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obtenir en retour que des rebuffades, on vit tout à coup débarquer en Sicile Eléonore avec la jeune et séduisante Bérengère de Navarre, secrètement accordée,' grâce à son entremise, à l'infidèle amant d'Alix. Ce nouveau brandon de discordes, jeté dans le camp des croisés, y provoqua la plus forte de toutes les explosions ; et le frère mortellement offensé allait en venir aux mains avec son impertinent vassal , sans de pacifiques interventions qui décidèrent Philippe -Auguste à rendre solennellement à Richard sa parole , moyennant Toffre de cent mille marcs d'argent. Mais le hautain monarque eût cru compromettre sa dignité en assistant plus longtemps au triomphe de la rivale de sa sœur; et^ dès le 25 mars 1191, il mit brusquement à la voile, abandonnant Richard enivré à sa nouvelle fiancée. Philippe- Auguste emportait avec lui de cuisants souvenirs , dont bientôt les murs de Ptolémaïs verront le fatal réveil (1).
Livré à lui-même j afin de ne pas laisser le temps à Philippe- Auguste de conquérir sans lui en Palestine une trop grande gloire, Richard ne songea plus qu'à hâter son propre départ. Heureusement il n'était pas pris au dépourvu ; car , depuis son arrivée en Sicile, et dans l'intervalle des divertissements et des rixes^ il avait fait construire de nouveaux navires et des machines de guerre , et emmagasiné de vastes approvisionnements (3). Mais
(1) Geoffr. de Vins., pp. 162-177. — Ex Bened. Petroburg., pp. 50î elsuiv. — Michaud^ ibid., pp. 111-112.
(2) Brompton, col. 1 198. — Raoul de Goggeshale (ampliss. coll. de dom Martène, l. V), p. 8U. — Guill, Neubr., p. 459 — Kniglon, col. 2404. — Le monument le plus virant de Tactivité oi ganisatrice de Richard, en Sicile, est un curieux décret contenant les dernières dispositions que lui et Philippe-Auguste, à Messine, prennent ensemble pour leur pèlerinage . « Tous les pèlerins qui I mourront pendant le cours du pèlerinage pourront pleinement disposer, à leur » gré, de leurs armes, de leurs chevaux , de leurs vêtements et de la moitié de
• tout ce dont ils étaient en possession dans le cours du voyage. Les clercs pour-
• ront aussi librement faire don de leurs chapelles , de leurs ornements et de B leurs livres. Tout ce dont les pèlerins n'auront pas la faculté de disposer sei*a ■ remis aux mains de Gauthier , archevêque de Rheims , et de Manassé , évéque » de LangreSj des deux grands maitres du Temple et de THôpital, de Hugues,
• duc de Bourgogne, et de plusieurs autres, pour l'appliquer à ce qu'ils jugeront
• le plus convenable pour les besoins de Jérusalem Personne ne jouera de
• l'argent à aucun jeu, sauf les soldats et les clercs, et encore ne pourront-ils I perdre au-delà de vingt sous dans tout un jour et une nuit. S'ils dépassent cet
le Cœur-de-Lion ne s'en était pas tenu à ces préparatifs matériels : il avait aussi songé sérieusement à morigéner et à purifier son âme ardente avant d'approcher des Saints-Lieux. Dés à son passage en France , il avait entendu à Rouen la prédication de Foulques de Neuilly, l'un des plus fervents apôtres de la troisième croisade. Mais le jeune priîice , habitué jusque-là à envisager une croisade bien plus en aventurier qu'en ascète , s'était cabre sous les vertes admonestations de l'illustre prédicateur; et Foui-' ques lui signalant Torgueil , l'avarice et l'impureté comme trois filles dangereuses dont il avait à se défaire avant le départ pour la Terre-Sainte : « Eh bien ! dit Richard impalipnté , je donne » mon orgueil aux Templiers , mon avarice aux moines de Ci- » teaux et ma luxure aux évéques (1). » Mais à mesure qu'il avança dans son voyage, Richard sentit germer en lui des dispositions plus humbles et plus dociles. Aussi , pendant son séjour eu Sicile , rechercha-t-il les austères entretiens du fervent anachorète Joachim, qui, après de longues méditations à Jérusalem et au mont Thabor, était venu fonder un monastère dans les âpres montagnes de la Calabre, et y avait vite acquis la haute renommée
» ûi^eu , ils . payeront aux évéques ci-dessus désignés cent sous par chaque » vingtaine de sous excédant T enjeu permis Les rois pourront jouer selon
• leur bon plaisir ; leurs serviteurs n'auront cette permission que jusqu'à vingt
• sous. Quant à ceux qui ne sont pas chevaliers, s'ils jouent, on devra les pro- » mener dans le camp pendant trois jours, à moins qu'ils ne veuillent se racheter.
• Si les marins sont surpris à jouer, ils seront trois fois plongés dans Teau du f haut du navire, selon la coutume maritime. Si un pèlerin reçoit quelque
• chose en prêt durant le voyage , il est tenu de le rendre au terme fixé. Si le É prêt a été fait antérieurement, il n'est pas obligé au remboursement durant
• l'expédition. Si un serviteur quitte son maître, un autre ne pourra Taccueillir ;
• il n'en sera pas de même des clercs et des chevaliers par rapport à leurs supé- B rieurs dans Tordre des Ûefs Toutes ces ordonnances seront exécutées sous
• peine d'excommunication. Aucun marchand, quel que fût le genre de son com- > merce, ne pourra acheter du pain ou de la farine pour les revendre, à moins » que cette revente ne se lasse à des pèlerins. S'il pétrit son pain lui-même, il » ne devra y avoir qu'un tiers de son. Sur dix deniers de la vente, les marchands
• en donneront un pour le pèlerinage. Us ne pourront refuser la monnaie royale, » à moins que le cordon ou la face ne fussent tout ro^és ; ni acheter la chair » de bête morte pour la revendre. Le bétail pour être admis devra avoir été tué 9 SOUS la tente. Le vm ne pourra être débité qu'au prix crié< • Ex Bened. Petro burg., p. 506.
(1) Michaud, iMd., p. 214
d'an prophète, gr&ce à la mystique obscurité de ses commentaîres snr la £ible. Richard même, un jour, le fit venir à Messine pour TiAterroger publiquement sur Tissue de la croisade; et là., s'il en faut croire les chroniqueurs, Joacbim lui fit voir dans Saladin. l'une des sept têtes du dragon de l'Apocalypse, et lui annonça la prochaine délivrance de Jérusalem. Notre héros repaissait avidement sa crédulité superstitieuse des chimériques visions de l'anachorète. Mais il écoutait avec bien plus de fruit ses exhortations morales ; et, un beau jour, dans sa chapelle , en face des nombreux prélats qui l'avaient suivi à Messine, il apparut en chemise avec trois paquets de verges , et confessa humblement ses. désordres en sollicitant à genoux la flagellation (1). Ainsi s'allumait dans le cœur de Richard une ferveur toute chrétienne ; et désormais» jusque dans les ténèbres de ses nouveaux égarements» c'est à ce foyer que s'alimentera, jusqu'à la fin, sa passion pour Jérusalem,
Tous ses préparatifs achevés, Richard, le H avril H91, sortit du port de Messine avec toute sa flotte commandée par Robert de Sablé, pour aller rejoindre Philippe- Auguste au siège de Ptolémaïs (2). La flotte, grossie des nouveaux navires frétés à Marseille et en Sicile, comptait environ deux cents dromons au busciœ, vaisseaux à voile de la plus vaste et de la plus solide charpente. Au premier rang marchaient trois de ces navires, l'un monté par Bérengère, fiancée de Richard, et sa sœur Jeanne de Sicile, avec un nombreux personnel pour leur protection et leur service ; les deux autres portant des armes et des munitions, avec une bonne partie du trésor royal. Suivaient les autres navires disposés en six lignes qui, de la première à la dernière , allaient toujours en s'allongeant davantage. Au dernier rang voguait le vaisseau du
(!) Rog. de Hov., p. 681. — Brompton, col. 1190. (2) Gcoffr. de Vins., pp. 171-118.
roi appelé Treak-tner , suivi de cinquante galères munies d'un armement complet. Afin d'assurer à la flotte un parfait ensemble dans tous ses mouvements, Richard en avait resserré entre elles toutes les parties à tel point que, d'une ligne à l'autre, et même d'un vaisseau à Tautre, on pouvait entendre distinctement le bruit de la trompette ou de la voix humaine (1). Au dire des chroniqueurs, on n'avait jamais vu, de toute antiquité^ sortir de Messine une flotte aussi merveilleusement organisée; aussi était-ce avec une joie d'enfant que Richard en suivait de Tœil les premières évolutions sur cette mer destinée à être, dans quelques jours, le premier théâtre de ses exploits contre Tislamisme (!2).
Les joyeuses et confiantes dispositions de Richard ne l'abandonnèrent pas un seul instant durant toute la traversée , qui fui longue et périlleuse. Le onzième jour, et au moment où la flotte approchait de l'tle de Crète , éclata une furieuse tempête qui la dispersa en tous sens. Au miUeu de la consternation universelle, Richard seul conserva un entrain communicatif et inspiré , qui fut le salut de l'équipage. Tout en relevant les courages , il fit hisser au haut du m&t de son navire une torche colossale ; et, guidés par cette lueur, les navires dispersés revinrent se ranger peu à peu autour du vaisseau royal qui ainsi ressemblait , disent les chroniques , à une poule rassemblant ses poussins sous ses ailes. Ensuite, dès que les vents commencèrent à tomber, Richard relâcha à l'île de Crète, pour y rallier le reste de la flotte (3;.
De l'Ile de Crète à l'île de Rhodes, la traversée fut plus heureuse ; et Richard put aborder paisiblement à Rhodes pour s'y reposer quelques jours et y attendre plusieurs vaisseaux retardataires (4). Mais, au sortir de Rhodes, à la hauteur du golfe de Satalie et à proximité de l'île de Chypre, tout à coup la flotte retomba dans un nouveau péril. Â cet endroit de la Méditerranée , la jonction subite de quatre bras de mer détermine un courant
(1) Geoffr. de Vins., p. 177. — Rich. of Dev., p. 37. — Rog. de Hov., p. 691. — Diceto, col. 66t.
(2) Geoffr. de Vins., p. 178. — Rich. of Dev., eod.
(3) Geofifr. de Vins., pp. 177, 179.
(4) Id., pp. 179-180.
impétueux et redoutable , très-connu à cette époque de la navi^ gation sous le nom de gouffre de Satalie. Le vent, soufflant encore avec violence, y entraîna toute la flotte , qui longtemps y lutta en vain contre la force du courant toujours croissante. Richard , dont le vaisseau, sans doute, avait su éviter le gouffre, marchait celte fois en avant. Irrité de tant d'obstacles semés sur sa route , il calculait avec une anxiété fiévreuse le temps écoulé depuis le jour où son rival de gloire, Philippe-Auguste , avait dû aborder en Terre-Sainta, lorsque tout h coup apparut au large tin navire arrivant de Syrie. Le roi , de suite , y envoie s'enquérir des nouvelles du siège de Ptolémaïs. On lui rapporte que Philippe- Auguste y est arrivé depuis près d'un mois, et a abattu une partie des murs de la ville avec ses pierriers, qui ensuite ont été incendiés par les assiégés. Ces nouvelles redoublent l'impatience de Richard ; et on louvoyé avec un surcroît de vigilance pour surmonter le courant et gagner l'île de Chypre , afin d'y renouveler les provisions. Mais , à ce moment , surgit une nouvelle tempête qui repoussa la flotte vers la haute mer (1) ; et en même temps éclatèrent sur les côtes voisines de l'île de Chypre des incidents qui devaient ajourner, bien au delà des prévisions de Richard, le débarquement à Ptolémaïs , en ouvrant à sa croisade des perspectives inattendues.
L'île de Chypre était alors sous la domination d'un Comnéne , Isaac 5 qui , à la faveur des troubles provoqués à Constantinople par la sanguinaire réaction schismatique d'Ândronic, avait usurpé dans cette riche parcelle du patrimoine des Césars l'autorité souveraine, avec le titre fastueux d'empereur. Mais jamais empereur n'avait exercé une autorité aussi absolue ni aussi violente. C'était, sur un petit théâtre, tout le despotisme insatiable et cyniquement dépravé du Bas-Empire» avec ses confiscations à outrance et les enlèvements à main ardiée. Cet odieux personnage était sui tout enhardi dans ses tyranniques usurpations par l'alUance avec Saladin ; car ils s'étaient liés ensemble par un traité secret qu'ils
(1) GeofEr. de Vins., pp. 180-181.
avaient scellé» dit-on i en buvant réciproquement le sang l'un de l'autre. Aussi Isaac sévissait-il avec un redoublement de rigueur contre les chrétiens des croisades ; et malheur à ceux que la tem^ pête jetait sur ses rivages inhospitaUers (1) !
Ce malheur attendait deux des vaisseaux de la flotte de Richard» qui, poussés à la dérive par la fureur du vent, vinrent se briser sur des récifs, à l'entrée du port de Umisso, situé à Textrémité méridionale de l'ile de Chypre. Les naufragés qui réassirent à atteindre la terre ferme furent à l'instant dépouillés de tout ce qu'ils avaient pu sauver d'armes et d'argent, et ensuite incarcérés sur l'ordre d'Isaac , en vertu du rigoureux droit d'épave exercé par lui dans toute sa barbarie. Pendant ce temps , le navire de Bérengère et de Jeanne de Sicile , qui suivait de près les deux, navûres échoués , mais qui avait pu tourner les funestes récifs » faisait voile vers l'entrée du port, afin de s'y abriter contre la tempête. D'abord Isaac ferma aux deux princesses l'accès de l'île ; puis , se ravisant dans la perspective de leurs trésors , il envoya les inviter traîtreusement à débarquer sans crainte, avec, offre de vin de Chypre en signe d'hospitaUté. Mais les prince^es avaient, sur les entrefaites, appris le sort des matelots échappés, au gaufrage ; aussi , loin de déférer à l'invitation du tyran , dès que la (empéte fut apaisée elles regagnèrent la haute mer dans la direction de la flotte , pour aller raconter le tout à Richard et hâter son arrivée (2).
Richard savait déjà à quoi s'en tenir sur l'empereur Isaac ; car il avait pris sur lui d'amples informations à Rhodes (3). Il n'en fut pas moins violemment courroucé au récit des avanies infli*^ gées à ses matelots et de l'outrage essuyé par sa fiancée et par sa sœur. Aussi cingla-t-il à toute vitesse vers l'île; et, dès le lendemain de son arrivée à LiQiisso, avant de mettre
(1) Geo£fr. de Vins., p. \^L — Brompton, col. 1198. — Lebeau, Hist. du Bas- Empire, t. XX , pp. 77-78.
(2) Geoffi*. de Vins., pp. 18t-i85. •— Rich. of Dev., pp. 37-38. — Rog. de Hov*i p. 691. — Hist. de la reine Bérengère, par Henri Charton (Le Mans, 1866, pp. 13-li).
(3) Geoilir. de Vins., p. 180.
le pied sar lé rivage, il envoya, le 7 mai, des hérauts, à trois reprises, demander satisfaction à Isaac. c Au nom de Dieu » et de la croix , lui dirent-ils respectueusement de la part de
> Richard , nous vous demandons la liberté de nos matelots ;
> veuillez aussi nous rendre tout ce que vous détenez de leurs » biens et du chargement des deux navires ; nous désirons le con- 1 sacrer au service funèbre des naufragés. » Un grossier juron fut toute la réponse de l'empereur, enhardi par l'attitude menaçante de toutes les troupes de l'île échelonnées le long de la côte , en prévision d'un débarquement de Richard. C'était une déclaration de guerre. A cette nouvelle : « Aux armes^ » s'écrie le roi ; et se jetant dans les galères avec son armée rangée en bataille, il marche droit au rivage. La lutte était des plus inégales. Ses hommes, embarrassés du poids de toutes leurs armes, exténu s par les longues secousses de la tempête , et entassés pêle-mêle dans de petites barques, avaient devant eux cinq galères de jeunes archers et frondeurs cypriotes rompus aux évolutions d'un combat naval. Au delà s'étalaient toutes les troupes de l'île , fraîches et alertes, sur une côte hérissée de barricades et sous la protection d'une forteresse escarpée dominant l'entrée du port. Mais quel obstacle pouvait arrêter Timpétuosité de Richard ? Lorsque les cinq galères ennemies eurent livré passage, et après d'impuissantes volées de traits échangées entre nos galères et Tavant-garde des Cypriotes affluant au ras de la côte, Richard, sans laisser plus longtemps languir la lutte, se jette à la mer, court au rivage et ouvre l'attaque à main armée. Cet élan fut décisif. Dès le premier choc, il se voit entouré de trois mille fantassins; et aussitôt il force les barricades et culbute l'ennemi, qui s'enfuit pêle-mêle avec l'empereur en tête, en nous abandonnant le port et la ville de Limisso. Richard courut longtemps à la poursuite d'Isaac sur un cheval désarçonné qu'en route il enfourcha vite en se haussant sur sa lance piquée en terre. Mais la nuit tombante et des défilés inconnus lui dérobèrent sa proie ; et il dut se borner à rentrer à Limisso avec un riche et sanglant butin (1).
(i) Geofir. de Vins., p. 185-187. — Rich. of Dev., p. 88. -- {log. de Hov., ibUjt,
Pendant que Richard rentrait à Limisso pour en prendre possession et y installer sa flancée et sa sœur, Isaac, à deux lieues de là, ralliait ses fuyards au sein d'une vallée où il s'endormit dans une sécurité profonde entretenue parla conviction de notre manque de chevaux. Mais, dès à son retour à Limisso, Richard, en pleine nuit, avaitdébarqué toute sa cavalerie; et, avant le jour, il se remit à la poursuite de l'empereur. A notre approche, Isaac, réveillé par les sauvages clameurs des Grecs, n'a que le temps de courir à bride abattue vers une montagne voisine, tandis que ceux-ci se massent sur notre route en brandissant leurs arcs et leurs frondes. Richard, pour ne pas dégarnir Limisso, n'avait pris avec lui que cinquante hommes; aussi le conjurait-on d'esquiver une rencontre, et il en était surtout vivement sollicité par un clerc appelé Hugues de Mara. « Sire clerc, lui dit-il , mêlez-vous de » vos affaires. Allez-vous-en tenir vos écritures, et nous laissez > la guerre. » Et , éperonnant son cheval, il fond sur l'ennemi qu'il taille en pièces; puis, courant à l'empereur il le renverse d'un coup de lance ; et il l'aurait tenu cette fois si, se relevant de suite, Isaac n'eût sauté sur un cheval frais qui le déroba encore à sa poursuite. Le roi, du moins, abattit sa bannière toute chamarrée d'or qu'il dédia à saint Edmond, pendant que ses hommes faisaient main basse sur les meubles, l'équipement somptueux et les vins de choix garnissant à profusion la tente impériale.
Du même coup tomba le tyrannique mais factice pouvoir d'Isaac. Dès le lendemain tous les barons de Chypre accoururent à Richard pour lui jurer foi, hommage et assistance contre Isaac, et , lui-même se posant en mattre , il édicta les plus rigoureux châtiments contre tout ce qui osait encore adhérer à l'odieux et vil Comnène (1). Enfin, pour environner d'éclat la souveraine autorité qu'il venait de conquérir sur toute Tile, le 12 mai Richard épousa solennellement à Limisso Rérengère, et la fit incontinent couronner reine d'Angleterre dans le plus somptueux appareil, par l'évêque d'Evreux assisté des principaux prélats de Guyenne (2).
(1) Geoffr. de Vins., pp. i87-id9. — Rog. de Hov., ihid.
(2) Geoffr. de Vins., p. 190. — Rog. de Hov., p, 692. — Bromplon, col. 1199.
Pour compléter son triomphe^ il ne manquait plus à Richard que de mettre la main sur son insaisissable proie. Il allait se remettre à sa poursuite, lorsque quelques Hospitaliers intervinrent pour ménager une entrevue entre le fougueux conquérant et son débile adversaire. Craignant de s'égarer sur ses traces dans des défilés sans issue, au cœur d'un pays où sa domination n'avait pas encore eu le temps de s'affermir, Richard déféra sans peine à ces instances; et, au jour Qxé, en présence des deux armées, les deux antagonistes s'abordèrent aux portes de Limisso, dans une vaste plaine allant des montagnes à la mer. Richard montait un élégant et svelte palefroi espagnol tout caparaçonné d'or. Sur sa selle richement pailletée éclataient deux lions d'or à la gueule béante se ruant l'un sur l'autre. Il portait un chapeau écarlate chamarré d'oiseaux brodés, avec une tunique rose à double et à triple rang de croissants d'argent massif; et, tandis qu'une de ses mains tenait le bâton de commandement, l'autre brandissait une épée de la plus fine trempe. Après maints pourparlers, Isaac jura de tenir de Richard toute l'ile à titre d'homme-lige, offrit vingt-cinq mille marcs d'argent pour le chargement des deux vaisseaux échoués, et s'engagea à accompagner son vainqueur en Terre-Sainte avec cinq cents chevaux et cinq cents fantassins; et, jusqu'à l'exécution de ces promesses, il se constituait lui-même prisonnier, en Uvrant ses forteresses en dépôt avec sa fille unique en otage. A ce prix, l'empereur obtint son pardon , les deux princes s'embrassèrent; puis, en signe de réconciliation, Richard rendit à son prisonnier sa tente et sa vaisselle d'or, tout en établissant autour de lui une garde nombreuse pour s'assurer de sa personne (1).
