LES PELERINAGES EN TERRE-SAINTE ET LES CROISA0ES
Bien longtemps avant Tépoque des Croisades, une fouie d'Angeràs, nobles précurseurs des conquérants du Saint-Sépulcre, accoururent en pèlerinage à Jérusalem, bravant joyeusement les mille dangers du voyage et les avanies des Sarrasms.
Le premier de ces pèlerins dont nos annales aient gardé le souvenir est l'un des plus glorieux archevêques de Tours, Licinius, né à Angers d'une noble et illustre famille. Tout jeune encore, et au moment oii les siens rêvaient pour lui un brillant avenir, il s'arracha tout à coup à leur sollicitude pour voler en Palestine. C'était à la fin du v« siècle. Depuis la restauration des Lieux-Saints par sainte Hélène, un vif enthousiasme entraînait chaque année vers Jérusalem une foule innombrable de fidèles de toutes les parties du monde. Mais la curiosité profane et le
dérèglemeDt des mœurs avaient vite dénaturé ces éclatantes manifestations de la piété chrétienne ; et les désordres que saint Jérôme signalait, dès la fm du iv" siècle, dans les pèlerinages qui troublaient sans cesse à Bethléem sa féconde solitude, étaient parvenus à leur comble vei:3 l'époque où le jeune Liciiiius entreprit son voyage. 11 ne se laissa point envahir par la corruption générale. Tout entier au culte des 'Lieiix-Saints, il les contempla longtemps et à diverses reprises, à revint en Anjou sanctifié. A peine de retour, il bâtit près d'Angers et dota de toute sa fortune un monastère où il alla s'ensevelir. Là aussitôt s'épanouirent en lui les vertus qu'il avait senti germer en lui au pied du Calvaire, et qui plus tard en firent, sur le siège métropolitain de Tours, un digne successeur du grand saint Martin (1).
Après Licinius vient Epiphane XIV, évêque de Nantes, issu comme lui d'une noble et illustre famille angevine, et comme lui parvenu à un rare degré de sainteté. Quelques années après sa promotion à l'épiscopat de Nantes, survenue en l'an 502, il fit, aussi lui, le voyage en Terre-Sainte, et en rapporta à son église une relique de saint Etienne (2).
Cinq siècles plus tard (3), Tan 998, nous rencontrons sur la
(I) Dom Chamard, Vie des saints Pensonnages de VApjoUy t. I, pp. 193-199. — Grégoire de Tours (coll. Guizot), t. I, p. 1()5; t. II, p. ii6.
(!) Barthélémy Roger, Hist. d'Anjou, p. 47. — Le voyage d'Epiphane XIV est certainement postérieur à celui de IJcinius. Licinius, en effet , fit le sien avant sa promotion au titre d'abbé de Saint-Venant, qui précède denviron quinze ans sa promotion à Tépiscopat de Tours, c'est-à-dire se place vers l'an 490. Quant à Epiphane, il ne se mit en route que quelques années après sa promotion à l'épiscopat de Nantes, qui eut lieu eu 502.
(3) Peut-être pourrait-on placer dans ce long intei^alle un compagnon de route de saint Aiitonin, Tun des plus illustrées parmi les pèlerins qui visitèrent la Palestine avant les croisadet;. Ce compagnon de voyage rédigea en latin uu Itinéraire de saint Antonin , qui a été trouvé parmi de vieux manuscrits de notre égli?e de Saint-Serge, et fut imprimé à Angers en 1 645. Comment s'expliquerait l^découverte de ce manuscrit dans les archives d'une des principales abbayes de notre ville, si Vauteur ne se rattachait pas à T.^njou par sa naissance ou par d'autres liens non moins étroits? Cet auteur inconnu était même, très-probablement, un des moines de Saint-Serge. Quoi qu'il en soit , son manuscrit est un des plus précieux monunienls pour l'histoire ecclésiastique et politiqvie de la Syrie ef de la Judée au vr siècle. 11 donne une idée très-complète de la prospérité religieuse et matérielle dont la Palehtine a joui depuis le recouvrement de la Vraie-Croix par Héraclius jusqu'à l'invasion d'Omar. Ce travail est, en outre,
route de JérasalemGuDthier, abbé de Saint-Aubin (1); et, quelques années après, Girard de Thouars, 5* abbé de Saint-Florent, suivi d'un nombreux cortège de moines. Après avoir dissipé le riche patrimoine de son abbaye en de scandaleuses largesses envers sa famille, Girard fut pris tout à coup d'un repentir amer, et, brûlant du désir d'expier ses dilapidations, il partit pour Jérusalem avec la soif du martyre. Ses vœux furent exaucés. Arrivé en Lycaonie, il fut attaqué par une bande de Sarrasins. Au milieu des mille tourments qu'ils lui infligèrent, il ne cessa de confesser avec allégresse le nom du Christ, et périt enfln sous leur glaive, en répétant cette invocation : « Omnes Sancli, orale pro nobi9^{^), » L'un de ses compagnons, Ansbert, prieur de la même abbaye, et que plus tard ses mérites placèrent à la tête de celle de Pontlevoy, faillit subir le même sort. Mais après avoir, à son tour, enduré entre les mains de ces infidèles de longties tortures, il s'arracha à eux tout sanglant, et parvînt à grand'peine à se traîner jusqu'à Jérusalem. Lorsque les Sarrasins se furent dispersés, ceiix des compagnons de Girard qui avaient échappé au massacre revinrent en pleurant l'ensevelir près de l'humble église d*un village voisin, d'où bientôt un abbé des environs retira le corps pour l'inhumer solennellement en leur présence dans son monastère. De retour à Saint-Florent, Ansbert y raconta la mort du fervent martyr, et son récit y a été pieusement recueilli par les annales monastiques (â). Ainsi nous
avec le fameux Ilinâraire de Bordeaux à Jérusalem^ l'un des meilleurs indicateurs de la route suivie par les pèlerins de U Terre-Sainte, dans les dix premiers siècles de l'ère chrétienne. Enfm, c'est à peu près Tunique document qui subsiste sur l'existence de saint Antonin, sur la vie duquel on ne sait rien de positif, si ce n'est qu'il servit dans l'une des légions thébaines. C'est dans ce manuscrit que le nom de l'éminent pèlerin a trouvé l'asile où il a pu échapper à un oubh presque complet.— V. Michaud, Hist. des Croisades^ nouvelle édit., pp. 6-7.
(1) Cbron. des églises d'Anjou, par Marchegay et Mabille : Chron, Sanct. Alb. Andeg.^ p. 21.
(2) Nous ne pouvons qu'avouer ici notre impuissance à rendre les naïves et fortes expressions des annales monastiques : • Martyrium anhelantem.... religlosa impatientiâ se occidere fecit. »
(3) Chron. des églises d'Anjou : Hist. SancL Flor. Salm., pp. 265-269. — Cartul. de Saint-Florent, JÀvre Blanc, fol. 30 v«, et Livre d'Argent, fol. 64, 66. — Dom Huynes, Hist. de Saint-Florent, pp. 89 et 90.
est parvenu le nom glorieux du premier angevin qui, sous le glaive des Musulmans, a arrosé de son sang le théâtre de notre rédemption.
Mais voici un pèlerin qui éclipse tous les autres par l'éclat de son nom, qui les surpasse par ses voyages multipliés, par ses étranges aventures , par les manifestations grandioses de sa piété naïve au pied du Saint-Sépulcre et les impérissables souvenirs qu'il en rapporte. C'est Foulques-Nerra ou le Jéiosolymù tain (I), appelé aussi Palmerius, h cause des palmes de Jéricho dont il ornait son front à chaque retour de la Palestine (2). Notre illustre comte est la plus vive image de cette omnipotente aristocratie du XI® siècle, arrogante et brutale, mais active, entreprenante, et de temps à autre arrachée à ses instincts grossiers par les sublimes élans du christiaaisme. Dans une courte existence, promptement consumée par des luttes sans nombre contre les formidables voisins déchaînés sur sa petite souveraineté angevine, ce remuant personnage fit jusqu'à trois fois (3) le voyage de la Terre-Sainte. Trois fois il se déroba au fracas des armes
(1) Chron. d'Anjou, par Marchegay et André Salmon : HisL abbrev. consul. And., p. 358.
(2) Dom Bouquet, t. XI, p. 520, n. a. — Rangeard, Mém. pour servirai histoire (T Anjou (Dibl. d'Angers, mss. 887).
(3) Les anciens auteurs varient sur le nombre des pèlerinages de Foulques Nerra à Jérusalem. Rangeard (mss. 887, pp. 92-97) et Bodin (iîecÂerc/w?« sur V Anjou, t. I, pp. 19S-199) en comptent quatre. Quelques auteurs en comptent jusqu'à sept. Le Fragmentum historiœ Andegavensi» de Foulques Réchin (Chron. d'Anjou, p. 377) ne compte, au contraire, que deux pèlerinagas. Tous les autres auteiuis en comptent trois. Nous avons cru devoir, avec M. Godard-Faultrier (V Anjou et ses monuments, pp. 366, 408 etilO; — annotations sur Bourdigné, pp. 221, 222 et 238), adopter cette moyenne, en nous basant sur VArt de vérifier les dates. Tel était le système auquel nous nous étions arrêté définitivement, lorsqu'au moment de livrer ce travail à la Revue, a paru la savante Histoire de Foulques Nerra, par M. de Salies, qui admet quatre pèlerinages (pp. 123 et suiv.). Tout en regrettant de n'avoir eu que le temps d'eftleurer la partie de cette œuvre érudite qui traite des pèlerinages, nous nous en tenons, pour le moment, à notre première opinion, et, en réponse à M. de Salies, en ce qui concerne le quatrième voyage, nous renvoyons à M. d'Espinay : Note sur la construction de l'église de Vabbaye de Heau lieu [Congrès archéologique des églises de France, xxvi« session,
/ pp. 100-104).
pour aller plearer à Jérusalem les terribles explosions de sa riche^ mais fougueuse nature.
Foulques-Nerra fit son premier voyage Tan 1004, 1005 ou 1007 (1). 11 était alors dans tout Tépanouissement de son invincible jeunesse, et jouissait déjà des féconds résultats de ses premiers triomphes. Par la prise de Châteaudun et la destruction de la forteresse d'Amboise, il avait rétabli de libres communications entre les divers domaines de sa famille, enclavés dans les terres des comtes de Blois. Par la sanglante victoire de Gonquereux, il s'était assuré la paisible possession du pays d'Outre-Maine, que les Bretons nous disputaient de temps immémorial. Mais deux grands crimes avaient souillé cette phase éclatante de sa vie guerrière. Un jour, dans une de ses mille équipées en Touraine, Foulques, abusant des hauts privilèges dont sa maison jouissait dans la basilique de Saint- Martin, en força les portes et en franchit l'enceinte inviolable tout armé , avec une soldatesque nombreuse : scandale inouï, qui força les chanoines consternés à suspendre 'l'office, à renverser la croix et à couvrir de ronces le tombeau profané du grand évêque (2). Une autre fois, sa seconde femme Elisabeth de Gevaudan ayant été par lui convaincue d'adultère, il la fit, à Angers, brûler vive sur un bûcher d'où le feu se communiqua à la ville entière (3). Les ineffaçables images de ce sanctuaire violé, de ce bûcher lugubre où les cendres de sa femme dormaient sous les ruines fumantes de sa cité bien-aimée, obsédèrent longtemps la sombre imagination du comte à travers l'enivrement des victoires. Enfin, profitant du répit que lui ont laissé ses ennemis étourdis par ses premiers coups, il s'esquive à la hâte pour voler en Palestine, où l'emportent les mouvements tumultueux de sa conscience. Parvenu au pied du Saint-
Ci) Art de vérifier les dates (Paris, i818), 2» partie, t. XIII, p. 49. (î) Dom Bouquet, t. X, pp. 424-425. — Rangeard, mss. 887, p. 90 (3) Chron. des églises d'Anjou : Chron. Sanct. Alb., p. 22; brève chron. Sanct. Florent, Salm.^ p. 187 ; Hist Sanct. Flor. Salm., pp. îî60-2"'3.— Dom Huynes, Vie de saint Flçrent^ mss. 769, p. 94. — Rangeard, mss. 8^7, p. 91. — Nov. biblioth. Labb,, 1. 1, p. :t50.
Sépulcre, il éclata en sanglots, s'arracha les cheveux et la barbe, et se prosterna pour y appliquer, en se frappant la poitrine, un fervent baiser (1). Aussitôt, si nous en croyons les chroniques, Dieu témoigna visiblement qu'il avait agréé son violent repentir. Au moment où il en approchait ses lèvres, la pierre du Sépulcre tout à coup s'amollit, au point qu'avec ses dents il put sans peine en détacher une forte parcelle. Foulques se releva joyeux et lier de cet insigne gage de réconciliation. Il y joignit, en les rachetant au poids de l'or aux Musulmans, un fragment de la Vraie-Croix et une portion de la courroie qui lia Jésus-Christ à la couronne où il fut flagellé. Ces inappréciables trésors, il en fil, à son retour en Anjou, la plus riche parure de ses domaines. Il fonda près de Loches en Touraine, sur les rives de l'Indre, pour y recevoir le morceau du Saint-Sépulcre, et s'y faire luimême ensevelir, la célèbre abbaye de Beaulieu (2). Bientôt s'y
(1) A ce premier voyage, se rapporterait, d'après le Gesta, une étrange anecdote que noiis nous bornons à consigner ici dans le latin du Specilegium cTAchei^ :
< Sepulcri claustra [Sarraceni] prohibuerunt. Ncmpè , cognito quod
vir alti sanguinis esset, deiudendo dixerunt nulle alio modo ad sepulcrum optatum pervenire, nisi super illud et super crucem Dominicam mingcret; quod vir prudens, licit invitus, annuit. Quspsità igitur verisà arietis purgata atque apte inler ejus femora positaest; et cornes discalciatus ad sepulcrum Domini accessit, viiium super sepulcrum fadit ; et sic ad libitum cum omnibus sociis intravit 1 (Chron. de Gesl. cons. And., pp. 102-103.)
(!2) Bien que la querelle suscitée par la construction de l'abbaye de Beaulieu entre Hugues de Châteaudun , archevêque de Tours , et Foulques Nerra . soit étrangère à notre sujet, nous ne pouvons nous empêcher de toucher, en passant, à cette grave question d'histoire ecclésiastique locale, pour en indiquer la solution définitive. Le comte d'Anjou avait choisi^ pour remplacement de son abbaye, un domaine dont il était légitime propriétaire. L'an 101 1 , il invita à la consacrer l'arche\éque de Tours. Mais Hugues refusa, alléguant les spoliations dont Foulques s'était rendu coupable envers l'Eglise de Tours ; et même il revendiqua l'emplacement de la nouvelle abbaye. Pour se créer une protection contre les prétentions mal fondées de l'archevêque, Foulques offrit le domaine du monastère au Saint-Siège ; et le pape Jean XVill, qui reçut cette donation, défendit 9 tout évéque d'exercer sur ce domaine aucune juridiction. L'archevêque accrut se.s torts, en contestant au pape le droit de lui enlever la consécration de l'abbaye, pour le cas où lui-môme reviendrait sur son refus. Aprçs s'être longtemps livré une guerre acharnée, les deux parties en appelèrent à Rome. Dans ce conflit de droit ecclésiastique ; le pape Sergius IV condamna l'archevêque , en vertu de l'immédiate juridiction des papes sur les évéques. Cette intervention du pape dans une querelle épiscopale , a profondément scandalisé le gallican Rangeard* n a complaisamment accueilli les fables accumulées à cette occasion par le cré-
éleva cette église» dont les ruines attestent encore aujourd'hui la hardiesse majestueuse; et pendant trois siècles, jusqu'aux irréparables ravages de l'ii^vasion anglaise, la riante vallée de poches retentit des hymnes triomphantes de Yoffice du Saint- Sépulcre (^). Foulques donna les autres reliques à l'église de Sainte-Marie, qu'il avait bâtie dans l'enceinte de son château d'Araboise (2). Il réserva seulement une portion de la Vraie- Croix pour l'église de Notre-Dame-de-Loches, située en face de Beaulieu, sur le coteau qui domine la rive opposée de l'Indre. Cette basilique étrange et grandiose était l'œuvre d'un de ses ancêtres Geoffroy -Grisegonelle; il l'avait bâtie pour y déposer cette portion de la ceinture de la Vierge, dont les Empereurs d'Orient avaient gratiflé la cour de France, et que lui-même obtint de la munificence du roi Lothaire, après l'avoir portée sous son armure dans sa lutte victorieuse contre le Saxon Berthold (3). Ainsi se compléta, sur les bords de l'Indre, ce glorieux ensemble des plus beaux souvenirs d'Orient auxquels nos
dule et partial Glaber : corruption du pape par les agents de Foulques, indignation des évéques, effondrement de Téglise abbatiale sous le souffle de la malédiction divine. Seul, entre nos vieux historiens, le judicieux et candide Barthélémy Roger, dans son culte pieux pour le fondateur de »on abbaye, a cherché à mettre à néant les récriminations de Raoul Glaber, en établissant solidement, en ce qui concerne Foulques, son droit de légitime propriétaire. Seulement, dans son honnête mais InsufBsante justification, il n'a pas su s'élever jusqu*au principe même d'où émana, la sentence derrière laquelle Foulques s'est abrité. M Tabbé Pletteau {Notice sur Foxilques Nerra, Revue d'Anjou, août 1872, pp. 99-101) a eu le premier cet avantage. Dans une libre et ju.ste appréciation du débat soulevé entre Tarchevéque et le comte, il a, d'après le Gallia Christiana^ t. XIV, pp. 5''-f»8, 219-280, pleinement justifié du même coup Sergius IV et Foulques, le protecteur et le protégé, en mettant en pleine lumière, en regard des incontestables droits do fondateur, le principe de la juridiction directe du Saint-Siège sur les évéques. (1)' V., dans VHistoiie de Foulques Nerra, de M. de Salies, le bel et curieui Office du saint sépulcre de Vahbaye de Ueaulieu, pp. 500-545. — V., en^utre, M. L. Archambault, Uist. de Vabbave et de la ville de Ueaulieu {Revue (^nj ou , juillet, août et nov. 1873, janv. et avril 1874).
(2) Chron. d'Anjou : Gest. cons. Andeg., pp. 99, 103 et 106. — Dom Martène, AmpUssima coll., p. 999. — Dora Huynes, eod. — Hiret, Annules d'AnjoUy fol. n rect. — Id., Amiales et Antiquités d'Anjou, p. 215. — Barth. Roger, Hist. d'Anjou^ pp. 152-153. H ne reste plus aucun vestige des reliques de Jérusalem, disséminées par Fjoulques sur les rives de l'Indre et de la Loire. Tout a disparu dans les ravages, de l'invasion anglaise et de la Révolution.
(3) L'église crdlégiale de i\'.-Z). de Lochns, par M. l'abbé Bardet (Tours, 1862), pp. 66-76,
comtes aient attaché leurs noms. D'une rive à l'autre, le chrétien peut mesurer toute la suite des divins mystères, dont la relique de Grisegonelle et la relique de Foulgues ont été, pour ainsi dire, le premier et le dernier témoin. Le chaste flanc que pressa Ip Sainte Ceinture reçut le Verbe à son entrée dans l'humanité, et, lorsque le Rédempteur eut clos sa destinée temporelle, c'est du fond de ce tombeau couvert des baisers de Foulques qu'il reprit son élan vers le séjour de gloire.
A ces immortels souvenirs de son premier voyage en Orient, Foulques en joignit un autre non moins cher à l'Anjou, parce qu'il a son siège au cœur même de notre province. Le navire qui portait notre comte en Palestine fut, durant la traversée, assailli par une furieuse tempête, le long des côtes de TAsie-* Mineure. Dans sa détresse, l'équipage invoqua saint Nicolas, archevêque de Myre en Lycie, et patron des marins, qu'il avait cent fois, sur ce même littoral, sauvés miraculeusement du naufrage. Foulques se joignit à ces supplications et promit au saint, s'il échappait au péril, de lui bâtir un monastère à son retour en Anjou. Peu d'instants après les vents tombèrent, et le navire poursuivit paisiblement sa route (1). Quelques années s'écoulèrent après le retour de Foulques, et il n'avait point encore accompli son vœu, soit qu'il en eût perdu le souvenir dans le tumulte des batailles, soit qu'il attendit pour l'exécuter des temps plus calmes. Mais un jour, disent les chroniques, il vit des fenêtres de son ch&teau d'Angers trois colombes se diriger à tire-d'ai|,e vers la rive droite de la Maine avec des rameaux dans leurs becs ; et elles allèrent les déposer sur les âpres rochers qri recèlent dans leurs flancs le poétique étang de Brionneau. Aussitôt Foulques se rappela le vœu fait à saint Nicolas, et les colombes lui semblèrent désigner remplacement de l'abbaye où
(1) Lnctiones de sanctisper annum (Biblioth. d'Angers, mss. 113, in-fol. sur vélin du xi« siède, de Tabbaye de Saint-Nicolas), Leçmi relative à la translation des reliques de saint Nicolat', fol. 162 v». — A Taide d'une autre leçon du même manuscrit^ fol. 68 v«, on lui a assigné, comme date ceilaine, Tan 1087. (V. le Catalogue des manuscrits de la bibliothèque d'Angers^ par M. A.. Lemarchand.) Or, cette époque est relativement voisine de celle du premier pèlerinage de Foulques Nerra.
devait en Anjou s'acclimater le culte du grand thaumaturge de rOrient. Peu de temps après, comme il allait visiter les fondements du monastère, jetés là même où étaient tombés les rameaux indicateurs, tout à coup, au moment de franchir la Maine, son cheval saisi d'épouvante s'abattit, et faillit le tuer dans sa chute. Le comte se releva en riant. « Par les âmes Dieu, dit-il en proférant son juron favori, ceci est un coup du diable, qui s'évertue à me dégoûter de mon entreprise. Mais, en dépit de ses persécutions, je viendrai à bout de mon abbaye, et bientôt on y verra des moines (1). » Quoi qu'il en soit du conflit des ' puissances divine et infernale évoquées par 1| légende autour du coteau prMostiné, l'abbaye y fut fondée l'an 1020, et peuplée de bénédictins dès Tan 1033. Peu après Geoffroy Martel la reconstruisit somptueuseitfbnt, y plaça d'importantes reliques de saint Nicolas, rapportées d'un voyage en Italie, et lui-même, en 1060, y alla clore sa glorieuse carrière et s'y faire ensevelir sous rhumble froc du moine. Plus tard enfin, après une nouvelle acquisition des ossements du saint, en 1087, le pape Urbain II, l'an 1096, vint mettre le dernier sceau, par une consécration solennelle, à l'œuvre de Foulques et de Geoffroy Martel ; et il la rattacha une fuis de plus aux souvenirs de l'Orient en y prêchant la première croisade. Cette double solennité acheva de populariser en Anjou la dévotion à saint Nicolas. L'abbaye devint un lieu de pèlerinage sans cesse assiégé par une multitude inouïe , et où d'éclatants miracles répondirent à la ferveur universelle (2). Les princes eux-mêmes secondèrent l'élan populaire. Dix ans après la consécration de la basiUque angevine, la
(1) Chron, d'Anjou et du Maine, par Jean de Bourdigné, t. I, pp. 221, 235 et 236. — Barth. Roger, eod. — Chron. d^Anjou : Hist. Sanct. Flor. Salm ,ip. 275.
— Dom Huynes, eod., p. 94. — Hiret, Ann. d'Anjou, p. 17 r* et v«. — ^^-lÊ Ann. et Antiquités d'Anjou, p. 213. — Rangeard, mss. 887.
(2) Dom Chamard, Vie des saints Personnages de V Anjou, t. î, pp. 409-411.
— Chron. des églises d'Anjou : Chron. Sanct. Serg. Andeg., p. 134; Chron. Vindob. seu de Aquar , p. 164; Brev. chron, Sanct. Flor. Sahn,, p. 187 ; Chron. Sanct. Maxent. Pictav., p. 388 ; — Chron. d'Anjou : Catalog, comit. Andeg., p. 370. — Description de la ville d' Angers ^ par Péan de la Tuilerie (nouvelle «dit), p. 458-463.
pieuse Hermengarde, duchesse de Bretagne et fille de nos comtes, vint s'y prosterner, fidèle au culte héréditaire, avec ses trois jeunes fils ; et elle y voua à Dieu et à saint Nicolas l'aîné, qui venait d'échapper à une maladie mortelle par l'intercession de réminent protecteur de sa race (1).
Cependant Foulques-Nerra était parvenu à l'apogée de sa gloire. Parla victoire de Pontlevoy et la conquête du Saumurois, il • avait achevé de donner son assiette définitive à notre belle province; et de sa main créatrice il se complaisait à en dessiner les contours, à en relier entre elles les fractions éparses, à y sf.mer à profusion les églises, les villes,* les forteresses. Mais en même temps la prospérité l'avait enflé. Habitué à voir tout plier autour de lui sous une volonté de fer, il en vint bien vile à donner pleine carrière à son impétuosité irrésistible, et à briser sans pitié tout ce qui faisait obstacle à la libre extension de son omnipotence. Ayant un jour flairé les perfides menées d'un ambitieux, Hugues de Beauvais, qui, pour régner seul à la cour, avait perdu dans l'esprit du roi Robert la reine Constance, nièce de Foulques, le comte, habitué à gouverner à son gré par cette femme dominante le faible monarque, conçut contre le courtisan calomniateur un implacable ressentiment ; et, pendant que Hugues chassait avec Robert, douze satellites munis de ses ordres vinrent le poignarder sous les yeux mêmes du roi (2). On raconte aussi qu'après la prise de Saumur il voulut, pour en agrandir le château, sacrifier l'abbaye de Saint-Florent qui y était alors adossée. Les moines résistant, il la livra aux flammes, en apostrophant le Saint avec cette insultante familiarité : c Saint Florent, laisse-toi brûler; je te bâtirai ailleurs une maison plus ' somptueuse » ; et les moines éperdus durent aller jeter les fondements d'un nouveau monastère à quelque distance de la gjrille (â). Ces nouveaux crimes, et maintes entreprises sur les domaines ecclésiastiques de TAnjou et de la Touraine, lui
(1) Dom Chamard, eod., t. II, pp. 213-2U.
(f) Raoul Glaber (coll. Guizot), t. VI. p 246. - Rangeard, mss. 887, p. 94. (3) CbroD. des églises d'Anjou : Frag, veter. hist. Sanct. Flor^ Sabn,, pp. tll-113; Hiêt, Sanct, Flor, Salm,, pp. Î76-278. — Dôm Haynes, «od., p. 0I«
avaient valu de la part du clergé de vertes réprimandes, et révoque de Chartres Fulbert avait même lancé contre lui des menaces d'excommunication (1). D'aussi solennels avertissements firent rentrer Foulques en lui-même. Dans son trouble il se ressouvint de Jérusalem et du Saint-Sépulcre, où il avait une première fois reconquis la paix du cœur; et, dès qu'il eut terrassé ses ennemis, l'an 1035, il reprit la route de la Palestine. Dans ce voyage, dont on ignore du reste les autres circonstances, il rencontra à Conslantinople un autre fameux pèlerin, Robertle-Diable, duc de Normandie, qui avait fait vœu d'aller pieds-nus en Terre-Sainte expier l'empoisonnement de son frère aîné Richard. Les deux pèlerins furent affectueusement accueillis par l'Empereur Michel le Paphlagonien, qui leur fournit une escorte. Ils poursuivirent ensemble leur voyage. Sans doute ils mêlèrent leurs larmes sur le Saint-Sépulcre, et soulagèrent en commun par leurs inépuisables largesses les misères sans bornes des chrétiens d'Orient. Peut-être même au retour, lorsqu'en Bythinie Robert tomba exténué sur la route ensanglantée par ses pieds meurtris. Foulques recueillit son dernier soupir. Peut-être entendit-il s'échapper de ses lèvres expirantes, en face d'un Normand qui suivait sa litière traînée par des Sarrasins, cette suprême saillie d'une imagination fantasque : a Va dire à mon peuple qu'on a vu un prince chrétien porté en paradis par des diables (2). » Quoi qu'il en soit des vicissitudes inconnues de leur commun voyage, Foulques-Nerra et Roberl-le- Diable y ont associé fraternellement leurs noms. Il s'y révèle d'ailleurs entre eux plus d'une affinité. Tous les deux apparaissent en Terre-Sainte avec la double physionomie de grands pécheurs et de grands pénitents. Tous les deux s'y consument en rivaUsant d'étrangetc dans la saisissante expresiiion de leur ferveur. Tous
(1) Nov. bibl. Labh., 1. 1, p. 188. — Dom Bouquet, t. X, pp. 476-417 , 481- 482, 489.
(2) Chron. d'Anjou: Chron, de Gest. cons. And,^ pp. 101-103. — Rangeard, mss. 887, pp. 96-97. ~ Michaud, Hist. des Croisades (nouv. édit), p- 34. — Histoire de la conqtiête de V Angleterre par les Normands, par Augustin Thierry miédit.),t I,p.îUl.
les deux y frayent la route, pour Tère des croisades, à d'illustres descendants, dignes émules de Godefroy et de Baudouin, dont ils secondèrent la valeur ou recueillirent l'héritage. Et ainsi les deux races perpétueront en Orient le souvenir de Foulques et de Robert, jusqu'au jour où de leur union sortira Richard Cœur-de-Lion, le héros le plus prestigieux de la chrétienté en lutte avec l'islamisme.
Pour en revenir à notre comte, ce second pèlerinage, accompli après l'achèvement des conquêtes et sur le déclin de la vie, eût dû, ce semble, apaiser à toujours les agitations fiévreuses de son âme inquiète. Mais voici qu'à peine rentré en Anjou, le contact soudain d'un ennemi inattendu rallume en lui une dernière fois des passions mal éteintes. Son fils Geoffroy Martel avait pris en main le gouvernement de la province. Lorsqu'à son retour Foulques voulut se réinstaller dans ses droits, le jeune homme, habitué déjà au commandement et animé de la fierté héréditaire, résista les armes à la main. Le père exaspéré lui fit une guerre acharnée; et, lorsqu'au bout de quatre ans le fils vaincu vint implorer son pardon. Foulques, poursuivant jusqu'au bout sa vengeance , lui fit parcourir devant lui plusieurs milles avec une selle sur le dos ; et Geoffroy s'étant enfin résigné à se courber sous ses pieds dans cet accoutrement ignominieux : « Te voilà donc enfin vaincu, » lui dit-il à trois ou quatre reprises, en le heurtant du pied dédaigneusement (1). Mais dans l'ivresse même de ce barbare triomphe sa colère assouvie tomba. La vue de cet enfant chéri, déjà illustre, ravive sa tendresse paternelle, et l'humiliation terrible qu'il lui a infligée lui devient un souvenir accablant. En même temps, et dans ce retour sur lui-même qu'amènent les premiers loisirs de la toute-puissance inoccupée. Foulques rêve, avec un redoublement de tristesse, aux victimes sans nombre immolées à son despotisme insatiable, aux flots de sang versés et aux ruines accumulées sur toutes les plaines de l'Anjou converties en champ de bataille. Ces funèbres images, et celle du jeune
(1) Dom Boaquet, t. XI, p. 180. — Rangeard, eod., p. 97.
héros si brutalement outragé , réveillent ses remords avec une force nouvelle ; et sa pensée se reporte vers Jérusalem, où il n'a pas encore épuisé toutes les démonstrations de repentir. Il consacre à un troisième voyage ce qui lui reste de forces; et, l'an^i 4039, on vit pour la dernière fois errer sur les chemins de la Palestine ce vieillard usé prématurément par les tracas de sa vie guerrière et la multiplicité ^de-ses pèlerinages. Parvenu à Jérusalem, deux valets, fidèles aux instructions qu'en partant il leur avait fait jurer d'exécuter ponctuellement, s'emparèrent de lui. L'un d'eux lui passa une corde autour du cou et le traîna sur une claie jusqu'au Saint-Sépulcre à travers les rues de Jérusalem, tandis que l'autre déchirait à coups de verge ses épaules nues; et Foulques en même temps s'écriait à la vue des musulmans stupéfaits : < Seigneur, prenez en pitié ce misérable Foulques I » Cette sublime identification avec Jésus-Christ flagellé sur le chemin du Calvaire acheva de briser ses forces; et, comme son ancien compagnon Robert, en regagnant son pays il mourut de fatigue au milieu du voyage (1). En mourant il légua son invincible passion pour la Terre-Sainte à sa veuve Hildegarde. La pieuse comtesse alla, sur ses traces encore fraîches, terminer ses jours à Jérusalem, dans la pratique des vertus de Paule et d'Eustochie; et, l'an 1046, elle y fut ensevelie, par égard pour ses aspirations conjugales, au pied de ce Saint-Sépulcre (2) , objet du culte enthousiaste de Foulques, et trois fois arrosé de ses larmes.
Avec Foulques-Nerra se clôt dsyns notre province la série des
(1) n mourut à Metz, Tan 1040. — Dom Bouquet et Rangeard, eod. — Hist. sçmm. des comtes et ducs d'Anjou, par Bernard de Girard, seigneur du Haillan (Paris, -1553), p. 7 v« et 8 r«. — Chron. d'Anjou : Chron, de Gest. cons. Ândeg., p. 511. — Hist. des év. d'Angers, par Guy Artaud, mss. 624, p. 297.
(2) Barthélémy Roger, pp. 178 et 179. — Cart. de Sainte-Marie du Ronceray, p. 56, no 54.
voyages en Palestine antérieurs à la délivrance de Jérusalem. D'ailleurs on touchait à l'ère des croisades ; et, en enfantant noire héroïque pèlerin, TAnjou ne faisait qu'y préluder magniflquement. Il y avait à peine un demi-siècle que Foulques et Hildegarde dormaient à l'ombre du Saint-Sépulcre , lorsque tout à coup retentit dans nos murs le cri de la guerre sainte. Au sortir du concile de Glermont, où avait assisté Urbain II, l'angevin Milo, cardinal-légat et évéque de Preneste, amena en Anjou l'illustre pontife, pour y consacrer l'église de Saint-Nicolas. La dédicace eut lieu le 10 février 1096, en présence d'une foule de cardinaux et d'évêques, et du comte d'Anjou Foulques-Réchin , neveu et successeur de Geoffroy-Martel. Au milieu des pompes de cette fête, et comme pour associer aux croisades le souvenir de Foulques, sous l'invocation du grand évéque d'Orient qui protégea son navire vçguant vers la Palestine," Urbain II renouvela ses exhortations à la délivrance des Saints-Lieux (1). L'auditoire ému croyait assister aux dramatiques péripéties du concile de Glermont; mais Tillusion se compléta lorsqu'après le pontife on vit surgir dans la basilique angevine un nouveau Pierre-l'Hermite. Robert d'Arbrissel, dont la grande renommée était parvenue jusqu'au pape, avait dû, sur ses vives instances, s'arracher à sa chère Thébaïde de la Roë pour venir mêler aux pompes de la dédicace l'éclat de son impétueuse éloquence. Il reprit après le pontife l'intarissable, sujet de la croisade, et sur ses lèvres frémissantes d'enthousiasme le thème solennel d'Urbain II reçut de merveilleux développements. Toutes les inspirations de cet ardent génie, toutes les ressources de cette voix vibrante, qui plus tard entraînera vers l'âpre désert de Fontevrault des populations entières , furent prodiguées dans le récit des malheurs de Jérusalem (2). iVIalheureusement nos annales se taisent sur- le succès qu'obtinrent en Anjou, dans cette prédication de la
(1) Chron. d'Anjou : Frag. hist. Andeg., auctore Fulcone Richin, p. 380. — Chron. des égl. d'Anjou : Chron. Sanct. Serg.^ p. 141 . — Barth; Roger, Hist, d'Anjou, p. 218. — Dom Chamard, Vie des saints Personnages de l'Anjou, t. II, pp. 9 et 10.
(2) Pavillon, Vie de Robert d'Arbrissel, ch. xvii, p. 5i. — Dom Chamard, eod.
première croisade, Urbain II et Robert d'Ârbrissel (1). Ce qui est trop certain, c'est que celui qui à leur appel eût dû le premier prendre la croix, Foulques-Réchin, l'indigne héritier de Foulques- Nerra et de Geoffroy-Martel, n'écouta les deux grands orateurs qu'avec une lâche indifférence. Leurs accents pathétiques ne purent émouvoir ce cœur dur et dépravé. Ou du moins, si le spoliateur fratricide de Geoffroy-le-Barbu, si l'amant éhonté de Bertrade de Montfort conçut un instant, au sortir de la nef de Saint-Nicolas, de généreuses résolutions, elles furent vite étouffées. Pendant qu'autour de l'Anjou toute la haute noblesse s'éveillait à la voix d'Urbain II et courait à la croisade, Foulques- Réchin demeura seul, avec son rival de débauches Philippe I, endormi dans les délices d'une cour brillante mais dissolue.
Mais si Foulques-Réchin n'éprouva rien de l'irrésistible passion de son aïeul pour la Terre-Sainte, ce trait distinctif de la race Ingelgérienne devait, à la génération suivante, reparaître dans l'arrière petit-fils du Jérosolymitain, Foulques V (2). Lui aussi s'achemina trois fois, mais en croisé, vers la Palestine (3). Au premier voyage, accompli l'an H 20, sous le règne de Baudouin II, cousin de Godefj'oy et de Baudouin î, et leur successeur au trône de Jérusalem, il s'enrôla dans la naissante milice des Templiers,
(1) n ne nous est resté non plus aucun monument écrit de cette prédication. Sans doute, Urbain II reproduisit à Angers , au moins dans sa substance, Tallocution du concile de Clermont, telle que nous Ta transmise Guillaume de Tyr, et qui fut comme le canevas de ses ,chaleureuses improvisations dans les autres villes q^uHl traversa dans son voyage en France. Quant à Robert d'Arbrissel , la consei'vatioii de son discours, où se révéla pleinement son incomparable puissance oratoire, et qui .décida de sa vocation apostolique, eût été du plus haut intérêt pour rhistoire ecclésiastique de TAnjou. Mais, par une fatalité inexplicable, pas un mot ne nous est resté de tout ce que prononça ou écrivit cet homme extraordinaire, fondateur d'ordre, évangélisateur des multitudes, oracle des princes, âme des conciles, et qui, dans la \ie des grands serviteurs de Oieu, mérite une place à côté de saint Bernard et de saint Vincent Ferrier !
(2) Foulques V lui-même figure parfois dans nos annales avec le surnom glorieux de Jérosolymitain» V. Chron. d'Anjou: Hist. abbrev, cons. Andeg., p,i^; Script. Hxionde Cleer, de major, et senesc. Franc, comit. And. coll,, p. 387.
(3) V Anjou et ses monuments, t. II, pp. 173-177. — Bodin, Recherches hiS" toriques sur V Anjou, t. I, pp. Î66, 273 et 278.
et s'y rendit bénéyolement leur tributaire pour une somme annuelle de trente livres angevines (1). ^
Peu d'années après son retour eii Anjou, Tan lf26. Foulques V, inconsolable de la perte de sa première femme Eremburge, alla chercher une diversion puissante à son mortel chagrin dans un second voyage en Terre-Sainte. Il acheva de s'y distinguer en guerroyant contre les infidèles toute une année, avec cent chevaliers équipés à ses frais. Sa magnificence et sa valeur éprouvée lui gagnèrent l'affectueuse estime des grands, en même temps que par sa mansuétude et son affabilité il conquérait les sympathies du peuple. Mais surtout il plut vivement par ces qualités royales à Baudouin If, qui, à défaut d'héritiers mâles, songea dès lors à lui pour lui offrir la main de sa fille aînée Méiisende, avec la couronne de Jérusalem (2).
Deux ans s'étaient écoulés depuis que Foulques était revenu de son second voyage en Terre Sainte, et l'heureuse impression qu'il y avait produite ne s'était point effacée. L'an 1129, arrivèrent en Anjou des ambassadeurs du roi de Jérusalem, ayant à leur tête son connétable Guillaume de Bures. D'après les ordres de Baudouin If, et sur la recommandation de Louis-le-Gros et des principaux prélats et seigneurs de France, ils venaient chercher notre comte pour lui faire épouser Méiisende. Foulques, alors âgé de soixante ans, n'hésita pas aies suivre. Laissant l'Anjou aux mains de son fils Geoffroy-le-Bel ou Geoffroy-Plantagenet, il se mit en route avec une escorte formée des premiers seigneurs de la cour, et en passant à Tours prit la croix des mains de l'archevêque, au milieu des solennités de la Pentecôte. Heureux moment, dans l'histoire des comtes d'Anjou, que celui où Foulques V partit pour aller se faire couronner roi de Jérusalem. La tige Ingelgérienne entrait alors dans son radieux épanouissement. Tous les titres de gloire commençaient à s'accumuler sur cette immortelle famille. Déjà Foulques V avait ajouté aux provinces héréditaires le Maine, qu'il tenait de
(1) Orderic Vital, Hist. de Normandie (coll. Guizot), 1. XII, pp. 363 et 364. (S) Guillaume de Tyr, Hiat, de$ Croisades (coll. Guizot), t^XVI, p. 319.
sa première femme Eremburge, fille unique d'Hélie, comte du Mans. Plus tard, en secondant énergiquement Louis le-Gros contre les alarmantes entreprises de la féodalité, il avait rétabli dans sa maison Téminente dignité de sénéchal de France. Lorsqu'enfin le futur gendre de Baudouin II s'en alla dans le royaume de Godefroy fonder une dynaslie angevine, son fils, Geoffroy Plantagenet, venait d'épouser Mathilde, veuve d'un empereur d'Allemagne, héritière deGuillaume-le-Conquérant; et de cette union tout à l'heure allait naître Henri II, roi d'Angleterre et duc de Normandie, qui, par le mariage avec Eléonore de Guyenne et la soumission de l'Ecosse et de l'Irlande, élèvera au plus haut degré de puissance la première maison d'Anjou.
