DÉLIVRANCE DE JUPPÉ. — CONCLUSION DE U TRÊVE AVEC SALADIN
Pendant que Richard regagnait doulourejusement le littoral pour se rembarquer au plus vite, Saladin, toujours aux aguets, en voyant ainsi s'égrener l'armée chrétienne avait, pour l'exterminer.
(1) Geoflfr. de Vins., pp. 3P2-;-i03., 309-3H. — Hoved. , pp. 716-717..— Gog^esbale , col. 821-S22. — Michaud , p. lM-153.
(2) loinyme (ool. Pet.), p. 359. — Geoffr. de Viûs. , p. 296. -^ IGchaud , p. i53.'
fait:uft pm?eLa|:vûl i 'tOQt riiiatnisme'; et, h jôur'tnlSmb ûftïe roi d'Angteterre arrivait à Ptolémafe, te saltan, vers la fin de ju^tet; sortait de Jérusalem pour marcher sur la ville de Joppé» défeudue seulemeot par une très-faible garuison. Après einq jours dfuu siège vlgDureuseiiiefnt poussé, les Turcs, par une large brèche, se ruèrent dans la ville; et la garoisou, relancée jusqu'au sommet de la citadelle, allait se rendre , lorsque té patJriarche alla solliciter et obtint de Saladiu, moyennant l'inmié^ diate livraison d'ûtages, un répit de trois jours pour la capita* lation.
L& patriarche espérait, enefifet, voird'icî*Ià arriver Richard; que dès l'investissement de la citadelle on avait vite envoyé pré* venir à Ptolémaïs. Dé>à le roi , muni de la bénédiction des Hos** pitaliers et des chevaliers du Temple , faisait mettre à la voile après avoir envoyé devant quelques navires chasser Tennemi de Beyrouth pour assurer son libre passage entre la Syrie et l'ite de Gt^pre; et dans sa tente il avisait avec quelques officiers au débarquement pour le lendemain, lorsqu'apparaissent les messa^ gers de Joppé qui, en déchirant leurs vêtements, exposeni leur détresse et le conjurent d'accourir. Le roi aussitôt embarque avec luir^^ur sept galères, les quelques hommes ralliés pour le rapatriement, tout en envoyant par terre, dans la direction de Joppé, les chevaliers de l'Hôpital et du Temple avec le comte de Cbaoh pagne. Par malheur une embuscade de Turcs, vers Gésarée, coupa la route au comte de Champagne, tandis qu'une tempête retint trois jours la flottille au port de Caïphas ; et pendant ce temps la garnison au désespoir était déjà en voie de capituler,^ans autre perspective que de passer par le glaive d'iine sQldatesque . sans foi qui déjà commençait à la décimer, quand tout à coup, à l'aurore du troisième jour, le 1®' août, apparaissent en mer les galères du roi. Les Turcs avertis se précipitent vers la grève, s'y pressent au point qu'on n'y eût pu, dit le chroniqueur, trouver un pied de terre à céder; et, de là, ils accueillent la flottille avec des gr^es de traits. Richard rassemble ses galères, t Nous • jetons-nous sur cette populace, > crie-t-il à ses officiers, « ou
m esttmons-DOQs nos jies plus précieuses que les vies de ces
1^ pauvres frères Touéd au massacre?! Gomme on jugeait tont eëshi de séôours inutile , un clerc; qui du haut de la citadelle s^ëlÀt jeté en mer, arrWè à la nageters ta galère royale, etià^ tôtit essoufflé et S' adressant à Richard: «Très-noble roi, le reste '^ de tdtre peuple ta péHrsi la grâce divine ne tous amène i è leur Secours. — Eôt-il encore temps ? Où sont-ils? — Là^-haut > dans cette tonf^ à toute extrémité. — Dieu soit loué, » s'éorîé le roi , c hd-mëme nous amène ici. Allons , mourons avec nos ^ braves fnères d'armes, et malédiction sur cieux qui bésitent; » Aussitôt on approche de terre. Richard, sans emrasse^ se^jette à Teau jusqu'à la ceinture; et, abordant le premier en tète de son escouade , en quelques coups d'épée alternant airec l'arbâ^lète et la haclie danoise il bouscule l'ennemi et d^rrasse ia plage ; puis, après y avoir distribué quelques postes derrière des barrières improvisées avec des épaves, suivi de trois eava* liers seulement it se jette danas la viUe et y arbore sa bannière en Vue de la garnison renfermée dans la citadelle» A ce signe de salut, la garnison ranimée s'élance dans la direction du roi dont répée travaille sans relâche ; et bientôt une bonne part des assiégeants périt écrasée entre ces deux attaques, tandis que Tépoovànte emporte le resté. Ce coup de tonnerre avait déjà édalé sur la ville, que Saladm, dans sa tente, tenait encore en main la plume pour signer la capitulation (i). Mais à peine averti que Richard est mattre de Joppé, tout effaré il décampe; et, dès le soir de la reprise de la ville^ le vainqueur dans la plaine occupât au stJKl les positions de l'ennemi (2).
Durant les trois jours suivants, Richard, à la hâte, répara tant bien que mal les brèches à l'aide d'une maçonnerie provifloire en pitres sèches (S). Mais voilà que, le troisième jour, deoxsicaires
(1) L'historien Boha-Eddin est ici un témoin oculaire , car c'est Icd-même <|ai ^il âniionoex' à Sâladin la reprise de Joppé par Richard.
(8) Geoilr. do Vins., pp. 311-318, 3?0. — Hoved., p. 717. — Brompton, col. 1246-1247. - Gulielm. Neubr., p. 467. — Goggeshale/col. 823-82*. — Thom. de WUsinifham, p. iSi. — Bemard-le-Trésorier, pp. 191-193.:^ Jacitue» deTitry* p. 259. — n>Q*Alatyr, pp. 530-581. — Âboulféda, pp. 330*331. ^ Marin, pp. 347-351. — Michaud, pp. 155-156.
(8) Geofir. de Vit».^ p. 31^ ^ Bromptctn, Oûi: iW.
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musulmans, enhardis par notre pénurie de chevaux, vinrent s'offriirâ Saladin etee-cm^ertèreDtpQur aiifii)» ml^k9^\/^sji}^r»n^T^ et laalever Richard âao^.Ba tante» el.par l^,efi S^ir avec la proi-r sade^ Déii, avee une nombreuse eacorte et au olajur de la luqe» ils approchaient des quartiers du roîi; lorsqu'une noisie. suirenue entre eux pour l'exécution du coup demain le retarda }usi[u'i l'aube; et à ce moment un génois, averti par le piaffem^pfcd^ leurs chevaux et le scintillement des heamaes reflétant le3 p/er miers^feuxdu joiir> accourut donner l'alarme, Itichard sau^à terre > endosse m oMte de maiUes et apf^eUe ses bemmes qqi aorrivent i peine Viêtus, presque sans armes et seulement au nombre de deux miUe> y çompri3 la garni$on de Jpppé^ Cepenr dant sept mille cavaliers Turcs, ralliés sur les traces des sicaires^ arrivent du sud-est et acculent les chrétiena entre l'Océan et la ville; Aussitôt le roi établit dans les faubourgs, derrière dfif débris de tentes disposés en retranchements, ses fantassins 9n phalange serrée , un genou en terre , la main gauebe année du bouclier, et Fautre présentant à l'eimemi une lance fermemmt assujettie contre le sd, et entre chaque couple de ces hommes il place deux arbalétriers l'nn devant l'autre ; puis il sème à travers les rangs de magnétiques exhortations. Grâce à ces industrieuses dispositions, les hommes de pied opposent à la furie des assaillants un mur de fer où ils viennent trois fois se briser. Désespérant enfin de nous rompre de face, l'ennemi allait no^s tourner, lorsqu'à ce moment Richard avec dix cavaliers, les seuls disponibles, plonge au plus épais de la mêlée; et.là, comme: un géant remplissant à lui seul le champ de bataille, en tocts. send il y fauche des lignes entières tout en arrachant aux mmSi de Kennemi te comte de Lieester et Raoul de Mauléon. Mai3» à la longue, tes hommes de pied faibbssent, des défaillants en foule se^jettent dans les galères; et à. la faveur de ce désordre .trois mille Turcs, nous débordant, se ruent dans Jpppé. On accourt avertir le roi. c N'allez pas jeter l'alarme, i s'écrie4-il^ c ou ily ù va de votre vie ; > et, sortant de . la mêlée avec deux cavaliers et deux arbalétriers, il rentre dans la ville, désarçonne au premier coin de rue trois cavaliers Turcs et chasse le reste ; puis, ayant distribué le long des murs redressés à la hftte quelques
8entiDelles» il ra à la côte diercber tes déserteurs qiill ramène aa coBubat; et après avoir en passant, par le récit de son nouvel exploit dans Joppé, ranimé les fantassins qui désormais tiendront jusqu'au bout, il se replonge dans la mêlée. En vain l'étendard du lion flottamt sur sa tète radieuse le désigne comme le point de mire de tontes les altaques; à lui seul» dans cette tourmente^ il se joue avec son épée de fen comme avec des foudres (1). Bientôt même, voyant fondre sur loi le plus brillant officier de Tarmée torque richement caparaçonné, d'un coup U lui abat la télé et Tépanle droite ; et par là il a fixé sur lui la victoire et précipité la déroute. Dès le débtil de cette dernière et décisive- phase do combat, les hommes de lance et d'arbalète, en le voyant, seul s'engouffrer dans la môlée, l'avaient cra perdu sans retour; aussi qnelles acclamations lorsqu'au coucher dii soleil (car la lutte avait duré tout le jour) on le vit reparaître couvert de flèches comme utie pelote d'aiguilles , et la main par rincessant maniement du glaive fendue en tous sens, mais le front ceint d'une auréole de gloire (2) ! ,
Dans cet exploit vraiment légendaire il n'était tombé de notre côté qo'un ou deux hommes, tandis que l'ennemi avait perdu plus de sept cents cavaliers et quinze cents montures. Aussi lorsque les généraux musulmans eurent regagné à Ramla les guartiers de Saladin, le sultan ne leor épargna pas les sarcasmes. € Eh bien ! > dit-il en riant, c ce Melek*Ricbard que vous deviez > m'amener, où est-il? qui de vous le tient? — En vérité. Sire , » répondit un soldat venu des plus lointaines régions de l'islami^ne ; c en vérité, depuis le commencement du monde on » n'a jamais vu un cavalier comparable à ce Melek-Ricbard. Sa 9 rencontre est mortelle ; ses exploits sont au-dessus de la nature » humaine (3) ! >
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(1) Raoul de Goggenhale, qui est, après Vinsauf, le principal narrateur de U bataille de Joppé, acciMeseiKante^eux mille Turcs ccmtre quatre cents chrétiens. Mais c*est là, suivant nous, une disproportion par trop hyperbolique ; et, dans les Inconciliables divergences entre Vinsauf et les autres historiens anglais, nous donnons toujours la prérércnce au témoin oculaire.
(2) Geoffr. de Vins., pp. 318-320.
(8) Geoffr. de Vins., p. 321. — Brompton, col. I2i8-i2l9. — Galielm. Neobr., p. 467. — Goggeshale, col. 82i-S29. — MatUi. PAris , pp. 190-192. — Aboulféda, p. 591. - Marin» pp. 353-356. - Michaud, pp. 156-157.
Mais 5 dans ce colossal déploiement d'énergie, Riebard avait épuisié ses foroçs ; aussi, à peioe rentré à Joppé, il lomba en proie aux violents accès d'une fièvre réglée dont bientôt les médecins s'alarmèrent. Jamais notre situation n'avait encore été aussi critique; car, pour peu que la maladie dn roi se fût ébruitée, Saladin, débarrassé d'un guerrier qu'il redoutait plus que des légions eAtières, serait vite venu reprendre Joppé après avoir e&terminé le long de ses remparts l'armée chrétienne en pteiâ désarroi. Par bonheur il se trouva là un homme énergique , Tévéque de Salisbury : dans un conseil de guerre, il obtint des pèlerins qu'ils resteraient sous les armes et garderaient sur Tétat du roi un silence absolu, pendant qu'on allait essayer de conclure avec Saladîn une trêve urgente et qui, moyennant cetie attitude ferme et circonspecte, promettait d'être honorable au lendemain d'une victoire (1).
L'idée d'une trêve, à défaut d'une paix définitive, n'était pas nouvelle; car> dès avant la délivrance de Joppé et à Béthenople, Richard abandonné s'était empressé d'en sollicita une. Mais Saladin, qui justement alorâ, en vue de notre disp^sion, rassemblait autour de lui toutes ses forces, traîna les négociations en longueur, pour leurrer son ennemi jusqu'à l'arrivée des renforts d'Alep, de Mésopotamie et d'Egypte; et à ce moment lui-môme rompit en mettant la trêve au prix de la destruction d'Âscalon , quand il savait Richard là-dessus inflexible (â). Mais, après la victoire de Joppé , l'on pouvait se flatter de trouver Saladin plus traitable; et l'on était encouragé dans cette espérance envoyant chaque jour entre Richard et leur intermédiaire Halek-Adhel se fortifier les liens d'amitié. Richard, dans son dernier séjour à IHolémajis, au milieu d'une fête brillante , avait de sa propre main armé chevalier le fils du héros musulman (3). A son tour Matek- Adhel, au plus fort de la bataille de Joppé, avait poussé la géné^ rosité jusqu'à envoyer offrir au roi un instant désarçonné deux
(1) Gêoffr. de Vins., p. 329. — Rich. of Dev., p. 56. — Brompton, coL 1249. — . GuUelm. Neubr, p. 467. — Goggeshale, col. 829. — Malth. Paris, p. 196.
(2) GeofiDf. de Vins., pp. 3H-312. — Brompton, col. 1246. — Marin, pp. 352 et soiv.
(3) Geoffr. de Vins., p. 267.
magnifiques chevaux (1); et, peu de jours après la bataille, il venait en personne lui rendre visite, lorsqu'aux abords de sa tente il trouva une coùsigne sévère et des visages tristes. < Je devine,
> dit-il, ce qui vous afflige. Mes amis, votre roi est malade I » Et d'une voix émue : c Dieu des chrétiens ! si tu es vraiment
> dieu, ne laisse pas périr un tel homme, si nécessaire à son » peuple. » Enfin, pleinement instruit de tout par leurs confiants aveux : < En vérité, je vous avertis que si le roi meurt dans
> votre situation actuelle, vous périrez tous et la Palestine » entière retombera en nos mains. » Puis , revenant à Richard : « Ce n'est pas chose nouvelle pour nous que de craindre les
> Anglais. La renommée nous montrait dans son père un homme
> merveilleux ; mais , comme le phénix , il renaît dans son fils » mille fois plus grand et plus terrible; aussi, à son approche, » nos cœurs fondaient comme la gelée blanche au lever du
> soleil. Mais, aujourd'hui qu'il est malade, je prends pitié de » vous et vais auprès de mon frère m'employer à vous obtenir
> une paix solide, ou au moins une trêve honorable. Surtout
> n'en parlez pas au roi; car, irritable comme il est, jamais, dût-
> il en mourir , il n'acquiescera à une trêve où tout l'avantage
> ne soit pas de son côté. » À ce moment, les sanglots arrêtèrent Malek-Adhel; et, cachant sa tête entre ses deux mains jointes, il pleura à chaudes larmes. Aussitôt Tévêque de Salisbury et les plus intimes conseillers du roi, en signe d'adhésion, tendirent la main droite à Malek-Adhel qui, après avoir lavé son visage et refoulé son chagrin , reprit la route de Jérusalem (2)-
Pendant qu'un musulman donnait ce magnifique exemple de chevalerie, une maladie subite à Ptolémàïs ayant saisi à son tour et emporté le duc de Bourgogne, son digne ami l'évêque de Beauvais se rembarqua avec tous les Français, qui depuis le retour de Béthenople ne comptaient plus pour la croisade; et, ayant relâché sur les côtes d'Allemagne , il alla partout colporter
(1} Geoffr. de Vins., p. 324. — Hoved., p. 700. — Bemard-le-Trésorier, p. 193. •» Marin, pp. 350-351.
(S) Rich. of Der., pp. 5&-e0. — Gulielm. Meiibr., p. i68.
le& vieux th^Qs djB calovmie . contra Bicbard : k Terre-rSaîatft veD4aç à Saladio» l'assassinat dçCoqrad et aussi» biaa epti^din / l'j&iDpQisoqnemant dq dac de Bourgogne* I^'oo peut jugier d^ l't^iceueil que ees bruits odieux reçureut du duCdd'Aiuiriobe quij' 4e conai^euce ^¥ec.Philip,pe-Augu^e, mil Richard au ban da U cbrétieitfé et eDioigoit à tous les sujetsi de l'empire d'Allemagua (|e, l'appréhender au corps et de le lui amener > mort m yif » k sgaaretour delà Palestine (1).. . ..'.':
Taodisque'Vévêque de Beauvais allait à travers l'ooeident dis* tiUer Le venin de ses. calomnies et tandis* que , d'autre part ,s Mf lek-Adbel ' à Jérusalem pénétrait le div^n de sa bén^O' influence 5 Richard peu. à peu sentit son mal déeroUre. S'il tauti en croira un chroniqueur, le premier symptôme d'amélioration parut à l'annonce de la maladie du duc de Bourgogne; carylorsqu'on la lui vint apprendre, ce jourrlà était soqi' joîur da Gè\F^ et la fièvre ne revint pas; et il parait même qu'à.celto nouvelle, levant les mains au ciel^ le, roi proféra sur lui des malédictions. S'il faut encore en icroire le môme ohromqjaeor^' lorsqu!arriva de PtQlémaïs,. peu de jours après ^ Henri .d& Champagne avec la nouvelle. du décès du duc et de l'embarque-^' mept dps Français, il se serait produit cette fois dans la santé' de Richard une crise décisive «t, de ce moment, il serait enljré enpleine convalescence. Quoi qu'il, en soit, peu après le retour de Malek-Adhel à Jérusalem, Richard recouvra un peu de forces et, de suite, il se mit à rallier autour de lui les quelques pëlerios encore disponibles. Car, depuis le miraculeux exploit de Joppé ,il; ne rivait plus que batailles; et l'évéque de Salisbury el'le comte de Champagne mis dans la confidence n'avaient* pas^ 90core osé lui parler des négociations ouvertes avec l'ennemi ea vue de sa mort prochaine. Four y arriver saus provoquer unc^ explosion funeste , usant* d'un stratagème que les circonstances^ 60H(mandajent|.iJs prirent sur eux d'envoyer sous main aux trmipes la consigne de rester immobiles. Aussi, après « avoir ^ i
(1) Geoffr. de Vins., pp. 916, d» Rfeh.^of Dey.> pp« «9-63. -^«ulielm.
Nevibr., p. 466.
graiNfpéine, le longdô la côte, rassemblé en (ont neuf cents hommes, Richard en vain par une harangue enflammée tenta de galvaniser ce tronçon d'armée : ils persistèrent dans une impassibilité significative. Alors le roi, rongeant avec colère une branche de pin qu'il tenait à la main : c Dieu, » s'écria-t-il, € pourquoi m'as-tu oublié? N'est-ce pas pour toi. Dieu des ji chrétiens, que nous sommes accourus ici des extrémités de i> rOccident? En retour, nous voilà voués au massacre. Ce sont > donc là les effets de ton insigne bonté envers ton peuple? Ce » n'est pas moi qui t'aurais oublié dans une situation si désesjt pérée, si j'avais été ton seigneur et ton défenseur, comme tu A es le mien! En vérité, ma bannière va devenir un objet de » risée, non pas certes par ma faute! mais par la tienne. • Car j'ai toujours vaillamment combattu; aussi, ô mon Dieu et » mon roi ! c'est vraiment toi qui es vaincu , et non pas Richard » ton vassal (1).»
Il dit, et revint au camp profondément abattu. Aussitôt l'évoque de Salisbury et Henri de Champagne, qui guettaient ce moment, l'abordèrent avec une familiarité inusitée pour le supplier avec la dernière insistance d'entrer en pourparlers avec Saladin : a Eh bien!, » dit enfin le roi, < je suis décidément trop agité » pour prendre de saines décisions. Vous autres qui, je le vois, » êtes d'un esprit plus rassis, allez disposer pour la paix tout ce » que vous jugerez de plus convenable. >
Munis des pleins pouvoirs du roi, les deux ambassadeurs allaient partir pour Jérusalem, lorsque arriva Malek-Adhel porteur d'un projet de trêve. Il n'avait qu'avec beaucoup de peine triomphé de l'obstination de son frère à pousser la guerre à outrance jusqu'à l'extermination d'une armée délabrée; et ce n'était qu'au bout de dix-sept jours que ses sages conseils et les représentations des émirs fatigués amenèrent enfin Saladin à accorder, surtout en considération de Richard, une trêve de trois ans, trois mois, trois jours et trois heures, à dater des
(i) Geoffr. Vins., p, 3Î9. — Brompton, col. 1Î4Ô. -^ Bernard-le-Trésorier, p. «07. — Ibn-Alalyr, p. 531. — AbouHéda, p. 332. -. Marin, p. 3».
pro^aioes fêtes de Pâques ; moyeanant toutefois le démantèlement d'Ascalon, mais avec la pleine possession du littoral, Taccès gratuit au Saint-Sépulcre et l'absolue liberté de commerce avec les Musulmans (1).
Mais, en nous obtenant cette trêve, aussi avantageuse que possible dans notre état désespéré, Malek-Adbel n'avait encore fait que la moitié du chemin ; car il lui restait à la faire agréer à Richard, qui, au .premier moment d'entrevue avec le héros musulman et au.seul énoncé des clauses, bondit, offrant plutôt de vider la querelle avec Saladin dans un combat en champ clos avec mille Sarrasins d'élite. Cette extravagante proposition écartée, Halek-Adhel dut accorder au roi, pour réfléchir, un délai de sept semaines que notre héros sollicita comme une porte échappatoire, mais où son ami vit pour lui de grandes chances de radoucissement (2).
Le nœud de la difficulté était toujours le démantèlement d'Ascalon, dont Richard avait tant à cœur les fortifications comme son plus laborieux ouvrage, et où tout récemment encore il avait envoyé une garnison (3). Aussi il se débattit longtemps contre cette clause de la trêve ; mais Saladin ù aucun prix ne se départit de ses exigences. Cependant Henri de Champagne, Tévéque de Salisbury, les chevaliers de l'Hôpital et du Temple, les chrétiens indigènes, l'armée entière autour du roi s'épuisaient en instances pour le fléchir ; et aussi se présentaient à son esprit, à part même l'urgence de sa réapparition dans son royaume, les plus puissants motifs réclamant le sacrifice d'Ascalon : le prochain retour de l'hiver , le départ des Français , les maladies ou la défection du reste , plus de trésors ni de vivres ; plus d'espoir même du côté de l'Occident soulevé contre lui depuis l'Angleterre jusqu'à l'Allemagne ; lui-même se traînant à peine sur des rivages dé-
Ci) Geoffr. de Vins., p. 330. — Rich. of Dev., p. 60. — Hoved., p. 701. — Brompton, col. IStô. — Gulielm. Neubr., p. 468. — Goggeshale, col. 9è30, — Thom. de Wals., p. 455. — Bernard-le-Trésorier, p. 207. — Jacques de Vitry, p. 263. — Aboulféda, p. 332. — Roudatain, p. 662. — Hume, p. 479. — Rapin de Toyras, p. 220. — Marin, pp. 352-358. — Michaud, pp. 150-160.
(2) Rich. of Dev., p. 63.
(3) Geoffr. de Vins., coh 312. — Brompton, col. 134$.
vastés, et seulement à deux milles d'un ennemi vivant chez lui à l'aise et s'y recrutant indéflniment. Enfin tant d'obsessions et de craintes avaient déjà fort ébranlé Richard, quand l'offre d'un ingénieux moyen terme consistant à neutraliser Ascalon une fois démantelée, avec abandon aux chrétiens des récoltes environnantes et remboursement des frais de restauration, vint enfin lever les derniers obstacles ; et le roi, pour un solennel acquiescement, n'attendit plus que le retour de Malek-Adhel (1). A l'expiration de la septième semaine, vers la fin de septembre, Malek- Adhel revint avec plusieurs musulmans avides de contempler la face de Richard. Pour parfaire l'accord, il ne resta plus qu'à comprendre dans la trêve les princes de Tripoli et d'Antioche avec le Vieux de la Montagne. Ensuite Richard et Saladin, en guise de garanties mutuelles et à défaut de serment (car ils eussent cru par là déroger à la majesté du trône), échangèrent par intermédiaires leurs paroles de roi (2) , en donnant la main aux ambassadeurs; puis toute l'armée chrétienne fut conviée et se disposa à aller à Jérusalem successivement visiter le Saint- Sépulcre (3),
Là encore nous recueillîmes un dernier gage de celte chaude affection que Malek-Adhel avait vouée à Richard. La première bande de pèlerins ne devait arriver à Jérusalem que précédée d'une lettre du roi à échanger contre un sauf-conduit. Mais les messagers envoyés devant s'étant attardés en route, nos pèlerins, arrivés les premiers aux portes de Jérusalem , et là séparés des
(1) Geoffr. de Vins., pp. 312, 329-330. — Rich. of Dev., pp. 55-56, 64. — Hcvod.. p. 70t. — Brompton, col. 1246-lîi9. — Gulielm. Neubr., p. 468.— Goggeshale, col. 829-830. — Bemard-le-Trésorier , p. 207. — Ibn-Alatyr, pp. 531-532. — Aboulféda, p. 332. — Roudatain, p. 66?. — Rapin de Toyi-as, pp. 219-220. — Michaud, p. 158. — Marin, pp. 359-362. — La détermination de Richard, comme on le voit, ne fut rien moins qu'un coup de tête. A cet égard pourtant on n'a pas manqué de lui jeter la pierre (K. notamment Jacques de Vitry, pp. 232-233). Mais les détracteurs de Richard u*ont jamais mieux mérité qu'ici les vertes qualifications ou le dédain des historiens anglais {V. Geoffr. de Vins., p. 830. — Hoved., p. 461. — Rapin de Toyras, p. 220).
<2) Le serment fut prêté par Henri de Champagne, ainsi que par les principaux officiers des deux armées.
(3) Rich. of Dev., p. 64. — Brompton, col. 1249. 7- Ibn-Alatyr, p. 532. — AJK>ulféda, P.-332. — Roudatain, p. 662. — Marin, pp. 361-363.
lettres da roi par les lignes musulmanes , se virent lombes à la merci de l'ennemi. Saladin inclinait déjà vers les voies de rigueur , lorsqu'intervint encore Tinfaligable Malek-Adhel avec les principaux émirs. « Ce sera pour nous une infamie, > lui direntils d'une voix, ^ et la foi des Turcs va devenir un objet de mépris, » si vous violez le traité conclu avec le roi d'Anglelerre. > Saladin vaincu envoya au-devant des pèlerins son frèrp, pour les guider jusqu'au Saint-Sépulcre et les reconduire avec les plus grands égards (1).
Saladin lui-même , au fond tout aussi épris de Richard que Malek-Adhel, mais qui jusqu'ici avait su refouler sa passion derrière les inflexibles calculs d'un chef de l'Islamisme, Saladin à la fin ouvrit son cœur, et laissa déborder son enthousiasme pour un héros qu'il ne devait jamais voir , mais auquel il rêvait sans cesse. Après la bataille de Joppé, brûlant du désir de se mesurer en personne avec Richard, il l'avait envoyé défier, lorsque le roi tomba malade (2). La trêve une fois conclue, cette .chevaleresque passion prit un autre tour : Richard lui ayant fait signifier l'intention de revenir au bout des trois ans lui disputer Jérusalem , le sultan jura par le Dieu tout-puissant et par la loi de Mahomet que, venant à perdre son royaume, il l'aimerait mieux aux mains de Richard qu'aux mains de n'importe quel autre roi (3).
Bien plus , après avoir- tant de fois , sur le terrain de la générosité envers notre héros, rendu les armes à Malek-Adhel^ Saladin au dernier moment prit sa revanche ; et de sa malheureuse croisade Richard remporta du moins avec lui la plus insigne faveur dont un chef de l'Islamisme puisse honorer un roi chrétien. Lorsque Tévêque de Salisbury vint à la tête de la troisième bande de pèlerins visiter le Saint-Sépulcre , Saladin , dès sa première entrevue avec lui, jeta l'entretien sur Richard; et. le prélat ayant déclaré voir en eux deux les deux plus grands héros du monde, le sultan renchérit sur les louanges du roi d'Anglelerre. c Mais, > ajouta-t-il, c il est par trop follement prodigue de sa vie, et à un
(1) Geoflfr. de Vins., pp. 33t-333.
(2) Gedffr. de Vins., p. 328. — Hoved., p. 717. — Marin, p. 531.
(3) Geofir. de Vins., p. 330. — Kapin de Toyras, p. 220.