Pendant que Richard prenait ainsi possession de son nouveau royaume, un jour apparurent au large trois galères cinglant vers l'île. Avec une inquiète curiosité Richard se jeta dans une barque, pour aller en reconnaissance à force de rames. Mais bientôt il revint pleinement rassuré. Les trois galères amenaient de Palestine l'infortuné Guy de Lusignan avec son petit groupe
(1) Geoflfr. de Vins., pp. 190-102. — Rich. of Dev., p. 38. — Rog. de Hov., p. 191. — Brompton, col. 1199.
d'amis è toute «preuve. Dédaigneusement écarté du trône de Jérusalem par Philippe-Auguste qui, dès son arrivée en Terre- Sainte, soutint les ambitieuses prétentions de Conrad de Montr ferrât, l'époux de Sibylle avait déserté le siège de Ptolémaïs, où sa position n'était plus tenable, pour venir solliciter l'appui dii chevaleresque Richard, son parent et son suzerain; de Richard, dont il avait, disait-il, souhaité la venue plus que celle de n'importe qui en ce monde. Toutes les espérances de Guy de Lusignan furent justifiées par l'accueil qui l'attendait au rivage. À peiue débarqués , Richard traita ses nouveaux hôtes avec une cordiale magnificence, et il embrassa chaleureusement la cause du roi déchu (i). Rientôt éclatera au pied des murs de Ptolémaïs ce nouveau germe de discordes, jeté par l'océan sur le3 plages de l'île de Chypre et avidement recueiUi par Timpétueux rival de Philippe-Auguste.
Guy de Lusignan, plus heureux dans l'île de Chypre qu'à Tibé: riade et à Jérusalem, arrivait juste à temps pour aider Richard à ressaisir, son prisonnier qui , pour la troisième fois i lui glissa entre les mains. Dans la nuit même qui suivit son entrevue ave<; Richard , Isaac , échappant à ses gardes endormis , s'enfuit au galop dans la direction du port de Famagouste, situé à l'extrémité orientale de rîle,pour y secouer le joug et réorganiser la résistance. A cette nouvelle, Richard lança sur Famagouste Guy de Lusignan avec la moitié de l'armée ; et , embarquant le reste sur ses gar 1ères portées au nombre de cent par l'occupation du port de Limisso, il alla avec Robert de Sablé bloquer par mer toute l'île, afin de ne laisser à l'empereur vers lelarge aucune issue ouverte. A leur approche, toutes les garnisons grecques distribuées dalos les forteresses de la côte en déguerpirent successivement, en sorte que le roi n'eut qu'à y jeter, en passant , au fur et à mesure^ des hommes, des vivres et des armes (2).
Au retour de cette courseï maritime , arrivèrent de Ptolémaïs
(1) GeofiCr. de Vins., pp. 189-190. — Rich. of Uev., p. 39. — Rog. de Hov^, p. 691.
(2) Geoflr. de Vins., pp. 192-193. — Rich. of Dev., p. 89. — Bromptoir, eol. 1199.
deox ambassadeurs de l'armée de siège , l'évéqae de Beauvais et Drogon de Merle. Us venaient hâter le départ de Richard. € Philippe-Auguste » , lui dirent-ils avec humeur, « n'attend plus • que vous pour livrer l'assaut; et vous, pendant ce temps, » au mépris des intérêts de la foi, vous consumez en vexations » contre dinnocents chrétiens toutes les'forces recueillies pour » Textermination de l'Islamisme. » Richard qui, même au point de vue de la croisade, attachait une importance majeure à la soumission d'une lie toute voisine de la Terre-Sainte, lança, pour toute réponse , aux ambassadeurs de grossières invectives que les chroniqueurs n'ont pas même osé transcrire (1).
Les remontrances des ambassadeurs de Philippe-Auguste ne pouvaient, en effet, tomber plus à contre-temps ; car on touchait aux dernières palpitations de la lutte engagée sur les plages de Chypre entre les Latins et lés Grecs. Pendant l'excursion maritime de Richard autour de l'île, Guy de Lusignan s'était emparé de Famagouste, dernier refuge qui restât à Isaac sur les côtes. Mais le tyran conservait toujours d'impénétrables asiles dans les fourrés des montagnes; et, pour l'en débusquer, il restait à occuper fortement le milieu de l'Ile, où nous n'avions pas encore osé nous aventurer.^ Mais, une fois mattre de toute la côte, Richard marcha har*diment vers la ville centrale de Nicosie, tandis que Guy de Lusignan allait encore réduire quelques forteresses le long des montagnes. Ce fut en vain qu'Isaac, embusqué dans les environs de Nicosie , d'où il guettait Richard avec des flèches empoisonnées, fondit sur lui à la tête de sept cents arbalétriers grecs. Richard, qui se tenait spr ses gardes, d'un eOnp de main dissipa cette petite troupe ; et ensuite il n'eut qu'à se montrer aux portes de Nicosie pour y recevoir les félicitations et l'hommage de toute la cité accourue au devant de lui (2).
En même temps Guy de Lusignan conquérait, Tune après l'antre, les dernières forteresses qui restaient aux Grecs dans
(1) Geoffr. de Vins., p; 193.
(2) Géoffr. de Vins., pp. 193-194. — Rog.dô Hov., p. 192.
l'intérienr de l'île. Richard, tombé malade en entrant à Nicosie» prit à peine le temps de s'y rétablir, pour aller lui prêter mainforte. Il arriva juste à point nommé pour occuper le fort de Chérine, qu'Isaac avait assigné pour refuge à sa ûUe; et la jeune et belle princesse se vit réduite à venir implorer à genoux la clémence de Richard. Touché par ses charmes, le généreux vainqueur la plaça sous la protection de Bérengère, dont elle demeura la compagne assidue tout le reste de la croisade (1). En offrant son appui à cette beauté en détresse^ la jeune reine ignorait qu'on installait à côté d'elle une rivale dangereuse; et déjà s'allumaient ces convoitises qui disputeront le Cœur-de- Lion à Jérusalem I
Les dernières citadelles emportées d'assaut, Isaac, traqué d'asile en asile et tombé au dernier degré d'abandon et de mépris, dut venir, à son tour, se jeter aux genoux de Richard, en ' lui demandant pour unique faveur a de n'être pas jeté dans des » chaînes de fer ». Le vainqueur le releva, le fit asseoir devant lui et lui amena pour quelques instants sa fille qu'il couvrit de baisers et de larmes; puis, accomplissant à la lettre le vœu de son prisonnier avec une sanglante ironie, il le fit lier avec une chaîne d'argent pour le traîner à sa suite en Palestine (2).
Une fois en possession d'Isaac, Richard n'avait plus qu'à ré-
gner en maître absolu sur toute l'île de Chypre. Il commença par y imprimer fortement sa domination , en faisant raser toutes les barbes des Cypriotes à la façon normande et en installant dans tous les châteaux des connétables et des shérifs; et, ensuite, il ne s'occupa plus qu'à exploiter l'opulence de son nouveau royaume au profit de la Terre-Sainte. Il s'assura d'abord des immenses trésors entassés dans les palais d'Isaac , pour les répandre à profusion dans Tarmée, en se réservant seulement les selles , les mors et les éperons d'er, la vaisselle d'argent, les tissus précieux et les joyaux. Quant aux céréales, aux viandes et aux vins dont l'île regorgeait, Richard en obtint la moitié.
(1) Geoilr., de Vins., ibid. — Henri Charton, ibid., p. 16.
(2) Geoffr. de Vins., p. 195. — Hog. de Hov., ibid, — Brompton. col. 1200.
moyennaDt l'octroi d'une charte ressuscitant les vieilles franchises concédées jadis aux Cypriotes par l'empereur Manuel; et les vastes approvisionnements qu'il s'assura par cette habile conduite furent mis en réserve pour les futures éventualités de la croisade.
Ces préparatifs terminés, et après avoir en môme temps réparé sa flotte (1), Richard enfin dut songer à répondre à l'impatience de l'armée de siège qui l'attendait, depuis deux mois, au pied des brèches de Ptolémaïs. Lui-même brûlait d'y arriver à temps; et la nouvelle prématurée de la prise de cette cité inexpugnable étant venue troubler les derniers instants de son séjour en Chypre, on l'entendit s'écrier : « Puisse Dieu différer la prise • de Ptolémaïs jusqu'à ce que j'y arrive ; avec son assistance > le triomphe n'en sera que plus glorieux ! > Cette nouvelle fut bientôt démentie. Mais le rival de gloire de Philippe-Auguste n'en poussa que plus activement ses préparatifs de départ; et, après avoir confié le gouvernement de l'île de Chypre à son habile lieutenant Robert de Sablé, il appareilla aux premiers jours de juin pour la Terre-Sainte (2), pour ce théâtre d'une gloire plus éclatante et plus populaire. Mais Richard venait de conquérir le plus fécond résultat de sa croisade, en assurant d'avance aux colonies chrétiennes, pour le moment où une destinée plus forte que la sienne leur aura dérobé jusqu'aux* derniers débris de la Palestine, un refuge hospitalier qu'elles garderont plusieurs siècles.
Le bruit de la conquête de Tile de Chypre, enlevée en un tour de main à l'empire grec, était vite parvenu jusqu'à l'armée de Philippe-Auguste; et l'enthousiasme y avait porté l'impatience au comble (3). Mais Richard n'avait pas encore achevé de préluder, sur l'hnmense océan, à cette plénitude de gloire qui
(1) Geoffr. de Vins., pp. 194-196. — Rich. of Dev., tWd. — Brompton, ibid. — Gulielm. Neubr., p. 449.
(2) Geoffr. de Vins., p. 196. — Rog. de Hov., p. 692. ,3) Galielm. Neabr., p. 459.
Tattendait en Terre-Sainte. Deux jours après le départ de Tîle de Chypre, au moment où la flotte arrivait en vue des côtes de la Syrie et en face de Beyrouth, apparut un navire colossal à trois mâts, muni de tours et de remparts; un navire qui, au dire des chroniqueurs, n'avait pas encore eu son pareil depuis l'arche de Noë. Richard envoya en reconnaissance Pierre des Barres, commandant d'une de ses galères, qui, sur les déclarations de l'équipage interpellé , crut naïvement à un vaisseau de la flotte de Philippe- Auguste. Richard vogua dans cette direction à toute vitesse; mais, à mesure qu'il approchait, l'absence de tout étendard chrétien, les étranges bigarrures semées sur les flancs du navire, et surtout une nouvelle déclaration des matelots , qui se coupèrent en se donnant cette fois pour des Génois filant sur Tyr: tout cela, par degrés, éveilla ses soupçons. Comme il rêvait sur cette mystérieuse rencontre : c Sire , > lui dit un de ses officiers, t je veux être pendu si ce ne sont pas là > des Sarrasins, comme vous allez le constater en leur envoyant » jusqu'à portée de trait une galère qui leur refusera le salut. » Richard aussitôt d'en sacrifier une qui, en se glissant jusque sous la proue du colosse, s'attira une volée de traits significative. On avait affaire au plus beau vaisseau de la marine turque , regorgeant de vivres, d'armes et de feux grégeois, et qui sortait des éhantiers de Beyrouth avec sept cents jeunes guerriers choisis par Saladin lui-même, pour aller, par surprise, ravitailler Ptolémaïs. A ce premier signal d'hostilités Richard, le vent tombant, lança sur le navire toutes ses galères, qui d'abord s'acharnèrent à ses flancs, mais qui ensuite, désespérant d'en entamer la robuste charpente et impuissantes à riposter sérieusement, de bas en haut, aux grêles de flèches tombant à plomb du tillac, mollirent dans l'attaque. Ranimés par l'impulsion de Richard, les marins, se cramponnant à des câbles, sautèrent à l'abordage; mais, là encore, la vigoureuse résistance des Turcs leur fit lâcher prise. Enfin Richard lança pour la troisième fois en avant ses galères, à force de rames, avec leurs éperons tournés contre les flancs du vaisseau qui, cette fois, percé de part en part, sombra soleunellement à la vue de toute la flotte
anglaise (1). La marine britannique venait de remporter un de ses premiers triomphes (2) ; et^ du sein de cette mer qui engloutissait les dernières ressources de Ptolémaïs, on voyait se lever sur le conquérant de l'île de Chypre, à la veille de son débarquement en Palestine, l'aurore d'une gloire immortelle.
Dès le lendemain de sa victoire navale, le 10 juin, Richard aborda à Ptolémaïs en triomphateur, au milieu des bruyantes explosions de l'allégresse universelle. On attendait le conquérant de l'île de Chypre, disent les chroniques, comme un nouveau Messie destiné à restaurer le royaume d'Israël ; aussi le jour de son arrivée fut-il fêté comme un jubilé. Toute l'armée française, au bruit des fanfares et en poussant des cris de bienvenue, accourut au-devant de lui. Philippe- Auguste lui-même daigna se rendre à bord du navire monté par son vassal. Là, il tendit une main courtoise à la reine Bérengère pour la conduire doucement à terre ; et les deux rois s'escortèrent jusqu'à leurs quartiers respectifs en rivalisant chemin faisant d'obséquiosités l'un
(1) Les historiens arabes attribuent, au contraire, Tengloutissement du vaisseau turc à rhéroîque désespoir du capitaine qui, lui-même, disent-ils, aurait donné Tordre de pratiquer une voie d'eau à fond de cale, pour ne pas tomber vivant aux mains des chrétiens. Mais la plus haineuse partialité respire dans les récits des historiens arabes, et les chroniqueurs occidentaux, tant Français qu'Anglais, sont unanimes pour attribuer le sinistre à Taudacieuse manœuvre de Richard. Geoffr. de Vins., pp. 197-19J. — Rich. of Dev., p. 40. — Rog. de Hov., p. 692. — Brompton, col. 1201. — Diceto, col. 601. — Goggeshale, p. 818. — Matth. Paris, pp. 164-165. — Rigord, p. 99. — Jacques de Vitry, ibid.^ p. 251. — ttn- Alatyr (Bibliogr, des Croisades^ t. VII), p. 517. — Marin, Hiat. de Saladin, t. II| p. 278.
(2)Michaud, i&ùi., p. 167.
pour Tautre. Peudaut ce temps la jubilation publique^ dans les camps, suivait son cours, en empruntant mille formes diverses. Ici l'on chantait des ballades au son de la harpe, de la flûte et du tambourin ; là, on buvait de copieuses rasades ; plus loin, on dansait péle-méle : le tout à la clarté de vastes feux de joie qui, dès la nuit tombante, embrasèrent toute la plaine (1).
Il y avait juste deux ans que Guy de Lusignan, pour se réhabiUter aux yeux des chrétiens d'Orient par quelque exploit capable d'effacer la honte de Tibériade, était venu assiéger Ptolémaïs avec environ neuf mille hommes. Ce petit noyau d'armée de siège s'était grossi peu à peu de renforts accourus de tous les points de l'Europe, et qui s'établirent solidement sur un vaste amphithéâtre de collines tout autour de la place ; et ainsi se compléta le blocus par terre, pendant que des flottes d'Italie et de Danemarck essayèrent de fermer l'entrée du port (2). Mais, en dépit de ce double déployement de forces, durant les vingt premiers mois le siège languit sans aucun progrès effectif, par suite des énergiques efforts de la garnison combinés avec les opérations d'une armée de secours. Chaque fois que les chrétiens descendaient dans la plaine aboutissant à Ptolémaïs pour en baitre les murs avec leurs béliers, Saladin, des hauteurs voisines de Karouba, où il campait en arrière avec des recrues de Mésopotamie et d'Egypte, fondait à l'improviste sur leur camp dégarni, et eux aussitôt de rétrograder pêle-mêle en abandonnant leurs machines en proie aux feux grégeois lancés par la garnison. En même temps, par la rade incomplètement bloquée, des vaisseaux musulmans d'Alexandrie ou de Beyrouth venaient sans cesse, par surprise ou de vive force, ravitailler la place ; et le lendemain tout était à recommencer (3).
(I) Geoffr. de Vins. , pp. 200-501. — Rich. of Dev. , p. 41. — Gulielm. Neubr. , p. 459. — Diceto , col. 66i. — Goggeshale , col. 818. — Malth. Paris , p. 165. — Roudatain ou les deux jardins (Bibliogr. des croisades] , pp. 643-644. — Henri Chardon, Hist. de la reine Bérengère t p. 16.
(5) V. , pour toutes les opérations du siège, les deux plans très-nets de Ptolémaïs et des environs , annexés par Marin au t. II de son Histoire de Saladin.
(3) GeofiTr. de Vins. , pp. 104-139. - Michaud, ibid. , pp. 94-109. — Bibliogr. flts croisades , histoires arabes , passim.
Telle était la physionomie inerte du siège au moment où Philippe-Auguste aborda sous les murs de Ptolémaïs, le 1 3 avril 1191 . Dès son arrivée tout changea d'aspect dans l'armée chrétienne, grâce à rénergique impulsion qu'il sut donner à ce rassemblement hétérogène et indiscipliné qui, jusqu'ici , n'avait pu manœuvrer avec ensemble. Lui-même alla s'installer à portée de trait des remparts avec ses pierriers et ses mangonneaux , qui fonctionnèrent avec tant d'activité et de justesse que, longtemps avant l'arrivée de Richard, il avait déjà abattu une partie de l'enceinte et qu'il ne fallait plus qu'un assaut pour s'emparer de la ville. Toutefois , par un scrupule chevaleresque , Philippe-Auguste attendit patiemment pendant de longues semaines son compagnon Richard, pour livrer ensemble l'assaut décisif, afin de partager avec lui la gloire d'une si brillante conquête (1).
On comprend dès lors les transports de joie qui éclatèrent au débarquement de notre héros, surtout si l'on songe qu'à tout événement son arrivée portait l'effectif de l'armée chrétienne à trois cent mille hommes , et que les vastes approvisionnements de Chypre allaient ramener l'abondance dans le camp désolé par la famine, tandis que la flotte anglaise compléterait le blocus par mer (2). Mais la seule présence de Richard emportait avec elle toutes les solutions. Il ne manquait plus que lui pour entrer dans la ville consternée (3); et il semble que, dès le lendemain, les étendards chrétiens allaient flotter sur les tours de Ptolémaïs.
Vain espoir ! car déjà grondaient dans le camp des croisés de funestes orages. Ni Richard, ni Philippe-Auguste n'avaient pu oublier les mortels griefs qui, en Sicile, à tant de reprises, avaient failli les armer l'un contre l'autre ; et le nouveau contact entre les deux rois sur la plage de Ptolémaïs ne pouvait que ranimer ces vieux levains d'inimitié. Quelques heures s'étaient à peine écoulées depuis le débarquement de Richard que, sous les démonstrations courtoises et sous les procédés chevaleresques de
(1) Rigord, pp. 97-98. — Guill.-le-Breton , p. 206. — Philipp., pp. 105-106. Hoved. , p. 6d3.
(î) Geofir. de Vins. , p. 100. — Marin , ibid. , p. 278. '3) U>n-Âlatyr^ p. 517. — RoadAtain ou la deux jardin$ , p. 644.
Philippe-Auguste, on voyait déjà percer les méfiances et les ombrages.
Tout d'abord, habitué^ jusqu'ici à accaparer toute la considération de l'armée chrétienne, Philippe-Auguste ressentit cruellement les étourdissantes ovations prodiguées au nouveau venu. On ne parlait plus que de la conquête de l'île de Chypre. Tous les hommages s'adressaient à Richard; tous les regards se fixaient sur lui : tout, en un mot, avertissait Philippe- Auguste que désormais il n'avait plus qu'à s'éclipser devant une personnalité plus éclatante. Ainsi l'on voit, disent les chroniqueurs, la lune p&lir au lever du soleil.
Non-seulement Philippe-Auguste se sentait personnellement amoindri aux yeux de toute l'armée chrétienne depuis l'apparition de Richard, mais ses propres ressources étaient très-visiblement inférieures à celles du roi d'Angleterre. En monarque prévoyant sans enthousiasme et, avant tout, jaloux d'aménager sagement les ressources de son royaume, Philippe-Auguste n'avait transporté en Terre-Sainte que les forces et l'argent strictement nécessaires; au lieu que Richard, qui dans l'insouciante ferveur de ses préparatifs avait ruiné l'Angleterre, arrivait presque avec le double de soldats, de vaisseaux et de trésors. De là une inégalité mortifiante pour Philippe-Auguste. Suzerain de Richard, il ne semblait plus qu'un prince subalterne attaché à la fortune de son vassal ; et lui-même se plaignait avec aigreur de voir le simple marmiton du roi d'Angleterre plus somptueusement nourri que réchanson du roi de France.
Notre héros lui-même semblait prendre plaisir à accentuer ce contraste choquant avec une outrecuidante munificence. "Jusqu'ici Philippe-Auguste s'était acquis l'attachement universel en fournissant aux hommes à sa solde trois écus d'or par mois : dès le lendemain de son arrivée Richard, pour ne pas se laisser Taincre en largesses, en fit promettre quatre, à son de trompe, à tous ceux qui viendraient s'enrôler sous sa bannière ; et dès lors, on perdit le souvenir de la générosité du roi de France. Vers la même époque un des plus brillants chefs de la croisade, Henri, comte de Champagne, après s'être ruiné en construction de ma-
chines de siége^ vint recourir à la libéralité de son souverain Philippe-Auguste, qui lui offrit cent mille pièces de monnaie de Paris, mais en exigeant en retour Thommage de la Champagne. A cette proposition le comte tourna le dos au roi de France pour aller s'adresser à Richard qui, sur-le champ, lui fournit sans condition quatre mille boisseaux de froment, quatre mille boisseaux de lard et quatre mille livres d'argent. Par cette fastueuse largesse Richard acheva d'enlever les suffrages de toute l'armée. Presque tous l'acclamèrent pour leur général en chef; et quelques milliers de guerriers français demeurèrent seuls attachés à celui que, dans ces conjonctures, les chroniqueurs appellent avec une humiliante commisération c le pauvre roi de France (i). »
A bout de mortifications, Philippe-Auguste, dès les premiers pourparlers avec Richard, trouva jour à exhaler son dépit en revendiquant la moitié de File de Chypre, en vertu de l'engagement solennel qu'avant le départ ils avaient pris ensemble de se partager toutes les acquisitions réalisées dans le cours du pèlerinage. Richard repoussa arrogamment cette prétention. «Le pacte
> que vous invoquez, répliqua-t-ii , n'a trait qu'aux profits
> réalisés à nous deux sur les Musulmans. Or, j'ai conquis l'Ile
> de Chypre à moi tout seul; et ceci, en outre, n'a rien à voir » avec la croisade. Du reste, il paraît bien que vous l'avez en- 3» tendu ainsi, car vous avez accaparé à vous tout seull'équipage
> du comte de Flandre décédé dans le cours du siège avant mon » arrivée. Mettez-moi de moitié dans cette aubaine , et alors » seulement je consentirai à partager avec vous l'île de Chypre.» Au fond, les deux rois n'étaient d'humeur à se rien concéder de leurs prétentions mutuelles; el ils brisèrent là-dessus en s'accusant, à Tenvi l'un de l'autre, de trahir leurs engagements (2).