Pour en revenir à Foulques V, tandis qu'en Anjou son fils Geoffroy (1) inaugurait brillamment l'ère incomparable des Plantagenets, notre croisé, l'an 11 29, au printemps, abordait à Ptolémaïs avec un train somptueux. Aussitôt arrivé à Jérusalem^ il épousa Mélisende, et, le jour même du mariage, reçut de son beau-père, avec la perspective assurée de sa couronne, la jouissance immédiate des deux villes de Tyr et de Ptolémaïs, récemment conquises sur les infidèles. Enfin, deux ans plus tard, après avoir pleinement justifié les espérances du peuple et de la cour, peu de jours après le décès de Baudouin II, Foulques reçut la consécration royale dans l'église du Saint-Sépulcre, le 14- septembre 1131 (2).
Au moment où Foulques V montait sur le trône de Godefroy, le royaume de Jérusalem était parvenu à son plus haut degré de prospérité. La prise de Ptolémaïs, de Beyrouth, de Sidon et de Tyr nous avait livré tout le Uttoral de la Syrie, que les Vénitiens et les Génois couvraient de leurs comptoirs, et où chaque année ils débarquaient de vaillantes recrues pour les croisades.
(1) En ce qui concerne Geoffroy Plantagenet, bornons-nous à rappeler ici que le récit, par Bourdigné, de son voyage et de ses exploits en Terre-Sainte est, depuis longtemps, relégué au rang des (ables. Barthélémy Roger en a fait, le premier, bonne justice. {Hist. d* Anjou, p. 2W).
(2) Guillaume de Tyr, eod., pp. 302, 308, 319 et 320. — Chron. d'Anjou : Chr. de Gest. cons. And., pp. 152-153; Gest. Amhor, domin,, p. 205; HisU comit, >lnd., pp. 336-337. — Barth. Roger, pp. 232-234.
Les opulentes principautés latines d'Edesse, d'Antioche et de Tripoli, les comtés de Tibériade et de Joppé , groupés en confédération compacte autour de Jérusalem, et s'y rattachant féodalement, en étaient à la fois la protection et la richesse. Des églises splendidement dotées s'élevaient sur tons les points de la Palestine. Les chevaliers de Sainl-.Iean et du Temple, déjà redoutables, en gardaient les frontières, et les guerriers d'Occident repeuplaient son territoire, où les avait fortement enracinés la prévoyante législation des Assises. Mais cette situation florissante cachait de graves périls. La féodalité, implantée en Orient après la première croisade par la toute-puissante aristocratie française du xi*^ siècle, s'y était développée toute entière avec ses énergiques ressorts, mais en même temps avec ses vices. Là, comme en Europe, depuis le vaste accroissement de leurs fiefs sur les rives de l'Euphrate, de l'Oronto et du Jourdain, les grands seigneurs de la Palestine tendaient chaque jour davantage à secouer le joug de l'autorité royale. Souvent même ils entraient contre la couronne en hostilité directe ; et, pendant que les colonies chrétiennes s'énervaient ainsi dans l'anarchie, les sultans de Mossoul, d'Alep, de Damas et du Caire épiaient sur nos frontières le moment favorable pour prêter main-forte aux rebelles, et par là pénétrer jusque dans le cœur du royaume. L'année même de l'avènement de Foulques, l'insubordination des grands prit les proportions les plus inquiétantes. Bohemond II, prince d'Antioche, était décédé sous le règne précédent, ne laissant qu'une fille en bas âge, appelée Constance, avec sa veuve Alix, sœur de la reine Mélisende, Depuis son veuvage, et au mépris des injonctions royales, Alix, chez qui une ambition effrénée étouffait rinstinct maternel, persistait à s'arroger le pouvoir dans Antioche, à l'exclusion de sa fille, héritière légitime de la principauté. Déjà même elle avait résisté ouvertement à son propre père Baudouin II, tuteur de Constance ; elle lui avait fermé les portes de la ville, tout en envoyant réclamer Taide du redoutable Zenglii, sultan d'Alep. Cette première tentative de révolte avait été vite déjouée : tandis que le messager expédié à Alep était saisi et livré au dernier suppHce, Foulques s'était rendu maître
rj'une des principales portes d'Antioche, et Baudouin II y avait fait reconnaître publiquement par Alix les droits de sa pupille Constance (1). Mais cette soumission if avait été qu'apparente. Sitôt après le décès de Baudouin II, Alix, qui guettait l'instant favorable, reprit avec une actÎArité nouvelle ses machinations perfides. A force de largesses et d'avances, cette femme, à la fois fière et cauteleuse, attira bientôt dans son parti les plus puissants seigneurs du royaume, et, entre autres, les comtes de Tripoli et d'Edesse. Au premier bruit de cette menaçante cons-, piration. Foulques s'attaqua d'abord au comte de Tripoli, qui, par de redoutables forteresses échelonnées de l'Oronte au Liban, coupait ses communications avec Antioche. Dans une furieuse bataille qu'il lui livra aux environs de celte ville, à Ruggia, il le défit entièrement, et par ce coup décisif anéantit la coalition. Rentré dans Antioche sitôt après sa victoire, Foulques avait déjà commencé à y rétablir solidement son autorité, lorsque tout à coup une innombrable légion de Turcs et de Persans, franchissant l'Euphrate, envahit la principauté, pendant qu'à la faveur de nos discordes Zenghi bloquait le comte de Tripoli dans Montferrand. Tune de ses places fortes. Foulques alla d'abord délivrer Blontferrand ; puis, attaquant à l'improviste avec sa petite armée les Persans et les Turcs, près de Harenc, sur les bords de rOronte, il les tailla en pièces. Il revint ensuite à Antioche ; et le prestige récent de cet éclatant triomphe, avec d'habiles ménagements, achevèrent de rallier définitivement à la couronne toutes les sympathies de la province. Mais, pour frapper d'impuissance à l'avenir les menées toujours actives de l'incorrigible Alix, Foulques sentit qu'il fallait entourer la jeune Constance d'une protection plus assidue, en lui donnant un époux. Il lui choisit Raymond de Poitiers, jeune homme brave, séduisant et d'une illustre famille. Faisant pour ce prince ce que Baudouin II avait fait pour lui-même, il l'envoya chercher en Occident par des ambassadeurs chargés de lui offrir, avec la main de Constance,
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 310-313. — Michaud, Hist, des Croisadet, t. I, pp. 338-339.
la principauté d'Antioche. Le mariage y fut célébré avec pompe; et Tambîtieuse Alix, à jamais abattue par ce dernier coup, alla en secret dévorer sa honte et son dépit dans son douaire de Laodicée (1). Le nouvel époux de la petite fille du grand Bohémond défendit vaillamment la ligne de TOronte contre les infidèles (2). Plus tard il accueillera cordialement à Antioche les tristes débris de l'armée de Louis VII échappés aux incalculables désastres de la seconde croisade. Mais, parmi les fêtes qu'il lui prodigua (3), sa nièce, la belle et spirituelle Eléonore de Guyenne, enivrée d'hommages, apprit à se détacher d'un époux rigide et ombrageux. En fixant sur les rivages enchanteurs de la Syrie l'aimable Raymond avec sa cour brillante. Foulques à son insu préparait ce fameux divorce, d'où les Planiagenets ne tireront leur suprême grandeur qu'au prix du démembrement de la France ! .
Cependant la lutte engagée par Foulques contre ses turbulents vassaux n'était pas terminée. A peine avait-il, par sa conduite à la fois prudente et ferme, rangé sous son obéissance les principautés de Tripoli et d' Antioche, que de nouvelles insurrections éclataient sur d*autres points. Au nombre des plus vaillants seigneurs de la Palestine figurait Hugues, comte de Joppé, fils de Hugues de Puiset , célèbre par sa révolte obstinée contre Louis-le-Gros, et qui trois fois attira devant son château toutes ses forces. Depuis quelque temps, le comte de Joppé avait encouru la profonde inimitié de Foulques, pour avoir laissé percer contre lui l'insubordination héréditaire, ou peut-être par suite de relations coupables avec Mélisende. Quoi qu'il en soit, un jour, en face de toute la cour, Gauthier de Gésarée, beau-fils de Hugues , accusa hautement son beau-père d'avoir conspiré contre la vie du roi. Sur les dénégations du comte, les barons, d'après la coutume du royaume, proposèrent un combat en champ clos entre Hugues et son accusateur. Mais Hugues n'ayant
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 323-330, 357-360. — Michaud, eod., pp. 339-340.
(2) Michaud, eod., p. 348.
(3) Michaud, eod , p. 387.
point comparu au jour et au lieu désignés, la cour dut le condamner par contumace. Irrité de cette sentence, le comte s'en alla dans la ville d'Ascalon, qui appartenait encore au sultan du Caire, pour y contracter alliance avec les infidèles. Forts de cet appui, les Ascalonites pénétrèrent sans obstacles sur notre territoire, et ravagèrent autour de Jérusalem tout le pays jusqu'à Arsur.
Aussitôt, avisant d'abord le plus pressant pc^ril, Foulques alla assiéger Hugues dans Joppé, où il s'était enfermé sitftt après l'alliance conclue avec les Ascalonites. Mais, avant toute attaque, et . sur la médiation du patriarche de Jérusalem, le comte, abandonné d'une partie des siens, déposa les armes, et le roi se borna à lui imposer, en punition de sa félonie, trois ans d'exil. Celte justice impartiale pratiquée envers un ennemi privé livré à sa discrétion éclata plus pleinement encore quelque temps après, dans une circonstance dramatique, où Foulques fit revivre sur le trône de Jérusalem toute la sagesse de Salomon. Le comte de Joppé attendait paisiblement à Jérusalem une occasion de passer la mer en exécution de la sentence de bannissement, lorsqu'un jour, pendant qu'il jouait aux dés dans une des rues de la ville,' un chevalier le perça de plusieurs coups d'épée qui retendirent presque mort sur la place. La rumeur publique accusa Foulques, et ne vit dans l'assassin quQ l'instrument de son inimitié. Pour dissiper les aveugles préventions de la multitude, le roi livra luimême le meurtrier à la justice, et, la Cour l'ayant condamné à la mutilation des membres, il prescrivit qu'on lui épargnât la langue, afin qu'avant de mourir il pût déclarer si c'était lui qui avait armé son bras. Jusqu'à son dernier soupir, avec cette langue demeurée l'unique organe intact de sa fbrme conviction, le condamné persista à proclamer l'innocence du roi, qui par là fut solennellement justifié de toute participation au meurtre (I).
Après avoir ainsi, par son habileté et sa résolution, pacifié l'intérieur du royaume. Foulques ne songea plus qu'à faire face aux infidèles, enhardis par nos discordes. La récente équipée des Ascalonites lui avait révélé sur notre frontière méridionale
(1) Gain, de Tyr, eod., pp. 349-356. — Michaad, eod,, pp. 340-341.
un point faible. Les Egyptiens, refoulés après la délivrance de Jérusalem jusque dans la ville d'Âscalon, en étaient toujours reslés possesseurs. Craignant qu'une fois cette place tombée aux mains des Chrétiens ils ne vinssent à se ruer sur l'Egypte, le sultan du Caire en avait fait le plus solide boulevard de ses États. Il y entretenait sans relâche un armement formidable, et, tous les trois mois, la repeuplait de troupes fraîches, qui dès leur arrivée se répandaient, pour y vivre, sur le sol de la Palestine, et y perpétuaient la dévastation et la terreur. Pour contenir ces forces indestructibles, qui puisaient dans leur éternel rajeunissement une audace toujours croissante. Foulques bâtit, sur une circonférence de dix milles autour d'Ascalon, et à l'entrée de la vaste plaine allant des montagnes de la Judée à celte ville, trois imprenables forteresses; et il confia à la garde des Hospitaliers la principale, élevée sur remplacement de l'antique Bersabée, qui marquait au midi l'extrême frontière des Israélites. Bientôt, à l'abri de ces citadelles, reliées entre elles par des garnisons vigilantes dont les sorties quotidiennes intimidaient les Ascalonites, un sol si longtemps ravagé se couvrit d'abondantes moissons, recueillies en sécurité (1).
Pendant que Foulques fortifiait à cette extrémité du royaume les avenues de Jérusalem, une heureuse occasion s'offrit à lui de consolider sur d'autres points ses frontières. Apprenant la marche de Zenghi sur Damas, Aimard, gouverneur de cette ville, que ne pouvaient plus protéger contre ses envahissements les inertes califes de Bagdad, envoya solliciter contre le terrible sultan d'Alep l'alliance du roi. En retour il offrait de l'aider à reprendre sur l'ennemi coiftnun, dès qu'ils l'auraient eu chassé ensemble, la petite ville de Panéas, voisine de Damas, que Zenghi avait tout récemment enlevée aux chrétiens. Foulques accueillit vile cette occasion d'éloigner un voisin menaçant, tout en reconquérant une place qui, située au pied du Liban, fermait au nord l'entrée du royaume. Il se mit promptement en campagne. Mais il n'eût pas plutôt opéré sa jonction avec le gouverneur de Damas, que
(1) GttiU. de Tyr, eod., pp. 362-86i, laT-UO.
Zenghi effrayé prit la fuite. Aussitôt, et conformément au traité, le gouverneur et le roi allèrent, avec les princes de Tripoli et d'Antioche, bloquer Panéas. Au bout de quelques semaines d'un siège activement poussé, la ville capitula (1). Une fois mailre de cette place , qui sous le nom de Dan jadis bornait au nord les Israélites, comme Bersabée les bornait au sud (2), Foulques vit se ranger sous ses lois dans toute son étendue le territoire du peuple de Dieu.
Voilà donc le royaume de Jérusalem muni de solides frontières, au nord et au sud. Mais il était encore ouvert à l'est, vers cette partie de l'Arabie-Pétrée appelée Syrie de Sobal, ou 3® Arabie. Par là des tribus errantes de Bédouins venaient incessamment piller les rives de la Mer Morte et du Jourdain. C'était pour Jérusalem un périlleux voisinage. Déjà, pour protéger de ce côté les avenues de la Ville Sainte, Baudouin I avait bâti dans la Syrie de Sobal le château de Montréal, sur une haute colline dominant une région fertile. A son tour. Foulques éleva dans la même direction, mais un peu plus au nord, la forteresse de Garac. Grâce à ces deux citadelles les Francs purent contenir les Arabes, leur imposer môme des tributs. Maîtres aussi, par là, des chemins de la Mecque et de Médine, ils parvinrent souvent à pousser leurs excursions jusqu'à la mer Rouge.
Tout en s'appliquant avec cette sollicitude à tracer d'infranchissables limites autour de son royaume. Foulques avait non moins à cœur d'en sauvegarder l'entière indépendance. La Palestine, avant de tomber aux mains des Musulmans, avait appartenu aux empereurs de Constantinople. G'était la plus belle portion de l'immense territoire que leur enleva Tlslamisme. Aussi, depuis l'invasion d'Omar en Palestine;, n'avaient-ils cessé d'aspirer en secret au recouvrement de Jérusalem. Mais que pouvait leur civilisation en décrépitude contre un peuple jeune, enflammé par le prosélytisme guerrier? Des auxiliaires étrangers pouvaient seuls rétablir dans leurs droits les successeurs abâtardis
(1) GuUl. deTyr, eod., pp. i01-4il. — Michaud, eod., pp. 3id-3U. fS) Juges, xz, i.
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entrée à Jérusalem» au double titre de pèlerin et d'allié. Les pieuses et amicales propositions de Jean Comnène, dans les conjonctures où il les produisait, excitèrent la déflance de Foulques. Il craignit, en les accueillant san%réserve, de favoriser une nouvelle tentative contre Antioche, ou même quelque entreprise directe sur Jérusalem. Pour écarter de la Palestine, et sans rupture, des forces inquiétantes, le prudent monarque invita Jean Comn'ène à venir, mais seulement avec dix mille hommes, le peu d'étendue de la Palestine se refusant, disait-il, à l'entretien d'une armée plus considérable. L'empereur crut compromettre son prestige eu allant à Jérusalem avec une aussi faible escorte, et il retira sur-le-champ ses propositions (1 ). On a reproché à Foulques d'avoir, par une excessive déflance, privé d'un puissant secours les chrétiens de la Terre-Sainte. Mais l'occupation récente du territoire d'Antioche justifiait ses alarmes. D'ailleurs, les offres de l'empereur eussent-elles été plus loyales qu'elles ne semblaient l'élre. Foulques redoutait à bon droit l'intervenljon des Grecs (2). Par leur incessant contact avec la monarchie franque de Jérusalem, ils en auraient vite entravé les libres allures; et même bientôt, au moyen d'empiétements progressifs, ils eussent confisqué notre autonomie au profit du despotisme byzantin. Si encore les funestes envahissements de l'islamisme avaient dû être, grâce au concours des Latins et des Grecs, retardés d'un seul jour ! Mais l'incompatibilité des deux races rendait impossible entre elles une alliance durable; et, par l'absorption, dans un empire schismatique, nos colonies chrétiennes eussent perdu sans nulle compensation la pureté de leur physionomie primitive.
Tant d'activité déployée par Foulques pour assurer à son royaume la paix, la sécurité et l'indépendance, n'épuisa point l'étonnante vigueur de sa féconde vieillesse. Il songea aussi à introduire en Terre-Sainte un nouvel élément de civilisation
(1) GuUl. de Tyr, eod., pp. 367-3:3, 375-382, 427-432.- M ichaud, eod., pp. 312-343.
(2) V. Michaud, eod, Guill. de Tyr, eod,, au contraire, ne voit que de la du* pUcitédans les agissements de l'empereur Jean Comnène à Tégard de Foulques. V. aussi, dans le même sens, Lebeau, Hist, du Bas Empire, t. XIX, pp. 79-84«
chrétienne. A son avènement, il ne s'y était pas encore fondé un seul monastère de femmes. Pour ouvrir en Palestine celte intarissable source de bi^faits, accessible aux Musulmans comme aux Lalins, Foulques fit appel au zèle ardent d'une sœur (1) tendrement chérie, la vertueuse Hermengarde, duchesse de Bretagne. Hermengarde, elle aussi, avait à maintes reprises témoigné cette passion pour les Saints-Lieux, qui semble avoir été l'apanage de sa race. Lors de la première croisade, ce fui elle qui y enrôla son digne époux Alain-Fergent : il se couvrit de gloire aux batailles de Nicée, de Dorylée et d'Antioche, et fut l'un des premiers qui escaladèrent, à la suite de Godefroy, les murs de Jérusalem (2). Plus tard, à son tour entraîné par les exhortations maternelles, un tout jeune fils de la pieuse duchesse, Geoffroy le Roux (3), alla prendre la place de son père en Orient ; il y servit brillamment Baudouin I, partagea avec Roger, prince d'Antioche, l'honneur d'une victoire éclatante sur les Turcs, et par là donna de grandes espérances, trop tôt déçues par une mort prématurée. Tels étaient les deux gages d'amour qu'Hermengarde avait déjà donnés à la Terre-Sainte, lorsque les ambassadeurs de Baudouin II vinrent en Anjou chercher son frère Foulques. Hermengarde accourut avec son fils atné Conan, pour féliciter le futur roi de Jérusalem. Dans les dernières entrevues qu'avant son départ il eut avec sa sœur. Foulques mit l'entretien sur la récente fondation de sa magnifique abbaye du Louroux, l'une des neuf filles de Ciicaux. De là on vint à parler longuement de saint Bernard, déjà illustre, et
(1) Hermengarde n'était que la demi-sœur de Foulques V. Foulques Réchln l'avait eue de sa première femme Lancelotte de Beaugency ; et Foulques V ne naquit que du troisième lit, c'est-à-dire, de Bertrade de Monlfort.
(2) D'Argentré, Eist, de Dretagvc, p. 22i). — V. aussi Guillaume de Tyr» eod., pp. 122, 327 et 451. Seulement Guillaume de Tyr a confondu Alain-Kcrgent avec son fils Conan, dont la présence à la première croisade n'est attestée par aucun des historiens de la Bretagne.
(3) Dom Morice, Hiêt. de Bretagne, t. I, p. 88. — Dom Loblneau, Hitt. de Bretagne, pp. 12<i-125. — Guillaume de Tyr, eocf, et Raoul de Caen (coll. Guizot, t. XIII, pp. 120-121), confondent Geoffroy-le-Roux avec son frère Conan, que le premier fait figurer à toute la première croisade, et que le second fait mourir au siège d*Antioche. Mais Conan n'a jamais été en Palestine, et Geoffroy-lê-Roux n'y alla qu'en 1112^ pour y ^décéder en 1116.
de la rapide propagation de son ordre. Ces entretiens firent sur Hermengarde une impression profonde; elle y reçut en elle le germe vivifiant qui plus tard tombera de ses mains sur le sol de la Palestine. Dès son retour en Bretagne, et pendant que Foulque s'acheminait vers Jérusalem, à son exemple Hermengarde fonda près de Nantes le monastère de Buzay, où saint Bernard envoya comme abbé son jeune frère Nivard. Elle-même ensuite, sous l'irrésistible impulsion du grand réformateur, alla prendre l'habit de cistercienne au prieuré de Larré, près de Dijon. Ce fut là qu'un jour Hermengarde reçut des ambassadeurs de Foulques, qui l'invitait à venir en Orient fonder, de concert avec lui, un monastère de femmes. La duchesse, alors âgée d'environ soixante-dix ans, accueillit le message avec enthousiasme. Initiée à son* nouveau rôle par la vive passion dont elle s'éprit tour à tour pour les Saints-Lieux et pour la vie monastique, elle alla sur-le-champ mettre au service de son frère une sagesse consommée, doublée d'une activité infatigable. Arrivée en Palestine, elle s'établit à Naplouse, pour y relever l'antique église de Saint-Sauveur, bâtie, dit-on, par sainte Hélène, là même où Jésus-Christ rencontra la Samaritaine. Déjà même s'élevait sous sa surveillance un magnifique monastère dédié à Sainte-Anne, patronne de la Bretagne, lorsque des incursions réitérées de Sarrasins vinrent arrêter les travaux, et décourager à toujours Hermengarde. Ce fut là pour les colonies chrétiennes un dommage incalculable. Quel bien n'eût pas opéré en Orient cette œuvre régénératrice dotée avec opulence, habilement conduites et de loin dirigée par saint Bernard, qui, pendant le séjour d'Hermengarde en Palestine, entretenait avec elle , et avec Mélisende, une correspondance active autant qu'affectueuse (1)! Plus heureuse qu'Hermengarde, vers la fin moins troublée du
(1) Dom Chamard, Vie des saints Personnages de V Anjou, t. II, pp. 208, 232 et 2^-236. — S. Bernard, épist., 200,. 289, %i et 355. - V. aussi, mais avec une extrême défiance, la Notice historique que Joseph Grandet (Revue de l'Anjou^ an 1851, pp. 115-121) a consacrée à Hermengarde : Tauteur y brouille tous les faits historiques, comme à chaque fois qu'il fjranchit la stricte limite des traditions locales de TAi^ou.
règne de Foulques, une jeune sœur de la reine, Yvette, alla à Béthanie gouverner paisiblement un couvent de bénédictines, fondé et grandement enrichi par Mélisende(l). Ainsi du moins se développa dans la maison royale de Jérusalem le germe civilisateur importé en Orient par la pieuse duchesse angevine. Peu après le retour d'Hermengarde en Occident, Foulques décéda Tan H4.3. Il a laissé dans Thistoire de Jérusalem le souvenir d'un règne moins brillant qu'efficace. Il s'interdit les conquêtes et les aventures, pour se maintenir sur la défensive. Mais, dépourvu des audaces de la jeunesse, il se retrancha dans de sages calculs, dont une verte vieillesse lui permit d'entreprendre, de surveiller avec suite et d'achever la réalisation. Au moment où Foulques expira, les colonies chrétiennes touchaient à leur heure critique. Après avoir épuisé en orient toute sa force d'expansion, la chrétienté tout à l'heure allait à son tour reculer, en subissant la réaction de l'islamisme. Lors de la première croisade , grâce à l'avilissement des califes et aux divisions des sultans, les musulmans avaient été vite refoulés bien loin derrière Jérusalem. Mais, au bout d'un demi-siècle, l'empire de Mahomet, longtemps morcelé, devait retrouver, avec son unité, l'énergie et les victoires sons l'omnipotence de ces despotes habiles autant qu'ambitieux, dont Saladin est le type immortel, et dont la longue série s'ouvre par Zenghi, le redoutable adversaire de Foulques. Sans rien gagner sur lui, sans pouvoir conjurer les futures catastrophes , Foulques , guerrier attentif et expérimenté, a su du moins, jusqu'à la fin, lui tenir tête ; et, en reconstituant les antiques frontières de la Palestine, il l'a pour quelques années soustraite aux nouveaux débordements de l'islamisme. C'est là sa gloire, et d'avoir présidé et attaché son nom au plein épanouissement du royaume chrétien de Jérusalem.
(1) UuiU. de Tyr, eod., pp Ul-il2. — Jacques de Vitry (CoU. Guizot.l- XXU, p. 100.) H 8*agit ici de Tabbaye de Saint Lazare, dite de Béthanie.
Foulques (1) laissait pour successeur au trône de Jérusalem faîne des deux fils qu'il eut de Mélisende, Baudouin 111. Sous ce jeune prince, la dynastie angevine poursuivit glorieusement en Terre-Sainte le cours de ses hautes destinées. Non que Baudouin III eût tocj(»urs été sans reproches. Trop longtemps le libertinage et la passion effrénée du jeu compromirent en lui les qualités héréditaires. Mais par sa bravoure éclatante, par sa décision dans les périls où rengagea maintes fois une audace aventureuse, par sa magnanimité au milieu des revers multipliés qui affligèrent son règne, notre héros conquit vite l'enthousiaste sympathie des chrétiens, et du même coup la haute estime des musulmans. Jusqu'à travers les premiers malheurs qu'il vit fondre sur son royaume incliné vers une prompte décadence, il l'enrichit encore d'utiles conquêtes à toutes ses extrémités intactes. A d'aussi incontestables titres à une gloire durable, Baudouin III joignait un esprit orné, pénétrant et vif, et une connaissance approfondie des lois du royaume ; et il relevait le tout par un beau langage et une élégance accomplie (2). .
A peine sorti de la sage tutelle de Mélisende, le fils de Foulques, encore adolescent, se hâta d'inaugurer son règne par un brillant coup de main. L'an 1145, les Turcs s'étaient emparés d'un de nos châteaux forts, situé dans la Syrie de Sobal, au-delà de l'Euphrate, là même où Moïse fit jaillir l'eau du rocher. Baudouin III y accourut. A son approche les Arabes du pays allèrent se renfermer dans cette citadelle, que la solidité de ses murs rendait inexpugnable. Après d'inutiles tentatives pour la reprendre de vive force, le roi livra aux flammes tout autour une vaste forêt d'oliviers, unique moyen de subsistance
(t) Foulques, dans sa soixante-dixième année, mourut d'une chute de cheval, en chassant aux environs de Ptolémaïs.
(2) Guill. de Tyr, eod., pp. 447-450. — Michaud, eod., p. 3i5.
tout à coup changer la face de l'Orient, et ouvrir la série des , calamités qui frappèrent coup sur coup le royaume de Jérusa-^*^ lera, jusqu'au jour de son effondrement total. L'an H46, à la faveur des discordes qui divisaient les chefs des principautés latines, et qui précipitèrent en Orient notre décadence, Nourredin emporta d'assaut la ville d'Edesse, la détruisit de fond • en comble, et en extermina la population entière. Ce barbare triomphe nous enlevait la plus riche de nos colonies chrétiennes. Par là aussi s'accroissait démesurément l'alarmante puissance de Noureddin : maître d'une partie de la Mésopotamie, ajoutée aux provinces héréditaires de Mossoulet d'Alep, il n'était plus séparé de nous que par la seule ville de Damas, qu'il convoitait même depuis longtemps. L'Occident consterné prépara la seconde croisade. Mais des désastres inouïs engloutirent en peu de jours le fruit des efforts de toute la chrétienté. Egarées par la perfidie des Grecs au milieu des défilés sans issue de l'Asie-Mineure , les deux grandes armées de France et d'Allemagne y périrent presqu'entièrement dans les embuscades des Turcs. Louis VII et l'empereur Conrad ne s'échappèrent qu'à grand'peine avec une poignée de soldats mourants ; et, tandis que l'Europe retentissait des amers gémissements de saint Bernard sur cette double catastrophe, on vit arriver à Jérusalem les deux premiers souverains de la chréiienté presque seuls, et n'ayant plus à consacrer aux Saints- Lieux que l'humble ferveur du pèlerin. Baudouin III reconforta par un cordial accueil ses illustres hôtes ; et il les rallia aux espérances que leur arrivée avait éveillées chez les chrétiens d'Orient, et qu'ils y entretenaient encore par leur seule présence en Palestine. Les projets belliqueux que les princes d'Antioche et de Tripoh avaient suscités sur son passage à Louis VII, et dont l'impatience de voir Jérusalem lui fit ajourner la pensée, furent repris avec ardeur. Les trois monarques, avec la noblesse et le clergé de la Palestine et l'élite des cours de France et d'Allemagne, se réunirent en assemblée générale à Ptolemaïs. L'on y décida le siège de Damas, dont il était urgent d'enlever d^avance b Noureddin la possession , et Baudouin III, Louis VII et Conrad se partagèrent le commandement de l'ar-
mée chrétienne reconstitaée, pour aller tenter cette conquête. Au début du siège éclata encore Theureuse intrépidité de Baudouin. Du côté par où les chrrUiens investirent Damas, se dressaient en épaisse forêt des vergers que traversaient entre deux lignes de murailles d'étroits sentiers, seule voie pour aborder la ville. A notre approche toute la population de Damas était accourue dans ces vergers, pour s'y poster en embuscade dans de hautes tourelles, au sein des arbres ou derrière les murs, d'où ils nous rendirent les sentiers impraticables. Baudouin, qui marchait en tête de l'armée avec les chevaliers de Saint-Jean et du Temple, se jeta le premier dans les jardins, en débusqua vivement les Sarrasins et les refoula jusque dans la ville. Cet exploit hardi émerveilla les croisés, qui crurent revoir dans notre héros le roi David, vainqueur d'un prince de Damas (1); et par là il nous eût assuré la prise de la ville, si, au moment d'y entrer, la discorde qui éclata entre les chefs, et peut-être la trahison, ne nous eussent tout à coup ravi cette conquête (2).
Peu de temps après cette campagne stérile, suprême et vain effort de la seconde croisade, Baudouin III eut à déployer plus utilement sa valeureuse résolution dans une autre situation critique, également créée par nos premiers malheurs. Depuis la perte de sa capitale, la principauté d'Edesse était tombée aux mains d'une veuve sans défense , pendant que Noureddin et le sultan d'Iconium se disputaient avec acharnement les derniers lambeaux de cette colonie chrétienne. Saisissant avidement cette occasion de recouvrer quelques riches parcelles du patrimoine des Césars, l'empereur de Constantinople envoya demander à la comtesse d'Edesse la cession d'une province qu'elle ne pouvait plus défendre, en lui assurant en retour une existence honorable à elle et à ses trois enfants en bas âge. De pareilles propositions, émises à l'époque la plus florissante du royaume de Jérusalem,
(1) Reg. II, vni, 6.
(2) GuiU. de Tyr, eod., pp. 515-518, et t. U (coll. Guizot, t. XVU), pp. i-3 et 5-8. — Michaud, eod,, pp. 399 et iOl-402.
eussent été repoussées énergiquement, comme attentatoires à son indépendance. Mais, depuis nos premiers désastres, la politique de réserve suivie par Foulques à l'égard de Jean Comnène avait cessé d'être une nécessité impérieuse. Du même coup dont il abattit les murs d'Edesse, Noureddin avait ébranlé jusque dans ses fondements l'Empire grec aussi bien que les colonies latines. Aussi désormais les chrétiens de la Palestine n'avaient-ils plus rien à redouter des armées impériales, frappées d'une égale impuissance envers les Francs et les infidèles. Et même, loin d'aggraver nos périls, l'occupation de la Mésopotamie par les Grecs débarrassait Baudouin d'une province éloignée qu'il ne pouvait plus protéger assidûment au milieu d'ennemis se multipliant de jour en jour sur les frontières du royaume. Du reste, les empereurs eux-mêmes ne pouvaient se maintenir que quelques instants à peine, entre Noureddin et le sultan d'Iconium, sur les faibles débris de la principauté d'Edesse. Mais, tant qu'à perdre inévitablement cette riche province, il semblait moins triste de ne la voir sombrer qu'en des mains étrangères. Telles furent les considérations qui décidèrent Baudouin à abandonner aux Grecs, avec rassentiment de la comtesse, cette proie éphémère, et déjà partout entamée. Il alla donc livrer aux commissaires byzantins les places fortes de l'Euphrate et du Tigre. Mais là ne se borna pas sa tâche ingrate. Au premier bruit de la cession de leur territoire à l'empire, les Latins et les Arméniens du comté d'Edesse ne songèrent qu'à fuir en toute hâte la protection dérisoire des Grecs, qui ne semblaient étendre sur eux leurs mains débiles que pour les livrer plus vite aux infidèles. Tout le peuple de la Mésopotamie dut en un seul jour, avec la comtesse d'Edesse, s'arracher douloureusement à une patrie agonisante, pour aller se réfugier en Palestine avec les derniers restes d'une opulence déjà en grande partie dévorée par d'insatiables envahisseurs. Mais comment cette vaste multitude, embarrassée et sans armes, allait-elle pouvoir traverser impunément les lignes ennemies sur les territoires intermédiairesd'AlopetdeDamas?Baiidouin vint à leur secours. Il encadra les émigrés dans de fortes lignes de défense, commandées par les plus illustres seigneurs de la Terre-
Sainte.. Lui-même se mit à la télé de cette escorte imposante et ouvrit la marche en regard d'une masse compacte de Turcs. 11 soutint toute une journée leurs attaques ininterrompues avec une inébranlable constance, parmi des flots de poussière et sous un soleil incandescent. Enfln les Turcs, à bout de vivres, affaiblis par des pertes importantes, et surtout décontenancés par la iière attitude du roi, prirent la fuite, et les émigrés parvinrent sans obstacle aux frontières de la Palestine (1). Nouveau Zorobabel, Baudouin III protégea dans sa marche tout un peuple passant des rives de TEuphrate aux rives du Jourdain. Mais sous la conduite du fils de David les Israélites, échappés à la captivité de Babylone, revinrent au sol natal, où les attendait une nouvelle ère de prospérité. Le successeur de Godefroy n'offrait au contraire pour asile aux exilés de la Mésopotamie qu'un royaume menacé de toutes parts, et déjà penchant vers sa ruine (2).
Mais, jusque dans Timminence de sa chute, Baudouin III va tromper un instant nos alarmes , en reculant les Umites du royaume partout où n'a pas encore pénétré le rapide envahissement des Atabeks. Depuis la délivrance de Jérusalem, Godefroy et ses successeurs n'avaient cessé de convoiter la ville d'Ascalon, qui, une fois tombée entre nos mains, fermait aux sultans du Caire la route de la Palestine, et du même coup nous ouvrait celle de l'Egypte. Baudouin I avait même tenté d'assiéger Âscalon (3), mais l'armement formidable incessamment entretenu dans la place lui en interdit l'approche. Plus heureux. Foulques, en environnant Ascalon d'une ligne de forteresses au nord et à l'est, était parvenu à en contenir dans ses murs les garnisons, et à soustraire à leurs ravages toute la région qui s'étend des frontières de TEgypte à Jérusalem. Mais les Ascalonites restaient toujours maîtres de la mer, et dans leur port les flottes du sultan du Caire trouvaient un inexpugnable asile, d'où elles allaient sans cesse infester les côtes de la Syrie. C'était là pour le royaume un grave surcroit de périls. Pour y couper court, l'an 4454, au premier instant de répit que lui laissa Noureddin, Baudouin III re-
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 3i-40.
(2) Guill. de Tyr, eod., p. 287.
(3) GuUl. de Tyr, eod., pp. 26-29.
prit les projets de siège abandonnés depuis Baudouin I. D'abord il compléta rinvestissement d'Ascalon en élevant, au sud de la ville, sur les ruines de Tantique Gaza, la plus florissante cité des Philistins, une nouvelle forteresse, dont il confia la garde aux Templiers. Lorsqu'il eut ainsi cerné de toutes parts sur le continent les Ascalonites , une floLle de quinze navires à éperons commença le blocus par mer, et dés lors le siège fut poussé vigoureusement. Les chrétiens se trouvaient en face de difficiles presque insurmontables. La ville d'Ascalon était environnée de remparts indestructibles,éclairés lanuit,en prévision de surprises, par des feux qui rivalisaient d'éclat avec la lumière du jour. Pour défenseurs, elle avait toute sa population rompue au maniement des armes, et que vint ravitailler, dans le cours du siège, par sa rade incomplètement bloquée, une flotte égyptienne de soixantedix voiles. Baudouin III ne recula devant aucun obstacle. Bientôt même s'ofirit à lui une bonne fortune, dont il tira parti avec sa lumineuse présence d'esprit.peux mois après rinvestissement d'Ascalon, on vit débarquer à Ptolémaïs et à Joppé de nombreux pèlerins d'Occident. Le roi fit retenir leurs navires, les invita à venir renforcer l'armée de siège ; et , pendant qu'ils allaient joyeusement en grossir les rangs, avec le bois tiré de leurs vaisseaux on fabriqua plusieurs machines, et entre autres une tour roulante formidable, qui fit dans la ville d'aff^reux ravages. Enfin, après cinq mois de siège, sous les coups redoublés de cette forteresse vivante tout un mur s'écroula, et aussitôt les TempUers se jetèrent dans la place. D'abord ils furent repoussés avec de grandes pertes, et cet échec rebuta les chrétiens. Le roi luimême, un instant ébranlé, convoqua dans sa tente, autour de la Vraie-Croix, les chefs de l'armée, et d'une voix émue proposa la retraite. Mais les exhortations du patriarche de Jérusalem et des évêques ranimèrent la confiance. On livra un second assaut, qui fut décisif. Dès le lendemain la ville capitula, le H août 4 154, et Amaury, comte de Joppé et frère du roi, en prit en son nom possession (1).
Peu de temps après cette grande conquête, qui, plus tard.
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. -49-72. — Michaud, t. II, pp. 5-12.
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assurera à Amaury rentrée de TEgypte, on vit débarquer à Beyrouth de nouveaux renforts pour les colonies chrétiennes. C'étaient Etienne, comte du Perche, avec des croisés angevins et manceaux, et Thierry, comte de Flandre, suivi d'un grand nombre de pèlerins flamands. Ce dernier prince, en grand renom de bravoure et de magnificence, et chef de cette maison de Flandre appelée à fournir plus tard une dynastie à l'empire latin de Constantinople, était beau-frère du roi par sa femme Sybille, fille de Foulques V (1), qui avait accompagné son époux dans ce voyage, le troisième que Thierry faisait en Orient depuis les croisades. Avec ces illustres recrues, Baudouin alla dans la Célesyrie assiéger Césarée, la seule ville maritime de la Palestine qui appartînt encore aux Musulmans. Au bout de quelques jours, l'an 1157, ils en emportèrent d'assaut l'inabordable citadelle, et ainsi se rangea sous nos lois dans tonte son étendue le vaste littoral de la Syri(3, depuis les rivages de l' Asie-Mineure jusqu'aux portes de l'Egypte (2).
Mais, dans le cours de ces brillantes conquêtes, au milieu desquelles le royaume s'étourdissait sur sa situation critique, Noureddin poursuivait à l'est du royaume sa marche foudroyante. Il venait de surprendre Damas, et avait par là mis le comble aux anxiétés des colonies chrétiennes. Les Musulmans accouraient à Tenvi se ranger sous la domination de ce chef à la fois vigilant et hardi qui, par sa rare habileté, par son fanatisme ardent, par sa munificence et son esprit cultivé, s'était vile acquis dans toute l'Asie un ascendant illimité. Désormais nos frontières étaient, dans toute leur longueur, en contact direct avec le puissant Atabek, qui les pressait de ses vigoureuses étreintes. Il ne fallait plus songer à l'agrandissement du royaume, dont la prise de Césarée marque le dernier terme. Recueillir toutes les forces chrétiennes de l'Orient pour les concentrer sur les routes de Damas et d'Alep, et là disputer à outrance à Noureddin l'entrée de la Palestine, telle est la tâche que les effrayants progrès de l'isla-
(1) Foulques V l'avait eue en Occident de son premier mariage. (V) Guill. de Tyr, eod., pp. 118-120. — Michaud, eod., p. 9.
misme ont imposée à Baudouin, et à laquelle il se dévouera jusqu'à la fin avec une indéfectible énergie. Dans les derniers instants d'un règne trop court, on le vit, par des prodiges d'activité sans cesse renouvelés, se multiplier chaque jour, pour arrêter à toutes les issues du royaume le flot envahisseur qui menaçait d'engloutir toute la Palestine (1).