» grand roi la prudence sied mieux qu'une valeur téméraire. > Toutefois un souverain suivi de mille guerriers pareils à Ri- » cbard en peu de temps conquerrait l'univers. » Puis ensuite, mis en veine de haute libéralité par ce souvenir, Saladin invita Tévéque de Salisbury à se prononcer sur la faveur qu'il désirait le plus vivement obtenir de lui. L'évéque prit une journée pour réfléchir; et le lendemain il revint demander , et sur-le-champ on lui accorda rétablissement de deux prêtres et de deux diacres latins dans chacune des trois églises du Saint-Sépulcre, de Bethléem et de Nazareth (1).
Le seul qui ne vint point visiter le Saint-Sépulcre, ce fut Richard : par un noble point d'honneur , qui plus tard servira de règle à saint Louis , il ne voulut jamais consentir , malgré les instances de Henri de Champagne , à entrer dans Jérusalem , lui roi chrétien , autrement qu'en vainqueur (2). En attendant le retour des pèlerins, il alla à Gaïphas achever sa convalescence, tout préparer pour le départ, et régler une dette sacrée pour lui plus que pour tout autre, une dette d'amitié (3). Durant le premier séjour à Joppé, en route pour la chasse au faucon, Richard harassé dans un jardin s'endormit, et aussitôt une bande de Turcs de fondre sur lui. Eveillé en sursaut, il court follement à la poursuite des assaillants qui , par une fuite simulée , l'attirèrent et l'enveloppèrent dans une embuscade où il allait tomber captif, lorsqu'un de ses compagnons, Guillaume de Pratelles, mû d'un de ces élans tels que Richard en savait inspirer, pour le sauver s'écria en sarrasin : c C'est moi le Melek ! • et les Turcs, croyant tenir le roi, l'emmenèrent pendant que Richard dégagé rentrait au camp sain et sauf. Au moment du départ, Richard , poursuivant à tout prix
(1) Geoffr. de Vins., pp. 335-336. — Brompton, col. 1149-1250. — Marin, pp. 196 et 362. -« Michaud, p. 167.
(2) Rich. of Dev., p. 64. — Brompton, col. 1219. — Gulielm. Neubr., p. 468. — C'est en lui citant cet exemple, avec le trait de Richard couvrant de ses yeux son bouclier pour ne pas voir Jérusalem, qu*on détermina le héros de Mansourah et de Damiette à sUnterdire à son tour la visite des Saints-Lieux par le même royal scrupule (Joinville, col. Pet., p. 858).
(3) Hoved., p. 701. — Brompton, col. 1249.
iô rachat de cet ami sublime , échangea contre lui dix émirs (1).
Les préparatifs terminés^ et après avoir distribué des garnisons dans les villes maritimes et avisé au douloureux démantèlement d'Ascalon , le roi d'Angleterre , en faisant ses adieux à Henri de Champagne, promit de revenir au bout des trois années de trêve, et lui recommanda d'ajourner son sacre jusqu'au recouvrement de Jérusalem {% Puis on leva l'ancre» et la flotte s'éloigna sans que Richard pût détacher ses yeux de ces rivages bénis où il avait tant combattu et tant souffert. Déjà on avait navigué toute une nuit et perdu de vue les côtes de la Palestine, que, devant l'équipage du vaisseau royal, il murmurait encore à haute voix, la face tournée vers Jérusalem : « Terre-Sainte! Je te recommande à » Dieu ; et si sa sainte grâce me prête vie , je reviendrai à ton » secours (3) ! *»
Mais, bien qu'ayant gardé sur lui la croix de pèlerin pour attester la persévérance de ses résolutions (4), Richard, égaré dans les dédales de son aventureuse carrièi:e , ne revit jamais la Palestine. Du moins il y a laissé un souvenir légendaire qui a traversé des générations. Plus d'un demi-siècle après son départ, le nom de Richard vibrait encore dans le cœur des populations musuUnanes. Dès qu'un enfant criait, sa mère le menaçait du rùi d'Angleterre comme d'un épouvantait; et le cavalier turc disait à son coursier rétif: c As-tu donc aperçu Richard (5) ? >
C'est que notre héros, dans la lutte de la chrétienté contre l'islamisme, nous apparaît vraiment comme une puissance surhumaine. Aussi voyez comme les chroniqueurs s'épuisent à lui trouver des termes de comparaison dignes de lui : tt C'est un > Achille, c'est un Alexandre, c'est un Roland, c'est un Maccha-
(l)Geofïr. de Vins., pp. SW-'^îig, 337. — Hoved., pp. 699-700. — Brompton, col. 12il-1250. — Ibn-Alalyr, p. 624. — Roudatain, p 655. — Rapiu de Toyras, p. 219.
(2) Geoffr. de Vins., p. 338. — Rich. of Dev., pp. 63-64. — Brompton, col. ISltf. — Bernard-ie-Trésorier, p. 207.
(3J Geoffr. de Vins., p. 338.
(4) Gulielm. Neubr., p. 468.
,5) Bernard-le^Trésorier, p. 195. — Joiiiville (col. Pet.), pp. 193-359*
» bée (i). » Il évoque tour à tour autour de lui les orageuses splendeurs d'une Iliade , les eDchantements imprévus d'une Odyssée, la poésie des scènes bibliques et la féerie des romans de chevalerie. Ici , c'est l'Océan étonné qui s'entrouvre pour engloutir ie plus beau vaisseau de la marine turque dont il a percé les flancs; là, ses mineurs vont jusque dans les entrailles de la terre ébranler les fondements de Ptolémaïs ; plus loin s'étalent à ses pieds les merveilles de la civilisation orientale conquises de haute lutte sur les caravanes d'Egypte ; et partout il sort des jets de flamme de son épée sans cesse en mouvement. En vain l'on voit se déchaîner contre lui toutes les passions et tous les éléments : à travers les tempêtes, les maladies, les défections, les outrages, les calomnies et les trahisons , il prodigue jusqu'à l'éblouissement ses éclairs avec une dédaigneuse magnificence. Abandonné de la chrétienté, sur les décombres de la Palestine, dans la solitude, dans la nuit et dans la tourmente, infatigablement il darde ses feux changeants. Aussi les Musulmans n'osent le regarder en face ; et ce n'est qu'en se détournant qu'ils appellent sur lui toutes les malédictions d'Allah.
En même temps qu'il promène ses foudres d'un bout à l'autre de la Terre-Sainte, Richard, dans les péripéties qu'il y traverse, parcourt , pour ainsi dire , la gamme entière des émotions humaines. Voilà pourquoi du même coup il nous subjugue et nous attire, avec ses élans et ses désespoirs, ses caprices et ses larmes, ses tendresses et ses malédictions, ses prodigalités et ses colères. Cette variété d'impressions n'a d'égale que leur soudaineté primitive ; et l'on surprend parmi les grandeurs d'un demi-dieu toutes les saillies d'un enfant.
Richard a donc été pour les Musulmans , tout ensemble , un objet de fascination et d'épouvante. Mais sa gloire ne se résume pas toute dans ces lueurs fugitives. A force de sillonner l'Orient de ses éclairs , il y a gravé çà et là de fortes empreintes ; et la troisième croisade a eu pour sa gloire et pour la gloire du christianisme des résultats durables. La conquête de l'île de Chypre
(1) GeofEr. de Vins., pp. 3S5-3S6.
assura aux tristes épaves des colonies chrélieDoes, et notamment aux Assises de Jérusalem , jusqu'au jour où saint Louis y vint prendre l'idée des immortels Etablissements (1) , une hospitalité conservatrice ; et les statuts qu'édicta Richard pour la police de sa flotte figurent à côté des rôles d'OIéron parmi les premiers éléments de notre droit maritime (2). Mais surtout l'ami de Saladin et de Malek-Adhel a laissé de son passage en Terre-Sainte des traces ineffaçables au sein de la civilisation arabe. Tout en empruntant aux deux poétiques héros musulmans son tour particulier d'imagination , de cette imagination à la fois si française et si orientale, Richard leur communique ses efQuves de générosité chrétienne. Aussi qui, mieux que le chevaleresque Malek-Adhel, eût mérité l'honneur d'être le premier prince musulman avec qui la papauté soit entrée en relations diplomatiques, dans la personne du grand Innocent III (S) ?
Plusieurs siècles avant et apcès Richard, deux grands guerriers^ Alexandre et Bonaparte, ont à leur tour parcouru en vainqueurs la Palestine, mais sans nul souci de Jérusalem, que l'un n'a considérée que d'un œil distrait, et que l'autre ne daigna pas même honorer d'un regard. Notre Plantagenet, avec sa brûlante passion pour cette Ville-Sainte, qu'il n'osa contempler de loin parce qu'il ne l'avait pu reconquérir, s'est assuré, dans l'histoire du monde, une place bien autrement belle que les deux grands généraux du paganisme et de la révolution. Car leur gloire terrestre passera avec le nom des empires qu'ils ont tour à tour fondés et détruits, et le souvenir des quelques larmes que Richard a versées en face de Jérusalem agitera éternellement le cœur des hommes. .
(i) Assises de Jérusalem, pnbl. Beugnot (Paris, 1841), t I, introduction, pattim,
(2) Michaud, t. IV, p. 294.
(3) Michaud, t. II, p. 361-362.
QttA .
Sikylle , eomlessê de Flandre. — fisillaume LoDgae-Epée , cemte de Salisbory.
Après avoir, dans cet humble travail, successivement évoqué notre colossal pèlerin Foulques Nerra, puis la royale dynastie angevine de Jérusalem , tour à tour si sage et si magnanime au milieu de sa prospérité et de ses malheurs ; après avoir ensuite déroulé les grands desseins d'Henri II et l'épopée de Richard ; après avoir méiue, chemin faisant, signalé quelques figures d'épouses ou de sœurs , pieusement attachées aux traces de ces héros, telles qu'une Hildegarde et une Uermangarde à la suite de Foulques Nerra ou de Foulques V , ou intrépidement lancées dans leurs aventures, comme Jeanne de Sicile à côté du Cœur* de-Lion; après avoir, dis-je, recueilli et groupé ces gloires diverses sur l'horizon de Jérusalem , nous n'avons point encore tout dit sur le rôle que joua dans l'histoire des croisades la famille Ingelgérienne. Sous le ciel d'Orient vinrent encore s'implanter deux autres rameaux de cette tige si vigoureuse et si féconde : il nous reste à les y surprendre dans leur floraison.
C'est d'abord une fille du premier mariage de Foulques V, Sibylle (1), épouse de Thierry, comte de Flandre. Thierry de Flandre, par la multiplicité et l'éclat de ses pèlerinages, a conquis une place à côté des plus illustres guerriers des croisades ; et il fut, autour du trône de Jérusalem, un des plus fermes
(1) Appelée encore, dans certaines chroniques, Mabirie ou Svanechilde (Anselme, Bi$t, généal., t. VI, p. 8; t. U, p. 721. — Hist. norman, script, anttqui, p. 996).
soutiens de la dynastie angevine. Dès le règne de son beau-père- Foulques V, nous le voyons sur les frontières méridionales de la Syrie contenir les Egyptiens, et, sur la rive gauche du Jourdain, emporter d'assaut une forteresse. Sous le règne de son beaufrère Baudouin III, il revient encore deux fois en Palestine pour y paraître soit à la prise de Césarée , soit à la tête des débris de la seconde croisade, entre Louis VII et l'empereur Conrad, sous les murs déjà chancelants de Damas dont il allait être nommé gouverneur, sans les discordes, nées précisément à roccasion de ce choix, qui firent avorter le siège. Enfin, accouru pour la quatrième fois en Orient, sous le règne de son second beaufrère Âmaury, il l'aida puissamment à chasser Noureddin de la principauté d'Ântioche envahie, comme nous avons vu, pendant une de nos désastreuses expéditions en Egypte (i). Mais le plus doux fruit que la Palestine recueillit des pèlerinages de Thierry de Flandre, ce fut sa femme Sibylle, qu'à son second ou troisième voyage il avait amenée avec lui (2), et qui arracha de lui l'autorisation de demeurer en Palestine pour aller s'ensevelir dans le monastère de Saint-Lazare de Béthanie , consacré au soulagement de toutes les misères physiques des chrétiens d'Orient. Là elle déploya une héroïque charité dans le soin des lépreux, qu'elle pansait de ses propres mains ; et l'on raconte même que pour triompher, à leur chevet, de ses instinctives répugnances^ elle allait jusqu'à tremper ses lèvres dans l'eau qui avait servi à laver leurs ulcères (S).
Aussi lorsque vint pour Thierry le moment de revenir seul en Europe, Baudouin III, dont les instances avaient surtout décidé
(t) Comment, iiv. Annal, rer. Flandr., lib. septemd. Âut. Jacob. Meyero Baliolano (Antuerpise, 1561), pp. 43», 45% 45b, 46*», 47% 48*. — Thés, anecd., t. III ; Brève chron, Elnonense S. Amandi, col. 1422, 1424. — Eod: Johannie iperii ehron. S. Berlini, col. 642 et 651. — GuîU. de Tyr (coll. Giiizot), t. XVU et XVHI; pcM«im. — Guill. Nangis, t. XIlUp. 33. — kwion. Flor., col. 728 et 733. ^HisL un, de France, t. XUI, p. 397. — Michaud, t. ï, pp. 365, 375. 403-404; t. II, pp. 9, 14.
(2) Meyer, p. 46»». --Johan. Jper., col 642. — Guill. de Tyr, t. XVIU, p. 114. — Hht litt. de France j eod,, p. 396.
(3^ Meyer, p. 47». -^Johann. Iper, chron.y col. 643. — Hiet. li^.de France, eod. — Michaud, t. IV, p. 136.
ce prince à faire générensement à la chrétienté d*Orient le sacrifice de sa femme, ne voulut pas le laisser partir sans un insigne gage de reconnaissance , qui montre tout le prix que la Palestine attachait à la possession de Sibylle. Lorsqu'après la mort de Jésus-Christ et la descente de croix Joseph d'Ârimathie et Nicodème lavèrent le corps du Sauveur afin de l'enseveUr, ils en détachèrent soigneusement le sang figé autour des cinq plaies, pour le laisser en dépôt à Jérusalem. C'est d'une portion de cet inestimable trésor que Baudouin III (1) gratifia Thierry de Flandre» lequel remit le sang divin dans une fiole de cristal à son compagnon de pèlerinage Léon, abbé de Saint-Bertin, pour qu'il l'emportât pieusemeot suspendue à son cou jusqu'à réglise de Saint-Basile de Bruges. Là, disent les annales monas* tiques, on vit durant plusieurs siècles ce sang solennellement vénéré, après être resté six jours de la semaine coagulé, tout à coup se liquéfier le vendredi ^ la neuvième heure (2).
(1 ) Et non pas Louis-le-Jeune, comme nous semble Findiquer à tort VHiêtoirg littéraire de France.
(2) Johann. Iperii chron,, col. 643 et 6i4. — Hist. litt, de France, eod,^ pp. 319 et 397. — Cette relique sans prix valut à la ville de Bruges l'éclat d*uiie procession annuelle au jour de Tlnvention de la Sainte Croix et la prodigalité des indulgences pontificales. — En dehors de Jérusalem, la seule abbaye de Fécamp en Normandie (on ne sait en vertu de quelle faveur distincte) partageait avec réglise de Saint-Basile de Bruges Tinsigne privilège de posséder une portion du Précieux-Sang. Dans plusieurs autres églises on vit bien, au moment de Télévation, le sang découler de Thostie ; mais là ce sang apparaissait miraculeusement au lieu de tomber sous les sens naturellement (sauf le phénomène de liquéfaction), comme à Fécamp et à Bruges. — Quant à la portion du sang divin restée en dépôt à Jérusalem, on en perd la trace à la suite de l'occupation de cette ville par Saladbfi, en 1187.
Au souvenir du Précieux-Sang de Téglise de Saint-Basile de Bruges vient s'allier ici celui de la Sainte -Larme de l'abbaye de la Trinité de Vendôme. En récompense d'une victoire remportée sur les Sarrasins de Sicile, Geofiroy-Martel aurait, dit-on, reçu, à Constantinople de l'empereur grec MicheUle-Paphlagonicu une des larmes versées par le Christ sur le tombeau de Lazare, dont notre comte aurait aussitôt gratifié l'abbaye, par lui récemment fondée, de la Trinité de Vendôme (Bodin, Recherches hiat, sur V Anjou, t. I, p. 205 ; Nouvelle description de la France, par Piganiol de la Force, Paris, 1754, t. X, pp. 275-278 ; Histoire de Vendôme, par l'abbé Simon, Vendôme, 1834, 1. 1, pp. 5^-53 ; JHct, de Dezobry), Mais, sans examiner au fond la question d'authenticité de la relique en elle-même, nous rejetons, sans hésiter, au rang des fables cette tradition relative à sa provenance pour les raisons suivantes^ selon nous décisives : !• la prose Magdalenœ data, le plus ancien monument écrit sur l'historique de la
Ce n'est plus dans les monastères de la Palestine, c'est sur les champs de bataille de TEgf pte que nous rencontrons le dernier des rejetons de la tige Ingelgérienne qui aient glorieusement figuré dans l'histoire des croisades (1). Guillaume Longue-Epée, comte de Salisbury, petit-fils naturel de notre Henri II (S), fut l'un des premiers seigneurs anglais qui, en 1247, se croisèrent à l'appel de saint Louis. Tout récemment, dans la grande lutte
Sainte-Larme (Bréviaire manuscrit de Fabbaye, xin* siècle), ne dit pas un mot de cette tradition, qui n*apparait qu'au xvi» dans Y Histoire de la Sainte-Larme, d'un moine anonyme de Vendôme, d*où Tont tirée Belleforest et Bourdigné, pour la mettre en circulation avec leur aveugle candeur. — 2» Dans toute la polémique sur Tauthenticité de la Sainte-Larme, polémique engagée si vivement au xvu« siècle et de nos jours solennellement réouverte dans les séances de la Société archéologique de Vendôme^ il y a presque unanimité contre la prétendue victoire de Geoffroy- Martel sur les Sarrasins et son voyage à Constantinople (T. notamment à la Bibliothèque de Vendôme : Mabillon, Lettre d'un bénédictin à Monseigneur Vévêque de Blois ; Dissertation sur la Sainte^ Larme de Vendôme ^ par M. J.-B. Thiers, curé de Vibraye, avec la réponse à la lettre du P. Mabillon, par le même auteur, 2 vol. in-i2. — Bulletin de la Société archéologique^ scientifique et littéraire du Vendômois, t. XII, 3« et 4» trimestre de 1873 ; Note historique et antique sur la Sainte-Larme de Vabbaye de Vendôme^ par l^*abbé de Préville, curé d'Espéreuse, Blois, \S15] passim), — 3» Que le reliquaire, aujom-d'hui disparu, deTabbaye de Vendôme ait renfermé la vraie Sainte-Larme ou im simple cristal de quariz , les dessins encore imparfaits qu'en publiait déjà Mabillon au xvn« siècle {loc. cit. et Annal, ord. S, Bened., Paris, 1707), et les nouvelles planches très-exactes jointes au travail de M. Rochambeau avec les inscriptions explicatives des bas-reliefs Henricus rex-Nilkertis episcopus; Heinrico Nitkei'us dat {loc. et/.), militent invinciblement, suivant nous, en faveur d'une autre version d'après laquelle Geoffroy-Martel aurait reçu le reliquaire des mains de son beau-fils l'empereur d'Allemagne, Henri III, qui luimême le tenait de Tévôque de Frisengen Nitker. — 4» EnJSn , en ce qui est de la victoire sur les Sarrasins de Sicile, on aura probablement confondu notre Geoffroy-Martel avec un Geoffroy , fils du prince sicilien Tancrède. — V. notamment, sur cette question de provenance, l'ingénieuse et spirituelle brochure, déjà citée, du très-obligeant abbé de Pré ville.
(1) Nous ne parlerons point des derniers rois ou autres princes du sang anglais, issus d'Henri II, dont le nom se rattache aux Croisades ; tels que son petit-fils, Richard de Comouailles, et son arrière petit-fils, Edouard III. A vrai dire, ces deux princes n'apparurent guère en Palestine que pour y conclure à la hâte de
' courtes trêves, propres seulement à prolonger de quelques heures l'agonie du royaume de Jérusalem.
(2) C'est-à-dire, fils de Richard Longue-Epée, enfant naturel d'Henri II et de la belle et légendaire Rosemonde de Cliffort.
ouverte entre la royauté et Taristocratie anglaises depuis la promulgation de la Grande-Charte, Guillaume Longue-Epée venait d'être impitoyablement frappé par Henri III, qui lui avait confisqué, avec ses dignités, toute sa fortune. Ne pouvant* se résigner h paraître sous les drapeaux 4e la croisade sans un train et un équipement dignes de sa naissance, il alla droit à Rome tenir au pape ce hardi langage : « Très-Saint Père^ je porte un » grand et illustre nom, celui de Guillaume Longue-Epée. » Comme vous le voyez, je viens de me croiser, et suis prêt à » suivre le roi de France à la guerre sainte. Mais mon cousin
> et mon seigneur le roi d'Angleterre vient de me saisir tous
> mes biens, non point certes dans un mouvement de colère,
> mais après de très-mûres réflexions ; aussi je ne veux point » l'incriminer. Mais enfin, dans la détresse où ce coup m'a M plongé, j'ai recours à votre paternelle miséricorde; et, si nous
> avons vu le noble comte Richard, sans avoir pris la croix, » obtenir de votre grâce le privilège de percevoir un tribut sur » les croisés qui se rachèteront de leurs vœux, c'est avec con-
> fiance que moi, qui ai pris la croix et que vous voyez réduit à l'indigence^ je suis venu ici solliciter de vous la même faveur. > Cette supplique nettement articulée, et les fascinations de la race, enlevèrent l'adhésion du Saint-Siège (1).
Lorsqu'avec les mille marcs d'argent prélevés sur le rachat des vœux en vertu de la prérogative qu'il venait de con-
(1) Il importe de ne pas confondre ce prince avec deux autres Guillaume portant le même surnom de Longue-Epée : 1« le premier époux de la reine de Jérusalem Çibylle, frère de Conrad de Montferrat ; 2<> un frère d'Henri il, pat fois appelé comte de Poitou, et qui n'a laissé presqu'aucune trace dans Thistoire. Nous eussions aimé, il est vrai, à signaler ce dernier prince comme le chef de la flotte anglaise qui vint si opportunément aider le premier roi de Portugal, Alphonse-le-Conquérant, à emporter d'assaut sur les musulmans la ville de Lisbonne. Mais, parmi les trop rares historiens qui nous apprennent le peu que nous savons sur les croisades, dirigées en Portugal contre tes Maures, l'auteur inconnu de la vie de Dom Barthélémy des Martyrs est le seul qui prononce le nom d*un Guillaume Longue-Epée. Nulle part ailleurs nous n'avons trouvé la moindre trace de la présence de ce seigneur angevin au siège de Lisbonne. Nous ne pouvons donc que partager, à cet égard, la sage incrédulité de Roger (p. 256). — V. aussi Guy Artaud Hist. des Evèques d'Angers^ mss. 624 t. II p. 76, et Michaud, t. Il aux Eclaircissements , pp. i73-416.
quérir (i), Guillaume eut équipé dem cents chevaliers, muni dés bénédictions de sa mère, abbesse du couvent de Lacbon, il s'en alla, dès le mois d'août i^id, à la télé de tous les croisés anglais, rejoindre l'armée française à Damiette (2).
A l'arrivée de ces nouvelles recrues sur les plages d'Egypte, on devine le tendre accueil et les effusions de saint Louis. Sa joie cependant était mêlée d'inquiétude, car il ne se rappelait que trop les fatales discordes qui, à la troisième croisade, au simple contact des hommes d'Angleterre avec les hommes de France, avaient éclaté dans le camp de Richard : aussi le pieux monarque s'épuisa-t-il en paternelles exhortations pour conjurer le retour de ces orages. Mais bientôt s'accusèrent invinciblement les antipathies nationales, et tout ce que firent les nouveaux Tenus devint un thème de récriminations. Un jour, Guillaume Longoe-Epée, à Tinsu des Français, était allé aux environs d'Alexandrie enlever d'assaut une forteresse. A la nouvelle de ce brillant exploit, dont le bruit se répandit dans tout TOrient et d'où il rapporta au camp d'amples trésors, les Français murmurèrent de ce qu'à lui seul le comte de Salisbury accaparait toute la gloire et tout le butin de la croisade (3).
Peu de temps après, Guillaume Longue-Epée, sorti avec une petite poignée d'hommes dans la même direction, y surprit une opulente caravane. En cela, il venait d'enfreindre les sages prescriptions de saint Louis qui, afin de soustraire l'armée obrétienne aux embuscades des Bédouins , nous épiant à toutes les issues du camp pour nous détruire en détail, avait sévèrement interdit toute expédition isolée au-delà des retranchements.
(1) Matthœi Paris historia major (Parisiis, 16U), p. i91.— Vie de iaint Louis, par Lenain de Tillemont (pnbl. de la Société de V Histoire de France), pp. 1i&-150. — Michaud, t. HI, pp. 98 et 99.
(2) Malth. Paris, pp. 492 et 513. — Lenain de TiUemont, eod., pp. 150-151,
(3) Matth. Paris, pp. 513-524. — Lenain de Tillemont, eod., p. 151. — Michaud «od., pp. in et 122. — Avec les trésors qui eicitërent la jalousie des Français' Goillaume Longue-Epée amenait à sa suite un bien autre élément dissolvant ! C'était tout un essaim de Musulmanes surprises dans la forteresse. Ne venait-il pas ainsi jeter comme à plaisir, dans le camp des croisés de Damiette, le germe de cette effrayante corruption morale qui se trahit par rétablissement de maisons ée prostitution à un jet de pierres de la tente de saint Louis f
Aussi, couvrant leur animosité d'un saint zèle contre la violation de cette loi, les Français, ayant à leur tête le turbulent Robert d'Artois , dès le retour du comte se ruèrent sur lui et, sourds à son offre généreuse de partager avec toute l'armée ses dépouilles, les lui arrachèrent en le criblant d'injures. Guillaume accourt vers saint Louis, demande justice et accuse hautement son frère Robert comme le chef des agresseurs. « Guillaume ! Guillaume! » répond doucement le pieux monarque, toujours enclin vers les voies d'apaisement et d'ailleurs encore trop engagé dans la féodalité pour oser attenter directement à l'autonomie de ses grands imssaux, < Guillaume, je tremble qu'à la fin notre orgueil, joint à tant d'autres péchés, ne cause notre ruine. Mais, dans notre situation critique, jugez comme il nous serait dangereux de provoquer, par des châtiments, l'irritation des premiers seigneurs de mon royaume. » A ces mots , le comte d'Artois arrive furieux, et, sans même saluer le roi : « Qu'est-ce à dire? seigneur roi, « s'écria-t-il, > vous osez, répudiant vos hommes de France, prendre sous votre protection cet Anglais qui, au mépris de vos ordres , s'en va la nuit , dans de clandestines équipées, conquérir par tout l'Orient une gloire à laquelle ni vous, ni la France n'auront aucune part. Car il n'y est bruit que de ses exploits ; son nom y éclipse déjà tous les nôtres. » A cette sortie le roi s'incline vers le comte de Salisbury. < Ami, » lui dit-il à demi-voix , « vous entendez et pouvez juger par là combien vite s'allumeraient dans l'armée de funestes discordes. Il vous faut donc, au milieu des périls qui nous environnent, savoir endurer patiemment les outrages, fussent-ils encore plus graves que ceux dont vous avez souffert. — Comment! s'écria Guillaume, vous n'êtes donc plus roi, si vous ne pouvez justifier vos serviteurs et châtier les délinquants; et cela, lorsque je vous offre pour mes propres fautes pleine satisfaction? C'en est fait, je renonce à servir sous un tel maître. • Et, sur l'heure, à la grande joie de Robert., il se rembarqua avec tous les hommes d'Angleterre (î).
(1) Matth. Paris, pp. 524-525. — Lenaiu de Tillemont, eod., pp. 265>266.
Parvenu à ces rivages de Ptolémaïs, encore retentissants des querelles de Richard et de Philippe-Auguste, Guillaume longtemps y cabala contre les Français, tout en attendant de nouvelles recrues d'Angleterre, pour organiser une croisade à part. Mais le roi d'Angleterre Henri III, dans ses mesquines défiances à regard de saint Louis, venait justement d'interdire à tout nouveau croisé anglais la sortie de son royaume; et, quelqu'activité que déploy&t le comte de Salisbury pour soutirer à lui seul toutes les forces de la Palestine, ce n'était pas avec ces faibles ressources qu'il pouvait rien tenter de sérieux. Aussi les ennuis de l'inaction envahirent vite cette âme généreuse tourmentée du besoin d'agir. Déjà même par degrés s'usaient en lui les ressentiments, lorsqu'un jour arriva une lettre de saint Louis qui, désirant reconstituer son armée avant de marcher sur le Caire, conjurait notre déserteur de revenir « en lui promettant pour ses griefs pleine satisfaction. Guillaume aussitôt d'accourir, laissant tomber de son cœur joyeux tout souvenir d'injures (1).
