à s'en prendre à elle-même si elle se reconnaît dans cette effigie!... Je fais, par amour patriotique, de la prophylaxie indispensable... voilà. Tant pis si, dans la débâde, il y a des victimes intéressantes, tant pis!... Le fleuve passe et brise quelques roseaux. C'est pour le salut de ses rives... Telle est mon œuvre, mademoiselle... Je m'excuse, mais lien ne m'arrêtera, je vous en avertis, ni la menace, ni la vengeance!

Renée. — Alors, c'était vrai I... Ah ! je ne le croyais pas possible!... Il a fallu qu'une âme écœurée vienne me donner des détails, et quels détails! qui ne peuvent vous avoir été fournis — ça c'est le comble de l'horreur — que par une femme dont je n'ose prononcer le nom, parce que c'est un nom généralement réservé à la tendresse... (Elle suffoque, puis reprend.) Cette fenuue en est, paraît-il, descendue à vous fournir des lettres, des témoignages de l'adultère? Est-ce vrai, dites, qu'il y a des lettres d'amour là dedans, la correspondance d'un politicien, aujourd'hui disparu, des lettres qui parlent de leur enfant?

Gibert. — Je vous arrête... voici le chapitre incriminé... lisez...

Renée, après avoir jeté les yeux et feuilleté avidement.

— Oh! oh! vous avez osé ça! Je ne peux pas!... Je ne peux pas lire ça!... Oh! monsieur! pour assouvir

L'ANIMATBUR

une pas^on politique, vous attaquer à la vie privée, cette chose sacrée, me briser le cœur, me couvrir de honte ! Vous allez jeter à la risée publique une révélation inutile, odieuse, infâme, telle que, depuis deux ans qu'on me l'a faite, je suis un être désespéré et vous répondez, superbement : a Le fleuve passe ! » Xon... non, écoutez bien... je stfis venue pour vous le dire... ce livre ne paraîtra pas!... Si des exemplaires en ont déjà été mis en librairie, vous allez les retirer aujourd'hui même... ou bien...

^Ue s'arrête.

GiBERT, froidement. — Ou bien VOUS allez me tuer?... C'est cela!... Faites... L'histoire est connue! Je ne me défendrai même pas, mademoiselle.

Renée. — Non, je ne vous tuerai pas... non, je ne tirerai pas sur vous...

GiBEBT, appuyé à la bibliothèque. — Alorsf... J'attends!

Un silence.

Renée. — Je vous redis ceci posément, encore une fois, monsieur Gibert : vous allez me donner votre parole d'honneur de détruire les exemplaires et les formes d'imprimerie immédiatement, ou aussi vrai que je suis ici... c'est moi qui vais me tuer devant vos yeux! Je me brûlerai la cervelle, ici même, devant vous, dans vos bureaux! Je veux qu'il y ait ce sang sur votre livre!... Alors, il pourra paraître en toute sécurité et les hommes pourront le lire! Et je ferai comme je le dis... et pas demain,

non, non, tout de suite, tenez!... (De son manchon elle tire un sac entr'ouvert qui laisse passer le canon d'un revolver.) Ah! ça vous trouble!... Vous ne vous attendiez pas à cette solution... Vous êtes courageux, en effet; deux balles dans la peau pour des gens comme vous, c*est le risque honorable! Mais ceci sera plus dur à supporter... Allons, réfléchissez, cela en vaut la peine !... Toute la vie il faudra traîner ce boulet-là !... Je serai un cadavre très lourd!...

Gibert. — Le chantage au suicide!... c'est assez femme, en effet... en admettant que l'idée ne vous ait pas été soufflée!