Les premières entreprises directes de Noureddin contre nos frontières, après la prise de Damas, portèrent l'an 1 156 sur la ville de Panéas , qui en -était voisine , et fermait au nord l'entrée du royaume ; en peu de jours il réduisit cette place aux dernières extrémités. Baudouin alla vite lui en faire lever le siège, et en
releva les murs incendiés. Mais, au retour, sa présomptueuse imprévoyance faillit lui enlever tout le fruit de sa victoire. Il venait de camper paisiblement près de Tibériade, au Gué de Jacob, sans se prémmiir contre un ennemi qu'il croyait refoulé bien loin vers l'est, lorsque tout à coup Noureddin, qui, au sortir de Panéas, était allé s'embusquer dans les forêts environnantes, fondit à l'improviste, avec son armée renforcée, sur des troupes endormies dans la confiance et déjà en grande partie licenciées. Les chrétiens furent taillés en pièces, et la plupart de leurs princes tombèrent aux mains de l'ennemi. Baudouin, resté presque seul sur le champ de bataille, n'eut que le temps d'aller à travers mille dangers se réfugier dans la forteresse de Saphet, au haut d'une montagne bordant la rive droite du Jourdain. Là encore son coup d'œil prompt et sûr le tira vite du nouveau péril où Tavait égaré sa fougueuse témérité. Dès que l'ennemi eût évacué les alentours de Tibériade, il courut à Ptolémaïs, rallia de là les dernières forces du royaume contre Noureddin qui venait de reprendre le siège de Panéas , et déjà le sultan en avait emporté de vive force plusieurs quartiers, lorsqu'à l'annonce du suprême effort tenté par les chrétiens il renonça pour la seconde fois à la conquête de cette place, et remonta vers l'est.
Mais le péril ne faisait que se déplacer. Un ennemi aussi vigilant et aussi infatigable ne pouvait s'éloigner que pour aller
(1) Guill. de Tyr, cod., pp. 106-113. — Michaud, eod.,'p. 9.
porter sur d'autres points ses attaques. Aux environs de Damas, sur la rive gauche du Jourdain, s'ouvrait dans le flanc d'une montagne inaccessible une vaste caverne garnie d'hôtelleries abondanmient pourvues de vivres , arrosée par une intarissable source d'eau vive , et abordable seulement par un sentier fort étroit bordant un précipice (1). Les chrétiens avaient utilisé pour leur défense les ressources et la position de cette caverne , dont ils avaient fait sur leur frontière orientale l'une de leurs plus solides forteresses. Noureddin, l'an 1 1 59, vint l'investir; et déjà les habitants affamés parlaient de se rendre, lorsque le roi accourut à leur secours avec le comte de Flandre. Informé de leur arrivée , Noureddin leva le siège et marcha droit au-devant d'eux. Les deux armées se rencontrèrent de nouveau dans les environs de Tibériade , là où les eaux du Jourdain sortent du lac de Génésareth. Cette fois la victoire se décida pleinement pour Baudouin. Il mit en fuite le sultan, et aussitôt alla ravitailler la caverne, et en renforcer la garnison (2).
Cependant, au milieu des suprêmes efforts tentés par Baudouin pour conjurer les envahissements de l'islamisme, les finances du royaume s'épuisaient. Pour alimenter le trésor public, Baudouin malheureusement n'écouta pas toujours les inspirations de la justice. Des tribus de Turcomans et d'Arabes avaient jadis obtenu de ses. prédécesseurs et de lui l'autorisation de s'établir , .pour y faire paître leurs immenses troupeaux, dans les forêts du Liban, voisines de Panéas. Depuis longtemps elles y vivaient à Tabri des traités, dans une sécurité profonde, lorsqu'un jour, l'an 1 156, cédant à l'impérieuse nécessité d'éteindre des dettes criantes , Baudouin tomba à l'improviste sur ces pâtres désarmés, les massacra presque tous , et revint à Jérusalem gorgé de leurs dépouilles. Criminelle entreprise, où Baudouin souilla sa gloire, et dont plus tard^le peuple vit un juste châtiment dans les revers
(1) Guill. de Tyr, eod.^ pp. 126-128. — L'histoire de la Palestine offre plusieurs exemples de cavernes semblables. V. Josué, ch. xii, v. 6 ; Rois, liv. I, ch. xviii , V. 4. — Au dire de Thistorien Josèphe, il y en avait une qui pouvait contenir 4,000 h.
(2) GuUl. de Tyr, eod., pp. 126-128.
mêlés à ses triomphes (1)! Comme pour effacer la honte du roi, peu de temps après son équipée dans les bois de Panéas , une belle occasion s'offrit à lui de recueillir sans remords un nouvel et non moins ample butin. Noureddin lui ayant laissé encore un instant de répit pour aller disputer quelques villes au sultan d'Iconium, le roi aussitôt se jeta sur le pays de Damas, entièrement dégarni de troupes : il y mit tout à feu et à sang, et ne se retira que sur l'offre de 4,000 pièces d'or/avec lesquelles le gouverneur de Damas Negemeddin acheta une trêve de trois mois (2). Toutefois avec le seul fruit de ces équipées, Baudouin n'aurait pu arriver à combler le gouffre toujours béant de la misère publique. Pour y subvenir plus pleinement , il avisa une source de richesses qu'eût dédaigné l'ombrageuse fierté de ses prédécesseurs , mais dont , en face des besoins pressants du royaume , il ne pouvait plus répudier l'opportunité. Depuis les premiers malheurs du royaume de Jérusalem , les angoisses communes avaient rapproché les Latin? des Grecs ; et peu à peu les colonies chrétiennes se faisaient à l'idée d'une alliance avec Conslantinople. Non qu'elles fissent grand fond sur les armées byzantines. Si les Grecs avaient ajpurné indéfiniment ces rêves de suprématie universelle qui avaient justement excité la méfiance de Foulques, ces dispositions meilleures n'étaient qu'un effet de l'anéantissement de leur puissance militaire , dont il ne leur restait plus qu'un pompeux mais vain appareil. Mais , à défaut de forces résistantes, Gonstantinople recelait encore d'immenses trésors , extorqués à un peuple avili par un despotisme raffiné , qui multipliait ses exactions habiles en raison même de l'affaiblissement extérieur de l'empire. Cette opulence tenta Baudouin. Il envoya à Gonstantinople demander pour lui la main d'une princesse impériale, espérant avec ses richesses tirer le royaume de son extrême détresse. L'empereur Manuel , en 1157 , lui accorda sa nièce Théodora, que sa beauté plaçait au premier rang dans sa cour, et qui fut dotée avec magnificence. Grâce à cet
(I) Guill. de Tyr. eod., pp. 100-402. — Michaud, eod,, p. 9. (3) Guill. de Tyr, eod., pp. 140-Ul.
éblouissant mariage , Baudouin réussit à soulager pour quelque temps la misère publique. Cette union fixa aussi la jeunesse jusque-là dissipée du roi , qui , dès lors , plus que jamais , appartint tout entier au royaume et à ses périls (1).
L'épuisement des finances n'était pas le seul mal qui vînt compliquer les périls extérieurs. Les funestes discordes intestines que Foulques n'avait étouffées qifavec tant de peine s'étaient vite ranimées après lui , et ne cessaient de déchirer le royaume , en face même de l'ennemi. Le foyer le plus actif de ces dissensions était toujours Ântioche , où elles étaient entretenues sans relâche par les vicissitudes que perpétuait dans cette ville sa situation périlleuse. Placés , pour ainsi dire , aux avantpostes des colonies chrétiennes , les princes d' Antioche ne faisaient que passer sur l'héritage du grand Bohémond. Tous y périssaient, les armes à la main, 5 la fleur de l'âge, laissant derrière eux une veuve ou de tout jeunes enfants , en proie à la fureur des factions qui se disputaient autour d'eux le pouvoir. Tel avait été une première fois , lorsque son père Bohémond II eût succombé dans une embuscade de Turcs, le sort de la jeune princesse Constance. Foulques ne parvint à lui assurer la paisible jouissance des droits héréditaires qu'en lui faisant épouser Raymond de Poitiers. Mais ce jeune héros ne tarda pas à rencontrer à son tour sur les champs de bataille de la Syrie un trépas glorieux (2), et Constance se vit replongée dans la plus tumultueuse anarchie. L'âme de la cabale était cette fois le patriarche d' Antioche, Raoul de Domfront, homme intrigant, adroit et dissimulé, qui mettait activement en œuvre ses richesses et son grand crédit pour étendre sa domination sur toute la province. Baudouin accouru! à Antioche, l'an H 56, pour y rétablir l'autorité aux mains de Constance; et afin d'y arriver plus sûrement, il usa de toute son influence auprès d'elle pour la déterminer à chercher dans un second mariage un nouveau protecteur. Malheureusement la princesse, alors retenue dans des liens
(i) Guill. de Tyr, eod., pp. 115, et 128-130. — Michaud, eod., p. 10. — Lebeau, Hist. du Bas-Empire, i. XIX, p. 269.
(2) Guill. de Tyr, p. 20.
criminels , et cédant aux instigations intéressées du patriarche , demeura rebelle à toutes les instances royales. Ce ne fut que longtemps après qu'elle accorda sa main à Renaud de Châtillon. Mais, pendant le veuvage de Constance, Raoul avait solidement affermi sa domination. Aussi ne pût-il se résigner à se voir supplanté par le nouveau prince; et il exhala son dépit en le décriant partout et sans mesure. Ces propos indiscrets, recueillis par des malveillants , furent vite dénoncés à Renaud , et dès lors le patriarche encourut l'implacable ressentiment de ce prince dur et froidement vindicatif. Non content de saisir tous ses biens, Renaud l'abreuva de tous les outrages que put inventer sa haine perfide. Par ses ordres, le prélat malade et accablé de vieillesse fut conduit en plein été sur le sommet de la citadelle , où il resta tout un jour , la tête enduite de miel , exposé aux piqûres des insectes et aux feux dévorants du soleil. Baudouin désapprouva hautement ces châtiments et cette barbarie inutiles. Autant il avait d'abord déployé de zèle pour ravir à Raoul l'autorité par lui usurpée , autant il montra d'empressement à le soustraire , une fois désarmé, aux inopportunes rigueurs d'une réaction impitoyable. Munis des instructions royales, le chancelier et l'évéque de Ptolémaïs vinrent adresser de sévères réprimandes à Renaud, qui aussitôt relâcha le patriarche et le réintégra dans ses biens (1 ). Ce n'était pas seulement au sein des colonies chrétiennes que Baudouin avait à réprimer des désordres favorables à l'ennemi. Aux portes mêmes d'Antioche, sur l'un des points les plus minés par l'islamisme , éclata un orage dont nous faillîmes ressentir violemment le contre-coup. La Cilicie avait pour gouverneur impérial un puissant et riche Arménien , nommé Toros , qui , à la faveur de son grand éloignement de Constantinople, s'était rendu tout à fait indépendant dans sa province, y régnait en despote , et du haut des inaccessibles montagnes du Taurus bravait l'autorité souveraine. L'empereur Manuel réclama contre Toros l'aide de son voisin Renaud de Châtillon, de par le droit de suzeraineté que Constantinople s'était jadis fait attribiier sur les princes d'An-
(1) Guill. de Tyr, eod.^ pp. 42-43, et 7i-75. — Michaud, eod., pp. 10-11.
tioche. Loi-méme, Tan 1159, vint camper sous les murs de cette ville, pour atteindre de lîi plus sûrement son vassal rebelle. C'était entraîner la province la plus importante et la plus menacée des colonies chrétiennes dans des complications étrangères à la lutte contre Tislamisme. Pour affranchir de ces sollicitudes stériles le prince d'Antioche, et le rendre tout entier à la guerre sainte, Baudouin vint vite trouver son beau-père, afin de rétablir la bonne harmonie entre l'Arménien et lui. Avec sa bonne grâce et ses procédés insinuants, il amena vite le rebelle à une soumisr sion sincère, et à ce prix la réconciliation fut complète. Dans les pompes de cette entrevue entre les deux monarques, Baudouin étala au sein de la cour impériale toutes les séductions de sa riche et sympathique nature. Il y conquit de prime abord l'enthousiasme universel, et laissa dans tous les cœurs un souvenir à la fois charmant et durable. L'empereur surtout s'éprit pour lui d'un amour tout paternel. Un jour qu'ils chassaient ensemble, Baudouin s'étant dans une chute de cheval fracturé le bras. Manuel accourut à son chevet, et là, au grand scandale des courtisans, outrés de cette infraction inouïe à l'étiquette impériale, on le vit, à genoux, prodiguer à son gendre les soins les plus assidus, et de sa propre main verser les onguents sur ses plaies et y appliquer les bandages (4). Plus tard. Manuel mettra le comble à ses affectueux procédés en resserrant par un nouveau Uen l'alliance entre les deux maisons de Constantinople et de Jérusalem. Lorsque le décès de sa première femme aura eu laissé auprès de lui sur le trône impérial une place vide, pour la remplir il enverra à son tour en Palestine, l'an H 61, demander la main d'une fille de la princesse d'Antioche, cousine de Baudouin III (2).
Mais, après l'éblouissement passager des fêtes, il fallut rentrer dans la sombre réalité. L'inévitable destinée commune à tous les princes d'Antioche atteignit à son tour Renaud de Châtillon, qui tomba prisonnier aux mains du gouverneur d'Aiep. Baudouin
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 98-99, et 131-138. — Lebcau, eod., pp. 269-278.
(2) Guill. de Tyr, eod., pp. 248-249. Rappelons ici que la princesse d'Antioche, Constance, était fille d'Alix, sœur de la reine Mélisende.
revint à la hâte à Antioche, afin d'y prévenir le réveil des factions autour de la princesse, pour la troisième fois exposée sans appui à leurs déchaînements avec des enfants en bas âge. Par sa présence le roi maintint le calme dans la turbulente cité, et il exerça lui-même le pouvoir en attendant le retour du captif (1). Il voulut aussi pour l'avenir abriter Antioche contre les fatales incursions d'un ennemi qui touchait presque à ses murs. Déjà, quelque temps auparavant, l'an 1457,il avait repris surNoureddin, avec l'aide de Thierry de Flandre, le fort deHarenc (2), situé vis-àvis même d'Alep, au point le plus exposé de la principauté. Pour achever de préserver de ce côté les avenues d' Antioche, il construisit, dans la même direction, une nouvelle citadelle, qui, située sur les bords même de l'Oronte, nous en assura le libre passage (3).
Après ces nouveaux préparatifs de défense, Baudouin allait rouvrir la lutte contre les Infidèles, lorsque tout à coup, au retour d' Antioche, à Beyrouth, une mort prématurée, l'an H63, vint l'enlever, dans sa trente-troisième année, aux grandes espérances de la chrétienté. Dès qu'il eut rendu le dernier soupir, ce fut par tout le royaume comme une explosion de douleur , qui, huit jours durant, se renouvela sur tous les points du trajet suivi par le convoi funèbre de Beyrouth à Jérusalem. Les musulmans s'associèrent avec empressement a l'affliction publique. En ennemi généreux, Noureddin rendit hautement hommage à la mémoire du héros, et suspendit les hostilités pour laisser les chrétiens pleurer en paix son illustre antagoniste. On vit ainsi, sur la tombe du jeune roi, poindre entre les chrétiens et les musulmans ces relations de courtoisie chevaleresque, qui sous Richard et Saladin atteignirent toute leur perfection, avant de dégénérer en alliance impie sous Frédéric II et Malek-Kamel.
Avant de nous replonger dans le récit des nouveaux et irréparables malheurs de Jérusalem, jetons un dernier regard sur cette
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 146-148. — Michaud, eod., p. 11.
(2) Guill. de Tyr, eod., pp. 123-124. — Michaud, eod., p. 10.
(3) GuUl. de Tyr, eod., p. 152.
brillaDte figure de Baudouin III. Moins irréprochable que Foulques, il nous captive davantage, autant par les émouvantes péripéties de son règne que par son heureuse nature. Du reste, la diversité des situations que les deux rois traversèrent accuse vigoureusement le contraste de leurs physionomies. Foulques avait trouvé les colonies chrétiennes à leur plus haut degré de prospérité : il les y maintint quelques jours, en leur consacrant toute la maturité prévoyante et réfléchie d'une vieillesse encore active. Après lui^ Baudouin III, sur l'horizon assombri de Jérusalem, à la face des Musulmans et des Grecs, jeta tout l'éclat et prodigua toutes les grâces d une jeunesse exubérante, à laquelle les années tout à l'heure allaient donner pour couronnement l'expérience et la gravité. Au milieu des angoisses de la chrétienté, le fils de Foulques marche éclairé d'un rayon détaché de l'auréole des Plantagenets. Il est visiblement leur frère. De part et d'autre, ce sont les mêmes fascinations victorieuses, c'est le même élan suivi d'inspirations soudaines. Dans la lutte a outrance où Baudouin III se consume, on sent déjà battre en lui le cœur de Richard. Il est comme l'ébauche de ce type resplendissant (1).
Baudouin III , décédé sans enfants , eut pour successeur son frère puîné Amaury , comte de Joppé et gouverneur d'Ascalon. Amaury n'est, à coup sûr, un personnage ni irréprochable, ni séduisant. Il n'eut en partage ni la circonspection de Foulques , ni les charmes et la valeur parfois risquée, mais toujours brillante de Baudouin III. Déjà même, du vivant de celui-ci, il s'était aliéné toutes les sympathies par sa gravité morne et hautaine, et surtout par une insatiable avarice , qui le portera maintes fois , dans le cours de son règne, à pressurer le peuple, à dépouiller les églises et à vendre les arrêts de la justice. On vit même , à son avéne-
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 155-157. — Michaud, eod., p. H.
ment, le mécontenlement, encore aggravé par le contraste avec l'aimable Baudouin, tourner en haine ; et, à la faveur de ces dispositions orageuses^ quelques ambitieux fomentèrent des factions pour supplanter Amaury et renverser Tordre de la succession au trône. La guerre civile allait même éclater, lorsque l'intervention pacifique des seigneurs les plus sages, qu' Amaury sut appuyer à propos par une imposante démonstration militaire, rétablit Tordre et lui fraya un libre accès à la couronne (1).
Comme compensation à ses graves lacunes et à ses vices , le nouveau roi était doué d'un esprit vaste et entreprenant^ et il poussa ses vues plus loin que ses prédécesseurs. Il hasarda même le royaume dans des voies nouvelles , où il ne manqua aux guerriers de la Palestine qu'une impulsion chaleureuse et des temps prospères pour y rajeunir momentanément leur prestige; et Amaury s'y distingua même , à maintes reprises , par sa vigueur dans Tattaque , son sangfroid dans les périls et son endurcissement à toutes les fatigues de la guerre. Dans Tadministration intérieure du royaume , Amaury racheta un peu ses prévarications et ses iniquités fiscales en appliquant son esprit sagace et délié à l'étude approfondie des coutumes du royaume, où il acquit une haute réputation de jurisconsulte. Enfin il représenta dignement la couronne par un grand air de majesté royale , que compromettaient à peine un excessif embonpoint, une élocution embarrassée et une façon de rire vulgaire. Tel est , du moins , le portrait d'Amaury d'après son intime ami Guillaume de Tyr (2). Le roi distingua de bonne heure l'illustre prélat dans la foule des
(1) Michaud, t. Il, p. 11 et 12.
(2) Nous ne pouvons résister à la tentation de transcrire ici, dans la traduction de M. Guizot, un curieux dialogue entre Guillaume de Tyr et son royal ariii sur le dogme de la résurrection des corps. Un jour • il me demanda « s'il y avait, » indépendamment de la doctrine du Sauveur et des saints qui avaient suivi le B Christ, doctrine dont il ne doutait nullement , des moyens d'établir par des » arguments évidents et iiTécusables la preuve d*une résurrection future. » Saisi
• d'abord de la singularité d'un tel propos, je lui répondis qu'il lui sufGsait de 1 la doctrine de Notre Seigneur et Rédempteur, par laqueUe il nous a ensei-
• gné la résurrection future de la chair de la manière la plus positive dans
• plusieurs passages de l'Evangile, qu'il viendrait comme juge pour juger les w vivants et les morts, qu'il donnerait aux élus le royaume préparé depuis la » création du monde, et que les impies auraient en partage le feu étemel qui » a été préparé pour le diable et les démons ; enfin j'ajoutai que les pieuses
hommes diversement instraits dont ii s'entoura pour satisfaire ses avidités intellectuelles. D'abord il le promut à Tarchidiaconat de l'église de Tyr, puis il lui confia l'éducation de son fils Baudouin IV. Enfin, lorsqu'Amaury songea à s'assurer, dans ses projets sur l'Egypte, le concours des Grecs, c'est encore lui qu'il enverra à Constantinople pour y conclure un traité d'alliance. II est curieux de pénétrer dans l'intimité d'Amaury, pour y suivre le fil de ses entretiens familiers avec l'éminent historien. En questionneur ardent et subtil, il l'attaque sur les plus hautes questions religieuses, jusqu'à alarmer, par ses libres investigations, la respectueuse orthodoxie du prélat. En revanche, Guillaume de Tyr ne ménage pas son royal interlocuteur. Il lui reproche hardiment sa cupidité sordide , dont le roi se justifie mal en invoquant le dangereux principe de la nécessité d'état. Mais les entretiens des deux amis ne se perdaient pas toujours dans les régions ardues de la métaphysique. Ils abordèrent maintes fois des thèmes plus palpitants, au grand profit de la postérité. C'est sur les vives instances d'Amaury que Guillaume de Tyr écrivit son Histoire des Croisades. Il y joignit aussi , sur une nouvelle demande du roi , et à l'aide de manuscrits arabes fournis par lui , l'histoire.
t espérances des saints apôtres et celles mêmes des pères de FAncien-Testament B sailisaient pour en fournir la preuve. U me répondit alors : < Je tiens tout
> cela pour très-certain ; mais je cherche un raisonnement par lequel on puisse » prouver à quelqu'un qui nierait ce que vous dites, et qui n'admettrait pas la
> doctrine du Christ , qu'il y a, en effet, une résurrection future et une autre vie
• après cette mort. > Sur quoi je lui dis : « Prenez donc pour vous le rôle de la
• personne qui penserait ainsi et essayons de trouver quelque Chose comme s vous le désirez. — Volontiers, me dit-il. i Et moi alors : t Vous reconnaissez
• que Dieu est juste? » Lui : u Rien de plus vrai, je le reconnais. » Moi : « Qu'il » est juste de rendre le bien pour le mal et non le mal pour le bien? • Lui :
• Cela est vrai. > Moi : « Or^ dans la vie présente il n*en est pas ainsi. Dans le » temps actuel il n'y a que des hommes bons qui ne font qu'éprouver des ■ malheurs et vivre dans l'adversité ; quelques méchants, au contraire, jouissent » d'une félicité constante , et nous en voyons tous les jours de nouveaux
• exemples. » Lui : « Cela est certain. » Je continuai alors : • Il y aura donc une
> autre vie, car ii ne se peut pas que Dieu ne soit pas juste dans ses rétributions :
• il y aura une autre vie et une résurrection de cette chair, lors de laquelle » chacun devra recevoir son prix, et être récompensé comme il aura mérité, » selon le bien ou le mal qu*il aura fait. » Il finit en me disant : • cette solution » me plait infiniment et vous avez dégagé mon cœur de tous les doutes. » {GuiU. de Tyr, p. 163.)
aujourd'hui malheureusement perdue, de tous les chefs orientaux de l'islamisme, depuis la venue de Mahomet jusqu'à Tan 1484 (1).
Dès son avènement au trône de Jérusalem , les premiers regards d'Amaury se tournèrent vers l'Egypte. Le calife du Caire ayant refusé de payer le tribut auquel il avait souscrit lors de la capitulation d'Ascalon , Amaury descendit en Egypte avec toutes les forces de la Palestine. Il ne tarda pas à y rencontrer dans le désert, à la tête d'une nombreuse armée, le visir Dargam, un des principaux officiers de la milice égyptienne. Le roi le battit et le contraignit à fuir jusqu'aux environs du Caire , dans la ville de Belbéis, où le visir se hâta d'acheter la paix à d'onéreuses conditions. Mais, pour mieux assurer, cette fois, l'exécution des conventions passées avec TEgypte, Amaury bâtit en avant d'Ascalon , à cinq stades de la mer , au sommet d'une colline située aux confins de lldumée et de la Palestine, un nouveau fort appelé fort de Daroun , d'où il pût prélever plus sûrement des tributs dans toute la campagne environnante.
Ainsi se compléta cet ensemble de forteresses élevées par la dynastie angevine, sur les fondements et avec les ruines des cités des Philistins, entre l'antique royaume des Pharaons et la nouvelle Terre-Promise. Les trois rois qui ont coopéré à ce grand travail y ont pris, bien qu'à des degrés inégaux, chacun sa part de gloire distincte. Foulques en avait eu l'initiative. Le vainqueur d'Ascalon, Baudouin, poursuivit l'œuvre avec éclat. Amaury y mil la dernière main et en recueillit les fruits (2). Déjà , sous son prédécesseur, les opulentes moissons recueillies tout autour d'Ascalon, sur une terre qui rendait presqu'au centuple, avaient ramené l'abondance dans les greniers de la Palestine^ et compensé de longues années de disette. Mais, depuis l'expédition d'Amaury, et dans ce temps d'arrêt qu'imposa à Noureddin la nécessité de digérer ses conquêtes , une nouvelle source de richesses s'ouvrit pour nous à cette extrémité du royaume. D'activés relations commerciales
(1) Guin. de Tyr, eod,, pp. 159-166 » 201 , 231 , 233-236 , 303 et 30i.
(2) Voir, sur les travaux de défense exécutés autour d*Àscalon par Foulques et ses deux fUs, les précieuses constatations géographiques de Jacques de Vitry Coll. Guizot, t. XXII, pp. 73-79).
s'établirent entre le Caire et Jérusalem. Les Egyptiens, appelés en foule par le développement de leur commerce en Palestine, y versèrent dans la circulation d'immenses capitaux, et nos flottes voguèrent librement entre les côtes de la Syrie et les bouches du Nil(1).
Mais , pendant que le royaume se reposait un peu de ses récentes alarmes dans les éphémères jouissances de cette prospérité matérielle, il se préparait en Egypte de grands événements, qui devaient bientôt y rappeler Amaury , et fixer là , jusqu'à la fin, toutes ses sollicitudes, pour notre malheur et la destruction de son propre ouvrage.
L'Egypte, au moment de l'expédition d' Amaury contre Dargam, était le théâtre d'une guerre civile permanente. De temps immémorial , les califes du Caire ou Fatimites , rélégués , comme les califes de Bagdad, au fond des sérails, s'y abrutissaient dans les débauches, abandonnant le gouvernement à leurs esclaves, qui, en les adorant à genoux, leur imposaient des lois. Ces inutiles pontifes exerçaient bien encore quelque simulacre de puissance dans les mosquées, en y dressant puérilement le programme de vaines cérémonies ; mais, en dehors de là, il ne leur restait que le honteux privilège de consacrer les usurpations des visirs, qui, avec des armées corrompues, se disputaient autour d'eux l'autorité souveraine. Chacun de ces visirs invoquait tour à tour les armes des puissances voisines; et, à l'arrivée de ces impitoyables auxiliaires, le sang coulait à flot dans toute l'Egypte, alternativement versé par les soldats et par les bourreaux.
C'est au miheu d'un de ces bouleversements qu'un parent de la nourrice de Mahomet, Chaver, qui d'abord avait passé brusquement dès ignominies de l'esclavage à l'éminente dignité de visir, fut ensuite, à son tour, violemment supplanté et expulsé par Dargam. Chaver alla se réfugier à Damas, et y sollicita, pour rentrer en Egypte, le secours de Noureddin, moyennant l'ofl're d'un tribut considérable. Saisissant avidement celte occasion de mettre la main sur l'Egypte, Noureddin envoya sur les bords du
I ■ 'Il ■ I ■ I II ■— .M^— — .— ^p^^i— — ^— Il 11 II ■■■
(1) Guill. de T;r, eod., pp. 168-169, 348-249, 75-76. — Uichaud, eod., p. 12.
Nil une armée commandée par Chirkou, le plus habile de ses émirs, le plus obéi des soldats de l'Asie dont il s'était fait adorer par ses prodigalités , et en même temps le plus disposé , par sa dureté envers les vaincus, à exploiter largement au profit de son maître les calamités de la guerre civile. A l'annonce de l'arrivée de Chirkou, Dargam envoya, de son côté, demander l'assistance d'Amaury : il s'engageait , en retour , à lui fournir le double du tribut précédemment souscrit, à lui livrer des otages, et à rester à perpétuité son allié.
Tandis que le roi de Jérusalem, séduit par les promesses du visir, rassemblait une nouvelle armée, Chaver et Chirkou le devancèrent en Egypte et battirent Dargam , qui périt dans la bataille. Aussitôt les portes du Caire s'ouvrirent à Chaver. Il y entra en triomphateur , extermina toute la maison de Dargam , et se réinstalla dans son ancienne dignité, après avoir reçu les insignifiantes félicitations du calife, au milieu de la consternation générale.
Mais la division ne tarda pas <^ éclater entre le général de Noureddin, qui mettait chaque jour un prix plus exorbitant à ses services, et le nouveau visir, taxé par lui d'ingratitude. Chirkou alla jusqu'à s'approprier ta ville de Belbéis, et à ne plus déguiser ses prétentions sur toute l'Egjpte. En vain Chaver voulut renvoyer les troupes syriennes : on lui répondit par des menaces, et il fut sur le point d'être assiégé dans le Caire par ses propres libérateurs. Dans un aussi pressant danger, le visir mit son dernier espoir dans les guerriers chrétiens, dont tout à l'heure il redoutait l'approche ; et il envoya renouveler à Amaury les propositions récemment faites par Dargam, avec offre de renchérir même au besoin sur lui. Le roi , impatient de rentrer à tout événement en Egypte, pour exploiter à son tour ces révolutions à son profit, marcha au secours de Chaver avec cette même armée qu'il avait rassemblée pour le combattre. Arrivé sur les bords du Nil, il fit sa jonction avec le visir, et tous deux allèrent assiéger Chirkou dans Belbéis. Après y avoir tenu trois mois, le lieutenant de Nourcddin dut enfin se rendre. Mais, jusque dans la capitulation, il parla sur le ton d'un vainqueur. On dut le laisser s'en retourner librement à
Damas ; et au sortir de Belbéis il insultait encore les chrétiens» à la tête d'une armée chargée des dépouilles de l'Egypte (4).
Toutefois, en expulsant Chirkoude l'Egypte, Amaury avait, pour le moment , atteint son but. D'ailleurs , de graves périls le rappelèrent en hâte dans son royaume. Pendant cette dernière expédition, Noureddin, profitant de l'absence du roi, fondit sur le territoire d'Antioche, et reprit la forteresse de Harenc. Non loin de là , il remporta ensuite une éclatante victoire , qui fit tomber entre ses mains la plupart des princes, et, entre autres, Hugues Lebrun, père des Lusignan, Raymond, comte de Tripoli, et Bohémond III, prince d'Antioche, qui s'en alla rejoindre dans les prisons d'Alep son prédécesseur Renaud de Châtillon. Poursuivant ses triomphes, Noureddin marcha sur la ville de Panéas, dépourvue de moyens de défense, et dont le gouverneur, Honfroy de Thoron, avait suivi le roi en Egypt3; et, en peu de temps, l'an 1165, cette importante place retomba en son pouvoir.
A peine de retour à Jérusalem, Amaury prit avec lui Thierry de Flandre, qui, avec sa femme Sibylle, en était à son quatrième voyage en Terre-Sainte ; et ensemble ils gagnèrent à marches forcées la principauté d'Antioche, où les affaires périclitaient par suite de la captivité des deux derniers princes. Il releva le courage des chrétiens, mit à la tête des principales villes de la province des hommes sûrs, et, de concert avec les amis du prince, réalisa une forte somme , avec laquelle ils obtinrent au bout d'un an leur liberté (2).
Mais l'habileté des nouveaux princes de l'islanaisme n'était pas la seule cause de nos revers. Les formidables Atabeks n'étaient que trop favorisés dans leur audace par l'abâtardissement de la nouvelle génération des chrétiens de la Palestine. Nulle part cette démoralisation n'était aussi flagrante que dans l'ordre des Templiers , où d'immenses richesses avaient vite introduit la mollesse et l'indiscipline. Aussi, parmi ces chevaUers, destinés à être le rempart de la Terre-Sainte , les défaillances en face de
(i) Guin. de Tyr, eod., pp. 170-179 ; — Michaud, eod., pp. 12-U. (2) Guill. de Tyr, pp. 180-182 ; — Michaud, eod., pp. U et 15.
J'ennemi se mullipliaienl de jour en jour. Une fois entre autres, l'an 1166, une caverne inexpugnable, située au delà du Jourdain, sur le territoire de TArabie, et dont la garde avait été confiée aux Templiers, fut par eux livrée àChirkou à son retour de TEgypte. Au premier bruit de l'attaque de ce poste, Amaury s'y était porté avec des forces imposantes , lorsqu'on route il apprit l'échec. Aussitôt , pressé de raffermir dans le devoir les âmes chancelantes, il fit pendre douze des Templiers qui avaient livré la caverne (1).
Cependant Chirkou, en dépeignant à Noureddin les splendeurs de l'Egypte et la fragilité de son gouvernement, avait redoublé la convoitise du sultan de Damas, qui ne songea plus qu'à réunir à son empire, déjà immense, cette opulente contrée. Il gagna sans peine à ses vues le calife de Bagdad, animé de toute la haine des Abbassides contre les califes du Caire qui, sous le nom de Fatimites, leur^disputaient depuis des siècles la suprématie religieuse, avec le titre fastueux, de vicaires du prophète. Toutes les mosquées de l'Asie retentirent des fanatiques prédications des imans; et, enivrés par le cri de la guerre sainte, les Turcs affluèrent sous les drapeaux de Chirkou , qui reprit la route de l'Egypte avec une armée formidable.
Alarmé de ces préparatifs, Chaver, l'an 1165, envoya à Jérusalem solliciter un nouvel envoi de secours en Egypte. Amaury, dont l'œil restait toujours fixé sur ce magique théâtre de ses premiers exploits, convoqua à Naplouse les ,élats du royaume. En les alléchant par la perspective d'une nouvelle descente sur les bords du Nil, il obtint à titre de subsides le prélèvement d'un dixième sur toutes les propriétés mobilières de la Palestine , et bientôt toutes les forces du royaume se réunirent aux environs d'Ascalon. Pendant ce temps, Chirkou, l'an 1166, avait encore pris les devants. Ce fut en vain qu'à son entrée en Egypte un furieux ouragan , transformant tout à coup le désert en une mer agitée , engloutit sous des flots de sable ses chevaux , ses armes et ses bagages. Lorsque Chirkou arriva sur les bords duNil, avec les seuls
(1) GuUl. de Tyr, eod., p. 183.
débris d'une armée dispersée par la tempête, il jeta encore l'effroi dans toutes les villes de l'Egypte. Chaver, épouvanté, voulut resserrer encore plus étroitement l'alliance entre le roi de Jérusalem et le calife du Caire. L'an 1167, des ambassadeurs du calife vinrent offrir à Amaury 400,000 pièces d'or, dont la moitié fut payée sur-le-champ. En retour, le roi s'engagea à ne plus sortir de l'Egypte avant d'en avoir expulsé Ghirkou ; et, pour confirmer son engagement, il tendit sa main droite aux ambassadeurs du calife. Puis, à son tour, il députa vers lui Hugues de Césarée et le templier Foucher , pour obtenir la ratification du traité. Arrivés au Caire, Hugues et Foucher pénétrèrent, à la suite du visir, au fond d'un palais resplendissant de toutes les féeries de l'art oriental, et là leur apparut, comme au fond d'un sanctuaire, le calife sur un trône ruisselant de pierreries. Chaver, se jetant à ser> pieds, tira de lui quelques paroles bienveillantes, où le calife exprima son acquiescement au traité d'alliance conclu avec Amaury. Mais les députés exigèrent qu'à l'instar du roi il confirmât de sa propre main ses promesses. Les confidents intimes du calife et les officiers de sa chambre, qui exerçaient dans ses conseils toute l'autorité, frémirent d'une aussi monstrueuse infraction à l'étiquette des cours d'Orient. Après une vive délibération , le calife enfin céda, non sans une vive répugnance, aux instances du visir; mais d'abord il ne tendit qu'une main voilée. « Sire, lui dit Hugues de Césarée, avec une liberté de langage qui mit le comble à la stupéfaction des Egyptiens , tout doit être à nu dans les engagements entre princes. Vous allez découvrir votre main , ou je douterai de la sincérité de vos paroles. > Enfin le calife s'exécuta de bonne grâce; et, pour la première foi6 depuis des siècles , sur l'invitation d'un roi de Jérusalem , on vit sortir des mystérieuses profondeurs du sanctuaire égyptien la main nue d'un pontife de Mahomet.
Bientôt les armées chrétienne et égyptienne opérèrent leur jonction, et vinrent s'établir aux environs du Caire, sur les bords "du Nil, en face de Chirkou, campé sur la rive opposée. Dès son arrivée, Amaury fit avancer des navires et apporter des poutres de palmier, pour la construction d'un pont qui, en peu de jours.
fut conduit jusqu'au milieu du fleuve. Mais tout à coup, soit que le secret désir du roi fut de faire durer la guerre pour éterniser son séjour en Egypte, soit qu'il redoutât de créer des communications avec Chirkou, les travaux s'arrêtèrent, et les deux armées restèrent un mois l'une vis à vis de l'autre à s'observer dans Timmobilité. Mais^ pendant qu'Amaury négligeait d'attaquer les Syriens avec avantage, Chirkou peu à peu refaisait son armée dispersée par la tempête. Bientôt même il en détacha une partie , pour aller vite occuper, non loin de là, la petite île de Mahallé, abondamment pourvue de vivres, et située à la naissance mênie du Delta. Les Turcs y descendirent sans obstacle. Mais, à cette nouvelle, Amaury, se secouant de sa torpeur, dépêcha vers l'île, avec une partie des chevaliers, Milon de Plancy et Chemer, fils de Chaver. Ils y abordèrent à leur tour, et, après un combat vigoureusement soutenu de part et d'autre , forcèrent les retranchements des Turcs, et les jetèrent dans le fleuve. Une fois celle île tombée en notre pouvoir , toute l'armée chrétienne y débarqua la nuit suivante, à l'insu de l'ennemi qui, ne voyant plus le lendemain entre lui et nous qu'un mince bras du fleuve, remonta à la hâte vers la Haute-Egypte. Informé de ce mouvement de retraite, Amaury distribua quelques détachements sur les deux rives du fleuve , pour en garder le passage ; et avec tout le reste de l'armée il gagna l'antre bord, pour courir à la poursuite de Chirkou. Au bout de quatre jours de marche , et tandis que les chrétiens laissés de l'autre côté du, Nil entraient au Caire sans obstacle et envahissaient insolemment le sanctuaire du calife^ Amaury atteignit, à deux lieues de là, le Ueutenant de Noureddin, à Baben , sur les confins des terres cultivées et du désert , vis à vis de l'ancienne Memphis. Il y avait entre les deux armées une énorme disproportion en nombre et en valeur. Chirkou avait douze mille Turcs , dont neuf mille couverts de cuirasses et de casques, et dix ou onze mille Arabes, rompus au maniement de la lance. Amaury ne comptait avec lui qu'environ quatre cents cavaliers Francs, embarrassés par l'inutile cohue des soldats efféminésde l'Egypte. L'ennemi avait en outre l'avantage de la position ; il s'était établi sur une suite de collines, où il nous était difficile de
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Taborder vivement, à cause de la raideur des pentes el d'un sol sablonneux qui cédait sous les pieds des chevaux. Amaury, néanmoins , avec son corps d'armée , s'élança sur le corps de Chirkou , et l'enfonça vigoureusement. Mais sur tous les autres points, et particulièrement là où combattit le jeune Saladin, neveu de Chirkou, les Turcs restèrent maîtres du champ de bataille, non toutefois sans avoir chèrement acheté la victoire par la perte de quinze cents des Turcs , et les Francs et les Egyptiens abandonnèrent en désordre les collines de Baben. Heureusement le roi, qui, pendant le combat, avait, par la vigueur de son attaque, sauvé l'honneur de l'armée , en assura encore le salut par son sangfroid dans la déroute. Sitôt après l'abandon du champ de bataille, il alla vile, avec une poignée d'hommes, occuper, non loin de là , une petite éminence , et dressa là sa bannière pour y rallier les fuyards. Lorsqu'il eut ainsi reconstitué une partie de son armée, il songea à regagner la Basse-Egypte La seule issue qui restait ouverte pour la retraite était un intervalle entre deux des collines occupées par les Turcs. Pour traverser impunément ce passage, il rangea ses troupes en colonnes serrées ayant pour revêtement l'élite de l'armée chrétienne, et franchit ainsi les lignes ennemies sans être un instant inquiété. Puis , arrivé sur les bords du Nil, il le passe à un gué. recueille les détachements qu'il y avait laissés sur les deux rives, et, pour refaire tranquillement son armée, s'en revient camper à son point de départ, c'est-à-dire, à l'entrée du pont qu'il avait commencé à construire et laissé inachevé.