Une fois rengagés dans la voie des récriminations et des querelles, Richard et Philippe-Auguste s'acharnèrent à relever l'un
(1) Geoflfr. devins., p. 262. — Rich. of Dev., pp. iO-41, 43. — Gulielm. Neubr., pp. 459-460. — Goggeshale , col. 819. — Matlh. Paris , p. 168.
(2) Gulielm. Neubr. , p. 460. — Hoved. , p. 693. — Bromplon , col. i208. — Rapin de Toyras, ibid, , p. 215.
contre l'autre et à enveDimer les moindres apparences d'outrage et de perfidie. Peu après l'arrivée de Richard, les deux rois, sous l'influence du climat d'Orient, se virent simultanément attaqués d'une étrange et pernicieuse maladie qui fit tomber leurs ongles et leurs cheveux : aussitôt, d'un camp à l'autre, on se renvoya les accusations d'empoisonnement (1). Mais, vers le même temps, Philippe-Auguste trouva une bien plus ample matière à soupçons dans les relations amicales que Richard s'empressa d'ouvrir avec Saladin qui campait, comme nous avons vu, sur la montagne de Karouba, derrière et à proximité de l'armée chrétienne. A cette époque du plein épanouissement des institutions de la chevalerie en Europe, il était impossible que le contact journalier des Musulmans avec les soldats du Christ sur les champs de bataille de la Syrie ne parvint à la longue à polir leurs mœurs. Et, de tous tes héros de l'islamisme, le plus digne de ressentir et de propager autour de lui cette influence civilisatrice était, à coup sûr, le miséricordieux vainqueur de Jérusalem, que nous y avons vu compatir si respectueusement aux infortunes de la reine Sibylle. Aussi vit-on de bonne heure s'établir, au cours du siège de Ptolémaïs, entre les émirs de Saladin et les chefs de l'armée chrétienne, des relations d'urbanité toutes nouvelles ; et, dans les intervalles des assauts et des batailles, les Musulmans venaient assister paisiblement à nos tournois* Néanmoins , tant que Saladin n'eut devant lui en perspective que la majestueuse réserve de Philippe-Auguste, on s'en tint, de part et d'autre, aux démonstrations de la stricte poUtesse. Mais il en fut tout autrement avec l'exubérant Richard, qui, dès son arrivée, brâla de pénétrer d'un bond jusqu'à l'intimité du héros musulman. D'ailleurs, indépendamment de ce qui s'opérait d'irrésistible attraction entre deux grands cœurs, les vues respectives des deux princes les poussaient vivement à se rechercher l'un l'autre. Autant Saladin souhaitait d'afficher avec notre héros une liaison susceptible d'alarmer l'ombrageux Philippe-Auguste et, par là, de jeter la division dans l'armée chrétienne, autant Richard,
;i) GeofiQr. de Vins. , p. 202. — Hoved. , p. 6d3. * Marin , ibid. , p. 281.
tenait à s'affranchir de Fincommode suzeraineté du roi de France en se posant, vis-à-vis du chef de l'islamisme, en souverain arbitre des destinées de Ptolémaïs et de toute la Terre- Sainte. Ce fut lui qui, avec son impétuosité, prit les devants. Un jour arriva au quartier général de l'armée musulmane un député du roi d'Angleterre. On l'adresse à Malek-Adhel, sultan du Caire et digne frère de Saladin, destiné à rivaliser avec lui d'amitié pour Richard, et à l'y vaincre même sur le terrain de la générosité. Le député , au nom de son maître, demande à parler à Saladin lui-même. On l'introduit dans la tente du sultan, et là : € Sire, lui dit-il en lui présentant le salut du roi d'Angleterre, • mon maître désire avoir avec vous une entrevue. Donnez-lui
> un sauf'Conduit, et lui-même viendra ici vous trouver; à moins » que vous ne préfériez assigner un rendez-vous dans la plaine » de Ptolémaïs, à l'écart des deux armées, » En n'écoutant que son propre mouvement, Saladin eût accédé de tout cœur aux audacieuses avances de Richard. Mais, chez le héros musulman, l'entraînement chevaleresque le cédait à l'instinct des hautes convenances politiques; et, quelque- importance qu'il attachât à entamer ostensiblement des relations amicales avec Richard, il était trop sage pour ne pas épargner à toute l'Asie le scandaleux spectacle d'un chef de l'Islamisme s'abouchant en personne avec un roi chrétien sur les champs de bataille de la Palestine. Aussi Saladin éluda-t-il soigneusement les propositions du député anglais, c Dans l'entrevue que vous sollicitez, lui répondit-il, » votre roi ne comprendra point mon langage, pas plus que je
> ne comprendrai le sien. Autant vaut donc recourir à l'inter-
> médiaire d'un ambassadeur. > Comme on insistait, Saladin proposa une entrevue entre Richard et Malek-Adhel; et, ce moyen terme accepté , le député se retira avec un sauf-conduit pour le roi d'Angleterre. Mais Richard, tombé malade sur les entrefaites^ manqua au rendez-vous. Aussitôt les Musulmans de se dire que c'est Philippe-Auguste qui, de par son droit de suzerain, lui a interdit de risquer cette démarche compromettante. Ces bruits revinrent à Richard qui, de suite, renvoya son député au camp arabe pour les démentir, en proclamant. baute»
ment rentière indépendance de ses allures. « Si mon maître n'a » pas paru au rendez-vous, dit-il fièrement à Malek-Adhel, » il ne faut s'en prendre qu'à sa maladie ; car sachez qu'ici c'est ï lui qui gouverne , et qu'il n'est gouverné par personne. > Et quelques instants après, « C'est, dit-il, entre nos rois » l'usage, même lorsqu'ils sont entre eux en guerre, de se
> faire des présents. Mon maître est en état d'en offrir qui » sont dignes du sultan. Me permettez-vous de les apporter et t vous seront-ils agréables , venant seulement de la main » d'un député? — Ohl très-volontiers, répondit Malek-Adhel , » mais à la condition qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres I» en retour. — Nous avons, reprit le députe, amené avec
> nous des faucons, mais qiji , durant la traversée , ont maigri, » et qui dépérissent. S'il vous plaisait de nous donner quelques » poules pour les nourrir, dès qu'ils seront engraissés nous < reviendrons vous en faire hommage. — Ah! ceci est de la » supercherie , reprit aimablement Malek-Adhel. Allons , dites » plutôt que votre roi est malade, et que, pour se refaire, il lui », faut des volailles» Au reste, qu'à cela ne tienne, il en aura » tant qu'il en voudra. » L'entretien finit là; mais, de ce moment, s'établit entre les deux grands héros un échange quotidien de lettres^ de gracieux procédés et surtout de cadeaux. Un jour, entre autres, un officier de Richard amena un prisonnier africain à Saladin qui, en retour, lui remit une robe d'honneur. Un autre jour, arrivèrent aux quartiers de Karouba trois députés, demandant pour le roi d'Angleterre, toujours dévoré par la fièvre, des rafraîchissements. On leur donna de la neige, des raisins et des poires de Damas; et ensuite ils furent admis à visiter librement le somptueux marché du camp arabe. Enfin, tout en envoyant au sultan ses faucons et ses lévriers, Richard recourait aux soins des médecins musulmans.
On conçoit dès lors quels soupçons durent éveiller chez Philippe-Auguste ces amicales relations, dont ni Richard ni Saladin ne faisaient un mystère. Le roi de France avait, il est vrai, sa part de la munificence arabe : comme Richard, il recevait du sultan des joyaux et des fruits. Mais, en partageant ses affabilités et ses
prévenances entre les deux rois chrétiens, avec la seule nuance distinctive trahissant l'inégalité des sympathies, Saladin cherchait à se les ménager simultanément tous les deux ; il cherchait surtout, et il réussit à aggraver entre eux la division par la réciprocité des méfiances. Richard et Philippe-Auguste s'accusèrent mutuellement d'intelligences avec l'ennemi (i).
Mais, de tous les levains de discordes qui fermentaient dans Tannée de siège, le plus actif et le plus funeste était, sans contredit, la querelle allumée entre Guy de Lusignan et Conrad de Montferrat, pour la possession du titre de roi de Jérusalem. Le décès de la reine Sibylle, qui s'éteignit sans enfants au cours du siège, investissait naturellement du^droit à la couronne de Godefroy son époux Guy de Lusignan, qu'elle-même avait, comme nous avons vu, couronné solennellement sur le Saint-Sépulcre. Mais à peine Sibylle eut-elle fermé les yeux que surgirent les prétentions effrontément ambitieuses de Conrad de Montferrat, frère de Guillaume Longue-Epée, premier époux de Sibylle. Conrad de Montferrat était un des premiers guerriers qui vinrent successivement, sous les murs de Ptolémaïs, renforcer l'armée de siège. Mais son principal tilre de gloire était rénergique et habile défense de Tyr, dont il avait tout récemment fait lever le siège à Saladin : glorieux exploit, qui avait du moins conservé aux colonies chrétiennes une de leurs plus belles places. Fort de ce prestige et d'une éloquence insidieuse qui lui valut le surnom d'Ulysse des Latins, Conrad, sitôt après le décès de Sibylle, culbuta le pâle vaincu de Tibériade pour s'asseoir dans ses droits ; et, voulant au moins revêtir d'une ombre de légalité cette impudente usurpation, il enleva Isabelle, sœur cadette de Sibylle et dernier rejeton survivant de la dynastie royale de Foulques, après avoir, à force de manèges, amené le clergé de la croisade à casser préalablement son mariage avec
(1) Hoved. , p. 693. — Brompton , col. 12'^2-t206. — Matth. Paris , p. 155. — PhiHppide, p. 109. — Roudataiii , pp. 6i5^i7. — Marin , p. 281 , 285-288 , 9W5. — Michaud , ibid. , p. 117 , 12M25, t. IV, p. 311.
rinsignifiant et pusillanime Honfroy de Thoron. Du même coup s'éclipsa le royal prestige que Guy de Lusignan avait emprunté quelques jours à la couronne de Jérusalem. Mais, lors même qu'à lui tout seul il eût pu lutter un instant contre la victorieuse popularité du nouvel époux d'Isabelle, son débile antagoniste eût perdu tout espoir de reconquérir ses droits à l'arrivée de Philippe-Auguste, qui de prime abord se déclara hautement pour Conrad ; et, par là, fit prévaloir ses prétentions dans toute Tarmée chrétienne. C'est alors qu'à bout d'humiliations^ le triste époux de Sibylle s'en alla dans l'île de Chypre solliciter le généreux appui de Richard, son parent et son suzerain (1). Le fougueux rival de Philippe-Auguste embrassa chaudement la cause du roi déchu ; et dès lors le. conflit entre les deux rois s'accusa par une série de représailles exercées mutuellement Tun contre l'autre au nom de leurs protégés respectifs. Ce fut Philippe- Auguste qui donna le signal en fermant à Richard, à peine débarqué en Terre-Sainte, l'entrée de la ville de Tyr, érigée en marquisat pour Conrad. A son tour Richard répudia l'hommage des Génois, qui tenaient pour Conrad ; et, accueillant au contraire avec empressement l'hommage desPisans, dévoués aux Lusignan, il leur octroya une charte confirmant toutes les franchises dont ils avaient joui jusque-là sur les côtes de la Palestine. Mais, sur les entrefaites, un grave incident vint tout à coup enflammer le débat. Fort de l'appui de Richard, un frère de Guy de Lusignan, le vaillant Geoffroy, vint un jour, sous les yeux mêmes des deux monarques, jeter à la face de Conrad l'accusation de félonie et le provoquer en champ clos. Conrad, loin de relever le défi, s'esquiva honteusement au milieu des huées de la foule ameutée contre lui, pour aller se renfermer dans la ville de Tyr , où il resta à bouder à l'écart jusqu'à l'issue du siège. Cette fière et triomphante provocation releva avec éclat la cause des Lusignan dans toute l'armée chrétienne. Mais Conrad ne se tint pas pour battu ; et, du fond de son marquisat, il lança dans toutes les
(1) Par Sibylle, cousine de Richard. Sibylle et Richard av'aient tous deux pour aïeul commun Foulques V.
directions des émissaires qui cabalèrent pour lui sans relâche. Aussi bientôt tout le camp se partagea en deux factions : d'un côté, les Pisans, les Flamands, le comte de Champagne et les Hospitaliers, dévoués à Richard et aux Lusignan ; de l'autre, les Génois, les Allemands, le duc de Bourgogne et les Templiers, partisans à outrance de Philippe-Auguste et de Conrad. Tout retentissait du choc des deux prétentions adverses. Ici on invoquait l'inviolabiHté de la majesté royale; là, on faisait sonner bien haut le titre d'époux de l'unique rejeton survivant de la dynastie du roi Foulques. En monarque avant tout préoccupé des nécessités poUtiques et peu déUcat sur le choix des moyens, Philippe- Auguste fermait les yeux sur le scandale de l'usurpation de Conrad, pour ne considérer en lui que l'habile et heureux défenseur des derniers débris de la Terre-Sainte. Richard, plus chevaleresque, couvrait de son patronage la victime d'une inique réprobation. <« Par quel crime a-t-il donc encouru sa déchéance?
> disait-il hautement à Philippe-Auguste. Sans doute il a été » vaincu à Tibériade. Mais est-ce pour cela un traître ou un
> lâche? ou n'a-t-il pas plutôt cédé à un élan téméraire? Au
> reste, si on le croit coupable, qu'on lui fasse son procès; » sinon, qu'on respecte en lui le caractère indélébile imprimé
> sur son front par la majesté royale. Qu'après tout, on se sou- • vienne que c'est lui qui a entrepris le siège de Ptolémaïs (1). »
C'est au plus fort de ces altercations qu'un jour Philippe- Auguste envoya s'assurer du concours de Richard, pour livrer ensemble l'assaut décisif. Richard s'excusa sur sa maladie; et puis il n'était pas prêt, car toute son armée n'était pas encore débarquée. Mais, en même temps, il consigna au camp toutes ses troupes disponibles, accusant ainsi un parti pris d'inaction qui menaçait de paralyser tous les mouvements de l'armée chrétienne et, par là , d'éterniser le siège. Enfin le besoin de s'en-
(l)Geoffr. de Vins., p. 201.— Hoved. , pp. 692-693, 697. — Brompton , col. 4208. — Gulielm. Neubr. , p. 460. — Hume , pp. 472-473. — Rapin de Toyras, pp. 215. — Michaud, ibid., pp. 116-117. — Les chroniques anglaises gardent encore le retentissement de cette immortelle dispute. Invariablement on y affecte d'opposer au roi Guy le marquis Conrad.
tendre amena les deux rois à recourir à des voies d'accommodement pour assoupir leurs querelles. D'un commun accord, les revenus de la couronne de Jérusalem furent mis en dépôt aux mains des chevaliers de l'Hôpital et du Temple, jusqu'à l'issue du siège , époque où ils devaient se prononcer définitivement entre Guy et Conrad. Aux mêmes arbitres fut confiée la délicate mission de partager, au fur et à mesure, entre Richard et Philippe- Auguste , les acquisitions' réalisées à eux deux dans le cours de la croisade. Enfin, pour prévenir les funestes ombrages qu'un contact trop direct dans les opérations du siège susciterait incessamment entre les deux rois , on convint que, tandis que l'un monterait à l'assaut , l'autre veillerait à la sûreté du camp (1).
Malheuseusement, durant les longues disputes entre les deux chefs de l'armée chrétienne, l'ennemi avait repris de grands avantages. Tandis qu'affluaient autour de Saladin de nouveaux renforts de Mésopotamie et d'Egypte, les assiégés avaient relevé leurs murailles, creusé des fossés et incendié les pierriers et les mangonneaux de Philippe-Auguste (2). Ainsi quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis le débarquement du héros dont la seule présence devait porter à Ptolémaïs le dernier coup, et déjà tout avait rétrogradé dans la marche du siège. D'assaut, il n'en pouvait plus être question ; car d'abord il fallait se remettre à ouvrir des brèches et, pour cela, reconstruire et installer devant les remparts rajeunis de nouvelles machines. Par bonheur, Richard, aux deux étapes de Sicile et de Chypre, avait fait charger sur sa flotte d'immenses matériaux (3) , qui permirent de réparer bien vite les désastres du feu grégeois. D'abord on restaura, pour l'appliquer contre la tour Maudite, la plus avancée des dix garnissant à Test l'enceinte de Ptolémaïs, un redoutable
(1) Geoffr. de Vins. , p. 203. — Rich. of Dev. , p. 98. — lïoved. , pp. 693-694.
— Bromplon , col. 120S. — Rigord , p. 98. — Hume , p. 462. — Michaad , ibid , pp. in-118.
(2) Geoffr. de Vins. , pp. 203-204 , 206-207. — Hoved. , p. 693. — Kniglon , col. 2405. — Roudatain , p. 644. - Ibn-Alatyr , p. 517. — Marin , ibid, , p. 283.
— Michaad , ibid. , p. 118.
(3) Geoffr. de Vins. , p. 203. — Rich. of Dev. , p. 41.
pierrier de Philippe-Auguste appelé le mauvais voisin ^qu'^y^ienl démonté les vigoureuses ripostes du mauvais parent. Puis, à côté, avec le concours ou même sous la main de Richard, vinrent successivement se ranger le pierrier de Dieu, au pied duquel un prédicateur, jour et nuit, quêtait pour son entretien et son service; le Berefred, revêtu de peaux humides et de cordages qui amortissaient les coups et le préservaient du feu grégeois; enfin deux mangonneaux d'une portée incalculable, dont Tun atteignait jusqu'au marché de la place. Ces machines battaient les tours et les remparts sans relâche , avec des blocs de rochers qui, sur leur passage, réduisaient tout en poudre; si bien qu'un de ces projectiles, qu'en Sicile Richard avait tiré des laves de l'Etna et qui d'un coup tua douze hommes, passa sous les yeux de Saladin comme une merveille, et que les Musulmans le comparèrent aux foudres lancés contre les anges rebelles (1). Grâce à d'aussi formidables engins l'on rouvrit bientôt, vers la fin de juin, des brèches praticables. Alors, conformément aux derniers arrangements, Philippe-Auguste se chargea de livrer les assauts pendant que Richard, toujours cloué au camp par la fièvre, y tiendrait tête à l'armée renforcée de Saladin. Cette tâche purement défensive où notre héros se voyait condamné par d'interminables langueurs n'était pas, après tout, la moins glorieuse du siège ; car il y avait sans cosse à déjouer les manœuvres de l'armée de secours habilement combinées avec les opérations de la garnison. A chaque nouvelle tentative d'assaut, Saladin, de suite averti par les cymbales, les tambourins et les trompettes retentissant sur les remparts, des hauteurs de Karouba fondait sur notre camp dégarni pour rompre la ligne d'investissement. Mais, à son approche, Richard, de son lit de douleurs et de ses lèvres embrasées par la fièvre, soufflait toute son audace à l'armée chrétienne, qui tint ferme contre toutes les attaques et garda ses positions (2).
(1) Geoffr^ de Vins. , pp.202, 205-206. — Rich. of Dev. , ibid. — Hovcd. , p. 594. — Roudalain , p. 697. — Michaud , ibid. , p. 122.
(2) Geoffr. de Vins. , pp. 201 , 206-208. — Hoved. , p. 694. — Brompton , col. 1205. — Aboulféda (Bibliogr. des croisades, t. VU, p. 330). — Marin, pp. S8i-285. — Michaud , ibid. , p. 118.
Néanmoins, sans un effort plus décisif, le siège allait retomber dans sa première stagnation. Car les troupes de Philippe- Auguste avaient à peine eu le temps, chaque matin, de s'engager dans les brèches encore trop étroites, qu'aussitôt les diversions de l'ennemi les faisaient en toute hâte refluer vers le camp. Pour précipiter le dénouement par un assaut général, il fallait de toute nécessité parvenir à éventrer largement l'enceinte de la place; et dans ce but Philippe-Auguste faisait battre et saper jour et nuit la formidable tour Maudite (1). Lorsqu'enân, sous ces attaques réitérées, elle se fut en partie effondrée, Richard, dévoré du besoin d'agir, pour en accélérer la chute entière et aussi pour honorer de sa présence l'héroïque garnison de Ptolémaïs , se fit traîner sur un Ut de soie jusqu'au pied des remparts. De là il lança ses mineurs jusque sous les fondations de la tour, tout en stimulant joyeusement Tactivité des béliers par la proclamation d'un salaire de deux, puis de trois, puis de quatre écus d'or par pierre détachée du mur. Aussi bientôt, à son tour cédant au souffle impétueux de notre héros, la tour Maudite acheva de s'écrouler avec le fracas du tonnerre (2).
Maintenant il ne s'agissait pics, ce semble, pour toute l'armée chrétienne, que de faire irruption dans la ville. Mais, derrière les brèches, la garnison préparait une résistance furieuse, et le conflit fut des plus sanglants. Trop faible pour escalader lui-même les ruines et se jeter dans la mêlée, Richard, du moins, soutint énergiquement Keffort des assaillants par TétabUssement d'uua ligne d'arbalétriers d'élite au pied des décombres, sur une claie large et compacte jetée en travers du fossé. Lui-même, dans l'intervalle des accès de fièvre, parcourait les rangs avec son arbalète; et, doué d'une habileté consommée dans le maniement de cette arme, il dégarnissait à vue d'œil la crête des remparts. Un de ces coups fut même décisif. Dans le feu de la mêlée un des plus brillants officiers de Philippe-Auguste, Albéric Clément, maréchal de France, s'était jeté eu avant avec l'héroïque résolution d'entrer le premier dans la ville ou de périr sur la brèche. A
(1) Geoffr. de Vins. , pp. 205 , 208. — Rich, of Dev. , p. -41. - Hoved. , p. CW. — firompton , col. 1202. — Roudatain , p. 654. — Michaud , ibid. , pp. 118-119.