Une fois revenu à son poste, en vrai soldat du Christ le comte de Salisbury ne s'y pouvait illustrer plus dignement que sous la bannière de son ancien ennemi. C'est peu après le retour du seigneur anglais que le bouillant Robert d'Artois arracha à saint Louis l'autorisation de franchir le premier avec l'avantgarde le canal du Thanis qui, sur la rive droite du Nil, nous séparait de l'armée musulmane; non sans avoir d'abord juré devant le roi qu'une fois le canal franchi il attendrait patiemment sur la défensive le reste de l'armée chrétienne. Robert etGuillaume» avec le maître du Temple, passèrent le Thanis ensemble. Puis ensemble, tout à coup emportés par une fougue juvénile hors des liens du serment, ils fondirent sur l'ennemi : conquérant ainsi d'un bond l'immortalité, par cette charge fulgurante qui abattit l'émir Fakr-Eddin, refoula les Sarrasins dans les murs de Mansourah, et alla jeter la consternation jusque dans la ville du Caire (3).
(1) MaUh. Paris, pp. 525-527. — Lenain de TiUemont, p. 266.
(2) Matth. Paris, p. SS8. — Poème anglo-normand sur la bataUle de Mansoorah (aax Mémoires de Jean, sire de Joinville, publ. Frandsque-Michel), pp. 32S-329. — Lenain de TiUemont, eod,^ pp. 300*301. — Michand, eod., pp. 141-112.
l^attra^ de? iIbux rives du Tbanis, les vaioqqeurs avaiei^ à peine eu le temps de respirer un peu sur les positions enieyées, que Robert d'Artois exalté veut de suite, dans le premier feu de notre ardeur et avant que Fennemi se rallie» aller le forcer jusque dans Mansourah. Mais cette folle proposition est fermement combattue par le prudent Guillaume de Sonac, grand-maitre du Temple ; il demande plutôt qu'on laisse se refaire hommes et chevaux, en attendant le gros de l'armée, c Ainsi » rafraîchis et renforcés, » dit-il, c nous poursuivrons à coup sûr
> notre victoire; autrement les Sarrasins, rassurés par notre » épuisement et notre petit nombre, reviendront vite nous 9 envelopper. >
Ces sages représentations ne furent accueillies que par des rodomontades et des coups de boutoir, c Holà, sire Templier », s'écrie Robert, c ne vous déferez-vous donc jamais de la traître » peau de loup? C'est vous qui devriez aller de l'avant et nous » donner à tous l'exemple de bien faire. Pour moi, je ne crains • Sarrasin qui de mère soit né. — < Les hommes de bien », réplique vivement le grand-maitre piqué, c savent que les » Templiers ne portent point la peau de loup; et, pour vous » en convaincre, vous n'avez qu'à marcher, nous vous suivons, » et resterons toujours au premier rang. »
GuilUaume Longue-Epée assistait à la querelle. Transformé en conciliateur (car aux approches du péril il s'était opéré dans cette âme d'élite un solennel apaisement), il s'interpose en appuyant doucement l'avis du grand-maître. Mais aussitôt Robert, le rabrouant avec de grossiers jurons : c poltronnerie! » s'écriat-il, « combien l'armée aura gagné en beauté et en lustre >. lorsqu'une fois elle aura été purgée de ces couards I » Â son tour offensé d'une telle algarade : c Eh bien 1 » répond Guillaume, « partons. Je cours là où vous n'oserez pas seulement
> toucher à la queue de mou cheval. » Et piquant des deux, Robert et Guillaume avec le grand-maitre et quinze cents cavaliers se jettent dans le village de Monsourah (1).
(i) Malth. Paris, pp. 528^529. — Poème aaglo^normand, etc., pp. 330-333. «- Lenain dç Tillemont, eod., pp. 301-308. -* Micha«4» eod.t P.- 1^?-
Il semble que Robert d'Artois se soit, comme à plaiâr, précipité au devant du malheur sagement prédit par le templier. Nos héros n'ont pas plutôt franchi le seuil de Mansoarah, que les portes sur eux se referment, et les voilà cernés dans des ruelle^ d'où pleuvent sur eux des torrents de feu grégeois^ tandis que le reste des musulmans, ralliés sous la main résolue du nouvel émir improvisé Bibars-Bondocdar, nous tournent au dehors pour aller se poster entre Mansourah et le Thanis, et, par là, nous couper d'avec le roi. Dans cet abîme de détresse, le comte d'Artois attéré aperçoit Guillaume Longue- Épée qui, lui tenant parole, s'est plongé au plus épais de la mêlée, et là soutient à lui seul tout le poids de l'attaque : < Fuyez, » lui crie Robert, « Dieu combat contre nous I — A Dieu ne plaise, « répond Guillaume, c que le fils de mon père fuie devant n'importe quel
> Sarrazin I > Il dit, et, pendant que Robert d'Artois court au devant d'un trépas expiatoire (1), pendant que le porte-étendard de Guillaume, Robert de Vair , tombe à ses pieds criblé de coups, lui va droit à un émir acharné sur le grand-maitre et le désarçonne. Mais à son tour le grand-maître tombe (2) » et le comte de Salisbury n'a plus autour de lui que cinq cavaliers, c Seigneur, lui crie l'un d'eux, Alexandre Giffard, voyez-vous j> cette nuée de Sarrazins qui s'avance? — Oui », répond Guillaume, < c'est le moment de nous signaler. Car nous ne sommes
> venus ici que pour l'amour de Jésus-Christ et de son » royaume céleste. Quant à vous, sire GifTard, si vous pouvez » encore vous échapper, allez distribuer mes trésors à mes • pauvres compagnons d'armes, aux malades, aux lépreux, aux » orphelins, et aux religieux qui chanteront pour le repos de
(1) Suivant Matthiea Paris et le poème anglo^normanJ, Robert d'Artois, poussé par un sombre désespoir, serait allé sôiistrement s'engloutir dans les eaux du Nil. Mais à l'aveugle partialité angbiise il suffit d*opposâr Joi&viUe et l'aveu des Sarrasins eux-mêmes, qui, à Taspect de la cotte d'armes de Robert, semée de fleurs de lys, ont cm» disent'-ils, avoir immolé le roi lui-même. — Soyons plus générwx, à l'exemple de notre héros lui-même, envers son ancien rival; et témoins de la fraternelle douleur de saint Louis, adressons, en passant, un pieux hommage à la mémoire de ce chaste et ardent jeune homme.
(2) Mais non pas blessé à mort (comme le dit à tort le poèi^ie anglo*normand), car il parvint à s'arracher au carnage; seulement il y perdit on csU.
> mon âme, afin que je m'en aille droit en paradis ». Cependant, pour la troisième fois, on le presse de se jeter dans le Nil, afin de mettre bien vite ce fleuve entre Tennemi et lui. Mais le comte, toujours inflexible : c II ne me sera jamais » reproché d'avoir fui devant les Sarrazins maudits, moi qui 9 suis venu ici mourir pour Jésus-Christ. Toutefois, je ne périrai » pas sans avoir chèrement vendu ma vie. Pour vous autres, si » vous voulez honteusement vous enfuir, allez vite ». A cette voix, quelques déserteurs seulement vont se blottir dans les roseaux du Nil; et le reste se serre autour de notre héros. Mais un Sarrazin pénètre jusqu'à lui et lui abat le pied gauche. Tombé de cheval, Guillaume, appuyé sur les épaules du templier Richard d'Ascalon qui le réconforte, et tandis qu'en vain les ennemis l'enveloppant lui crient de se rendre, brandit encore son épée, sème la mort autour de lui et parvient |à immoler le jeune Abraïl, fils du roi d'Egypte. Mais, lorsqu'un second coup lui eût abattu la main droite, du bras gauche il ne peut plus que frapper une dernière fois l'ennemi, et avec ses cinq compagnons il succombe en murmurant : < Dieu U)ut-puissant, vengez-moi » pour l'amour dd ma mère 1 (1) >
Cette mère, dont notre héros avait emporté avec lui la bénédiction et qu'en retour il associait si tendrement à sa dernière pensée ; cette sainte mère, dès la nuit précédente, avait, dit-on, vu en songe (car elle le reconnut à l'armure et se Tentendit nommer à haute voix) son fils, enlevé par des anges vers les cieux entrouverts. Aussi, peu après, à l'annonce de sa mort, cette vision lui revenant en mémoire : € mon Dieu I » s'écria-telle ivre de joie, en se jetant à genoux les mains jointes , cje
> vous rends grâces pour la gloire dont vous m'avez comblée en
> me rendant, moi très-indigne pécheresse, mère d'un fils si » manifestement couronné des palmes du martyre (2). >
Cette pieuse tradition, du reste, n'est qu'une des formes de la
(1) Matth. Paris, pp. 329-380. — Poème anglo-normand, pp. 333-853. — Lenain de Tillemont, eod., pp. 304-307. — Michaud, cod., pp. 143-147.
(«) Matth. Paris, p^. 503 et 534. — Lenain de Tillemont, eorf., p. 308. — Michaud, eod., p. 148.
vénération populaire , qui éclata surtout et se propagea vite sur le théâtre du glorieux trépas du comte de Salisbury, Lorsqu'arrivé en Palestine saint Louis envoya, pour le rachat des prisonniers chrétiens de Mansourah et du Caire, des ambassadeurs au sultan d'Egypte : « Je m'étonne, i) leur dit ce prince, c que vous » autres chrétiens^ qui professez un tel culte pour les dépouilles t des morts, vous n'ayez nul souci de celles du trés-noble et
I très-illustre Guillaume, dit Longue-Epée. S'il en faut croire » les mille récits qui parviennent jusqu'à nous, chaque nuit on
> vient prier sur ses ossements, d'où sort une vertu miracu-
> leuse. Aussi, par égard pour ce héros éminent et pour sa
> haute naissance, nous l'avons fait respectueusement inhumer. »
II dit, et, avec les prisonniers chrétiens, octroya bénévolement ces précieux restes aux ambassadeurs, qui revinrent les déposer dans l'église de Sainte-Croix de Ptolémaïs (1). En même temps, un poète inconnu consacrait à Guillaume Longue-Epée une Chanson de geste, dont nous nous sommes nous-méme inspiré, et où il le proclame le plus çrand des chevaliers que la chrétienté ait vus depuis Roland (2).
C'est ainsi qu'aux mystérieux confins de la légende de l'histoire , on voit peu à peu des fringantes allures de notre élégant gentilhomme se dégager, retrempée dans la clémence, la mansuétude et la générosité chrétiennes, l'âme d'un héros-martyr digne de figurer entre les deux héros de Ronceyaux et d'Arsur. Car Guillaume Longue-Epée est tout à la fois, mais à des titres divers , parent de l'un et de l'autre. C'est le sang de Richard qui jaillit de ses blessures ; c'est du cycle de Roland qu'émane le rayon de poésie qui éclaire son tombeau.
(1) Matth. Paris, p. 572. — Lenain de Tillemont, eod., pp. 3(^401.
(2) Poème aiiglo-normand :
Si dirons avant De le hardi chivaler, le meilier combatant Que par la krestienté, puis le temps de Rolant, Ne combatl en armes chivaler vaillant.
Pt h pré4ieatiM 4m CroiMlu en lajra. — La Mbltnc d'IajM : i«s fnaiamtUtn ufl«TiB*, Im Ctué^riute, Im (utrAarbM, elc.
MaiDtenant que nous avons suivi jusqu'au bout, sur les rives de la Palestine ou de l'Egypte, la généalogie des fils d'Ingelger, il est temps de revenir à l'Anjou, que, lors du premier pèlerinage de Foulques V, nous avons laissé vibrant encore des accents d'Urbain II et de Robert d'Arbrissel.
C'est qu'en effet la prédication de ces deux grands apôtres de la première croisade au jour de la dédicace de saint Nicolas, et surtout la prédication de Robert d'Arbrissel c dont le Saint- Esprit, > dit Urbain H, a avait ouvert la bouche, » eut chez nous un vaste et long retentissement ; du moins si nous en jugeons par la foule pressée autour de la basilique angevine au point qu^on croyait voir assemblé là tout Punivers, et par l'adoption de ce jour, dans les chartes contemporaines, comme le point de départ d'une ère nouvelle (i).
Cependant les échos éveillés dans nos murs par le grand pontife et le Pierre-l'Hermite angevin ne s'étaient pas rendormis, que lout-à-coup ils tressaillirent encore à la voix d'un nouvel et non moins illustre orateur de la guerre sainte. Dès l'an 1102 ou 1106, Bohémond, prince d'Antioche, vint d'Orient essayer sur nous comme sur tant d'autres villes chrétiennes, en faveur du naissant royaume de Jérusalem, cette éloquence artificieuse qui, lors de la première croisade, avait enchaîné à ses pas les
(1) Vita beati Roberti ÂrbriseUensU, fondatoris ordinis Fontis-Ebraldi, ab illustrissimo et re?erendissimo domino Baldrico, archiepiscopo Dolensi (La Flèche, 1648), pp. 62-66. — Notes de Fangeard, mss. 875. ^ Ménage, Hist. de Sablé, p. 91. — Gallia Christiana, 1. 1 des Evèques, p. 128 et 129. — L'Ouest aux Croisades^ par Henri de Foormont, 1. 1; p.
peuples d'Italie» et à Constantinople fasciné Vélégaote cour des Comnène (1).
Comme si, dans ces premiers élans de la guerre sainte, Téloquence chrétienne avait dans nos églises épuisé toute sa pompe, toutes ses ardeurs et toutes ses ruses , depuis le passage de Bohémond en Anjou près d'un siècle s'écoule sans qu'on y sur* prenne aucune trace de la prédication des croisades. Mais, comme au sein de ses premières calamités, comme dans la plus radieuse phase de sa renaissance, la Jérusalem de Godefroy aura encore parmi nous de sonores organes. L'an il 85, presque à la veille de la bataille de Tibériade, nous apparaît à son tour, avec ses navrants récits, le patriarche de Jérusalem Héraclius (2), celui-là même que nous avons vu en Angleterre échouer si tristement auprès d'Henri II, et dont peut-être lès fougueuses apostrophes eurent plus de prises sur l'enthousiasmé malléable des populations angevines que sur les égoïstes calculs d'un despote.
Deux ans plus tard, et dès le lendemain de la prise de Jérusalem, retentit jusqu'à nous un nouvel appel. Hais, cette fois, aux prédications d'un pontife ou même aux harangues d'un guerrier ont succédé les gémissements d'un poëte. Ecoutons plutôt le troubadour 6avaudan-le-Vieux adressant et aux Angevins et à notre Henri II ces rauques mais énergiques accents :
«....Par nos péchés la puissance des Sarrasins s'est accrue. » Saladin a pris Jérusalem, et l'on ne l'a pas encore recouvrée. » C'est pourquoi le roi de Maroc a mandé qu'avec tous les infl-
> dèles, il combattrait tous les rois Chrétiens. Il a ordonné à
> tous ses Maures, Arabes et Andalousistes, de s'armer contre » la foi de Jésus-Christ, et il n'y en a pas un, gras ou maigre, » qui ne s'assemble plus menu et dru que la pluie. Ces cha- 9 rognes, faites pour servir de pâture aux milans, détruisent les » campagnes, et ne laissent ni bourgeons ni racines. Ceux que
(!) Chron. des Eglises d'Anjou (publ. Marchegay) iÇhron, llainaîdi^archid. Andegav, p. ib,* Chron, Sanct. ^rgiiy p. i42; Chron. Vendocin. seu de Àquariaj pp. 171-172.
(2) Eod,: Chron.^Sanet Âlb,
» le roi du Maroc a choisis, sont tellement gonQés d'orgueil » qu'ils se croient les maîtres du monde, et l&chent contre nous
> les railleries les plus piquantes. Ecoutez.., roi d'Algleterrre... » et [vous].... Angevins..., soyez sûrs qu'avec nos épées nous • trancherons la tête à ces misérables. Gavaudan aura prophé-
> tisé vrai. Ce qu'il a dit sera exécuté. Ces chiens seront mis à
I mort, et Dieu sera honoré et glorifié dans tous les lieux où » Mahomet fut servi (1). »
Après ce sauvage cri de détresse, à notre connaissance aucune
voix tant soit peu éclatante ne s'élève plus dans nos murs en faveur des colonies chrétiennes jusqu'à leur chute définitive (â).
II faut s'avancer jusqu'en plein quatorzième siècle pour y signaler seulement, en 1333, les prédications des Cordeliers et des Jacobins en faveur de la croisade avortée de Philippe de Valois (3) ; et, en 1364, le chevaleresque appel de Pierre P% l'un des derniers Lusignan de Chypre (4).
L'histoire ne nous dit point quel fut chez nous Teffet direct de ces exhortations sous tant de formes. Mais, de bonne heure, un courant large et continu s'établit entre TAnjou et la Palestine ; et notre province fournit à chaque croisade de nombreuses phalanges. Toutefois, sans vouloir ici épuiser la nomenclature des
(1) Histoire littéraire des troubadours, par Tabbé Millot (Paris, 1774, t. I, pp. 154-156. — C*est par une ineiplicable erreur que M. de Fourmont {Ouest aux Croisades, 1. 1, p. 168), a confondu rauteur de cette poésie avec un autre troubadour, Rudel de Blaye.
(2) Des auteurs ont, il est vrai, mentionné le passage ou la prédication, en Anjou, du légat Robert de Courçon, du collecteur de subsides Simon de Saliac et de notre Gilles de Tyr {VOuest aux Croisades, 1. 1, pp. 202-203, 300. — Dom Cbamard, Rev. de V Anjou et du Maine, t. YI, p. 200). Mais, faute de monuments ou seulement d^indices, nous ne pouvons qu*en note enregistrer ici ces assertions, où il n*y a de probabilité qu'en ce qui est de Gilles de Tyr.
(3) D. Housseau, t. XIII, n* 9154. — Ann. eccl. d'Anjou^ par M. l'abbé Pletteau [Bev. d'Anjou, juillet-août 1877, pp. 85-86.
(4) Heg. capit. de Saint-Maurice mss. 654, p. 50. — Dict, hist, de G. Port, art. Angers, p. 38.
croisés angevms (1), nous nous bornerons à en détacher, pour les introduire dans notre travail^ les noms les plus marquants avec tout ce qu'ils évoquent en fait de souvenirs caractéristiques. Tout d'abord, mettons en première ligne trois grands-mattres du Temple : Robert de Graon, Robert de Sablé et Philippe du Plessis. Le plus ancien des trois, Robert II de Graon dit le Bourguignon, était le petit-fils d'un homonyme, chef de sa race, qui, en 1095, relancé jusque dans sa ville de Sablé par le pape Urbain II, malgré son grand âge et une imminente invasion du Maine par le roi d'Angleterre Guillaume-le-Roux, était accouru avec Renaud II de Châteaugontier à la première croisade, et vraisemblablement mourut en Palestine (2). Un si grand exemple dut influer puiss^i^unent sur les déterminations de Robert II, lorsque, quarante ans plus tard, il s'arracha à sa fiancée, riche héritière des seigneurs de Gonfolens et du Ghabannais, pour aller à Jérusalem s'enrôler dans la naissante milice des Templiers, où bientôt sa piété et sa bravoure l'appelèrent, en 1136, à succéder au premier grand-maitre de Tordre Hugues de Payons. Dans ce poste éminent, qu'il occupa jusqu'en 1147 (3),
(1) A cet égard, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur au travail de M. de Feurmont [Ouest aux Croimdesy t. III).
(2) Ménage, Hi»t, de Sablée pp. 82, 96 et 99. — Rer. andeg. Pandecta^ par ex. Ménard^ mss. 875, t. II, p. 110. — Hist. générale de Normandie, par G. Dumoulin (Rouen, 1631;. Catalogue des seigneurs de Normandie et autres provinces de France qui furent en la conquête de Hiérusalem, p. 31. — Hist, qénéal, de plusieurs maisons illustres de Bretagne, par Fr .-Augustin du Paz (Paris, 1619), p. 745. — Anselme, Hist. généal,, t. VIII, p. 567. ^ Lachesnaye- Desboys, Dict, de la nob., t. I, p. 289. — Vart de vh^fier les dates (Paris, éd. 1818 1. V, art. Temple).— Afémoire pour servir à Vhist, ecelés,de V Anjou, par Joseph Grandet, mss. 618, t. IL Bodin, Rech, sur VAnjou (1847), t. I, p. 242. — V Anjou et ses monuments, par M. Godard^Faultrier, t. I, p. 178. — Chroniques craonnaises, par Bodard de la Jaconière (Le Mans, 1871), pp. 141-186. — Galeries historiques de Versailles (Paris, 1840), t. VI, p. 225. — L'Ouest aux Croisades, t. I, pp. 70-84 ; t. III, pp. 11-14. — Sur le passage d'Urbain II à Sablé, dans son trajet d'Angers au Mans, voir en outre Ménage, eod.; Séries abbatum sancti Nicotoit andegavensis, par Fr. Laureutium Lepelletier (Andegav., 1616), p 25 ; les notes de Reangeard, mss. 895, et surtout le tableau de Fitinéraire d'Urbain II en France, si sûrement tracé par la main mourante de Montalembert, au t VII des Moines d'Occident, pp. 16^165.
(3) Guillaume de Tyr et Odon de Deuil prolongent, il est vrai, le magistère de Robert jusqu'en 1148, et ainsi le font assister à l'assemblée générale tenue cette xnéme année à Ptolemais, lors de la seconde croisade, par le roi de Jérusalem
Robert, Tainou d'abord à Téciié par les Aiscaloûittffi èû if 40, reprit à jamais sur eux l'avantage, lorsqn'ea ii46 Baudouin III lui eut confié la forteresse de Gaza , tout récemment conquise et d'où les Templiers tinrent en respect ces coureurs importuns tout en consommant l'investissement de leur place. Presque en même temps, en 1145, notre angevin se signalait non moins brillamment à Teitrémité opposée des frontières de Jérusalem; car, dans une bataille s'annonçant d'abord cette fois plus heureuse, il allait chasser définitivement de la Palestine le gouverneur d'Alep Asouard, sans l'imprudence de ses chevaliers qui, en se débandant trop tôt pour courir au pillage, s'attirèrent un retour funeste de l'ennemi. Mais ce qui particularise le magistère de Robert, est d'avoir attaché son nom à Tadoption de la croix rouge comme marque distinctive de l'ordre, et à son établissement en Espagne (1).
Le second grand-maître angevin, Robert de Sablé, avant d'entrer dans l'ordre du Temple avait été, lors de la troisième croisade, préposé par Richard à la conduite de sa flotte, forte d'environ cent vaisseaux de haut bord et cinquante galères, et dont il partagea le commandement avec l'archevêque d'Auxerre, l'archevêque de Rayonne, Guillaume Le Fort d'Oléron et le sire de Canne ville. Arrivé en Chypre , nous avons vu comme il y seconda vigoureusement le Cœur-de-Lion dans la conquête de cette île, en la bloquant par mer tandis qu'à l'intérieur Guy de Lusignan traquait de château en château l'empereur Isaac. Aussi lorsque Richard dut se rembarquer pour Ptolémaïs, il ne crut pou-
Baudouin UI, Louis-le-Jeune etTempereur Conrad. Mais Ducange s^accorde avec VArt de vérifier les dates et la charte de Larménius pour fixer en 1147 le décès de notre compatriote.
(1) Guill. de Tyr (coll. Guizot, t. XIX), pp. 399-400. —/o Marianœ hUtoriœ de rébus HUpaniŒy lib. XX (Toleti, 1592), pp. 500^1. — Familles d'outre^mer, par Ducange (pub. E.-G. Rey), pp. 870-871. — Glossaire de Ducange, art. Templum. — Ménage, pp. 131-132. — Du Paz, pp. 747-748. — Anselme, p. 567. — Lacbesnaye-Desbois, eod.^ p. 289. — Art de vérifier les dates, pp. 238-239. — Bodin, eod., pp. 376-377. — Hist, des chevaliers de Malte, par Tabbé Vertot (Lyon, 1853), pp. 87-92. — Bodard de la Jacopiëre, pp. 168-169. — Galeries historiques de Versailles j eod., p. 225 et t. VI 6m, pp. 45-46. -> VOuest auxcnnsttdesp eod.j p. 15.
roir confier en de meiUdures mains qu'en eeiles de Robert la Uratenance de son nonreau royaume, avec le soin d'y pourvoir à la ftu-mation d'approvisionnements pour l'armée chrétienne et à leur transport régulier en Palestine. Plus tard même, lorsqu'à son tour arrivé sous les murs de Ptolémaïs et presque au lendemain de son entrée dans l'ordre du Temple notre angevin , en 1191 , eut été désigné conmie successeur du grand-mattre C^rard de Riderfort, ce fut sans doute en sa considération que le roi d'Angleterre vendit aux Templiers l'fle de Chypre (1). Par là Robert prenait à ses risques une tâche bien scabreuse, celle d'implanter de régime latin chez des Grecs irréconciliables et qui, dés le départ de Richard, avaient secoué son joug sous le nom d'un de leurs moines , parent d'Isaac et proclamé empereur. Le sire de Sablé eut vite dispersé en quelques coups d'épée les rassemblements séditieux, et étouffé dans leur germe ces premières velléités d'insurrection par la pendaison du moine tombé entre ses mains. Hais, lorsque une fois investi de la pleine pro-^ priété de Ttle le nouveau grand-maître, r^nu par sa charge en Terre^inte, eut envoyé en Chypre pour y gouverner en son nom un détachement de cent chevaliers de l'ordre, les haines de la race mdigène se réveillèrent vite sous les exactions d'une milice dont les prospérités avaient porté au comble l'arrogance et l'avarice déjà proverbiales; et, le samedi saint de Tan 1192, les Cypriotes ameutés vinrent acculer jusque dans la ville de Nicosie la mince escouade des Templiers, qui ne parvint à se débloquer qu'avec des prodiges d'audace. Informé de cet événement qui n'était que le prélude d'un désastre irrémédiable, vu l'impossibilité de distraire en ce moment de la Palestine d'autres ressources au profit de l'île, Robert, désespérant de s'y maintenir, la rétrocéda au roi d'Angleterre, d'où aussitôt elle retomba pour deux siècles aux mains plus paterneUes des Lusignan.
Plus heureux sur le littoral syrien, Robert y prit une large part à la victoire d'Arsur. Plus tard» après le départ de Richard
(1) Poiir tOO,000 marcs d'or, somme équivalent à environ 950,000 francs de notre monnaie actuelle.
et de concert avec le grand-maitre de THôpital et les barons de la Palestine, il assura aax colonies chrétiennes déchirées par la discorde quelques jours d'apaisement, en obtenant du roi de Jérusalem Henri de Champagne l'élargissement du connétable Amaury de Lusignan, incarcéré pour avoir paru appuyer, au nom de son frère Guy et à rencontre des Génois, les prétentions des Pisans à la ville de Tyr (1).
Cinq ans après le décès de Robert, survenu en 1196, l'an 1201 surgit un troisième grand-maitre angevin dont le nom, comme celui de chacun de ses deux prédécesseurs, marque une phase distincte dans l'histoire de la milice du Temple. Robert-le-Bour* guignon avait présidé à son essor, et Robert de Sablé au plein déploiement de ses forces ; sous Philippe de Plessis, parvenue à l'apogée d'une opulence corruptrice , elle incline déjà vers sa ruine. Il faut qu^au début du treizième siècle les chevaliers du Temple se soient élevés à un bien haut degré de puissance pour qu'en 1202 Philippe du Plessis ait osé déployer le Beaucéant contre le roi d'Arménie, sur ce champ de bataille où il lui disputa victorieusement, aux confins de la principauté d'Antioche, la pos« session du fort de Gaston. Hais, à force de poursuivre leur agrandissement territorial à travers les mines de la Palestine, les Tem* pliers avaient fini par incarner en eux le salut des colonies chrétiennes ; si bien que tout ce qui y partageait avec eux la demi* nation ou l'influence encourait leur haine mortelle. De là, entre les deux ordres de l'Hôpital et du Temple, cet antagonisme à outrance qui croit avec les prospérités, et n'éclata jamais plus funestement qu'en 1208, au sein d'une grave délibération sur
(1) Hoveden, p. 191. -* Ex Bened. Petroborg. {Rer, gallic. Scriptores, t. XVH), p. 520. — BroxDpton, col. 1199 et 1203. — L*£stoiro de Eracles, empereur, et la conquête de la terre d'Outre-Mer {Rec, des HUtt, des Croisades^ publ. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Historiens Occidentaux, t. II), pp. 130 au texte, et 185-188, 202-203, aux var. — Ménage, pp. 174-175. ~ Ducange, Familles d'Outre-Mer, 882 ; et Glossaire, eod, — Anselme, eod. , p. 575. — Art de vérifier les dates, eod.y p. 347. — Lebeau, Hist. du Bas-Empire, t. XX, pp. 225-228. — Biblioth, de l'Ecole des Chartes, 4« série, t. II, Fragments de V Histoire de Chypre, par de Mas-Latrie, pp. 24, 39, 40-47, 50. — Galeries hist, de Versailles, t. VI, pp. 225 et 406. — L'Ouest aux Croisades^ eod,, p. 176. — Bevuê de VAr^ou, juin 1875, p. 352.
les destinées de la Terre-Sainte. A cette époqne, le sultan Malek- Adhel, pour conjurer l'imminente menace d'une croisade sous le commandement du fameux Jean de Brienne, avait envoyé proposer aux chrétiens de Syrie le renouvellement d'une longue trêve alors expirante, avec abandon de dix forteresses. Eu égard à l'échec probable d'une croisade malencontreusement éclose entre la guerre des Albigeois et les querelles du sacerdoce et de l'empire , le plus sage était de s'en tenir à des offres loyales > et nous assurant la tranquille possession des débris du royaume de Jérusalem ; aussi , dans le conseil qui s'ouvrit au sujet du message de Malek-Adhel, les frères de THôpital avec les chevaliers TeutQniques et les barons de la Palestine 5 optèrent unanimement pour ce dernier parti. Mais il suffisait que les Hospitaliers eusseift opiné en ce sens pour que Tordre du Temple embrassât l'avis contraire. Avec une aveugle présomption Philippe du Plessis soutint et 8t prévaloir à force d'opiniâtreté le parti de la guerre, au grand détriment des colonies chrétiennes. Car la descente en Palestine de Jean de Brienne n'aboutit qu'à une vaine démonstration militaire sur le mont Thabor ; et Dieu sait de combien d'années s'accéléra, par suite du dégarnissement de leurs frontières , la chute définitive des colonies chrétiennes. Mais leurs protecteurs dégénérés couraient, eux aussi, à leur perte; et dès le magi^re de Philippe du Plessis, l'ordre du Temple, par son indocilité envers le Saint- Siège, s'attirait les vertes remontrances d'Innocent III (1), en attendant, un siècle plus tard, l'arrêt de mort du concile de Vienne.