Pendant ce temps, Chirkou, redescendant le Nil par l'autre rive, était allé s'emparer d'Alexandrie. A cette nouvelle, Amaury convoqua les princes de l'armée chrétienne, avec Chaver et toute la noblesse de l'Egypte, et convint avec eux de reprendre de suite sur le général syrien celte importante place, qui, grâce à ses deux ports et à son phare colossal , était naturellement devenue le marché des deux mondes. Pour arriver plus vite à la reddition d'Alexandrie, qui ne s'approvisionnait qu'au' moyen des transports qui lui arrivaient par eau de la Ilaute-Egjpte , on résolut d'établir, pour les intercepter, une flotte sur le Nil. Le roi
prit lai-même à cet effet les dispositions nécessaires , puis il alla investir la ville. Au bout d un mois les vivres commencèrent à y manquer. En vain Ghirkou , pour se soustraire aux horreurs de la famine, sortit la nuit d'Alexandrie et remonta le Nil en face de l'armée chrétienne , qu'il toucha presque en passant dans ce nouveau mouvement d'oscillation entre les deux extrémités de l'Egypte: les inévitables conséquences du blocus l'atteignirent jusqu'au fond des déserts de l'Afrique. Après avoir encore tenu quelques semaines , Saladin , que son oncle avait laissé dans Alexandrie avec une forte garnison, dut livrer la place, et, comme condition de sa libre sortie , souscrire à l'entière évacuation de l'Egypte par les troupes syriennes. De son côté, Chaver, pour se débarrasser de l'inquiétante présence des chrétiens, s'engagea à payer au roi de Jérusalem un tribut de 400,000 écus d'or, et à recevoir une garnison dans le Caire (1).
Cette troisième campagne, menée, dans son ensemble, avec plus de décision et d'activité, eût eu pour nous un résultat plus décisif. Néanmoins l'effet n'en était pas sans honneur pour nos armes , et un souverain plus sage qu'Amaury se fut arrêté là. Mais la contemplation réitérée des moissons miraculeuses de l'Egypte, de ses palais dorés et de ses larges ports, où circulaient à l'aise d'innombrables flottes , acciTit la soif inextinguible de conquête qui s'était allumée en lui lors do la première expédition contre Dargam. Et lorsqu'avec ces dangereux souvenirs }l revit les mamelons stériles de la Judée, lorsqu'il mesura de l'œil les étroites dimensions du royaume , lorsqu'il entendit le peuple de Jérusalem s'extasier sur l'opulent l^utin de l'armée chrétienne, il se prit à regretter amèrement d'avoir perdu l'occasion de s'emparer d'un vaste empire. Jusqu'à travers les pompes du mariage qu'il alla , peu après son retour, contracter à Constantinople avec une nièce de l'empereur d'Orient Manuel Comnène (2) , il ne rêva qu'à l'Egypte, et c'est sous les auspices de son hymen que s'éveilla chez Amaury la pensée d'une alliance avec les Turcs, pour la con-
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 184-i29 ; -— Michaud, eod., pp. 15-17.
(2) UoiU. de Tyr, eod., pp. 230-231 ; — Michaud, eod,, p. 18.
quête du pays si ardemment convoité. Peu après sa rentrée à Jérusalem, il entama avec l'empereur Manuel une correspondance active, où il s'ouvrit de ses projets et sollicita des secours, offrant en échange quelques portions de son royaume. L'empereur accueillit favorablement les propositions royales. Ses ambassadeurs vinrent à Jérusalem conclure avec Amaury une alliance formelle, et. Tan 4168, Guillaume de Tyr partit pour aller, au nom du roi, la ratifier solennellement à Constantinople. Ainsi se consomma l'abdication de la sobre et méfiante politique de Foulques. Sa réserve vis-à-vis des Grecs et sa rigoureuse abstinence de conquêtes recevaient du même coup une double condamnation dans le pacte insensé par lequel Amaury et l'empereur Manuel se partageaient en perspective les dépouilles de l'Egypte , à la veille de la chute de Jérusalem. Les sages avertissements et les graves pronostics ne manquèrent point à Amaury. Lorsqu'après l'alliance conclue à Constantinople il annonça ses nouveaux desseins aux grands du royaume convoqués en assemblée générale, les plus prudents, et entre autres le grand-maitre du Temple, témoignèrent hautement leur désapprobation. « On sacrifiait Jérusalem, disaient-ils, au o vain espoir de conquérir un royaume affaibli, mais immense. » Au lieu d'aller, en violation des traités, attaquer l'Egypte » difficile à conserver, et d'un voisinage sans péril, il fallait » plutôt concentrer toutes les forces du royaume contre Nou-
> reddin, le seul ennemi à craindre. C'était lui livrer la Pales- » tine que d'en dégarnir les frontières pour aller jeter toute la « fleur des colonies chrétiennes dans les déserts de l'Afrique. » Avait-on déjà perdu le souvenir de la prise de Panéas, de la 9 captivité des princes de Tripoli et d'Antioche? L'Egypte, d'ail-
> leurs, était plus naturellement la proie des maîtres de la » Syrie. Chaque jour ils s'y fortifiaient davantage, et nous la • disputaient plus efficacement. Une première campagne sur » les bords du Nil, avant l'arrivée de Chirkou, avait été brillante.
> Mais les deux suivantes, encore honorables, étaient douteuses; 9 et , dans la quatrième , la lutte allait être tout à fait inégale. » Pourquoi hâter au profit de Nourredin les faveurs assurées de la
> fortune? En attirant encore une fois ses généraux sous les murs
> da Caire^ on lui en ouvrait les portes, comme on lui avait déjà » ouvert les portes de Damas ; et par là le voisinage de l'Egypte
> devenait aussi alarmant qu'il avait été d'abord inoffensif. On "^ allait être sur tous les points, de TOronte au Nil, cerné par les )) Atabeks, sans avoir à leur opposer que des guerriers qui, » dans l'éphémère jouissance des délices corruptrices de
> l'Egypte, avaient eu le temps de prendre en dégoût les âpres » rochers de la Palestine. » Telles étaient les réflexions suggérées par la sagesse aux conseillers les plus clairvoyants du roi.
Mais la guerre trouva un partisan très-accrédité dans le Grand-Maître des Hospitaliers, Gerbert d'Assailly, homme brave, mais léger, et, avant tout, préoccupé de reconstituer avec les dépouilles de l'Egypte le riche patrimoine de son ordre, qu'il avait épuisé en de folles prodigalités. Il avait même, dans ce but, levé en son propre nom des troupes, et leur avait assigné pour solde les trésors de la ville de Belbéis, dont il s'était d'avance, paraît-il, assuré la possession éventuelle dans un traité secret conclu avec Amaury. Couvrant d'un spécieux prétexte ses calculs égoïstes, Gerbert allégua une correspondance perfide entretenue par Chaver avec Noureddin, au mépris des serments. Ce grief, imaginaire ou réel, les impatients désirs d'Amaury, et, par dessus tout, la perspective d'un luxuriant butin, prévalurent sur les avertissements de la sagesse, et la grande majorité des chevaliers et des barons votèrent avec enthousiasme une quatrième expédition en Egypte.
Tandis qu'on pressait à Jérusalem les préparatifs de cette nouvelle campagne, les mômes projets occupaient à Damas les émirs et le conseil de Noureddin. Dès au retour de sa dernière campagne, Chirkou avait révélé à son maître tous les symptômes de décadence que son œil pénétrant avait surpris dans le gouvernement de l'Egypte : « Le peuple Egyptien, dit-il, blasé par des 1 révolutions annuelles sur les changements de maître, n'est 9 attaché ni à ses invisibles califes, ni à Chaver, qui a tour à » tour attiré sur lui les hordes avides des Francs et des Syriens. » Ce peuple, épuisé par ses propres discordes, qui ont usé ses » généraux et décimé ses armées, n'aspire plus qu'à un repos
> inerte, et à bénir le premier despote venu qui saura les proté- » ger contre l'aveugle déchaînement de leurs propres fureurs.
> Les chrétiens ne sont que trop initiés à cette décadence de
> l'empire du Caire. Ils guettent depuis longtemps cette proie.
> Il faut vite les devancer dans leurs projets de conquête, b Tels étaient les desseins formés concurremment par le roi de
Jérusalem et le sultan de Damas. Jamais la chrétienté, en Orient, n'avait touché à une heure plus solennelle. C'était le sort de Jérusalem qui allait se jouer sur les champs de bataille de l'Afrique. Sans connaître l'avenir, dont les conseillers les plus clairvoyants d'Amaury ne faisaient que soulever le voile, on en avait de part et d'autre comme un vague pressentiment, qui, à la même heure, se traduisit et dans les églises chrétiennes et dans les mosquées de la Syrie en ardentes supplications pour le succès de la prochaine campagne (1).
Ce fut Amaury qui ouvrit les hostiUtés. L'an 1168, il marcha sur la ville de Belbéis, l'emporta d'assaut en trois jours et en extermina la population entière. S'il avait vite proûté de la stu- . peur où ce lugubre exploit jeta toute l'Egypte, en accourant à marches forcées sur le Caire, il y serait entré sans coup férir. Biais, lorsqu'il n'en était plus qu'à cinq^ou six milles, il se laissa circonvenir par les tortueuses manœuvres de Chaver,qui exploita finement sa cupidité pour le retenir loin du Caire jusqu'à l'arrivée do Chirkou. D'abord le visir fit offrir à Amaury deux millions de pièces d'or s'il consentait à évacuer l'Egypte, et à lui rendre son fils et sou neveu qu'il venait de faire prisonniers à Belbéis. Amaury, qui tenait par-dessus tout à extorquer à Chaver le plus d'argent possible, et trouvait plus d'avantage à vendre sa retraite au poids de for qu'à livrer le Caire au stérile pillage d'une soldatesque brutale, souscrivit sans peine à ces conditions. Dès qu'il eût obtenu l'assentiment du roi, le visir, afin de mieux couvrir son jeu, versa immédiatement un à-compte , et , pour le reste , demanda des délais nécessaires, disait-il, pour tirer de toute l'Egypte une aussi forte somme. Amaury fléchit encore là-dessus, d'autant
(i) Guill. de Tyf, eod,, pp. 237-238 ; — MLchaud, eod., pp. 19-20.
plus volontiers qu'il attendait toujours le débarquement d'une flotte grecque à Alexandrie, en exécution du dernier traité passé à Constantinople. Profitant jusqu'au bout de ces dispositions patientes, Chaver, en prorogeant chaque jour les délais, parvint à le tenir tout un mois dans l'expectative, et en même temps il le conjurait de rester à une distance respectueuse du Caire, afin de ne pas effaroucher, disait-il, l'ombrageux calife, qu'épouvanterait le voisinage d'un si puissant monarque. Mais tandis qu'Amaury se laissait ainsi enlacer dans les ajournements et les flagorneries, Chaver ralliait autour de lui toutes les forces de l'Egypte et fortifiait sa capitale, après en avoir chassé la garnison chrétienne qui y avait été établie à la suite de la dernière campagne. En même temps, Chirkou, sur ses vives instances, accourait à marches forcées; et, lorsque leséclaireurs d'Amaury lui eurent signalé son approche , il n'eut que le temps de se tirer du piège et d'opérer une honteuse retraite, pour ne pas être écrasé entre les deux armées de Syrie et d'Egj'pte (1).
Tandis qu'Amaury regagnait tristement son royaume, les fatales conséquences de ses expéditions réitérées en Egypte s'y précipitaient avec une rapidité vertigineuse. Dès son arrivée au Caire, Chirkou y fit arborer ses drapeaux en maître et se débarrassa vite, par un assassinat, du visir Chaver, que le calife s'empressa de lui livrer, pour acheter à ce prix une tranquillité slupide. A son tour, le lieutenant de Noureddin n'eut que le temps de s'asseoir sur le trône ensanglanté des visirs : deux mois après son élévation il mourut subitement, transmettant sa dignité à son neveu Saladin. Le fils d'Ayoub, le futur antagoniste de Richard, avait alors environ trente ans. Dans tout le cours de sa jeunesse dissipée et frivole, il avait à peine commencé à illustrer un nom dont le monde entier devait bientôt retentir ; et ce n'est que dans l'avant-dernière campagne d'Egypte, à la bataille de Baben, qu'il s'était pour la première fois laissé entrevoir un instant par Amaury à travers les tourbillons de sable du désert. Mais, à peine arrivé au pouvoir, ce prince, qui jusque-là semblait voué
(1) Guill. de Tyr, cod., pp. 237-238; — Michaud, eod., pp*. 20-21.
pour toute sa vie aux ténébreuses débauches du sérail, révéla tout à coup une grande âme, née pour la domination universelle. De prime abord il subjugua les émirs par sa gravité impérieuse, capta les vrais croyants par une dévotion austère, et, en mettant le comble aux prodigalités traditionnelles, enleva les suffrages de tous les soldats de l'Orient. Fort de ce prestige, la conquête et la réforme religieuse de l'Egypte ne furent pour lui qu'un seul et même jeu. La fortune sembla môme rivaliser de célérité avec lui pour abattre devant ses pas tous les obstacles. Après s'être toute sa vie joué en enfant de ses propres faveurs, après avoir chaque jour flatté l'inconnu qu'il avait maudit la veille, l'insigniflant calife Adhed, le dernier des Fatimites, s'éteignit silencieusement, sans savoir qu'il avait depuis longtemps perdu la puissance, et en promenant jusqu'à son dernier soupir les mêmes regards hébétés sur ses favoris et sur ses victimes. Aussitôt Saladin se porta hardiment comme chef de la nouvelle dynastie des Ayoubites. L'étendard blanc des enfants d'Ali, qui avait flotté pendant plus de deux siècles sur toutes les mosquées de l'Egypte, fit place au drapeau noir des Abbassides ; et de ce jour les musulmans d'Egypte et de Syrie n'obéirent plus qu'au même pontife et au même général (1).
C'est dans le cours de cette soudaine évolution des éclatantes destinées de Saladin qu'arriva enfin à Ptolémaïs la flotte grecque si longtemps attendue dans la dernière campagne. Comme pour racheter son peu d'empressement à exécuter ses promesses, l'empereur Manuel s'était surpassé en munificence dans l'équipement de cette flotte. On y comptait cent cinquante navires à éperons, et soixante dix autres bâtiments plus vastes remplis de chevaux, d'armes et de munitions, le tout commandé par le cousin de l'empereur et les premiers officiers de la marine grecque. Amaury, dont l'opiniâtreté à poursuivre une guerre désastreuse semblait croître en raison même des revers et des impossibilités, accueillit vite cette occasion de relever l'honneur de nos armes si gravement compromis dans la dernière cam-
i) Guill. de Tyr., eod., p. 250 ; — Michaud, eod., pp. 21-22, 23-24.
pagne ; et» pour la cinquième fois. Tan 1170, il retourna sur les bords du Nil, à la tête de la flotte grecque et de l'armée chrétienne, pour aller investir Damiette. Mais là encore sévirent contre lui les implacables rigueurs de la mauvaise fortune. Après cinquante jours d'un blocus dirigé sans vigueur et sans ensemble, le roi, découragé par les pluies, par la famine, par l'introduction d'une armée extérieure dans la place et surtout par les entraves quotidiennes nées de l'incurable mésintelligence des Latins et des Grecs, dut enfin lever le siège avec une armée à moitié dévorée par les maladies. La flotte seule sortit du port de Damiette en bon état, grâce à la présence d'esprit que le roi déploya durant le siège pour la soustraire aux imminents ravages du feu attisé par l'ennemi. Dès leur arrivée sur la côte d'Egypte, les navires grecs étaient entrés dans les eaux du Nil pour y stationner le long des murs de Damiette. Profitant de cette disposition de la flotte et d'un vent violent qui soufflait du sud au nord, et par conséquent dans la direction du fleuve^ les assiégés placèrent en amont des vaisseaux une barque remplie de bois secs, de poix et d'autres matières inflammables, et, après y avoir mis le feu, l'abandonnèrent au courant du fleuve. Poussée par le vent, qui en même temps propageait l'incendie dans ses flancs, la barque alla s'engager dans les rangs des navires étroitement serrés les uns contre les autres, et leur communiqua ses flammes. Six galères furent réduites en cendres, et la flotte entière allait subir le même sort, lorsque le roi s'aperçut de l'incendie. A peine vêtu il saute sur son cheval, court aux matelots et les avertit par ses gestes et ses cris. Aussitôt on isole les navires intacts ; et avec l'eau du fleuve on éteint ceux qui ont commencé à brûler, ou aux flancs desquels adhèrent encore des matières enflammées. Mais l'honneur d'avoir le premier signalé le péril appartenait au roi , et les Grées lui. auraient dû le salut de leur flotte, si, au retour, pour comble de malheur, elle n'avait presqu'entièrement péri dans une furieuse tempête (1^. Mais la plus désastreuse et l'irréparable conséquence des
(1) Guill. de Tyr, ;eod., pp. î62-26i. — Lebeau, hist. du Bas-Empire, t. XIX, p. 385^03.
deax dernières expéditions d'Amaury, ce fut la perte de tous les avantages que la conquête d'Âscalon avait un instant assurés à la Palestine. Sous la main de fer de Saladin, toutes les sources de richesses qui s'y étaient d'abord ouvertes pour nous, et où nous avions si largement puisé, se refermèrent. Par un renversement subit des situations respectives des deux royaumes l'un vis-à-vis de l'autre, l'attitude offensive qu'Amaury avait longtemps gardée vis-à-vis de l'Egypte passa à son jeune et habile rival. Depuis l'avènement de Saladin au pouvoir, le voisinage du Caire devint pour nous aussi menaçant que le voisinage de Damas. Bientôt même les citadelles de Foulques, de Baudouin et d'Amaury, n'arrêtèrent plus le nouveau conquérant dans sa marche accélérée. L'année même du désastre de Damiette, Saladin s'avança vers la Palestine avec une armée de quatre mille Egyptiens et Turcs, et il y serait entré sans la vigoureuse résistance qu'Amaury lui opposa, dans les environs d'Ascalon, avec une armée d'à peine trois mille hommes. Mais Saladin lui fit payer cher sa retraite par la prise de Gaza, dont toute la population fut passée au fll de l'épée, et par la destruction du fort de Daroun (1).
Ces premières atteintes portées à nos frontières méridionales étaient un grave avertissement; elles éveillèrent enfin toute la sollicitude d'Amaury sur les périls multiples du royaume. Il était grand temps. L'horizon se noircissait à vue d'œil, et sur tous les points à la fois. Des plaines de Damas aux rives du Nil, c'était partout le même ouragan qui poussait vers la Terre- Sainte toutes les forces de l'islamisme. Egyptiens et Turcs, Arabes et Syriens affluaient avec un frénétique enthousiasme autour de Saladin à toutes les avenues de Jérusalem. Partout autour des colonies chrétiennes se redressaient ces menaces d'invasion, fléau du règne précédent, et dont Amaury, jusque-là égaré dans le dédale des révolutions de l'Egypte, avait comme perdu le souvenir. C'est qu'en effet, depuis la reprise de Panéas, Noureddin n'avait plus reparu sur les chemins de la Palestine.
(1 GuUl. de Tyr, eod., pp. 269-275.
D'abord le vainqueur d'Edesse et de Damas avait senti le besoin de consolider de sa propre main ses vastes et rapides conquêtes, pendant que ses lieutenants allaient sous les murs du Caire, de Damiette et d'Alexandrie nous disputer la possession de l'Egypte. Puis, lorsqu'il vit tout à coup, sur ce dernier théâtre, Saladin grandir et se poser en maître, il y eut là pour lui matière aux plus absorbantes sollicitudes. A mesure qu'il vieillissait, sans espérer revivre dans l'adolescent médiocre qui résumait à lui seul toute sa postérité, Noureddin, devant le nouvel astre qui montait au ciel de l'Orient, voyait Tétoile des Atabeks pâlir; et peu à peu il se sentait délaissé par les mêmes guerriers qu'il avait cent fois promenés en triomphateur des rives de l'Euphrate aux rives de l'Oronte. Ces hommes, altérés de gloire militaire, et qui demandaient à être incessamment tenus en haleine par d'immédiates perspectives de victoires , abandonnaient le souverain de Damas arrivé au déclin, pour courir au nouveau général désormais plus actif, et de force et d'humeur à tout entreprendre. Aussi, depuis l'élévation du fils d'Ayoub, Noureddin ne songea plus qu'à surveiller avec une jalousie inquiète son nouveau rival de gloire, en qui l'on pressentait déjà le futur chef de l'islamisme, et il s'évertua sourdement à entraver de mille manières sa marche victorieuse du Caire à Jérusalem. C'est là ce qui suspendait encore le cours de nos catastrophes finales. Tant que les deux guerriers d'où dépendaient les destinées de TOrient restèrent à s'observer mutuellement dans l'immobilité commandée par les méfiances réciproques, leurs forces se neutralisaient. Mais la collision était imminente entre une ambition impatiente et une autorité ombrageuse; et, suivant toutes les prévisions, Saladin, que la mort subite de son rival prévint seule dans cette tâche, était à la veille de s'en défaire par une révolution nouvelle, pour reprendre ensuite sans obstacle sa marche sur Jérusalem avec toutes les forces réunies de l'Asie et de l'Afrique (1).
Pour parer à cette prochaine et redoutable éventualité, quelles ressources offraient à Amaury les colonies chrétiennes? Même
(1) Michaud, eod.^ p. 2i.
sur cette mince bande de territoire où les avaient réduits nos premiers revers, et malgré les suites désastreuses des deux dernières campagnes d'Egypte, jamais elles n'avaient été, matériellement, plus florissantes. Jusqu'au jour où Saladin surgit pour la première fois aux portes de la Palestine, la prospérité matérielle n'avait cessé d'y croître, grâce au développement du commerce dans les villes maritimes , aux tributs prélevés sur les caravanes d'Arabie et d'Afrique, et à une suite ininterrompue de somptueux pèlerinages. Mais cette opulence même semblait avoir conspiré avec l'ennemi pour nous perdre. Aux envahissements de l'islamisme sur nos frontières orientales répondaient, à Textrémité opposée, les envahissements du luxe italien, dont les navires de Venise, de Gènes et de Pise inondaient chaque jour le littoral, et qui achevait de gangrener des cœurs déjà entamés par les délices de l'Egypte. Dans cette cohue de guerriers dont regorgeaient nos villes, nos avenues et toutes les grottes de la Palestine converties en forteresses, on eût vainement cherché quelque vestige de la trempe héroïque des premiers croisés. Les Godefroy, les Tancrède, les Bohémond, les Raymond de Saint- Gilles et les Joscelin ne se seraient plus reconnus dans une race abâtardie, qu'un historien des croisades compare tristement au marc impur qui sort de l'olive, ou à la rouille qui naît sur le fer (1). Le peu d'énergie qui restait à ces hommes amoindris, ils le consumaient en de honteuses discordes ; et Ton voyait jusqu'aux chevaliers du Temple et de l'Hôpital se disputer, les armes à la main, ces mêmes richesses destinées à les emooisonner (2). C'est en vain que, pour remédier à tant de misères, Amaury, dans les rares instants qu'il consacra à l'administration intérieure du royaume, tendit violemment tous les ressorts du gouvernement : ce furent comme des médications trop énergiques appliquées par une main dure à un tempérament épuisé Les exécutions et les rigueurs fiscales, en irritant des esprits malades, ne firent qu'accroître l'insubordination générale; etl'anar-
(i) Jacqaes de Vitry.
(S) Alichaud, eod., pp. 25 et 26.
ehie était parvenue à son comble au moment où Âmaury tourna enfin toutes ses pensées vers les périls extérieurs.
Dans ce but, il convoqua toute la noblesse du royaume, et, après avoir exposé la situation, sollicita les conseils. On fut presqu'unanimement d'avis de faire un nouvel appel à tous les souverains de la chrétienté, mais de se recommander avant tout à la générosité de l'empereur d'Orient, le plus voisin. On insista même pour envoyer à Gonslanlinople un homme tout particulièrement accrédité, et aussitôt s'ouvrit une délibération sur le choix de l'ambassadeur. Tout à coup, Amaury s'offrit pour faire lui-même le voyage. Ce fut en vain qu'on chercha à le retenir, en lui représentant les dangers que le royaume courait en son absence. « Dieu, dont je ne suis que le ministre, gouvernera k ma place, dit-il. Mes résolutions sont irrévocablement prises. » 11 s'embarqua en effet, le 10 mars 1171 , pour Constantinopie, avec une nombreuse escorte, où figuraient en première ligne son maréchal, le gouverneur de Jérusalem et l'évêque de Ptolémaïs. En quittant son royaume à l'instant le plus critique, pour aller renouveler avec les Grecs ces alliances, que l'histoire de Jérusalem et sa propre expérience auraient dû tant de fois lui apprendre à dédaigner comme trompeuses et stériles, Amaury, ce semble, ne cédait pas aux seuls élans du patriotisme. Les splendeurs de Constantinopie, rapidement entrevues par lui une première fois à travers les pompes de son mariage avec la nièce de Manuel Comnène, avaient sans doute éveillé de nouvelles aspirations dans cette intelligence avide de grands spectacles, et que n'avait encore pu rassassier la contemplation réitérée de l'Egypte. Et lorsque les grands du royaume proposèrent une nouvelle alliance avec l'empire Grec, Amaury, sans doute, guettait depuis longtemps et recueillit avidement cette occasion de satisfaire encore son humeur voyageuse, en se rembarquant pour les rives du Bosphore.
Quoiqu'il en soit , on considérait comme un grand événement le retour d'Amaury à Constantinopie. On croyait y voir le dernier acheminement vers une fusion complète entre les deux cours. Et, en effet, si quelques vestiges de cette glnce qui les
sépara si longtemps avaient pu survivre aux nombreux mariages contractés entre les deux maisons royales, à Fentrevue de Baudouin III et de Manuel Comnène à Antioche, h l'ambassade de Guillaume de Tyr, tout était effacé» ce semble, à partir du momftnt où Amaury remettait le pied sur le rivage d'Abydos, pour y conclure en personne une alliance avec les Comnène. Les esprits superficiels virent même là peut-être, dans la lutte de la chrétienté contre Tislamisme , l'inauguration d'une nouvelle ère de triomphe. Mais, avec un peu de clairvoyance, on pouvait prévoir que, l'entente entre les deux races dût-elle êlre, cette fois, durable , Saladin aurait le temps d'entrer dans Jérusalem avant qu'aucune flotte ou aucune armée ne sortît des rives du Bosphore.
Sans plonger ses regards si avant dans l'avenir, l'empereur Manuel Comnène accueillit le roi de Jérusalem avec une solennité et un éclat en rapport avec la dignité de l'hôle et la grandeur des circonstances. Amaury fut reçu dans le palais même de Constantin ; et il y monta par .des degrés de marbre aboutissant au Bosphore, qui n'avaient jusqu'ici résonné que sous les pas des empereurs, auxquels cette entrée était exclusivement réservée. Pour plaire à son royal visiteur. Manuel s'ingénia à surpasser tout ce que ses prédécesseurs avaient jamais rêvé de plus magnifique en fait de divertissements. Mais ce qui toucha le plus Amaury, ce fut l'empressement que mirent les plus hauts personnages de la cour à le guider dans la visite de tous les monuments de Constantinople. Dans cette illustre compagnie, Amaury passa en revue les mille^ basiliques de la ville impériale, avec les reliques entassées dans chaque sanctuaire par les libéralités de Constantin, de Théodose et de Justinien. Mais le spectacle le plus touchant pour un roi de Jérusalem, c'étaient naturellement les instruments de la passion. Si la Ville-Sainte avait la Vraie-Croix en partage, en revanche Constantinople recelait dans la plus mystérieuse profondeur de ses temples la couronne d'épines, le roseau, les clous, l'éponge, la lance et le suaire. Amaury contempla longtemps ces incomparables trésors, destinés à être, quelques années plus tard, dispersés dans toute la chrétienté par
les nouveaux croisés qui viendront à Constantinople fonder une dynastie latine. Mais la vaste curiosité du roi se portait à tout avec une égale ardeur, et sur chaque objet il questionnait jusqu'à satiété ses illustres guides. Son enthousiasme était au comble, si Ton en juge par le reflet de ses impressions dans l'histoire de Guillaume de Tyr. A voir l'érainent prélat se délecter dans le copieux détail des moindres incidents du séjour d'Amaury à Constantinople, on se demande si, des deux amis, Tun se complut d'avantage à redire ses longues pérégrinations à travers la ville impériale, ou l'autre à recueillir les récits du royal voyageur à mesure qu'ils tombaient de ses lèvres émues.
Cependant il fallait songer à s'assurer l'alliance effective des Grecs, car c'était là, en définitive, le but du voyage. Les deux souverains conclurent ensemble un traité solennel pour la défense, en commun, des colonies chrétiennes. Que dis-je? On n'y voit pas même figurer, le nom de Jérusalem! Amaury avait-il tout à coup, dans la contemplation de Constantinople, perdu de vue encore une fois les dangers de la Ville-Sainte? Ou bien avait-il entrepris son voyage avec l'arrière-pensée, persistante après tant d'amers mécomptes, d'une nouvelle expédition sur les bords du Nil? Quoiqu'il en soit, dans les pourparlers qu' Amaury et Manuel eurent ensemble avant la conclusion du traité d'alliance, il ne fut question que de la conquête de l'Egypte (1). On pouvait songer, il est vrai, qu'après avoir attiré l'ennemi sur ce nouveau terrain, c'était désormais là qu'on devait l'aller chercher. Mais, pour reprendre la route du Caire , gardée cette fois par le fils d'Ayoub , il nous fallait autre chose que les équivoques promesses d'une puissance décrépite; et l'éblouissant cérémonial de la cour des Comnène suffisait à peine à déguiser tout le vide d'un traité d'alliance dont Amaury ne rapporta à Jérusalem, trop longtemps délaissée et presqu'agonisante , qu'un pompeux souvenir !
On ne sait si c'est au retour de ce voyage, ou dans l'intervalle de ses nombreuses campagnes en Egypte , qu'Amaury entra en
(t) GuiU. de Tyr, eod., pp. 275-285.
relations avec une autre puissance qui lui révéla TOrient sous un nouvel aspect, celui de Tislamisme parvenu, pour ainsi dire, au dernier degré de fermentation. Au pied même du Liban, dans les environs de Tripoli et de Tortose, existait, depuis la première croisade, une colonie de la fameuse secte musulmane des Ismaéliens ou Assassins. Ils vivaient là sous l'autorité absolue des Vieux de la Montagne, qui y avaient établi le siège de leur puissance. C'est de là que ces formidables despotes lançaient incessamment dans toutes les directions du monde toute une légion de séïdes, dressés, dès Tenfance, à exécuter intrépidement leurs ordres terribles avec une précision pour ainsi dire mécanique. On sait avec quel art le Vieux de la Montagne les préparait à braver pour lui tous les périls avec un enthousiame exalté jusqu'au délire. Après leur avoir administré le haschisl (1) , liqueur enivrante extraite de la graine de chanvre, il les transportait dans de vastes jardins où abondaient toutes les sources de voluptés, et où, à travers les hallucinations produites par le breuvage magique , ils croyaient savourer par anticipation les délices du paradis de Mahomet. C'est à ce moment que le Vieux de la Montagne leur indiquait le monarque ou l'émir dont il convoitait les trésors ou supportait impatiemment le voisinage. Aussitôt, subjugués par cet impérieux dispensateur des enchantements de la vie future , ces hommes partaient , déguisés en marchands, en pèlerins ou en moines; à travers tous les obstacles, ils se glissaient furtivement dans le palais de la victime désignée à leur poignard , s'attachaient à ses pas comme une ombre ^ et l'immolaient avec l'infaillibilité du destin. C'est par là qu'un petit souverain possédant seulement une dizaine de forteresses, et régnant à peine sur soixante mille sujets, était parvenu à répandre la terreur de son nom dans tout l'Orient , depuis les rivages de l' Asie-Mineure jusqu'aux extrémités de la Perse, de l'Arabie et de l'Afrique. Toutes les puissances entraient en rela*
(1) n est à peine besoin de rappeler ici que c'est de ce mot haschUt qu*est ▼enu aux séides du Vieux de la Montagne la dénomination d* Assassins, dont nous avons Êiit noti-e mot français oêsassinê»
UûQS. avec le Vieux de la Montagne , et il n^était pas un de leurs ambassadeurs qu'il n'eût fait frémir « en lui donnant le spectacle d'un de ses gardes qui, au premier signal, se jetait du haut d'une tour ou dans les flammes , ou s'enfonçait un poignard dans le cœur. Les princes musulmans avaient surtout une haute idée de ces fanatiques séïdes , et ils se disputaient l'avantage d'avoir à leur solde ces soldats redoutables, qui excellaient dans la défense et le siège des places fortes. Les Francs seuls, à l'époque la plus florissante des croisades, inspirèrent aux Assassins quelque crainte : au point où nous sommes parvenus de l'histoire de la Palestine, les Vieux de la Montagne s'étaient depuis longtemps, à leur tour, reconnus tributaires des Templiers , leurs voisins, et ils n'avaient acheté qu'à ce prix la sécurité de leur territoire. Mais le contact incessant des Assassins avec les colonies chrétiennes les avait amenés, par degrés, à reconnaître notre supériorité à un point de vue bien plus élevé. Sous le règne d'Amaury, un des Vieux de la Montagne , homme habile , ardent et doué d'une vive éloquence naturelle, s'avisa de Ure les Evangiles et les épîtres de saint Paul, tombés par hasard entre ses mains. Il y prit goût, les médita jour et nuit, et, bientôt, frappé des beautés de la doctrine chrétienne , il en vint vite à rejeter avec mépris les ineptes mensonges du Coran, et à mettre tout en œuvre pour extirper de son petit royaume le culte et les pratiques de l'islamisme, dont les prescriptions y étaient observées , depuis quarante ans, avec la plus rigoureuse exactitude. Il y fit même prêcher partout l'Evangile, renversa les sanctuaires de Mahomet, autorisa d'abord, et ensuite alla jusqu'à prescrire l'usage du vin et de la viande de porc. Erifin, lorsqu'il crut son peuple, grâce à ces mesures radicales , suffisamment détaché de l'erreur et pénétré des vérités de la foi , il envoya à Jérusalem sou conseiller le plus sage et le plus imbu de christianisme, Boabdil, avec mission de promettre à Anaaury la conversion et le baptême du peuple entier, moyennant la remise dus deux mille pièces d'or que les Templiers prélevaient annuellement sur eux. Amaury reçut le député fort honorablement , accueillit ses propositions avec joie, et se disposn môme, paraît-il, à avancer a u.\ Templiers,
sur ses propres revenus , les deux mille pièces d'or dont les Assassins sollicitaient la décharge. Puis, après de longs pourparlers, il renvoya l'ambassadeur à son maître pour conclure avec lui un traité définitif, non sans lui donner un guide pour veiller, durant la route, à la sûreté de sa personne. Déjà les deux voyageurs avaient dépassé Tripoli, et touchaient presque au territoire du Vieux de la Montagne , lorsque tout à coup , tandis que l'ambassadeur cheminait sans défiance , en se reposant sur la protection du roi et sur la loyauté des chrétiens , quelques Templiers fondirent sur lui à l'improviste et le massacrèrent. Âmaury, exaspéré, convoqua les grands du royaume. Ils furent unanimement d'avis de déployer toute la rigueur des lois contre cette lâche perfidie , qui changeait brusquement les heureuses dispositions de tout un peuple en une haine mortelle, et, par là, frustrait l'église d'Orient d'une de ses plus belles conquêtes, qu'elle regardait déjà comme certaine. On élut ensuite deux membres du conseil pour aller exiger pleine satisfaction du Grand-Maitre du Temple, Odon de Saint-Armand. Le Grand- Maitre n'ayant opposé à ces réclamations qu'un refus hautain, Amaury se transporta sur-le-champ à Sidon, où il résidait alors avec une partie de l'ordre, y fit saisir le meurtrier de vive force, et renvoya jeter dans une prison à Tyr. En même temps, il fit agréer au Vieux de la Montagne ses propres excuses; et, sans une mort prématurée qui, du même coup, arrêta les poursuites entamées contre le coupable , Amaury allait essayer de reprendre avec les Assassins les négociations interrompues, de concert avec toutes les puissances chrétiennes (1).
âais, en promenant ainsi ses regards dans toutes les directions hors de la Palestine, Âmaury, à chaque instant, perdait de vue le flot envahisseur qui battait presqu'aux portes de Jérusalem. La mort de Noureddin , survenue l'an 11 7â, quelques semaines avant celle du roi, ne pouvait qu'aggraver le péril, en laissant le champ libre à Saladin dans toute l'étendue de l'Orient. Toutefois, en attendant que le fils* d'Ayoub, pressé d'ajouter à fempire des
(Ij Guill. de Tyr, eod., pp. 286-300 ; — Jacques de Vitry, eod,^ pp. 48-50.
Fatimites l'empire des Âtabeks , revint d'Egypte où l'avaient retenu jusqu'à la fin ses méfiances contre la perfide jalousie du vieux sultan de Damas, on pouvait encore tenter quelque diversion sur les frontières de TEst. Aussi, à peine informé de la mort de Noureddin, Amaury, ramené encore une fois aux sollicitudes intérieures par l'imminence des dernières catastrophes, marcha droit sur Panéas pour tenter la reprise de cette ville. Arrivé sous les murs de Panéas, il y trouva des députés de la veuve de Noureddin, qui, au premier bruit de son approche, étaient accourus vers lui pour traiter de la levée du siège et d'une paix momentanée. Le roi , pour faire monter leurs offres le plus possible, commença par les rejeter dédaigneusement et poursuivit activement le blocus. Mais la fière contenance des assiégeants, encouragés à la résistance par l'espoir de la prochaine arrivée de Saladin, décidèrent enfin Amaury à ouvrir l'oreille aux propositions des députés de Damas. Il consentit à se retirer moyennant une forte somme et l'élargissement de vingt chevaliers chrétiens. Ce fut au retour de cette campagne qu'il fut atteint de la maladie dont il mourut quelques jours après à Jérusalem, dans sa trentehuitième année, le 11 juillet 1173(1). Il avait au moins consacré sa dernière pensée à la défense du royaume.
Et maintenant, quel rôle assignerons-nous, dans l'histoire de la Terre-Sainte , à ce roi cosmopolite dont presque toute la vie s'écoula en Egypte et à Constantinople, et qui, dans ses allées et venues d'un monde à l'autre, jeta à peine, en passant, quelques regards distraits sur Jérusalem? Disons-le tout de suite, dans ses pérégrinations multiples, dont le champ ne cessait de s'étendre par-delà l'horizon chaque jour plus menacé de la Palestine, Amaury méconnut ou comprit mal son devoir de roi, qui lui commandait de se tenir impassiblement sur le sol du royaume en face de l'ennemi, pour lui en disputer l'entrée corps à corps, et, par là, retarder tout au moins de quelques jours sa marche fatale. Lui-même, au contraire, avança l'heure du lamentable dénouement en attirant sur les bords du Nil Saladin, qui, de là ,
^i; GuiU. de Tyr., corf., pp. 300-303.
se retourna brasquement contre nos frontières dégarnies , avec le nouveau prestige d'un chef de dynastie et à la tête de toutes les forces de l'islamisme. Pour prévenir ce redoutable antagoniste dans l'occupation de l'Egypte et s'y maintenir contre lui fortement, il eut fallu, même en des temps meilleurs, une vigueur et une sûreté d'exécution proportionnées à la grandeur de l'entreprise ; et, chez Amaury, l'envergure, pour ainsi dire, n'était nullement en rapport avec l'audace d'un coup d'œil et la vigueur des premiers coups. Si encore , dans les situations funestes où l'engagea son imprévoyance, il avait sauvé l'honneur de nos armes par d'éclatantes prouesses! Mais, bien que doué d'une incontestable bravoure , Âmaury n'avait rien, non plus, de l'élan inspiré et communicatif de son aine. Après d'heureux débuts, ses nombreuses campagnes sur les bords du Nil aboutirent finalement à de scandaleuses retraites; et le rare sang-froid qu'il y déploie par instants peut à peine en pallier la honte, encore aggravée par les suggestions intempestives d'une basse cupidité. Aussi Amaury ne rapporta , en définitive, de la délicieuse Egypte que des exemples et des germes mortels de corruption et d'indiscipline.
Gardons-nous toutefois d'être injuste, en refusant à Amaury tout titre de gloire. Il nous a valu Guillaume de Tyr. C'est précisément aux époques de décadence que nait dans chaque pays le goût des vastes travaux historiques. C'est lorsqu'ils ne voient plus rien surgir de grand autour d'eux que les esprits cultivés cherchent à se dédommager de leurs déceptiops patriotiques, en ressuscitant, par le laborieux effort d'une imagination savante, les gloires du passé. Ce moment était venu pour la Jérusalem chrétienne sous le règne agité, mais stérile, du morne héritier de Godefroy, de Foulques et des Baudouin. Aussi voyons-nous Guillaume de Tyr, le protégé et le confident d' Amaury , occupé pieusement à reconstituer dans toute son intégrité l'épopée de ces héros d'un temps plus heureux. Mais c'est Amaury, roi lettré, qui met en œuvre l'éminent historien des croisades, et lui ouvre les sources. Il le laisse même aborder hardiment son propre règne , non pas en panégyriste , mais en juge intègre ; et si
Amaury est sévèrement jugé par la postérité, songeons du moins que c'est à lui-même qu'elle doit le récit impartial qui est aujourd'hui son titre de condamnation.
Âmaury lui-même, qui sort de sa morgue et s'anime dans l'intimité des épanchements intellectuels, a enrichi les annales de l'historien du tribut abondant et varié de ses révélations personnelles. Guillaume de Tyr s'est visiblement inspiré de lui en ra* contant ces émouvantes révolutions d'Egypte , dont Amaury fut à tant de reprises le témoin curieux en même temps que Timprévoyant fauteur (i). Guillaume de Tyr emprunta sans doute quelques traits de son tableau des mœurs des Assassins au premier roi de Jésusalem qui a reçu et longuement écouté leurs ambassadeurs (3). Enfin, c'est presque sous la dictée de son intime ami que le docte prélat nous révèle , sur la cité des Comnène, des détails de fête et de monuments qui , joints aux pompeuses descriptions de Nicétas, complètent le tableau de la civilisation grecque telle qu'elle nous apparaît à la veille de la prise et du pillage de Constantinople par les Latins.