(2) G«offir. de Vins., pp. 210-212. -* Rich. of Dev., p. 41. - Hoved., p. 694495.
peine avait-il atteint le haut du mur qu'il tomba criblé de coups. Les chrétiens démoralisés allaient faibUr, lorsque Richard, d'un trait vengeur, abattit un fanfaron de Turc qui, aux yeux de toute l'armée, paradait avec la dépouille du héros. A ce nouveau coup de foudre la consternation passa dans la ville^ à bout de munitions et dépeuplée par la disette et les maladies (1) ; et dès le lendemain, 4 juillet, apparut au haut des brèches un émir s'acheminant vers notre quartier général.
C'était rénergique SeifTEddin Meschtoub, commandant de la place, qui vint adresser à Philippe- Auguste ce langage à la fois suppliant et fier : a Lorsque nous nous sommes rendus maîtres » de vos places, nous avons toujours accordé aux chrétiens la » libre sortie. Nous mettons aujourd'hui au même prix la reddi- > tion de Ptolémaïs. » Philippe- Auguste inclinait vers cette solution. Mais , dans le conseil de guerre appelé à délibérer sur les offres de Témir, Richard les rejeta hautement, c Jamais, » ditril « je ne me résignerai à entrer, après deux années de siège, dans » une cité déserte. r> Cette inflexible rigueur, soutenue du prestigieux ascendant que Richard venait de conquérir au pied des tours effondrées de Ptolémaïs^ prévalut en grande partie dans le conseil. On accorda aux assiégés la libre sortie, mais en exigeant en retour la remise de la Vraie-Croix et de tous les prisonniers chrétiens, avec la restitution de Jérusalem et de toutes les places tombées aux mains.de Saladin depuis la bataille de Tibériade. C'étaient là des prétentions exorbitantes. Aussi, poussé à bout, l'officier musulman rompit la conférence et reprit le chemin de Ptolémaïs, en jurant par Mahomet de s'enseveUr sous les murs de la place (3).
(1) Geoffr. de Vins. , pp. 208-213. — Rich. of Dev. , p. 41 . — Hoved , p. 695. — Roadatain , p. 647. — Brompton, col. 1214.
(2) Geoffr. de Vins. , p. 203. — Hoved. , pp. 694-695. — Brompton, col. 1214.
— Ibn-Alalyr, pp. 517-518. — Roudatain , pp. 647-648. — Marin , pp. 288 et 295.
— Michaud, ibid. , p. 119 — Roger de Hoveden , pp. 693, 695 et 696» et Brompton, col. 1214 et 1216, parlent d'une autre infructueuse démarche tentée, durant et encore depuis le siège de Ptolémaïs, vis-à-vis des deux roLs chrétiens, par Saladin lui-même, qui leur aurait offert la restitution de la Vraie-Croix et de tout le pays enlevé par lui aux Chrétiens depuis la bataiUe de Tibériade , s'ils
Dès à son retour à Ptolémaïs, Meschtoub y releva les courages, de concert avec Saladin qui, correspondant avec la place à l'aide de pigeons et de plongeurs, annonçait aux assiégés une prochaine arrivée de renforts. Mais que pouvaient les efforts désespérés de Ptolémaïs contre les robustes étreintes du Cœur-de-Lion ressuscité? Désormais, en effet, notre héros, comme s'il eût respiré sous les décombres fumants de la tour Maudite un air plus vital, se tenait debout: prêt à déployer sur tous les points à la fois ses mille ressources d'agilité et de force. C'est en vain que, pour percer nos lignes, les assiégés projetèrent une sortie nocturne le long du rivage et vers le sud , dans la direction de l'armée de secours accourant au devant d'eux : à tous les passages ils vinrent se heurter contre Richard s'y multipliant à l'envi de son rival de gloire. En vain, pour repousser les assauts, se ruèrent-ils sur nous comme on voit, disent les historiens arabes, rouler les pierres détachées du sommet des montagnes : là encore toute leur furie expira aux pieds de Richard bondissant sur la brèche ; et, pour la deuxième fois, après huit jours de résistance, apparurent sur les tours chancelantes des signaux de paix (1).
voulaient se joindre à lui pour la soumission des dciTiiers membres rebelles de la famille de Noureddin. Les mômes historiens ajoutent que les deux rois auraient rejeté ces offres, par une délicatesse qui leur interdisait Talliance avec des infidèles. Mais ce récit bizarre fourmille d'invraisemblances : l» lors du siège de Ptolémaïs . la postérité de Noureddin s'était depuis longtemps éteinte , puisque nous en avons vu s'évanouir le pâle et dernier rejeton, sous le régne de Bau« douin-le-Lépreux ; 2o à cette même époque du siège de Ptolémaïs , les Atabecks n'étaient plus que les dociles vassaux de Saladin , qui même avait dans ses quartiers de Karouba le fils et les troupes du sultan de Mossoul (Roudatain , p. 531) ; 3o il est peu probable que, dans toute l'incandescence d'une guerre sainte , Saladin ait songé à s'associer l'élite de la Chrétienté , pour vider une querelle de famille ; 4© 11 est non moins improbable que Richard et Philippe- Au(custe , en général si dégagés de tout scrupule gênant , aient sacrifié la possession des Saints-Lieux à des délicatesses de conscience , dont plus tard saint Louis ne s'embarrassa nullement en face d'offres semblables , dans le conflit des sultans syriens avec les Mamelucks d'Egypte (Joinville, pp. 322-329 ; 5® enfin chez les historiens arabes , nulle trace de ces pourparlers entre Saladin et les deux chels de la troisième croisade. — V. Marin , ibid. , pp. 298 , 299. — Capefigue , Uist. de Philippe'Augusle f pp. 242-243.
(i) Geoffr. de Vins. , p. 213. — Hoved. , p. 695. — Gulielm. Neubr. , p. 461. — Ibn-Alatyr , p. 518. — Roudatain , pp. 641-650. — Marin , pp. 288-290 , 293-29i. — Michaud , ibid , p. 120.
Les assiégés» en effet, à bout de tous les efforts humains, et sur Tautorisation de Saladin lui-même, qui n'avait reçu aucun des renforts promis, avaient renvoyé à notre quartier général rémir xMeschtoub. II y renouvela devant le conseil de guerre les offres de capitulation moyennant la libre sortie de tous les Musulmans payant chacun pour sa tête une rançon. Richard, que n'avaient encore pu assouvir les torrents de sang versés dans les derniers assauts, voulait à toute force entrer dans la ville l'épée à la main ; et, jouant sur les dernières propositions de l'émir avec une foudroyante ironie : c Us payeront, » dit-il, « de leurs > têtes la rançon de leurs corps. » Enfin, grâce à l'impérieuse médiation de Philippe-Auguste, le Cœur-de-Lion se laissa fléchir Les deux rois accordèrent la libre sortie, mais sans armes ni bagages, et moyennant deux cent mille besants, la remise de la Vraie-Croix et la délivrance de quinze cents prisonniers, dont deux cents au choix des chrétiens. En outre, l'élite des guerriers de Ptolémaïs devait rester en otage entre nos mains durant un délai d'un mois fixé pour l'exécution de ces clauses; et, ce délai épuisé sans exécution inti^grale, ils tombaient à la merci du vainqueur (1).
Ces conditions acceptées, et après avoir assisté au défilé de la garnison, les deux rois, le 13 juillet, entrèrent triomphalement dans la ville de Ptolémaïs, occupée depuis quatre ans par les Musulmans ; et ils y arborèrent leurs étendards sur les tours. Puis ils procédèrent entre eux au tirage au sort des otages et au partage de la ville, avec prélèvement de l'habitation du pontife réservée aux évêques ; et, le palais royal étant tombé dans le lot de Richard, il y installa son épouse et sa sœur. Ensuite, pendant que le clergé consacrait les mosquées, et pendant qu'une légion de commerçants et de banquiers italiens s'abattait sur les logements que les fourriers des deux rois leur assignaient à bail sur le pourtour du marché, toute l'armée chrétienne fut repartie
(1) Geofifr. de Vins , pp. 213-215. — Rich. of Dev. , p. 41. — Hoved.,p.696., — Galielm. Neubr. , p. 461. — Diceto , p. 662. — Goggeshale , p. 818. — Matth. Paris , p. 465. — Rigord , p. 104-105. — Dm-Alatyr , pp. 518-519. — Aboulf«dai, p. 330. — Roudatain , ibid. — Marin , ibid*, p. 298. — Michaud , ibiâ.
dans les plus opulents quartiers de la ville, pour s'y reposer amplement des labeurs du siège. Enfin et surtout Richard et Philippe-Auguste s'appliquèrent à relever les remparts et à déblayer les fossés (1).
Voilà donc enfin nos deux rois maîtres absolus et paisibles possesseurs de Ptolémaïs, Avec ce solide point d'appui derrière eux, désormais il ne leur restait plus, ce semble, qu'à marcher droit, ensemble, sur Jérusalem. Mais, dans les premiers loisirs de leur commun triomphe, les incompatibles humeurs de Richard et de Philippe- Auguste insensiblement reprenaient le dessus ; et déjà l'on pressentait une irrémédiable rupture. Dès les premiers jours de rinstallation à Ptolémaïs se reveillèrent toutes les querelles. Importuné plus que jamais du prestigieux ascendant que Richard venait de conquérir dans la dernière phase du siège, Philippe. Auguste trahit d'aigres dispositions en accentuant plus que jamais ses préférences pour Conrad. Non content de lui céder incontinent la moitié de Ptolémaïs et des otages, il lui assurait d'avance en Terre-Sainte toute sa part des futures conquêtes. Mais Richard protesta hautement contre cette investiture anticipée qui, dans le débat pendant entre les deux rois au sujet de la couronne de Jérusalem, créait un grave préjugé en faveur de l'époux d'Isabelle ; et, se targuant vis-à-vis de PhiUppe-Auguste de ses propres droits sur les conquêtes de la croisade : € Il ne sied pas à un
> homme de votre réputation , » lui dit-il avec âpreté , « de 1» promettre ce qui n'est pas encore entre vos mains. Quant
> à la ville de Ptolémaïs, elle nous appartient à tous deux ; et, ^ partant, vous n'en pouvez disposer à vous tout seul. *
C'est dans cette situation violemment tendue qu'intervinrent les arbitres désignés durant le siège pour statuer définitivement sur les querelles des deux rois. A ce moment, on put croire encore à un rapprochement sincère. La veille du jour fixé pour la décision à rendre, Conrad, à Tinsligation même de Philippe- Auguste, vint se jeter aux pieds de Richard pour y solliciter son
(l)Geoflfr. de Vins., pp. 215-217. — Rich. of Dev., p. 42. — Hoved., pp. 696-697. — Brompton , col. 1206. — Philipp,, p. 106. — Àboulféda, ibid. — Roudatain , ibid.
pardon f que notre héros lui accorda de suite, avec l'impétueux entraînement de sa générosité. Le lendemain 27 juillet, les deux prétendants comparurent bénévolement devant le conseil et y jurèrent d'observer religieusement la sentence. Puis, après de longs débats, les arbitres émirent une décision qui conciliait avec toute l'adresse possible les deux prétentions adverses. Guy de Lusignan conservait toute sa vie durant le titre de roi ; mais à son décès ce titre devait passer à Conrad avec transmissibilité en ligne directe. Au cas du décès de Conrad pendant le séjour de Richard en Terre-Sainte, ce serait à lui à disposer de la couronne de Jérusalem. Enfin, du vivant du roi Guy, tous les revenus de la couronne devaient se partager également entre Guy et Conrad, avec prélèvement des comtés de Tyr , de Sidon et de Beyrouth réservés à Conrad pour reconnaître ses grands services, et des comtés de Joppé et d'Ascalon attribués en apanage au frère de Guy, Geoffroy de Lusignan (1).
Quelque soin qu'eussent pris les arbitres de pondérer tous les intérêts engagés dans la querelle, leur sentence, en tant qu'elle maintenait répoux de Sibylle en possession du titre royal, était pour Philippe-Auguste un échec. D'ailleurs, il voyait décidément croître partout l'irrésistible ascendant de Richard. C'était lui qui régnait au sein des conseils comme sur les champs de bataille. C'était lai seul qu'on acclamait comme le vainqueur de Ptolémaïs ; et les pèlerins de la Terre-Sainte, qui ne connaissaient que lui, venaient tous implorer son appui. Certes, pour Philippe-Auguste, en fait de mortifications la mesure était comble. Néanmoins, en écoutant la sentence obtenue par le protégé de son rival, il se contraignit; mais dès lors se forma en lui une résolution sinistre, qu'il couvait depuis le jour de l'entrée à Ptolémaïs. Sa situation en Terre-Sainte, situation d'un suzerain primé par son vassal accaparant tout le crédit et toute la popularité, n'était plus tenable ; et, du reste, il était Impérieusement rappelé en France par la dangereuse maladie de son jeune fils et par sa propre
(1) Geoffir. de Vins., p. 217. -*Rich. of Dev., p. 43. — Hoved., p« 697* Brompton^ col. 1208-1209. — Goggeshale , p. 818.
santé délabrée. Aussi, dès la fin de juillet, se répandit dans toute la ville le bruit du prochain départ de Philippe-Auguste.
Un jour, en effet, tandis que, dans son palais, Richard jouait aux échecs avec le duc de Glocester, arrivèrent de la part du roi de France Tévêque de Beauvais et le duc de Bourgogne, avec deux chevaliers considérables qui, en saluant le roi d'Angleterre, fondirent en larmes, immobiles et silencieux. Comme l'émotion gagnait toute l'assistance : € Ne pleurez pas, » leur dit Richard, qui avait eu vent de la fatale résotatiou de Philippe- Auguste. € Je sais ce que vous venez demander. Votre seigneur le roi de France désire se rapatrier, et vous venez, en son nom, solliciter pour lui mon conseil et son congé. — Il est vrai, sire, vous savez tout, répondirent les messagers d'une voix altérée. Nous venons de sa part vous demander son congé; notre roi dit que, s'il ne s'éloigne de cette terre au plus vite, il y périra. — Ce sera pour lui et pour son royaume un éternel opprobre, reprit Richard , s'il s'en va sans avoir accompli le but de son voyage. Si les choses ne tiennent qu'à mon avis, il ne s'en ira pas ; mais, s'il faut qu'il succombe à moins que de retourner dans sa patrie, qu'il fasse ce qu'il voudra. > Voulant toutefois tenter un dernier effort pour retenir, au moins quelques jours encore, son compagnon de gloire en Palestine, afin de porter vite un coup décisif aux xMusulmans attérés par la prise de Ptolémaïs , Richard, le sachant à bout de ressources, lui offrit à titre de vassal la moitié de son argent et de ses troupes ; mais Philippe-Auguste demeura inébranlable. Alors, la générosité chrétienne , chez notre héros , faisant place tout à coup aux ombrageuses méfiances de la politique, il ne laissa partir Philippe-Auguste qu'après lui avoir fait jurer solennellement sur les Evangiles de ne rien entreprendre sur ses terres ^durant toute la croisade, et même durant quarante jours à dater de son propre retour.
Pendant que Philippe- Auguste , aux premiers jours d'août, se rembarquait au milieu des malédictions que toute Tannée
lai jetait à la face (1), Richard, bien vite consolé du départ de son incommode suzerain, pressa plus activement que jamais la reconstruction et l'exhaussement des remparts ; et on le vit lui-môme incessamment circuler dans toute l'enceinte, en stimulant du geste et de la voix les ouvriers (2). En même temps notre héros poursuivait l'accomplissement des clauses de la capitula-
(1) Geoffr. de Vins , pp. 217-219. — Rich. of Dev., p. 43. — Hoved., pp. C96-698. — Brompton., p. 1207. — Gulielm. Neubr., p. 463. — Goggeshale., col. 819. — Diceto , 661-662. — Matth. Paris , p 168. — Rigord , p. 105. — Guill. Lebreton , p. 208. — Philipp., p. 108 — Hume, p. 47. — Michaud , ibid, p. 129. — Rapin de Toyras , p. 215-216. — Pour apprécier avec équité , dans celle circonstance , la conduite de Philippe-Auguste , il faut nécessairement se tenir fort en garde contre la haine systématique des chroniqueurs anglais. A notre avis , cette conduite n'a été nulle part plus sainement appréciée que dans ces quelques lignes de VHistoire racontée à mes petits-enfants , par M. Guizot : • Quand Saint-Jean-d*Acre fut pris , en présence de ce qu'il en avait
coûté de temps et de sang aux chrétiens réunis d'Orient et d'Occident pour ressaisir cette seule ville, le judicieux Philippe pensa qu'une nouvelle et complète conquête de la Palestine et de Syrie, nécessaire pour le rétablissement du royaunte de Jérusalem , était impossible ; il avait payé sa dette à la croisade ; il lui était maintenant permis et prescrit de s'occuper de la France. Les nouvelles qu'il en recevait n'étaient pas rassurantes ; son fils Louis , à peine âgé de quatre ans, avait été dangereusement malade. 11 tomba malade luimême et resta quelques jours dans son lit , au milieu de la ville qu'il venait de conquérir. Ses ennemis révoquaient sa maladie en -doute... La maladie de' Philippe, après de telles fatigues dans un tel pays et une telle saison, n'avait rien d'étrange. Saladin aussi fut malade à la même époque et plus d'une fois hors d'état de prendre part aux combats de son armée (27<^ livraison , p. 420). »
Mais , malgré l'immense autorité qui s'attache aux moindres assertions du grand historien, nous ne pouvons nous résigner à aller avec lui jusqu'à révoquer en doute l'épisode de l'ambassade de Tévéque de Beauvais et du duc de I3ourgogne, venant demander à Richard le congé de Philippe-Auguste. « Philippe-
• Auguste , • observe à ce sujet M. Guizot , « a été , dans notre histoire , l'un » des rois les plus arrêtés dans ses résolutions, les plus étrangers à toute autre » influence que celle de sa propre pensée et les plus insouciants en face des
• propos amers de ses ennemis » {ihid , p. i21). Tout entier et tout indépendant que fût Philippe-Auguste , au fond , dans ses résolutions , il était esclave des procédés chevaleresques , comme nous l'avons vu au siège de Ptolémaïs , où il attendit patiemment, au pied des brèches, l'arrivée de Richard en Terre-Sainte, pour partager avec lui la gloire d'un assaut. Or , les mêmes scrupules devaient lui faire respecter, au moins quant .'i la forme , un des articles fondamentaux du pacte de Vézelay , portant que les deux rois ne pourraient l'un l'autre abandonner la croisade , sans un consentement mutuel. 11 est donc tout naturel que Philippe- Auguste , pour la forme , envoyât demander à Richard son congé , sauf à passer outre en cas de refus.
(2) Geo0r.de Vins., p. 220.
tioD ; mais là il se heurta contre un insurmontable mauvais vouloir. Saladin, qui, dans les derniers jours du siège, avait en principe reconnu l'urgence d'un traité, ne fut pas mis à même d'en approuver formellement les conditions ; car à peine avait-il réuni son conseil pour les examiner en détail qu'il vit tout à coup flotter sur les tours de Ptolémaïs l'étendard des chrétiens. Cette brusque détermination des assiégés, prise à son insu, lui fournit un spécieux prétexte pour méconnaître leurs engagements. Aussi, lorsqu'à l'extrémité du terme de rigueur Richard envoya lui réclamer la Vraie-Croix avec les deux cent mille besants et les quinze cents prisonniers, le sultan demanda, et il obtint un sursis qui ne lui servit qu'à amuser Richard, tour à tour , par des promesses fallacieuses et de subtils faux-fuyants, sans égard pour la loyale intervention de Malek-Adhel. Lorsqu'enfin, à l'expiration de tous les délais de grâce, Richard l'eût sommé de s'exécuter sans remise , Saladin offrit seulement la moitié de la somme stipulée, et en exigeant la restitution préalable des otages restés aux mains des chrétiens. C'était une un de non recevoir par trop flagrante; car le traité subordonnait au contraire à son intégrale exécution la remise des otages, et même, à l'épuisement du terme de rigueur, les abandonnait à la merci du vainqueur. Aussi Richard, dans sa colère, se prévalant impitoyablement de cette dernière clause , envoya , le 20 août , saisir dans les quartiers où ils étaient internés trois mille otages musulmans, qu'il fit traîner jusqu'aux portes de la ville pieds et poings liés ; et là, sous le glaive des bourreaux, à la vue des deux armées , trois mille tètes sanglantes roulèrent dans la poussière (1).
(i)Geoirr. de Vins., pp. 221-222. — Rich. of Dev., p. 42. — Hoved., pp. 696-697 0t 699 ~ Brompton , col. 1212. — Gulielm. Neubr., p. i62. — Goggesbale , col. 818. — Diceto , p. 662. — Matth. Paris, p. 165. — .Rigord , p. 606. — PAiHpp., p. 106. — U)n-Alatyr , pp. 519-520. — Aboulféda , p. 331 . — Roudatain, pp. 330, 650-652. — Marin, ibid., pp. 198 et 306-307. — Michaud, ibid,, pp. 130-131. — Les chroniques varient considérablement sur le nombre des otages décapités , qui , suivant les auteurs , va de deux mille à douze mille. Nous n'avons cru mieux pouvoir faire qu'adopter approximativement le chiffre accusé par Richard lui-même , dans sa lettre à Tabbé de Clairvaux sur la prise de Ptolémaïs (Hoved., p. 699). Vu le sans-Êiçon dont il en parle, cette exécution
Apaisé par cet immense holocauste , Richard tourna ses regards étincelants vers de nouveaux horizons. Par delà cette plaine jonchée des débris de Ptolémaïs , mais souillée par le carnage^ encore retentissante des querelles avec Philippe- Auguste, s'étendaient de vastes champs de bataille où désormais notre héros, seul aux prises avec tout Tislamisme, ne nous apparaîtra plus que dans l'éclat immaculé d'une gloire sans partage.
y semble à notre héros Texercice d'an droit de (pierre trop naturel pour qu'il ait songé un instant à dissimuler le vrai nombre des victimes.