(1) Marin Sanuto (Gesia Dei per Francoe, éd. Bongars), pp. 205-200. — VES' toire de Eracles, eod,, p. 3l0. — Art de vérifier les dates, pp. [348-349. ^ Gloss. de Ducange, eed. — Bodin, p. 378. — V Anjou et ##« monuments, pp. 124-125. — Galeries fUst. de Versailles, t. VI bis, 5* crois. — V Ouest aux Croisades, p. 143. — > Nous n'avons pu préciser avec autant de sûreté qu*à Tégard des deux premiers grands-maitres angevins, la date du décès de Philippe du Plessis. Car, si ÏArt de vérifier les dates et la Charte de Larménius sont d'accord pour prolonger son magistère jusqu'en 1217, d'autre part VEsUnre deEracles ail assister, en 1210, son successeur Guillaume de Chartres au couromiement de Jean de Brienne conmie roi de Jérusalem* Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que Philippe du Plessis demeura à la tête de Tordre au moins jusqu'en 1208.
Après avoir prôeîâé à tontes les phases de l'histoire de la milice du Temple, voilà que I'Adjou veille encore sar les giorienx vestiges qui lui survivent; et, au nombre des pieux dépositaires qui, cette milice une fois dissoute, se transmirent de main en main Tintact trésor de ses archives et de ses insignes, sous le titre toujours subsistant, mais désormais occulte et purement honorifique de grands-maîtres, nous rencontrons encore un angevin d'éminente race. Ludovic-Hercule-Timoléon de Cessé- Brissac, l'immortel commandant de la garde constitutionnelle de Louis XVI, avait, dès 1776, succédé à Louis-François de Conti dans la garde du précieux dépôt. Mais, lorsqu'eurent éclaté sur les plus hautes Ululations aristocratiques les menaces de 1789, comme par un pressentiment du trépas héroïque qui l'attendait sur les degrés déjà ébranlés du trône, le duc de Gossé-Brissac passa au chevalier Radix de Ghevillon son trésor, afin que, sous ce nom plus obscur, les derniers souvenirs de l'ordre du Temple pussent échapper intégralement à la tempête révolutionnaire. L'événement justifia les sages prévisions du duc; et ce n'est qu'après 1804 qu'une fois d'aussi respectables dépouilles tombées en des mains vulgaires, on en vit s'affubler impudemment une ridicule franc-maçonnerie (1).
Pour en revenir au commandant de Cossé-Brissac, quel autre, en 1789, eût été p)|^ digne de veiller sur les gloires de l'ordre du Temple que le très-digne fils d'une race qui s'était comme multipliée à tous les avantrpostes de la chrétienté aux prises avec l'islamisme, depuis l'Afrique jusqu'aux Dardanelles?
(I) Manuel des chevaliers de VOrdre du r«mp^«(ParLi, chez les F. F. J.-B. Poulet et Ch.rA. Poulet, père et fils. Grands- Adeptes de T Aigle-Noir de Saint-Jean, imprimeurs, quai des Augostins, no 9 (an. de l'Ordre 099)) pp. 2S| 29, 32, 35, 156. — L'Ouest aux Croisades.pp. 348, 849, 852. — Dans le Ténérable dépôt st opportunément soustrait à la Révolution par le duc de Brissac, figurait surtout, avec le Beaucéant, les statuts et les sceaux de l'Ordre , cette fameuse charte de transmission appelée, du nom du premier successeur odculte de Jacques Molay, Charte de Larméni'uSf où nous avons déjà puisé de si précieux renseignements chronologiques, et qui, en constatant le récipissé et la décharge de tous les dépositaires qui se sont succédé depuis le concile de Vienne jusqu'en 1804, nW révèle par là l'eiistence et détermine le rôle d'un quatrième grand-maltre angevin.
W^yAUc^ pas 6Q effet i la croisade de TaDis, où il mounit i côté de saint Louis, qu'un Roland de Cessé avait d'avance conquis pour sa postérité le premier titre à l'érection en duché-pairie de sa terre de Brissac (1)? Trois siècles plus tard, et pour qu'une inéme famille sauvât à la fois les derniers souvenirs de la milice du Temple et le dernier asile des frères de l'Hôpital, c'est un Timoléon de Cossé-Brissac, premier du nom, qui, en 1565» contribua le plus puissamment à la délivrance de Malte, assiégée sous le magistère de l'illustre Lavalette. À peine arrivé dans l'île, avec tous ses frères équipés à sa charge et une faible escorte de onze cents français d'élite lui déférant spontanément comme à leur chef, les Turcs effrayés de ce secours imprévu avaient d'abord levé le siège. Mais, lorsqu'instruits de leur petit nombre ils furent revenus à la charge, le comte de Brissac, entraînant k sa suite hors des retranchements toute l'armée chrétienne, refoula jusqu'à la mer l'ennemi, qui se rembarqua avec une perte de trente mille hommes (2). Enfin, c'est encore un Cossé-Brissac, le maréchal Jean-Paul-Timoléon, reçu dès le berceau chevalier de Malte et en 1743 garde de la marine, qui d'abord, pour son coup d'essai, contribua à la prise d'une galiote barbaresque; qui, en 1715, en Morée, assista dans l'armée Vénitienne aux sièges de Modon et de Coron ; et qui, en 1716, avec le maréchal de Schomberg^ en chassant de Corfou les Turcs, dénoua une situation militaire jusque-là sans exemple, celle de deux flottes ennemies, mouillées dans la même rade.
(1) La branche a%tx rayaus lingnage»^ par Guillaume Guiart (Rer, gallie. scriptores, t. XXIF, p. 204.) — Lenain de Tillcmont, t. V, p. 161. — Lachesnaye- Desbois y p. 150. — Nobiliaire universelle de France^ par M. de Saint- Allais (dernière éd.)« t. X, p. 445. — Galeries hiat, de Versailles, t. VI, p. 456. — Michaud, t ÏII, p» 181. — Bodin, t. II, p. 465. — V Anjou et ses monum,, t. Il, p. 54. — Ecussons angevins au Musée de Versailles, par Beugler (Revue de VAnjou, an. 1852, p. 368). — VOueat aux Croisades, t. H, p. 105 et 177. — Juste à six siècles d'intervalle ne dirait-on pas que c*est rame du croisé de Tunis, avec le nom de Roland, qui revit en cet officier moissonné dans sa fleur, au sein de cetta autre croisade de 1810?
(2) Brantôme, Vie des ?u>mtnes illustres tt des capitaines Français^ (Paris, 1823), t lY. pp. 17 et 338. — Anselme, eod. — Saint-AUais, eod. — Bibliographie universelle (imp. Michaud, 1813), art. Cessé. — • Abbé Vertot, t. V, p. 14.
qui y étaient demeurées quarante-deux jours à s'observer impassiblement Tune en face de Tautre (1).
Pour rentrer dans la milice du Temple > immédiatement au-dessous des quatre grands maîtres angevins, doit figurer un des plus prestigieux héros des croisades. Lorsqu'en 1487, sur la route et peu de jours avant le désastre de Tibériade, apparut entre Cana et Nazareth la cavalerie de Saladin sous les ordres de son fils Afdal et forte de sept mille hommes, les chevaliers de THopital et du Temple coururent leur disputer rentrée de la Palestine au nombre d'à peine cinq cents; et, le i^^ mai, vers une heure du soir, s'engagea dans la gorge d'El-Mahed, au pied du Thabor, un furieux combat où sUmmortalisa le maréchal du Temple Jacquelin de Maillé (2). Dans le conseil qui précéda l'engagement il avait appuyé l'avis du grand maître de THopital, consistant à se maintenir sur la défensive. « Vous aimez trop, > lui répliqua durement le grand maître du Temple Gérard de Riderfort, qui soutenait et fit prévaloir le parti de l'attaque» c vous aimez trop cette tête blonde, vous qui si bien la voulez > garder. — En vérité, > reprit le maréchal, c je vous avertis » que vous quitterez avant moi le champ de bataille. > En effet, après qu'à El-Mahed il eût vu autour de lui ses compagnons d'armes tomber jusqu'au dernier (car le seul grand maître du Temple, avec deux chevaliers, avait échappé au carnage), Jacquelin de Maillé luttait encore à lui seul contre une nuée de Sarrasins avec un tel acharnement que, sur l'aire par lui transformée en champ de bataille , les gerbes fraîchement moissonnées déjà volaient en poussière. Comme ses ennemis, éblouis par l'éclat de sa bravoure, le conjuraient de se rendre, pour épargner en lui un héros qui, se disaient-ils, à voir son armure blanche et son cheval blanc ne pouvait être que le Saint-Georges
(1) Lachernaye-Desbois, eod.f p. 156. — Biographie Michaud, eod. — Bulletin monumental^ par M. Aimé de Soland^p. 134. — L'Ouest aux Croisades, p. 105.
(2) Quelques auteurs, sur la foi de Goggeshale, qui désigne ce chevalier sous le nom de Mailly, Tont rattaché aux de Mailly de Picardie, malgré le mot Turonius, qui ajouté par Vinsauf à la mention de Jackelinus de Malliaco, fixe Forigine locale et, par là, indique la seule dénomination possible. Du reste , personne aujourd'hui ne conteste plus à nos de Maillé la gloire de posséder un tel ancêtre.
des chrétiens , il tint boû, quoiqu'à la fin désarçoftié et malgré répuisement de ses forces. Cette résistance désespérée mit le comble à leur enthousiasme, si bien que lorsqu'il eut enfin succombé sons leur multitude, ils recueillirent avidement la poussière arrosée de son sang, pour s'en frotter les membres, et par là s'inoculer un peu de sa valeur surhumaine (1). Mais un culte non moins fervent et plus durable était réservé à ce héros sublime dans sa noble famille, qui d'atné en aîné se transmet avec orgueil le nom vénéré de Jacquelin (2).
Après la milice du Temple, passons en revue ce groupe de croisés angevins qui attirent nos regards par leurs écussons significatifs. C'est d'abord Anselin de Brie, chef de la maison de
(1) L*un d'entre eux, dont les brutales démonstrations appellent le libre latin des chroniqueurs, c abscissis viri genitatibus, ea tanquam in usum gignendi ■ reservare disposait; ut vel membris mortua, si iieri posait, yirtutis tantae sosci* « tai'et heredem. >
(2) Geoffroy de Vins., pp. 70-11. — Goggeshale, p. 554. — L'Estoire de Eracle», p. 40. — Pierre-lc-Laboureur, add. aux Mém. de CcLstelnau (Paris, 1660), t. V, pp. 296-299. — Procès-verbal de Milly et ses dépendances, tenu en 1726 par Michel Higault, procareur*avocat-fiscal et receveui^général desdites terres, sur la demande du duc d'Enghien, p. 4. — Anselme, t. VII, p. i78. — Morery. art. Maillé. — Marin, Hist. de Saladin, pp. 460-463. — Correspondance d'Orient, par Michaud à Poujoulat (Paris, 1834), pp. 460-465. — Michaud, t. II, pp. 41-42. — VAnj, et ses monum., p. 109. — Galeries hist. de Versailles^ t. VI, p. 215. -- La noblesse de France aux CroistideSt par Roger (Paris, 1845], p. 56. — Ecussons angevins au musée de Versailles, p. 361. — V Ouest aux Croisades, t. I, p. 163. — Le château de Milles-le-Meugon et les Maillé-Buzé {Rev. d'Ânj., juin 1870, p. S!91). — Ce mémorable épisode, qui d'abord n'avait inspiré qu'une très-médiocre gravure dans la Noblesse de France aux Croisades de Roger, vient de revêtir des formes épiques sous le crayon de M. Gustave Doré, dans la nouvelle édition illustrée de V Histoire des Croisades, de Michaud* — M. Gillot {Corresp. d'Orient^ loc. sup. cit.] a retrouvé en Palestine jusqu'à Taire où succomba Jacquelin de Maillé : comme au jour de combat demeuré célèbre sous le nom de combat de Nazareth, on y voit encore avgourd'hui s'étaler les épis des fellahs. — Dès que les Sarrasins eurent quitté le champ de bataille, les chrétiens de Nazareth, avec l'archevêque à leur tête, vinrent recueillir les corps de Jacquelin de Maillé et de ses compagnons pour les inhumer dans la basilique de Sainte-Marie, attenante à l'aire et aujourd'hui détruite, mais dont la cour du couvent actuel occupe l'emplacement. Les dalles de cette cour sont bien encore celles de la nef antique, mais on y cherche en vain la moindre trace d'une inscription tumulaire commémoiative du templier angevin. — A six siècles de distance^ dans un nouveau combat de Nazareth, deux des plus brillants officiers de la révolution, Murât et Junot, vengeaient avec éclat le trépas d'un héros sans doute ignoré d'eux, mais qu'ils eussent dignement applaudi^ sinon comme un Ifaccbc^e, au moins comme un Léonidas.
llr^-SerraDt» qui porte au sommet de deux hacbes d'armes une croix de Jérusalem, fleuron détaché de la couroime de Foulques V, qu'il suivit en Orient lorsqu'il y vint épouser Méiissende, et dont il contribua vaillamment à affermir le trône par la répression des troubles d'^ntioche. Aussi, tout ep laissant tomber sur les armes du sire de Brie un reflet de sa royauté naissante, Foulques V tint à le fixer auprès de loi par un mariage avec la fille du connétable de Jérusalem (1).
Nais voici un autre blason qui emprunte son éclat à la couronne de France elle-même. C'est en effet saint Louis qui, après U bataille du Mansourah où il l'avait vu tomber blessé à se^ pieds, autorisa Geoffroy V de C4hàteâubriant (2) à porter sur champ de gueules àesfienram de lys d^or avec cette fière devise : lis sont ternis de mon sang. Qu'eftt-il manqué en ce monde au héros gratifié d'un tel honneur, si lorsqu'après sa longue capti- Tité d'Egypte il reparnt au seuil de son château de Bretagne où d^à Ton portait son deuil, $on épou$e tran$ie de loie n'eût eiptré en l'embrassant (3) ?
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(I) ^uîll. de Typ, t. VIÏ, p. 234. — Pascal Robin du Faux, Disc, sur Vexe, grand, et antiq. du pais d'Anj,, passim, — Rev. Andeg, Pandecta^ t. If, p.- 1G8« — Vita Pétri iCrodii, quœriloris andegavensis etGuillelmi Menagii, advo- (î&ti regii andpgavensis, scriptore i£gidio Mena^io (Parisiis, 1675). Remarques êur la vite de Guillaume Ménage, pp. 307, 50i-S05. — Barthélémy Roger, p. 234. — Lachesnaye-Desbois, art. Brie. — L'Ouest aux Croisades, t lîl, p. 8. — Les Brie*Serrant ne portent pas, il est vrai, au moins depuis ïe dix-septième siècle, les afmes d'Ansehn de Brie ; mai?: , comme l'observe Gilles Ménage, i la diversité • d«s armes ne fait pas toujours la diversité des fiimilles. • Sur ce point, du restai le doute savant de Ménajçe^ en ce qui est de l'identité de race, ne saurait prévaloir contre les aflSrmations positives de Pascal Robin et de Claude Menard.
(É) Seigneur de rWe-Briant. domaine situé au confluent de la Mayenne et dte FOudon, sur la paroisse du Lion-d'Angers, et qui fat le berceau des Château-» briant avant de tomber aux mains des Mayneuf.
(3) Sur l'un des vitraux de Téglise du prieuré que, peu après son retour, Geoffroy V fonda prés de sou château au profit des Redemptoristes qui Taraient iré d« captivité, figurait ce navrant épisode. Combien flous eussions préféré cette œuvre d'art, anjourd^hui disparue, à la lourde gravure consacrée k la même scène par les illustrateurs, décidément malheureux, de la Noblesse de France aux Croisades! -^ Du Paz, pp. 1416". — Jehan de Bourdrgné, t. II, N^ea 9Hpplém., p. 975. — Galetas hist, de Versailles, t If, p. 409". ^ Nobleste ée Fr-ance tnt» GroUfodes, pp. 58, 8^, 88. -* Eeussons^ angevins, etc., p. 54. -^ La Famille de Châteaubriant en Anjou, par Louis* Rsâmbaiilt {Repert. areh. de PAnjop^ an. 1864, p. 11). — UOuest au9 Croisades, U I, pp. 239, 270, 292-293.
Bien longtemps avant les sires de Brie et de Cbftteaubriant, et snr nn autre point de la lutte ouverte contre l'islamisme, rAnjou conquérait l'une de ses plus éloquentes armoiries dans la personne de Bernard, sire de Montmorillon et de Jallais. L'an 1087, en Espagne, où sans doute il avait suivi, dans une de ses mille campagnes contre les Maures, son cousin Raymond de Saint- Gilles, un des plus fameux chefs de la première croisade, Bernard de Montmorillon, ayant d'un coup défié en champ clos et abattu quatre émirs, suspendit leur quatre tètes, par la barbe, au fer de sa lance ; d'où lui vint, de la part du roi de Gastille Alphonse VI, le nom impérissable de Quatrebarbes ; et ayant eu, dans le même combat, son bouclier fendu de trois coups de hache, il barra son noir écusson â^une bande et de deux cotices d'argent (1).
Du reste, la maison de Montmorillon semblait vouée aux appellations chevaleresques, témoin le célèbre prisonnier de Saladin. Renvoyé sur parole en France avec un chevalier d'Anglure, et n'y ayant pu tous deux parfaire leurs rançons sans ruiner leurs familles, ils revinrent se remettre aux mains du
(1) Précis généalogique de la maison de Quatrebarbes (Angers, 1839), pp. 9-10, 79. — Hist. généal, de Im maison de Quatrebarqes, p. 16. — Besley, Hist, des évêques de Poitiers : Ex tabul. S. Cypr. Pictav.), pa^sim. — Diction^ notre historique, biographique et généaloqique des familles de Vancien Poitou^ parFifleau (Poitiers, 1840-1851), art. Quatrebarbes. — L'Anjou et ses mon.^ t. II, p. U2. — L'Ouest aux Croisades^ t I, p. 58 ; et t. III, p. 36. — Notice sur M. le comte de Quatrebarbes, par M. de Falloux, lue à la séance de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts d*Âng^, du 13 mars 1873 (tirage à part), p. 43. — Renseignements à nous communiqués par Tobligeance empressée de M»* la comtesse et de M. le marquis Louis de Quatrebarbes. — A Texamen d*im titre rapporté par Besly, et d*où il conste que Bernard de Montmorillon portait dès 1068 le nom de Quatrebarbes, Ton ne peut plus aujourd'hui soutenir, comme Tont fait sans plus de fondement que de succès d'anciens auteurs, qu'il n'aurait conquis ce nom qu'à la première croisade, où en effet il figui-a dans un âge déjà avancé. — Enmémoi!;e des prouesses de leur aïeul en Espagne, les Quatrebarbes ont persévéré dans le culte du nom de Bernard jusqu'au rajeunissement de ce nom glorieux sous les murs de Monte-Rotonde. — Sans vouloir ici passer en revue toute la famille des Quatrebarbes, si féconde en croisés (et sous ce rapport, at» nom de sa propre race, l'illustre Montalembert rendait les armes au gouverneur d'Ancône), mentionnons seulement, à cété de Bernard, Foulque» de Quatrebarbes; qui parut à deux* cvoisadeS} et dont le testament est on de8< plus beaux monuments de cette pieuse munificence par laquelle ip«.pèleiin» sa- préparaient à la guerre sainte.
sultan qai, émerveillé de cette loyauté, les renvoya libres, en les'suppliant de joindre à leur nom le sien propre: et de là ce prénom de Saladin, devenu le patrimoine des Moutmorlllon, comme chez leurs collatéraux angevins le nom de Quatrebarbes (I).
. Sans sortir de TEspagne, une autre famille, angevine aussi par naturalisation, recevait, elle aussi d'une main royale et en une non moins belle journée, à la fois son nom, ses armes et sa devise. Dans l'une des dix*sept batailles livrées aux Maures par Uenri de Bourgogne, fondateur et premier souverain du royaume de Portugal, son porle-élendard ayant, par des prodiges de valeur, fixé de son côté la victoire, en retour Henri de Bourgogne lui assigna le dernier lambeau de son étendard mutilé pour fond d'armoiries sur la devise semper jhiratus, avec abandon de toutes les habitations moresques, todîis las casas, en vue du champ de bataille : d'où le grand nom de Lis Cases (2).
Pour en revenir à cette image de la croix, par où s'ouvre et se clôt le pieux cortège de nos gloires héraldiques, un Jean II de Boylesve, digne fils de cet Etienne Boylesve, premier prévôt de Paris, qui jadis à Mansourah fut taxé pour sa rançon, vu sa haute valeur, à la somme alors exhorbitante de deux cents livres d'or (3); un Jean II de Boylesve, dis-je, en 1396, avant le départ pour Nicopolis, grave sur son écusson trois croix penchées en sautoir (4-) ; et, tour à tour aux rivages de Candie et de
(1) UOuest aux Croisade*^ t. III, p. 89. — Armoriai de la France, par d*Hozier (Paris, 1738). Reg. I, 1 '«^partie, p. 392. Le sauf-conduit commémoratif de ce fait, remis au sire de ^lontmorillon par Saladixi et scellé de son sceau, fut malheureusemrnt brûlé en 1793, sur la placn publique de Saint-Amour, petite ville voisine de la toronnie d'Essanlay, possédée par I-îs Montmorillou. Et pourtant les vertus de nos croisés se recommandaient au respect de la révolution rien que par leur côté antique ; car, grâce à Jacquelin de Maillé et à Saladin de Montmorillou, la Palestme a eu à la fois son Léonidas et son Regulus.
(2) Mémoires d'Emmanuel- Auguste Dieudonné, comte de Las Cases (Paris, 1819), p. 11. — Saint-AUais, t. X, pp. 260-261.
(3) Vit» Pétri iErodii et Guillelmi Menagii, pp. 233-234. ~ Afém. de Joinville (éd. de Fr.-Michel), p. 228. — Hist littéraite de France, t. XXIU, p. 107. — Micbaud, t. III, p. 87. ^ GazetU des Tribunaux^ 10 juin 1836. — Nouvelles archéologiques, n« 20, p. 6. — L'Ouest aux Croisades, t. III, p. 159.
(i) Vitœ Pétri iErodii et GuiUelmi Menagii, eod,^ pp. 235-236. — VOuest aux Croisades, eod., p. 160.
Rhodes, on eût pu sarprendre sur les lèvres de doux croisés expirants cette sainte devise des Pantin : aux dux certa salutis (1).
Mais d'autres familles se recommandent à nous par le seul éclat des souvenirs. Ce sont les Matbefelon qui, dit un chroniqueur, < ont fait bruire leur nom par toute l'Asie, » d,epuis ce Foulques s'acheminant en 1201 vers la Terre-Sainte avec un imposant cortège de vassaux, jusqu'à Pierre et Juhel, en qui l'illustre race, à Nicopolis, périt au champ d'honneur (^). Ce sont les Beauvau , qui suffisent à toutes les croisades, et dont l'un. Foulques, dut s'élever bien haut dans l'estime du Cœur-de-Lion pour qu'après son décès sous les murs de Ptoléraaïs, le roi d'Angleterre ait voulu se subroger à celui qu'il appelle son très^ cher ami^ dans le cautionnement d'un emprunt de deux cents marcs d'argent fait à des Pisans par ses compagnons d'armes (3). Mais que n'eût pas fait Richard pour cet Henri de Beauvau qui, en 1595, avec l'électeur de Bavière, sauva la Hongrie d'une invasion de Turcs, et, à ses frontières orientales, reconquit sur eux la Strigonie (4) ?
Vient enfin le fameux troubadour angevin Thibault de Blaison, qui, en 1212, accourut en Espagne où l'appelait la voix du sang (car sa mère était de Castille) pour se joindre à une croisade contre les Maures de Séville. Après d'heureux débuts, marqués par la prise de Calatrava et le libre passage de la Guadiana, déjà les troupes auxiliaires, rebutées par la disette et un climat meurtrier, s'étaient débandées ; mais Thibault demeura presque
(1) Saint-Allais, t. IX, pp. 126, 133. 136 ; et t. XII, p. 299. — UOuest aux Croisades, t III. p. 1i2. — Renseignements particuliers dûs à l'active obligeance de M. Aimé de Soland.
(2) Dupaz, pp. 320, 326, 329. — Saint-Allais, t. IV, pp. 372-374. — Notices et pièces historiques sur V Anjou, VAunis et la Saintonge, la Bretagne et le Poitou, par Paul Marchegay (.Angers, 1872), pp. 327^8.
(3) Bodin, t. U, p. 422. — Galeries hist. de Versailles, t VI, 2» partie, p. 127. — Ecussons angevins^ etc., p. 47.
(4) Biogr., Michaud, art. Beauvau. — Biogr., Didot, art. id, — Notice hisêQ" rique sur les hommes qui ont illustré le nom de Beauvau, par le docteur Oavrard (mss. 974), p. 7.
seul ay^c ses hommes, inébranlable à son poste à côté des Espa* gnols^ sur ce champ de bataille où la chrétienté dut peut-être à sa persévérance l'immortelle victoire de Tolosa (1).
Et maintenant, en regard de ce panorama encore bien réduit de nos illustrations aristocratiques, qu'on nous dise si, dans la grande bataille engagée durant dix siècles entre la chrétienté et rislamisme, depuis les rivages de la Terre-Sainte jusqu'aux rivages de Malte, et depuis la Hongrie jusqu'au Portugal ; qu'on nous dise si jamais aucune noblesse y surpassa la noblesse d'Anjou par le nombre, la diversité et l'éclat des services !
Le deifé ingerin : p rédieitlORS et pèterlnafBt, eoocfleB, mtndeneits, eelleetee. '^ Rebert d'Arbrissel, Gaillaeme de PasBafant, Geoffroj de TeDd4Bie, Dlger, Jobel de Mathefeleo, finiUaime de Tyr.
Jusqu'ici nous avons uniquement, dans l'histon^e des Croisades, envisagé l'Anjou par le côté militant. Mais, dans cette grande histoire, il nous reste à produire notre province sous nn nouvel et non moins noble aspect, celui du clergé angevin, qui prit une large part dans la gloire revenant au clergé de France, en sa double qualité de promoteur et de régulateur des guerres saintes.
En première ligne reparaît celui que nous avons déjà plus d'une fois salué comme un second Pierre l'Hermite angevin (car quelle autre qualificatiou siérait mieux à Robert d'Arbrissel?) Une fois échappé de la nef de Saint-Nicolas, ce fleuve d'éloquence franchit vite les étroites limites de l'Anjou, pour se donner
(1) Jo Marian», p. 5S3. — Innocent! tertii Pontificis maximi epistolarum libri qaatuor (Tolosae tectosagum, apud societatem Tolosanam , 1635), epist. 180» p. ii8 ; et Francise! Bosqueti not., p 193. — Bodin, t. I, p. 531. — Hist, litt. de France, t. XXIII, p. 765. — Bodin, t. I, p. 534. — Aunuaire-buUetin de la Société de Vhistoire de France, t. XXIIT, an 1870-71 ; Thibault de Blaison, art. d*Auguste Longnon, p. 86. — Diet, kist, de C. Port^art. Blaison.
pleine carrière depuis les extrémités les plus reculées du Uerry jusqu'au fond de la Bretagne. A défaut de jalons certains pour suivre dans ses mille pérégrinations apostoliques Robert d'Arbrissel, bornons-nous à mentionner sa célèbre prédication dans la chapelle du Bouffay de Nantes, lors de la bénédiction ëpiscopale des armes et des drapeaux de toute la noblesse bretonne partant pour la première croisade (1).
