‹ L'animateur: pièce en trois actesChapitre 33 sur 34 · Scène VI · texte numérisé non relu

Scène VI

Les mêmes, DARTES

DaRTÈS, repoussant la porte et haletant. — J'arrive à

temps!... Qu'est-ce que tu fais ici?... La pei-sonne qui t'as renseignée, prise d'inquiétude et de remords lorsqu'elle t'a vue partir dang un fiacre, est venue me trouver. Sur le moment, j'ai refusé de croire à cette hypothèse insensée que tu allais te faire justice... C'était vrai, pourtant... Tu étais là !... Tu allais assassiner !... (A Gibert.) Je suppose que vous n'imaginez pas un seul instant que je sois pour quelque chose dans cette tentative de représaiUe... Si j'avais estimé avoir à me venger, je n'aurais pas armé le bras d'une femme...

Gibert. — Vous faites fausse route, Dai*tès. Jamais votre fille ne m'a menacé... Je tiens à vous en donner l'assurance formelle.

Dabtès. — C'est vraiî... Tu n'es pas venue ici pour attenter à sa vieî...

Renée. — Je l'affirme!

Gibert. — Je vous en donne ma parole !

Dartès. — Alors, que fais-tu iciî... Je ne comprends plus... plus du tout! Ah! ça, réponds... explique... Tu te tais!... tu ne serais pas venue t'humilier, par hasard... supplier... t'abaisser à la plus ignominieuse démarche.

Renée. — Pourquoi pas?

Dartès. — Toi!... Toi!... Oh! Renée!... Toi!... Je ne me résous pas à le croire!... Il a pu penser que j'étais derrière cette démarche et cette supplication... que, je t'envoyais ici... que... Tu es inexcusable !... Inexcusable de t'humilier d'abord, inexcusable ensuite vis-à-vis de moi auquel tu aurais dû songer avant tout... Affolement de femme, détresse nerveuse, ah! tu as encore beaucoup à apprendre, et tu n'es pas encore la créature que tu rêvais de devenir! Gibert, je vous demande pardon de la démarche de cette enfant!... Elle a des excuses aux yeux des hommes, peut-être aux miens, elle n'en a aucune, même pas dans son égarement !... La liberté de penser... la liberté d'écrire, et même d'injurier... toutes les libertés, je les respecte... Frappez, vous êtes libre... J'ai appris cela de nos pères qui étaient grands!... Et toi, Renée, tu vas demander pardon à Gibert, tu vas demander pardon à ton tour d'avoir exercé sur lui une pression misérable.

Renée. — Moi!... Demander pardon!... Jamais, par exemple !...

Gibert. — Dartès, je suis à votre disposition!... mais je vous prie expressément de réduire ce colloque à nous deux.

Renée. — Non, vous ne me chasserez pas d'ici!.,. Tu ne sais pas ce qu'il a osé... ce qu'il y a dans ce livre...

Dartès. — Je le sais... Je m'en glorifie!

Renée. — Tu ne sais pas jusqu'où a pu aller la calomnie !...

Dartès. — La calomnie!... Ne médis pas de la calomnie!... Tu es trop jeune pour en connaître le prix, petite!... Elle est le vin des forts, elle est une des plus belles sanctions de la noblesse de vivre et

de penser!... Aux heures de doute et de relâchement, la douleur de son aiguillon ranime le courage et la volonté de bien faire. Il est juste que la vertu ait ses piloris comme le crime! Quand j'entends les cris de la meutC; je commence à me rassurer sur moimême, et je me dis : « Alors, c'est que j'ai bien agi! » La calonmie, petite, mais si die n'existait pas, il faudrait l'inventer! Oh! sans doute, elle profane tout, eHe salit nos meilleures actions, infecte nos plus saines pensées, elle crée la légende insurmontable, elle fait mal, très mal... Il est même possible, quand j'ouvrirai ce livre, que de grosses larmes coulent de mes yeux, tout comme font les petits

enfants (Renée a un sanglot étranglé.) et les petites filles,

Renée... Mais je te jure aussi, qu'après, je relèverai plus fièrement la tête, parce que je pourrai me dire : j'ai bien vécu! En voilà le témoignage!... Les plus belles, les i>lus triomphantes larmes que le Christ a dû verser, ce n'est pas sur la croix à l'heure du sacrifice suprême... c'est à la colonne sous les crachats et l'opprobre ! C'est alors qu'il a dû sentir que cela valait la peine d'être un homme, (il prend le livre sur la table.) Le voilà donc ce petit paquet d'épines et d'orties !... Le voilà donc celui qui contient, Renée, toute ma vie, paraît-il, tout notre pauvre amour manqué aussi... celui qui prétend me juger devant les hommes. Prends exemple!... Sous les yeux de celui qui l'a écrit je pourrais à mon tour lancer là-dessus le crachat du mépris... Je l'embrasserai en signe de pardon de tout le mal qu'il va me faire et en disant ceci : « Pour l'idée et pour la fraternité humaine ! »

(Il porte le livre à ses lèvres.) Publiez, Gibcrt !