Suivant les historiens arabes , Saladin pouvait se libérer en trois termes , et , au moment de Texécutiçu des otages , on n'en était encore qu'à l'expiration du premier terme. Mais la haine des historiens arabes ne transpire nulle part plus visiblement que dans le récit de la capitulation de Ptolémaïs et des circonstances qui ont suivi (Michaud , Bibliogr. des croisades, p. 519), et il suffit de leur opposer l'unanimité , moins que jamais suspecte ici , des chroniqueurs de Richard et de Philippe-Auguste. ^
Quant à la conduite de Richard , voici ce que se borne à en dire l'impartial et judicieux Rapin de Toyras : c Je ne prétends pas décider quel peut être le droit
■ de la guerre à l'égard des prisonniers , dont le souverain refuse d'exécuter une
> capitulation. Mais il me semble qu'on ne peut guère se tromper, en disant que « quicouque lise de ses droits, en de semblables occasions , court risque de corn-
■ mettre une grande injustice • (p. 216).
Suivant Brompton , Richard n'aurait même usé que du droit de représailles envers Saladin qui déjà lui-même , avant l'expiration du terme , aurait immolé les prisonniers chrétiens à échanger contre les otages. Mais il ne faut pas non plus aggraver les torts de Saladin , déjA assez coupable pour ne pas s'être reconnu moralement engagé par les clauses de la capitulation de Ptolémaïs , en principe autorisée par lui. Suivant les historiens arabes, l'exécution des prisonniers chrétiens aurait , au contraire , suivi celle des otages , et cette version est plus \Tai$emblable , comme l'indique encore fort bien Rapin de Toyras : • Richard et
> Saladin firent, chacun de leur côté, égorger les prisonniers qu'ils avaient en
> leur pouvoir. 11 est assez difficile de décider lequel de ces deux princes fut le
> premier auteur de cette barbarie. Quelques historiens en accusent Saladin et
> d'autres en donnent le blâme au roi d'Angleterre. Ces derniers me paraissent
• mieux fondés. Le monarque sarrasin refusait d'exécuter la capitulation d*Acre,
• au lieu qu'on ne donne d'autre raison qui ait pu porter ce prince infidèle à
> cette cruauté que sa férocité naturelle, quoiqu'il paraisse d'ailleurs que c'était m un prince très-généreux » {ibid.). — D'un autre côté , n'en croyons pas davantage Matthieu Paris , quand il nous dépeint Richard , exerçant son adresse sur les otages , en abattant de sa propre main plusieurs têtes.
L'exemple de Richard fut suivi par le duc de Bourgogne , à l'égard des prisonniers tombés dans son lot. — Suivant la plupart des chroniqueurs, en ouvrant les entrailles des victimes, pour en extraire le fiel, destiné à des usages médicaux, on y trouva des pièces d'or que les otages avaient avalées au moment de U prise de la ville , pour les soustraire à l'avidité des vainqueurs ,
Ua l>atallle cL'Ajrsu.x*.
Au moment où Richard allait, du pied des murs de Ptolémaïs, reprendre sou élan vers de nouveaux champs de batailleuses forces étaient déjà très*réduites. Philippe-Auguste avait rembarqué avec lui toute son armée, en laissant seulement à son compagnon dix mille hommes sous le commandement du duc de Bourgogne (1). Si encore l'armée du roi d'Angleterre était restée tout entière inviolablement attachée à sa fortune 1 Mais , au moment de rentrée à Ptolémaïs, les croisés s'étaient mutinés » en voyant Richard et Philippe-Auguste accaparer à eux deux tout le butin de la ville, sans les admettre au partage (2); et, lorsqu'après la restauration des remparts vint l'ordre de se remettre en marche : c Voilà un ordre bien dur ! > murmurèrent-ils à la face de Richard. « Nous n'avons ni vivres, ni vêtements, ni » chevaux ; aussi , comment voulez-vous que nous vous suivions, » vous qui nous refusez tout dans notre misère? > En vain, pour apaiser les mécontents, Richard ouvrit ses trésors et répandit à profusion dans toute l'armée ses largesses. L'exemple de Philippe-Auguste et les mille tentations d'une cité opulente prévalurent, et le plus grand nombre s'esquiva ou resta enseveli dans les honteuses délices de Ptolémaïs (3).
(t) Hoved., p. 698. — Brompton, col. 1209. — Math. Paris, p. 167. — Knig- Um, col. S405. — Rigord, p. 105. — Guill. Lebreton, p. 208. — Phihppide^ p. 108. — Home , p. 243. — Rapin de Toyras , p 216.
(2) Ce partage , dans les croisades , était d*usage. Mais un pareil usage , bien que passé en coutume , ne lia point un roi bien autrement scrupuleux et désintéressé que les deux vainqueurs de Ptolémaïs. En dépit de Ténergique opposition de son conseil , saint Louis s*appropria tout le butin de Damiette. V. JoinviUe (ool. Pet. , pp. 220-221).
(3) Geolfir. de Vins., pp. 220, 223 et 226. — Hoved., p. 697. — Brompton, toi. 1212. — Gulielm. Neubr. , p. 642.
Mais la défection la plas gr^ve était sans contredit celle de Conrad de Montferrat qui , sitôt après la sentence obtenae par les Lusignan, était allé se renfermer dans sa ville de Tyr, avec un redoublement de haine contre le protecteur Yictorieui de son rival. Richard lui adressa Tévéque de Salisbury, pour le ramener avec lui et^ en même temps « pour lui réclamer la moitié des otages musulmans qu*à son départ Philippe-Auguste avait abandonnés au marquis et que maintenant Richard revendiquait, avec tout le bulin de Ptolémaïs , en sa qualité d'unique chef de la croisade. Il faut convenir qu'on ne pouvait se placer sur un plus mauvais terrain de conciliation. Aussi Conrad ne répondit-il à Fambassadeur que par un refus dédaigneux, c Si jamais on » recouvre la Vraie-Croix, lui dit-il, je compte bien en recevoir j» la moitié au nom du roi de France. > Richard, courroucé, allait marcher sur Tyr ; mais, le duc de Bourgogne s'entremettant, le roi l'envoya à Conrad à la tête d'une seconde ambassade, pour le conjurer encore de revenir ou , tout au moins ; de laisser sa ville de Tyr ouverte aux marchands venant approvisionner l'armée chrétienne. Tout fut inutile. Conrad se dessaisit des otages; mais il persista dans une inaction perfide (1).
En face de ces déseriions, multipliées ou menaçantes, Richard devait renoncer à marcher sur Jérusalem, tant qu'il n'aurait derrière lui d'autre point d'appui que les remparts de Ptolémaïs. Avant d'entreprendre, eu effet, le siège de la Ville sainte , il fallait d'abord occuper et fortifier les principales villes maritimes échelonnées sur les rivages de la Palestine , afin de s'assurer par là, sur une vaste échelle, des approvisionnements ou, à tout hasard, des retraites. Toutes les garnisons musulmanes distribuées le long de la côte venaient justement d'en déguerpir, à la nouvelle de la prise de Ptolémaïs; aussi, dès qu'il en eut relevé les murs ^ Richard se décida vite à aller re^ prendre possession de Joppé et d'Ascalon (2). Dans ce but^
(1) Geoffr. de Vins., pp. 219-929. — Hoved., p. 697. — Brompton, col. ISIS. * Knigton , col. 1405. — Roudatain ^ p. 651.
(2) Des historiens ont blâmé Richard de n'avoir pas marché de suite sur Jém* salem aussitôt après la prise de Ptolémaïs. « Âpres la prise de Ptolémaïs , » dit Marin dans son Histoire de Saladin , « Richard ne sut pas profiter de sa victoire. • Au lieu d*aUer droit à Jérusalem , (andis que les Musolmaïui cowrteraég n*vnim\
il s'engagea dans la longue route allant de Ptolémaïs à Joppé entre l'océan et le mont Gannel» tandis que la flotte > chargée de renforts» de munitions et de vivres » côtoyait le rivage à pro^niité de l'armée (1).
Le voyage fut des plus péfilleux; car, sur les hauteurs dominant la route à gauche» Saladin cheminait parallèlement à nous, épiant nos mouvements pour nous disputer le passage. Dès les premières marches, de Ptolémaïs à Caïphas» nous fûmes harcelés nuit et jour par des bandes de Turcs sans nombre» détachées de l'armée musuhnane et qui voltigeaient, insaisissables» sur nos flancs et sur nos derrières» en nous criblant de flèches. Au fur et à mesure» et à la fois à toutes les extrémités de l'armée» Richard faisait volte-face et balayait la route. Mais » aux approches de Caïphas » le péril s'aggrava à un étranglement du défilé où l'arrière-garde» négligemment commandée par le duc de Bourgogne» allongea ses lignes sans précaution ni discipline. Â la faveur de ce désordre, les Sarrasins se ruèrent sur les fourgons obstruant la voie » enlevèrent une partie des bagages et, culbutant jusqu'au rivage l'arrière-garde » ils Tallaient tailler en pièces lorsque le roi» accourant » en quelques coups d'épées refoula jusqu'au sommet de leurs montagnes les ennemis décontenancés, qui nous laissèrent reformer nos rangs en paix et arriver sans encombre à Caïphas. Rien que dans cette première escarmouche, il s'était émané de notre héros une telle irradiation qu'un Français , brouillé de longue date avec lui, vint, tout émerveillé » tomber à ses pieds en lui redemandant son amitié (2).
B pris aucune précaution pour sauver cette ville , et que les Croisés , enhardis
• par le succès , brûlaient d*impatience de délivrer le Saint-Sépalcre, il passa f plas d*un mois à relever les murs de Ptolémaïs , laissa refroidir le zèle des
• chrétiens et donna le temps aux Sarrasins de revenir de leur abattement et
• d'appeler de nouveaux secours (p. 311). > Nous croyons n'avoir que trop suffrsamment répondu à ces reproches, en dépeignant la situation de l'armée chrétienne à rissue du siège de Ptolémaïs.
(1) GeoOr. de Vins., pp. 222-223, 229. — Hoved. , p. 698. — Brompton, ool. 1211-1213. — GuUehn. Nenbr.,p. 462.— Diceto, p. 66'i. — Goggeshal», ^. 819. — tt)n-Alatyr, p. 521. — Rapin de Toyras, p. 211.
(2) Geoffir. de Vins. , pp. 224-228. — Hoved. , p. 698. — Brompton, col. 1213.
— GalieUn. Néubr. , p. 462. -* Goggeshale , col. 819. — Jacques de Vitry, p. 261.
— U»-iJat|r» p. m. — AbouUéda, p. 351 - Ronâatun, p. 654.
De Caïphas à Césarée , les attaques redoublèrent sur les flancs des chrétiens, en même temps affligés de mille tribulations. Tout le jour, par une chaleur mortelle, il leur fallait cheminer à travers de hautes touffes d'herbe qui leur fouettaient le visage; et, la nuit, de ces herbes surgissaient des nuées d'insectes, qui s'abattaient sur eux pour les cribler de piqûres venimeuses. Jusqu'au bout, le roi se tint à la hauteur de ces nouvelles épreuves. Dès qu'il avait pour quelques instants chassé l'ennemi, vite il accourait aux mourants, aux blessés et aux malades, et, avec une sollicitude toute paternelle, il les faisait transporter jusque sur ses navires. Du reste, les chrétiens répondaient à ses efforts, grâce aux dispositions qu'il avait prises, dès le début du voyage, pour assurer leur ferme contenance et entretenir leur énergie morale. Par ses ordres, au sommet d'un mât gigantesque monté sur un char à quatre roues de fer que gardait une troupe d'élite, l'étendard royal flottait, inattaquable et comme dans une région sereine, au centre et à la vue de l'armée entière. Par ses ordres aussi un héraut, tous les soirs, allait partout le camp, criant trois fois : <r Dieu, secourez lé Saint- Sépulcre! > et toute l'armée, en répétant trois fois, les mains levées vers le ciel : « Dieu , secourez le Saint-Sépulcre ! » puisait pour le lendemain , dans ce cri de guerre de Richard , un surcroit de vie et un rafraîchissement (1).
Parvenu à Césarée, Richard, en face des périls qui toujours croissaient d'étape en étape, envoya à Ptolémaïs à la recherche des récalcitrants quelques navires qui en ramenèrent un bon nombre; puis, avec sa flotte ralliée et son armée reconstituée, il se remit résolument en marche. On entrait dans la phase la plus périlleuse du voyage. Dès le troisième jour après la sortie de Césarée, l'armée, qui jusqu'alors avait pu cheminer le long de la côte à portée des approvisionnements de la flotte , dut enfin s'écarter du rivage, obstrué de hautes herbes, pour s'enfoncer dans un pays désolé, et au pied de montagnes d'où tom-
(I) Geoflb*. de Vins. , pp. 226, 228-230. — Gulielm. Neubr. , p. 462. — Ibn- Alatyr, p. 521. — Roudatain, p. 654. — Uichaud, pp. 192-198,
bèrent sur nous, à pleine route, de furieuses grêles de traits. Dans ce surcroît de tribulations, Richard redoubla tout à la fois, pour ainsi dire, d'héroïsme et de vigilance paternelle. Après s'être jeté au plus fort de la tempête , qu'avec une blessure au flanc il dissipa à force d'audace, on le vit, le lendemain, vaquer avec la plus ingénieuse sollicitude à une juste répartition de vivres dans toute l'armée (1).
Cependant on touchait à l'heure la plus critique du voyage. Jusqu'ici , depuis le départ de Ptolémaïs , l'ennemi s^était borné à nous harceler sur nos flancs, tout le long de la route, sans tenter contre nous aucun effort direct ni décisif. Mais, arrivés dans une vaste plaine, au bord de la petite rivière de Rochetaillie et à proximité du village d'Arsur, les chrétiens tout à coup se virent en face de toute l'armée musulmane, rangée en bataille pour nous disputer le passage.
Jusqu'à ce jour, Richard, de son côté, avait toujours prudemment esquivé tout engagement sérieux (2). Mais , là , il fallait de toute nécessité s'ouvrir de vive force une issue, sous peine de s'interdire tout accès vers Jérusalem. Aussi, malgré notre grande infériorité numérique (nous n'étions que cent mille hommes , et nous en avions devant nous trois cent mille)^ le roi, sans hésiter, le lendemain 8 septembre, dès l'aube, régla pour le combat l'ordre et la marche des troupes. Au premier rang venaient les Temphers ; après eux, les hommes d'Anjou et de Bretagne; ensuite, les Poitevins, avec le roi Guy à leur tête ; puis les Anglais et les Normands rangés autour du grand étendard ; et enfin les Hospitaliers, et à l'extrémité de l'arrière-garde les archers et les balistaires. Toute l'armée, pour éviter les surprises, avançait pas à pas, se maintenant sur la défensive et serrée au point qu'une pomme jetée dans les rangs n'eût pu, disent les chroniques, tomber à terre sans toucher un homme ou un cheval ; et pendant ce temps Richard, avec le comte de Champagne et le
(1) Geoffr. de Vins. , pp. 230-2di.
(2) Gomme nous avons pu déjà le eonstater à maintes reprises, Richard n'était certes point dépourvu de la forte prudence des grands guerriers ; et il •erait temps enfin de voir en lui autre chose que le plus brillant des paladins.
doc de Bourgogne, voltigeait le long des montagnes dans toutes les directions pour observer les mouvements de Tennemi.
Mais voilà que, sur les neuf heures du matin , tout à cou p , du haut des montagnes arrivent sur nous à fond de train des Arabes Bédouins, des Scythes, des Ethiopiens, avec leurs vociférations accompagnées du fracas étourdissant des cornes, des tambourins et des cymbales. Puis bientôt, à leur suite, accourt toute l'armée musuhnane, qui en un instant nous enveloppe, nous presse et, surtout à l'arrière-garde , s'acharne à nous entamer à coups d'épée, de lance et de massue.
Au début de l'attaque , Richard avait renouvelé Tordre de se tenir impassiblement sur la défensive, et de ne charger l'ennemi qu'au signal donné à la fois par six trompettes , dont deux à la tête de l'armée, deux au centre et deux à l'arrière-garde. Fidèles aux ordres du roi, les archers et les Hospitaliers soutiennent longtemps, sans broncher, le choc des assaillants. Mais, les attaques redoublant, ils envoyent à deux reprises conjurer Richard de leur laisser ouvrir l'attaque : aux deux reprises, le roi, sans nul souci des murmures qui déjà autour de lui se propagent, reste inébranlable. Alors, perdant patience, le grand-maître et un cavalier de la suite du roi se jettent en avant. Leur exemple entraîne la milice de l'Hôpital, puis ensuite, et toujours dans la direction de l'arrière-garde, le comte de Champagne, les Flamands, les hommes d'Anjou et de Bretagne ; et bientôt, des montagnes à la mer, toute l'armée retournée s'engage dans une furieuse bataille. Mais l'âme du combat, c'est Richard, qui naturellement fut le premier ii suivre Télan qu'il n'a pu contenir. Emporté par son beau cheval bai de Chypre, il s'enfonce au plus épais de la mêlée, pour y dégager les Hospitaliers aux prises avec l'infanterie turque. Et là , comme on voit , disent les chroniques , un moissonneur abattre les épis avec sa faucille , le glaive à la main il renverse tout sur son passage. Cette charge fulgurante décide du sort de la bataille. Le centre et l'aile gauche des Musulmans sont culbutés , l'ennemi éperdu détale pêle-môle , et la panique a gagné jusqu'à rhéroïque garde de Saladin qui n'a plus autour de lui que dix-sept mamelucks.
Hais, tandis que les chrétiens harassés et mourant de chaleur reprennent haleine avec l'aveugle confiance de la victoire, vingt mille musulmans^ ralliés avec quelques mamelucks sous le brillant neveu de Saladin Taki-Eddin, reviennent à la charge et jettent le trouble dans nos rangs. Heureusement Richard est toujours là. De sa vigoureuse épée il écarte cette nouvelle menace, et l'armée en bon ordre reprend librement sa marche vers Arsur.
Cependant Richard était destiné, ce jour-là, à sauver trois fois l'armée d'un péril mortel. A peine avions-nous fait quelques pas que l'ennemi retombe sur nous avec la farie du désespoir. Richard accourt au plus fort de Fattaque, suivi de quinze cavaliers seulement, et en jetant à trois reprises son grand cri de guerre : c Dieu ! secourez le Saint-Sépulcre I » Les plus braves, éleclrisés, volent sur ses traces. Au premier choc l'ennemi cède ; et c'en était fait de toute l'armée musulmane , si des défilés et des bois n'eussent dérobé leur fuite et recueilli leurs débris.
Rien que dans cette bataille, l'une des plus célèbres du siècle, et qui ouvrit à Richard ^a route de Joppé et d'Ascalon , Saladin avait perdu (chose que les Musulmans n'avaient pas éprouvé depuis quarante ans en un seul jourl) huit mille soldats et plus de trente émirs ; tandis que, de notre côté, il n'était pas tombé plus d'un millier d'hoaunes (1). Mais notre plus cruelle perte, une
(1) Geoffir. de Vins. , pp. 231-243. — Hoved. , pp. 69S-fi09. — Brompton , col. 1213-1214. » Gulielm. Neubr. , p. 462. — Diceto , p. 6<S2. — Jacques de Vitry , p. 261. — Ibn-Alatyr, p. 522. — Aboulféda, p. 332. — Roudatain, p. 654.
— Hume, p. 778. — Rapin de Toyras, pp. 217-218. — Tindal , p. 61. — Marin, pp. 31S-314. ^ Michaud, pp. 114-137. — Nous avons cru devoir, à la suite de llichaud , adopter, pour unique base de notre récit de la bataille d'Arsur, la narration, bien que assez confuse, de Vinsauf, témoin oculaire ; éliminant, à très-peu de chose près, toutes les circonstances du récit de fantaisie qui a passé dans tous les autres historiens anglais. Ainsi en est-il notamment de cette rencontre de Richard avec Saladin au milieu de la mêlée , où ils auraient lutté corps à corps , jusqu'à ce que Richard ait enfin démonté son illustre antagoniste (Brompton , col 1214). Cette rencontre, dont nous ne trouvons pas plus de trace dans les historiens arabes que dans Vinsauf , nous a paru devoir être, sans hésitation , reléguée au rang des fables ; d'autant plus qu'en ce qui est de Richard , ce ne serait pas la première légende que Brompton aurait enregistrée dans ses annales.
— L'importance militaire de la bataille d'Arsur n*est nulle part, suivant nous, mieux attestée que par l'aveu que Téclat de la vérité arrache ici au mutisme aflécté des historiens arabes.
perte irréparable , fut celle du magnanime chef des Flamands Jacques d'Âvesne. ÂY.-mt de tomber au champ d'honneur, dans le feu de la mêlée, tout mutilé de la tête aux pieds, avec son unique bras il luttait encore à lui seul contre une nuée de Sarrasins, en s'écriant jusqu'au dernier soupir: « Richard, venge ma mort! > Après avoir dignement répondu à cet appel par la victoire d'Arsnr , Richard , le lendemain , dans le village dont il venait d'immortaliser le nom , fit décerner à ce héros subHme de somptueuses funérailles , où il pleura en tête de toute l'armée chrétienne. Et quelques jours plus tard , dans les lettres annonçant aux chrétiens d'Occident son triomphe, avec le noble désintéressement de l'amitié il semble qu'il se soit complu à renvoyer toute sa gloire au guerrier si magnifiquement honoré de sa vengeance et de ses larmes (1).
Pendant que les chrétiens reprenaient sans obstacle la route de Joppé , le lendemain de la bataille Saladin, exaspéré , tança vertement ses généraux. Mais l'un d'eux, baissant la tête : « Très-
> sacré sultan, lui dit-il, sauf Votre Majesté, ces reproches sont
> injustes. Nous avons de notre mieux combattu les chrétiens.