Nous venons de prononcer encore une fois le nom de Constantinople et de TEgypte. Tout en faisant revivre historiquement le glorieux passé de Jérusalem, Amaury, dans sa marche vagabonde à travers l'Orient, ouvre à son insu, pour les futures croisades, de nouvelles perspectives. Lorsque, désespérant d'arracher à Saladin Jérusalem, Richard aura brisé douloureusement son épée impuissante sur les rivages dévastés de la Palestine, pour rentrer dans la Ville-Sainte on reprendra la route du Bosphore et du Nil. D'abord , les Francs iront renouveler les traités d'alliance avec les Comnène; et, cette fois, au premier contact avec les rudes guerriers de l'Occident , cette dynastie vermoulue tombera, pour faire place à l'empire latin de Constan* tinople. En même temps, à l'autre extrémité de la Terre-Sainte,
(1) Guillaume de Tyr est le seul des historiens latins qui puisse être consulté avec fruit sur les expéditions d*Âmaury, en Egypte.
('2) C'est à Guillaume du Tyr que nous devons les premières notions, recneillias par lliistoire moderne, sur les Assassins et le Vieux de la Montagne,
Jean de Brienne et saint Louis , pour atteindre rislamlsme au nouveau siège de sa puissance , viendront tour à tour combattre la postérité du fils d'Âyoub dans ces mêmes plaines de l'Egypte où Amaury Ta attiré et vu grandir.
Mais ne devançons pas l'avenir. Avant de contempler Richard, avant de passer en revue la noblesse angevine au pied des murs de Ptolémaïs, et sur les champs de bataille de Damiette et de Mansourah, nous devons d'abord épuiser la partie la plus douloureuse de notre tâche, en assistant, avec les derniers rejetons de la dynastie royale de Foulques , à l'agonie et à la mort de Jérusalem.
Amaury laissait pour successeur un fils âgé de treize ans, Baudouin IV, celui-là même dont l'éducation avait été confiée à Guillaume de Tyr. Le docte prélat constata de bonne heure chez son royal élève une belle intelligence et les plus nobles instincts ; mais de bonne heure aussi se révélèrent, dans sa constitution débile t d'affligeants symptômes. Lorsque Baudouin jouait avec ses compagnons d'enfance, un des amusements dé cette jeunesse consistait à se pincer mutuellement aux bras et aux mains ; et, tandis que les autres enfants sur lesquels se pratiquait ce badinage expiimaiuut leur douleur en poussant des cris, Baudouin seul demeurait impassible. Après avoir, à bien des reprises, réitéré sur lui sans plus d'effet la même expérience, on appela enfin, sur cette apparence d'insensibilité, l'attention de Guillaume de Tyr. Avec sa maternelle sollicitude, le vigilant précepteur constata aussitôt chez l'enfant, au bras droit, une paralysie contre laquelle échoua vainement tout l'art des médecins. C'étaient là, en effet, les premières atteintes d'un mal incurable. Déjà Tenfant portait en lui le germe latent d'une horrible lèpre qui, à l'âge de la puberté, c'est-k-dire justement vers l'époque de
son avènement au trône > parut tout à coup sur son visage et à toutes les extrémités de ses membres, y fit rapidement d'effrayants ravages, et en peu d'années dévora sa frêle existence. Ainsi périrent en grande partie les semences précieuses déposées par Guillaume de Tyr dans cette riche nature (i). Est-ce à dire que le bénéfice d'une si haute éducation fut entièrement perdu pour le royaume de Jérusalem? Gardons-nous de le croire. Pendant toute la durée de son règne; ou, pour mieux dire, de sa lente agonie, Théroïsme du jeune prince, retrempé dans ce feu qui le consume, va jeter un éclat d'un nouveau genre. Tant qu'unie étincelle de vie animera ses membres perclus, nous le verrons se traîner sur toutes les avenues de la Palestine partout envahies. Là, sa magnanimité se fera jour à travers ses mille plaies béantes avec une telle force que l'ennemi étonné reculera à son approche. Pour pénétrer jusque dans Jérusalem, il devra attendre que la maladie ait dévoré toute sa proie; et ainsi, jusqu'à la fin, la litière d'un roi mourant sera le plus solide rempart de la Ville- Sainte.
Dès à son avènement au trône, Baudouin IV, plus connu dans l'histoire des Croisades sous le triste nom du mescl ou du lépreux, commença par témoigner toute sa reconnaissance envers son illustre précepteur. L'an 1174, il nomma Guillaume de Tyr chancelier du royaume, et dès l'année suivante il favorisa sa promotion à révéché de Tyr (2). Ensuite le roi donna toute son attention aux périls du royaume.
Au premier bruit du décès de Noureddin, suivi de près de celui d'Amaury, Saladin était vite rentré en Syrie pour enlever au faible hériter du sultan de Damas, Malek Saleh Ismaël, le vaste empire des Atabeks. Damas, Boshra et toutes les villes de la Syrie et de l'Arabie s'ouvrirent comme d'elles-mêmes à l'approche du nouveau conquérant. Mais il fallut à Saladin un peu plus d'efforts pour s'emparer d'Alep, dont le jeune Malek Saleh avait fait son dernier refuge , et où ses derniers partisans orga-
(i) Guill. de Tyr, eod,, pp. 304 306.
(2) GtiiU. de Tyr, eod., pp. 3U et 324.
Disaient autour de lui une résistance désespérée. Pour forcer jusque dans ses derniers retranchements la dynastie déchue, Saladin dut transporter à Alep la plus grande partie de ses forces, et dégarnir d'autant la province de Damas. A celle nouvelle. Tan 1175, le jeune Baudouin fondit à l'improviste sur la plame vaste et fertile allant de Damas au Liban ; et comme, au premier bruit de son arrivée, toutes les familles du pays le lui avaient abandonné pour aller se réfugier au loin dans des forteresses, il y fit tout le dégât possible, et brûla toutes les récoltes déjà entassées en gerbes ou transportées dans les aires. De là il alla occuper de vive force , malgré l'énergique résistance des habitants, l'un des plus riches villagçs situés au pied du Liban ; et, au bout de quelques jours, toute l'armée chrétienne, sous les yeux mêmes des habitants de Damas, rentra sans obstacle en Palestine avec un opulent butin (1).
Ce premier succès était encourageant. Aussi, dès le mois d'août de l'année suivante, et tandis que Saladin était encore retenu aux environs d'Alep, Baudouin reparut dans la plaine de Damas. Celle fois même il perpétra jusqu'au sein de la fertile vallée de Baccar, qui longe le versant oriental du Liban ; et il y incendia tout le pays sans rencontrer le moindre obstacle. En même temps le brave et actif Raymond de Tripoli, que Baudouin avait envoyé défendre contre Saladin la Célésyrie, vint opérer sa jonction avec le roi. Instruit de ce mouvement, le frère de Saladin, Sandesol, gouverneur de Damas, organisa vite une armée pour marcher à notre rencontre. Après un combat vigoureusement soutenu de part et d'autre, les ennemis, affaiblis par de grandes pertes et laissant entre nos mains de nombreux prisonniers, prirent la fuite, et Sandesol dul aller se réfugier r^ans les montagnes voisines avec une petite poignée d'hommes. Pendant ce temps. Tan H 76, l'armée chrétienne revenait à Tyr traînant à sa suite d'immenses troupeaux de bœufs et démoulons, abandonnés par les pâtres du Liban dans la vallée de Baccar {i).
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 324-325. — Michaud, eod., p. 28.
(2) Gain, de Tyr, eod.j pp. 326-328. — Michaud, eod,
Un an après celte heureuse campagne, Fan H77, apparut à Jérusalem Philippe, fils de ce brillant Thierry de Flandre, que nous avons vu, sous les règnes de Baudouin III et d'Amaury, débarquer à tant de reprises en Palestine avec sa femme Sibylle, fille de Foulques. Pendant que Baudouin [V accueillait son cousin avec les plus grands honneurs, l'empereur de Constantinople, informé de l'arrivée du nouveau comte de Flandre, crut le moment opportun pour mettre à exécution le dernier traité d'alliance conclu avec Amaury ; et, dans ce but, il envoya à Jérusalem une ambassade d'élite, composée des premiers personnages de sa famille et de sa cour. Le roi convoqua en assemblée générale tous les grands du royaume, afin de délibérer sur les propositions des ambassadeurs grecs, qui offraient d'immenses trésors et soixante-dix galères pour une nouvelle expédition en Egypte. Ce projet sourit aux chrétiens , et on pressa Philippe de prendre sur-le-champ la direction de cette nouvelle campagne. Mais les tergiversations intéressées de ce prince, à la fois indolent et capricieux, lassèrent la patience des députés grecs. Au bout de quelques jours, ils rompirent les pourparlers et s'en retournèrent ; et le seul effet de cette ambassade, dont le but se divulgua promptement, fut de ramener vers l'Egypte toutes les sollicitudes de Saladin. Au premier bruit d'une nouvelle expédition des chrétiens sur les bords du Nil , il s'empressa de clore par un traitp ses dernières luttes avec Malek Saieh, et accourut vers Ascalon avec toutes ses forces ; puis, lorsqu'il apprit là l'avortement de nos projets d'alliance avec Constantinople, naturellement il se retourna de suite contre la Palestine. Le malheur voulut que, dès que Saladin eût évacué la province d'Alep, Philippe, ennuyé de son inaction, se jeta aussitôt de ce côté pour reprendre le fort de Harenc, avec presque toutes les troupes du royaume qui, là, croupirent ignominieusement dans les orgies, les jeux de baladins et la chasse aux faucons ; en sorte qu'au moment où Saladin, à l'extrémité opposée de la Terre-Sainte, opéra contre nous son revirement, nos frontières méridionales étaient entièrement à découvert. Dans ce pays dégarni , les ennemis s'étendirent à Taise. Bientôt ils couvrirent toute la plaine allant
d'AscaloD à Jérusalem, y mirent tout à feu et à sang ; et même UD jour les éclaireurs de Saladio parvinrent jusqu'aux portes de la Ville-Sainte. Cette apparition y mit le comble à la consternation générale, et déjà tout le peuple des bas quartiers abandonnait les remparts tombant de vétusté, pour aller se réfugier dans la citadelle de David.
Au milieu de l'abattement universel, Baudouin fut le seul qui ne perdit pas courage. Déjà la lèpre avait fait sur lui d'affreux ravages; mais, dans cette âme d'élite, la souffrance ne faisait qu'alimenter la flamme de Théroïsme. Au premier bruit de l'approche de Saladin, le jeune prince avait vite rallié autour de lui ce qui restait encore d'hommes disponibles ; et il était allé, avec cette faible escorte, se renfermer dans Ascalon. Là, durant toute une journée, il dut faire violence à son impétuosité pour se maintenir prudemment sur la défensive. Mais lorsqu'il vit les Musulmans, enhardis par cette attitude circonspecte, poursuivre leurs dévastations jusque sous les murs de Jérusalem, sa fougue l'emporta. II fallut le transporter sur sa litière aux portes d'Ascalon ; et là, précédé de la Vraie-Croix, et en invoquant le ciel, il aborda hardiment Tennemi avec sa petite troupe aux environs deRamla, le 18 novembre 1178. L'armée chrétienne comptait en tout trois cent soixante-quinze chevaliers ; Saladin en avait vingt-sîx mille, parmi lesquels figuraient en première ligne ces formidables gardes du corps appelés Mamelucks^ qui apparaissaient là pour la première fois dans l'histoire des Croisades. Mais, pour compenser cette énorme disproportion numérique, les chrétiens s'avançaient en bon ordre derrière des bancs de sable qui dérobaient leur marche^ {)endant que les ennemis se dispersaient pour aller piller dans toutes les directions avec une aveugle confiance. Aussi, attaqués à l'improviste avant d'avoir seulement songé à se rallier, ils furent, après un moment de résistance, taillés en pièces. Jamais déroute ne fut plus éclatante. L'ange exterminateur semblait lui-même combattre dans la mêlée à l'ombre de la Vraie-Croix , dont on crut voir plusieurs fois, durant la bataille, les branches s'élever jusqu'au ciel et s'étendre à perte de vue aux deux bouts de l'horizon. Tous les Mamelucks
furent tués. Le reste des Musulmans, aveuglés, dirent les chro* niques Syriaques, par un vent miraculeux qui jetait dans leurs yeux la poussière, périrent de faim, do soif et de froid sur toutes les roules de la Palestine jonchées de leurs armes; et, tandis que Saladin, seul, sur un dromadaire, s'enfuyait honteusement à travers les déserts de l'Egypte, la litière de notre héVoïque lépreux rentrait à Jérusalem dans un rayon de gloire immortelle illuminant son visage transfiguré (1).
Cependant Baudouin ne s'endormit point sur cette victoire, l'une des plus extraordinaires que la chrétienté ait jamais remportées sur l'islamisme. Il avait, pour le moment, sauvé Jérusalem d'une mort certaine. Mais la sécurité qu'il y avait ramenée avec lui ne pouvait être que bien précaire. D'un jour à l'autre Saladin, maître de toutes les forces de l'Orient, pouvait reparaître à l'improviste avec une nouvelle armée sous les tours chancelantes de la Ville-Sainte. Mais avant de pourvoir, à Taide d'impôts extraordinaires, à l'œuvre colossale de la consolidation extérieure de Jérusalem, il était urgent d'en fortifier les ap- •proches sur les points les plus vulnérables. A dix milles de Panéas, le Jourdain est franchissable à un gué appelé le Gué de Jacoh. Tant que les chrétiens possédèrent Panéas, ils restèrent naturellement maîtres de ce passage , et toutefois Baudouin III avait dû, à deux reprises, en disputer chaudement l'entrée à Noureddin. Mais lorsque Panéas fut tombée définitivement aux mains des infidèles , avec cette place ils purent dominer tout le cours du Jourdain; et, dès lors, le Gué de Jacob devenait pour eux l'une des plus libres avenues de Jérusalem. Aussi était-il de toute nécessité de fermer à Saladin cette route. Dans ce but^ l'année même de la bataille de Ramla, Baudouin détermina, sur une colline située à l'entrée même du Gué, remplacement d'une forteresse ; et lui-même vint en protéger la rapide construction avec toutes les forces du royaume. Cette précaution fut loin d'être inutile. Au plus fort des travaux, le pays environnant se couvrit tout à coup de bandes de brigands qui infestèrent toutes
(i) GuUl. de Tyr, 6od., pp. 332, 336-354. — Michaud, eod., pp. 29-31.
les roules aboutissant à Tarmée chrétienne, et par là coupèrent avec elle toutes communications. Ces brigands trouvaient un refuge inexpugnable au sein d'une des plus fertiles montagnes du Liban, chez une nombreuse et redoutable tribu de Sarrasins dont ils s'étaient assuré Tappui en les mettant de moitié dans le partage de leur butin. Aussi personne n'avait encore pu, avant Tarrivée de Baudouin au Gué de Jacob, les extirper de cet asile; et la sécurité qu'ils y croyaient trouver avait démesurément accru leur audace. Le roi ne put tolérer plus longtemps cette impunité, dont souffraient ses opérations. Il alla les traquer dans ce repaire, s'en empara de vive force, sans coup férir ; et il fit exécuter la plupart des brigands, en attendant que le reste, quelques jours après, vînt tomber dans les embûches que leur tendit l'armée chrétienne.
Lors de l'achèvement des travaux, Baudouin se hasarda dans une autre tournée moins heureuse, où il faillit être victime de son élan inconsidéré. On vint un jour l'informer que des Turcs avaient imprudemment conduit, sans aucune escorte, leur bétail dans les pacages de la forêt du Liban. Aussitôt Baudouin fond sur eux à Timproviste ; et, tandis que les siens se dispersent pour suivre leur piste dans toutes les directions, il va témérairement s'engager, avec une petite poignée d'hommes, dans un clos entouré de murs où se tenaient blottis un bon nombre de ces Turcs. A cette vue ils s'enhardissent , et font pleuvoir sur la litière du roi une grêle de traits. Baudouin ne fut garanti que par l'héroïque dévouement de son connétable, qui tomba percé de coups à ses côtés ; mais bientôt, daijs cet extrême péril, il recouvra assez de sangfroid pour rentrer vite au camp, y rallier toute l'armée disséminée en tous sens, et rentrer à Jérusalem en bon ordre (1).
C'était encore là une expédition glorieuse, par l'achèvement d'un des plus beaux travaux de défense édifiés autour de Jérusalem. Mais cette digue fragile ne pouvait tenir contre le flot envahisseur qui, à chaque reflux, semblait recueillir de nouvelles
(4) Guill. de Tyr, eod.^ pp. 361-365. — Michaud, eod,, p. 31.
forces pour monter plus haut encore, jusqu'au faite des remparts de la Ville-Sainte. Saladin s'était vite relevé du honteux échec essuyé à Ramia. Dès l'année suivante, Tan 1179, il revint h la charge sur celte partie même de nos frontières orientales; et, après avoir pris et rasé la citadelle du Gué de Jacob, il menaça Tibériade, en attendant le débarquement d'une flotte de cinquante galères sur nos côtes maritimes. Ce fut en vain que, pour retarder sa marche, le roi, profitant d'une sécheresse opiniâtre qui depuis longtemps désolait le territoire de Damas , conclut avec Saladin une trêve de deux ans, où, sans y pouvoir insérer aucune clause en notre faveur (chose inouïe jusque là dans Thistoire des Croisades!) nous obtenions du moins le maintien des deux forces opposées sur un pied de parfaite égalité. Saladin, le premier, rompit la Irèsre, en retenant prisonniers quinze cents pèlerins sortis d'un navire échoué sur les côtes de Damiette; et il ne répondit aux remontrances de Baudouin qu'en alléguant à son tour des incursions réitérées de Renaud de Châlillon en Arabie. Reprenant ensuite sa marche vitorieuse, il alla se placer en observation sur les rives du Jourdain, brûlant nos moissons sur sa route et démolissant nos forteresses. En même temps les émirs de Damas, de Balbeck et d'Emèse emportèrent de vive force, dans les hautes montagnes avoisinant Tibériade, et à la faveur de l'incurie de ses défenseurs, une inexpugnable caverne, qui foimait de ce côté Tune de nos plus fortes positions, et qui même jusque-là nous avait assuré, sur toute la plaine adjacente, un égal partage de tributs avec les Turcs (1).
Pour comble de tribulations , vers cette époque la lèpre du roi , comme par une intime correspondance entre les plaies du royaume et ses propres maux, redoubla d'intensité. Déjà toutes les extrémités Je ses membres tombaient en dissolution (2). Mais, en entamant de toutes parts le corps débile du magnanime lépreux , la maladie ne réussissait , pour ainsi dire , qu'à y ouvrir partout de libres issues aux débordements de son impétuosité. Au
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 37i-404; 406-407. — Michaud, cod., p. 31-33. (t) GuiU. de Tyr, eod., p. 383.
premier bruit du retour offensif de Saladin sur nos frontières orientales, Baudouin se fit replacer dans sa litière; et, à la tête de toutes les troupes du royaume , il alla , par delà la mer Morte , l'atteindre, à marches forcées, dans la Syrie de Sobal, aux environs des forts de Montréal et de Karac. Mais, à peine informé de ce mouvement téméraire , qui jetait hors de la Palestine toutes les forces chrétiennes , Saladin revint vite à Damas , et ^ de là , franchissant le Jourdain dégarni, vint camper à Scythopolis, entre le lac de Tibériade et les monts Gelboë. Heureusement, dès qu'il eut appris la marche de Saladin sur Damas, Baudouin, avec cette même fougue qui venait de l'emporter vers les déserts de l'Arabie, avait rebroussé chemin et remonté le Jourdain sur la rive droite, jusqu'aux hajateurs avoisinant Scythopolis. En descendant de là dans la plaine occupée par l'armée ennemie , le roi se vit, avec sept cents chevaliers à peine, en face de vingt-deux mille hommes parfaitement équipés. C'était presque la même disproportion qu'à Bamia; mais c'était aussi, chez lui, toujours le même élan. Une vigoureuse attaque, qui leur coûta un ton nombre de leurs princes, eut bientôt mis les Musulmans consternés en pleine déroute. Saladin dut quitter précipitamment le champ de bataille ; et , à leur tour , les rives du Jourdain eurent le spectacle de sa fuite honteuse devant un roi perclus et agonisant (1).
Saladin pensa , du moins , prendre sa revanche sur un autre théâtre, en allant, l'an 1180, sur nos côtes maritimes, assiéger Beyrouth, avec son armée reconstituée combinant ses opérations avec une flotte venue d'Egypte. Pendant ce temps, son frère, avec de nombreuses troupes, entrait chez nous par le midi, aux environs de Daroun. Baudouin n'avait pas assez de forces pour faire face à la fois , aux deux extrémités opposées du royaume , à ces deux attaques simultanées. Aussi se décida-t-il à délivrer d'abord Beyrouth, où était le plus pressant péril. 11 se rend à Tyr; et il y presse l'équipement de la flotte chrétienne avec tant d'ardeur , qu'au bout de sept jours celte flotte qui , au moment de son arrivée, était dispersée sur les deux ports de Ptolémaïs, apparut
(1) GuUl. de Tyr, eod,, pp. 404 ; 409-413.
tout à coup en vue de Beyrouth , comptant trente-trois galères |)arfaitement montées. Mais, à l'annonce de l'arrivée de cette flotte, que devait suivre de près l'armée chrétienne, Saladin avait vite levé le siège pour s'en aller tout d'un coup au delà de l'Euphrate achever la conquête de la Mésopotamie (1).
Baudouin ne laissa pas échapper une aussi heureuse occasion de poursuivre ses succès. Il se j<'la, pour la troisième fois, sur le territoire de Damas , redevenu libre par Tèloignement de toutes les troupes de Saladin , soutirées en Mpsopolamie ; et à diverses reprises il y promena l'incendie et y sema les ruines dans tous les sens , depuis les montagnes du Liban jusque sous les murs de Boshra. C'est h peine s'il fut un instant iirportuné dans sa marche par quelques bandes de cavaliers que Saladin avait laissés dans le pays pour y battre la campagne : ils se bornèrent à tourner autour de l'armée chrétienne, timidement et à distance, sans la pouvoir surprendre par aucun côté. Quelques bataillons de
Damas , au bruit de notre approche , vinrent aussi un instant se poster sur notre passage, dans les vergers qui entourent la ville; mais ils s'y bornèrent à nous regarder passer.
Au retour d'une de ces équipées, l'an H82, Baudouin rencontra plus de difficultés devant celte caverne que les princes de Damas et de Balbek nous avaient récemment enlevée aux environs de Tibériade, et dont il songea alors à reprendre possession. Celte caverne, h triple étage, était gardée par soixante-dix hommes éprouvés, choisis par Saladin lui-même, et abondamment pourvus d'armes et de vivres. I/entrée, donnant sur le flanc d'une haute montagne, était accessible seulement par un sentier côtoyant un précipice , et où Ton trouvait à peine la largeur nécessaire pour y poser le pied. On ne pouvait donc arriver à la grotle que par le sommet de la montagne, et seulement en y pratiquant, dans la direction de l'étage supérieur, une ouverture à travers les rochers. Pour reprendre cette position, Baudouin divisa son aimée en deux corps, dont l'un alla au sommet de la montagne protéger des tailleurs de pierres occupés à attaquer le roc , tandis que
<1) Guill. de Tyr, cod., pp. 415-429. — Michaud, eod., p. 34.
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l'autre s'établit au bas de la plaine pour bloquer les assiégés. Au bout de trois semaines, ceux-ci, avertis de l'imminence d'un éboulement par la repercussion plus distincte des marteaux , se rendirent. Aussitôt le roi rc^approvisionna la caverne en armes et en vivres, et y introduisit des hommes sûrs (1 ;.
Mais ces heureuses équipées n'étaient que de vains rêves, que bientôt la brusque réapparition de Tennemi dissipa en un clin d'œil. A peine le roi était-il rentré à Jérusalem, que Salarlin revenait de la Mésopotamie en triomphateur. Sur sa route il s'empara d'Alep, où venait de s'éteindre le dernier Atabek ; et, après avoir, par là , resserré encore davantage le blocus autour de Jérusalem, il retomba de tout son poids sur nous, avec les nouveaux contingents ramassés le long de TKuphrate et du Tigre. Baudouin aussitôt remonta le Jourdain en toute hâte. Mais, en route, à Nazareth , ses dernières forces le trahirent. Dans le cours de ses dernières expéditions autour de Damas , la lèpre avait fini par l'envahir tout entier. Il perdait la vue ; ses pieds et ses mains tombaient en lambeaux, et il ne restait plus de lui en ce monde, pour ainsi dire, qu'une grande âme transparaissant à travers les mille fêlures de sa frêle enveloppe. Mais, avec cette âme de feu, il n'avait cessé jusque-là de lutter héroïquement contre les assauts furieux de la maladie. Il courait avec la ferveur d'un martyr audevant de tous les fardeaux imposés à sa mission douloureuse , dérobait la vue de ses plaies avec une royale pudeur, et résistait hautement à ceux qui le conjuraient d'aller au moins terminer en paix dans une retraite honorable son existence ravagée. Mais lorsque la fièvre, qui le piit à Nazareth, Teût averti que le mal entrait dans sa dernière phase, lorsqu'il n'eut plus à opposer à l'invasion qu'un léger souffle de vie, lorsqu'il fut réduit à ne plus pouvoir qu'entendre de son Ut de douleurs les mugissements de cette marée montante, il dut enfin se résigner à abandonner l'autorité qui lui échappait (2).
Malheureusement, après lui, cette autorité ne pouvait tomber
(1) Guitl. de Tyr, eod., pp. 433-431. — Michaud, eod., p. 31.
(2) ÇuUl. de Tyr, eod., pp. 2-2; 436-437; 430-440. - Michaud, eod., pp. 34-35.
qu'en de tristes mains. Ce n'est pas que Baudouin n'eût cherché de très-bonne heure à pourvoir sérieusement à sa succession. Dès qu'il avait commencé à se sentir gravement atteint, pour suppléer, par d'illustres alliances, à une postérité dont son mal tarissait en lui la source , il avait consacré toute sa sollicitude à marier dignement ses deux sœurs. Mais dans le choix des beaux-frères il ne fut pas heureux. D'abord , dès la troisième année de son règne , il avait donné sa sœur aînée Sibylle à un homme que sa générosité , sa bravoure et sa naissance plaçaient au-dessus de toute critique : c'était Guillaume Longue-Epée, marquis de Montferrat, cousin germain de Philippe-Auguste et de Frédéric Barberousse, dont un frère, en épousant précédemment une Comnène, avait reçu en dot le royaume de Thessalonique (1). Mais, Guillaume Longue-Epée étant venu à décéder au bout de deux mois de mariage (2) , il fallut chercher à Sibylle un nouvel époux , héritier présomptif du trône, en même temps que protecteur de l'enfant né de l'union passagère avec le marquis de Montferrat. Les deux princes de Tripoli et d'Antioche, déjci alliés à la maison royale de Jérusalem , étaient naturellement les deux plus puissants partis des colonies chrétiennes ; mais avec leur ambition effrénée ils inspiraient une extrême défiance au roi (3) , qui dut , en conséquence , s'adresser aux principales familles d'Occident. Un an après le décès de Guillaume Longue-Epée , Philippe de Flandre avait désigné à Baudouin l'un des plus ricbes seigneurs de son comté; mais le roi refusa, ne voulant'pas, disait-il, livrer sa sœur à un inconnu (4). Quelque temps après, l'an 4178, Baudouin envoya offrir la main de Sibylle au chef d'une des premières maisons de France, Hugues de Bourgogne ; mais Hugues, qui d'abord avait accepté avec empressement, retira ensuite son adhésion pour des motifs qui nous sont demeurés inconnus (5). Pendant ces pourparlers, un gentilhomme poitevin jusque-là fort obscur, le beau
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 330-331. -^ Michaud, eod., p. 39.
(2) Michaud, eod., p. 2J.
(3) Guill. de Tyr, eod.y p. 374.
(i) GuUI. de Tyr, eod., pp. 333-3^7.
{b) GaiU. de Tyr, eod., p. b60/
et gracieux, mais incapable Guy de Lusignan, arrivé en Palestine avec son père Hugues Lebrun vers les débuts du règne d'Amaury, se plaça tout à coup sur les avenues du pouvoir suprême, en briguant ouvertement la main de Sibylle. Forl de sa bonne mine, il fit vite sa conquête ; et, lors de la rupture des engagements pris avec le duc de Bourgogne , les deux amants entretenaient ensemble un commerce de galanterie qu'il fallut, l'an 1179 , consacrer par une union légitime (1). En même temps la sœur cadette du roi, Isabelle, à peine âgée de huit ans, était fiancée au jeune Honfroy deThoron, troisième du nom, petit-fils de l'illustre Honfroy I, connétable du royaume et gouverneur de Panéas,qui fut , sous les règnes de Baudouin III et d'Amaury , l'un des plus brillants guerriers en même temps qu'un des plus riches seigneurs de la TerFe-Sainte : il ne transmit malheureusement rien de son prestige à son fils Honfroy II , qui ne laisse aucune trace dans rhistoire d&s Croisades, ni surtout à son petit-fils , le pâle fiance d'Isabelle, dont la pusillanimité affligera les derniers ins-' tants de Jérusalem (2).
Celui des deux beaux-frères que sa qualité d'époux de la sœur ainée appelait à la succession du trône, Guy de Lusignan, n'avait, pour comble de malheurs , aucune de ces vertus royales qui rachètent la médiocrité personnelle et l'infériorité de la naissance. Après avoir souillé les degrés du trône de David, il achèvera d'en saper les fondements par les tristes procédés de son égoïsme mesquin. Si l'on en croit même la rumeur publique , dès après son mariage le nouvel époux de Sibylle avait d'avance , en promettant aux principaux grands de la Palestine de fortes portions du royaume , conquis leurs suffrages , pour le cas où il lui prendrait envie de se Taire couronner du vivant même de Baudouin. Néanmoins le roi désirait , avant tout , fixer dans sa maison la perspective du trône, afin d'en interdire l'accès à la rapacité des compétiteurs étrangers , acharnés à se disputer à son chevet un sceptre brisé. Aussi, malgré tout, persista-t-il ^ans ses vues sur
(1) GuiU. de Tyr, eod., pp. 373-315. — Michaud, eod., p. 32.
(2) GuiU. de Tyr, eod., pp. 31, 38, 3<>, 50, 102, 103, 128,203,391.
son beau-frère ; et, lorsqu'à Nazareth la fièvre vint lui enlever ses dernières forces, Baudouin, Tan 1183, nomma Guy de Lusignan régent du royaume et l'investit des comtés de Joppé et d'Ascalon, ne se réservant pour lui-même que la dignité royale et la ville de Jérusalem, avec un revenu de 10,000 pièces d'or. Seulement, et jnstiQant presque en cela les bruits fâcheux qui couraient sur son beau-frère, Baudouin prit vis à vis de lui ses précautions, en lui faisant jurer, devant tous les princes , qu'il n'aspirerait point de son vivant à la couronne, et conserverait intact le domaine public (1).
Dès le lendemain de son installation au pouvoir, Tincapacilé du nouveau régent éclata avec une scandaleuse évidence. Pendant que Baudouin tombait plus malade à Nazareth, Saladin, poursuivant sa marche vers Jérusalem , avait passé le Jourdain et était revenu camper entre le mont Gelboë et la ville de Scythopolis , théâtre de sa dernière rencontre avec Tarmée chrétienne. Investi du commandement de toutes les forces du royaume, Guy de Lusignan alla s'établir à un mille de distance do l'ennemi avec la plus nombreuse armée chrétienne qu'on ait vue en Orient depuis la première croisade : on y comptait environ treize cents chevaliers et quinze mille hommes de pied. Mais, au lieu de prendre l'offensive avec des chances aussi favorables , Guy de Lusignan laissa les ennemis , huit jours durant , piller, brûler et saccager à leur aise toute la Galilée , et ensuite se retirer tranquillement , sans être un seul instanl inquiétés dans leur retraite (2).
Cette inqualifiable inertie du régent , qui , de tous les côtés, souleva contre lui des clameurs, révéla en même temps au roi la faute qu'il avait commise en confiant les destinées du royaume à d'aussi faibles mains. D'ailleurs , les tristes procédés de Guy de Lusignan envers lui l'avaient justement ulcéré. Quelques jours après l'avoir honoré de toute sa confiance , Baudouin , qui , d'abord , s'était réservé Jérusalem pour sa dernière résidence , lui proposa de l'échanger contre la ville deTyr, qui, mieux fortifiée, était un asile plus convenable pour un roi mourant : l'ingrat
(1) Giiill. de Tyr, eod., pp. 315, U0-i42. — Michaud, eod., p. 35.
(2) Guill. de Tyr, eod,, p. U2-459. — Michaud, eod.y p. 35.
beau-frère s'y était durement refusé. Lorsqu'à tant d'ineptie il vit s'allier tant d'égoïsme , Baudouin jugea qu'un cœur aussi sec et un esprit aussi aveugle ne méritaient pas de conserver un seul instant de plus l'insigne honneur de présider aux destinées de la Ville-Sainte : il relira de suite à Guy de Lusignan Tadministration du royaume (l).
Cependant Saladin, après ses équipées impunies autour de Scylhopolis, avait repassé et redescendu le Jourdain jusque sur un autre point où le second des deux beaux-frères du roi semblait rivaliser de honte avec Taulre , en ravalant , aux yeux de toute l'Asie , la dignité du christianisme et du malheur par un nouveau genre de scandale. Sur les confins de la Judée et de l'Arabie s'élevait la célèbre forteresse de Karac, qui fut de tout temps, et plus que jamais depuis la réunion de l'Egypte et de la Syrie sous une même main, l'un des postes les plus menacés des colonies chrétiennes. C'est dans cette citadelle que le jeune Ilonfroy eut l'étrange idée d'aller célébrer son mariage avec sa fiancée Isabelle, justement à l'instant où Salarlin ravageait librement sous nos yeux la moitié de la Palestine. Les nouveaux époux semblèrent même affecter de jeter sur ce théâtre intempestif de leur hymen l'éclat le plus offusquant; et lorsqu'en redescendant vers le Sud Saladin arriva sous les murs de la citadelle de Karac, il la surprit au plus fort des réjouissances nuptiales , encombrée d'histrions et de joueurs de flûtes, et d'une cohue d'oisifs si compacte que la garnison pouvait à peine y circuler librement pour son service (2). Ln citadelle , ainsi prise au dépourvu , allait se rendre après quelques jours de blocus , lorsque tout à coup , comme pour faire honte à l'inertia et à la cynique indifférence de ses beaux-frères, Baudouin s'arracha à son lit de douleurs; et, recueillant les restes de vie que n'avait pas encore engloutis la maladie, il se traîna jusqu'aux rives de la mer Morte, d'où il lança vers la citadelle de Karac l'énergique Raymond de Tripoh, qui en fit sur-le-champ lever le siège à Saladin (3).
(1) GuUl. de Tyr, eod,, p. 444. — Michaud, eod,, p. 35. (2> GuiU. de Tyr, eod., pp. 450-453.
(3; GuiU. de Tyr, eod., pp^. 456-459.
Aq retour de cette expédition « Baudouin^ de jour en jour plus aigri contre Guy de Lusignan , dépassa cette fois toute mesure. Pour effacer toute trace des bienfaits dont il l'avait comblé , il voulut le dépouiller des comtés de Joppé et d'Ascalon, et surtout faire casser son mariage avec Sibylle , qui lui donnait toujours accès à cette couronne dont il se montrait si indigne. Dans ce but, le roi demanda au patriarche de Jérusalem la fixation d'un jour pour y statuer solennellement sur le divorce en sa présence. Instruit des nouvelles mesures prises contre lui, Guy de Lusignan quitta en toute hâte Tarmée pour aller se réfugier dans Ascalon; et, en route, il conjura sa femme Sibylle, qui était restée à Jérusalem, de venir au plustôt le rejoindre, si elle ne voulait tomber au pouvoir du roi qui, disait-il, s'empresserait de placer entre elle et lui les murs d'une prison. Informé de l'arrivée de son beau-frère à Ascalon, Baudouin y envoya messages sur messages, le sommant de venir à Jérusalem pour y entendre prononcer son divorce. Mais Guy de Lusignan s'opposa à toutes les injonctions royales, sous des prétextes de maladie. Alors Baudouin, chez qui la vie ne se trahissait déjà plus au dehors que par les énergiques battements d'un cœur indigné, se transporta lui-même à Ascalon ; et, comme les porles en étaient fermées, il y frappa trois fois de sa propre main, de cette main rongée par la lèpre^ sous les yeux de toute la population de la ville rassemblée sur les remparts. Mais , personne ne venant ouvrir , Baudouin , tout en prenant le ciel à témoin de cet outrage, se dirigea vers Joppé, qui s'ouvrit d'elle-même à son approche; et, après en avoir pris possession, il alla à Ptolémaïs convoquer une assemblée générale pour aviser à la navrante situation du royaume ^1).
Au début de cette assemblée, et afin de se mieux préparer, par une réconciliation générale , aux suprêmes efforts qu'on allait tenter pour sauver Jérusalem, le patriarche, avec les deux grands maîtres de l'Hôpital et du Temple, vint se jeter aux pieds du roi, pour fléchir son courroux et le conjurer de réintégrer son beau-
Ci) GulU. de Tyr, éod., pp. 462-464. ^ Bernard le Trésorier (coll. Guoot, t. XIX, pp. 3-5). — Michaud, eod., pp. 35-36.
frère dans ses bonnes grâces ; mais tout fut inutile. Poussé à bout par celte invincible rancune, Guy de Lusignan aggrava sa rébellion en allant, aux environs de Daroun, fondre à Timproviste sur une tribu de Bédouins, qui y faisaient paître tranquillement leur bétail à l'abri d'un traité conclu avec le roi ; et, après les avoir tous tués ou pris , il fit main basse sur leurs vastes dépouilles. Cette perfidie, ajoutée à l'insurrection, à l'ingratitude et à l'ineptie, combla la mesure; et Baudouin ne songea plus qu'à tout mettre en œuvre pour éloigner à jamais du trône l'indigne époux de Sibylle. Le patriarche de Jérusalem refusant de se prêter à un divorce, il fallut recourir à d'autres moyens. Baudouin se décida enfin à confier la régence à Raymond de Tripoli, dont il avait toujours redouté jusque-là l'ambition insatiable , mais que les sympathies universelles , justifiées par son ardeur et sa résolution, lui désipaient avec une insistance toujours croissante. Puis, l'an H86, il fit couronner solennellement sur le Sainl-Sépulcre Baudouin V, fils de Sibylle et de Guillaume Longue-Epée ; et voulant, ce jour-là, mieux rehausser le prestige royal de l'enfant, il le fit porter au temple sur les épaules du chevalier de la plus haute stature , afin qu'il pût dresser sa jeune tête au-dessus du peuple entier. Cette fière pensée fut la dernière inspiration du Lépreux. Il semble qu'arrivée à son terme, sa maladie ait quelque temps suspendu sa marche, pour lui permettre de saluer l'avénement du dernier successeur de Godefroy couronné publiquement sur le Saint-Sépulcre. Aussitôt après , les faibles liens qui retenaient encore ici-bas celte âme d'élite tombèrent (1), et Baudouin alla dans uu incorruptible séjour contempler en paix les éternelles beautés d'une Jérusalem meilleure.
Avant de quitter à tout jamais le seuil envahi de la Ville-Sainte, recueillons-y avec amour le souvenir du roi qui l'a si héroïquement assistée dans son agonie. Baudouin le Lépreux, le vainqueur de Ramla, mérite une place à côté des plus glorieux défenseurs de la Palestine. La maladie a beau s'acharner sur lui et le mutiler en tous sens, elle ne peut y détruire la haute ressem-
(1) Guill. de Tyr, eod., pp. 464-465. — Bernard le IVésorier, eod.y pp. 5-12.
blance avec Baudouin III et Richard. C'est la même impétuosité, dirigée seulement, il est vrai, par des lueurs confuses. Mais, dans cette nuit des événements où notre héros se débat comme au hasard, ne lui demandez ni la prudente modération des sentiments, car la fièvre embrase son sang généreux ; ni la justesse des aperçus , car il est aveuglé par la lèpre. D'ailleurs ce serait amoindrir ce roi sublime que de vouloir lui assigner, pour ainsi dire, un aspect humain. Dès lé berceau il était, ce semble, prédestiné à un rôle auguste, celui d^assumer sur lui, par une identification providentielle , toutes les souffrances de Jérusalem. Il est vraiment le symbole vivant de cette cité infortunée à laquelle Guillaume de Tyr, à travers les sanglots qui interrompent son récit, applique ce verset d'Isaïe : c Depuis la plante des pieds jusqu'au haut delà tête, il n'y a plus rien de sain en lui..., il n'est qu'une plaie enflammée (1). » Au milieu des lugubres secousses qui ébranlent toute la Terre-Sainte et la couvrent de ruines, le petit'fils de Foulques figure dignement au pied du Calvaire délaissé, avec ses stigmates brûlants et sa couronne d'épines, la seule que Godefroy eût consenti à porter dans Jérusalem.