Cinquante ans après la première croisade, vers un autre point des frontières occidentales de l'Anjou, se reproduit une scène analogue à celle du Boufiay de Nantes, sous les auspices d'un autre nom grandement vénéré dans les annales ecclésiastiques de l'Anjou. L'an 1 158, cent huit manceaux et angevins (2), avant de partir eux aussi pour la Terre- Sainte sous le commandement de Geoffroy IV de Mayenne, vinrent dans la majestueuse église de Notre-Dame de Mayenne recevoir des mains de Tévéque du Mans Guillaume de Passavant la croix rouge et blanche, en se signant au front, aux lèvres et à la poitrine. Puis, après avoir processionnellement fait le tour de la basilique avec la croix du grand autel en tété et en chantant le psaume BeneiUctus dominus Israël, ils revinrent jurer à genoux devant Dieu de consacrer leUrà armes, leurs biens, leurs vies et leurs hommes, pendant trois ans, au soutien de la foi et à la délivrance des chrétiens d'Orient, et, d'ici leur retour, de ne plus quitter la croix sur terre et sur mer, ni en route ni en ville. A son tour le vieux Juhel II de Mayenne, pèi e de Geoffroy IV et retenu en Occident par son grand âge, prît solennellement sous sa sauvegarde, pour tout le voyage, les familles et les biens des pèlerins : après quoi le prélat les munit tous de sa bénédiction accompagnée de ces mots : « Remilluntur tibi omnia peccata tua^ si fads quœ promillis (8). >
(1) La Commune et la milice de Nantes^ par Camille MéUinet (Nantes, knpTÏ' merie Ifeilinet), t. II, p. tSO. — L'Ouest aux Croisades, t. I, pp. 8S-88. -* Mentionnons, en outre, Tassistance de Robert d'Arbrissel à la translation à Loadéac, au 29 juin 1101, d'une portion de la Vraie-Croix fap|>ortée de là Terre - Sainte (JEList, de Bretagne , par dom Morice , t. .1, p. 8i. -^ Dom Chamard , les SS, pefsonnikges de VAIfijùUj t. H, p. 2i).
(S) V. la liste complète qu'en donne Ménage (lœ. inf, cit.), en ce qui est de* noms angevins.
(S) Mémige, HiBL éhatMéyf. iâO^^Miêl. Ut.âéFrcmet^U ZB!» ^al6•.*^
Non content de présider et d'applaudir au départ des pèlerins dans les basiliques de l'Ouest^ le clergé angevin de loin pourvoit à l'organisation des croisades ; et, dans les plus célèbres conciles tenus au sujet de la guerre sainte « il occupe une large place par le nombre ou la prépondérance. Voici d'abord, au concile de Clermont, tout un groupe de prélats angevins, ou d'origine ou de race angevine. Ce sont: Milon, cardinal et évéque de Paleslrine (1); Renault de Bellay, archevêque de Rheims (2) ; Baudry , archevêque de Dol (3) ; Audebert de Montmorillon , archevêque de Bourges (4) ; et Geoffroy de Mayenne, évéque d'Angers (5); puis Natalis, abbé de Saint-Nicolas ; Guillaume, abbé de Saint-Florent et Geoffroy, abbé de Vendôme (6).
Nous rencontrons ensuite, en 1128, Renault II de Martigné, archevêque de Rheims, à ce concile de Troyes où les Templiers reçurent, des mains de saint Bernard, Thabil et la règle (7). Puis apparaît un troisième évéque d'Angers, Raoul de Beaumont, avec Maurice de Blaison, évéque de Nantes, à ce fameux concile du Mans où, en 1188, fut décrétée la dime Saladine (8).
Voici qu'enfin l'un des plus illustres prélats angevins^ dans deux des nombreux conciles provinciaux dus à l'activité de son initiative épiscopale, reprend l'œuvre ébauchée^ comme nous avons vu , cinquante ans auparavant par Uenri II au concile du Mans, et tendant à régler l'élan des croisades. Un bon nombre
Hist. de VèglUe du Mans, par dom Piolin, t. IV, p. 117. — Dom Chamard, eod.y pp. 273-274. — Michaud, t I, p. 375. — Lepaige, Dict du Maine, art. Mayenne. — V Ouest aux Croisades^i. I, pp. 157-160. — Cette scène est considérée comme un spécimen de toutes les cérémonies analogues qui s'accomplirent dans les églises d'Occident à chaque départ de croisés. — Nous nous taisons à dessein sur le sort de la croisade de Geoffroy IV de Mayenne, pour ne pas effleurer d'avance le stijet d'une étude analogue à la nôtre relativement au Maine.
(1) Ménage, Hist, de Sablé, p. 91.
(2) GalL Christ,, t. IX, p. 77.
(3) Gesta Dei per Francos (éd. Bongars), lib. de Hierosolymiiano itinere, p. 88.
(4) Gall, Christ,, t. Il, coll. 4i.
(5) Rer. Gallic. Scriptores, t. XIV, p. 98.
(6) Rer. Andegav. Pandectœ, de CL Ménard, p. 15. •— Mabillon, Annal. ordU me S. Benedicti (Paris, 1713), t. Y, p. 357.
(7) GnUI. de Tyr (coll. Guizot], t. VII, p. 20i.
i%) Roger de Hoveden, p. 641. -r- Joseph Grandet, eod.^ p. ^9. -f Dict. hiit, de G. Port, art. Blaiiion.
de crimiûels ne s'eDrôlaient dans les guerres saintes qae pour s'y assurer leur impunité , grâce aux privilèges attachés au titre de croisé et dont le plus précieux consistait pour eux dans l'affranchissement de la juridiction temporelle. Pour déjouer ces calculs, qui faisaient des étendards sacrés le rendez-TOus et l'asile des malfaiteurs, l'archevêque de Tours Juhel de Mathefelon, dans les deux conciles de Chàteaugontier et de Tours, en 1231 et ei 1236, déclara tout croisé convaincu d'homicide ou d'un autre crime énorme, déchu de la participation aux immunités cléricales et, partant, livrable au bras séculier (1).
Par une suite des mêmes sollicitudes, Juhel de Mathefelon se faisait en même temps le puissant organe d'une des plus généreuses pensées inspiiées à l'église par le mouvement *des croisades. A chaque nouvelle prédication de la guerre sainte, les populations chrétiennes, surexcitées par l'image ravivée de Jérusalem, déchargeaient leurs premières ardeurs sur la race qui y avait crucifié le Rédempteur. De là, par toute l'Europe et à dater de la première croisade, des massacres périodiques de Juifs qui n'avaient longtemps provoqué de la part des papes et de saint Bernard que des protestations stériles; car, en 1236, l'on vit encore les pèlerins de Bretagne, d'Anjou et de Poitou exterminer sur leur passage tous les Israélites, piller leurs trésors et brûler leurs livres (2) . Emu par d'aussi aveugles atrocités, Juhel de Mathefelon, dans ce même concile tenu à Tours en 1236, plaça les Juifs sous la protection de l'Eglise, «qai veut, > dit-il, « la conversion » et non la mort du pécheur, •> et interdit aux croisés de les molester, sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques (3).
(1) € Statuimus.... quod cruce signati homicidio vel alio enormi delicto depre-
• hensi vel alias coram Judice Ecclesiastioo convicti légitime signo crucis et aliis p privileglis tune cruce signatis competentibus per Judicem Ecclesiasticum. B exuantur.... Statuimus quod si cruce signati in foro Ecclesiastico, de homicidio » vel alio enormi delicto de caetero perpetrando légitime convicti fuerint vel con-
• fessi, nullis privilegiis cruce signati gaudeant, cum reatus omnem honorem
• excludat, et signis crucis per eumdem judicem Ecclesiasticum exuantur... •
(2) Lebaud, Hist. de Bretagne^ p. 234. — Dom Lobineau» Jlist. de Bretagne, 1. 1, p. 236.
-(3) • Nos autem districtius inhibemus, ne cruce signati vel alii christiani » Judœos occidere seu verberare, vel bona eorum iavadere, vel quascomque
Mais toute la part de sollicitudes consacrée aux croisades par réalisé d'Anjou ne s'est pas toute renfermée dans Fenceinte des conciles, témoin cette appel spontané adressé à la charité angevibe en faveur des Templiers, peu après le concile de Troyes, par noire grand évoque Ulger : « Ulger, indigne évéque d'Angers, aux archiprètres, archidiacres, prieurs, prêtres et à tout le clergé du diocèse d'Anjou souhaite la béatitude étemelle. Nous vous mandons, vous jurions et vous supplions de recevoir avec bonté et affection ces chapelains, nos frères, lors de leur visite, de teur ouvrir vos églises pour la prédication et d'incliner les cœurs de vos paroissiens à leur faire les plus larges aumônes. Us sont en effet les messagers, les chapelains et les compagnons des chevaliers qui combattent pour le Christ dans le Saint Temple de Jérusalem, et dont la milice est sans contredit régulière et très-agréable à Dieu. Ces chevaliers ont renoncé à tous les désirs du siècle, aux joies du mariage, à tout plaisir et à toute propriété, et professent une règle très-sévère pour arriver à la béatitude éternelle. Ils ont accepté librement pour mission de combattre les ennemis de Dieu, qui attaquent la cité sainte de Jérusalem et les autres villes d'Orient, et n'hésitent pas à donner leur vie et à verser leur sang pour chasser les nations impies des Saints Lieux que Notre-Seigncur a choisis pour y naître, et où il a vécu et souffert la mort. Nous donc, désirant participer à leur sort bienheureux, nous consentons à ce que, dans les églises frappées d'interdit où ces chapelains se présenteront, un seul jour par an, en l'honneur de Dieu et de leur présence, on sonne les cloches et on y célèbre l'office divin où vous admettrez
• injurias eisdem inferre présumant, cum Eeclesia Judseos sastlneat, ^ï^* ^^^ à vult mortem peccatoris, sed ut coiivertatnr et vivat, sciturî quod si Cï***'**
• prassumpserint uUionem canonum non évadent. » Turonensis ecciesias coiicillaf ' » deMaan (1666), pp. 5Î-54 — Labbe, Sacros. concilia, t. XI, 1i* partie, pp. Ht et 804. — Joseph Grandet, «orf., pp. Î37-Î48. — Gallia Chnst,, t XIV, col. 106. ■^• Otèt, des Conciles, par Héféié (trad. Delarc), t. Vllï, p. 295. — Leualn de Tillttinom,t. V, p. 288. ^V Art de vérifier hs rfa«e«, 2« partie, t. ïll, p. 173.— Pleury; tr XVII, pp. 189-190. — Michaud, t IIÏ, col. 29-30. — Rohrbacher, t. X tllî, p. 147. ^ L'Ouest aux Croisades, 1. 1, p. 2\3,— Annales eccl. de V Anjou, p^M. Vi\M fièttèaii [RMne kfé rAnJàu, àé|ytèmBre-OiClobrë 1874, pp. 7d-74f.
3ft7 —
» tous les paroissiens, saaf les excommuniés. Si L'UB de leur» » frères, qui porte leur habit et suit leur règle, vient à mourir » chez vous, vous l'ensevelirez avec les cérémonies habituelles.
> Le Pontife Romain, toute l'Eglise Romaine et ceux qui aiment » Dieu, chérissent et protègent ces chevaliers. A quiconque aura » fait aumône à ces chapelains, nous remettrons la cinquième
> partie des peines temporelles dues aux péchés qu'ils auront » confessés. » Ces exhortations et ces encouragements portèrent promptement leurs fruits ; et c'est à l'épiscopat d'Ulger que se rattachent nos innombrables commanderies angevines (1).
Tout en secondant et en dirigeant l'élan des croisades, le clergé angevin y participe lui-même, car voici toute une phalange de moines ou d'évéques pèlerins. Ce sont vers le commencement du douzième siècle, deux hermites : saint Hervé > que Fattraction de Jérusalem arrache à son inviolable cellule de saint
(1) • Ulgerias AndegaTis, indigne dictus episcopus^ archipresbyteris, archidiaconis, prioribus, presbyteris, et omni clero in Ândegaveiisi episcopatu conâti" tutis, vitam quse finem beatitudinis nescit. Mandamus vobis atque rogamus, et siippliçamus quatiuus hos fratrus nostros cum ad vos venerint, bénigne et affectuose suscipiatis, et ecclesias vestras ad prœdicandiim eis exponatis, et corda vestrorum parrochianorum ad impendendas eis eleemosynas suas largissime inclinetis. Isti enim sunt nuncii et officiâtes, et commilitones militantium christo in sacrosancto teroplo domini Hierusalem : quorum militia sine dubio ▼era est^ et Deo gratissima. Quae abjectis secularïbas desideriis, videlicet gau-> diis nuptiamm et omnimoda voluptate et expers proprietatis, professa arduam religionem^ nt œtemam consequatur beatitudinem contra hostes Dei, qui sanctam civitatem Hierusalem, et alias Orientales persequuntur , pugnare elegerunt, nec dubitant dare animas, et fundere sanguinem, dum deleant et exterminant gentiles impios a sanctissimis locis» quos Dorainus elegit nativitati et passioni sus, et conversationi. Nos vero cupientes participes esse eoram beatitudinis et sortis concedimu.";, ut si ecclesiœ sunt interdictae, ad quas illi tendunt, in adventu eorum, semel in anno, una die, ad honorem Dei et eorum Bolemniter pulsatis signis celebretur divinorum officium in ipsis, admissis omnibus parrochianis : exceptis excommunicatis : et si qui sint fratres eorum, qui signum, vel habitum aut vitam eorum habeant ea vice, si mortui sint, sepeliantur. Hos diligit et amplectitur Papa Romanus et tota Romana ecclesia, et omnes qui Deum amant. Omnibus vero, qui sua bénéficia eis porrexerint, quintam partem pœnitentiae peccatorum, quae confessi fuerint, relaxamus. ■ Duchesnc, Hiat. Francorum Scriptores, t. IV, p. 110. — J. Grandet, eod.^ pp. 14«-147. — Hist. de VUniversité d'Anjou, par Pierre Rangeard {Revue de r Anjou, mai 1873) , p. 103. — Annales eccL de V Anjou (janvier- février 1816), Comment M. C. Port {Dict. hitt., art. Beaumont), a-t-il pu ratUcher rétablissement des Templiers en Anjou à Tépiscopat de Geoffroy de Beaumont, postérieur 4'an siècle va concile de Ti-oyee et à Tépiscopat d'Ulger ?
Eotrope (1) ; et le bienheureux André de la Chaussaire» échangeant les délices de sa Thébaïde de Craon pour l'ayentureux voyage qui lui a valu le surnom de Jérosolimilain (2). C'est, toujours vers la même époque, un moine de Saint-Florent, Angerius, qui, au retour de son pèlerinage, est appelé, par les vertus dont Tarôme a partout suivi les traces, à occuper en Italie le siège épiscopal de Catane (3).
Mais tandis que l'entraînement vers Jérusalem dépeuple nos abbayes à ce point qu'on craigne que tout le parfum de la floraison monastique du douzième siècle ne s'évente sur les chemins de la Palestine, voici qu'un autre moine angevin, l'illustre Geoffroy de Vendôme, que nous avons déjà vu paraître au concile de Clermont, se jette au travers du courant avec ce sévère langage où se résument les invariables enseignements du mysticisme chrétien sur l'incompatibilité des pèlerinages avec la vie claustrale : € Une nouvelle sinistre c (c'est à l'abbé de Marmoutiërs » Odon qu'il s'adresse) > une nouvelle sinistre est parvenue
> jusqu'à nous ; nous avons appris que vous vouliez retourner à
> Jérusalem. Vous avez déjà vu une fois la cité sainte, et ce 1 premier voyage doit suffire à votre piété ; car, lors même que • vous ne l'auriez pas vue, le démon ne pourrait tirer de là
> aucun argument contre le salut de votre âme. Loin d'accom-
> plir vos vœux monastiques en allant à Jérusalem, vous les
> violez. Car, si le Saint-Siège a ordonné ce voyage aux laïcs, » il l'a interdit aux ecclésiastiques. Le pape Urbain l'a dit » formellement, et ceux qui Tout entendu me l'ont rapporté. » Cherchez dans votre état, dans la retraite du monde, la route dn ciel, et n'allez pas vous égarer dans les idées d'une fausse » béatitude (4). »
(1) Pavillon, Vie du bienheureux Robert (TArbrisseU preuves, p. W3. — Bar- Uiélemy Roger, p. 2î5. — Dom Chamard, cod., p. tl3. — Dict. hist, de M. C. Port, art. Hervé.
(2) Pavillon, eod., p. 543. — Dom Chamard, eod., p. 8i. — Dict. kist. de M. C. Port, art. André.
(3) Chronique des églittes d^ Anjou : Chron. Sancti Fior. Salm., p. 305. — HisL de Vabbaye de Saint'FloreiUy par Dom Huynes (mss. 769).
U) cF<^n^A discurrente sinistra ad nostrum usque pervenit auditum, quod Hieru- » salem redeuadi habetis animiim. Uierusalem semel vidiase Tobis suffîcere débet,
On ne sait si l'autorité qui s'attachait dans toute l'Eglise aux moindres avis de Geoffroy de Vendôme arrêta le cours des pèlerinages monastiques; mais à dater des premières années du douzième siècle, nos annales ecclésiastiques ne signalent plus guère sur la route de Jérusalem que des prélats ou des clercs séculiers. Ce sont d'abord trois évêqiies angevins : Geoffroy de Mayenne (1); puis, en 1120, Renaud II de Martigné à la suite de Foulques V (2); puis Raoul de Beaumont, qui s'embarque avec le légat Robert de Gourçon pour la croisade de Jean de Brienne (3). C'est ensuite Juhel de Mathefelon qui, après sa translation de Tarcbevéché de Tours à l'archevêché de Rheims, en 1245 prend la croix sous les yeux de saint Louis, pour le suivre en Egypte (4). Enfin c'est un personnage qui nous retiendra plus longtemps ; cai^tous les titres par où le clergé angevin se recommande à nous dans l'histoire des croisades apparaissent réunis et forment un ensemble accompli dans la personne du bienheureux Gilles de Saumur, archevêque de Tyr.
• qoam si nunquam vidlssetis, neque propter hoc contra vos or ta esset calumnia » diaboli, neque vobis necessaria indulgentia Dei. Fides utique raonastica pro- 1 fessionis eundo Hierusalem observari minime potest^ sed violari. Hierusalem > etenim ire, sicuti indictum est laicis, sic interdictum est monachis ab Âpos- » tolica sede. Quod novi ego ipse, sicut ille, cujus aures erant ad os domini
• Urbanse Papas, cum et eundo Hierusalem peregrinari praeciperet laicis, et ipsam » peregrinationem monachis probiberet Nos igitur sub occasione Hierosoly-
• mitani itineris deviemus ab itiuere nostrae professionis • Goffridi abbatis
Tmdocinensis Epistolarum libri IV [Jacobi Sirmondi opéra varia, ParisLis 1696), coU. 805-806. — Michaud, inbliogr. des Croisades (éd. de 1829), t. I.
(1) Chron. Sanct. Alb., p. 38.
(2) Chron. Sanct. 4/6., p. 32. — Gall. Christ., t. XIV, pp. 558 et 567. — Annal, eccl. de l'Anjou (septembre-octobre 1875), p. 162. — Dicl. hisi de C- Port (art. Martigné).
(3) Jacques de Vitry (coll. Guizot), t. XXIÏ, p. 400. — Honor. epist., t. III, 1. — Barthélémy Roger, p. 266. — Michaud, Hist. des Croisades ^ t. Il, p. 392. — V Ouest aux Croisades^ 1. 1, p. 207 ; t. IIl, p. 6. — Annal, eccl. de V Anjou (septembre-obtobre 1876), p. 157.
(4) Barthélémy Roger, p. 271. — GalL Christ., t. IX, coll. 112. — Lenai de Tillemont, t. ill, p. 87. — VOuest aux Croisades^ i. I, p. 232.
Cilles de Tyr.
Nous rencontrons pour la première fois Gilles de Tyr, avec son compatriote Juhel de Matbefelon, dans cette assemblée, tenue h Paris vers la mi-octobre 1245^ où, sur l'éloquent appel du légat Eudes de Châteauroux, saint Louis, et à son exemple toute l'assistance, saisit la croix pour voler en Egypte (1).
De cette première apparition de Gilles de Saumur auprès du roi de Francf, que sans, doute il suivit en Orient en qualité de chapelain, nous passons de plein pied au moment le plus brillant de sa carrière, celui de sa promotion à l'évéché de Damiette reconquise sur les Sarrasins. Jamais peut-être saint Louis ne déploya les splendeurs de sa pieuse magnificence, autant que dans la dotation de l'ancienne mosquée devenue, sous le titre d'église de Notre-Dame , le siège des fonctions épiscopales de Gilles. Aux termes d'un diplôme royal émané du camp de Damiette, en novembre 1249, cinq mille besants avec dix fiefs de chevaliers, deux tours de la ville et tontes les dîmes seigneuriales du nouveau diocèse , étaient assignés à l'évêque et au chapitre, gratifiés en outre des plus larges immunités et d'une somptueuse chapelle (2).
Eclat illusoire! Quelques mois après, le 6 mai 1250, saint Louis remettait aux mains des infidèles Damiette, avec douze mille chrétiens qu'il y dut provisoirement laisser, faute d'une rançon suffisante. Le prélat se rembarqua-t-il de suite avec le roi pour la Palestine^ ou demeura-t*il attaché à ses ouailles en détresse? Bien qu'en cette journée néfaste on perde les traces de notre
(1) Rer. andeg, Pand., p. 50 v. — Gilles de Tyr, ou une gloire de TAnjoa sous saint Louis, par dom Chamard (Rev. de V Anjou, et du Maine, t. VI, p. 135).
(2) Miscellanea Balusn (Parisiis, 1683), t. VI, pp. 491-494. — Lettre de Jean- Pierre Sarrasin à Nicolas A rrobe {Mém. deJearty sire de Joinville^ publ. Fr. Michel), p. 261. — Oriens Chrstianus, de Michel Le Quien (Paris 1740), t. îll, col. 1819. — Michaud, t. Il, p. 125. «- Dom Ghamard, eod,, pp. 138-140.
eémpatriote, ne pent-on pas affirmer lequel des deux attraits remporta sur cette âme d'éiite , et à quelle rive adhérèrent ses entrailles de pasteur? (1). Quoiqu'il en soit, dès cette même année 1250 nous le retrouvons en Palestine à la suite du roi, mais^non plus perdu dans la foule des chapelains, comme avant son intronisation au siège de Damiette. Le caractère èpiscopal dont GiUes avait été une fois revêtu lui assignait à la cour, en effet, nn rang éminent, qu'à la vérité il n'eût pu soutenir par kii-même, vu l'absolu dénuement où l'avaient jeté les désastres d'Egypte (2). Mais son ami pourvut délicatement à cette nécessité de haute convenance en fixant auprès de sa personne, par remploi de garde des sceaux, l'évéque de Damiette, et en lui assurant une pension annuelle de deux cents livres jusqu'à sa promotion à un nouveau siège (3).
Ici encore nous perdons les traces de notre illustre compa^ triote, malgré le nombre et la gravité des affaires où, dans cette seconde phase de la septième croisade, i) dut jouer un rôle si prépondérant en sa qualité de premier conseiller du roi. Certain nement, bien qu on n'y trouve pas son nom, il figura au premier rang dans cette assemblée consultée par saint Louis, peu après son arrivée à Ptolémaïs, Tan 1251, sur l'opportunité de son retour immédiat en France, et qui le décida à poursuivre en Orient son œuvre réparatrice (4).
(i) Dom Chamard^ eod., p. 141 .
(8) Attendentes quod dilectuê etfidelis noiter E pauper foetus /itérât
propler Chris tum.
(3) But, Franc, Scripiores^ t. V, p. 457, p. Guillaame de Nangis (Rec. dés kUUniena des Gaulés, t. XX), p. 384. — MisceUanea Balasii, p. 495. — Dom Chamard, eod., pp. 142 et 143 et 194. — Anselme, t. VI, p. 272. -^Hist. chronoL de la grande chancellerie de France ^ p. Abraham Tessereau (Paris, ItilO), t. I, p. 297. — Ce n'est que trois ans après Tarrivée de saint Louis en Palestine,, lors de l'annonce au roi du décès de Blanche de CastUle, en 1253, que Gilles, dans le récit des chroniqueurs contemporains, nous apparaît pour la première lois avec la qualité de garde des sceaux {qui tune sigiUum régis porlabat). Mais d'une part, son prédécesseur immédiat dans cet emploi, Nicolas de Grosparmy, était mort en Egypte dès après la conquête de Damiette ; et, d'autre part, GiUes étiùt revenu se fixer, dès la fin de l'année 1250, auprès du roi qui dut mettre le< plus grand empressement à dédominager son intime ami de la perte, de. son premii^r 8iége èpiscopal.
(4) Dom Chamard, Eev, de l'Anjou et du ifaine, p. 144.
Bientôt, du reste, s'ouvrît pour Gilles uù nouveau siège épiscopal, sur le théâtre même d'un des plus héroïques actes de charité dont il lui ait été donné de partager la gloire avec son saint et royal ami. L'an 1253, une bande de Sarrasins ayant un jour surpris, autour de Sidon, et massacré près de trois mille ouvriers chrétiens occupés à en relever les murs , saint Louis, informé quelques jours après de cette catastrophe, accourut vite sur le lieu du carnage avec notre évêque de Damiette> escorté de l'archevêque de Tyr Nicolas de Larcat, et d'un troisième prélat inconnu. Là, pendant que le pieux monarque recueillait religieusement, pour les inhumer, les restes de ces martyrs , les trois pontifes , revêtus d'ornements funèbres et rivalisant avec lui de courage, demeurèrent au bord de la fosse bénite cinq jours entiers, en dépit de mortelles exhalaisons cadavériques, à réciter sans relâche l'office des morts. Mais, dans ce sublime effort, la nature à la fin les trahit. Tous trois tombèrent grièvement malades ; et, peu après, Nicolas de Larcat expirait, pendant qu'à son chevet Gilles recueillait, avec son dernier souffle de vie, le titre, désormais inséparable de son nom, d'archevêque de Tyr (t).
Tyr, quoiqu'alors bien déchue de son ancienne splendeur, conservait encore, par la situation et les souvenirs, assez de lustre pour qu'il en rejaillit un vif éclat sur le prélat angevin. Sans doute elle n'était plus le protothrône du patriarchat d'Antioche ; et, des quatorze diocèses jadis relevant de son autorité métropolilaine , après sa réunion au patriarchat de Jérusalem il ne lui était plus resté que Sidon, Beyrouth, Ptolémaïs et Panéas. Mais, tout en demeurant, à travers nos désastres, un des plus solides boulevards de la puissance latine en Orient, Tyr, depuis
(1) Rec. des hist. des Gaules, t. XX : Vie de saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite, pp. 9D-100. — Eod.: de vita et miraculis sancti Ludovici, auctore Guillemo Carnotensis, p. 33. — Eod.: Vie de saint Louise par Guillaume de Nangis, pp. 386 et 387. — Duchesne, Hisf, Franc. Scriptores, l. V : Gesta 5. Ludovici Nojii atithore monacho sancti Dionysii anonimOf p. 404. — Lenaia de Tilleroont, t. lll, p. 489. — Orie^is Christianus. eod., col. 1319. — Rer, andeg, Pand.^ eod. — Dom Chamard, eod., pp. 145-146. — V Ouest aux croi» sades, pp. 297-298.
la perte de la Ville-Sainte, avait hérité de ses plos hautes préro* gatives, en devens^nt le siège archiépiscopal de ce qui subsistait encore des colonies chrétiennes^ et le lieu du sacré des successeurs de Godefroy (i). Glorieux privilèges» encore rehaussé» par les illustrations historiques I C'est un roi. de Tyr qui avait fourni les cèdres du Liban pour le temple de Salomoni C'est de Tyr que venait la Chananéenne qui supplia Jésus-Christ d'exorciser sa fille. Le Sauveur avait tour à tour reposé ses membres fatigués sur les pierres vénérées de son enceinte» et au bcM'd de la source arrosant ses vergers sous le nom de puits des eaux vivantes. Tyr était le tombeau d'Origène; et» jusque sur ce siège archiépiscopal figurait» parmi les prédécesseurs de Gilles» un éminent historien des croisades (2).
Il semble que chaque nouvelle promotion » durant ce séjour en Palestine» ne faisait qu'introduire plus avant dans l'intimité de saint Louis son conseiller » son émule et son protégé» que nous n'avons encore pu surprendre ailleurs qu'à ses côtés ou sur ses traces» depuis l'assemblée de Paris jusqu'à l'ensevelissement des victimes de Sidon. Peu après son intronisation à Tyr» Gilles reparaît aux pieds du monarque pour y recueillir» dans un trèsgrave événement de son règne» les plus secrets épanchements de son cœur. Dès que parvinrent en Orient les premiers avis du décès de Blanche de Castille » le légat Eudes de Chàteauroux» pour aller annoncer ce malheur à un fils passionnément chéri avec toutes les précautions nécessaires » prit avec lui les deux amis les plus versés dans la sainte familiarité du roi» son confesseur Geoffroy de Beaulieu et Gilles de Tyr. Arrivés à la cour, saint Louis qui» à l'air grave du légat» pressent de funèbres communications» emmène les trois messagers dans sa chapelle» les
(1) Aseises de Jérusalem (piibl. Beugnot] : livre de Jean d*Ibelin, p. 29. — Bibl, de l'école des chartes, V* série, t. I : Fragments de l'histoire de Chypre f de Mas-Latrie, pnssim. — Dom Ghamard, pp. 193-194 ; et Vie des saiiUs per^^ sormageSf etc., pp. 304-305.