> Mais que pouvions-nous faire? Ils ont pourxhef un homme » qu'ils appellent Mekk-Ric, et qui surpasse tout ce que nous avons
> jamais vu. Il est toujours le premier à l'attaque, et nul n'é- ) chappe à ses coups. Un tel roi semble commander à tout » l'univers (2). »
Son premier mouvement de colère une fois passé, Saladin comprit qu'en eQet il lui fallait désormais renoncer à tenir la
(1) Geoffr. de. Vins., pp. 243-244. — Brompton, col. 1213. — Giilielm. Neubr., p. 462, Hoved., pp. 698-()9J. -^ Laissons ici notre héros nous parler lai-méme et de la bataille d'Aisur et de Jacques d'Avesnes : • Post captiuiiern .Accon... iter » arripaimus u.^que Joppem... Et nostra anteriori custodia précédente et castra
> apud Arsur metinte, Suladinus curn \elieuiepti SaiTacenorum iucursu super
> ultimain custodiarn noslram impetum faciens, divins miserationis fa ente gra-
> tia, a quatuor soluminodo turmis, quse ei in fronte oppositae fuerant compulsas
> e:;t in fu^am, ipsumque fu^^ientem per unam lejcam turinas Lhristiauorum
• plene suntprosecutse... Nos vero... amisimjs die illa... vinim optimum, et suis f meriti? uni verso exercitu carum , Jacobum de Avennis , qui in ezercitu chris-
• tiano per plures annos ad serviendum Deo viventi quasi columna exercitus in » omni sanctitate et sinceritate fidei promptus extitit et devotus... »
'2) Geoffr. de Vins. , p. 245.
campagne en face de son radieux vainqueur. Aussi, après ^voir rasé atec la ville d'Ascalon toutes les citadelles de la Palestine « pour mettre Richard dans l'impossibilité de s'y maintenir, Saladiu lui abandonna le pays , pour aller en toute bâte se renfermer dans Jérusalem (1).
Là MtlatraUoi éei fortemsct. — Prenieri ptorparlen itm lalek*Aéhel. ^ EipUiU é« Daram et ie Béthéntple. — DélUièratioiit aar le siège 4e Jéraealen.
Parvenus vers le milieu de septembre à Joppé , les chefs de l'armée chrétienne , à la vue de ses tours démantelées et à la nouvelle de la destruction d'Ascalon , délibérèrent sur le parti à prendre. La plupart, et entre autres le duc de Bourgogne , dans Tenivrement de la victoire , voulaient marcher de suite sur Jérusalem. Mais Richard, plus maître de son grand cœur^ envisageait sans éblouissement sa situation nouvelle. Encore une fois , les chrétiens ne pouvaient s'avancer dans un pays ravagé sans avoir derrière eux des magasins pour leur subsistance , et des ports solidement fortifiés pour assurer leurs libres communications avec l'Occident. Avant de marcher sur la Ville-Sainte , il fallait donc se résigner à relever patiemment , une à une , toutes les forteresses que l'ennemi venait d'abattre ; et , naturellement , on devait commencer par Joppé, la ville maritime la plus voisine de Jérusalem. Ces fortes considérations prévalurent; et incontinent, avec le produit d'une collecte, on se mit à reconstruire les tours^ et à déblayer les fossés (2).
(l)Geoirr. de Vins., p. 361. ^Brompton, col. 12U. — Gulielm. Neubr. , p. ida. — Jacques de Vitry , p. 265, ~ Ibn-Alatyr , p. 523. ^ Âhoulféda , p. 331.
— RoudataUi , p. 656. — Marin , p. 316. — Michaud , p. 317.
(t) GeoflOr. de Vins. , pp. 247-248. — Hoved. , p. 699. — Brompton , col. 1214.
— Goilielm. Neubr. , p. 462. — Diceto , p. 662. — Rapin de Toyras , p. 218. — Tmdal , p. 61 . — Michaud , pp. 137-138.
Toutefois ce travaU n'était pas si absorbant que les chrétiens ne pussent amplement se reposer des fatigues du voyage et de la victoire dans la suavité des journées d'automne , au sein de vergers où foisonnaient les raisins » les fip;ues , les citrons et les grenades. Hélas! ils y trouvèrent leurs délices de Capouel Cette opulente oisiveté jeta toute l'armée en proie au plus énervant libertinage ; et Richard lui-même s'y oublia avec sa belle captive grecque , parmi les entraînements de la chasse et les chants des ménestrels (1) !
Cependant on touchait à la fin de septembre, et les fortifications de Joppé étaient en partie reconstruites. Il devenait urgent d'arrêter les progrès de la dissolution morale; car, par suite du contagieux voisinage de Ptolémaïs, dont toutes les séductions venaient au-devant d'une armée dépravée , on désertait en foule pour aller s'engloutir dans ce gouffre d'impudicités. Effrayé enfin de cette rapide dispersion de ses forces, Richard, dans un de ses lumineux réveils, accourut lui-même à Ptolémaïs; et là, comme autrefois Jésus-Christ dans le temple, on le vit dé sa propre main renverser les tables des banquiers, tout en secouant de leur engourdissement les déserteurs par de mâles exhortations, qui en ramenèrent vingt mille à sa suite (2).
Enfin , les fortifications de Joppé terminées , et après y avoir laissé unftforte garnison, avec défense d'en ouvrir les portes sauf aux marchands venant approvisionner son camp , Richard , vers la fin d'octobre, se remit en marche pour aller vers Ramla relever deux autres forteresses, les Plans et Mahé, placées à l'entrée des montagnes de la Judée pour y garder le chemin de Jérusalem. L!), du moins, l'armée sortit forcément de sa désastreuse inaction par la nécessité de faire face, à la fois , et à la poursuite des travaux et à d'incessantes alertes. Chaque fois que les chri^tiens s'écartaient pour aller çà et là fourrager, des bandes d'éclaireurs turcs, tapis dans les défilés aboutissant à Jérusalem, fondaient sur ces pelotons éparpillés; et, pour peu qu'on eût sommeillé dans
(1) GeofTr. de Vins., ibid, — Brompton, ibid, — Chardon , HUt, de la reine Bérengère, p. 17. — Michaud, ibid.
(2) Geoffr. de Vins. , p. 2i8. ^ Bromptou , col. 12U-t241.
l'oisiveté, toute l'armée eût été ainsi détruite en détail avant l'achèvement des forteresses. Mais Richard se retrouva là tout entier; Richard, avec sa vigilance, son élan triomphal et sa Joyeuse prodigalité de lui-même. Chaque jour il allait se jeter , presque seul, au milieu de ces légions d'assaillants, et, à droite et à gauche, il sabrait tout sur sa route. Une fois entre autres, averti que les Templiers, au fourrage, ont été cernés par quatre mille Turcs, après avoir lancé en avant à leur secours les comtes de Leicester et de Saint-Paul, il les suit avec une poignée d'hommes. Comme on allait se précipiter dans la mêlée : < Sire, » lui dit-on de tous côtés, c comment pourrez-vous, avec une faible
> escorte, dégager d'une telle * multitude ces quelques soldats. » Groyez-nous,sacrifiez-les; et,il en est temps encore,sauvez votre » royale personne et avec elle toute la chrétienté. » Â ces mots Richard, rougissant : « Si j'abandonne ces hommes que j'ai lancés » en avant avec la promesse de les suivre^ je ne mériterais pas
> de conserver plus longtemps le titre de roi. » Et^ piquant des deux, il abat un général turc et, dans la masse des ennemis, se taille un sanglant passage par où les Templiers opèrent une libre retraite (1).
Enfin, sous l'éclatante protection du roi, les deux citadelles des Plans et de Mahé s*achevèrent vers la fin de novembre. Â ce moment le conquérant de Ptolémaïs, le héros d'Ârsur, le restaurateur de Joppé semblait déjà solidement établi en [Palestine. Maître du littoral, à l'abri de son épée il y voyait se redresser les anciennes forteresses retournées contre Jérusalem. Mais cette forte situation tout à l'heure allait être compromise sans retour par la croissante indiscipline de l'armée chrétienne, attaquée par la contagion de Ptolémaïs et travaillée par les menées du duc de Bourgogne , qu'animaient à la fois contre le roi d'Angleterre et Tantipalhie française et les malveillances traditionnelles de Philippe-Auguste. Et puis, si le ressentimelit du roi de France agissait avec cette opiniâtreté contre lui jusque sur les rivages de l'Orient, que n'en devait-il redouter pour ses Etats d^Europe, ex-
(1) Geoflfr. de Vins., pp. 248-252. — Hoved., p. 700. — Bromplon, col. 1241. — )ificb.iud, p. 139.
posés sans défense aux entreprises d'un si dangereux voisin? Ces inquiétudes sur Favenir de la croisade > avec Turgence probable de son retour en Occident, poussaient Richard à reprendre avec Saladin des pourparlers (1) qui n'avaient jamais été entièrement abandonnés depuis la prise de Ptolémaïs. Après la rupture amenée par l'exécution des otages (2) Richard, en route vers Joppé et dès sa première étape , à, Caïphas , inquiet déjà de la réduction de ses forces, demanda lui-même la paix à Saladin dans une entrevue avec leur généreux intermédiaire, Malek-Âdhel. Mais, absolument étranger aux souplesses de la diplomatie, notre héros y insista, aussi maladroitement qu'il l'avait déjà fait au cours du siège de Ptolémaïs, sur la restituiion de la Palestine entière avec Jéiwalem. « Périssent plutôt tous nos cavaliers et tous nos fan- > tassins ! > reprit vivement Malek-Adhel ; et le roi de briser là-dessus avec colère (3).
Après la bataille d'Arsur, et à Natroun aux environs de Joppé, vers le huit octobre, les conférences se rouvrirent, et, cette fois, sur des bases en vérité bien étranges. Richard offrit sa sœur Jeanne de Sicile en mariage , avec toutes les villes maritimes de la Terre-Saiote en dot , à Malek-Adhel qui , en retour, sous les auspices de Saladin^ partagerait avec sa nouvelle épouse le trône de Jérusalem. Cette proposition sourit à Malek-Adhel , qui la fit agréer à Saladin. Mais les deux négociateurs d'une aussi monstrueuse alliance avaient compté sans la juste et presqu'égale indignation des docteurs de la loi musulmane et du clergé de la croisade qui, par d'énergiques remontrances jointes à la menace des foudres de l'Eglise, amena vite la princesse chrétienne à envisager avec horreur la pensée d'entrer dans le lit d'un infidèle. Aussi , vaincu par la résistance de sa sœur , Richard dut aller s'excuser auprès de Malek-Adhel, en mettant l'union projetée au prix de sa conversion au christianisme ; et ainsi avortèrent ces nouveaux pourparlers (4).
(1) GeofiFr. de Vins. , p. Î53. — Brompton , col. 4241.
(2) Bromptôn, col. 1212-1213.
(3) Roudatain , p. 654. — Marin , p. 312.
(4) Ibn-Alatyr , p. 524. — Aboulféda, p. 331-332. — Roudatain, p. 697.— Marin , p. 323. — Michaud , pp. UQ-\ii. — Malgré le silence absolu des auteurs chrétiens sur cette négociation bizarre , il nous semble impossible de la révoquer
Après rachèvement des forteresses des Plans et de Mahé, Richard, comme nous avons vu, dans ses sombres préoceupations, songeait à reprendre les entretiens avec Malek-Adhel , lorsque soudain., et toujours du même côté , parut un grave surcroît de péril qui acheva de l'y déterminer. Depuis le départ de Plolémaïs, le plus implacable des ennemis de Richard et le plus infecté du souffle de Philippe-Auguste , Conrad de Montferrat , du fond de son marquisat de Tyr, s'ingéniait à susciter à notre héros mille tracas; débauchant ses soldats, décriant ses entreprises sur le ton de cette lettre acerbe adressée à Richard lui-même peu après la victoire d'Arsur : c Dieu nous garde qu'un homme comme vous » règne et commande des armées I Vous apprenez que Saladin'
> rase Ascalon, et vous restez imnrobile ! Pourquoi, à cette nou-
> velle, n'avez-vous pas marché contre lui? Vous auriez prévenu
> cette destructi(>n , et vous vous seriez emparé de la ville sans
> combat. Saladin ne l'a détruite que parce qu'il était trop faible » pour la défendre. Par Jésus-Christ ! si j'avais été avec vous , » vous seriez maître d'Ascalon, et il n'y aurait pas une seule tour » à détruire (1). » Mais, sous le masque de ce zèle impertinent, Conrad , poussant la haine jusqu'à la scélératesse , complotait sourdement avec Saladin un infernal traité d'alliance, lui assurant comme prix de sa trahison les forteresses de Sidon et de Beyrouth, avec la moitié de la Palestine. Ces machinations souterraines furent bientôt éventées par un fidèle offlcier de Richard, Etienne de Torneham, qui, un jour, surprit les ambassadeurs du marquis
en doute , en face du témoignage unanime et concordant des historiens arabes , dont plusieurs même y ont été directement mêlés , tels que Boha-Eddin , chargé d*aller communiquer la proposition de Richard à Saladin, et Omard, secrétaire du sultan , qui assistait au conseil tenu là-dessus entre son maître et Malek- Adhel {V. la compilation de Roudatain, p. 597).
Ce thème romanesque a été fécondé tour à tour par la riche imagination de Walter Scott dans flichard en Palestine, et par T ingénieuse sentimentalité de M">* Cottin dans son roman de MaihHde.
C'est ici le cas de signaler recueil de ces relations infimes entre un roi chrétien et un chef musulman. Pour un peu plus, Richard et Saladin arrivaient à cette sacrilège promiscuité des deux civilisations de Jésus-Clirist et de Mahomet , telle que la consommeront un jour , en suivant la même pente et au grand scandale de la chrétienté , Frédéric II et Malek-Kamel.
(i) Geoffir. de Vins. , pp. 359 , 267 et 268. — GuUielm. Neubr. , p. S6i. — Ibn- Alatyr, p. 5S3.
dans leurs allées et venues de Tyr à Jérusalem. Aussitôt Richard» pour prévenir les manèges du traître , de son côté dépêcha vers le sultan de nouvelles propositions de paix. En regard de ces deux démarches simultanées» Saladin hésita longtemps. D'abord, il inclina vers le parti le plus habile sinon le plus chevaleresque: amuser alternativement Richard et Conrad par de fausses avances, nourrir leurs divisions, comme il avait déjà fait celles de Richard et de Philippe-Auguste; et par là détruire peu à peu, Tun par l'autre , les deux rivaux , ou , tout au moins , gagner du temps contre tous les deux à la fois jusqu'à la reconstitution des armées musulmanes. Hais l'alliance avec Conrad , pour l'extermination du plus redoutable des deux princes chrétiens, était une solution plus expéditive ; et Saladin allait même s'y arrêter sans l'énergique opposition de son divan qui, dans le choix à faire entre les deux antagonistes, le conjura d'opter pour le plus loyal. Halek-Adhel surtout prit hautement la défense de son glorieux ami. c Richard, » dit-il, < n'a nulle part son égal en fait de franchise ; aussi jamais > n'acquiescerai-je à un traité conclu avec des chrétiens à son 1 insu. » Cette généreuse insistance et sans doute aussi, au fond, la naturelle sympathie triomphèrent chez Saladin des astucieux calculs de la politique. Il répudia les avancés de Conrad; et en même temps se rouvrirent entre le roi d'Angleterre et Malek- Adhel des conférences toujours accompagnées des démonstrations de la plus délicate courtoisie. Une fois, entre autres, notre héros, arrivant à un rendez-Vous pris aux avant-postes ennemis, y trouva une collation de fruits confis dans le sucre et le mieL Une autre fois, comme il témoignait le vif désir d'entendre la musique orientale, Malek-Adhel fit venir un chanteur arabe qui, en accompagnant "du luth sa voix mélodieuse, charma l'oreilie sensible du roi. Un autre jour arrivèrent au camp chrétien sept chameaux avec une tente somptueuse à l'adresse du roi qui , à son tour, régalait avec magnificence le héros musulman (1). Au fond , les conférences languissaient , vu l'impossibilité de
(1) Non pas à sa table , mais à Fécart de Tarmée chréUenne et seulement par rintennédiaire d*£tienne de Tomeham.
s'entendre. Richard , se prévalant de la victoire d'Ârsur et de la restauration de Joppé, insistait plus que jamais sur la restitution de la Vraie-Croix et de Jérusalem ; et ces deux articles étaient l'éternelle pierre d'achoppement, c Jérusalem, > répondait Saladin, enhardi dans son inflexibilité par le spectacle de nos divisions, « Jérusalem ne vous a jamais appartenu, et Dieu ne vous » avait pas permis d'y placer une seule pierre. D'ailleurs , elle
> n'est pas moins réputée ville sainte à nos yeux qu'aux vôtres; » aussi ne pouvons-nous sans crime vous l'abandonner. C'est là
> que les anges ont coutume de s'assembler ; c'est là que, dans » une nuit mémorable, notre prophète est monté au ciel. Quant » à votre croix, elle nous est un scandale; elle outrage la divi-
> nité. Aussi tous les avantages de la paix ne pourront jamais
> nous résoudre à rendre aux chrétiens ce honteux instrument
> de leur idolâtrie (1). •
Même en écartant du débat Jc^rusafem et la Vraie-Croix, d'autres difficultés surgissaient entre Richard et Saladin comme d'infranchissables barrières. Saladin était disposé à nous abandonner les villes maritimes; mais à aucun prix il n'eût consenti à nous laisser relever Ascalon, boulevard de l'Egypte; ni, de son côté ,' à raser le long du Jourdain les deux forts de Crach et de Montréal, les seuls qu'après la victoire d'Arsur il ait laissés debout dans toute la Palestine, parce que de là il menaçait directement les renaissantes colonies chrétiennes.
Lorsqu'enfin Richard, en face de cette invincible opiniâtreté , eut perdu l'espoir de conclure actuellement une paix honorable, il rompit de suite avec Malek-Adhel des relations qui devenaient compromettantes, et dont on commençait à murmurer autour de lui (2). Puis , afin de tirer l'armée de sa dissolvante stagnation par l'immédiate perspective d'une grande entreprise , il commença à parler sérieusement du siège de Jérusalem , désormais
(1) Saladin venait d*en refuser des sommes immenses au roi de Géorgie et à rempereur de Coi^tantinople.
(2) Geoffr. de Vinu., pp Î53, 274.Î75. — Bromplon, col. 1241. — Aboulféda, p. 5!4. ^ Roudatain , p. 659 et G97. — Marin , pp. 316 , 320 , 333 , 327-339 , 342. — Michaod.pp. 140-lil.
plus abordable, ce semble, grâce aux derniers travaux d'approche ; et même on s'avança dans la direction de la Ville-Sainte jusqu'au château de BiHhf'nople, situé à sept lieues et sur la route directe de la Ville-Sainte (1).
Mais là, dans le conseil de guerre tenu le 12 janvier H92 pour délibérer sur l'opportunité du siège de Jérusalem, Richard rencontra la plus' vive opposition chez les chevaliers du Temple et de THôpilal. « Jérusalem , « dirent-ils, « est d'un difficile accès,
> l'ennemi gardant toutes les avenues et ayant ravagé de fond
> en comble la zone environnante. Que si l'armée parvient jus-
I qu'aux remparts de la Ville-Sainte, au fond de Tétroite vallée
> qui la cerne, elle ne pourra, en vue du blocus, relier entre elles » ses divisions réduites ; et, partant, nous périrons écrasés entre » les sorties de la garnison et les attaques de la cavalerie lurque » embusquée dans les montagnes voisines. A supposer même
> que l'on parvienne à s'emparer de Jérusalem, il y faudrait » laisser une garnison, dont alors les meilleurs éléments nous
> échapperont avec le rapatriement des pèlerins lassés de la » croisade. Au surplus, la saison, pour un siège, est déjà bien » avancée. Commençons par rebâtir Ascalon , afin d'intercepter
> tes convois d'Egypte destinés au ravitaillement de la place. (2). » Ces fortes considérations prévalurent sur l'impatience de Richard.
II remit le siège au printemps suivant ; et Ton dut rebrousser chemin pour aller relever les murs d' Ascalon.
On était déjà , comme nous venons de le voir , au plus creux de l'hiver, d'un hiver des plus calamiteux pour l'armée chrétienne. La pluie et la grêle tombaient à torrents ; aussi ne voyait-on par tout le camp que des hommes perclus de douleurs, des vêtements
(1) Geoffr. de Vins. . p. 256. — AbouUéda, p. 526. — Roudatain, p. 658. — Marin , p. 326. — - Michaud , p. 141 .
(2) Geoffr. de Vins., pp. 257, 258, 2' 9.— Hoved. , p. 716. — Brompton , col. 1241*1242. — Guilielm. Neubr.. p. 46*1. — Vinsauf invoque en faveur du siège en plein hiver celle circonslance qu'à celle époque Jérusalem , siluée comme au fond d'un entonnoir formé par les montagnes de la Judée la dominant de toutes parts, devenait un réceptucle d'eaux pluviales funestes aux hommes et aux vivres (pp. 258-25'J). Mais encore nous fdllait-il, pour bénéficier de ces chances de famine et de mortalité , pouvoir et accéder à Jérusalem et nous y maintenir.
en lambeaux^ des armes perdues de rouille, des vivres corrompues» des lentes abattues par l'orage. Néanmoins, tant que l'armée fut entretenue dans Timmédiate perspective de Jérusalem, un pieux espoir soutint les courages. On fourbissait les armes, on se cotisait généreusement pour les dépenses du siège , les malades se faisaient traîner en litières. Mais à l'annonce du fatal ajournement, ce reste de joie qui surnageait encore parmi les souffrances tomba pour faire place au plus sombre abattement, et l'on ne se remit en giarche qu'en maugréant contre la décision du conseil. L'armée cependant n'était encore qu'au début de ses misères. Chemin faisant, les pluies torrentielles redoublèrent, et avec elles les maladies, les périls et les difâcultés de la marche. Les routes étaient jonchées de traînards exténués qui se laissaient comme d'eux-mêmes périr dans les embuscades des Turcs. Les bêtes de somme , glissant dans la fange , tombaient sous leurs fourgons embourbés au milieu des imprécations des voituriers mêlées aux mugissements de l'ouragan. C'est en vain qu'à chaque pas Richard s'arrêtait pour rallier ses forces et son matériel et pour aller dans toutes les directions soustraire les malades aux surprises de l'ennemi : en dépit de cette vigilance poussée jusqu'à la magnanimité « l'armée fondait à vue d'oeil. Bientôt même l'irritation ou le désespoir acheva l'œuvre des maladies et de la tempête On déserta par milliers sur les traces du duc de Bourgogne. Richard demeura presque seul avec son fidèle Henri de Champagne ; et ce n'est qu avec un mince débris des armées de Ptolémaïs et d'Arsur que tous les deux , le 20 janvier 119i , atteignirent tristement Âscalon (1).