Le décès du Lépreux, que suivit de près celui du jeune Baudouin V, remit en présence l'un de l'autre les compétiteurs acharnés à se disputer un royaume qui se dérobait sous leurs pieds. Le conflit éclata immédiatement entre Raymond de Tripoli, qui voulait conserver la régence, et Sibylle, empressée de faire passer^ à son époux la couronne un instant déposée sur le berceau de son fils. Cette femme , qui n'avait encore fait que mêler son nom aux dernières discordes, déploya tout à
coup, pour accaparer la succession royale redevenue vacante,
(1) ■ A planta pedis usque ad verticem, non est in eo sanitas ; pl^a
tumens • (Isaîe, ch. i, v. 6]. — GuiUaume de Tyr, eod,^ p. 461.
une résolution inattendue. Dès que Baudouin V eût fermé les yeux. Sibylle, devançant Raymond, alla en toute hâte occuper Jérusalem; et là, à l'instigation du patriarche, du grand-maître du Temple et de Renaud de Châlillon, elle envoya inviter le régent et tous les barons à venir assister à son couronnement. Tous refusèrent, alléguant, ou reste, un serment par lequel ils s'étaient astreints, lors de Tavénement de Baudouin V, à ne lui donner aucun successeur avant d'avoir pris l'avis des principaux chefs de la chrétienté. Le patriarche, chez qui la nécessité de ruiner les desseins ambitieux de Raymond primait toute autre considération, passa outre. Pendant que Raymond et son groupe de partisans, réunis à Naplouse, y persistaient dans leur attitude hostile, il ferma les portes de Jérusalem, conduisit Sibylle à l'autel du Saint-Sépulcre, et plaça la couronne sur sa tête en lui disant : c Madame, vous êtes femme, il convient que vous ayiez » avec vous un homme qui vous aide à gouverner. Prenez celte 9 couronne, et la donnez à tel homme qui puisse administrer » votre royaume. » Sibylle aussitôt prit la couronne, et, la plaçant sur son époux qui était devant elle : « Sire, avancez et recevez cette couronne, car je ne saurais comment la mieux employer. » Guy de Lusignan s'agenouilla devant elle, et elle le couronna de ses propres mains (1).
Après être ainsi parvenue à fixer sur son époux l'autorité royale. Sibylle, avec la même décision, lui rallia en peu d'instants tous les esprits. Informé sur-le-champ du couronnement de Sibylle et de Guy de Lusignan par un affidé qui s'était introduit subrepticement dans Jérusalem sous un habit de moine pour y tout épier, Raymond et ses partisans s'avisèrent tout à coup d'un nouvel expédient. Ils mirent en avant et voulurent couronner Honfroy, beau-frère de Sibylle, pour diviser et, par là, perdre la famille royale. Mais le pusillanime jeune homme s'épouvanta du fardeau, qu'on lui voulait imposer. En pleine nuit il s'enfuit à bride abattue* à Jérusalem, et y alla saluer sa bellesœur. Elle, qui ne l'avait point vu à son couronnement, accueillit
(i) Bernard le Trésorier, eod,, pp. 12-il. — Michaud, eod., pp. 39-40.
ses premières avances avec un visage glacial. Honfroy, tout transi et € se grattant la tête comme un enfant honteux : c Dame,
> dit-il, je n'en puis mais. Comme on voulait me faire roi
> malgré moi, je me suis enfui. — Puisque vous l'avez fait ainsi,
> dit la reine, je n'ai plus de mauvais vouloir contre vous, mais » rendez hommage au roi. > Subjugué par cet accent impérieux, le faible Honfroy tomba aux pieds de Guy de Lusignan et ne le quitta plus. Du même coup mortellement atteinte, la coalition commença à se dissoudre. Les partisans les plus acharnés du régent se détachèrent de lui, unk un, pour venir offrir leur soumission au roi et à la reine; et, lorsque Raymond se vit entièrement isolé, après d'impuissantes bravades il dut prendre le même chemin pour venir se réconcilier pleinement avec Guy de Lusignan (1).
Cependant la Ville-Sainte touchait à son heure suprême , et ces troubles profonds étaient comme les dernières convulsions de son agonie. Quelques jours après son couronnement, Tan 1187, l'inepte Guy de Lusignan, dans ces mêmes plaines ravagées où se lisait encore la con«!amnation de sa scandaleuse apathie, alla, cette fois, risquer follement contre Saladin la sinistre bataille de Tibériade. Après y avoir anéanti la dernière armée chrétienne, Saladin, avec la Vraie-Croix pour trophée, et escorté du roi et de tous les princes chrétiens liés à son char de triomphe , n'eut plus qu'à entrer dans Jérusalem, dont les portes vacillantes tombèrent vite devant lui après un simulacre de siège. Les chrétiens, dans un bref délai, durent l'évacuer, en passant au pied du trône du vainqueur dressé à Tunique sortie de la ville demeurée libre. Ce jour-là, dans la grande âme du héros musulman , l'enivrement de la victoire fil place aux plus nobles sentiments en face du malheur apparaissant dans toute sa majesté. Sibylle, que nous avons laissée pendant la bataille de Tibériade à Jérusalem , était restée fidèlement jusqu'au bout à ce poste d'honneur, pour recueillir au moins le dernier soupir de la Ville-Sainte ; et, lors de l'évacuation, cette épouse détrônée
(1) Bernard le Trésorier, eod.^ pp. 41-43. — Michaud, eod.y 39-40.
d'un roi captif, qui semblait n'avoir pris la couronne royale sur le Saint Sépulcre que pour l'emporter avec elle dans son exil, dut elle-même conduire le lamentable défilé. Lorsque Sibylle vint à passer devant Saladin , à la suite du patriarche chargé des vases sacrés , et en tête d'une multitude de femmes éplorécs , le vainqueur ému, du haut de son trône, abaissa sur elle un regard de commisération respectueuse , accompagné de paroles bienveillantes (1). Ce triomphe remporté sur la toute-puissance par la faiblesse et par les larmes fut le dernier souvenir que la dvnaslie de Foulques laissa pour adieu à Jérusalem, après l'avoir si dignement assistée dans sa plus haute prospérité comme dans ses derniers malheurs.
Au sortir de la Ville-Sainte, Sibylle alla se réfugier à Tortose, pendant que presque toutes les villes de la Palestine tombaient une à une aux mains de Saladin. La seule de ces places où il trouva une résistance sérieuse fut Ascalon, qui mit sa reddition au prix de la délivrance du roi , que Saladin conduisait partout avec lui en triomphe. Le conquérant souscrivit formellement à cette condition , mais il tarda à l'exécuter. Enfin, lorsque sa marche victorieuse l'eût amené devant Tortose , Sibylle dut reparaître devant son miséricordieux vainqueur, pour lui rappeler sa promesse et lui redemander son époux. Saladin le lui rendit sur-le-champ (2), achevant ainsi de mériter d'avance, par cette exquise délicatesse de procédés envers Sibylle , l'illustre amitié de Richard.
A peine rentrée en possession de son époux, disputé tour à tour aux factions et à la captivité , Sibylle eut à recommencer avec lui une nouvelle ère de luttes. Saladin n'avait relâché Guy de Lusignan qu'après lui avoir fait jurer sur l'Evangile de renoncer à son royaume et de retourner en Europe. A peine redevenu libre, l'an 1189, l'époux de Sibylle fit annuler son serment par un conseil d'évêques, qui ne virent pas un lien suffisant dans un engagement extorqué, disaient-ils, par la violence. Mais ce fut
(1) Michaud, eod., p. 57.
(2) Bernard le Trésorier, eod., p. 150.
en vain qu*il chercha à faire reconnaître son litre royal sur les quelques lambeaux de territoire qui lui restaient encore. Honni de ses anciens compagnons d'armes, chez lesquels le spectacle de son malheur ne faisait que raviver Tamer souvenir de ses fautes, Guy de Lusignan erra longtemps presque seul sur les rivages de la Terre-Sainte , jusqu'au moment où , pour fixer sur lui l'attention par quelque entreprise éclatante, il alla, vers la fin d'août 1189, avec la petite poignée de soldats demeurés fidèles à sa cause, commencer ce siège de Ptolémaïs immortalisé par Philippe-Auguste et Richard. Sibylle y suivij son époux. Mais, dans le cours du siège, l'an 1190, quelque temps avant l'arrivée des deux monarques, la petite-fille de Foulques s'éteignit, avec les deux enfants de son second mariage, sur cette plage (1) où, moins d'un demi-siècle auparavant, son aïeul avî>it débarqué en triomphe pour venir présider au plein épanouissement de Jérusalem. Il n'a manqué à Sibylle qu'un plus digne époux pour être, sur les ruines fumantes de la Terre-Sainte, un exemple attachant de dévouement conjugal , à travers les plus grandes infortunes noblement supportées.
Personnellement plus effacée que Sibylle , sa sœur cadette Isabelle eut, elle aussi, d'étranges destinées. La mort de Sibylle et de ses deux enfants l'investissait du droit au trône de Jérusalem; car, de ce moment, on prenait moins que jamais au sérieux la royauté de Guy de Lusignan, qui semblait n'avoir jamais eu sur son front qu'un pâle reflet de la couronne de Sibylle. Mais l'époux d'Isabelle, Honfroy de Thoron, était encore bien autrement insignifiant. Aussi, à peine informé du déoès de Sibylle, le brave mais ambitieux Conrad de Montferrat, frère de Guillaume Longue-Epée , et l'un des premiers guerriers qui vinrent sous les murs de Ptolémaïs renforcer l'armée de siège, mit tout en œuvre pour culbuter ce fantôme de roi et s'installer à sa place. Il venait justement de s'illustrer par l'énergique et habile défense de Tyr, dont il avait fait lever le siège à Saladin,
(1) Bernard le Trésorier, eod., p. 171. — Michaud, eod.^ p. 110.
conservant ainsi dn moins aux colonies chrétiennes une de leurs plus belles places. Fort de ce prestige et d'une éloquence insidieuse, dès son arrivée à Ptolémaïs Conrad étendit promptement dans l'armée sa popularité par des flatteries et des largesses; et en même temps il travaillait activement les évoques pour obtenir d'eux le divorce d'Isabelle, alléguant la nécessité de donner aux derniers débris de la Terre-Sainte un roi sérieux. Enfin un conseil d'ecclésiastiques, vaincu par ses instances, cassa le mariage ; et, lui-même , Honfroy mit le comble à ses bassesses en cédant publiquement à deniers comptants à Conrad Isabelle avec le titre de roi (i).
Conrad de Montferrat ne jouit pas longtemps du fruit de ses manœuvres caplieuses. Peu après la reprise de Ptolémaïs, l'an 1191, il fut assassiné à Tyr par deux émissaires du Vieux àe Montagne. Au plus fort de la stupeur causée par ce meurtre, les chrétiens durent songer de suite à se donner un nouveau roi en remariant Isabelle. On jeta les yeux sur Henri, comte de Champagne, à la fois neveu de Philippe- Auguste et de Richard, et qui s'était hautement distingué au siège de Ptolémaïs, en méritant des Arabes le surnom de Grand comte. Isabelle elle-même vint à l'armée de Richard lui offrir les clefs de la ville de Tyr, érigée par Conrad en marquisat ; et Henri alla avec sa nouvelle épouse célébrer son mariage à Ptolémaïs, ce grand théâtre de ses brillants exploits. On était encore dans tout l'enivrement causé par la reprise de cette importante place^ qui semblait le présage des plus éclatantes revanches. Plus de soixante mille hommes sous les armes allèrent au devant du couple royal ; et, en entrant à Ptolémaïs, Henri et Isabelle y trouvèrent les rues tapissées d'étoffes de soie, l'encens brûlant sur les places pubUques où des femmes et des enfants dansaient en choeur^ et les égUses retentissantes d'hymnes de joie en l'honneur de l'illustre compagnon des exploits miraculeux de Richard (2).
Environnée d'un peu plus d'éclat, la royauté d'Henri de Cham-
(1) Bernard le Trésorier, eod.j pp. 111-173. — Michaud, eod., p. 173.
(2) Bernard le Trésorier, eod., pp. 201-205. — Michaud., eod,, pp. 145-147.
pagne fut toul aussi précaire que Tavail été celle de Honfroy et de Conrad. Peu après le retour de Richard en Europe, et au moment où, avec de nouveaux croisés Allemands, il allait délivrer Joppé, tout à coup, à Ptolémaïs, le nouvel époux d'Isabelle, Tan 1197, périt écrasé au pied de son palais par l'effondrement d'une partie des murs (1). H était encore plus urgent cette fois de redonner un chef aux chrétiens d'Orient. Depuis le départ de Richard , qui avait un instant fait reculer devant lai les Musulmans subjugués par l'éclat de ses prouesses , l'état des colonies chrétiennes s'était chaque jour empiré. Elles n'avaient plus à opposer au digne frère de Saladin, Malek-Adhel, que les trois ordres militait es, liés par leurs serments à la Palestine, mais qui n'y étaient occupés qu'à se disputer des richesses scandaleuses sur les quelques parcelles de territoire restant encore à découvert au milieu de la submersion universelle. Dans cet abîme de détresse , les chrétiens tournèrent leurs regards vers un nouveau point de l'horizon. Après avoir quelque temps aigrement disputé à Conrad le titre de roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, l'an 1 1 92. abandonna cette prétention pour un objet plus séduisant: il venait d'acheter l'opulente île de Chypre à Richard , qui l'avait conquise sur sa route en passant d'Italie en Palestine, mais qui, à la veille de son retour en Angleterre, avait dû renoncer à conserver cette possession lointaine. L'époux de Sibylle y alla fonder la célèbre dynastie des Lusignan ; et il y décéda peu après sans enfants, laissant pour successeur son frère Amaury, qui déjà, depuis quelque temps, régnait sagement sur l'île de Chypre au moment du second veuvage d'Isabelle. Ce fut lui dont on songea à pourvoir par un quatrième mariage la petite-fille de Foulques, afin d'assurer aux colonies chrétiennes , au moyen de la réunion du royaume de Jérusalem au royaume de Chypre, un refuge et un arsenal. Amaury de Lusignan, l'an 1198, reprit donc la couronne de David et de Godefroy sur le même front où l'avait placée le décès de Sybille (2) ; et ainsi Isabelle, successivement
(1) Bernard le Trésorier, eod,, p. 223. — Michaud, eod,^ p. 188.
(2) Bernard le Trésorier, eod.^ p. 227. — Micbaad, eod., p. 201 ; t. ÏV, p. 437*
idliée aux Thoron» aux Mootferrat, aux Gbampagne et aux Losi* gnan, se trouve avoir» de gré ou de force, commumqué à quatre îUustres lamilles l'auguste caractère d'une royauté consacrée par le malheur.
Pendant que les Lusignan procuraient aux chrétiens de la Palestine» réduits à l'uiûque ville de Ptolémaïs» une hospitalité généreuse et éclairée» le titre de roi de Jérusalem > sorti d'une dynastie angevin^» retournait à l'Anjou par des voies providen^ tieUes. Apicès les nouveaux désastres qui» l'an 1219, engLautireot en Egypte tout le fruit de la croisade dirigée par le chevaleresque Jean de Brienne . on songea à intéresser au recouvreoaeot de la Terre-Sainte le chef le plus puissant de la chrétienté» qui était à cette époque l'empereur d'Allemagne Frédéric IL Dans ce but, le pape Honorius 111» l'an 1S32» lui fit épouser Yolande» unique héritière de Jean de Brienne » roi de Jérusalem par son mariage avec une fille d'Isabelle et de Conrad. Mais» au lieu de marché à la délivrance des Saints* Lieux» l'ingrat et impie Frédéric II ne fit usage de ses nouveaux droits à la royauté de Jérusalem que pour en dépouiller de son vivant son beau -père» et la prostituer comme à plaisir sur les rivages de la Palestine » en signant » avec le sultan MalekrKamel» un traité d'alliance sacrilège qui livrait au culte de Mahomet l'église du SaintrSépulcre. L(»*squ'à ce scandale inouï» qui plongea toute )a chrétienté dans une morne stupeur» Frédéric et Mainfroy» son fils» eurent mis le comble en envahissant et en saccageant les Etats de l'Eglise» Urbain IV indigné retira à l'empire d'Allemagne le royaume des Deux- Siciles pour en investir le frère de Saint Louis» Charles d'Anjou* Après avoir anéanti en Italie les dernières forces de la maison de Souabe» l'impitoyable Charles en ramassa le frêle et dernier rejeton» Gonradin» sur le champ de bataille de Taglicozzo pour le livrer au supplice» l'an 1168. De l'échafaud de Gonradin tomba le titre de roi de Jérusalem » que l'infortuné jeune homme tenait de son aïeul Frédéric. Ce titre fut quelque temps l'objet d'une dispute avide entre les deux branches cadettes i$$ues des
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deux derniers mariages dlsabeUe, et représentées parle roi de Chypre, Hugues III de Lusignan ou Hugues-Ie-Grand , dans la descendance d'Henri de Champagne , et par Marie d'Antioche dans celle d'Amaury. Mais Marie d'Antioche céda ses prétentions à Chartes d'Anjou (1), qui les soutint dignement en chassant les Sarrasins d'Italie (2). Depuis lors, concurremment avec les rois de Chypre, la dynastie angevine des Deux-Siciles se para du titre de roi de Jérusalem (3), désormais purement honorifique, mais toujours éclatant par les souvenirs. C'est ainsi que, dans les vues de la Providence, la race maudite de Frédéric II a servi a trans* porter la couronne de Foulques de la première maison d'Anjou à l3 seconde.
Une fois joint au titre de duc d'Anjou, le titre de roi de Jérusalem y est demeuré irrévocablement soudé, jusque dans la dernière des trois maisons qui présidèrent successivement aux destinées de notre province. Lorsque, fidèle aux prédilections du Saint-Siège pour nos ducs , l'antipape Clément VI eût reporté sur la tête de Louis I d'Anjou les droits au royaume des Deux- Siciles^ Louis I, l'an 1382, et Louis IL son fils. Tan 1390, en allant successivement en Italie disputer ce royaume aux maisons de Hongrie et d'Aragon, passèrent à Avignon pour s'y faire couronner, dans le plus magnifique appareil, rois de Naples et de Jérusalem (4). Après eux, René donna pieusement à la couronne de Foulques la place d'honneur sur son brillant écusson , tiercé de Jérusalem et de Sicile (5) ; et elle Ta gardée jusqu'au jour où notre autonomie périt traîtreusement étouffée sous la main de Louis XL Du moins le titre de roi de Jérusalem reste dans nos annales comme un souvenir de la plus noble conquête de nos princes, de celle surtout à laquelle ils furent, jusqu'à la fin ,
(1) Michaud, t. IV, p. 4i4.
(2) En ce qui concerne Texpulsion des Sarasins d*Ita1ie par la première maison d'Anjou-Sicile, nous renvoyons le lecteur i la seconde partie de ce travail.
(3) En tête de toutes leurs chartes, les princes de la première maison d'Anjou- Sicile s'intitulent rois de Jérusalem et de Sicile. V. ex. gr. aux Archives d'Anjou de P. Marchegay, le Trésor des Chartes, pp. 176 n* 39, et 187 n« 60.
(i) Barthélémy Roger, pp. 312 et 317. (5) Barthélémy Roger, pp. 842-375.
le plus religieusement attachés. Et, en vérité, il n'en saurait être autrement. Entées, par une continuation des mêmes destinées, sur cette race qui, pendant un demi-siècle de règne à Jérusalem, lui a donné ses frontières , a assuré son indépendance , a versé dans son sein les germes les plus féconds de civilisation chrétienne « qui ensuite lui a suscité un éminent historien et l'a magnanimement assistée dans ses premiers et dans ses derniers malheurs ; entées, dis-je, sur cette race glorieuse, nos deux tiges ducales ont naturellement, tour à tour, participé à ses aspirations ardentes vers les rives lointaines de sa seconde patrie. Tour à tour et ^ travers les siècles, elles ont, pareilles au cèdre, invinciblement persisté dans leur orientation vers la cité de David , de Godefroy et de Foulques V.
Peu de temps avant le dernier voyage de Foulques V à Jérusalem» son fils Geoffroy Plantagenet avait épousé, comme nous avons vu, Mathilde, unique héritière de Henri I, roi d'Angleterre. Bien de plus fécond , ce semble , pour les intérêts de la chrétienté d'Orient, que l'ailiance entre les deux races de Foulques- Nerra et de Robert-le-Diable, de ces deux gigantesques précurseurs des croisades! De cette alliance ^ en effet, naquirent Henri II et Richard : Henri H personnifiant en lui toute la puissance, et Richard tout l'éclat des Plantagenets. C'étaient là deux in9tniments merveilleusement organisés pour la délivrance de la Terre-Sainte retombée aux mains de l'Islamisme. Nous allons voir tour à tour ce que l'un et l'autre ont fait pour cette cause. Occupons^nous d'abord d'Henri II.
Da jour où s'ouvrit pour Jérusalem la longue série de se^ derniers malheurs, l'Eglise d'Orient et les papes renouvelèrent partout, avec plus de force et de persistance que jamais, leurs sollicitations en faveur des Saints-Lieux. Mais , de tous les princes d'Occident auxquels ils s'adressèrent tour à tour , nul autre qu'Henri II ne fut assiégé d^appels aussi solennels, aussi pressants, aussi réitérés. On fondait les plus grandes espérances sur ua prince qui était parvenu à établir si sûrement sa domination sur les deux iles Britanniques et sur la moitié de la France , et dont la haute renommée s'était vite étendue jusqu'en Orient (1). Conunent Henri II répondit-il à ces appels ? comment et dans quelle mesure justifia-t-il ces espérances? Telles sont les questions que nous allons essayer de résoudre avec une impartiale sévérité.
Ce fut^ comme on sait , à l'occasion du meurtre de Thomas Becket qu'Henri H eut à songer sérieusement, pour la première fois, à un voyage en Terre-Sainte. Lorsque le pape Alexandre lU eut pris pleine connaissance de Tattentat commis contre l'intrépide défenseur de la discipline ecclésiastique , il consentit à n'en point considérer Henri II comme directement complice, et, partant, le raya de la sentence d'excommunication lani^ée contre les meurtriers. Mais l'exclamation fatale échappée au roi devant des courtisans à outrance , qui la prirent aussitôt à la lettre , laissait toujours planer sur lui l'accusation de complicité indirecte. Pour recevoir d'Henri II, à cet égard, une pleine justifi-
(1) Richard of Devizes (Chronicïes of Cmsades, London, 1871, pp. 57 et 58). — F. aussi au Recueil des Historiens des Gaules , t. XVt , p. 654 , une lettre que Tempereur. Manuel adressa à Henri II , Tan 1177 , pour lui annoncer ses succès contre les Perses et les Turcs , et lui déduire les motifs qui Tont poussé à faire b paix avec le sultan dlconium.
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cation, et, à ce prix, l'absoudre définitivement, le pape lui envoya deux cardinaux-légats : Théoduin, évéque de Saint-Vital, et Albert, chancelier de TEglisô romaine. Henri U, qui venait justement de conquérir Tlrlande , alla en Normandie s'entendre avec les deux légats sur les conditions de la paix ; et ensuite il leur donna rendez-vous pour une réconciliation publique , au 22 mai 1172; dans la cathédrale d'Avranches. Là, en présence dç son fils aîné Henri, qu'il venait d'associer au trône, Henri II, conformément aux arrangements préalables, fit à haute voix ce serment, la main sur les Evangiles: « Je n'ai ni médité, ni su, » ni commandé la mort de Thomas, archevêque de Cantorbéry ; » et, quand je l'ai apprise, j'en ai été plus affligé que si j'eusse » appris le meurtre de mon propre fils. Mais je ne puis m'excu-
> ser d'avoir donné occasion à l'assassinat par l'animosité et la j> colère que j'avais conçues contre le saint homme. Or, pour la
> réparation de cette faute , j'enverrai incessamment à Jérusa-
> lem, pour la défense de la chrétienté, deux cents chevaliers, » qui y serviront un an à mes dépens. Je prendrai même la B croix pour trois ans et ferai le voyage de la Terre-Sainte en
> personne, à moins d'obtenir du Pontife romain l'autorisation » de rester dans mon royaume (1). » Henri II jura aussi d'abolir ces sacrilèges statuts de Clarendon, dont saint Thomas était le glorieux martyr; et de ces deux serments, auxquels s'associa son jeune fils, il fut dressé une charte publique revêtue du sceau royal. De leur côté, satisfaits de cet acquiescement solen*
(1) < Ego Henricus rex juro super baec sancta Evangelia quod mortem Àrcliie-
• piscopi CantuarienBis neque cogitavi, neque scivi, neque fier! praecepi. Et
• quando cognovi factum ipsum esse perpettatum , tristis effectus sum magis » qnam si meum proprium filium cognovissem inlerfectum. Sed in hoc tne non
• Yaleo exeusard , quod occasione commotionis et iracundiae raeœ qnam adyersus
• sanctum virum conceperam interfectus fuit. Pro hujusmodi reatu, quia cau- » sam mortLs ejns dédisse videor; milites ducentos sob expeasis mei&-ad defen-
• sionem Christianitatis absque délatione Hierosolymam destinabo per annum » ibidem permansuros, vel tantum eis persolvam , unde totidem milites ibi per I annum valeant commorari. Signum quoqùe Dominicae Crucis usque ad trien-
• nium accipiam, et in propria persona illuc proficiscar , nisi-de Romani Ponti- ■ ficis liceniia remaneam. t
nel anx conditions de paix dictées par la cour de Rome, les légats se bornèrent à faire agenouiller devant eux Henri II , pour Tabsoudre de sa complicité indirecte, épargnant à son dos nu les coups de verge qu'on administrait d'ordinaire dans les pénitences publiques (1).
Le vœu d'Henri II était-il sincère? ou une aussi ostensible déférence aux vifs désirs de la cour de Rome, à une époque où la royauté tirait de l'Eglise tout son prestige , n'était-elle qu'un nouvel expédient de sa politique habile, mais tortueuse? A cet égard, la vérité est demeurée un secret entre Dieu et lui. Ce qui est trop certain et trop connu, c'est qu'Henri II n'alla point en Terre-Sainte (â). Dès le lendemain du meurtre de saint Thomas éclatèrent , comme une malédiction sortie de son tombeau , ces révoltes parricides qui, soigneusement entretenues parla cour de France^ absorbèrent toutes les pensées et toutes les forces d'Henri H , jusqu'au dernier instant de sa vieillesse persécutée et flétrie. Mais, du moins, les chrétiens d'Orient ne furent pas sans retirer aucun fruit de la solennité d'Àvranches. A défaut de son assistance personnelle, Henri II, à dater du meurtre de saint Thomas, envoya à Jérusalem chaque année trente mille marcs, destinés à rester en dépôt dans les maisons de l'Hôpital et du Temple, jusqu'au jour où lui-même viendrait en régler l'emploi. Mais , à la veille des derniers malheurs de Jérusalem , le grandmaître du Temple remit sa part du trésor de Henri II au roi Guy de Lusignan, pour l'équipement de douze cents cavaliers et de sept mille sergents à pied , qui marchèrent à la bataille de Tibériade sous des bannières aux armes du roi d'Angleterre. Quant à la portion dévolue au grand-maitre de l'Bôpital, elle fut par lui
(1) Baronius , Anna î. ecclesiast. (Romae, ex typogr. Vatic. , 1617) , t. XII, pp. 650-653. — Hohrbacher, Hist, univ. de VEgl, cath., t. XVI, pp. 283-28i. — Aug. Thierry , EisU de la conquête de VAngl. par les Normands , t. III , pp. Î19-220.
(2) Quant au jeune Henri , son fils , à travers ses insurrections multipliées il ne perdit jamais de vue le vœu auquel son père Tavait associé à Avranches. En 1183, sur son lit de mort, il passa sa croix à son ami Guillaume Maréchal , en le chargeant d'accomplir son vœu pour lui.
Tersée, lors de la capitulation de Jérusalem, aux mains du goi Yerneur Balian d'Ibelin et da patriarche Héraclius, qui l'apph quèrent à la rançon de tout le menu peuple de la ville (1).
Cependant la munificence inerte d'Heui i II ne satisfaisait que bien faiblement les chrétiens d'Orient, qui, de plus en plus éprouvés, ne cessaient de soupirer après sa venue en Terre- Sainte. Un moment, en 1177 , ce voyage parut sur le point de se réaliser. A cette date, en eiFet, Henri II et le roi de France Louis VU en prirent ensemble à Ivry l'engagement solennel , en présence du cardinaMégnt Pierre de Saint Chrysogone , et des principaux prélats et barons de France. Et même la sincérité de ces nouvelles promesses apparaît dans les minutieuses précau^ lions qu'ils prennent en même temps Fun vis-à-vis de l'autre, afin de ne laisser derrière eux, dans leurs états respectifs, en s'acheminant vers la Palestine, aucune menace de troubles. Ils s'obligent à s'assister en tout et envers tous, à ne pas souffrir dans leurs terres les ennemis l'un de l'autre et à ne se rien réclamer de leurs possessions mutuelles; et, à raison des fiefs en litige, ils désignent des arbitres, dont ils déterminent les garau' ties (S). Hais ces mêmes prévisions soupçonneuses décelaient un
(1) Bemard-le-Trésorier (coll. Guizot, t. XIX, pp. 65-67, 115-127).— Geoffrey de Vinsauf [Chron. of crus. , p. 82). — Rymer , Acta publica , t. I, p. t9.
(2) Rymer, ibid.^ pp. 16-17. — Nous avons cru que ce pacte curieux valait ici la peine d*ètre cité presque en entier : • Ego Ludovicus , rex Francorum , et ego
• Henricus , rex Anf^liae, volumus ad omnium notitiam pervenire, nob, Deo inspi- » rante , promisisse et jurasse , quod simul ibimus in servitium Christianitatis » et crucem suscipimus ituri Jerosolymam. Volumus etiam quod omnes sciant » quod sic sumus et amodo volumus quod uterque nostrum alterutri nostrum
• conservabit vitam et membra et terrenum honorem contra omnes homines pro
> posse suo.... £t neuter nostrum retinebit inimicum alterius amodo in terra » nostra ex quo requisitus fuerit. Et ut amodo toUatur inter nos omnis materia « ^iscordise concessimus ad invicem quod de terris .et possessionibus et aliis M rébus quas quisque nostrum modo possidet alter adversus alterum inde amodo
1 nihil petet.... exceptis minutis feodis , et divisis terrarum nostrarum si
» homines nostri aliquid inde intercepterint inter se vel adversus alterum nos-
> trum. Si autem super us quae superius excepta sunt per nos ipsos pervenire
• non poterimus , ego Ludovicus rex Francorum elegi très episcopos.... et très ■ barones.... Et ego Henricus rex Ânglise elegi très episcopos.... et très baro*
> nés ex parte mea : Qui , inquisita dillgenter hinc inde veritate tam per
» se ipsos quam per juramenta hominnm terrarum illarum praedicti episcopi in 1 Terbo veritatis assecurabunt et laici jurabunt quod qusecumque cognoTerint de
aDtagonisme trop vivace poar ne pas étoufifer bien vite leiS pieuses résolutions des deux princes. Au bout de quelques jours, les hostilités entre eux reprirent, tout le bénéfice de ce pacte, en faveur des Saints-Lieux, se réduisit à de nouveaux subsides (1).
Enfin, dans l'imminence des derniers malheurs, les chrétiens d'Orient songèrent à tenter sur Henri II un dernier effort, où fut mis en œuvre tout ce que la situation désespérée de la Terre- Sainte leur put suggérer de plus pressant. L'an 1185, c'est-àdire dans les derniers jours du règne néfaste de Baudouin-le- Lépreux, et deux ans seulement avant la bataille de Tibériade, on vit arriver en Angleterre le patriarche de Jérusalem Héraclius et Roger, grand-maître de l'Hôpital (2). Le patriarche apportait les clefs de Jérusalem, de la tour de David et du Saint-Sépulcre, avec l'étendard royal, pour les offrir à Henri II, comme venant .en Europe en première ligne, après le Lépreux qui tout à
• Jare cajascumqae nostnim esse hoc iuter nos dicent et nos eorom dicto bona » fide stabimus.... Si vero alteruter nostrum ante susceptionem cnicis iter père- » grinationis arripere volaerit , alter qui remanebit terram illius qui in peregri-
• uatione erit , et homines sicut sua propria et dominica custodiet et manute-
■ nebit. .. Anteqnam etiam iter nostrum arripiemus post susceptam crucem
• faciemus illos jurare quos custodes et i^bematores constituemus terranim I nostrarom , quod ipsi bona fide cum omni posse suo , si necesse fuerit, sibi ad
• invicem juvabunt , ad defendendum terras nostras cum ab invicem requisiti » fuemnt , ita quod illi quos ego Henricus rex Anglis pnefecero ad gubeman-
• dum terras Ludovici régis FranciaB domini mei , quemadmodum terras meas
• defenderent , si civitas mea Rothomagus obsessa esset , et eodem modo quod > iUi quos ego Ludovicns , rex Francise , prsefecero ad gubemandum terras meas
■ defenderent , si civitas mea Parisius obsessa esset.... •
(1) Vers cette époque^ en effet, on voit redoubler les largesses d'Henri II. Dans cette môme année 1 177, il donne 500 marcs d'argent à Philippe de Flandre , pour le défrayer dans son pèlerinage en Terre-Sainte. V. Hist. litt, de France, t. XIV, p. 503; Brompton [HUL Angl. scriptor,, t. II), col. 1129. — Plus tard , Henri II renchérit encore sur son annuelle munificence en faveur de toutes les fondations religieuses et de toutes les maladreries de la Terre- Sainte, en ces termes consignés dans un testament de 1182: « .... Domini
• miliUae tempU Jérusalem , 5000 marcas argenti ; domini hospitali Jérusalem ,
• 5000 marcas argenti.... prêter pecuniam illam quam prius praedictis domibus
• Templi et Hospitalis commiseram custodiendam.... Et aliis domibus Religiosis
■ totius JerosolymOB, et leprosis, et inclusiSi et Heremitis ejusdem terrae 5000 » marcas argenti.*.. • (Rymer , ibid. , p. 19.)
• (2) Le grand-maitre du Teoo^le faûsait originairement partie de cette ambassade; mais il mourut en route»
l'heure allait s'éteindre ^ parmi les descendants mâles da roi Foulques (1). Le patriarche était aussi muni d'une éloquente lettre du pape Lucius^ rappelant à Henri II ses promesses en ces termes , qui nous montrent tout ce que îa chrétienté attendait de lui :
« Lucius^ éyéque, serviteur des serviteurs de Dieu , à Henri, » roi d'Angleterre, salut et bénédiction apostolique. Vos prédé- ^ cesseurs se sont tous hautement distingués entre tous les » princes de la terre , par la gloire des armes et la grandeur » d'âme, et le peuple chrétien a appris à les considérer comm^
> ses protecteurs dans l'adversité. Aussi est-ce à bon droit et » avec confiance que nous avons recours à vous, qui avez hérité
> non-seulement du trône, mais en même temps des vertus de
(1) n y a plus. Le fils aîné de Guillaume-le-Conquérant, Robert Courte-Heuse, duc de Normandie et Tan des chefs les plus brillants de la première croisade , s'était va o£Erir on instant, à l'issue de cette croisade, la couronne de Jérusalem; et, sans l'avoir acceptée, il y avait acquis par là, aux yeux des chrétiens d'Orient , une sorte de droit éventuel qu'il transmit avec la couronne d'Angleterre à son frère Henri I , aïeul maternel d'Henri U (Benoît de Peterborough , loc. inf. cit.), Henri II touchait donc par tous les côtés à la couronne de Jérusalem.
En envoyant offrir à Henri TI les royales insignes de Jérusalem , 6audouin-le- Lépreux n^entendait certainement pas évincer de son imminente succession l'enfant, encore au berceau, de sa sœur Sibylle ; puisque lui-même, plus tard, peu avant son décès, le fit couronner publiquement sous le nom de Baudouin Y. Tout ce que signifiaient les clefs et la bannière à l'adresse d'Henri II , c'était , s'il se décidait à venir en Terre-Sainte , un droit éventuel à défaut de ce neveu; et, durant sa minorité , une sorte de lientenance-générale , à l'exclusion de l'incapable Guy de Lusignan et de l'ambitieux Raymond de Tripoli. — Du reste , ce n'était pas la première fois que les descendants de Foulques et de Mélisende entraient en relations avec leurs collatéraux d'Occident. Dès l'année 1169, après la prise de Panéas par Noureddin^ Âmaury envoya à Henri II l'archevêque de Tyr avec une nombreuse ambassade , pour le déterminer à un voyage en Palestine. Après les avoir longtemps amusés par de trompeuses paroles, Henri II les laissa enfin partir, sans réponse définitive {Bec. des Hist, des Gaules y t. XVI, p. 529). Mais ce ne fut pas là la seule démarche tentée par Amaury vis-à-vis de son neveu l'illustre Plantagenet. Dans l'active et élégante correspondance que le protecteur et le confident de Guillaume de Tyr entretient avec les plus grands princes d'Occident, pour leur raconter ses campagnes d'Kgypte et \ei tenir au courant des premiers revers des colonies chrétiennes (Rec. des Hist. des Étew- /e8,t. XVI, passim)^ on en trouve une^ datée de 1174, à l'archevôqae de Bheims , Henri , prélat du sang royal de France , où , pour le sahit de la Terre- Sainte , il le conjure de travaiUer à l'apaisement de9 discordes entre Hexuri U et ses fils (p. 198).
vos pères. La chrétienté est en péril; elle tremble qu'on ne Textermine. Aussi est-ce à votre royale grandeur qu'il appartient de venir prêter l'appui de son bras aux membres de Celui dont la bonté vous a élevé à ce comble de gloire et de puissance, et qui vous a constitué comme un rempart inexpu* gnable, pour résister aux criminelles attaques des ennemis de son nom. Votre Sérénissime Grandeur, assaillie déjà par tant et de si amers gémissements sur Jérusalem, n'ignore plus que cet héritage du Crucifié, où les mystères de notre salut ont été annoncés , puis ont reçu leur accomplissement et leur démonstration, par une faveur exceptionnelle, dans la personne même du Créateur de toutes choses; que cet héritage « dis-je, foulé aux pieds par un peuple vil et perfide, et cerné de tous les côtés, si Ton n'y porte promptement secours, va périr; et ce sera là pour la religion chrétienne, ce qu'à Dieu ne plaise! une perte irréparable. Saladin, ce barbare et redoutable persécuteur du nom de Dieu , est enflammé d'une telle fureur et prépare si bien toutes les ressources de sa scélératesse pour l'extermination du peuple chrétien , que si sa rage ne vient à rencontrer, dans son cours impétueux, des obstacles qui la compriment, il peut nourrir l'espérance certaine de venir s'abreuver aux eaux du Jourdain , de souiller par le contact d'une superstition immonde un sol consacré par l'aspersion du sang vivifiant, et de réduire sous sa tyrannie abominable ce pays, que vos prédécesseurs ont racheté de la domination des infidèles, au prix de tant de fatigues et de périls. Telles sont les pressantes nécessités et les angoisses qui nous ont déterminé à vous supplier dans cette lettre apostolique, que dis-je, à vous assiéger par des cris qui partent du plus profond de nos entrailles , afin que , pour la plus grande gloire de Celui qui vous a placé au faite des grandeurs et a rendu votre nom glorieux entre les nom$ de tous les grands de la terre , vous dirigiez vos pieuses sollicitudes vers ce pays désolé, et consacriez tous vos efforts à y effacer l'opprobre de Celui, qui, sur cette même terre, a daigné être un objet de risée pour votre salut; afin que, suivant en cela les
» vestiges de vos prédécesseurs, voas mainteniez» avec l'aide de
> Dieu , dans le culte de Notre Seigneur , ce royaume qu'ils
> ont arraché de la gueule du prince des ténèbres. Nous
> avons cru devoir, dans ces accablantes angoisses, presser
> Votre Majesté avec d'autant plus d'ardeur que les priaces » de ce royaume, privés de l'appui d'un roi, ont placé en vous » tout l'espoir da leur défense. Votre Sérénissime Grandeur » peut s'en convaincre plus pleinement par cette députation, » qu'ils ont adressée ^ Votre Excellence, des plus éminents et
> des plus glorieux défenseurs de ce royaume, notre vénérable
> frère le patriarche Héraclius et notre cher fils le grand-mattre
> de l'Hôpital; afin qu'envisageant leur haute dignité, que vous • révélera leur présence , vous puissiez apprécier par là de » quelles anxiétés et de quels périls sont affligés les chrétiens » d'Orient, pour qu'ils se résignent ainsi à rester si longtemps
> privés de leur soutien, dans Tespoir que votre piété se rendra » plus facilement à leurs supplications. Accueillez donc avec bonté » ces hommes, comme s'ils vous étaient envoyés par Dieu lui- » même. Traitez-les avec la charité qui leur est due et cédez à
> leurs instances avec d'autant plus d'empressement que leur » gravité et leurs mérites ont droit à plus de considération et % d'égards. Rappelez toute votre sagesse; et, rentrant en vous- » même , réfléchissez profondément sur rengagement que Votre 1 Grandeur a pris si souvent de venir secourir ce royaume. » Mettez tout votre zèle à éviter que votre conscience ne vous
> accuse au jour du jugement redoutable, et d'y être condamné
> par le rigoureux examen du Juge que personne ne » trompe (1). *
(1) c Lucius , episcopas^ senrus servorum Dei, Henrico illustri Ângloram régi, B salutem et apostolicam benedictionem. Cum cùncti prœdecessores tai pne » csBteris terrae principibas armorum gloria et aniroi nobilitate longe rétro cla- » ruerunt , eosque fidelium populus babere in sua didicerit adversitate patronos, • merito ad te non tantum regni , sed paternarum virtiitam heredem , quadam » secaritate pradsumpta recurritnr , abi populo cbristiano imminere periculum , > immo exterminium formidatur, ut per brachium regise magnitudinis membris I ejos impendatnr praesidium, qui te, ut ad tantae gloriae et praelationis apicem » pervenires , sua pietate concessit, et te contra sui nominis impugnatores nefii-
Dés qu'on lui eut aonoDcé l'arrivée des ambassadeur» de Jéro^ salem^ Henri II alla à leur rencontre jusqu'au village de Reading, situé aux environs de Nottingham. A son approche, le patriarche se jeta à ses pieds ^ en le saluant de la part du roi de Jérusalem et de toute la chrétienté d'Orient; puis il lui remit les clefs et la bannière avec la lettre pontificale, et d'une voix
rios muram iuexpugnabilem ordinavit. Primum noverit seretiitas tua jam crebm 6t molestis saper tec pubata querelis, qoaliter terra Jerosolymitana, specîalis hereditas Gruciflxi ; in qua nostrae salutis sunt praenuntiata mysteha et ipsius rei exhibitioue compléta , quam ille , qui cuncta condidit Id soam sortem , peculiari privilegio depntavit , perfid» et sparcissim» gentis attrita , et circomvaUata pressuris , nisi eis céleri remédie succurratur , prona sit ad ruinam ; et inde quod absit , sustineat irreparabilem christiana religio jacturam. nie enim Saladinns sancti et tremendi nomiiiis immanissimus persecu* tor ita apirUu furoris incanduit , et totiuâ nequitise sus vires ad internecionem populi fidelis exercet , ut nisi immanitatis ejus impetu , quasi objectis obicibus opprimatur , certam spem fiduciamque suscipiat , quod Jordanis influât in os ^08 , et terra aspersione vivîiîci sanguinis consecrata spurcissixn» supersti** tionis ipsius contagione poUuatur et quam gloriosi , et nobiies prsedecessores tui a domino gentis incredulœ multis laboribus , et periculis exemerunt , rursus nefando tyranni nequissimi dominio subjugetur. Ob hanc itaque necessitatis , et imminentis doloris instantiam magniiicentiam tuam apostolicis litteris duximus exorandam, immo dilatatis praecordiis summa acclamatione pulsandam , quatenus ad honorem ipsius respiciens , qui te constituit in subUmi , et juxta nomen magnorum , qui sunt in terris , nomen tibi contulit gloriosum ad desolationem prserata? terrse, pietatis studio te convertas, et ut ejus confusio in hac parte tollatur, qui pro te et in Ipsa terra volait haberi ludibrîo, operam adhibeas efficacem; quatenus praedecessonim tuorum vestigia subsecutus* quam ipsi de principis tenebrarum faucibus eripuerant in cuitu magui Dei per tuam diligentiam » auxiliante domino , conservetur. Do autem curiosius celûtudinem tuam in tanta oppressionis angustia convenit iaborare , quod ter* ram ipsam régis intelligis prsBsidio destitutam , et totam spem defensionis suas ipsius proceres in tuas magnitudlnis duxeront patrocinio colloeandam. Quod inde clarios tua serenitas potest aguoscere , quod sununos terrs illius , et magnificos defensores venerabilem fratrem nostrum Eracleum patriarcham et dilectum fllium nostrum maglstrum Hospitalis ad tuam excellentiam destinarunt ut ex ipsorum prsesentia considerata dignitate perpenderis , quanta fuerît necessitatis angustia pro qua eorum sustinent tamdiu carere prsesidio , ut per ipsos iacilius ad vota sua tuam devotionem inclinent. Viros igitur pi sefaios , tanquam ab ipso Domino tibi destinatos, bénigne suscipias et débita cbaiitate pertractes, eorumque postulationibus tanto facilius acquiesças, quanto gravitatis , et bonestatis intentu favor est eis et gratia exhibenda. Sane recelât prudentia tua , et sollicita secum meditatione revolvat promiasionem iUam, quam de impendendo sœpe dict» terras prsesidio tuam celsitudinem obligasti , et ita in hac parte te cautum et studiosum exhibeas , ut te in tremendo judicio tua conscientia non accoset , et ejus, qui non fallitur , districti judicis interrogatio non condenmet» •
émue: t Si>e, dit-il, Notre Seigneur Jésus-Christ vous réclame. y^ Le peuple de Dieu vous appelle à grands cris à la défense de » Jérusalem. En voici les clefs. Le roi et les grands de la Terre-
> Sainte vous les adressent par notre intermédiaire; car, après
> Dieu , vous êtes le seul en qui ils placent leur confiance » et l'espoir de leur salut. Venez donc en toute hâte, Sire, nous
> arracher aux mains de nos ennemis et de nos persécuteurs; » car Saladin, le chef des ennemis de la croix, et avec lui tout B le peuple de Mahomet , se vantent impudemment d'envahir la » terre de Jérusalem (ce dont Dieu nous préserve!). » A ces mots, Henri II prit la main du patriarche, et, en le relevant: € Notre Seigneur Jésus-Christ, lui répondit -il, sera le plus puis- 1 sant défenseur de son peuple; mais, pour nous, nous le
> seconderons dans toute la mesure de notre pouvoir, avec » l'appui de celui à qui appartiennent honneur et gloire, i Ensuite il appréhenda les clefs et la bannière; mais, peu d'instants après cette prise de possession, il les remit en dépôt aux mains du patriarche, en l'ajournant, pour une réponse définitive, à une grande assemblée que, dans quelques semaines, il allait tenir à Londres.