(S) Reg.y 1. m, ch. y, v. 1-10. — Matth., ch. XT, v. 21-t3. -* David, pe. U» T. 13. — Cantiq. des CaïUiç., ch. iv, v. 15. — Sancti Hieronymi opéra omnia (Pariaiis, 1619), Hieronymus Pammachio et Oceano, epist LXV, col. "11 ; et acol., col. 716. — GuiU. de Tyr (coU. Giiizot» t« XVU), pp. 250^255, — Jae^iae» de Vitry (coU. Guizot), t. XXII, pp. 76-78.
y fait asseoira hùîs clos, près de lui, en face de Faute!!, et là: « Sire, » dit le légat, < rendez grâces à la bonté divine des nom-
> breux et signalés bienfaits dont eile vous a comblé dès votre
> plus tendre enfance; mais surtout remerciez-la de cette bonne » mère qui vous a élevé ^ chrétiennement et a régi avec tant » de sagesse votre royaume. » A cfe moment les sanglots lui échappent 8v«c le mot fatal. Le roi pousse un cri , fond en termes, et se j tant, tes mains jointes, an pied de Tautel : t Je
> vôiïs rends grâces , ô mon Dieu ! de m^avoir prêté xme si » bonne mère. Vous me l'avez retirée quand il vous a plu. » J'avoue que je î^aimais, comme elle le méritait bien, par » dessus toutes les créatures mortelles. Mais, puisque tel a été » votre bon plaisir, que voire saint nom soit à jamais béni ! » H dk ; et, après une courte prière du légat, l'archevêque et lui se retirèrent pour laisser le roi seul avec son confesseur, mais non sans emporter en eux le souvenir d'un des plus magnifiques élwis de la foi chrétienne (i).
Cppen<lant le décès de Blanche de Castffle était le signal du retour de .^-aint Louis en France. A ce moment suprême de son sèjo^^r en Paiostine, le héros de Damietle et de Mansourah ne fKMSvalt oublier, en le laissant derrière lui, Gilles, cet assidu compagnon de ses triomphes et de ses infortunes, de ses labeurs et de ses sacrifices ; Gilles, ce témoin privilégié des mystères de son cœur. Aussi, eomme il avait donné, sur les rivages d'Orient, sa première pensée à l'évêque de Damiette, la dernière appartiendra à r«rchevêqi«e de Tyr. C'est par une longue visite d'amitié à Tyr que 5;e clôt, en 1954, le pèlerinage de saint Louis en Terre-Sainte (2).
t1) Duchesne, eod.: Vita et sannta conversatio pias mémorise Ludovici Noni, Régis FraDcornm, per Fratreui Gaùfredum ée Delioloco, ordinis praBdicatoraiii, a)u« coNfessorem, p. 457. — Guilt. de Nuiigis, pp. Ô84-986. — Dom Chamard, Hêv, ée i'Anji. et du Mame^ pp. 194rldj ; et Vie des sainU pernonnagesj etc., pp. H05 et 306..— Bodiii» Reck. sur VAnjou. t II, p. B18. — Michaud, t. Ifl, p. tt%, '— UOueat aux oroiêodeê^ eod„ p. 298. — Fleui7, t. XVlf, pp. 5l9-5t;j. •^ Rohrbacher» Miel, univeraelle de VEglise nathoUque^ t. XVIII, p. 518.
(2) doinvine (publ. Fr. Michel), p. 192. — Lenain de Tillemenl, t. IV, p. M. «^ Ôom- -GfaaiBacd, Rêv» 4ê IfAnjom «i da Afatn«, pp. i9G-t97, et Vie dieê êainU per$onnageSt etc., p. 306.
Demeoré seul a^ec son noiiteas troupeau» GHMls pot fie Kob-» sol^ da départ de son royal ami» en conUûaaat en Orient son œuvre pieusement pacificatrice» parmi les querelles des Véni« tiens et des Génois » qui, un jour » allèrent jusqu'à ensanglanter les murs de sa ville archiépiscopale (i). Mais» au moment où Gilles allait enfin goûter un peu de repos au sein de son diocèse apaisé» voilà que s^ouvre à son apostolat une nouvelle carrière^ à coup sûr bien plus aride que celle qu'il avait jusque-là par*courue depuis les pompes de Damietté jusqu'aux émouvantes flmérailles de Sidon» mais où ne ressortira que mieux le par&it désintéressement de son zèle.
L'an 1258» à la faveur de l'anarchie entretenue en Egypte par la turbulente milice des Mamelucks» vint s'abattre aux frontières de la Syrie» sous la conduite d'Houlagou» une formidable inva-^ siôn de Mogols. Tant qu'ils ne s'en étaient pris qu'à la ville de Bagdad» qu'ils emportèrent d'assaut et où, pour ainsi dire» ils donnèrent le coup de grâce à l'expirante puissance des califes^ On n'avait vu là qu'une heureuse diversion aux attaques des sultans du Caire. Mais lorsqu'on les vit poursuivre leur foria exterminatrice jusqu'à travers les colonies chrétiennes» défen-" dues seulement par la mince escorte du gouverneur de la Pales^* tine Geoffroy de Sergines (car, pendant ce temps» les deux ordres de l'Hôpital et du Temple s'entr'égorgeaient sous les murs de Plolémaïs) ; à ce moment» dis-je» on dépêcha vers l'Occident Gilleb de Tyr avec Jacques Pantaléon» patriarche de Jérusalem» et Jean de Yalenciennes , seigneur de Caïphas. Arrivés à Rome» les trois messagers obtinrent d'Alexandre IV l'annonce d'un concile général pour l'année suivante (2). Puis aussitôt» comme cédant à l'ancieb attrait agissant sur lui d'un bout du monde à l'autre^ Giliel accourt à Paris; et là» le dimanche de la Passion 1260» il déroule
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(1) Dom Chamard, Bev. de l'Anjou et du Maine, p. 196 ; et Vie des 9ainU personnages, etc , p. 307. — V Ouest aux Croisades, p. 299.
(2) Thésaurus anecdotum, t. II : Urbani papa IV epistola XX, col. 4^. — Goàt ée Nangis, f» 410. ^ Bibtioth. de VEcole des chartes, IV* série, t. IV : Elmprumtè steeamt l^euis en Palestine, par G. Servois, p. 113. — Dom Chamard, Rev»^ etc.« pp. 196-196; et Fttf ctef sainte personnages^ etc.» p. 397. •*- UOuest ouoi Qre^ sadesy p. 299«
à saint Louis le tableaa des récents désastres de la Terre-Sainte, confirmé par une leltre du pape, devant une assemblé» générale qui décréta, comme préparation à une nouyelle croisade, des prières et des pénitences, avec la réforme des mœurs et Tinterdiclion des tournois (1).
Cependant un audacieux usurpateur du trône d'Egypte, le vainqueur de Mansourab Bondocdar , venait de cbasser les Tartares de la Palestine ; ïnais Ce ne fut que pour y renchérir sur leurs ravages, par l'invasion de la petite Arménie, par la prise d'Ântioche, l'incendie des jardins de Ptolémaîs, la ruine des églises de Bethléem, de Nazareth et du mont Thabor. Dans ce surcroit de catastrophes, compliqué de l.'élat de pénurie absolue des colonies chrétiennes, le patriarche de Jérusalem Jacques Pantàléon, qui venait de succéder au pape Alexandre IV sous le nom d'Urbain IV, sans plus s'attarder dans l'attente d'un concile et pour s'assurer de pressants subsides, décréta de suite le prélèvement t durant cinq années, du centième des revenus ecclésiastiques, avec la mise en vigueur, à cet effet, d'un vaste système de collecte. Dans chaque pays de l'Europe un agent principal devait recevoir, avec indication de date et de provenance pour chaque rentrée, des fonds perçus par des exccutorcs subalternes, à la charge de reverser lui-même cette masse en lieu sûr, et de rédiger du tout un exact compte-rendu à l'adresse du Sàint-Siége, arbitre souverain de l'emploi. Habile mécanisme, mais dont le jeu dépendait, surtout en France, du choix d'énergiques ressorts, eu égard aux dispositions de l'église gallicane à l'époque de l'avènement d'Urbain IV. Dans cette dernière moitié du siècle de saint François d'Assise, d3 saint Dominique, de saint Jean de Matha et de saint Pierre Nolasque, il s'était produit dans le clergé français comme un fléchissement de la piété chrétienne, qui se trahit surtout à l'occasion des taxes ecclésiastiques. Accablés sous le poids d'impôts décrétés coup sur coup pour la délivrance des Saints-Lieux, pour l'empire latin de GoDStantinople, pour les croisades contre les Maures d'Espagne,
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(1) Rer. Andeg. Pand,t pp. SOT«à 51. — Gaill. de Nangis, p. 41Î. — Dom Chainard., Rev,^ etc., pp« 198-199. — UQuest aux CraUàdeë^ p. 300.
les Albigeois, les païens de la Prusse et les Tariares; accablés, se disaient-ils, sons la multiplicité des fardeaux, les prélats, les abbés et les chapitres couvaient depuis longtemps contre Rome un sourd mécontentement, qui unit par éclater en présence et avec la complicité des deux premiers collecteurs du centième d'Urbain IV. Eudes Rigaud , archevêque de Rouen, et Eudes de Lorris, chanoine de Bayeux, préposés par le pape à. la perception des deniers de France, n'avaient d'abord accepté cette ingrate mais honorable mission qu'avec mauvaise humeur; et ils ne cherchaient, pour se dégager, qu'un honnête prétexte, lorsqu'un triste incident leur vint en aide. L'évêque d'Agen, Guillaume, promu depuis au patriarchat de Jérusalem, et, de son côté, préposé au recouvrement des subsides pour l'empire latin de Gonstantinople et la principauté d'Achaïe, avait, à cet effet, con* •Toqué à Paris, pour le 80 août 1263, un concile, où les prélats ne répondirent à ses demandes que par un refus formel. Alors Eudes Rigaud et Eudes de Lorris, présents à l'assemblée et qui guettaient ce moment, produisirent vite leurs propres pouvoirs. Bien entendu les protestations redoublèrent, accompagnées d'un insolent appel au Saint-Siège; et eux aussitôt de décliner leur charge, à la faveur de cette flagrante résistance du clergé qui i leur égard, pour ainsi dire, couvrait la retraite.
Le manifeste ainsi provoqué .par Tindigne manœuvre des deux collecteurs, met dans un vilain jour l'esprit dégénéré du clergé de France , et donne la mesure de ce qu'il s'y était opéré tout à coup d'effrayants progrès, en fait d'égoïsme et d'insubordination. L'on y sent passer comme un souffle glacial, paralysant tout élan généreux. Ce ne sont que de banales défaites tirées de la modicité des revenus ecclésiastiques, de l'aggravation des charges, de la cherté des vivres, c Et puis, • ajoutait-on, « s'agit-il de
> quelque nouvelle croisade ou du départ d'un personnage
> important? Pas le moindre du monde. On ne nous parle » (étrange aveu dans la bouche des évêques du royaume de saint Louis !) « on ne nous parle que des chrétiens de la Palestine, qui même viennent de conclure une trêve avec les Sarrasins ! »
Pauvres excuses, et que nous ne saurions mieux stigmatiser qu'en empruntant le langage Tiraient du pape, dans le rejet de
l^slppel dirigé Ters Im par les archevêques da concile : c Avanf 4t àfi mufinurer contre les subsides en faveur de la Terre* •i Sainte» • leur dit-il par allusion à rempressement de saint liOttis » « il eut été bon de considérer avec l'attention convenable 9i k conduite des princes et séculiers qui» avec un dévouement ik d'autant plus admirable qu'il est spontané» sacrifient leur % fiiftune pour venger les outrages, fsiits à notre Rédempteurt Mi Quoi ! u'est-il pas honteux de voir des clercs et des prélat^ n craindre de soulever du doigt le plus léger fardeau» tandis que ]it des séculiers assument avec bonheur» sur leurs épaules» des ib dbarges: presque intolérables ! Quoi ! des clercs refuseront de 1^ prendre part contre les persécuteurs du nom chrétien à< une j»i subvention prise sur un patrimoine qui n'est pas le leur» mais »i celui de l'Eglise et de son Christ ; et des laïques offriront eux* ito mêmes leurs propres biens » aflErontant les plus grands périls
> personnels 1 Quel déshonneur d'être précédés dans le royaum9 JL des cieux par de simples hommes du siècle I Oh I n'ajoutez 1^ pas à la pesanteur de la charge dont nous sommes accablés ».la douleur de ne pouvoir secourir cette terre sacrée» pour »* laquelle nous nous sentons une affection d'autant plus viv0 B que nous avons sondé tous ses besoins. Aussi sommes-nous
> résolu» dans l'urgente nécessité où elle est réduite, non-seule*- & ment k ne pas abandonner notre projet, mais encore è( le >. Hsettre à exécution par tous les moyens en notre pouvoir. ».
Dans cette ferme poursuite de son dessein» la première BKSure à prendre» de la part d'Urbain lY, c'était» en France^ «n renouvellement absolu d'à personnel préposé au centième ; ' et» à cet égard il n'y avait aucune hésitation possible. Quel nom» en effet» se recommandait mieux à l'ancien patriarche de Jéru* aal^n que celui de l'archevêque de Tyr» son récent collègue dans l'ambassade de Palestine à Rome» et dont il déclare avoir ai souvent éprouvé le zèle circonspect pour l'église d'Orient et Fenlier dévouement au Sjaint^-Si^e (1)? Quel nom, disrje» se
(1) < Te, çDJussolliçitudhiem et vi^Llantiam pro ipsius lerr» negotio exçeri- • zaento oognoTimus, nos de ftdelttate ac circonspectione vedtra plenam* in
» circa liberationem dict» terrse... Devotionem ttiam, quam in adim^rendis n.diviiiis et apostoliciS' beite placitis promptam semper inveoimus €ft; paratami » dignis ob hoc laudum prseconiis attollamus. ..
(i) Recueil des hist. des Gaules, t. XXI: E vkitalionibus Odoni Rîgaudî wehiepiscopi Rotklomag^fn8is, pp. S91-SSè. -^ Then. anécdoh^ eod., Urbani çap» IV, epist. Y, VI et XIX, ad iEgid. Tyrens. archiepiso., col 7-9 et 47., et XX, col. 48-49. — Raynaldi, Annal, eccles. (Romae, i6»8), l. IV, an. 1263, v^i et t2, 13 et 14. — Oriens Christiamas, t. III, col. 1319. — Leiuiiii de Ti)le*-< ittont, t. V, p. 25 et (. Vi, aux notes, pp. 296 et 297. — Bibliog. des Croisadesl parMiçhaud (éd. i820), t. I. pp. 424-425. — Biblioth. de C Ecole dès chartes, eod.y pp. 113 et stiiv. — Dom Chamard, itew., etc., pp. 1^209, 208^; et Vie deé Maints personnages pp. 308^309, 312.
(2) Duchesne, eod., p. 871. — Oriena Christianus, eod.^Rer. And. Sand.. p. 50 v« et 51. — Lenam de Tmemont, t,. V, p. 4. — Raynald., eod., n» Ift r< A<ya.GbmBrd,. Aib»«tC4,,Ep. 9tt^Ml,.«NL
recûWBanâait mieux k Urbam IV (pe. e^w cl^^ GiHfiâw pwrM r^couvremeat de Vimpôt sacré dans la rojaame et $ous l'aflEectueQi patroaage du héros de Dami^te et du restaurateur d6 Sidoa? Ce fut dooc à notre compatriote qaa le p^pe, par des buUes de janvier et mars.126;}, confia la charge d'agent piweîptti ÇD Franèe» tsï Lorraine et en Flandre» et en outre la direclicm générale de Toeuvre par toute l'Europe sous le titre de légat...Jk \ai désormais devait appartenir sans réserve le choix des exécuh / tfeurs, remploi des censures contre les clercs rebelles; et left* tiëre liberté d'orgaiùser par toutes tes paroisses des procesaiom pour y prêcher la croix et prodiguer aux assistante les indtoil^ gences pontificales (1).
Certes, vu l^s dispositions de l'église gallicane» difilcUettcitt on eût pu assigner au zèle de notre missionnaire un chaibp plus Stérile et plus obstrué de ronces; et ce n'étaill pas trop dds instances du pape envers saint Louis, le comte de Pbitiera eflb roi de Navarre, pour leur recommander et son œuv^e et son serviteur (2). Gilles ne devait plus, eau efiet, compter que sur la piété de ces princes pour lui tendre, en route, une maiisi secouh rable ; car il n'allait pas même être soutenu dans sa tâebe pàb les applaudissements du vulgaire , qui ne pouvait voir etv )m autre chose qu'une immolation sans éclat. Néanmoins les ordres du pape furent suivis avec une obéissance intrépide ; et Gilles» déjc) , se précipitait dans sa nouvelle carrière, quand uite gpavb
complication Tint encore, multiplier sous ses pas les entraves.
Mainfroy, prince de Tarente et bfttard du défunt empereur d'Allemagne Frédéric II» venait d'usurper le royaume de Naples et de Sicile^ au mépris de la suzeraineté pontificale. Cet envahissement de ses possessions temporelles était, pour le Saint*Siége, un immense sujet d'alarmes. Il n'y allait pas seulement, en effet, du sort de l'Italie, mais du salut de la chrétienté menacée jusque dans ses fondements par les monstrueuses convoitises depuis si longtemps en éveil dans la maison de Souabe. Etendre leur tyrannie d'un bout du monde à l'autre, et y inaugurer Tathéisme politique sur les ruines du sacerdoce , tel était l'idéal rêvé par cette race maudite depuis Frédéric Barberousse jusqu'à Frédéric II, et qu'en ce moment le prince de Tarente poursuivait avec l'habileté et la scélératesse héréditaires. Dans ce surcroit de périls, Urbain IV, assiégé jusqu'aux portes de Rome par les infernales bandes sarrasines de Maiufroy, se tourna naturellement vers la France, appui du Saint-Siège; et, voulant opposer à son ennemi la plus redoutable épée du royaume de saint Louis, il y envoya ofih'ir au frère du roi, Chartes d'Anjou, qui s'empressa d'accepter, la couronne de Naples ; puis en sa faveur, à titre de subsides militaires, il établit, concurremment avec le centième, un nouveau tribut consistant dans la dîme triennale des revenus ecclésiastiques de France , et demeuré célèbre sous le nom de dime caroline.
Cette simultanéité des deux collectes n'était assurément pas pour réconcilier le clergé avec l'œuvre de GiUes. A vrai dire, au lieu d'éparpiller en mille sens divers les ressources du catholi* cisme, il eût bien mieux valu les diriger sur un seul point. Et, dans la seconde moitié du treizième siècle , qu'y avait-il de plus Urgent et qui s'imposftt plus à l'exclusive sollicitude du Saint- Siège, que Textermination de la maison de Souabe, de cette hideuse puissance aspirant et condensant en elle tous les venins de la société du moyen âge ; de ce gigantesque amalgame d'autocratie césarienne, de mahométisme et d'impiété albigeoise? Hais quoi ! en visant uniquement à l'Allemagne, on allait donc sacrifier la Terre-Sainte, cette seconde patrie des Francs , depuis deux
siècles abreuvée da plus pur de leur sang? On allait donc abandonner seule, sur les chemins de la captivité et de la mort, cette fille adoptive de saint Louis, qui, hier encore, s'attachait avec un si maternel amour à sécher ses larmes, à briser ses fers, à panser ses blessures? Oui, sans doute, en regard du conflit du sacerdoce et de Tempire il fallait savoir consommer ce déchirement nécessaire, fermer les yeux sur d'irrémédiables désastres, et ne plus s'obstiner à provoquer pour une cause perdue l'enthousiasme factice d'un siècle blasé sur les croisades. Avouons-le toutefois : une aussi radicale détermination ne pouvait provenir d'Urbain IV , dont les récentes démarches en faveur de la Palestine avaient été le principe même de son élévation à la tiare ; et, à aucun degrés elle n'était compatible avec les pastorales sollicitudes de l'archevêque de Tyr et la vulnérable tendresse de saint Louis pour les chrétiens d'Orient. Un seul homme alors en eut l'initiative, grâce à sa situation dégagée et avec sa hardiesse d'esprit doublée d'un cœur cuirassé contre toutes les émotions inutiles; et cet homme, comme nous l'espérons établir dans une autre partie de ce travail, est ce même Charles d'Anjou que la papauté, du reste^ avait si heureusement choisi pour l'opposer à Uainfroy.
Pour en revenir aux subsides ecclésiastiques , quelles que fussent, à cet égard, les prédilections d' Urbain IV, il devait au moins opter entre le centième et la dime Caroline ; et, faute de s'y résigner» il voua, pour tout le reste de sa carrière, à d'inextricables peines l'apôtre d'une mission déjà par elle-même si stérile.
Loin de reculer devant ce surcroit d'obstacles, et à travers des clameurs élevées jusqu'à Rome contre la probité de quelques receveurs subalternes, Gilles ne se montra que plus impassiblement résolu à tirer d'une situation presque désespérée tout le parti possible, il comptait d'ailleurs^ à bon droit, sur l'indéfectible assistance du roi de France. Non que saint Louis ne se dût aussi à son frère, appui direct du pape qui avait recommandé sa cause à tous les princes d'Europe aussi instamment que celle de la Terre-Sainte ; niais, entre les deux attraits également orthodoxes qui se partageaient soq cœur, le monarque pieusement
intègre mi^iotenait ça parfait équilibre dont le§ saints gtnt seuls kl secret ; et on n'oserait njême soupçonner qu'un seul jour l'inçlination ^u sang l'ait porté à trahir l'amitié et à oublier Iq malheur (i). Non content de tirer de son. propre trésor de forteg spmmes à l'adresse dq gouverneur de la Palestine, et de seconder le légat dans l'équipement d'une croisade projetée p^r les sirefi; de Ne vers, de Valéry et de Nanteuil (2), saint Louis se hâta de convoquer à Paris, pour le 18 novembre 1263, un concile ou Gilles produisit son mandat. Tout d'abord l'assemblée se récria contre les pouvoirs coercitifs dont le pqpe l'avait armé. Il y allais disait-on, de l'honneur de Tépiscopat de s'engager par coQtrain^; et l'insubordination gallicane allait se retrancher invûo^ciblenent derrière cette On de non receyoir, si le légiat et le i:oi, de conçert sans dopte avec Urbain, IV, ne se fussent résignés à subii: un affligeant compromis. De part et d'autre, il fut bien çonveni} que l'archevêque dp Tyr remettrait au roi ses lettres de créance, pour ne sévir que contre les clercs rebelles aux décisipns de l'assemblée, qui votait le. subside, mais spontanénient, etnoQ ppint en vertu des bulles pontificales (3).
Si dures que fussent pour notre missionnaire les hostile^
réserves attachées à l'adhésion des évéques, elle ouvrait,, co semble, à son zèle^ qn champ assez vaste; mais, loin d'y moissonner en paix^ il ne s'y enfonça que plu^ avant dans les épipe^ de son apostolat. Comme il fiallait s'y attendre, vu l'état si violeinr ment tendu des ressources cléricales, le concours.de l'oçuivriet
.. ik I
(1) Dom Ghamaiid, Betx , etc., pp. 202-205 \ et Vie des aainU ^reomut^ee^ etc., p. 310.
(i) Bibl, de V Ecole des charten, eod, ~ Dom Chamard, JRev., etc., p. SOS; Ot, Vïe des saints perâfmnageêf etc., p. 310»
(3) Histoire de saint Loys JX, du noni) roy de France, par Messire Jean, sire de Joinville, avec diverses pièces du même temps, non encore imprimées et qvelques observations de M. Claude Ménard, conseiller du roy et lieutenant d« ]î).Prévosté d*Ângers [Paris, Sébastien Cramoisy, 1617), pp. 287 et 288. —Joseph 6randet, coll. de notes et copies de pièces pour servir à V Histoire eccies. de Pfànjou^ ms8. 864, t. IIi passitn* — LabJ^e, Sacrer, concilia^ t. XI, pars I^ <5pU, 8247825. — Lenain de Tillemopt, t. V. pp. 25 et2ft. — Heury» t. XYIIl* p. 32. — Borhrbacher, t. XVni^ p. 67i. — Hist, des conciles, par Héfélé, t^ VIII, p. 500. — Dom Chamard, iiev., etc. pp. S05>-206 ; et Vie ciet sainU
4'0rteDtaTecl'<]Boyre d'Ita^o devait forcément aboutir à L'absorpt|oD de l'une des deux causes aa profit du collecteur le plus accaparant; et, en mettant en regard, dans une égale mesure d^ persévérance, la mansuétude et la discrétion de l'archevêque de Tyr avec Tftpreté do cardinal Simon de Brie, préposé à la dime Caroline, on pouvait d'avance prédire lequel des deux rivaux à la fin primerait l'autre ; et l'événement le montra bientôt. Quand, pour la solde de l'armée guelfe, on eut épuisé les trésors du Saint-Siège et les richesses des églises de Campanie et de Rome» l'avidité du cardinal, poussé par le souffle impérieux du du<; d'Anjou^ vint) s'abattre sur les diocèses de Flandre, de Dauphin^ Qt de Provence, comme les plus directement menacés par l'invasion germanique. Mais il y eut bien vite, à force d'inquisitoriales investigations, exprimé, pour ainsi dire, toute la substance des bénéfices ecclésiastiques : et c'est alors qu'à bout d'ex^pédients, dans l'intempérance de son zèle, il empiéta brutalement sur les propres ressources de son collègue. Non cqntent de se faire attribuer le pouvoir de commqer les vœux pour la Terre-Saintç au profit de l'Italie, ce qui déjà enlevait à Gilles une bonne part de ses espérances, il alla jusqu'à s'attaquer, par voie détournée mais sûre, à l'intégralité même de son trésor. Pour épargner d'autant le pécule aacré qui lui coûtait tant de sueurs, l'archer vôque de Tyr> usant du droit commun aux légats et aux prélats en visita pastorale, avait jusqu'ici reçu des cures et des abbayes» sur son parcours obligé, les procurations d'usage, consistant dans l'hospitalité gratuite ou l'octroi d'une somme pour ses (rais de voyage et d'entretien. Jaloux d'une aussi légitime perception comme, d'im prélèvement sur la part du roi de Naples, Simon de Brie la fit interdire à Gilles qui, pour défrayer sa mission, dut entamer le patrimoine des chrétiens d'Orient (1)»
Ces coups étaient d'autant plus rudes pour notre légat qu'il y reconnaissait la main d'Urbain IV, qui lui-même, à la fin, cédait
(1) Rec. des hist. de France, t. XXI : Majns chronicon Lemovicense, p. 770. — Thés, a/needot.f %t II ; Urbani pap» IV, epUt, LIV, p. &1« — Dom. Cbamai4> Rev,. etc., pp. 207-211 ; et Vie d^«S*^fftP^4^^f^*^»>^ -^Çr 'l*».