La ville si brillamment conquise et si solidement occupée par la dynastie du roi T'oulques n'offrait plus alors qu'un monceau de ruines , et c'est h peine si l'on pouvait entrer par les portes obstruées de décombres. Certes, pour tirer de cet amas informe Hue nouvelle Ascalon, Richard ne pouvait avoir assez de bras à son service ; aussi , dès la fin de janvier , au retour du premier
(li Geoflfr. de Vins. . pp. 256-257 , 258-260. — Brompton, col. 1^41-1212. — Roudatain , p. 659. — Michaud , pp. lii-142.
rayon de soleil, il renvoya de tous côtés après les déserteurs. Ils se firent longtemps prier, surtout les Français ; et il fallut que le roi s'engageât à ne pas les garder au delà des fêles de Pâques. Enfin , moyennant celte triste mais nécessaire concession , tous revinrent leur posle, et l'on se mit activement à l'œuvre. Chefs et soldats, clercs et laïques, cavaliers et fantassins, tous, comme jadis les Hébreux à la reconstruction du temple de Jérusalem , tous, à Tenvi l'un de l'autre, déblayaient les décombres, creusaient les fondations et se passaient les pierres ; stimulés par Richard, qui de ses propres mains payait d'exemple , distribuait la tâche , et chaque jour évoquait autour de lui de nouvelles ressources. Uargent tarissait-il : aussitôt se rouvraient ses trésors , qui défrayèrent presque tout l'ouvrage. Réclamait-on de nouveaux bras : au gré de son impatience il semble que le ciel se soit plu à lui susciter des légions de travailleurs. Du moins un jour , comme Richard rôdait en reconnaissance autour du fort de Daroun^ sur
les frontières de l'Egypte , vinrent à passer douze cents prisonniers chrétiens emmenés au Caire par une escouade de Turcs qui, au seul aspect de la bannière du roi , prirent la fuite , et les chrétiens déFivrés d'accourir au chantier (1).
L'enirain général se soutint quelques semaines, en dépit de le pénurie de vivres (car les dernières raffales avaient brisé le long du rivage une partie de la flotte) (2). Mais enfin, dans la rebutante monotonie de cette vie de corvées , interrompue seulement à de rares intervalles par de maigres équipées de fourrageurs autour de Gaza, les vieux levains de mécontentement se ravivèrent. L'on s'indigna d'être sans cesse traîné de chantier en chantier , de ne plus faire autre chose que remuer des pierres ou manier la truelle, au lieu de marcher sur Jérusalem ; et les premiers murmures partirent d'un nouveau foyer d'inimitiés Léopold, duc d'Autriche, l'un des plus illustres guerriers de la troisième croisade, lors de rentrée à Ptolémaïs avait reçu un sanglant outrage de Richard qui , furieux de voir sur une des tours la bannière
(1) Geoffir. de Vins. , pp. 260-263. — Hoved. , pp. 69J-116. — Brompton , col. 1242. — Michaud , pp. 1i2-t4a.
(2) Geoffr. de Vins. , pp. 260-261. — Brompton , col. 1242.
d'Autriche arborée ^ côté de la bannière d'Angleterre sans son ordre , la fit jeter et fouler aux pieds dans un cloaque. Le duc , pour le moment, dévora cet affront. Mais à Âscalon, au plus fort des travaux, il trahit sa rancune par une attitude hostile, affectant de se tenir dédaigneusement à Técurt du chantier avec la morgue allemande ; et, comme Richard un jour le gourmandait sur son oisiveté : » Suis-je par hasard, » reprit-il maussadement , « fils > de charpentier ou de maçon? > Au lieu de laisser tomber cette apostrophe du duc, Richard s'oublia jusqu'à lui lancer un coup de pied. A bout d'insultes, Léopold se rembarqua avec le ressentiment qui, un jour, vaudra à son ennemi trahi par la fortune les interminables langueurs de sa captivité d'Allemagne (1).
Le départ du duc d'Autriche fut comme un nouveau signal de défections; et bientôt revint le tour de l'incorrigible duc de Bourgogne. Depuis le départ de Ptok^maïs, ce seïde de Philippe- Auguste, à l'unisson de Conrad et comme en vertu d'un mot d'ordre, s'acharnait à contrecarrer Richard; et, plus haut que personne, il s'était récrié sur les ajournements du siège de Jérusalem : animé du reste, en cela, d'un zèle plus bruyant que sincère, car, aux heures de souffrance ou de péril, ou il abandonnait l'armée , ou il en compromettait le salut par sa négligence. Arrivé à Ascalon dans ces dispositions équivoques, lorsqu'il s'y vit condamné à d'arides travaux de maçonnerie on peut juger s'il contint son humeur frondeuse. De son côté, Richard aigri poussait à une rupture; et bientôt, en effet'., sur un refus d'avance de fonds pour ses hommes à bout de vivres , le duc de Bourgogne, aussi lui, reprit la route de Ptolémaïs avec la moitié des Français (2).
Mais les ennemis de Richard ne faisaient ainsi le vide autour de sa personne que pour aller au loin diriger contre lui plus sûrement leurs batteries ; et l'âme de ces complots était toujours
(1) Rich. of. Dev. , p 42. — Rigord , p. 106. — Brompton, col. 1241-1242. — Matth. Paris, pp. 183-190. — Knigton , col. 2405. — Jacques de Vitry , p. 261. — Michaud, pp. 129-143.
(2) GeoOr. de Vins. , p. 264. — Hoved. , p. 716. — Brompton , col. 1243, — Guilielm. Neubr. , p. 461.
Conrad de Montferrat. Après avoir vu sa dernière trahison déjouée par la vigilance de son rival et la loyauté de Malek-Adher, il n'avait cessé de méditer d'autres noirceurs ; et , au moment où se consommait la défection du duc de Bourgogne, l'infâme marquis, tout en donnant à Richard un rendez-vous de réconciliation, envoyait sous main les Génois surprendre la ville de Ptolémaïs, conflée à la garde des Pisans. Le duc de Bourgogne, aux environs de la ville , trouva même la bataille engagée entre les deux factions rivales ; et, bien entendu , il y prit parti pour- Conrad, pendant que le marquis lui-même arrivait par mer avec sa flotte. Ainsi pris au dépourvu entre ces deux attaques combinées, les Pisans dépéchèrent vers le roi qui, par bonheur, était alors à Césarée, en route pour le rendez-vous pris avec Conrad aux environs dans le château d'Imbrique. Richard accourt; au seul bruit de son approche Conrad et le duc de Bourgogne s'é- clipsenl; et les haines qui, à leur contact, avaient pris feu dans la ville, cèdent à ses tendres exhortations (1).
Néanmoins cet apaisement ne pouvait être que bien précaire, tant que Richard aurait derrière lui un ennemi toujours prêt à faire éclater sous ses pas de nouvelles mines ; aussi , durant ce séjour à Ptolémaïs voulut-il tenter vis-à-vis de Conrad un suprême effort de réconciliation en insistant pour le rendez-vous d'Imbriqué. Conrad y vint, mais avec tout son fiel ; et les longues supplications du roi pour le ramener à l'armée chrétienne échouèrent devant un inexorable parti pris de révolte. Aussi après avoir, dans cette conférence, épuisé les voies amiables, pour briser enfin l'obstacle qu'il n'a pu fléchir Richard, avec l'avis de son conseil, déclara le marquis de Montrerrat déchu de ses droits au royaume de Jérusalem (2).
Ce coup degrâce porté à son plus mortel ennemi, le roi, quelques jours avant Pâques, reprit le chemin d'Ascalon,où il n'arriva que pour assister au départ des derniers Français, qui touchaient au terme de leur réengagement. Dès le lendemain de son retour.
(1) Geoffr. de Vins., pp. 264-260. — Hoved., p. 7i6. — Brompton , col. ^U2.
(2) Geoffr. de Vins., pp. 266-267. — Brompton , col. 1243.
le mercredi saint , ils vinrent lui demander leur congé pour Pâques avec un sauf-conduit et une escorte. Non content de leur fournir cbevaleresquement les deux milices de l'Hôpital et du Temple avec le comte de Champagne , Richard , pour vaincre leur ingratitude à force de tendresse , se mit lui-même à la tête de celte escorte pour aller reconduire palernellement ces hommes qui l'abandonnaient; el chemin faisant, il les conjura jusqu'aux larmes de rester encore avec lui quelques jours , leur assurant toutes les ressources de sa muniflcence. Mais là où avaient passé Conrad de Montferrat el le duc de Bourgogne, il ne pouvait qu'essuyer les plus durs refus. Force fut donc de les laisser partir, avec défense à la garnison de Plolémaïs de laisser s'introduire dans son sein ces nouveaux ferments de discorde. Mais, môme dans cette précaution nécessaire prise contre des ennemis, il semble que Richard ail tenu à les accabler de sa générosité ; car, tout en prescrivant de les tenir à l'écart de la ville, il recommanda instamment de leur épargner jusqu'à l'ombre d'un outrage (1).
Cependant la belle saison revenait, et Ascalon n'était encore qu'à moitié sortie de ses ruines; car ces défections multipliées et la longue absence de Richard (3) avaient désorganisé le chantier et interrompu les travaux. Le roi s'empressa de réveiller l'ardeur générale par des profusions de vivres et de cordiaux distribués parmi les splendeurs de la solennité pascale et accompagnés de familiers encouragetpents ; aussi vit-on bientôt se redresser comme par enchantfm3nt, sur les confins de l'Egj'pte, Ascalon et Gaza (3). Celait là le couronnement des longs travaux édifiés sous la protection de Richard le long du littoral de la Palestine ; et, malgré l'effrayante diminution de ses forces, adossé à cet ensemble de citadelles sous les chauds rayons du printemps, dont la brise allait bientôt peut-être lui amener de nouvelles re-
(1) Geoffr. de Vins., pp. 267-268. — Bromplon, col. 1243-1245.
(2) Richard , arrivé à Plolémaïs le lendemain du mercredi des Cendres , y était resté jusqu'au mardi de la semaine sainte , en tout quarante jours. (Geofir. de Vins., p. 267).
(3) Geoffr. de Vins. , pp. 269-270. — Hoved., p. 71G. — Jacques de Vitry , p. 261.
crues d'Europe, il pouvait, ce semble, commencer à se tourner fièrement vers Jérusalem. Mais , comme si la fortune acharnée contre lui n'ayait pas encore soulevé assez d orages sur le chemin de la Ville-Sainte, un jour arriva d'Angleterre à l'armée chrétienne un lugubre message. Le frère du roi, le fourbe et insoient Jean, comte de Mortagne (1), était sur le point de lui enlever la couronne d'Angleterre. Déjà même il s'était débarrassé de son chancelier par l'exil , avait fait main basse sur le trésor , et extorqué l'hommage des châteaux; et, si Richard ne se rembarquait au plus vite, il allait perdre à jamais son royaume.
Bouleversé per cette nouvelle inattendue , Richard, dès le lendemain, annonça à son conseil son départ, promettant de laisser en Palestine trois cents cavaliers et deux mille fantassins d'élite, et invitant à y élire un roi avant son départ. A cet égard, il semble que, vu la récente déchéance de Conrad, tous les suffrages allaient se réunir sur la tète de Guy de Lusignan pour confirmer ses droits. Il faut même rendre cette justice à l'époux de Sybille que, depuis la bataille de Tibériade, corrigé par le malheur, il avait fait de sérieux efforts pour redevenir intéressant et mériter la protection de Richard. C'est lui qui avait entrepris, et il avait longtemps dirigéseullesiégedePtolémaïs; il avaitactivementconcouru à la prise de Tile de Chypre; à la bataille d'Arsur il commandait un des principaux corps, d'armée ; enfin, aux heures de souffrance et d'ennui, son généreux ami n'avait presque trouvé qu'en lui une inébranlable et reconnaissante fidélité. Mais, pour se tirer de la détresse où elles allaient retomber après le départ de Richard, les colonies chrétiennesnesauraientavoir, disait-on, un chefdoué d'assez de résolution et d'initiative, et, après tout, le marquis deMontferrat offrait ces garanties à un bien autre degré que son honnête, mais terne compétiteur. On voulut sans doute aussi, d'avance, couper court aux sourdes conspirations qu'éterniserait l'exclusion de Conrad. Bref, tous Tacclamèrent et vinrent se jeter aux pieds de Richard pour arracher de lui la sanction d'un pareil vote. Après de douces remontrances sur ce brusque revirement de l'opinion
, i II I ■ ■ — ^~"^^^^^~ — ' * - - - - - ■ . -
(1} Le futur Jean-sans>Terre.
publique , reportant ainsi sur le pavoi Tbomma qu'elle en avait précipité ia veille , Richard enfin dut céder à cetU) pression , et Ton dépêcha vers Tyr pour aller saluer ConraU sous le ti^re de roi de Jérusalem (I).
Heureusement la couronne de David, de Godefrny, de Foulques et des Baudouin ne toucha point à ce front sans pudeur, marqué déjà par la vengeance divine. Au beau milieu des préparatifs du sacre et dans l'enivrement de son triomphe , en revenant d'un banquet donné par Tévêque de Beauvais, Conrad aux portes de Tyr tomba frappé à mort par deux satellites du Vieux de la Montagne. Mais, du reste, ce meurtre mystérieux, tout en débarrassant Richard, à point nommé, de son plus mortel ennemi et précisément à cause de cela, ne fit que redoubler autour de lui le tumulte. Les Français poussèrent des cris d'horreur. C'était lui le véritable meurtrier , lui qui avait gagé les assassins. Ces clabanderies traversèrent même l'Océan pour aller retentir jusque dans la cour de Philippe-Auguste qui , accueillant la calomnie des flatteurs avec une basse complaisance, affecta de ne plus paraître qu'escorié de sergents à massues, pour se préserver, disait^l, des embûches de Richard (2).
(1) Geoffr. de Vins., pp. 2:2-274. — Urompton , col. 1214. fi) Telle est , dans Tiiistoire de la monarchie française , Torigine de rinstiiution des gardes du corps. — Geoffr de Vins , pp. 275-278. — Uoved , p, 7J6.
— Brompton, col. liii. — Gulielin. Neubr., p. 466. — Cog^eshale, col. 820.
— Ihn-Alatyr, p. 527. — Mirhaud, pp. U5-U6. — Aug Thierry, ConquêAe de VAngleterre par les Normands, pp. 40 etsuiv. — Malgré la précipitation du couronnement de Henri de Champa.^ne et de son mariage avec Isabelle, nous n'avons jamais hérité à absoudre ce héros ; car comment concevoir la pensée d'atteler au grand nom de Richard Tépithéte d'as<;assin ? Ajoutons au besoin que Conrad expirant, loin d'exhaler avec son dernier sou (le le moindre soupçon contre Richard , rendit un UinJif mais éloquent hommage au protectrur des Lusignan , eu recommaiidaiit à sa femme Isabelle de reineltie entre ses ma ns la ville de Tyr. — Geoffr. de Vins., p. 27": -278. — Bromplon , col. 12ii. — Rapin de Toyras. p. 221.
S'il en laul croire Omad . les deux assassins , questionnes dans les tourments par la ju>lice, auraient nommé Richar I (Koudatiin , p. 52i)). Mais nous ne savons déjà que trop à quoi nous en tenir sur la haine aveugle des historiens arabes j et , suivant Vinsauf et lloveden , les révélations arrachées à l'heure du supplice ne remontèrent pas au delà du Vieux de la Montagne (p. 276-277 ; -rP. 716;.
D'un autre côté , Ibn-Alalyr désigne Saladin , qui aurait acheté au prix de dix
Uaîs la disparition de Conrad de Montferrat laissait au premier plan, sur le trône de Jérusalem, un homme recommandable eotre tous par le pur éclat de ses services , et qui , malgré son
mille écus la complicitô armée du Vieux de la Montagne (p. 529). Mais, tant grave que soit cçtte accusation émanée d*uii musulman , Tidée (le se défaire de Conrad , et de s'en défaire par un meurtre soudoyé , nous semble absolument inconciliable et avec la politique d'équilibre et avec les nobles instincts de Salad'm.
D'antres historiens ont , avec plus de vraisemblance , soupçonné Honfroy de Thoron, qu'un mortel ressentiment aurait armé contre le ravisseur de sa femme. Mais , en l'absence de toute donnée positive , il ne faut voir là qu'une ingénieuse conjecture (Bibl. des croisades , p. 706).
£niin des historiens anglais exhibent cette lettre du Vieux de la Montagne adressée au duc d'Autriche pendant la captivité de Elichard en Allemagne , et où , tout en proclamant énergiquement l'innocence du prisonnier , il assUme sur lui hardiment toute la responsabihté du meurtre et en explique les motifs :
• Comme plusieurs rois et princes d'outre-mer inculpent Richard , roi des » Anglais , de la mort du marquis , je jure par le Dieu qui règne et la loi que » nous suivons qu'il n'en est pas l'auteur. En voici la cause : un de nos frères ,
• qui venait de Satelie sur un de nos bâtiments , fut jeté par la tempête sur le ■ rivage de Tyr , et là le marquis l'a fait tuer ; ses hommes ont saisi tout ce B qu'il avait. Lorsque nous avons eu connaissance de cet événement , nous avons
• envoyé nos messagers au marquis , afm qu'il voulût bien nous rendre ce » qu'il avait pris et payer la composition pour la mort de notre irère. Le mar- » quis n'a pas voulu les entendre et a imputé le vol dont nous avions à nous « plaindre à Regnauld , seigneur de Sidon. Comme j*ai ensuite appris d'une » manière certaine qu'il en avait menti , j'ai de nouveau envoyé mes messagers; I au lieu de me répondre , il les a fait jeter dans l'eau. Désirant donc venger un
• outiage fait à ma personne et à ma souveraineté , j'ai résolu de tuer le mar« 1 quis , et c'est pourquoi j*ai envoyé deux de mes frères qui l'ont frappé en pré*
• sence de ses gardes ; or sache , duc d'Autriche , que nous ne faisons tuer pei^ > sonne pour un salaire et , par conséquent , que nous n'avons rien reçu de
• Richard : nous ne donnons la mort que pour nous venger. Nous t'écrivons B cette lettre à notre grand château de Shellia , l'an d^ Alexandre 1505 (Diceto ,
• pp. 680-681). >
Que Richard , captif et incriminé par le duc d'Autriche, ait lui-même demandé au Vieux de la Montagne et obtenu cette lettre (Brompton , col. 125Î ; 1263); ou qu'elle ait été fabriquée pour sa justification, comme le supposent plusieurs historiens (Marin, p. 330. — Capefigue, Vie de Philippe- Auguste, p. 269. — Aug. Thierry, ibid,) ; c'est ce qu'il est impossible de décider avec une certitude absolue. Mais avouons que l'éclatant aveu d'un meurtre est naïf de la part d'un chef d'assassins dont toute la puissance résidait dans l'ombre et dans le mystère. Et puis n'y a-t-il pas anomalie, de la part d'un mahométan à outrance, à dater une lettre d'après l'ère d'Alexandre, plutôt que d'après l'ère de l'hégire ? — En ce qui est de Richard , gardé à vue comme il l'était dans les prisons d'Allemagne, comment eût>il pu de là communiquer librement avec une puissance si lointaine? Se serait-il même abaissé jusqu'à quêter des justifications?
En somme [Richard mis d'emblée hors de cause) , rassassinat de Conrad de Montferrat est encore environné de bien des ténèbres.
ipfêoâajti^Qiil à Jtiichard , en sa. qualité de neveu des daix roi8 de ^Frifiic^. et ^'A^gleterre s'ofirajt aux deux partia divisant l'armée pbp^tienne cojpme un gage de réconciliation : nous voulons parler d'Henri ù^e Ch^mp^goe. Oèsi que les Français eurent exbdé coptirç le prétendu nieurtrier de Conrad toute la chaleur, d'une |ii^f]^nj8|tiop faK^tiqe,. et qu'un, soufiBle wip^sté désormaia n'attisait pluSi un^pim6|inent>.avec,la main d'Isabelle, on passa au comte de Çliamp2(gne le titre royal. Tout .en sanctipnnant axec joie; l'élévation de. son neveu au trône « Richard protesta contre une , unjpn qui consacrait uAelbiis djO plus l'impudent, enlèvement de J'épouse de lloqfroy ; et à cet égard le nouvel élu lui-médiBbe , par ^déférepce pour ^on oncle» résista longtemps. aux instances des Fr^pçais qui k pressaient de cimenter par ià ses droits à la coui^pnne de Sibylle. Vaincu enfin par leurs obsessions, Henri de Champagne , huit jours après l'assasôinat de Conrad , épousa Çiomppusemént Isabelle (1), De son côté, Richard., persévérant jusqu'au bput dans sa fidélité eu vers un ami oublié > peur cr^r ^ à Guy de Lusjgnan uqe situation royale l\ii céda oette Oe de Cl^yprq qu'il lui avilit si activement aidé à conquérir, et où l'époux de Sibylle alla. assurer aux débris des colonies chrétiennes une
hospitalité réparatrice (2). ,.
■ Il « . I ■ I I II , i> ■■
''ii) deôtfr. d6 Vins., çp. 271-270, 2S1-283. — Hoved., p. "JIB. — GuKelm. j^^Mhr.j.p» 4^» -- nei?iard4e-Trésorier , p- 20$.
. (2) Geoffr. de Vins., p. 284. — Hoved., p. 716.. — Gulielm. Neubr., p. 468. ' -^ Gbggdëhale , col. 820. — Bemard-le-Trésorier , p. 200. — t Quand il eut
• ae|iieté.,4)QV(Ve Vile,*^ raconte fiemard*le-Trôsoifi6r , impartial dan» la grande querelle allumée entre Guy et Conrad et particulièrement bien informel des événements dé Ille de Chypre, ■ quand il eut acheté toute Tile, [Guy de Lusignan]
,»i^o^aiM3:i»esMgem en Acmânie , en Antioche et en autres lieux, et manda
» à peux de ces pays qu*ils vinssent en Tile e^ qu'il leur donnerai^ de» terres at
■ biens en grande abondance. Les chevaliers qui étaient dépossédés et à qui les
.aiiSarMi&inflavaient pris- leurs terres, et les puôelles et les dames veuves y
.» ,ailèi;eni. Le ^oir Gui leur donna des ternes en grande quantité , tuana l^
• orphelins et leur donna grant avoir ; tant qu'il reçut en fiei dans le pays trois » cents chevaliers et cent hommes d'aitnes à cheval , sans compter les bour-
.» geois iqui il donna beaiteoup de terres et de biens. Quand il eut tant donné , •Ad n^lui rc^sta pas de quoi entretenir pour lui une suite de vingt chevaliers. Ce
• Alt aij^i que le roi Guy peupla Tile de Chypre {ibid.),t Une telle générosKô ne rachÀtett-<eUe pas bien des fautes? Et ne peut-on pas dire que Richard, et en
.^l^^fant à reo^p^reurjsaac Tlle de Chypre et en rassurant aux Lusignan, Ta deux fois acquise à la chrétienté d'Orient?