Cette attitude de réserve et ce langage évasîf n'étaient rien moins qu'encourageants. Mais, en ce moment, Henri II était, plus que jamais, en butte aux turbulentes insurrections de ses fils, qui venaient d'acquérir un redoutable appui dans le nouveau roi de France Philippe-Auguste. Aussi tenait-il plus que jamais à ne point quitter son royaume ; et il comptait sur la grande assemblée de Londres pour en tirer adroitement cette solution. Les ambassadeurs, néanmoins, ne se rebutèrent point : au jour indiqué, c'est-à*dire au premier dimanche de Carême, ils parurent à l'assemblée, présidée par le roi d'Angleterre, et où assistaient le roi d'Ecosse Guillaume et son frère David, avec tous les prélats et barons des deux royaumes. Henri II y posa , mais sous une forme captieuse , cette alternative : aller en personne secourir la Terre-Sainte menacée des dernières catastrophes, ou rester à la tète de son royaume déchiré par les factions. L'assemblée , suivant quelques historiens , esquiva prudemBaent
toute décision formelle, en invitant seulement Henri H à s'entendre là-dessus avec son suzerain le roi de France; Suivant d'autres, prévenant les désirs du despote avec une complaisance de cour, elle déclara qu'il devait préférer aux intérêts d'un lointain pays ceux d'un royaume dont il avait pris en main le gouvernement en face de sa mère l'Eglise.
Positives ou ambiguës, les consultations de l'assemblée de Londres ne pouvaient que fortifier Henri II dans ses inclinations secrètes. Il donna donc au patriarche une réponse négative; et toutefois il autorisa dans son royaume toute entreprise pour la croisade, ordonna dans toutes les paroisses une collecte , et, de son propre trésor, offrit incontinent cinquante mille marcs. Mais ces oflres ne touchèrent point Héraclius, qui avait toujours compté sur le départ d'Henri II : *> En persistant dans votre résolu-
> tion, » lui dit fort aigrement ce personnage doué de plus d'ardeur que d'onction et de tact, t vous n'assurerez pas plus
> votre propre salut que le satat de l'héritage du Christ. C'est D un prince que nous cherchons , et non point des trésors. De
> toutes les parties du monde on nous envoie des subsides;
> mais de nulle part il ne nous arrive de princes. Nous n'avons
> point besoin d'argent. Ce qu'il nous faut , c'est un homme » sans argent. * Henri II demeurait insensible. Alors le patriarche lui demanda un de ses fils, à tout le moins le plus jeune, Jean-Sans-Terre, afin de faire refleurir, dit-il, en y greffant cette nouvelle bouture , la vieille souche angevine des rois de Jérusalem. Le jeune prince lui-même, en ce moment destiné à une grande expédition en Irlande , vint se jeter aux genoux de son pére^ en le conjurant de le laisser partir plutôt pour Jérusalem; mais Henri II fut inflexible. Alors le patriarche, désespérant, disent les chroniques, de tirer le miel de la pierre et l'huile du rocher, brusqua son départ avec une indignation mal contenue. Le cauteleux Henri II , croyant étouffer son ressentiment sous un redoublement de prévenances , le voulut reconduire en personne jusqu'au port de Douvres. Mais, chemin faisant ^ devant un nombreux entourage , Héraclius, à la face du monarque, donna enfin libre cours à toute sa colère, c Jusqu'ici, > lui
dit-il avec Taccent d'im prophète^ « josqu'ici f oos avez régné
> avec une gloire qui vous a mis hors de toute comparai^ » sonayec tous les princes de la terre. Mais, parvenu au » comble des grandeurs auxquelles vous étiez destiné, vous
> avez succombé dans cette épreuve. Comparez aux biens que » Dieu vous prodigua l'ingratitude dont vous l'avez payé. Vous o avez violé la foi due au roi de France; vous avez fait massa- » crer Vévéque de Cautorbéry ; et voilà que maintenant vous » vous refusez à la défense des chrétiens. Aussi Dieu, dont vous
> avez abandonné la cause , va vous abandonner à son tour et
> vous retirer toutes ses grâces. Désormais, jusqu'au dernier
> instant de votre vie , la félicité va se changer pour vous en » infortunes, et la gloire en ignominies. » Henri II allait s'emporter. « Voilà ma tête, » continua le patriarche, c traitez-moi » comme vous avez fait saint Thomas; j'aime autant périr de
> vos mains en Angleterre que de celles des Sarrasins en Syrie.
> Aussi bien ne valez-vous guère mieux que n'importe quel
> Sarrasin, — Si tous mes sujets, > répliquajle roi, c n'avaient » qu'un corps et qu'une âme, ils n'oseraient me dire ce que je » viens d'entendre — S'ils parlaient ainsi , » reprit le patriarche , < cela ne m'étonnerait pas , car ils ne vous aiment A point. )) Pour couper court à cette violente sortie, Henri II voulut mettre en avant les insurrections de ses fils , qui le retenaient forcément en Europe. < Cela non plus n'est pas étonnant , > répliqua Héraclius : < ils sont venus du diable , et , partant, ils retourneront au diable. > Il faisait allusion à une ancienne comtesse d'Anjou , trisaïeule du roi , qui avait passé pour sorcière, et qui, un beau jour, disait-on, s'était, pendant la messe , envolée par une fenêtre (1).
intimidé sans doute par les sinistres prophéties mêlées aux invectives du patriarche, Henri II, au dernier moment, se
{i) Ridiard lui-même racontait souvent cette lé^^ende ; et U y ajoutait , comme UéracUus , en se faisant l'écho des superstitieuses croyances du peuple : 9 Est-il étonnant que, sortis d'une telle souche , nous vivions mal les uns avec B les autres? Ce qui provient du diable doit retourner au diable. » (Àug. Thierry, «5Ml.,pp.î6i-265).
déèida enfin à s^embarquer avec lai pour aller conférer avec Philippe-Auguste sur le sort de la Terre-Sainte. Les deux monarques eurent même , à ce sujet, au Val de Ruel , plusieurs entretiens > mais qui , cette fois encore , n'aboutirent qu'^ de stériles protestations (1) ; et de leur voyage à Londres , le patriarche et le grand-Hospitalier ne rapportèrent à Jérusalem que les égoïstes subterfuges do plus puissant des petits-flls du roi Foulques.
Cependant quinze années s'étaient écoulées depuis le serment prêté dans la cathédrale d'Avranches, et les colonies chrétiennes n'avaient encore pu se lasser d'espérer le vieil Henri II, ni de te harceler de leurs sollicitations. Lorsqu'on 1187 ce royaume de Jérusalem, qu*U avait laissé envahir tout entier avec une si morne indifférence, se fut effondré dans la journée de Tibériade, le roi d'Angleterre en fut aussitôt informé par celte émouvante lettre du patriarche d'Antioche:
c Par ces présentes nous vous faisons part, avec larmes et » sanglots» de l'affliction sans bornes que nous cause à juste » titre, à nous et à toute la Chrétienté, le malheur qui vient de » nous frapper. Qu'avec vous tout l'univers sache d'où provient » notre affliction, et quel est l'objet de notre deuil et de nos lamen-
> tationsi Le 4 juillet de l'an de grâce 1187, Saladin, rassem- » blant une foule d'ennemis étrangers, livra bataille aux Chrétiens » qui habitaient la terre de Jérusalem , et les mit en déroute en » triomphateur tout-puissant. La Croix vivifiante a été livrée à la
> risée des Turcs; le roi et le grand-maître du Temple ont été faits » prisonniers avec le prince Raymond, que ce scélérat de Saladin
> a massacré de ses propres mains. Les évéques, les Templiers
> et les Hospitahers ont été passés au fil de l'épée dans la
> défense de la Vraie-Croix, avec trente mille fantassins; et une
(1) Roger de Hoveden [Rer, angl, acriptores), pp. 628-629. — Benoit de Peterborough {Bèc. des hist, des Gaules, t. XVI), pp. 461-464. — Silvestr., Girald., Cambr. Hibeni. , expugn. {Anglio.^ normann,^ etc., et veteribus scHpta), p. 800. — Brompton, col. 1144-1145. — Chron. Gervas (Hist. angl, seriptores decem, 1. 1}, col. 1474. — Raoul Diceto (Ymog. Aûtor.), col. 685-626. ^ Hist. un. de France (ibid.), pp. 604-605. — Lingard (Hm<. d: Angleterre) , p. 310; HichanA (m4.), pp. 96^.
vaste nuiltitade û'a échoppé à ce carnage que pûoripéririou tomber en captivité dans les villes dont il s'est ensuite emparé. Enfin, rassasié du sang des Chrétiens « il prit et fortifia Tibériade» la superbe ville de Ptolémaïs^ Caïphas, Gésarée> Joppé» Nazareth, Sébaste, Neapolis, Lydda, Ramath, Bethlérai. Maintenant il assiège la sainte cité de Jérusalem et le Sépulcre du Seigneur, qu'il menace de mettre en pièces ^ pour en jeter les débris dans la mer. Nous ignorons le jour et l'heure où , sur tous les autres points de la Terre^Sainle , les populations doiyent périr ou tomber dans l'esclavage; mais leur situation nous tient dans Tanxiétê, surtout en les voyant dépourvues de vivres, d'armes, de chevaux et de défenseurs. Accablés de tant de maux, répandus sur nous à profusion par la colère divine, nous mangeons notre pain dans les larmes; et nous sommes transis de frayeur, à la pensée que le SépuIcre du Seigneur sera livré aux nations étrangères; et que nous autres, demeurés en si petit nombre daus le pays des Chrétiens , courberons la tête sous le glaive des ennemis qui nous pressent, si nous tardons à être secourus. Votre sagesse, vos lumières et vos richesses vous placent au-dessus dés ' autres rois de l'Occident. Nous attendons toujours vos secours et vous conjurons de fournir en tonte hâte à la Terre- ^ Sainte votre puissante assistance. Et, si vous tardez, le Sépulcre de Notre Seigneur, la noble cité d'Antîoche et le territoire ' environnant deviendront un éternel sujet d'opprobre chez les nations étrangères. Songez à votre gloire et à votre nom, • pour que Dieu, qui vous a élevé au trône, vous doive à son tour son exaltation. Si vous daignez coopérer à cette grande œuvre en venant vous-même , ou en nous envoyant les " secours que nous désirons, c'est à vous, après Dieu, que nous serons redevables de la libération de toute la Terre- Sainte. C'est en versant toutes les larmes de notre cœur et en frappant nos poitrines coupables , que nous implorons Dieu à grands cris, pour qu'il vous inspire la volonté et vous donne le pouvoir de nous venir en aide dans ce mortel péril, et de ' réaliser ce dessein pour la gloire de Dieu et la vôtre. Âu;tre-
ment, énervés et languissants sous le poids des périls multiples qui nous accablent journellement, nous périrons fatalement; et, quand tout le sang des Chrétiens aura été versé, le Sépulcre de Notre Seigneur et la noble cité d'Antioche deviendront Topprobre des nations étrangères (4).»
Après la prise de Jérusalem , c'est le tour du grand^maltre du
(i) t Condignum» et mestim&l)ileni dobrem nostrum proinsperato et terribili, quod nabis imnu) tiJt93 Christianitati nuper accidit, infortunio, cum lacrymis et singuUlbus excellentlse vestraB per h£C prsesentîa denuntiamus. Audial vobyôOAi doiorem nostfaun omne seeulum , ut sdat onde yeniat ,„ault quo tendai nosl^r lu^tus, et ^ostrtf lamentatio. Quarto die menais julii, anno inçarnati verbi millesimo centesiino oclogcsiino septimo, Saladlnus, collecta hostium peregrina multitttditfté , praelitim commisit cum hie qui ermt ni terra Jérusalem cbristianis, «t fusis eorum copiis, de ipsis pro Telle suo triumpbavit, vivifica crucè ludibrio Turcorum exposita : capto rege et magistro Templi , tlaimundo quoqne principe propriis manibus nefandi Sakdini interfeôto , et episQopis cum Templariis et Hospttalarits , et... peditnm triginta miliia in ^uitione sanctse cruels glad lis jugula tis: excepta multitudine copiosa quae postea in urbibus, qaas cepit, est înterempta vel captivata. Satiatus denique ôan- -guîne ClinstiaQomm, Tyberiadem ceph, et monivit; deinde oîTitatem nobilem Xç4*aroa) Calphas, Cœsaream, Joppen , Nazareth, Sebasten , NeapoUm , Lydden , Kamathan , Arsur , Ebron , Bethléem , et tune sanctam civitatem »' ' JèruBalem , et sepulerum domini bbsedit , Jurans quod ipsum fruslratim .cpmnûAUtt , et ejus minutiasinprofundum maris projiciet ; pro residuis formidolosa nos dctlnet ha^slta Uo ignorantes diem et horam , in qua subjiciantùr dttioni ejus , et habitatores eatum vel captivcntur , vel occidantur , maxime cum victuailibus , et aquitaturis , et annis belllcis , et defensoribus constet esse spoliâtes ; pro hac tanta ira et iudignatione Dei in nos efTusa desuper panem no^rum cum lacryiniâ màndocamus , et tut*bamur terrore horribill , ne (tepulchnim dominicum eiteris tradatur natiooibus j nd pauei , qui remansimus in terra christiana , si tarda verit succursus , urgentibus iniraicis , nostras i-.ervices gtadiis ferientium supponamus. Et quidem prudentia , et opSnlimie:* et divitiia c»t^ri& regibuB accidentalibus prieeminetis : cujos auxilium aemper expectavlmus ; precamur ut terrse sancts potenti fe^tinanter suceurlatis auxilio. Et si tardaveritis , seputchrnm dominicum cum Antîochia nobBi eivifale, et terra Mbi adjacente, iu •opprol)rium sempttemum exteris SQbja* celait nationibu$» Mementote laudis, et nominis vestri, ut Deus, qui vos subletavit in regnum , per vos exaltetur , et si hinc tam digno operî volueritiè; maitum appoiiereVut veoiatLfc.'vel optatiim nobh mittatis floccamum, tfifUus terrée sanct» .Uberatio VQbis po:it Deum imputabitur , et nos ip^ in quantum possimus lugentes, et rea pectora nostra percutieutes ad Déura bhmàmus, ut ipàe donet voHs ', et velte, et pôà&e (d ipsum sid'pej^fîciekidi éd laftidem; et glotiam-. s«i nominis; quatenus in hot\ moitis articulo. t^nae sanctflB et nobis clementer succurratis. Alioquin nobis, cum vaiiis subjacentes periciill<^ diutino langdri sacctimbimus, jam neceâse «Ht ëxpii^re, et Tuso aaaguikiè «hrifttianurom doaxtinkmn aej^niJorum, et AntÎDclÛAm nobiAem civitatem corn terra sibi adjacenti in opprobrium sempiternum ezteris nationibus Sttbjacere. • (Hog. de Hov. , pp.' 643-644.)
Temple j qui donne à Henri II ces précieux détails sur l'occupation de la Ville-Sainte et sur les efforts désespérés de toute la chrétienté d'Orient ^ au moment et à la suite de cette catastrophe :
< Sachez que Jérusalem > avec la tour de Dayid,, s'est rendue à&iladin. Les Syriens conservent la garde du $aint*Séj^ulcre jusqu'au quatrième jour après la fête de saint Michel» et Saladin a lui-même permis à dix Ilospitatiers de rester encore dans la maison de l'Hôpital, pour y soigner les malades, jusqu'à l'an prochain. Mais les frères Hospitaliers du château de Beauvoir résistent encore énergiquement aux Sarrasins , et ils leur ont déjà pris deux caravanes. Dans une de ces prises, ils ont , grâce à leurs vigoureux coups de main , pris possession
de tout ce que contenait en armes, en vivres et en ustensiles^ le fort de la Fère , détruit par les Sarrasins. Saladin trouve encore de la résistance devant les forts de Carak, de Montréal, Saphet..., deMargat, de la Blanche-Garde, et sur les territoires de Tripoli et d'Antioche. Après la prise de Jérusalem, Saladin fit enlever la croix du Temple de Notre Seigneur et la fit traîner et flageller publiquement, deux jours durant, à travers les rues de la ville. Ensuite il a fait laver à Teau de rose le Temple de Notre Seigneur du haut en bas, et du dedans au dehors; et du haut de ce Temple, il a fait, à grand bruit, proclamer sa loi pendant quatre jours. Ensuite il a investi la ville de Tyr, qu il a tenue assiégée de la Saint- Martin à la Circoncision , avec treize pierriers , qui lançaient sur elle des pierres nuit et jour , sans interruption. La veille de la Saint-Sylvestre, le marquis Conrad a distribué des soldats le long des murs de la ville, et, avec dix- sept galères armées et dix autres petits navires, il a attaqué les galères de Saladin avec les Hospitaliers et les Templiers. Vainqueur dans ce combat, il en a pris onze, avec le grand amiral d'Alexandrie et huit autres amiraux, et a tué une multitude de Sarrasins. Les autres galères, échappant aux mains des Chrétiens, sont allées se réfugier dans l'armée de Saladin. Saladin les fit traîner sur le rivage et réduire en cendres; et dans sa profonde affliction , il a fait couper les oreilles et la queue de son
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9 Cheval, et a chevauché dans cet accoutrement aux yeux de * toute Tarmée (1). »
Henri II, pour le moment, demeura encore sourd aux nouvelles, instances de la Terre-Sainte. Mais, à son égard, l'Eglise n'avait pas encore déployé toute la solennité de ses appels; et, pour atteindre ce cœur retranché derrière tous les froids calculs (Je la politique humaine» sa maternelle tendresse envers les chrétiens d'Orient lui devait encore suggérer de nouvelles ressources.
Entre les deux villes de Trie et de Gisors» sur les confins des terres de France et du grand fief de Normandie, se dressait, au douzième siècle, un ormeau gigantesque. Huit hommes se tenant par la main en auraient à peine embrassé la circonférence; et, sous son feuillage, arUficiellement ramené à terre, on pouvait venir à la fois par milliers s'abriter contre la pluie
(f ) i Sciatis qiiod Jérusalem cum arce DaTid reddita est Saladino. Syiii autem habent custodiam sepulchri usque ad quartum diem post fedtum sancU Blichaelis: etipse Saladlnus in domo Hospitalis ad custodiendum infirmos usque ad unum annam. Fratrcs vero Hospitales de Belliwerio opUme résistant Sarraeenia adhuc, et duajs jam carvanas Sarracenorum expugnaveruot^ in quorum aiterlus captione omnia arma et ustensilia , et victwa^ia quse erant in Castro Fabae quod SarracenI destruxerànt , viriliter lucrati sunt ; adhuc etiam résistant Saladitio Gragcus montis regalis.... et Saphet ,.... et Margatum , et castellum Blancum , et terra Tripolis , et terra Antiochiae. Capta autem Jerosolyma , Saladlnus crucem de templo Domini deponi fecit, et eam per dno? his per civitatem in ostentam fostigatido portari fecit. Deinde fedt templum Domini aqua rosata intus et ezterius sursum , et deorsum lavari , et legem suam desuper illud per quatuor partes miro tumultu acclamari : a festo vero sancti Martini usque ad circomcisionem Domini obsedît Tyrum tredecim perràtiis die noctoqoe lapides in eam incessanter jaçtantibus. In vigilia saneti Sylvestri dominus Conrados Marchias milites , et pedites per murum civitatis disposuit, et armàtis septemdeèim galéîs , et decem aliis naviculis , cnm auTtiliodomus Hospitalis , et f^trum TcmpH adversus galeas Saladini dimicavit , easque expugiiana undecim ex eis retinuit^ et magnum Âlexandriae Admiraldum cum octo aliis Admiraldis cepit, Sarracenorum muHitudine Interfecta. Rcliquae vero galètt Saladini Christianorum manus e\ad entes ad Saladini exercitum confugerunt ; quibus prxcepto illius ad terram extractis , ipse Saladinus igné appodito t in cinei'em et) iaviUam fuit redigi ;, mmioque dolore commotus , equi sui auriculas et caudam amputans , equum ilium per totum exercitum videntibos omnibus equitavit » (Rog. de Hov. , p. 645-646.)
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on les ardeurs du soleil (1). Dans le cours de leur lutte acharnée au sujet des deux Vexins français et normand, dont cet arbre indiquait la ligne séparative , Henri II et Philippe-Auguste s'étaient maintes fois convoqués sous son ombre , pour y vider amiablement leur querelle ; aussi Tonneau était-il désigné dans toute la contrée sous le nom célèbre A^ormel ou ormeteau des conférences. Après mille tentatives de paix demeurées infructueuses , les deux rois , à la nouvelle de la prise de Jérusalem , s'y donnèrent un dernier rendez-vous solennel au 12 janvier 1188, pour y régler la mouvance des fiefs en litige, et ensuite s'entretenir plus sérieusement que jamais du sort de la Terre- Sainte. Au jour indiqué , Henri U et Philippe-Auguste , escortés des premiers évéques et seigneurs de France et d'Angleterre , s'abordèrent sous les branches dépouillées de Vortnek en fourrures d'hermines, car le froid était piquant. On y discuta Longtemps les hommages, les redevances et les possessions de Gisors, de Frettevai et du Vexin normand. Déjà même les pourparlers s^envenimaient ^ et on allait encore perdre de vue Jérusalem, lorsque tout à coup apparaissent dans la plaine , montés spr des mules, deux prélats précédés de la croix pontificale. L'un portait les insignes de la cour de Rome; l'autre était couvert d'ornements sacerdotaux, selon l'usage des prêtres d'Orient. A leur suite marchaient quelques chevaliers qu'à leurs, croix rouges, ressortant sur des vêtements blancs, on reconnaissait de suite pour des Templiers. Philippe-Auguste envoya des hérauts en information. Les deux prélats étaient Guillaume de Tyr et le cardinal-légat Henri d'Albano, qui alors parcouraient 1-Earope de ville en ville , afin' de réveiUer partout l'enthousiasme pour les croisades avec le récit des derniers malheurs de Jérusalem ; et ils cheminaient escortés des quelques Templiers échappés au désastre de Tibériade. Les prélats arrivés sous Tonneau , les deux rois les embrassèrent avec effusion. Ensuite Guillaume de Tyr, devant toute Tassemblée , et d'une voix brisée par les sanglots, dépeignit en traits de feu les malheurs de la Terre Sainte. Il redit le carnage de Tibériade , la ruine des ordres de THôpital
(1) Philippide de Guillaume Lebreton (coll. Gotzot, t. XII), p. 69. -- BiontCaittcoa^ Uonum, de lamonarchiefrançedse^t Ut p. 11^
et do Temple , Jérosalem captive > la Croix aux mains des Infidèles, les chrétiennes jetées en proie à la brutalité dn vainqueur, les soldats du Christ rachetant au poids de l'or leur vie et la vie de leurs femmes et de leurs fils. À Guillaume de Tyr succéda le cardinal d'Albano, qui lut une longue lettre du pape Grégoire Vni renouvelant les pressantes exhortations d'Urbain H en faveur des Saints-Lieux. Les deux prélats furent, vis-à-vis dn roi d'Angleterre, plus heureux que le patriarche HéracUus ; pins heureux aussi que ne Favaient été naguère , à l'égard de Foalques-Réchin son aïeul , Urbain II et Robert d'Ârbrissel. La lecture à peine terminée , et tandis que l'auditoire enlevé s'écriait : c La croix! la croix I > le vieil Henri II, le premier, vint se jeter aux pieds du légat, pour la recevoir de ses propres mains, ff Ah! ah! » murmurèrent les barons de France, choqués de voir encore là le roi d'Angleterre , simple vassal de Philippe- Auguste, prendre les devants sur son suzerain. « Ahl ahi les couleurs des Plantagenets devancent encore celles des Francs ; • et les incurables hostilités allaient reprendre, si Philippe-Augnsie n'eût eu la sagesse de ne voir là qu'un pur élan de foi chrétienne. Ce tumulte apaisé, les deux rois se jetèrent dans les bras l'un de l'autre ; et , ensemble , ils allèrent prendre solennellement la croix des mains de l'archevêque de Tyr , en se signant au front , à la bouche et à la poitrine , et en jurant de ne la plus quitter ni sur terre , ni sur mer , ni en champs , ni en villes^ jusqu^à leur retour du grand passage. Ce généreux mouvement gagna toute l'assistance; et, tandis qu'apparaissait au ciel, disent les chroniques, une croix miraculeuse , tous (1) vinrent se prosterner aux pieds des deux prélats, à la suite du jeune comte de Poitou Richard Gœur-<le-Lion. Lorsque tout le monde eut pris la croix, chaque prince adoptant pour la sienne une couleur distinctive, Henri II choisit la blanche, pendant que Philippe-Auguste et le Comte de Flandre prenaient la rouge et la verte; et les deux rois s'en allèrent dans leurs états respectifs vaquer aux préparatifs
(1) La figure toute la noblesse de France. C*est le duc de Bourgogne ; ce sont les comtes de Flandre^ de Champagne, de Blois , de Soissons , de Nevers , de Dreux, de Clenooot, du Perche p de Bar et de Rocliefort. C'est le vicomte de Narbonne ; ce sont les sires de Montmorency , de Meulan , de Coocy , lacques 4*Ave8Qe • Benurd de Saint-Valery , etc.
de la nouvelle guerre sainte, après aydr élevé préalablement une chapelle avec une croii de bois, sur le lieu même où ils veQaient de se croiser et qui de là reçut le no*n de champ sacré (1).
La troisième croisade proclamée, il la fallait, en effet,'organiser. Pas plus que Philippe-Auguste, Henri II ne faillit à cette tâche, où désoroaais le soutiendra jusqu'au bout l'élan tardif^ mais généreux, qui l'avait, le premier de tous , entraîné vers le carénai d'Albano. Une fois mue vers la haute pensée du recour vrement de Jérusalem, cette vigoureuse intelligence va s'y appliquer tout entière et avec suite , aux moindres instants de répit que lui laissera la lutte acharnée avec la cour de France , à peine interrompue quelques jours par la solennelle réconciliation du champ sacré.
Dès au sortir de Gisors et dans les pr^oaiers jours de mars, Henri II alla au Mans présider, avec la croix blanche sur répaute, une assemblée générale de tous les prélats et barons de ses provinces d'outre-mer i afin d'aviser aux premières mesures à prendre en faveur de la croisade. Cette assemblée, où remonte Torigme de la dîme Saladim, et que l'on range d'ordinaire parmi les conciles (2), fut des plus solennelles.
(1) En remembrcmce de cette crciserie, Chron, de $aint*Deny8 0PubK de Paulin Paris) , col. 83S-839 — Rigord , Vie de Philippe- Auguste (coU. Guizot , t. XI), pp. 72-73. — Rog. de Hov. , p. 611 . — Raoul de Diceto , col. 636. —
. GuKelm. Keubrig. {Veter. Britann, scrvptoreï) , p. 435. «^ Geofifir. de \i(9S, , pp. 85-86. — Robert Denyau, Hi9t, de Gisors y passitn. — Hist, de France d'Henri Martin (éd. de 1^55), t. III , pp. 525-529. — Aug. Thierry , ihid , p. «76. — Sfichaud , ihid. , pp. 65-(>6. — De cette mémorable journée datent les armes de Gisors : de gueules à la croix engrôlée d'or , avec le millésime 1188 au-dessus
, de Fécu. Ce fut aussi ce jour là qu*Henri II ajouta un chef d'azur à trois fleurons de lys d'or. — La croix et la chapelle du ChcunpSacré sont depuis longtemps disparues : il n'en subsiste {dus aucune trace. Quant à Varmel des conférences , ., il pe, survécut <iue peu de jours à Tentrevue du 12 janvier 1188. Dès la même année , lors de la reprise des hostilités entre Henri 11 et Philippe-Auguste , celui-ci le fit un jonr couper par le pied, dans une yifriente boutade oonti^e cet arbre , sons lequel il n'avait jamais pu réussir à conclure une paix durable , et qui ne servait qu'à abriter des fassemblemients de Normands et d'Anglais. -^ Nous devons une partie de nos renseignements sur l'entrerue de 1 188 à l'extrême obligeance de M. Tabbé Lefebvre , vicaire de Gisors , qui s'est beaucoup occupé de la curieuse histoire de cette ville. (2; Dom PioUn » Hi$t, de rEglise du Mam » t. IV , p. 188.
autant par l'afflueDce et l'éclat des assistants que par la gravité des questions. À côté d'Henri II» de son fils Richard et de Guillaume de Tyr, y figuraient les archevêques de Cantorbéry, de Tours et de Rouen, les évoques d'Evreux, d'Angers, du Mans, de Nantes, de Chartres et de Séez,^vec tous les barons de la Touraine, du Maine et de l'Anjou (1). Henri U y rendit, sur les préparatifs de la troisième croisade , une longue ordonnance, qui est demeurée un des plus beaux monuments de la législation des croisades, et où, à côté de certains articles repréhensibles (2) , se révèle une profonde sagesse. Essayons d'en pénétrer l'économie.
Tout d'abord il y réglemente à fond la levée des subsides. C'était là une question toute nouvelle. U y avait bien eu, dès le neuvième siècle, des quêtes au profit des Saints-Lieux, mais dépourvues de tout caractère officiel ou général (3). Henri H, dès les premières années de son règne , eut Tinitiative de collectes publiques. Au plus fort de sa lutte avec Thomas Becket, et pour donner le change au grand archevêque et à la papauté sur sa politique usurpatrice , Henri II, le 8 mai 1166, avait tenu au Mans une première assemblée dé tous ses prélats et barons d'outre-mer, et il y avait ébauché tout un système pour une levée réguUère de subsides au profit des colooies chrétiennes (4). C'est cette même œuvre qu'avec des vues plus droites
il reprit et perfectionna dans la nouvelle assemblée de 1188.
(1) Ibid, ^ L'Ouest aux croisades , par Henri de Fourmont , t. I , p. 169.
(2) V, infra.
(3) Dom Gfaamard , Saints personnages de l'Anjou , t. II , p. 277. Dans la première croisade , entre l'élan tumultueux de toute la France et la léthargie de Philippe I , il n y avait pas place pour le moindre essai d^organisation générale ; chaque croisé pourvoyait d'avance , tant bien que mal , aux frais du voyage , en réalisant tout son patrimoine avec un fiévreux empressement. — Lors de la seconde croisade , Louis YII , à l'instigation de l'abbé Suger , remplit ses coffi^es par l'augmentation de l'impôt général , et surtout par l'impitoyable taillage des Juifs. Mais , jusqu'à Henri U , l'histoire des croisades ne nous offre nulle trace d'organisation administrative de subsides spéciaux au profit de la Terre-Sainte.
(4) Aux termes de rassemblée du 8 mai 1166 , et dans toute l'étendue des états d'Henri U , ■ tout homme , eUsrc ou laïque, devait fournir pour la Terre-Sainte deux deniers par livre de tous ses revenus ou biens meubles , et un denier par livre pour les quatre années suivantes (ad defensionem et juvamcn eclesi» et lerr» Orientalis > unusquisque , de omni fnobili quod habet..,, et de redditibus timiUter det hoc anno MCLXVI de unoquaque li^a duos denarios , denique
Aax termes des statuts de cette assemblée, tout boBime» tàero oa Mqae , qcd s'abstenait du voyage en Terre-Sainte , devait , sous peine d'excommunication, fournir ^ la croisade la dîme de tous ses revenus ou biens meubles. Les aimes, chevaux et vêtements des soldats, les chevaux, livres , vêtements et ornements sacrés des clercs, et les joyaux des clercs et des laïques échappaient seuls à cette décimation universelle (1). Tel est Timpôt
sequentibus annis de singulis libris singulos denarios.... Hoc faciant arekiepiê» copij epiêcopi^ abbates qai regale habent, comités^ frarone^ » t;aiKUf près , milites , cives , burgensee , rustici. Les avances pour la culture de la terre ne devaient pas être prélevées en réglant le total de la masse imposable (boc quoque Êiciet de ctilturis et vineis , ita quod non compatetor sumptus et eonstamentum earum). Dans ce total devaient entrer les dettes d'un remboursement assuré (hoc etiam de debitis de quibus recipiendis certitudinem babent). L'édit prescrivait en outre , dans toutes les églises , TétabEssement d^un tronc à plu- •ieiirs clefe, l'une confiée au desservant y les deux ctulres aux deux plus loyaux paroissiens (et erit truncus per singulas villas in eclesiis... Truncus vero habebit très claves , quarum unam custodiet presbyter, duos fideliores viri de paro^ chia). Dans ce tronc chaque contribuable , après avoir juré de le faire loyalement , devait , sous peine d^ excommunication , verser la quoterpart de son offrande , déterminée par l'exact calcul de tout son patrimoine (... ubi quisque post juramentum y ita fldeliter mittet^ rébus suis dùigenter numeratis , quidqnid ez eis modo prsedicto collegi poterit , ita ne incedat in excommunication nem). Tout l'argent recueilli dans* les paroisses était versé à Vévêché {pecunia in vilHs collecta ad episcopatum deferatur), • — Chron. Genras. , ooL 1399lÀOO. — Hist. lut. de France, ibid, pp. 502*503. — Pagi , CriticAn annal. Baron. , t. IV , p. 617. — Dom Piolin , ibid. , t IV , p. 134. — Dans ces dispositions de l'édit du 8 mai 1166, un œil attentif trouvera le germe des statuts du concile du Mans.
Ces premiers essais de législation fiscale en matière de subsides semblent même avoir reçu d'Henri II, à plusieurs reprises, un commencement d'exécution, longtemps avant le concile du Mans. Dés l'an 1182 ,sur la demande du pape Alexandre et des chevaliers de l'Hôpital et du Temple s il ordonna, de Tavis de tous les grands du royaume , convoqués en assemblée générale , une levée de subsides , qui produisit 500 marcs d*or et 43,000 marcs d'argent , suivant Raoul de Diceto [col. 613] et Matthieu de Westminster {Flores historiarum, p. 253). V. aussi Hist. litt. de France , ibid. , pp. 503-504. — Nous avons va aussi Henri II, Tan 1185, lors de l'ambassade du patriarche Héradius, prescrire à cette occasion une collecte générale dans toutes les paroisses d'Angleterre.
(I] t Omnes illi , tam clerici quam laici , qui hoc iter non arripient , décimas
• reddituum suorum unius anni et omnium catallorum suorom tam in auro quam > in argento et in omnibus aliis dabuiit , exceptis yestibus et libhs , et vesti-
• mentis clericorum.... et lapidibus prêtions tam clericorum quam laicorum;
• et exceptis equis et armis , et vestibus militnm ad proprium corporis usum I pertinentîbus ; facta prius excommunicatione^ archiepiscopis , episcopis ,
• archipresbyteris singulis in singuVis parrocbiia super imuBMfuemqae qui
• decimam pertaxatam légitime nott ûevluit sub pi^Câentia , «t couscienti^ ■ illorom , qui debout interesse» i • -
célèbre adopté depuis en principe par Philippe-Auguste, pour toute la France , sous le nom caractéristique de dîmé Sala^
Viennent ensuite quelques dispositions pour assurer la per-ception réguKère et équitable de la dîme. A la collecte était préposée , dans chaque paroisse » une commission composée du desservant, d'un Templier, d'un Hospitalier, d'un sergent et d'un chapelain du roi, d'un officier et d'un chapelain du seigneur du lieu et d'un clerc de l'évéque (2). Si , dans son ofirande , un contribuable était demeuré en deçà de l'estimation déterminée à son égard par les collecteurs en leur àme et eoBScience, on devait choisir dans la paroisse quatre ou six hommes, pour indiquer sous la foi du serment la juste somme ; et, sur leur appréciation, le délinquant devait fournir, en plus de sa quote-part, le montant de son déficit (3).
Ce n'était pas tout de s'assurer des subsides : il fallait, du même coup, favoriser les enrôlements. Dans ce. but les croisés étaient exempts de la dime, et autorisés à recevoir celle de leurs vassaux pour leur propre compte (4). Si, pressés par des dettes, ils avaient engagé leurs revenus avant de prendre la croix, ils n'en conservaient pas moins la jouissance intégrale toute une année à dater de ce jour; et, les années suivantes, le créancier ne succédait à la jouissance qu'à la charge d'imputer les revenus sur le capital, jusqu'au retour de la Terre-Sainte (5).
(1) Rigord , ibid. , pp. 73-78. — Michaad , ibid. , p. 68.