à la dominante impulsion du duc Charles. Il restait à Gilles, il est vrai, la constante faveur du roi de France. Mais , en regard d'une évolution aussi marquée dans l'esprit de la cour de Rome, cette faveur osa-t-elle se déclarer aussi ouvertement qu'à l'origine? Nous l'avons dit, en sa double qualité de restaurateur de la Palestine et de frère du roi de Naples, saint Louis avait à cœur, par dessus tout, de maintenir la balance égale entre l'Orient et l'Italie. Aussi, lorsqu'il vit, sous la main du pape, cette balance incliner décidément vers l'Italie, et, sous le nom du pape, les agents de la dîme Caroline tirer si violemment à eux toutes les ressources du clergé de France, il en conçut un vif déplaisir qui se traduisit par Tabsolu refus de se prêter à des exactions qui frustraient les colonies chrétiennes. Mais en même temps, jaloux de concilier avec son indépendance royale le respect envers le Saint-Siège, et inspiré par une orthodoxie timorée qui lui interdisait de s'ingérer à aucun degré dans le domaine purement ecclésiastique , il s'abstint de toute médiation officielle entre Urbain IV et l'archevêque de Tyr. Du moins, à partir de l'assemblée de 1363, saint Louis n'apparaît plus dans Pbistoire de Gilles , non qu'en secret il ne se soit ingénié à dédommager le prélat des rigueurs du Saint-Siège par un surcroît d'égards. Mais, encore une fois, il laissa partir des coups inévitables ; et, bien plus puissante en cela sur le roi de France que toutes les sollicitations fraternelles, Rome (on le doit conclure d'un silence autrement inexplicable), Rome, autant que l'exigeaient les apparences, obtint de sa parfaite soumission filiale le sacrifice d'un ami (1). •
Cet ami sacrifié, ce serviteur froissé n'en poursuivit pas moins résolument sa route, en étouffant des gémissements. Et cependant, il n'y avait pas Jusqu'au souvenir de son église de Tyr qui ne vînt l'accabler, en ajoutant aux souffrances du voyage les douleurs de l'exil. Allait-il jamais revoir cette seconde patrie, envers qui son amour croissait en raison même de ce que pour elle il essuyait de murmures, de rebuts et de contradictions? Ces
{^) Dpm Çhamard^ Rpp , etc., pp. 201 et 210,
-asséchées maltipliés (car il commençait aussi à se le demander), ces échecs, compliqués d'infirmités croissantes, neTavaient-ils pas assez averti de renoncer à consumer, dans une lutte aussi stérile qu'inégale, un reste de forces dont il devait compte à son troupeau ? N'étail-il pas temps enfin pour lui de rentrer au bercail, troublé par le réveil des anciennes discordes (1), avec Thumble moisson disputée à Tacbarnement des collecteurs dltalie, et surtout avec Tintact trésor de ses bénédictions pacifiantes et consolatrices? L'heure était venue sans doute, pour Gilles, de goûter cette récompense , la seule qu'il ambitionnât ici-bas. Néanmoins l'obéissance le retint à son poste, jusqu'au jour où il se considéra comme affranchi par le décès d'Urbain IV, suivi de l'exaltation du cardinal Guy Fplcodi, sous le nom de Clément IV. Quelque cruels, en effet, qu'eussent été pour lui les procédés du défunt pontife, à raison des liens si multiples qui le rattachaient et à l'archevôque de Tyr et à la Palestine on n'avait point à craindre que toute sympathie pour les colonies chrétiennes fût étouffée en lui par l'ascendant du roi de Naples. Mais, si Charles d'Anjou était parvenu à attirer aussi avant dans son orbite l'ancien patriarche de Jérusalem, il y devait totalement entraîner un pape étranger par ses antécédents à l'église d'Orient, et qui ne pouvait oublier d'avoir clé réduit, lorsqu'il dut venir à Rome prendre possession de la tiare, à se déguiser en frère mendiant pour traverser les lignes de Mainfroy. Désormais l'œuvre du centième semblait absolument perdue ; et, du reste, aux yeux de Gilles, son mandat expirait avec Urbain IV. Aussi, dès le lendemain de l'avènement de Clément IV, il sollicita sa décharge.
Pour comble de déceptions, la supplique n'aboutit qu'à une réitération de pouvoirs, expédiée le 28 avril j 265 (2); et Gilles ainsi se vit engagé sans retour dans une impasse où de plus en
(1) Marin Sanuto, p. 221. — Raynald., an. 1263, n« 15.
(2) Biblioth. imp., suppl. lat., n» 878, pièce 2. — Thés, aneedot, eod.: Qeuentis pap» IV, epist. LU et LUI, col. 126 et 127. — Raynald., an, 1265, no ^ ^Lenaiu de Tillemont, eod,, pp. 6-7. Bibliogr. des Croisades, eod,^ p. 425» — Dom Chamard, Rev., etc., pp. 210-211 ; et Vie des saints personnages: etc! pp. 312-314.
pkis il Ta se heurtant contre mille pierres tTatSieppemeift. Ecoatons-le lui-même, car à la fin ses gémissements ëciatent :
« Bien qu'il nous semblât déjà assez rigouj^eux, » écHt-il à son ami Richard, chanoiue de Tyr et trésorier du pape, et Tua de ses meilleurs appuis eu cour de Rome ; « bien qu'il nous semblât déjà assez rigoureux que le Souverain Pontife ait accordé le pouvoir de commuer au profit de lltalie les vœux de ceux qui se sont croisés pour la Terre-Sainte, ce nous semble encore plus dur de voir Targent destiné à cette même terre par la piété des fidèles, converti en subside^ pour Tltalie. Les volontés des testateurs sont méconnues , comme nous l'avons constaté en maintes localités, dans le cours de nos prédications. Nous avons vu avec non moins de peine que les prélats et les autres clercs d*un rang inférieur, résolus à accomplir en personne le voyage d'outre-mer, n*en étaient pa$ moins contraints à acquitter la dîme; aussi plusieurs prélats et chanoines ont-ils refusé de prendre la croix. Cette contrainte, du re^te, est contraire aux privilèges généralement accordés aux croisés, et consistant dans l'immunité à l'égard des collectes et de n'importe quelles autres charges. Ces privilèges, les laïcs en jouissent paisiblement. Mais les clercs, fi ^oncl comme si, en cette matière, les clercs à bénéfice
étaient de pire condition que les laïcs Nous aimerions
aussi à savoir quand il plaira à notre seigneur le Souverain Pontife, que nous regagnions. notre église de Tyr, qui aspire à notre retour ; car, si nous avionsen perspective un terme assigné à notre mission, nous pourrions d'ici-là régler bien des affaires, et, pour ce moment, nous préparer à notre voyage. Car notre désir et notre dessein, moyennant la volonté de Dieu, est de demeurer et de mourir en Terre-Sainte.. Aussi conjurons-' nous de tout notre cœur votre bonté paternelle, si telle est son bon plaisir, de nous obtenir cette faveur (1). it
* (t} « Lîcet videatur salis durum quod dominus summas Pontlfox commutandi 9 crucem terrae sjinctae in subsldium Âpuliae contulit potestatem, adhuc videtur â dainus ut pecunia eidem terrae sanctœ ex devotione fidelium assignata, in B dictum ApuUsB subsldium convertatur, et testatorum Yoluntas minime impleatur,-
Tourmenté par le souvenir de son église absente , le même jour et presque dans les ifiêmes termes il assiège de ses sollicitations une partie de la cour de Rome. Puis tout à coup, refoulant ses plaintes et commç contrit d'avoir un instant déposé le fardeau pour reprendre haleine : < Si ardue que soit notre » tâche, h écrit-il au cardinal Octavien , précisément au sujet de la réitération de ses pouvoirs, c si ardue que soit notre tâche, » nous ne pouvons ni ne devons, par égard pour celui qui nous
> Ta confiée, résister à ses ordres ; et, en fils obéissant, nous
> sommes résolu, comme par le passé, à l'accomplir diligem* » ment et affectueusement, avec un cœur tout dévoué et daus % toute rétendue de nos forces (1). >
Gilles se remit donc en marche, sur une route où il ne pouvait plus avancer d'un pas sans se blesser au vif. Une des plus grandes ressources financières des colonies chrétiennes, si frustrées du côté de la France, était en Italie le syndicat des banquiers de Sienne, qui, dans l'universalité de ses opérations, embrassait jusqu'aux comptoirs de la Palestine. Cette fameuse
• quod in multis locis invemmos ubi di$cuiTimus pirœdicaDdo , valide durua» I etiam videtur quod prselati et alii minores clerici et crucesignati voleutes per- » sonaUter transfretare. ad solvendam decimam c»mpenuntur : per hoc enim » mulU preelatt et canonici crucem accipere dimiserunt. Quod tamen videtor
> esse contra privilegium crucesignatis generaliter concessum, videlicet quod » siiit Immunes a collectis e( aliis gravaminibus quibuscumque : quibus pmile-
• giifi gaudent laïci, et eos a praedidis fecimus obeervari^ sed, heu ! clerici, qoÎA
• clerici beneficiati détériores sunt conditionis in bac parte Nubis eciam
• ezpediret quod nos sciremus quando placebit domino nostro summo Pontificl
• quod nos ad uostnim Tyrensem cccleisiam revertamur qus nostrum adTentutt
• desiderat et eipectat quia, si Aos haberemus missionis nostrae terminum assigna* » tum, de multis nos intérim provideremus, et iter nostrum ad illud terminum % froeuraramos. In terra enUn sancta desideramus et proponimus et morarî et. B mori^ Domino concedente, unde paternitatem veatram rogamus afféctu qua
> possumus ampliori ad praemissa obtinenda , si placet , efficaciter laborare » velitis. 1
(1) ff Cuju:» labor quantumcumque nobis fuerit diCficilis, ob reverenciam tamen
• mandatoris ejusdem cujus voluntati resistere nec volumos nec debemus, illud k devoto animo pro nostris viribus, tanquam obedienti» ilUus, sicut alias feci- » mus, diligenter exsequimur, et in ipso affectuose prout melius poesemus labp-
• ramus. . . > Trésor de TEcole des chartes, carton J 456, liasse n« 23. — BibL de VEcole des chartes, eod,, pp, 287-288, — Lenam de Tillemont, eod., p. 6, — Dom Chamard, Rev., etc., pp. 212-215 ; et Vie de9 8amt9 per9<mnage$ pp. 813-315.
compagnie devait snrtoQt sod importance à la clientèle da Saint- Siége, qui lui avait largement emprunté pour l'entretien des armées du roi de Naples, et, en retour, la couvrait de sa protection. Néanmoins, au plus fort de la lutte entre Charles et Hainfroy, la ville de Sienno secoua le joug de la suzeraineté pontificale pour passer aux Gibelins. Après de vaines tentatives pour la ramener au devoir. Clément IV dut excommunier en masse les rebelles, qui longtemps bravèrent les foudres de l'Eglise. Mais à la fin, pressés de regagner, sous un semblant de repentir, l'efficace amitié du Saint-Siège , ils recoururent à l'intermédiaire de Tarcbevéque de Tyr qui, lui aussi , figurait sur leurs livres pour une ouverture de crédit. Attaquant par son faible ce dispensateur des gr&ces apostoliques , ils obtinrent de lui l'absolution, moyennant l'octroi d'une forte somme pour la Palestine à titre d'œuvre satisfactoire , et, avec la croix acceptée de ses mains, s'assurèrent le privilège d'inviolabilité. Cette imprudente condescendance du légat ne pouvait trouver grâce devant un pape exclusivement guelfe. Aussi, non content d'interdire à Gilles pour l'avenir, en Italie, toute conces3ion de faveurs spirituelles. Clément IV lui infligea un blâme, avec ordre de se rétracter, au premier jour opportun, vis-à-vis des Siennois (1).
Ainsi frappé au cœur, et, du reste, jmué par une fièvre quarte, Gilles allait succomber dans sa tâche, lorsque, le 12 mai i266. Clément IV^ miséricordieusement , lui expédia sa décharge, moyennant son entente préalable avec saint Louis pour le choix d'un successeur (2). Mais la bulle ne lui était pas encore parvenue que l'archevêque de Tyr, appelé par sa mission en Allemagne, expirait à Dinant le 23 avril (S) ; et ainsi lui échappa jusqu'à l'espérance de revoir son église, pour lui consacrer au moins un dernier souffle de vie.
(i) Clemeutis pap® )V, epist. GCXI. — Trésor d«s chartes, eod. — Bibl. de Técole desi Chartes, pp. 118-120. — Dom Chamard, Rev., etc., pp. 215-216 , et Vie des Mintê per$onnage$, etc., p. 315.
(2) démentis pape IV, epist. CCLXVIII. — Dom Chamard, eod.
(3J démentis pap» IV, epist., eod, ^ Oriens Christ., col. 1819. — Anselme, col. 272. — J. Grandet, eod. — Dom Chamard, Rev,, etc. p. 217; et VU.deê tttinti penonnageëf etc., eod.
Et cependant, lors da décès de Gilles, nne ère un peu meilleore s'oovrail, ce semble, pour la Palestine, gr&ce à la victoire de BénéveiU qui, flxant sur le duc d'Anjou, par réiimination de Mainfroy, la couronne de Naples, rendait aux colonies chrétiennes toutes les pensées du pape et toutes les ressources de FEurope. Sous d'aussi favorables auspices, notre prélat eût pu entretenir utilement le Saint Siège des troubles de son église; lui suggérer à cet égard, avec plus de succès qui ne Tavait déjà fait à divers cardinaux, le sage parti d'enlever aux marchands de Venise, de Gênes et de Pise, sur le littoral syrien, des privilèges qui y nourrissaient leurs discordes (I). Mais surtout avec quelle joie il eût assisté saint Louis, son vieil ami de Damiette, de Sidon et de Tyr, qui ne l'avait jamais oublié et qui désormais lui appartenait sans réserve; avec quelle joie il l'eût assisté dans réclosion de la huitième croisade ! Avec quel transport il eût applaudi à ce dernier jet des mourantes ardeurs du treizième siècle !.... Que diS'je? en lui dérobant ici-bas cette perspective. Dieu voulut épargner à son serviteur justifié par l'adversité un suprême mécompte. C'en était fait des humaines espérances de Tarchevêque de Tyr, lorsqu'il eût vu en 1S70, toujours sous Taccaparement du roi de Naples, les croisades dévier à jamais de leur direction native, et la flotte de saint Louis passer en Afrique !
Du reste, ni le décès de notre compatriote, ni la victoire de Bénévent ne purent apaiser ses adversaires, et le vent de la persécution qui avait troublé sa vie entière ap;ita encore ses cendres à peine refroidies. Le cardinal Simon de Brie, appelé, depuis que la dime Caroline avait perdu sa raison d'être, à succéder à Gilles dans l'œuvre du centième, y poussa la rapacité jusqu'à discuter son mobilier, comme provenant des deniers de Timpôt; sans songer qu'en lui retirant le droit de procuration, par voie de dédommagement Urbain IV l'avait autorisé à en escompter l'équivalent sur sa collecte ; et qu'après tout, sous les mains de Gilles, d'aussi respectables délibalions tournaient en autant de
(t) Tiésor des chartes, eod. — JBibl, de l'Ecole deê charUê^ eod.,pa9êim. — Dom Ghamard, Rev., etc., p. 213*
Ié|f8 pieox, dont une part destinée anx croisés indigents. Et cependant les indécentes riguenrs da cardinal allaient être définitivement consacrées par Clément Vf, et la dernière pensée d'un bienheureux livrée au mépris , sans les actives démarches de ses exécuteurs testamentaires (1).
Clémeut IV toutefois, sans avoir été pour Gilles plus tendre qu'Urbain IV, sut lui rendre une aussi pleine justice, dans cette bulle de décharge que le prélat* angevin ne put que recevoir sur sa tombe outragée comme un tardif couronnement : « Envisageant
> les labeurs que vous avez subis, et les fardeaux dont vous » avez chargé vos épaules pour subvenir aux nécessités de la 1 Terre-Sainte, d'après les ordres de notre prédécesseur Urbain » d'heureuse mémoire et d'après les nôtres, tout en nous 9 réjouissant de vos succès nous compatissons aux infirmités » provenant de la faiblesse naturelle de votre compleiion, et
> encore aggravées par tant de labeurs ; infirmités auxquelles » s'est jointe encore, d'après vos lettres, une fièvre quarte qui
> a épuisé le reste de vos forces et vous réduit à l'impuissance
> de poursuivre ^accomplissement de la mission que vous avez
> courageusement entreprise (2).... >
A notre tour, rendons hautement hommage à une sainte mémoire consacrée par le malheur. Ce prélat de deux églises dont Tune ne fut pour lui qu'un vain rêve et l'autre un obsédant souvenir, cet apôtre exténué d'une œuvre désespérée, ce solliciteur importun, ce pèlerin dépaysé dans un siècle qui se détourne de Jérusalem, n'a vu dans ses tribulations qu'autant d'épreuves où s'élabore sa céleste auréole, et où jusqu'à la fin son âme, par degrés, s'épure et s'élève. Car, pour notre bienheureux, l'idéal
(t) démentis tHipte IV, epist. CCCXIII, col. 355; et CCCLII, coL 383*384. ^ — Dom Charaard, Rev,, etc., pp. 217-220.
(S) « Oum labores intemJîrnus quos subiisti, dum cvolviniGS onera quibua » humeros subjecisti ut terras satictœ necessitatibus «ubvenires, prout a Telicis
• reeordationis Urbano papa predecessore iiostro et a nobis postmoduni rece«
• pei-as, in mandatis et tuis congaudemus profectibus, et Iragililati compatimur, t qnam licet ex priroaria complexione contractam laborum succèdent! am aggra*
• vascet instantia ; auzit tamen, ut tu® prstendunt Uttere , quartana superve- > nicns ; qiite prout ftcribis, vires tuas exhauriens te minus idonenm effeât ad ea
• quœ ceperis prosequenda taiiquam emeritus »
do détachement chrétien n'est point encore au début de son apostolat, sur ces palpitants rivages de l'Egypte et de la Palestine éclairés par l'amical sourire de saint Louis et la perspective de Jérusalem ; il est sur ces hauteurs dénudées i solilaires et sombres, où. péniblement il se traîne jusqu'au dernier sooptt avec ses meurtrissures, sa nostalgie et ses lassitudes. C'est % sur ce nouveau calvaire , que se révèle pleinement l'ascétisme de son immolation.
te dcff|é iBi^iio ^mtej. — CsOlauit U Itift «t 1# Cti«U« h lltili.
La lutte contre la maison de Souabe , qui finalement avait détourné de Jérusalem toutes les sollicitudes du Saint-Siège, était à peine close, que la querelle entre le Sacerdoce 9t TEmpire se rouvrit sur un nouveau théâtre » et avec un redouble^ ment d'intensité, entre Boniface Vlil et Philippe-le-Bel. Auspî cberi berait-on en vain h celte époque les traces d'unf bi^Q profonde préoccupation des croisades dans l'église de France^ absorbée dans la revendication de ses libertés contre un gallicanisme royal brutalement oppresseur. Parcourez en effet iei rudes mais énergiques écrits d'un des plus grands prélats fran« çais de la fin du xiip siècle, d'un des plus vigilants et des plus hardis antagonistes de Philippe-le-Bel , de l'évéque d'Angers Guillaume Le Maire (1). Vous ïy verrez partout, dans Timpé-»
(1) Nous saisissons cette occasion d*applaiidir à la récente publication , paf H. C. Port , du hivt'e de Guillaume i e Maire , en grande partie euseveîi jusr qu*ici dans les archives di'parUmentales, comme à un véiitiible évéïiemeut pouf la science historique ; et nous nous associons à Téditeur pour convier les nombreux travailleurs de TAnjou à Têtude attentive et à la pleine évocation de çetlc fi^^ure I si vivante et si accentuée , et qui projette ua tel éclat sur la sombre période de
j transition qui traversa r£glise de France du .UU^ au xiv« siècle.
rieoi déploiement de sa polémique à ontrance^ reléguer au dernier plan les intérôls de la Terre-Sainte. S'agit -il, en effet, de la réunion à Angers d'un concile provincial, en exécution d'une bulle du pape Nicolas IV, promulguée en 1291 au sujet de la perte de Ptolémaïs, dernier asile des chrétiens de la Palestine, Guillaume Le Maire se borne à insérer sèchement ce document pontifical dans son Livre (1), où d'ordinaire les moindres événements de son épiscopat sont relatés avec une si rigoureuse précision ; et ce n'est que dans d'autres récits contemporains que nous apprenons que, le 26 janvier 1292, un concile s'ouvrit en effet dans la cathédrale d'Angers, mais sans que rien ait transpiré des travaux qui le remplirent (2), sans doute parce que tout s'y exhala en de stériles condoléances sur l'anéantissement des colonies chrétiennes. Plus tard^ dans son magnifique mémoire adressé en 1311 aux pères du concile de Vienne, sur les graves questions que leur soumit Clément V (mémoire auquel nous reviendrons tout à l'heure), il glisse rapidement sur celle de la Terre- Sainte , sans même dissimuler son peu de confiance dans l'opportunité d'une croisade (â), et en insistant sur la réduction et le libre fournissement des taxes ecclésiastiques (4). Enfin, en 1SI4, cet esprit si positif et si jaloux du maintien de ses droits, vis-b-vis du Saint-Siège aussi bien que de la puissance temporelle, paraît uniquement soucieux, lors du passage sur son
(i) Livre de Guillaume Ijb Maire, pp. 91-96. — U en est de même da prcjet d*ane croisade sous la direclion des Hospitaliers, publié par Clément V (190S-f 309), avec les indulgencps et immunités désignées sous le nom de pardon deVOspital de Sainl-Jehan de Jérusalem, (pp. 214-23i).
(2) Histoires des évêques d'Angers, par Guy Artaud, mss. CU, pp. 760-76Î. — L'Anjou et ses monuments, t. II, p. 2S6. — Livre de Guillaume Le Maire, notice préliminaire, p. 13. — Ce concile, vu son peu de retentissement, n*a pas même en les honneurs de Tinsertion dans VArt de vérifier les Dates.
(3) t Quanquam enim dubitem mondum advenisse vel instare tempus libéra- 1 cionis Jérusalem , cum considerem tempera moderna , tum propter scelera et
• transgressiones popuU Christian!, qui, legem haben.i, de eânichil servat, et
• qui leges sapiunt, lege non utuntur, tum propter dissensiones, emulaciones et B scismata, que et quas video inter se christianos habere^ non fore multum bene > disposita.... •
(i) Livre de Guillaume Le Maire^pp.îQO'^^.'^Hist.deVUniversiiédWngcrs, par Rangeant (Revue d*Anjou, an. 1873}, pp. 131-13i. — BisL des Conciles par Mouseigueur Héfilé (traduction Delarc] t. IX, p. 406.
diocèse d'an collecteur de subsides au profit de la Palestiue, d'invoquer fièrement contre lui él de faire même proclamer autbentiquement, par un légat, son exemption des droits de visite (1). Une seule foiSj en face des impudentes prétentions des agents du fisc en Anjou sur les legs en faveur de la Terre-Sainte, prétentions qu'un jour même ils menacèrent d'exercer à main armée jusque sur le trésor de la cathédrale , les intérêts de Téglise d'Orient, à notre connaissance, eurent en notre prélat un organe palpitant (2). Mais ces protestations accidentelles s'absorbent vite dans le cours général de ses invectives contre les sacrilèges usurpations du despotisme royal.
Suivant nous, le nom de Guillaume Le Maire mérite de se rattacher bien plus sérieusement à l'histoire des croisades , par l'influence décisive de ce vigoureux esprit sur le sort d'une iuslitution en qui s'incarnait, depuis près de deux siècles, le salut des colonies chrétiennes. Parmi les prédécesseurs de notre prélat, Renault I de Martigné avait, au concile de Troyes, présidé à la fondation de Tordre des Templiers ; Ulger les avait introduits en Anjou : Guillaume Le Maire devait attacher son nom à l'arrêt de mort prononcé contre eux, comme on sait, en 1312, par le concile de Vienne. Reportons-nous au long intervalle de près de six mois (3) qui sépara la première de la seconde session de ce concile, et que remplirent les délibérations sur le parti à prendre vis-à-vis de la grande milice dont la chrétienté suivait le procès depuis cinq ans. Lorsque tous les procèsverbaux d'interrogatoires eurent passé devant la commission préposée h l'examen de cette affaire capitale, deus; opinions s'y formèrent. Suivant la presque unanimité des pères, il fallait, avant toute décision au fond , admettre les Templiers à produire leur défense devant le concile ; car un ordre approuvé par saint
(1) Livre de Guillaume Le Maire, pp. 131-132.
(S) Eod,, p. 139.
(3) 16 octobre 1311 — 3 avril 1312.
Bernardi fénérable par ses services et muni de tant de branches wcore saines» ne pouvait être retranché de l'église sans qu'on e0t observé à son égard les règles sacrées de la justice. Quatre prélats sollicitaient au contraire la suppression d'une milice désormais inutile à la Terre-Sainte, et qui, partant» n'était plus qu'un criant scandale, après que deux mille témoins en avaient attesté les abominations; et celte mesure s'imposait à eux coiame famputation d'un membre gangrené. Le premier parti était sans contredit le plus légaL Mais Tirruption de Tordre entier à la barre du C4»ocile (car , répudiant l'inbTmédiaire d'avocats d'ofBce, ils tenaient à se défendre en personne), menaçait gravement l'indépendance du tribunal œcuméiiique. La présence mémo à Lyon de quinze cents chevaliers prêts, au premier signal de l'ouverture des plaidoieries, à accourir à Vienne, inspirait déjà à Clément V d'assez vives alarmes pour le déterminer b pourvoir sérieusement à la sûreté de sa personne et à solliciter le roi de lui prêter maln-fot te. L'auguste assemblée n'avait d'ailleurs pu déjà oublier qu'au concile de Mayence, tenu en 1310 au sujet des premières charj^es accumulées contre Tordre, vingt Templiers armés s'étaient rués sur l'archevêque, pour extorquer de lui leur absolution.
Mais, tout en s'épouvantant des éclats d'un débat contradictoire. Clément V reculait aussi devant la responsabilité d'une sentence déflnitive de condamnation contre des accusés dont on D*avait pas entendu la défense, et les jugements favorables de quelques synodes provinciaux l'entretenaient dans ses hésitations. El cependant Philippe-le-Bel, promoteur des poursuites et poussé par l'acharnement fiscal (1), insistait pour un verdict immédiat: ' et même il ne se faisait pas faute de peser lourdement sur la décision des pères, du moins si Ton en juge par TImposante esc rte qui l'accompagnait lorsqu'avec toute la maison de France il apparut à Vienne au plus fort des délibérations de l'assemblée, et par i'éminente place qu'on le vit occuper au
(1) c Gui negotium mullum erat cordi. ■
concile, où il siégeait à la droite et seulement un peo au-dessous do pape (1).
Ainsi balloté entre la pression du roi et les frayeurs de sa conscience, le faible Clément V ajournait sans cesse ladoptioa d'un parti décisif. Les mois s'écoulaient, et Ton allait s'éterniser dans cette impasse, quand du sein des ténèbres jaillit un trait de lumière. En compulsant les mémoires rédigés par les prélats, h la demande du pape , sur les questions posées à l'ouyerture du concile, on tomba sur le cahier de Guillaume Le Maire, qui, retenu par la vieillesse et ses lufirmités dans son diocèse (3), avait tenu du moins à adresser à Vienne sa consultation écrite ; et Ton y lut cet immortel paragraphe :
«.... En ce qui est de l'ordre du Temple, il est du plus haut » intérêt pour TEglise et pour toute la chrétienté , que notre » Saint-Père abolisse d'ofûce, sans délai ni réserve, selon toute » la rigueur du droit ou en vertu de son plein pouvoir, et sans » égard pour les frivoles et calomnieuses allégations invoquées 1 pour sa défense, cet ordre très-diffamé qui, pour ainsi dire» » autant que possible infecte le nom de chrétien parmi les » incrédules et les infidèles, et fait chanceler dans la foi un » bon nombre de fidèles.. .. Je dis sans délai, quelqu'excellent » qu'eût été cet ordre dans son principe et dans sa fondation...
> Que si quelques-uns de nos prédécesseurs et de nos supé-
> rieurs ont créé des institutions de leur temps irréprochables, » mais qui depuis ont dégénéré en erreur et en superstition, » comme cela est manifeste dans le présent ordre, c'est à la
> postérité qu'il appartient de les abolir sur-le-champ, en vertu » d'une pleine autorité. C'est ce qu'on lit d'Ezechias (ch. xvm^
(f ) n fallait que roccupation de cette place par Philippe-lcsBel choquât bieiv Tmment les convenances, pour que la censure ecclésiastique ait noté dans les DiêsertatUmes historicœ de Noël Alexander, la seule mention de cette circonstance comme une irrévérence envers le Saint-Siège !
(2) « Quamvis infirmitas proprii corporis qualitasque loci me graviter affligeâtes • auTerant opportunitatera deliberancU plenius et studendi circa ea , pro quibÙ9 » dominas noster ponlifex decrevat istud sacrum concilium congragmidum. i L'omission de cette phrase dans Teitrait donné par Baynaldi n*a pu qu*accrédîter la conviction erronnée (partagée pai* Rangeard lui-même) de la présence de GailUome Le Maire au concile.
V. 4), qui brisa le serpent <f airain que Moïse avait élevé sur Tordre de Diea. Encore une fois^ je dis sans délai, de peur que le moindre retard ne développe cette hérésie, et que de cette étincelle ne jaillisse une flamme capable d'incendier tout l'univers et de porter une grave atteinte à la foi catholique, et qu'ainsi n'advienne ce que dit saint Jérôme au sujet de Tarianisme, qu'il compare à une étincelle sortie d'Alexandrie, et qui, pour n'avoir pas été étouffée, mit à feu et dévasta le
monde entier
1 Et que notre Saint-Père ne se laisse pas ébranler par cette considération invoquée, que le dit ordre, qui semble un membre si noble de l'église, n'en doit pas être retranché sans une mûre délibération ni l'accomplissement rigoureux des formalités légales; car (sauf les égards dus à ceux qui sou* tiennent ce langage), le grave scandale que cet ordre a déjà jeté dans TKglise et dans l'univers entier, et qu'accroîtra le moindre délai , ne comporte pas d'aussi longues procédures. C'est le langage que tient la vérité par l'organe de saint Matthieu (xvill, 9) : Si votre œil droit ou votre bras droit vous scandalise, arracliez^le ou jctez-le loin de vous. Car il convient qu'un seul membre périsse, phUôt que le corps tout entier (1).