GiBEBT. — Et : .oi, je me soucie aussi peu de la magnanimité de l'un que de la menace de l'autre!... Depuis cinq minutes j'écoute les bras croisés ce réquisitoire, comme si j'étais cloué à un banc d'infamie. En voilà assez !... Vengez-vous, ce sera de bonne guerre, et j'attends de pied ferme votre provocation, Dartès; mais ici je suis chez moi, à mon journal... et je vous prie de ne pas insister; à vos ordres sur tous les terrains, en dehors d'ici!

Dartès. — Je suis venu pour chercher ma fille, vous le savez, dans l'épouvante qu'elle se livrât sur vous à quelque excès, mais je ne me serais pas humilié à rechercher votre présence!... Maintenant, j'ai fait mon devoir. Viens, Renée, viens vite!

Renée. — Non !... Je ne m'en irai pas !... Monsieur, j'ai posé un ultimatum que mon père ne connaît pas!... Mais vous, vous me comprenez! Voulez-vous répondre, oui ou non?...

Dartâs. — De quel ultimatum s'agit-il î... J'ai le droit de le savoir!

GiBERT. — Mademoiselle, je n'ai pas à répondre, je ne suis aux ordres de personnel

Rekée. — Aussitôt que mon père aura franchi cette porte... prenez garde!

Dartès. — C'est une menace?... Renée, tu perds la tête. Que veux-tu dire?...

Renée, se précipitant sur la porte, tourne la clef dans la serrure et la garde dans sa main. — Que tu ne sortiras

pas avant que cet homme ne m'ait donné sa parole d'honneur que le livre sera détruit.

GiBERT. — Nous sommes en plein chantage!

Dartès. — Tu perds toute dignité, tu ne vois pas dans quelle situation odieuse tu vas nous mettre tous les deux!...

Gibert. — Odieuse... oui ! plus odieuse encore demain et après... Chaque jour sera un pas de plus

vers la chute, Dartès!... Il y a un bruit d'ailes audessus de votre tête. Ne l'entendez-vous pas? •

Dartès. — Ce que j'entends, c'est derrière vos fanfaronnades le bruit d'une humanité en marche qui vous emportera comme une poussière.

Gibert. — En attendant, je ne fléchirai pas, entendez-vous tous les deux! Je ne fléchirai pas.

Renée, jetant la clef par la fenêtre, — Père, tu ne

sortiras p^s d'ici!... Tiens!

Dartès. — Qu'est-ce qu'elle fait?

Renée, à Gibert. — Vous avez cinq minutes avant qu'on force cette porte!... Tous les exemplaires détruits, voilà ce que je veux, entendez-vous, tous!

Dartès, de la fenêtre. — La def est tombée sur le toit.

Gibert. — Le toit de l'imprimerie... Cette fois je vous certifie bien que cette plaisanterie va cesser.

Il se précipite au téléphone.

Dartès, à Renée. — Qu'est-ce que tu as fait, malheureuse?

Gibert. — AJlô! Thalabert, je suis chambré.

Dartès. — Regarde ton ouvrage.

Gibert. — On vient de jeter la clef sur le toit de l'imprimerie. Pas la peine d'enfoncer la porte, mais faites chercher immédiatement cette clef par un ouvrier... Il y a ici en circulation une arme à feu qui, même si elle ne m'est pas destinée...

Dartès, bondit. — Canaille !... Ah ! le menteur ! Vouloir faire croire que nous sommes venus ici avec une arme! Il manquait cela à votre calomnie... Ce n'est pas vrai! Nous avons les mains nettes... U n'y a pas de revolver ici.

Renée. — Si, père, il y en a un !

Dartès. — Quoi?... Alors c'était donc vrai? Mon appréhension n'était pas fausse? Tu allais tirer sur lui?

Renée. — Non, père, c'est moi, moi qui allais me tuer!

Dartès. — Toi, Renée, tu aurais fait cela?... Tu ne m'aimes donc pas?

Gibert. — Et voilà le dilemme auquel votre fille

voulait m'acculer. (Des voix derrière la porte: c Ouvrez, monsieur Gibert, ouvrez! ») Je ne pCUX paS, mCS amis.

N'ayez pas peurl... Je ne suis pas en danger!

Dartès. — Regarde quelle honte est la nôtre ! Par ta faute, Renée.

Renée, épuîafe. tombant sur le 'canapé. — Pardon, pèr6|

mais je souffre tant!

Dartès. — Pauvre petite!

les voix dans la cour

— A bas Dartès!

— Enfoncez la porte!

— Grimpez, vous qui êtes sur le toit!

— Essayez d'enjamber le balcon !

— La fille est là aussi!

— Qu'il se montre!

— C'est elle qui tirera parbleu!

— Pour l'acquittement en cour d'assises!

— Avez-vous la def î

— A droite... près de la gouttière!

— Dépêohez-youB, ils vont le tuer!

— Assassin!... Assassin!...

Dartès. — Oh! mais je ne veux pas qu'on croie ça de moi!... C'est abominable... Je vais leur parler...

Renée. — Papa!

Dartès. — Si... si, je vais leur parler, je veux leur dire la vérité. Messieurs... (il va à la fenêtre, une

LA PETITE ILLUSTRATION

bordée d'injur», ùe baéa, de iilli

je ne aaia pas venu venger n

Page 1