(2) f CoUigatur autdm pecunia in singulis parrocbiis présente presbytère par-
• rochi» et archipresbytero y et uno Templario , et uno HospitaUrio , et ser-
• viente régis , et clerico régis , et serviente baronis , et clerico ejus . et clerico 9 episcopi. *
(3) • Si aliquis juzta consdeatiam illorum minus dederit , quam debaertt »
• eligentur de parrochia quatuor vel sex viri legitimi , qui , jurati , dicant » quantitatem illam quam ipse debuisset dixisse , et tune opportebit illum ■ superaddere quod minus dédit. •
(4) f Qui hoc iter arripient décimas terrarum suamm et omnium suorum
• habebont , et pro se nihil dabunt ■
(5) « Qtttcumque.... redditus suos ante susceptionem crucis invadiaTerit ,
• exitus hujus anni intègre habeat , et , transi to anno , creditor redditus » rehabèat , ika ifnod friietuft , quos mie receperit , in solutione debiti compu- 9 ientur....»
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Il eût été toutefois impradentde fayonser.saosdistiDclion, le zèle de toutes les classes pour la guerre sainte. Las pajrsans» lors des deux premières croisades^ avaient^ par milliers, déserté la glèbe, si bien que les campagnes étaient demeurées longtemps en friche. Pour parer à cet inconvénient, Henri II chercha à refréner l'ardeur inconsidérée des villageois, en laissant sons le coup de la dîme tous ceux qui prendraient la croix sans Fagrét* ment de leurs seigneurs (1).
Ainsi réglé dans son cours ^ l'enthousiasme pour la Terres- Sainte avait encore besoin d'être purifié dans sa source. Avec l'impétuosité toute miséricordieuse de leur prosélytisme, Pierre* l'Hermite, saint Bernard et Robert d'Arbrissel avaient jeté à l'aveugle dans le courant des croisades des multitudes de pécheurs aux dispositions fort douteuses. Moins avides de gran-* des expiations que tourmentés par la soif des aventures , ils entraiemt avec tous leurs vices dans les armées chrétiennes , où ces germes de corruption se développèrent vite au milieu de toutes les séductions de l'Asie. De là, en partie^ ce ruineox dévergondage des mœurs qui éclata, surtoujt après la seconda croisade, au sein mémede Jérusal^oi, et finalement y attira toute la colère du ciel. Afin d'extirper des nouvelles milices du Christ jusqu'à la racine de tout désordre» Henri II édicta tout un ensraible de rigoureures mesures disciplinaires, propres à eo écartélr indirectement tout ce qui conservait encore quelque attache déréglée, ou seulement des habitudes grossières. Aux termes de l'ordonnance du Mans, les femmes étaient absolument exclues du voyage en Terre-Sainte, à l'exception des lavandières à pied hors de tout soupçon. De plus, on interdisait formellement l'usage, à chaque repas, de plus de deux mets ache-^ tés; les gros jurements, les dés ou autres jeux de hasard , enfin les fourrures de vair, de petit gris ou de zibehne, les. étoffes d'écariate et les habits découpés (2).
(1) f Burg^ses. vero et r^$Utii , qui aûae licentia dommorom suonim cnieem B acceperint i nibiloioinus décimas dabiint. »
(2) i NaUii» alf^uam mulierem «ecom duçat ïxk p«ragriM|tioAe , maH fbHe > aUqaam lotricem peditem , de qua uulla habeatur suspicio.... onmetconteùtt
Ces diverses mesures établies , Henri II alla aussitôt les promulguer en Angleterre. A cet ^et, il y convoqua, dans le Northamptonshire , à Gedington, une nouvelle assemblée générale, ou rordonnance du Mans reçut la forme législative et fut l'objet d'une lecture publique, accompagnée d'une brûlante et décisive prédication de Baudouin de Gantorbéry, Fapôtre le plus populaire et le plus inspiré de la troisième croisade (1).
Après avoir publié les statuts du concile du Mans dans toute l'étendue de ses états , Henri II avait encore à y pourvoir partout . à leur exécution , notanmient pour la levée des subsides. A cet égard, les procédés du fisc varièrent suivant les divers pays et les différentes classes. Dans les provinces d'outre-mer, c'estàdire dans l'Anjou , le Maine , l'Aquitaine , la Normandie et la Bretagne , les collecteurs perçurent la dîme avec assez de ménagements. La seule mesure comminatoire employée dans ces diverses contrées , où le despotisme d'Henri U était modéré par des traditions d'autonomie, fut un arrêt d'excommunication lancé par les prélats contre les récalcitrants. D'ailleurs la composition du conseil préposé dans chaque paroisse à la collecte , et où des hommes de la localité prenaient place, y o&ait quelque garantie d'impartialité. Il y a plus: une contestation venaitelle à surgir, on convoquait, en exécution des statuts du concile du Mans, quatre ou six notables assermentés du lieu, pour déclarer la valeur des biens meubles du contribuable , que leur unique témoignage devait condanmer ou absoudre (3).
Ces précautions usitées, même en plein moyen âge^ dans les contrées où l'administration publique n'était point un gouverne* ment de conquête, furent probablement aussi pratiquées en Angleterre à l'égard des comtes , barons , chevaliers et prélats , en un mot, de toute la race normande. Mais, à l'égard des bour-
• sint duobas ferculis ex empto.... nuUus ladat ad aléas , vel ad decios.... nullus » ntatur tario , vel grisio , vel sabellina , vel escarleta ;... nallus habeatpannot
• decisoB , Tel laceratos. > — Rog. de Hov. , pp. 641-643. — Gulielm. Neobr. , pp. 415-436. ^ Dom Piolin , ibid. , pp. 187-188. — Rohrbacher , ibid. , p. 444.
(1) Rog« de Hov. , p. 61t. -* Cfaron. Gervas. , col. 15Î2-458I. (f) Âug. Thierry » iM4., pp. tTMSO. — L'Ouett emc ûrokadeê^Mé.^ pp. 169^
geois saxons, on nsa de tons antres procédés» aussi arbitraires qo'expéditife^ Dès à son retour dans son royaume , Henri II fit dresser une liste des plus riches bourgeois de toutes les villes ; et il les fit sommer personnellement» par des lettres de convocation n'admettant ni excuse ni retard» d'avoir tous à se présenter devant lui; car lui-même voulut présider en Angleterre à la rentrée de la dîme. La comparution personnelle fut» de la sorte» imposée à deux cents bourgeois de Londres et à cent d'York» et ft un nombre proportionnel dans les autres villes et bourgs; et néanmoins » tout en appelant ainsi à lui tout le peuple d'Angleterre, Henri U» animé de toutes les haineuses défiances da Ck)n(inérant à l'égard des rassemblements de Saxons, prescrivit de ne les recevoir que par bandes détachées, à différents jours et dans différents lieux. A mesure qu'ils comparaissaient» on leur signifiait par truchement la somme exigée d'eux» d'après l'estimation des gens de bien connaissant leurs revenus et leurs meubles» et les rebelles étaient incarcérés jusqu'au paiement du dernier sou. Soixante-dix mUie Uvres forent le fruit de ces exactions» et il y en faut ajouter six mille» extorqués sur le quart des biens de tous les Juifs d'Angleterre (1). li n'y eut pas jusqu'à l'Ecosse , récemment soumise » où Henri II n'étendit ses vexa* tions fiscales, ti y envoya Hugues » évéque de Durham » avec de nombreux commissaires» pour y recueillir la dîme» sans doute avec la même rigueur déployée contre les bourgeois dei Londres et d'York. Ce fut en vain que Guillaume» roi d'Ecosse» accourut au-devant des agents d'Henri II » afin de les désintéresser avec l'offre de cinq mille marcs d'argent pour la quote-part de son royaume : le spoliateur des Juifs et des Saxons d'Angle-
(1) L'éminent historien de la Conquête de V Angleterre par les Normande lait , à ce vu^et » les réflexions suivantes : « Cette assimilation des hommes de > lace Anglaise aux Juifs peut donner la mesure de leur état politique au com-
• mencement du u* siècle , après la conquête* L'on doit observer en outre que » la convocation, des habitants des villes par le roi , loin d'être un signe de la
• liberté, civile fut , au contraire , dans cette circonstance et dans beancoup
• d'autres semblables , une marque de servitude et im moyen de vexation
• appUquié spécialeflient aux hommes de condition inférieure, t (J6ûf.» pp. 281-
terre rejeta dédaigneusement cette tentative de composition (1). Les peuples murmuraient hautement. Mais les plus fortes protestations, et non les moins justes, émanèrent de l'Eglise, atteinte dans sa nécessaire indépendance par l'assujettissement du clergé à la dtme. Entre les mains du tyrannique Henri II, l'impôt sacré devenait un instrument pour de nouvelles entreprises contre les inviolables libertés du saint ministère *; et l'ombre de saint Thomas, martyr de ces mêmes libertés, dut s'insurger contre les graves atteintes qu'elles reçurent à l'occasion d'une croisade destinée à expier son meurtre. On croit même voir revivre tout entier le grand archevêque de Cantorbéry dans les plaintes courageuses que le légat Pierre de Blois adresse à ce sujet aux deux rois d'Angleterre et de France : à Henri II, créateur de la dîme Saladine, et à Philippe- Auguste, qui s'empressa de l'adopter pour son propre compte sans réserve^ avec la sereine hardiesse d'une politique affranchie de tout scrupule. Mais c'est vis-à-vis d'Henri II que le légat se prononce avec le plus d'énergie et de solennité : c L'EgUse de tout temps 1) est libre, » écrit-il au doyen de l'Eglise de Rouen, Jean de Coutances, en le chargeant de transmettre ces protestations au roi d'Angleterre, c L'Eglise est libre de la liberté que Jésus- D Christ a acquise à ses enfants, et a proclamée dans son » Evangile ; mais, si on l'accable d'exactions, c'est la réduire en
> servitude comme Agar . Si vos princes , sous prétexte de ce j» nouveau pèlerinage, veulent, en rendant l'EgUse tributaire',
> imprimer sur elle le caractère de la servitude, quiconque est » fils de l'Eglise doit résister, et mourir plutôt que de se » laisser réduire en servitude (2). >
(1) Rog. de Hov. , p. 642. — Aug. Thierry • pp. 281-S83. — lingard , Urid. p. 810. — Michaud , ibid, , pp. 68-69.
(2) « Ecclesia quidem a diebus antiquis libéra est , et filii ejus , qua libertate
• C3iri^tus nos liberavit , dicens in Eyangelio quia] filii liberi sont. Si aatem
■ angariatur exactionibus , et oppressionibus potentium cogitor ancillari , jam
■ ipsa est Agar , quœ servit cum filiis suis. Si principes vestri nov0 peregrina-
■ tionis obtentu volunt.... Ecclesi» Gbristi thbatariis .functionibus cfaaracterem
• servitutis inurere , qui filius ecclesi» est , ex adverso ascendat , mori potias
• eligat , quam servire. • (Baron. , ibid. , p. 818.)
La haute portée de ce langage a échappé et au gallican Fleury , et surtout à
Henri II dédaigna ces hautes remontrances et passa outre. Aussi, bientôt FEchiquier regorgea de sommes fabuleuses. Mais les richesses prélevées sur le patrimoine du Christ et sur les sueurs du peuple ne devaient pas être mieux employées qu'elles n'avaient été acquises. La plus grande partie en fut dissipée dans les luttes impies qui traversèrent les préparatifs pour Jérusalem (1). Mais^ tout en poursuivant le cours de ses violences et de ses usurpations fiscales, tout en luttant tour à tour avec frénésie contre des fils rebelles et contre le rival tracassier qui fomentait leur révolte, Henri II ne perdait point ie vue le voyage en Terre-Sainte. D'avance il traçait son itinéraire, et se frayait jusqu'en Asie, à travers presque toute l'Europe, un passage libre et sûr. En s'acbeminant vers leur destination par l'Allemagne , les premiers croisés s'étaient aventurés dans les vallées du Danube sans avoir préalablement averti de leur passage» et surtout sans approvisionnements assurés. De là des conflits sanglants et quotidiens avec les hordes aggressives des Hongrois et des Bulgares, inquiétés par l'apparition de forces inattendues, et que les croisés eux-mêmes provoquaient en se ruant en affamés sur leurs troupeaux et leurs moissons. Voulant prévenir , d'aussi loin que possible^ le retour de ces désordres sur le parcours des armées de la guerre sainte, Henri II, après l'assemblée de Gedington, l'an 1188, envoya demander successivement à l'em-
Michaud , si enclin à écarter ou à amoindrir toutes les hautes questions qui , dans le cours du moyen-âge , traversèrent ou dominèrent le mouvement des Croisades (Hûf. ecltn. , éd. de 17^1 , p. 505; — Hist, des crois, , ibid. , p. 687). Et néanmoins ces remontrances s'appuyaient sur une doctrine incontestable. Lorsqu'on vint demander à Jésus-Christ et à Pierre le payement du didrachme poor Fentretien du Temple , c Simon , » lui dit Jésus-Christ , qui ailleurs prescrit de rendre à César ce qui appartient à César (Matth. , 22 , 15- 21) , c que TOUS en semble? De qui est-ce que les rois de la terre reçoivent les 1 tributs et les impôts? estrce de leurs propres enfants ou des étrangers (Qnid
• tibi videtur , Simon ? Reges terrse a quibus accipiunt tributum vel censum ? a.
• filiis suis , an ab alients)? — Des étrangers, » lui dit Pierre. -— t /.es enfants en » êonl donc exempts (ergo liberi sunt filii) , b lui répondit Jésus-Christ , en lui laissfloit à conclure qu'en sa qualité de fils de Dieu il était exempt du tribut levé pour le temple de son père ; et il ne paya que pour éviter un scandale (Matth. , c. il , V. 23-26). ^ V. R(dkrbacher, ibid. , pp. 415-446,
(i) Aug. Thierry , Und, , p. 282. ~ Michaud , ibid, , p. 70.
-ISÔ-
perenr d'Allemagne Frédéric Barberousse, à Bêla, roi de Hongrie^ et ï Isaac l'Ange, empereur de Constantinople, un libl*e passage sur leurs terres, avec l'établissement d'abondants marchés de vivres échelonnés d'étape en étape. Les trois lettres qu'Henri II adresse, à ce sujet, aux trois souverains, accusent la persistance de ses résolutions (1) en même temps que l'étendue de ses prévoyances.
« Tout en félicitant sincèrement votre Majesté Impériale, » écrit-il à Frédéric Barberousse , qui lui-même se préparait à la troisième croisade, c tout en la félicitant sur les dispositions » qu'elle prend pour la gloire de Dieu et le triomphe de son Eglise, nous informons Votre Excellence que nous avons pris la croix en société de Philippe, roi de France, notre ami trèscher en Jésus-Christ , de nombreux seigneurs des deux royaumes et d'une immense multitude de soldats. ^
> En cela, notre principal but est d'arriver, par la grâce de Dieu et notre humble assistance, à délivrer la Terre-Sainte du joug d'oppression dont nous savons qu'elle est aujourd'hui cruellement accablée, à la honte du nom chrétien. Et, comme nous nous proposons de traverser votre empire , nous vous supplions , ô vous , prince très-chrétien , de nous assurer sur les terres soumises à votre autorité, un libre passage pour nous et pour tous ceux que le même vœu nous associe ; et d'établir sur notre route des marchés de subsistances aux » lieux les plus convenables, pour la gloire de Dieu et la vôtre, » et la sécurité de tout votre empire.... (2). >
(1) t Nal doute , » dit Lingard , c qa'Henri II n'eût entrepris l'expédition en ■ Terre-Sainte , s*it n'avait été engagé avec le roi de France par la turbulence
• de âon fils Richard , et si la paix qu'il fit avec ce monarque n'eut été prompte- » ment suivie de sa mort (p. 310). »
(2) • Quoniam imperatoriam m^estatem super his congratulari confidimns ,
• quae ad honorem Dei et exaltationem ecclesiae suae disponuntur , excellentis > vestrae notura faciamus nos et Karissimum nobis in Christo amicum Philippum
• regem Franconim et multos proceres utriusque regni cum magna armatorum
• multitudinc crucem ad servitium ûei assumpsisse. Hoc prœcipue intendcntes
• ut Deo duce terra sancta nostrœ humilitatis adminiculo ab his oppression ibus » relevetur , quibus hodie ad opprobrium chnstiani nominis dinoscitur misera- » biliter prsegravari. Et quoniam in proposiUi habemus per terraa iinperii vestri
Et au roi de Hongrie :
€ Sachant votre Majesté Royale animée do plus grand zèle envers Dieu et la sainte Eglise, nous voulons Tinformer que nous et votre très-cher ami Philippe, roi de France, et de nombreux seigneurs des deux royaumes, avons pris la croix pour la gloire et le service de Dieu. En cela nos aspirations tendent surtout à réintégrer dans son antique et légitime dignité , par notre humble concours et avec l'assistance de Dieu , la Yille- Sainte, qui jadis*fut la reine des nations, et aujourd'hui est assise dans la tristesse. Et désirant, dans l'accomplissement de ce dessein, être soutenus par vos conseils, et par l'assistance de votre providence, nous vous supplions de vouloir bien nous octroyer libéralement, à nous et à nos fidèles, un libre passage sur votre royaume et les terres qui en dépendent, et de nous assurer les marchés de subsistances nécessaires dans les lieux les plus convenables, pour la gloire de Dieu et la vôtre, ainsi que pour la stlreté de votre royaume (1).
Et enfin à l'empereur de Gonstantinople :
ff Nous sommes convaincu et nous avons la ferme confiance que vous consacrerez, d'une façon toute spéciale et digne de louanges, la très-vaste puissance de votre empire à la défense > de la foi cathoUque et à la gloire du nom chrétien. Aussi est-
• transire , rogamus vos tanquam christianissimum principem , quatenus seca- B rum transitum nobis et his omnibus qui nobiscum votum simile obtulerunt in
> terris vestrae potestati subjectis praebeatis , et mercatum victualium locis 1 competentibus in occursum nostrum convenire faciatis , ad honorem Dei , et » vestrum » et totius imperii securitatem. •
(1) « Quoniam jampridem intelleximus regiam vestram nobilitatem Deo et B sanctaB ecclesisB plurimum esse devotam , excellenti^ vestrae significare vola- B mus , nos et Karissimuin amicum vestrum Philippum regem Francorum , mul- B tosqae proceres utriusque regni nobiscum ad honorem Dei et ad ipsius servi- B tium signacolum sanctse crucis suscepisse, ad hoc maxime aspirantes ut civitas B sancta , quse quondam domina gentium hodie sedet in tristitia , nostrœ humi- » litatis obseqoio , Deo tamen opérante et coopérante , ad pristinwm statum et
> ad debitam regni dignitatem revertatur. Et quoniam in tanto proposito vestro B consiÙo et auxilio providentiae inniti volumus et desiramus , rogamus attentios p quatenus securum transitum per regnum vestrum et terras ei cohérentes 9 nobis et fidelibus nostris praeparare bénigne et liberaUter velitis , necnon et
• forum victualium nobis sufficiens locis opportunis , ad honorem Dei et ves-
• tram et regni vesitri securitatem , nobis liberalitas vestra faciat provider!. »
» ce à juste titre que nous avons cru deyoir apprendre à Votre » Excellence ce que la divine providence a voulu accomplir
> pour rhonneur et le triomphe de la sainte Eglise, dans notre » royaume et dans celui de notre très-cher ami Philippe, roi de
> France. Aussi nous informons votre Majesté que nous et
> l'illustre roi de France sus-nommé, avec les grands des deux j^ royaumes et une innombrable multitude de guerriers, avons • pris la croix et résolu d'aller servir le Dieu tout-puissant, pour % la confusion des ennemis de cette croix, dans la sainte terre
> de Jérusalem, afin que, grâce à notre très-humble assistance,
> cette terre purgée des immondices du paganisme recouvre, i> avec la permission de Dieu, son ancienne et légitime splendeur.
> Et voulant, pour l'exécution de ce dessein, et surtout en vue "h du plus grand service à rendre au Dieu tout-puissant^ nous » munir k l'avance des' conseils de Votre Excellence, nous vous
> conjurons instamment de tourner les yeux de Votre Majesté
> sur nous, sur nos princes, et sur tous ceux qui, sous la con*
> doite de Dieu , combattront avec nous ; et de nous octroyer A libéralement un libre et tranquille passage, et d'abondants
> marchés de Subsistances sur les terres dépendant de votre
> glorieux empire, à la gloire du Dieu tout-puissant. Quant à la » sécurité de votre empire, elle sera sauvegardée par l'attitude
> pacifique et inoffensive que nous sommes disposé à observer, » et à l'entrée et dans le parcours (1). »
(1) c Quoniam imperii vestri potentiam amplissimam ad defensionem fidei
• catholics et ad honorem Christian i nominis credimus et confidimus speciali- ■ ter et laudabiliter invigilare , non immcrito glori© vestr» ea significanda
• duximus , quae ad sacrosanctsB ecclesiae honorem et exaltationem divina pro- » videntia , in regno nostro et in regno Karissimi nobis Philippi illustris régis
• Francorum voluit operari. Imperatoris iiaque notiûcamus majestati no8 et
• pnenominatum illustrem regem Fran(;oram proceresque utriusque regni cum > innumei^ bellatomm multitudine signaculum cruels suscepisse et propositum
• firmasâe , ut omnipotent! Deo serviamus ad confusionem iniraiconim sancf» t crucisin sancta terra Jérusalem, ut nostrœ humilitatis interventu terra iUa » élimina ta Paganorum spurcicia pristinum decorem et debitum splendorem ,
• Deo annuonte, recipiat. Quod quoniam in omni nostro proposito et maxime » in famiilalu Dei omnipotentis , et Excellenti» vestrae consilio prœmuniri voln-
• mus et juvari , attentius exoramus quatenus oculos majestatis vestrœ ad nos f et ad principes, et ad alios qui, Deo dace, nobiscuro militabiint, reducatit,
- ISS —
Les empereurs d'Allemagne, de Constantinople et le roi de Hongrie accédèrent aux désirs d'Henri H avec un empressement et en des termes qui marquent la haute estime qu'il s'était, depuis longtemps, acquise dans toute l'étendue du monde chrétien et jusqu'aux extrémités de l'Orient.
< Vous savez, répond Frédéric Barberousse, que Ja louable
> entreprise que vous avez formée pour le service de Dieu nous » a causé un très-vif plaisir ; aussi vous promettons-nous, au
> nom du Christ, nos conseils et notre assistance pour l'accomj» plissement de ce dessein. Et c'est de très-grand cœur qu'avec » l'aide de Dieu nous vous assurerons des marchés de subsis- » tances à vous et à tous ceux qui combattront avec vous pour » la gloire de Dieu ; nous le ferons surtout de concert avec notre » très-cher ami Philippe, roi de France, tant que dureront nos
> bonnes relations (1). » .
« Soyez pleinement assuré, » répond à son tour le roi Bêla, « que nous applaudissons au dessein formé par Votre Royale » Magnificence. Grâce à votre sagesse et à votre active soUici- » tude, nous sommes convaincu que l'Église de Dieu et la Terre- » Sainte affligées vont être consolées et noblement secourues , 9 pour la gloire de Dieu et l'éternel accroissement de la vôtre. » Votre demande nous comble de joie. Par là se réalisent nos » espérances ; car nous attendions une occasion prochaine de
> vous servir en vous rendant hommage. Nous mettons à la dis- » position de Votre Magnificence Royale toutes les forces et toutes » les ressources de notre royaume. Nous accueillons joyeuse-
» nobisque sublimitas vestra securum et quietum transitum et victualtum f copiosum mercatuin in terris et provinciis nobiUssimo imperio subjacentibus 9 liberaliter et bénigne provideat, ad honorem Dei omnipotentis et gloriam f Yestri nominis , et ad imperii securitatem , quam de pacifico ingressa nostro
• et de transitu innocuo prsestare parati sumus . •
(1) • Noveris laudabile propositum tuum quod te suscepisse suggeris ad servi- 1 tium Dei faciendum nobis plurimum complacere, unde ad illud servitiiim
• perficiendam tibi consilium et auxilium in Christi nomine promittimus forum- » que victualium tibi et iUis qui tecum ad Dei honorem railitabunt prompta
• voluntate et prono desiderio Deo coopérante , secundum petitionem tuam pro- » videbimus , maiime autem in societate Karissimi aroici nostri Philippi régis » Francorum, et ea durante gratia qua nos invicem intelligimus associatos. «
> ment et avec empressemeat votre demande, et nous vous oc- » troyons et vous promettons très-affectueusement des marchés
> de subsistances, ainsi que toutes les ressources qui proviennent » de la fécondité de notre pays par la miséricorde divine (i). i
Ecoutons enfin l'empereur de Constantinople :
c... Votre dessein est agréable à Dieu et à notre Empire,
> parce qu'il est glorieux et mérite les éloges et l'assistance de
> tous les chrétiens. Aussi, tout en vous félicitant de votre sa- » gesse et de vos vertus, nous vous accordons un libre passage » à vous et à tous ceux qui viendront à votre suite, et d'abon-
> dants marchés suivant les conditions insérées dans vos lettres ; » et à cette fin, nous vous adressons Constantin et Nicolas, mi- » nistres de notre sacré palais , afin de traiter avec vous des » règles à suivre pour la paix et la sécurité de TEmpire, et si » vous nous assurez la sécurité dans les termes qu'ils vous pro- » posent, vous serez le bienvenu, même à la tête de cent mille » hommes, ainsi que cet autre souverain qui partage avec nous » l'Empire, et vous et vos armées recevrez des conseillers de
> notre Empire de fidèles instructions sur les précautions à t prendre pour éviter les embûches des Turcs, les attaquer et » les vaincre (2). >
(1) t Certissimum habeatis quod regiae munificentise propositum collaudamus
• et approbamus , quoniam discretionis vestrœ et probitatis diligentia et sollici- » tudinis interventu , sicut credimus et confidimus , ecclesia Dei et terra sancta
> désola ta solatium percipiet , et laudabile subsidium , ad honorem Dei et gloris
> vestrae perpetuum incrementum. Nos itaque gaudio magno gaudentes, quod
• de proximo speramus , et eipectamus opportunitatem vobis serviendi et vos
• honorandi , régi» vestrae magnificentise vires et opes regni vestri exponimus , ff vestramque petitionem obviis manibus et liilari mente excipientes , mercatum » victualium , et copiam prout regionis libertas per Dei mlsericordiam proven- » tura poterit sustinere bénigne et dévote concedlmus , et promittimus. i»
(2) c Propositum tuum beneplacitum est Deo et imperio nostro , quoniam
■ laudabile est, et quod omnes Cbristiani laudare debent, et adjuvare. Ideoque
• prodentiae tuae et probitati gratulantes , tibi et bis qui in comitatu tuo venturi » sunt secunuii transitum et copiosum concedimus mercatum , secundum for-
■ mam litteris tuis insertam , unde ad praesentiam tuam mittemus Constantinum
• etNicolaum ministrossacri palatii, ut tecum tractent de securitate et forma » pacis ^ servandsB imperio , et si cam pracstiteris securitatis formam quam ipsi
■ portant centies millies bene veneris , sicut alter dominus et socius imperii , et
• tu cum toto comitatu tuo fideliter consilio imperii instructus eris , qualiter
• insidias Turcorum debeas declinare , et qua cautcla eos possis invadere et i expugnare. • (Raoul de Diceto , col. 636-fô9.)
Mais^ parmi ces longs préparatifs » chaque jour traversés par les discordes intestines, il était nécessaire d'entretenir l'espoir des colonies chrétiennes ; de les encourager, par la perspective d'une nouvelle croisade, à disputer à l'ennemi les derniers débris de la Terre-Sainte. Dans ce but, après l'assemblée de 6edington, et tout en correspondant activement avec les souverains de rÂlIemagne et de Constantinople, Henri II tenait à toute l'Eglise d'Orient ce langage réconfortant :
c  nos vénérables pères et amis en Jésus-Christ, A. et E., patriarches d'Ântiocbe et de Jérusalem ; à Raymond, prince d'Antioche, et à tout le peuple chrétien de l'Eglise d'Orient, Henri , par la même grâce roi d'Angleterre , duc de Normandie et d'Aquitaine, et comte d'Anjou , salut et consolation en Jésus-Christ.
> Puisque Dieu, par un juste châtiment de nos iniquités, nous a frappés aujourd'hui de la rerge de sa fureur^ et, dans sa sagesse, a permis que la terre rachetée au prix de son propre sang fût souillée par les mains des infidèles, nous tous, membres de la religion chrétienne et faisant partie du nom chrétien, devons consacrer à cette terre désolée tous nos pieux efforts, toute notre assistance et toutes nos lumières. Aussi, lorsque nous eûmes reçu la visite du vénérable A..., lorsqu'il nous eût raconté, en versant des larmes et en poussant de profonds soupirs, les calamités et raffliclion qui accablent l'Eglise d'Orient, la gravité des périls dont nous nous voyons menacés a fortement excité notre compassion à nous armer pour venir vous donner un prompt secours. Courage donc, ayez espoir et confiance en Celui qui n'abandonne point ceux qui espèrent en lui. Que votre cœur se raffermisse en Dieu; car nous croyons que déjà s'est accomplie cette prophétie d'haïe : < Levez vos yeux et regardez autour de vous ; toute cette grande assemblée de monde vient se rendre » à vous. Alors vous verrez avec joie celte multitude d'enfants. » Vous serez dans une abondance qui vous surprendra. Votre 1 cœur s'étonnera et se répandra hors de lui-même, lorsque M VOUS serez comblés des richesses de la mer, et que tout ce ji qu'il y a de grand dans les bationà Viendra se donner à vous. >
» Car aujourd'hui le Seigneur, qui jette les yeux sur les enfants
> des bonunes, pour voir s'il en est qui le comprennent ou le 3 cherchent, a réveillé les cœurs endormis des chrétiens pour » les exciter à marcher à son service. Aussi tous ont ceint l'épée » et s'estiment heureux, ainsi que tous les fidèles qui ont aban- » donné père et mère, et tout le reste, pour pouvoir venger 1 Jésus-Christ et la Terre-Sainte des injures qui leur ont été » prodiguées. Soyez donc pleins de constance, et, dans peu, vous » verrez l'assistance divine toute préparée. Car, bien plus tôt » que vous ne le pensez, il vous arrivera par terre et par mer » une multitude inouïe et dépassant tous les calculs humains, » organisée par Dieu lui-même pour la défense de votre pays et » des fidèles qui la peuplent. Entre autres princes, moi et mon » fils, laissant de côté la gloire et les affaires de ce monde, et
> dédaignant tous les plaisirs, nous viendrons incessamment en » personne vous assister avec toutes nos forces. Adieu (1). i
(1) • Venerabilibus in Christo patribus et amicis A. et E. Antiochifle et Jerasalem patriarchis et R. principi Ântiochse , et universo populo christiano Orientalis Ecclesise; Henricus, eadem gratia rex AngU8e,etdux Normannie et Aquitanifle , et cornes Andegaviae , salutem et consolationem in Christo. ■ ff Quoniam peccatis nostris exigentibus, visitavit Dominus temporibus nostris in yirga furoris sui iniquitates nostras , et terram proprio redemptam sanguine divina pcrmisit judicio manibus pollui periidorum: ideo dignum est ut nos, et cuncti qui christianse religionis sunt, et ejusdem nominis professores ad desolationem prasfats terrae studio pietatis convertamil», et auxilium et consilium studeamus totis viribus impertiri. Cum igitur venisset ad nos A. , et dolores et calamitates quibus Orientalis eclesia premitur , profusis lacrymis, et profundis suspiriis indicasset ; quanto graviora vidimus instare pericula , tanto fortius, ac celerius ad maturum subsidium compassio nos accingit. Habentes itaque in eo spem et fiduciam qui in se sperantes nuUatenus dereliquit , viriliter agite , et confortetur in Domino cor vestrum , quoniam illud credimus Isaiae Vaticinium jam completum; • Jérusalem, leva in circuitu oculos tuos , et vide : omnes isti congregati venernnt tibi. Tune videbis , et afflues : et mirabitur, dilatabitur cor tuum, quando conversa fuerit ad te multitudo maris ; fortitudo gentium venerit tibi (Isaîe , 60 , 4-5). i Nunc autem Dominus , qui respicit super filios hominum ut videat si est intelligens , aut rcquireus Deum sic Christianorum hactenus sospitos ad servitium suum excitavit affectus ut unusquisque , qui Domini est , gladium jam posuerit super fémur suum ; et beatum se quisque reputat , et fidelem qui patrem et matrein, et omoia relinquit, ut possit Christo, et terne sanctae iUatas injurias vindicare. Constantes igitur estote , et in promptu videbitis auxilium Domini vobis pneparatum : citius enim quam credatis , tanta vobis per terram , et mare in auxiliaia fidelis popoU soperveniet multitude , quantam nec oculus vidit, ntc
Ces nobles résolntions venaient trop tard. Dès l'année suivante, en 1189 , Henri II expira dans les dernières convulsions de la latte aussi douloureuse qu'inégale qui, depuis longtemps, minait sa vieillesse abreuvée d'outrages. Avec lui périt en grande partie l'œuvre incomplète et tronquée dont nous avons essayé de ressaisir l'ensemble. Il semble que tout ce que le persécuteur à outrance de saint Thomas entreprit pour la trop tardive expiation de son meurtre était d'avance frappé de stérilité. Presque toutes les richesses amassées par les collecteurs de la dfme Saladine allèrent s'engouffrer dans le tourbillon des guerres intestines ; et c'est à peine si Richard, à son avènement au trône, trouva à l'Echiquier de quoi subvenir aux premiers frais de la troisième croisade (1). Les règlements disciplinaires du concile du Mans reçurent de Richard lui-même, et dès le début de son pèlerinage, de mortelles atteintes par l'éclat de'^ses dé[)Drtements avec les grecques et les juives deSicile etde Chypre (2). Enfin, c'est en pure
» anris aadivit, necin cor hominis ascendit, quam quidem Dominus ad terne » yestrte subsidium prseparavit. Inter cœteros autem principes ego , et filins p meus, rejecta ejos mundi gloria , et spretis voluptatibus universis , omnibos- 9 que quœ mundi sant praepositis, in propriis personis totis viribus vos cito ,
• auctore Domino, visitabimus. Valete... • (Rog. de Hov. , pp. 643-644.)
(1) A un autre point de vue, la dîme Saladine a laissé plus de traces dans Thistoire d'Angleterre. • Henri 11 , dit Hume , fut le premier (roi d'Angleterre) qui » leva un impôt sur les biens mobiliers ou personnels de ses sujets nobles ou
■ roturiers. Leur zèle pour les guerres de la Terre-Sainte les soumit à cette B innovation ; et Vexentple une fois donné , cette taxe devint , sous les règnes
■ suivants , la méthode ordinaire de fournir aux besoins de la couronne, i (Hist. de la maison de Plantagenet , p. 458.)
(2) Toute la stérilité des efforts d'Henri II pour régénérer les milices du Christ apparaît dans le tableau de la désastreuse corruption qui , au cours de la troisième croisade , envahit Tannée de Richard à Tyr et à Ptolemaîs (Geoffr. de Vins., p. i71). — U n'y a pas jusqu'en face de saint Loub, dans la septième croisade , où Ton ne voie pulluler à Tenvi tous les vices successivement attaqués ao concile du Mans. Ecoutons plutôt Joinville , racontant le séjour de l'armée française à Damiette : « Les barons et chevaliers , et autres , qui deussent avoir » bien gardé leur bien , et l'avoir espergné pour s'en secourir en lieu et en
> temps, se prindrent à faire grans banquetz les ungs aux autres en habondance
• de viandes délicieuses. Et le commun peuple se print à forcer et à violer fem-
> mes et filles. Dont ce advint grand mal. Car il faillut que le Roy en donnast » congié à tout pleins de ses gens et officiers. Car ainsi que le bon Roy me dist , » il trouva jusques à un gect de pierre près et à l'entour de son paveillon plu-
■ sieurs bordeaux que ses gens tenaient. Et d'autres maulx y en avait plus , que
• en 06t qu'il eust jamës veu. » [Col. Pet. , t. U , p. 229.) — Et plus tard, dans I91
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perte qu'Henri II se frayait un passage à travers toute rAUemagne et tout l'empire grec : celte longue route continentale allait être à tout jamais désertée par les futures armées chrétiennes, grâce au perfectionnement déjà immense des flottes d'Angleterre et de France, à la direction des futures croisades vers l'Egypte et l'Afrique, et à la conquête successive des étapes maritimes de Chypre, de Candie, de Messine, de Rhodes et de Malte.
Henri II n'a-t-il donc laissé après lui aucune trace dans l'histoire de la Chrétienté en lutte avec l'Islamisme? A Dieu ne plaise ! Mais, dans cette grande histoire, il subsiste par le côté qu'on se serait moins attendu à trouver en lui. Chose étrange ! L'ingrat oppresseur de l'Eglise, l'égoïste adversaire des libertés saxonnes, l'impassible interlocuteur du patriarche Héraclius a, dans les Croisades, conquis sa part d'immortalité par un élan généreux ; par cet élan qui , sous les glaces (fe la vieillesse , à Gisors , le précipita aux pieds du cardinal d'Albano et de Guillaame de Tyr. Voilà la vraie gloire, et la gloire durable d'Henri II I Car il a communiqué cet élan et à Richard, et à Philippe-Augoste, et à toute la noblesse de France et d'Angleterre. C'est au pied de l'ormeau de Gisors qu'on voit naître la troisième croisade ; et la source de toutes les grandeurs de Richard est là.
Il serait même très-injaste de n'accorder pas une attention sérieuse à l'œuvre avortée d'Henri II. Sous les ruines qui la recouvrent, sous les malédictions qui y pèsent, à travers les usurpations et les violences qui l'ont dénaturée, on y surprend encore les linéaments d'un grand dessein. Nous y retrouvons aussi notre
traversée de Damiette à Ptolemals : « (Saint Louis] demanda que faisoit le conte
■ d'Anjou son frère et se plaignait qu'il ne lui tenait autrement compagnie ung a seul jour , veu qu*ilz estaient en une gallée ensemble. Et on rapporta au Roy,
■ qu*il jouait aux tables avec messire Gaultier de Nemours. Et quand il eut ce > entendu , il se leva et alla tout chancelant , pour la grand feblesse de maladie t qu'il avait. Et quand il fut sur euU, il print les dez et les tables, et les gecta
■ en la mer , et se courroussa très-fort à son frère , de ce qu'il s'estait si toust
• prins à jouer aux dez et que autrement ne lui souvenait plus de la mort de son » frère le comte d'Arthois (qui avait péri à la récente défaite de Massoura) ne des » périlz desquelz nostre Seigneur les avait délivrez. Mais messire Gaultier de « Nemours en fUt le mieux paie. Car le Roy gecta tous ses deniers qu'il vit sur
• le tabliers , après les dez et les tables, en la mer;(p. 313). •
Henri II tel que le révèle l'histoire angevine, avec son génie créateur secondé par une incomparable munificence. C'est bien le fondateur de l'Hôtel-Dieu qui rachète le peuple de Jérusalem captive ; et celui qui a soustrait une province entière aux débordements d'un grand fleuve était seul capable d'assurer la marche régulière de toutes les armées chrétiennes à travers la moitié de l'Europe.
Aussi tout l'Islamisme tremblait à l'annonce des préparatifs , et même au seul nom d'Henri II. Sa haute renommée de politique et de guerrier, sa munificence, les instances dont toute la chrétienté l'assiégeait, et jusqu'aux solennelles lenteurs de ses déterminations, tout, dans la pompeuse imagination des Musulmans, le revêtait d'un idéal rehaussé par le prestige de l'inconnu et la magie des distances. Ils se demandaient quel était donc ce lointain monarque, qu'on attendait toujours et qui n'arrivait jamais , mais qui , chaque année, du fond de son île, étendait sur toute la Palestine les flots d'une intarissable opulence. Ils n'auraient pas autrement parlé de Salomon ou de David. Ecoutons le chevaleresque Malek-Adhel, frère de Sala(Un, dans ses épanchements familiers avec quelques officiers de Richard, aux derniers instants de son séjour en Terre-Sainte : < Ce n'est pas chose nou- » velle pour nous que de redouter les Anglais, * dit-il avec l'exagération orientale ; ^ son père , homme merveilleux , était notre » terreur. Eût-il marché contre nous sans armes , tout armés
> que nous étions nous eussions tous pris la fuite à son ap-
> proche , sans rien trouver de honteux à fuir devant lui. Nul » prince , dans toute l'Europe , ne nous a autant préoccupés. » Toute sa vie durant, nous avions en Angleterre des agents qui
> y circulaient partout, et y enregistraient jour par jour tous les 1 événements de son règne. Par eux, nous possédions les noms de 1 toutes les villes d'Angleterre ; nous savions et les trahisons de
> ses fils, et sa défaite au Mans, et son décès à Chinon, et jus-
> qu'à son inhumation à Fontevrault.
i> Mais, ajoutait Malek-Adhel, comme le phénix il renaît mille
> fois plus grand dans Richard (1). > C'est Richard, en effet, qui
(1) RicL of De?,, pp. 57 «t 58.
Ta donner en spectacle aux 'Musulmans tout ce grandiose idéal qu'ils avaient rêvé dans le père. Mais le Cœur-de-Lion ne nous doit point faire oublier celui dont il n'a fait que suivre l'impulsion à Gisors. D'ailleurs les deux Plantagenets se complètent mutuellement. L'un est un puissant organisateur, et l'autre un héros éclatant. Ici, ce sont de profonds calculs et des conceptions monumentales ; là, des coups de foudre et des éclairs. En associant ensemble Henri II et Richard, on a les deux extrémités du génie" des Croisades.