Renée. — Répétez-le, vous allez voir sur-lechamp, si c'est du chantage!... Et vous voulez savoir pourquoi je le ferai, comme je le dis? Que le bourreau connaisse au moins l'état d'esprit de sa victime? Ecoutez-moi : je ne suis pas désespérée, ni lasse de la vie... non, j'en suis écœurée!... Je suis dégoûtée de tout et de moi-même par-dessus le marché! Oh! tout ce que j'ai vu autour de moi!... la méchanceté des hommes... la tuerie universelle, la curée immonde des appétits, la chiennerie autour de tous les intérêts au nom de tous les idéals... La justice, où cela?... La pitié, elle n'est d'aucun parti!... De braves gens, des justes, oui... Mais ce qu'il m'a été donné de voir en peu d'années! Quelle nausée!... Et par-dessus tout... comme une faillite suprême... le dégoût de moi-même, du mensonge vivant que je suis !... Ah ! certes, je ferai sans peine le sacrifice d'une peau qui n'a plus de valeur à mes yeux, et d'une vie où il y a des mères pour souffler des œuvres comme celle-là... et des hommes conmie vous pour les écrire !... Je ne regretterai qu'un seul être... qu'un seul cœiir, pour lequel le mien a battu de toutes mes forces... A part ça, la mort me trouvera prête!... Et si mon suicide, là, à vos pieds, devant les ballots du livre exécrable, peut être compris par tout le pays comme le cri d'indignation d'une âme qui se refuse à être broyée et avilie... comme un cri

de révolte contre la méchanceté des hommes... alors, je ne regrette rien... allons-y!...

Elle jette son rr .hon sur une chaise et brandit le sac dans ses mains.

Gibert. — Avant toute chose, de quel droit flétrissez-vous cette œuvre sans la connaître?... Si vous l'aviez lue, vous sauriez que je n'attaque l'honneur de personne... ni de Dartès... ni de vous-même, mademoiselle. A l'homme dont vous portez le nom, mais que je regarde comme un ennemi de ma patrie, je rends pleine justice!

Renée. — Je sais! On m'a appris de quelle manière! Les quelques lignes que je viens de lire m'ont suffi pour comprendre ce que le livre contenait!... Vous vous employez à rabaisser la figure du grand modèle jusqu'à n'en faire qu'une sorte de benêt, qui a trahi successivement toutes ses convictions et ses amitiés... une espèce de raté sublime que sa noble femme elle-même abandonne et qui n'a pour soutien à l'heure de la vieillesse qu'une Antigone bâtarde... oui, oui, le mot y est, je l'ai lu... une fille qui n'est même pas de lui, symbole vivant et dérisoire de toutes les faillites qu'il a accumulées autour de lui! Et alors, en avant la boue, les lettres, tout le branlebas des trahisons... les tiroirs faussés, la poubelle fouillée!... Et ça vous est bien égal qu'il y ait une femme affolée qui sanglote et qui se traîne ici... conmie une condamnée! Ça vous est égal!... Il fau( écraser l'infâme!... Tout- est pour le mieux. Il ne manquait qu'un peu de sang dans cette affaire, il y

sera!... (Elle sort le revolver et le pose sur le livre.) Ceci

ou ça : c'est à vous de décider... Il va en être exactement selon votre volonté!...

Un silence terrible et haletant.

Gibert, indiquant du doigt les affiches illustrées patriotiques qui ornent les murs de l'endroit. — Regardez CCci,

mademoiselle. Avant tout et au-dessus de toute chose, il y a une personne à qui j'obéis quand elle ordonne, et qui a toute ma passion, toutes mes forces... c'est la France!... Voici son image, nous l'avons partout dans la maison. Deux millions d'hommes sont morts pour elle. Et maintenant, pour détruire les germes de dissolution qui la menacent encore, il faut des ouvriers décidés, acharnés!...

Renée. — Non !... La France ne demande pas qu'on l'aime de cette façon-là, ce n'est pas vrai!

GiBEBT. — Sil... Quand les ennemis intérieurs de son destin s'apprêtent à la sacrifier à leur idéal insensé et mettraient plutôt le feu aux soutes pour la faire sauter que de renoncer à leur chance de victoire !

Renée. — Cela vous va bien à vous qui n'hésiteriez pas une seconde, pas une seconde à sacrifier des millions d'individus pour le triomphe de vos idées ou de votre parti politique!

Gibert. — Au peuple, à toute la nation, il faut montrer la vérité, la grandeur de l'idée qui a triomphé. Il faut maintenir les forces spirituelles qui ont rallié autour du drapeau toute la civilisation!...

Renée. — Et c'est au nom de ce mysticisme social qu'il faut crocheter les tiroirs et les consciences ! C'esl pour cela qu'il faut que la vie d'une pauvre fille soit étalée, profanée, et que ce revolver étende la victime par terre, là, à vos pieds!