Précédemment à l'installation de Guy de Lusignan dans Vile de Chypre^
Cependant, de(>ais Tarrivée des messagers d'Anglèlérrè, Tahiiélé de Richard peu à pea s'était cotnme évanouie dans cette aurore de coiworde;et, avec Taide des Français regagnés à Parmée chrétienne (I), il ne songeait plus qu'à rouvrir la campagûe contre les Musulmans sans cesse entretenus dans la terreur de son nom. Chaque jour en effet, depuis le printeinps , Richard, comme pour s'étourdir sur ses déboires et ses alarmeâ,*foildait sur les bandes de Turcs éparses dans la plaine ; et là, àe surpassant en raison même de Kisolement et des défections, d'un îrevers de son épée il moissonnait des rangs entiers ; si bien qu'on pouvè^it dire que jamais chrétien n'avait tué tant de Sarrasins à lui tout seul (2). Toutefois ce n'étaient là pour notre héros que des jetix d'escrime, en regard de la grande entreprise tant de fois ajournée mais toujours ardemment poursuivie du siège de Jérusalenl. Après s'être créé le long du littoral une série de poiiits d'appui powrie blocus de la Ville-Sainte^ à l'aide d'Ascalon restaurée lés chrétiens étaient maintenant en voie d'intercepter le ravitaillement par r Egypte sans y avoir entièrement réussi ; car les convois du Caire arrivaient encore à Jérusalem sous la protection du' fort de DarouD , situé à l'entrée de l'Afrique. Aussi Richard , qui depuis longtemps convoitait et avait même souvent observé de très^prés ce poste important , aussitôt après l'élection de Henri de. Champagne lui donna rendez-vous vers la fin d'avril à Ascalon , aiiisi qu'au duc de Bourgogne, pour marcher ensemble à l'attaque du fort de Daroun. Sans même les attendre , dévoré d'impatience , il prit les devants, laissant derrière lui quelques garnisons ppur nettoyer la plaine, et s'en vint camper à proximité du fort. Pois, dès que sa flotte lui eût amené sur les côtes d'Egypte ses piet*riers, il alla avec les officiers les prendre. au rivage; et, par une chaleur accablante, tous, le roi en tête, durant l'espace d'un mille, les transportèrent à dos pièce par pièce.
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Richard déjà y avait établi les TempKers , qu'il en dut évincer pour* lai faire place i^hid.). Mais la dure domination des Templiers n'avait pu parvenir à Slmpismter dans l'ile ; et, quelque arbitraire qu'ait été le procédé de Richard "vis-à^vis de ces premiers maîtres , il fîrat convenir que ni les Cypriotes , ni surtout le» chrétiens de la Terre-Sainte ne perdirent an change.
(t) Geolfr. de Vins., p. 283.
(i) Geoffr. de Vins., p. 279.
Pour réduire une citadelle flanquée de dix-sept tours résolûinenf dèfénilûe"s, et que Richard ne' pouvait eerner àVMit Pat¥lvée des ducs dé Champagne et dé Bourgogne» ce n'était pas trop ée tout un matériel de siège ; mais le héros de Ptolémaïs, itiuni des engins avec lesquels il avait jadis pulvérisé la tour Maudite , ne pouvait plus voir dans laf destruction de Daroun qu'un tour d'adresse. Après avoir réparti le reste de Tarmée devant les autres points d'attaque, il alla de ses propres mains faire jouer un pterriei^ contre la principale tour , tout en envoyant des mineui^s émérites d'Alep creuser des mines sous ses assises de pavé «t de roc. En vain on riposta par des grêles de pierres et de flèches : bientôt les engins de la tour sautèrent, puis un coup dirigé par le roi défonça la porte , et aussitôt arrivèrent trois Sarrasins offrant de capituler , moyennant la libre sortie. Hais le Coeur-de- Lion n'entrait point dans une place ennemie autrement qu'en exterminateur. Aussi l'attaque se poursuivit sans miséricorde; et, cinq jours seulement après l'ouverture du siège, presque toute la garnison périssait écharpée au pied des étendards chrétiens arborés sur les décombres de la citadelle. Telle avait été dans ^t exploit la fulminante prestesse de notre héros, qu'Henri de Champagne et le duc de Bourgogne, accourant à son aide, n'arrivèrent que pour applaudir à son triomphe. Néanmoins le nouvel élu reçut le plus cordial accueil de Richard qui , dès le lendemain de la prise de Daroun, lui en donna solennellement l'întestiture (1).
kfaiS; tandis que le restaurateur d'Âscalon et le conquérant de Daroun, à côté du duc de Bourgogne rentré en grâce avec lui (î), souriait à ce retour de prospérité et de concorde dû principalement à l'élimination de Conrad , ce même souffle d'inimitié qui toujours voyageait d'un bout de la chrétienté à l'autre, maintenant portait ailleurs que sur les rives de la Terre-Sainte. A peine
f I I > I »»m»m»mmwtm n ■ ■! > i i w ■■■ > I
(1) Geoffr. de Vins., pp. 263-^70; S81 , 3S2; 284-287. — Hav«d.,p* TU. — GoggeslUlâ, cQl. 8:20-821. -- MaUh. P&ris, p. 182. — U>n-Alatyr, pp. 526^7. — Aboulféda , p. 529. — Roudatain , p. 660.
(2) Hovêd.,p. T16.
HoQii de Champagne avait-il recueilli, sous la main yictoneose de aoD oncle , les précoices du royaume de Jérusalem que » vers la fin de mai , les messagers d'Angleterre auprès de Richard revinrent à la charge, lui désignant Philippe-Auguste comme le fauteur -des réhellions du comte de Mortagne. A ce coup Richard s'éveilla en sursaut avec les violentes agitations d'un grand cœur partagé entre les devoirs de chrétien et de roi. C'est au moment où son Angleterre lui tendait les bras qu'il subissait plus que jamais Vattraction de Jérusalem. Comment s'arracher à cette Ville-Sainte qae> depuis un an , chaque jour il enfantait à la chrétienté dans •le; sangi dans les sueurs et dans les larmes ? Et cette armée chrétienne, tant de fois mutinée et maintenant à grand'peine ralliée anlour de lui ; cette armée dont lui 3eul soutenait l'élan sur les rivages de la Palestine hérissés de pièges, de labeurs et de souf-
^ frances ; cette armée , qu'allait-elle devenir dès qu'elle aurait perdu le talisman de son geste et de son regard? Et cependant tes trahisons de Philippe-Auguste et du comte de Moi:tagne
* criaient vengeance ; et c'est ainsi qu'il ne pouvait se résoudre ni à rester ni à partir. Mais c'étaient à la fois trop de secousses pour cette nature fiévreuse : accablé sous le poids de ses perplexités,
' il tomJtia comme anéanti.
Pendant ce temps les croisés, chaque jour plus altérés dç Jérusalem^ s'»quéraient avec anxiété des résolutions. finales du roi, le maudissant d'avance s'il allait partir. En regard de ces impérieuses aspirations de l'armée , les chefs durent proclamer qu'à tout événement , avec ou sans Richard , on marcherait au siège de la Ville-Sainte; et aussitôt l'allégresse d'éclater en chants,
. en illuminaUons et en danses.
Plus la joie publique retentissait autour de Richard', plus il s'enfonçait solitairement dans ses poignantes sollicitudes, jusqu'à ce qu'un jour un chapelain se hasarda à pénétrer dans sa tente, où il le surprit les yeux tristement fixés à terre. Sans osèir Paborder <car tl s^etterouchait au mroindre mot de soulagement ou de conseil), en silence il dirigea vers le roi des regards char^jés de larmes. A cette vue : c Sire chapelain, » lui dit Richard, « au nom de l'obéissance que vous me devez , je vous conjura
» M mB*(liroal0'saîte et siDb détour ce qvA voos s^ffligéf, et sri'J'y
> ^s^ pour Quelque ehose. » Alors le chapelain , d'une voix tretnblâtite : < Je ne parlerai point avant que Votre Majesté m'ait
> promis. de ne pas se courroucer de ce que j6 lui dirai. » Le roi le lui ayant juré: < Sire, « reprit-il, « je m'affiige de la mauvaise » réputation que vous vous faites dans l'armée , en précipitant » votie départ. N'abandonnez point cette terre désolée ; autre- » ment la postérité ne verrait plus en rous qu'un déserteur; car
> dansia honte du départ s'éclipsera jotre gloire. » Vint ensuite la longue énomération des exploits de Richard : rile de Chypre, jusque-là vierge de toute attaque , conquise en six semaines ; l'empereur Isaac garrotté, l'ens^outissemènt du vaisseau turc; Ptûiémaîs et Arsur, douze cents prisonniers chrétiens délivrés d'un coup ; le fort de Daroun emporté en quatre jours. Et en finissant t « Vous êtes le champion de la chrétienté et le père des • pèlerins. Les livrerez-vous aux ennemis du Christ? Plongerez-
> TOUS la chrétienté dans le désespoir? » Richard avait écouté religieusement le chapelain ; et longtemps après encore il demeura pensif. Mais ces fortes exhortations avaient déjà fixé son noble ccBur; et dès le lendemain il envoya proclamer l'immuable résolution de demeurer jusqu'au printemps de l'année suivante, avec l'ordre de s'équiper de suite pour le siège de Jérusalem. A cette joyeuse annonce on eût pu voir, dit an chroniqueur, les croisés tressaillir comme l'oiseau à la pointe du jour. On leva le camp avec des actions de grâce ; et, après trois jours de marche par des chaleurs torrides mais gaiement supportées, le 11 juin, toute l'armée chrétienne arriva au château de Béthénople (1).
Là on resta encore de longues semaines à attendre les appro- ' visicmnements de Joppé et des renforts de Ptolémaîs. Pendant ce temps iUchard^ un jour , vers la Saint-Jean » fut mandé par un ermite vivant caché et en ascète au pied d'une montagne située à trois lieues de Jérusalem. Parti la nuit et arrivé là avec une faible escorte , le roi y vit un vieillard d'aspect vénérable et à
(1) Geoffr. de Vins., p. 284 ; 288-290; 293-295. — Hoved., p. 717. — Brompton, col. 1245. ^ Matih. Paris, p. 182. — Jacques de Vitry, p. 262. — Abooh féda, p. 529, — Michaud , pp. 148-149»
]oQgi|e barbe bi^HKibeq^îi remmenantitlaQSiSQBoratoireUiii^dte ^ flstPGS de la. muraille m bois long d'uoeeoiidée «fa'iUui{ir|§s6irta -. cod^ipe un pfiorceau deifa Vraie-^Croîx.. €a trésor» disaiUil^ll^Ie. garAail là dep^is le désastre de Tibériatie^ en réseirv^pour le Joup* da reepi^vrejneot de. la.Terre-Samte. En vam Saladiniiatrigoé i avait; souvent dirigé de ce côté ses perquisitions et J'avaiLméiae ^ uae, fais envoyé saisir pour lui arracher des rép(»ise]s bettes r. ju§qu'ici^ a foroe d'ambiguïtés» il avait constamment égaré. ses recherches. Richard reçut des mains de. ranaehorète l'auguste relique ; et, pour faire piattenter le peuple haletant mt le cheaoïîti de Jérusalem, il revint l'offrir à sa vénération et à ses baisers (1). ;
Maist celte jCpnteBiplation ne faisait qu'irriter la soif des péle^ rins. Onn'y tenail plus; eW d'un bout à Tautre de l'armée conraiti i ce refrain ; « Noua n'irons donq jamais à Jérusalem I '^i C'est ' qu'au moment où il qllait toucher à cette entreprise formidatule > Richard , toujours en ébolUtion , sentit le cœur lui manquer > et sa vue se troubla. « Si vous persistez foUement. à imarcher hur
> ,)éi:u3alem5 f^ disait-il aux Français qui s'étaient remis i frd^ donner, leiurs murmures à ses oreilles^ c je vous suivrai ^ea fidél»
> compagnon d'armes. Mais ne comptez pas sur moi pour vous 1 y conduire. Çonmil-on les défilés qui y abouM9sent?;D!aiUettrsi;
> réduite comme nous sommes , pourron3-nou3 suffire à la Ms , » et il l'investissement d'un si ample circuit et à la pr^olection de»
> copvpisarrivant d'unlittoraléloigné? Jen'iraipomttôte baissée.
> me bnsar 3ur cet écueil de ma gloire » et de la. gloire de tOiUte
> la chrétienté. Au surplus , rapportoos-nous-en .aux chrétiens
> de Syrie ainsi qu'aux cljevaliers de ril(3ipital et du .Temple* ;90f > » le meilleur à suivre de ces difiéreuts partis : ou te^ir pourrie
> siège de Jérusalem, ou entreprendre plut6t celui du Caire» de
(i) Geôffr. de Vins., p. âOO. — Hwed., p. 716. — Gôggeshale, cdT: SiS^ê^JV ' — M^nh. Paris» p. 18d, ^SrU faut mem^ on crpire R^oid, Qogf«$iMe el MaUhieu Paris , Termite, passant pour un prophète, prédit à Richard Tinsuccés final de la croisade ; et , à Tappui de sa prophétie , il se donna comme devant mourir et expira en effet sept jours après au camp ehrétiea , où Richard Tavait fait 4iausporLer pour vérifier révéuement (ibid,)\
Saivant Vinç^ôf j vers la môme époque^ Richard fut encore gratifié d*4PÇ autre portion de la Vraie-*Croix par un évé^e eyrieUf
^ liigrroirtb 00 âa Damas, f Suf oette matio& on foma un «wseil de fîBgt arbitres a^seroc^otés, doot cinq Temptiers, cinq SospitaUerSy cmq barons français et cinq indigènes (1).
Dans l'intervalle de ce^ déiibérations > Ricbard y oomme poqr amnser les impatients, ne tarissait plus en promesses. Un jonr 11 saisit le béraiit de Saladin (3). Une autre fois , son espion Bernard (â) lui ayant sigmalé sur la route du Caire à Jérusalem nne ricbe caravane turqne fortement escortée sous» la conduite <)u frère de Malek-Adbel Fakr'Eddin, le roi alla à Hary/auz environs d'Héhron , à la tête des cinq mille Français fondre sur les on^e mille cavaliers d'escorte rangés en bataille au pied d'une montagne. D'un choc de sa lance de frône il défonça les premiefs rangs avec une furie telle qu'à sa suite un enfant jouant de l'épée eût pu sans peîue , dit un chroniqueur , achever la déroute ; et aussitôt tes gardiens de la caravane de tomber aux pieds àfi vainqueur avec toutes leurs richesses. Dans ce /seul coup de filçt il venait d'enlever sept miUe bétes de somme» dont près de cinq mille chameaux; des trésors immenses et, péle-môle, des armes, des cuirasses et des cottes de mailles ; des tuniques de soie écartâtes ; des étoffes parfumées ; des lentes et des coussins ; de l'or, de la vaisselle et des flambeaux d'argent; des échiquiers et des bassins; des pains, des céréales et des biscuits^ des figues^ des dates et des. raisins secs; du sucre et de la cire; de la cinnamone et de l'aloès ; des sorbets , des épices , des médicaments et des conserves. Au dire des vieux historiens, on n'avait encore jamais recueilli tant de butin en une seule bataille : aussi il eût fallu voir l'armée chrétienne s'extasier devant cette magnificence, que Richard leur jeta en proie avec son insouciante grandeur (4).
(l)Geoffr. .de Vins., p. 300-302. — Brompton, col. 1345.— Jacques de Vitry, p. U.
(2) GboCfr. de Vins., p« 196. — Brompton , col. 1345.
(3) Cet espion était un indigène, vêtu à la turque et parlant arabe, et donl Ricbard payait largement les précieux services.
(4) Geoff. de Vins., pp. 304-309. ^ Uoved. , p. 716. — BrompUm, col. 1315.
— Goggesbale, col. 821. — Thom. de Walsingbaai«.p. 454. — Bernard-^Ur Trésorier, p. 193. — Matih. Piris , pp. 183-183. — Jacques de Vitry, p. U.
— Ahoulféda, p. 539. -— Michaud, p. 153-154 — L'annoçce de la prise de la caravane d'£gypte jeta un instant un grand trouble dans Jérusalem, si bien qu'au
^0^fmim'i0m»
'^' Sûr ms éùlfeftlîlefà ,leé' vingt ai'Bifres Sô^^èÔoncéWti! nâailîfiieiifem'(iODti*é le ^gâ de Jétukaleià, violFàbsotoeiirsëitë^fcHitrage et d'eau potable aux ebtirôns lîbrèôMe te viHë'(iy, siir tâe 0oqe'<te deux MHiés torréfiée paMa datficute et 06 S8f]âd!h avait bMoJiéioatesIe^dtenàes^; et la€oûèfûsidrvfàtIe'sié^âu'Càitiô'(f^. A Fannonce de cette dé(n6foD déseâpérante (car, depuis të dé(Àrt de Ploléttiàfô , on avait fait 16 tour de f attnée Sans y trôurier ïînstant fâvofable pour la conquête de' la VJUë-iSainte), les iiêlérinB tempôlèrenfr. Sur toute là ligue ce né fut cju^in •cri : y Voir ^Jérusalem ëi mourir I 9 Â ce vacarme répondit le per^iite^e des Frabçaiâ , taudis que dans le catnp circulaient des satii^s Wttflnées cbMre RTCh^rd'par le duc de Bourgogne. - ' ^ ' ' ' Richard, aux âboîs, tantôt ripostait *a duc de Bourgogne par des sirvèntes, et tantôt offrait d^abaudonner aux Françars ses' suprêmes ressources, pour ne les suîvM qti'en bumble frère d*ar- «les au siégé du Caire. Par instants aussi, à la vue dëà^richessés enlevées à la caravane turque et qui avaient remonté l'àk^rhëe ctHrëtiënne en approtisîonnemeiits, il lui preriait'debrtïsquesYélôors vers Jérusalem. < Allons, » disait-il 'alors gaiement au duc de Bourgogne. <r Jurons de marcher ensethblë au siège de Jérusalem.
* Pour ma part , J'y demeurerai avec vous tiant qtfîrnié restei'a
* un rouâsin à dévorer. » ' ' ,
dil^e de .fiohiHËddiii , témoin oculaire » Saladin dii^ aseenUler m$ \tii\râ pour leur faire jurer sur la pierre de Jacob de Qombattre jus^u^à la mort ^^Uchaud , p. 154). • • '
(t) 1res ciH)isés n'auraient eùcore trouvé un pett.â'«au potable 4ii*aà .pittâ du mQnt des Olivlei^s, dans le mince .ruisseau de Siloë« qi^ n'eût pu suivre ^ la fois et aux hommes et aux bêtes.
{t) Geof&. de.Vins.,pp. 302*î30t, 309. .--Abôulfâda et-RcfutialtaUl, pojsèdn. — Michaud , p. 141-142 , 150-153. — Â Tappui de la décision des vingt arbitres , ajoutons que durant l'hiver , pendant que lés chrétiens rehâtlssâîenl Âscalon , ^laâitk , en relevant les tours ût lémsalem et ten creusant dans le cîrcùh de nouveaux fossés , à l'aide d'ouvriers émérites de Mossoul travaillant ëovà ses yeux avec le peuple de la viAè et'vin(ft miQe prisonniers francs , en avait ^t une '4M ittat^elleinént imprenable ; et il avait préposé à la garde de chaque tour un émir. — Aboulféda , p. 332. — Boudatain, pp. 658^660. •— Marin, pp. 933>^34.
L^arnvée de Richard à Béthénople et l'enlèvement de la caravane turque jetérenil , il est vrai , un certain émoi dans Jérusalem. Mais comment prendre ad- sérieiR là forfanterie des historiens affirmant qu'A la foveur de ces trouble* paategers Richard eût pu en un coup de main surprendre Jérusalem , mise sur ee pied 4é déiense ? — Géottf, de Vins., p. 896. ^ Marin , pp. 387^338.
.M?A3 teiHi dei iQy$ti0ioatio{)^ et. d'àltardements a^ioM ^ à^ là ^ lopgu6i U3é lemorol deramnéechrôtienoe qui/afanrie, comine&ça h se débander « Les FraDgaisies premiers gagnèrent des ^uartîef s séparés d'où le doo de Bourgogne , en digne héritier des haines de Conrad, çnvoya rouvrir avec Saladindes relations suspecter. Des messagers du. saltao^ venant de Jérusalem avec dee cadeaux 'à l'adiresse du duc, furent môme une nuit surpris et amenés au roi qui , après leur avoir arraché de graves aveux, crui faire un exemple salutaire en les confrontant publiquement avec le duc do Bourgogne qualifié de traître, et en les faisant ensuite percer à coups de flèches aux yeux de toute l'armée. Le doc de Bourgogne n'attendait que cet éclat pour rompre sans retour. Sur rbeuriB il reprit la route do Ptolémaîs; et àsa suite, en peu de jours , le reste de l'arméo acheva de s'écouler dans toutes les directions.
Demeuré presque seul, Richard dut suivre le torrent (1). Mais Dieu sait avee quel déchirement il s'éloigna de Jérusalem , cfu'ii lui fallait renoncer à reconquérir et qu'il était destiné à ne jamiâis voir! Une (ois pourtant, durant le séjour à Béthénople, entraîné à la poursuite des musulmans , il parvint jusqu'aux hauteurs d'Emmaûs, à proximité de la Ville^Sainte. < Sire, sire, » lui cna* t*on, < voilà Jérusalem !» Mais lui aussitôt, couvrant de son bou* clier des yeux baignés de larmes : < àh 1 Dieu i » soupira^m , » ne me laissez pas voir cette Jérusalem que je n'ai pu arracher > à vos ennemis (2) I >