Gibert. — Halte-là!... Je respecte toutes les victimes, mademoiselle, même celles que je fais!... Mais il faut s'entendre sur le mot. Vous êtes l'inspiratrice, sinon l'instigatrice de votre père!... Vous jouez

LA PETITE ILLUSTRATION

un rôle dans votre parti, vous devenez peu à peu la muse rouge de l'animateur... Et maintenant votre menace de suicide, là, sous mes yeux... est-ce d'une victime ou d'une guerrière qui va de Tavant, prête à ferrailler et à poser ses conditions ? C'est de votre faute si, étant sur la barricade, l'arme à la main...

ReNÉE^ l'interrompant, furibonde. — VoUS mentez!...

Il n'y a pas de barricade! Les vrais pavés de la

révolution, les voilà! (Elle montre les piles de livres.)

C'est peut-être vous qui la souhaitez de tout cœur, la guerre civile... vous qui la susciteriez au besoin et qui appelleriez la nation en champs clos pour vider la vieille querelle!.,. Ah! non, non, ne m'accusez pas d'appeler la haine!... La haine, ah! je la hais trop, celle-là!... Alors, elle sera donc toujours de ce monde î Les hommes s'entr'égorgeront toujours, même quand nous ne serons plus là, pour leurs idées, leurs croyances, leurs ambitions... Non, non, je ne veux pas le croire!... Ah! tout de même, il viendra bien, après nous, il viendra, le jour de l'amour! le jour oii les pauvres gens sur la terre auront pitié les uns des autres... où l'on ne se fera plus de mal, où on se tendra les bras pour s'aider au lieu de se détruire!... Votre Dieu l'a dit le premier et j'ai cru à votre Dieu quand j'étais petite... 11 faut croire à l'espérance humaine, monsieur!

GiBERT. — La voilà bien l'utopie la plus dangereuse! Nous lui devons assez de mal à celle-là! Le rêve de l'amour!... Bon pour les livres ou les songescreux!... La fraternité des hommes et des peuples, ça, c'est la blague suprême!

Renée. — Non, non... pas vous!... Pas vous!... Que d'autres viennent me le dire... que d'autres bouches m'en convainquent... ou alors, si l'amour est un effort de l'intelligence et du progrès, mais c'est encore bien plus beau... Monsieur Gibert, monsieur Gibert, faites un effort ! Donnez un exemple de bonté, de pitié!... Oh! je n'y mets aucun orgueil, vous voyez!... Je me fais bien humble!... Je ne suis pas une guerrière, je suis une pauvre femme qui demande la charité humaine!

Gibert. — Et qui pose l'ultimatum du sang!... D'abord, votre uHtimatum, je n'y crois pas!... On ne se tue pas en manière de protestation!

Renée. — Il vous faut la preuve t

^Ue saisit le revolver.

Gibert, vivement et lui empoignant le bras. — AUonS,

laissez cela, laissez cela.

Renée, éclatant en larmes. — Ah!... VOUS voyez bien tout de même que vous avez pitié !... J'ai vu un éclair de pitié dans votre regard... C'est peut-être vrai ce que disent vos amis, que vous êtes un exalté, un fou... mais au fond un homme pas méchant! Il faut avoir pitié!... Il faut faire le geste généreux de détruire ce livre.... Ce geste, comme il vous ennoblira aux yeux de tous!... Voulez-vous que je m'humilie, que je vous en supplie... je le ferai... Ayez pitié de ma détresse... Vous ne pouvez pas imaginer ce que je souffre!...

Gibert. — Un instant, mademoiselle... J'eçtends du bruit anormal, un tumulte... (il se lève et va à la

porte. Il l'ouvre. On entend efTcctivement un brouhaha de

tumulte.) Qu'est-ce que c'est, que se passe-t-ilT (On lui

répond d'en bas, des phrases entrecoupées, mêlées. Nettement, il domine le tumulte et donne un ordre impératif.) £h bien,

laissez monter... Je vous dis de laisser monter! Renée. — Par grâce! Dans l'état où je suis.

vous n'allez pas me mettre en présence de qui que ce soitî...

Gibert. — Soyez sans crainte... Vous n'avez rien à redouter de la personne qui va entrer ici.

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