(I) t.... Quantum ad negocium Teroplariorum et ordinisTempli attinet, Ecclesie Dei et toti fidei Christiane mirabiliter expediret, quod ide.ii dorninus no ter sive de rigorejuns «tue dt' pleniluduie poUatlulis istum ordinem diffamatissimum, qui, utitadicairà, odorem nominis Chrlstiaiii, quantum in se fuit, apud
• incrédules et infidèles fetere jam tecit et nonnulos fidèles in stabilitate fidei
• titubare, sine taitlitate aliqua rejectis frivolis et callumpniosis aliegacionlbus
• super defcncionc habenda, ex odicio suo omnino tolleret, bonis rjus ordinis
• disposicioni sedis apostolice réservât is. Et sine tarditate dico , eciaiusi a prima
• institutione fueht bonus ordo, cum dicat scriptura LXill* di G. Verium, Quod
• si nonnulli ex predecessoribus et niajoribus nostris fecerunt aliqua , que illo i teropore potuerunt esse sine culpa et postea vcrtiintur in errorem et supersU- 9 cionem, sicut de dicta ordine apparet, sine tarditate aliqua et cum magna auc«
• toritate a posteris dehtruantur , sicut tam ibi quam IV liegnum X VU ch. 1 de
• Ezechia legitur, quod confregit serpentem etieum, quem Aioyses, Domino à jubeiite, cofistruxit. bt iterum, bene dico sine tarditate, ne extarditatemorosa
• scintilla hujus errorls prorumpat in flaminam, que possit incendere totum
• orbero et fidem catholicam non modicuiii dcnigrare , ut accédât , quod dicet
• Jheronim'iS, quod Arrius una scintilla fjit in Alexandria, sed quia statim » oppressas non extitil « flamma ej js totum orbem populata ut XXIII* q 111 itecande,
» Nec multiim moTere débet dominum nostrum , quod dicunt aliqui predic-
Ainsi Guillaomo Le Maire optait résoIùmeDt poar une solution radicale , mais sous le couvert d'un habile expédient qui sauvait les apparences de la justice en même temps que la dignité du concile. On pouvait en effet prononcer la suppression de l'ordre du Temple, sinon en vertu d'une sentence définitive de condamnation Cde rigorejurisjj du moins par voie d'ordonnance apostolique fde pleniludiue jjotestatisj , c'est-à-ilire» en développant ridée très-nette de notre prélat, sous forme de mesure disciplinaire et de sentence provisionnelle (^per viam provisionisj , Un aussi judicieux moyen terme fut» comme on pense , accueilli avec empressement par un pontife temporisateur qui ne cherchait, dans ses perplexités, qu'une porte échappatoire. A cet égard, il s'assura d'abord de l'adhésion des cardinaux, dans un consistoire secret tenu le 22 mars 1312 ; et, dès le 12 avril suivant, à la seconde session du concile, fut promulguée solennellement contre les Templiers l'irréfragable décision suggérée par Guillaume Le Maire, à laquelle les siècles ont attaché toute Tautorité d'un absolu verdict (1).
• tum ordinem, qui Ecclesie videtur esse membrum tam nobile, non deberi sine i juris ordine et plena discussione truncah , cuin salva pace dicentium, etiam > propter grave scandalum , quod in Ecclesia Dei ex hoc ordine jain est ortum
• et semper ubique terrarum ex morosa dilatione crebescet , non videatur tanta
• discussio requirenda , veritate dicente , Mathei V et etiam XVIII : Si oculus
• tuus dexter vet brachium dextrum scandalizant le , ertie eos et proice abê
• te. Expedit enim ul unum membrum tuorum pereat, quam totum corpu$j etc. A quel autre passage du mémoire de Guillaume Le Maire pourrait mieux s'appliquer cette note marginale déposée sur le manuscrit au xvii* siècle : c multa in
• his roonicionibus digna episcopa primi nascentis Ecclesiœ seculi. • — Ajoutons que rindignation toute apostolique de Guillaume Le Maire était sans doute en partie provoquée par les scandales accomplis dans les cororoanderies de son diocèse. V. le procès des Templiers (coll. de documents inédits sur Tbistoire de France, publ. MicheletJ, pp. 103-104.
(t) ■.... Ëjus ordinis statum, habitum , atque nomen non per modum défini'
• tivœ hentenliœ cum eam super hoc secundum inquisitiones et processus super
• his habitos non posser us dejure, sed per viam provisionût scu ordittationis
• Apostolicœ irréfragabili et perpetuo valitura su:itulimus sanctione. « Livre de Guillaume Le Maire^ p. 88-90 et not. préiim., p. 15. — Magnum BuUarium Romanum , opus ab»olutissimum Laertii Cherubini , Editio novissima (Lugduni , 1692;, t. I, p. ^12. — Stephanus Ualuzius, Vita paparum Avenionensium, Parisiis 1693, t. 1. Secunda vita démentis V. autore PtolemaBO Lucensi, col. i3« Tertia vita Clementis V, autoi e Bernardo suldonis , col. 58 et 59. Quarta vita démentis Y autore bernardo Guidonis, col. 7i et 75. Sexta vite démentis V»
Au moment de la suppression de l'ordre du Temple , dont les grands biens» après les avides prélèvements de Philippe-le-Bel,
aatore Almarico Âugerii de Biteriis, col. 107. — d*Achery, veteram aliquot seriptorum 8picilagiuml7S5-177î), t. III, Contin Nangiac, pp. 6U^i&. — Grande* chroniques de France (publ. Paulin Paris), col. 1306. -— Thom» Walsingham, hist. Anglicana (anglic, noman., hibern , cambrica veteribus scripta. Francofarti 1603), p. 99.--Raynald. ann, eccles. (Romœ 1652) t. XV, an. 1311, n« 64-66 «t an. t31«, n«i 1-i. — Bzoviua, ann, eccles^ l. XIV, col. 160. 168, 179. — Annalium EminiBi Cardinalls Caes. Baronli Contlnuatio per Henricum Spondanum (Ltttetia Parisioram, 1659). 1. 1, p. 375. — llansi, sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, t. XXV. Ad concilium générale anno 1311, habitum additio, col. 414415. — R. P. Natalis Alexandri Hislor. Eccles, Saeculum XIll et XIV. Dissert. X. De Concilio Viennensi Œcumenico et de causa Templariorum, n>. 500, 505-500; et sehol. Il, p. 514. — Labbe, Sacras., Conc, t. xi, part. II, col. 1596. — Pauli .«Emilii hist. clarîss. de reb. gest. Francorum (Parisiis, 1539), Ibl. 1*6. V. et r. — Sainte Marthe et Bail, add. ad sum. conctl. p. 77. — Hist, dé l'Université d'Angers {Uevue d:Anjou, août 1874), pp. 1Î9-130. — Fleury, Biêt. eccles,, t XIX, pp. 195 et 20^-î09. — Rohrbacher, Hist. univ. fie VEglise cathol. , t. XIX, pp. 531-535 ; 542-543. — Hist. de la papauté pendant le tiv siècle^ par labbé J.-U. Christophe, t. I, pp. 238, 258-265, et notes et pièces jusUlicaUves, pp. 430-431. — Hist, des conciles, p. Uéfëlé, t. IX, pp. 405-414. — Dict, hist. de C. Port (81« et 82» liv.), pp 495-196. Ripetli, les Frères da Temple (Moniteur, 26 janv., 1856.) — Il n'y a jamais eu de doute sur Telistenoe ni sur la portée décisive du mémoire Je Guillaume Le Maire, qui sont proclamées par les principaux historiens e«.'clésiastiques. Raynaldi en a donné un long extrait, qui ne diffère du manuscrit que par d'insignifiantes variantes, et Bzovius a même été jusqu'à le reproduire intégralement. Mais le véritable auteur de ce mémoire est demeuré longtemps inconnu. Raynaldi l'attribue à un prélat éminent en science et en piété (interalios pt'œsul reliyione et scien lia conspicuus) , mais qu'il ne nomme pas. Presque tous les autres auteurs, abusés par l'identité du prénom, le donnent QOmme l'csuvre d'un Guillaume Durand, évéque de Mende, auteur certain , mais distinct du second des deux seuls mémoires qui nous soient restés des pères du concile de Vienne, sous le titre de modo generalis Concilii celebrandi (in-4", Lugduni, 1531), et dont Mansi fournit l'analyse. Mais, lors même que Rangeant na l'eût pas désigné d'avance, le vrai rédacteur du premier mémoire nepourrait plus être révoqué en doute, après l'intelligente exhumation du manuscrit accompagné de cette note marginale d'un moine de Saint-Aubin : ■ Bail in addit. ad a sum. concil. sub titulo «uff^ragium oujusdam mimatensis seu alteriiis in con* • cilio viennensi. Sed et monita sunt cerle GuilL majoris (mss. p. 104 r«.). t — Toi^ours à l'occasion du concile de Vienne, relevons encore ici une erreur où étaient tombés jusqu'ici tous les auteurs ecclésiastiques et tous les BuUaires, en donnant comme la bulle d'abolition de Tordre du Temple la bulle ad providam, datée du 2 mai 1312, et ^tuant spécialement sur les biens de cette milice une fois diasoota. La vraie bulle d'abolition est la bulle vox clamantis, depuis peu découverte et en ptirtir publiée par Hc' Uéfélé ^loc. inf. cit j — Guillaume La Maire fut-il dans l'affaire des Templiers, comme le suppose M. C. Port, c un des céafidenU et des conseillers intimes de la pensée royale ? ». — Pour notre part, new doutons fort que l'âpre et infatigable antagoniste de Philippe-le-Bel ait jaauîa p« oa même détiré pénétrer bien avant dans son intimité et sa confiance.
passaient natarellement aux Hospiialiers > ceox*ci venaienl ât conquérir Hle de Rhodes. Que si 1*oq considère l'avantage de ce poste pour Téventuel recouvrement de la Palestine» et» partant» Tnrgente nécessité de le fortifier contre les menaces de la naissante mais déjà formidable puissance ottomane ; et si d'ailleurs Ton songe à quelle détresse ta chute de Ptolémaîs avait réduit la maison de TUApital» au point de vue de la chréti. nié d'Orient on appréciera toute l'opportunité de Tarrôt du concile de Vienne ; et par là on mesurera toute la place que le nom de Guillaume Le Maire doit occuper dans l'histoire des croisades.
Mfftirt n. «» SilBtê Catherlie it Steao» et nialè Brifitta.
Transportons-nous maintenant dans la seconde moitié du quatorzième siècle» environ soixante ans après le concile de Vienne. Les deux grands incidents de la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, qui sur la fin du treizième siècle avait si profondément troublé rharmonie des relations sociales» étaient clos depuis longtemps» en Allemagne par l'avènement de l'orthodoxe dynastie des Habsbourg fleurissant sur les ruines de la maison de Soaabe, et en France par Tamortissement du choc entre la papauté et Philippe-le-Bel» sous le pontificat saintement pacificateur de Benoit XI. Fît cependant» malgré la suppression de ces entraves, au lieu de poursuivre en paix sa marche civilisatrice» la chrétienté ne faisait que s'épuiser en discordes; et jamais peut-être elle n'avait paru plus violemment ni plus généralement bouleversée qu'en 1370» lors de l'exaltation du pape angevin Grégoire XI. Ici» la guerre de cent ans multipliait ses péripéties sur les derniers lambeaux de la France. Li» ritalie se débattait convulsivement sous l'étreinte des laclions guelfes et gibelines, qui tour à tour déchiraient ses entrailles « Plus loin retentissaient, de la Gastille au Portugal» lesiéclats da dnel fratticide entre Henri de Transtamarre et Pierre-le^Groei.
Partoat enfin les grandes compagnies et les condottieri erraient d'un champ de bataille à l'autre, sans y pouvoir assouvir leur frénésie destruclive.
Evidemment, la société chrétienne souffrait d'une exubérance de sève qui , refoulée en elle-même à défaut d'un puissant dérivatif extérieur, avait allumé dans son sein comme une fièvre inflammatoire. Ce nécessaire dérivatif, elle l'avait trouvé durant près de deux cents ans dans les croisades, dont le retour périodique avait été , si nous pouvons user de celte expression vulgaire, la soupape de sûreté de ses bouillantes ardeurs; mais depuis rinterrnption déjà séculaire de la guerre sainte, elle se voyait condamnée à tourner contre elle-même toute son énergie vitale. Aussi, pour sauver la chrétienté, pour rétablir Téquilibre dans sa constitution bouleversée, il était urgent de rouvrir la lutte contre l'Islamisme, afin que par là pût se décharger pleinement son impétuosité déréglée.
La pensée de tourner contre les infidèles l'animosité des chrétiens armés les uns contre les autres, n'était pas neuve : elle datait du concile de Clermont. Mais, en évoquant sur tous les champs de bataille de l'Europe l'image palpitante de Jérusalem^ au fur et à mesure des grandes calamités fondant sur la Palestine, les grands prédicateurs des croisades, avant l'époque où nous sommes parvenus , n'avaient jamais envisagé directement le rôle providentiel de la guerre sainte dans le jeu régulier des facultés sociales du moyen âge. Le privilège de cette haute intuition était réservé à Thumble fille d'un teinturier d'Italie, que Dieu avait comblée de ses plus riches dons pour en faire, à la fin du quatorzième siècle, la lumière et le guide du Saint-Siège. Ce qu'Urbain II et Innocent III n'avaient fait qu'entrevoir, l'incomparable sainte Catherine de Sienne Tembrasse d'un hardi coupd'œil ; et il faut voir avec quelle candeur elle l'exprime dans un immortel colloque avec son intime ami Grégoire XI.
C'était en 1376. Le doux et pieux pontife qui alors siégeait à Avignon, ne cessait de promener de là ses regards affligés sur les mille plaies de la chrétienté, lorsqu'arriva à sa cour sainte Catherine de Sienne, pour y traiter de la réconciliation de
Florence engagée dans rinsurrection gibeline, et pour hâter le retour de la papauté à Rome. Dans l'une de ses premières entrevues avec Grégoire XI, sainte Catherine, en présence du dominicain Raymond de Capoue, son confesseur, son interprête et son biographe (1), insista sur l'objet de ses plus ardentes sollicitudes, le recouvrement de Jérusalem oubliée et la défense de TEurope contre les Turcs déjà maîtres de la Grèce et cernant Conslantinople. « Mais, dit le pape, il nous faudrait faire la paix » entre les chrétiens, avant de proclamer le Saint-Passage. — » Saint-Père, i^ repliqua-t-elle, c pour pacifier les chrétiens vous » ne pourrez trouver de meilleurs moyens que d'ordonner le
> Saint-Passage. Car tous ces hommes d'armes qui fomentent la » guerre parmi les fidèles, iront volontiers employer leurs armes
• pour la cause de Dieu. Il y en a très-peu d'assez méchants pour
> ne point aimer Dieu dans l'exercice d'un métier qui leur plaît, » et à racheter par là leurs péchés; car, en écartant les tisons, » on supprime l'incendie. Et ainsi, très-saint Père, d'un seul
> coup vous produirez plusieurs bons résultats. Vous pacifierez
> les chrétiens qui cherchent le repos; et, quant à ces gens
• engagés dans le crime, vous les gagnerez en les perdant. Que » s'ils remportent quelque victoire, vous pourrez marcher plus » avant avec les princes chrétiens. Que s'ils périssent, vous aurez % gagné leurs âmes, qui auparavant étaient comme perdues. De
> là découleront trois biens, à savoir : la paix des chrétiens, la » pénitence de ces hommes d'armes et le salut de beaucoup de
> Sarrasins (2). » Et, dans une autre entrevue avec le mémo
(1) Il (allait nécessairement un interprète entre Tidiôme toscan de sainte Catherine et le latin de Grégoire XI.
(2) I Recolo autcm quod dum ipsa !»emel circa materiam hanc apud dictum
> Pontificem muUum iiistaret, cidem Poiitifex respondit : Opportet quod
• pacem primo inter Cliristianos facereraus, et poatmodum passagium sanctum
• ordinarem. Ad quod illa sic replicavit: Nullam, Pater Sincte.ad pacifii^ndum » Christicolas, viaiii meliorem invenire poteritis quam sanctum passagium ordi'-
• nando. Umnes enim istae gentes armorum, quae sunt fomenlum guerrarum » inter fidèles, libenler ihunt ad serviendum Deo de arte sua. Pauci sunt adeo
> pravi, qui non libenter serviant Deo de acto in quo delecteniur et qui per illum
• actum non libenter velint sua peccata redimere ; remoto autem foroento, f removeri opportet et ignem. Et sic, Pater Saiicte, simul et simul lacietis quam
pontife : « Pour la suppression des discordes qui troublent la > chrétienté, il n'y a pas de remède plus efficace ni plus oppor* » tun que la publication d'une croisade, qui animera tous les % fidèles d'une égale ardeur contre les ennemis communs de % Jésus-Cbrist et des chrétiens. Par là s'eibaleront leurs animo« » sites belliqueuses et leurs colères , et ainsi tomberont les a dissensions et les haines (1).
Non-seulement dans ses entrevues avec Grégoire XI ^ mai$ avant et après le voyage d'Avignon, dans les admirables lettres où elle réconforte son tendre ami et le soutient dans sa marche, sainte Catherine revient sans cesse sur cette idée d'une croisade oniverselloment pacificatrice; k chaque page éclate comme le prélude ou le développement de ce thème céleste, c II convient, i dit-elle, par allusion à la révolte de la Toscane contre le pouvoir temporel du Siint-Siége, c il convient de chercher vos » brebis, et les reconquérir par la patience et par la guerre contre » les infidèles, en élevaot l'étendard de la très-sainte et très- • ardente croix. Mais, pour l'élever, il ne s'agit pas de dormir ; il » faut se tenir debout et le déployer avec courage. J'espère dans
1 pturima bona. Pacificabitîs Chriatianos votentes quiescere; gentfes autem ipsas t peccatis irretita:», quoiiiam eas perdendo lucrabimini. Et si (kciant aliqiiam » ▼ictoriam, prooedetis uUerius corn aliis principihus ClirintianUat'ui : si vero » morientor ibi, lucrati estis animas illas qu» prius perdilse eiant quodammodo. » Tria itaqiie bona sequentur ex hoc, pax scilicet Christianorum , pœnitentll » istorum armigenorum, et salua roultorum Snrrar^norum. ■
(1] • Imo vero n une opportun um est, adeoque nuUuro efftnacius remedium ad » diasidia hsec toUenda suppetit, quam si foedus sanctum sanciatur, quo omnes 1 paribus animis in communes Christi et Christianorum hostes conspirent: ibi • sues animos et impetus, suos pugnandi ardores irasque effundent, enque ratione 1 privatos lites pouent et odia. • C'est l'endeignement de cette grande vérité qui a lait décerner à sainte Catherine, par Cornélius à Lapide, le beau nom de Theodecte, BoUand, acta SS. Aprilis, t Itl, vita S. Cathar. sen., auctore Raymundo Capuano, pars II, ch. xv, col. 93i. — Comment, in duod. proph. min. auctore R. P. Cornelii a Lapide (Antuerpias, iîi5), in Dedicat. -« Ampliss. coll. de D. Martène (Parisiis, 1729). Processus contestationum super sanctitate et doctrina Beat» CatharinsB de Sents, t. VI, col. t267-12G8. — DiYÎ Antonini Florentiui Chronic. (Lugduni), t. III, p. 701. — Wadding., annal, minor. (Rom», 1733), t. Vlll, p. 305. — Rohibacher, t. XX, p. 474. — JlUt. de 9aint4 Catherine de Sienne et de la papauté de von temps^ par le P. D. Alphonse CapeceUtro (trad. de M"* Elisa Jal, Paris, 1863), pp. 243-24». - LeUre$ de $aint$ Catherine de Sienne (trad. Cartier, Paria» 1858), introd., pp. 48-40.
» riofinie miséricorde de Dieu que vous gagnerez les infidèles» » et que vous corrigerez la malice des chrétiens^ parce que tous % courront à Todeur de la croix» même ceux qui ont été les plus I rebelles envers vous. Oh 1 quel bonheur si nous voyions le
• peuple chrétien donner le trésor de la foi aux infidèles qui»
• après avoir reçu la lumière , s'avanceraient vers la perfec* » tion !... Allons, mon père, réalisez le projet de voire retour à
> Rome el de le croisade à laquelle vous engagent les infidèles» » en envahissant toujours vos possessions... La paix, la paix, la
• paix, mon doux père, et non plus la guerre ; mais marchons
> contre nos ennemis et portons l'arme de la très-sainte croix, % avec le glaive de la douce et sainte parole de Dieu.... Venez, » venez donc, ne tardez plus^ afin de pouvoir faire bientôt
> la guerre aux infidèles, de n'être pas arrêté par les membres
• corrompus qui sont révoltés contre vous. Je vous en prie, je » le veux, usez à leur égard d'une sainte ruse, en employant la » bonté, comme je vous l'ai dit. Ce sera un feu d'amour que » TOUS jetterez sur leurs tètes ; et , par ce moyen , vous les » gagnerez, eux, leurs biens et leurs personnes, pour faire une
> guerre sérieuse contre les infidèles (1). Au nom de Dieu, notre
> doux amour^ élevez, mon Père, l'étendard de la Sainte-Croix,
(1} « Convienvele danque cercare c racqaistare con la patientia, e con la Guerra
■ audando sopra gli Infedeli, rizzando el Gonfalone dell* ardentissiroa et doleis-
■ sima Croce ; al quale rizzare non si conviene ptu dormire ; ma destarsi, e » rizzarlo tirilmentc. Spero nella smisuraia bonta di Dio, che rtacqaistarete gl*
> Infedeli, e corragerete le malitie de Christiani, peroche aU* odore délia Croce » tutti correrano , etiandio coloro, che sono statt piu ribelli a vol. quanto
• diletto, se noi vedessixno, che il Popolo Cristiano desse el condimento délia
• Fede a gr Infedeli, peroche poi avendo ricevufo el lume vereb^e a grande » perfettione... Su^ Padre, mandate in effetto el proponimento, che avete fatte
> del awenimento vostro e del santo passagio, al quel vedete , che 1* InredeU
• d*invitano veniendo a piu possa a tollerir el vustro. .. Adunqne venite, et non
• tardate piu, accioche tosto poniate el campo sopra gl' Infedeli ; e cfae non 1 receviate di questo fare impedimentc a da questi membri putridl, che sono
• ribelli a voi : progovi, e vogllo nhe usiate uno santo ingano con loro, cioe con
• la benignata, corne datlo c, perche questo li sara uno fuoco d*amore e carbooi » accesi, che gittarete sopra li capi loro ; e per questo modo gU averete prest e f la sustantia temporale, e la persone loro, dandovi ajuto in Tare la Guerra soprâ
9 gl* Infedeli Paccc, pacce, pacce, Babba mi dolce, e non piu Guerra ; ma
a andiauo sopra H nemici nostri » e portiamo rArme délia ftntisstma Croce, t portando el collella délia dolce, e santa parola di Dio. f
% et TOUS verrez les loups se changer en agneaax (1 ). Soyez an > homme généreux et sans crainte ; répondez à Dieu qui vous ji invite à venir habiter la ville de saint Pierre, le glorieux chef I dont vous êtes le successeur; et puis levez l'étendard de la » très-sainte Croix. C'est par la croix, dit saint Paul, que vous % avez été délivri^s. C'est par cet étendard, rafraîchissement des » chrétiens, que nous serons délivrés de la guerre, de nos divi- » sioDS et de nos iniquités, et que les infidèles seront délivrés I de leurs erreurs (S). »
Mû par d'aussi pressants appels, Grégoire XI se mit à l'œuvre pour l'organisation d'une vaste croisade, en rivalisant d'ardeur avec son angélique amie. Pendant que celle-ci remue ciel et terre, pendant qu'elle va jusqu'à harceler de ses instances le formidable gibelin Barnabe Visconti et le fameux capitaine des routiers anglais Jean Haukowd, pendant qu'elle assure à la guerre sainte un chef éminent dans la personne de Louis l*% fondateur de la maison d'Anjou-Sicile (3), le pontife multiplie ses appels et provoque les enrôlements en masse (4), en se prodiguant sur toutes les brèches ouvertes d'un bout de l'Europe à
(1) • Cime, Dio Amore doice : rizzate, Babbo, tosto el Gonfalone deUa Sautis- ■ sima Croce, e vederate H Lupi diventare Ag;noUi. »
(2) « Uomo virile, e non timoroso : rispondete a Dio, che Ti chiama, che t yeniate a tenere, e possidere el luogo del Glorio:$o Pastorc Santo Pietro > di cui vicario sete rimas to ; c drizzate il Gonfalone délia croce santa, che coma • per la croce summo liberati, cosi disse Paulo. Cosi levando questo Gonfalone, » il quale refrig^erio de Crisiiani, sareno liberati noi dalla Guerra, e divisione, o t molle iniqijita, il Popolo iufedele dalla sua infideiita. • L*operi di S. Catcrina de Sien<) njovainente publicatida Geroinmo GigU. Tomo secundo. L'épistolc délia serafica Virgine da Siena, traite fid(>lmente da suoi migliore Esemplari, e pur^ate degli errori dell altri bl.s'mplari, Aggiuntevi le Aniiotazioni del padre Federigo Burlamacchi. Parte prima (In Lucca 1721). Leiter. ill, p. âO, et pp. 27, ^9 et 30; Lett. iV, p. 33 ; Lett. V, p. 30 et n., pp. 57, L8. — Robrbacher, t. XX. p. 475.— Trad. Cartier, introd., pp. iX-it. — Vie de sainte Catherine do Sienne ^ par M. Tabbé Chavin de Malan (Paris. 1858), pp 203. 2iÛ-2i2, 2U.
(3) Nous reviendrons, «lans la seconde partie de ce travail, sur les relations d« Louis d^Anjou avec sainte Catherine.
\4] A cet égirJ. nouH croyons devoir épargner an lecteur la fastidieuse énumération des mesures adoptées par Grégoire XI. Signalons seulement pjrmi ces misures, la dériignation du confesseur de saiule Catherine, Raymond de Capoue pour la promulgation de la croisade en Italie, dette circonstance dénote toute la ptrt qui revient à la fille de Sienne dans les déterminations du pontife. £jpi«lai6« «te. Lett. 2ie et n. — Cartier, eod,, p. 48.
l'autre par le flot toujours montant de Tlslamiisme. Du côté de la Palestine, il place la minorité troublée du jeune roi de Chypre, Pierre II de Lusignan, sous la protection du grand-maitre de Rhodes (1). Aux cris de détresse de la reine d'Arménie, refoulée jusque dans les gorges du Taurus par les hordes ottomanes, il répond par l'organisation d'une ligue de défense sous la conduite du valeureux Olhon de Brunswick (2). En parcourant des yeux les côtes de TAsie-Mineure, il signale aux Chypriotes la menaçante occupation du port de Satalie, en face de leur côte occidentale (3), et prépose les Hospitaliers à la garde de Smyrne {41). Pour sauver la Grèce entamée et Constantinople devenue tributaire d'Amurat, il convoqua les puissances limitrophes à un congrès général à Thèbes (5). Auprès du roi de Hongrie Louisle-Grand, des Vénitiens et de la reine Jeanne de Naples, il insiste sur leur propres périls, vis^à-vis d'un ennemi qui déjà, delà Bosnie à l'Epire , domine rAdriatique (6). Enfin il n'y a pas jusqu'au roi de Portugal à qui il ne témoigne sa sollicitude, en lui abandonnant la moitié des dîmes ecclésiastiques en faveur d'une campagne contre les rois maures de Benamorin et de Grenade (7). En même temps et par une suite des mêmes pensées, il resserre les liens de la discipline dans la milice de Rhodes (8), remet en vigueur chez les Génois l'interdiction du trafic des armes et des munitions
(1) Raynald., Annal, eccl, t. XVI, an 1311, n* 1. — Vie de eaitite Cathennct par Tabbé Chavin de Malan, p. 202.
(2) Rayn., an 1371, no 30. — Wadding. pp. 260-261. — Hist. de la Papauté pendant le xiv* siècle, p. l'abbé Christophe, t. II, p. 408. — Michaud, Bihliogr. des Croisades^ t. Il, p. 1^. — Recueil des historiens des Croisades (publ. de l'Académie des Inscrip. et Belles-Lettres) : Documents annénienst pp. 717-718.
(3) Rayn., an 1873, n» 8.
(4) Rayn., an 1871, n» 1 ; 1373, n« 9 j et 1874, n» 7. — Hist. des Chevaliers de Malle, p. Veiiot. t. H, pp. 191-193.
(5) Rayn., an 1372, n«» 28 et 29.
(6) Rayn., an 1371, no 28; 1873, n» 396; 1874, passim; 1875, n»» 5, 7 et 9. -- Wadding. eod., pp. 309-310; 318. — Bihliogr. des Crois., cod., pp. 133-135.
(7) Rayn., an 1376, n*" 19-20.
(8) Notamment en accélérant raftluence, au trésor de Tordre, des recettes des fommanderies d'Angleterre, de Castille et de Portujîal, indûment retenues par les prieurs avec la complicité intorcssée de leurs souverains respectifs. Rymer, Acta publica, t. III, pp. 24-25 ; 38, 40. — Vertot, eod., pp. 189, î96.
de guerre avec l'Egypte (1), iostalle des tribunaux d'inquisition contre les renégats à tous les avant-postes de l'Islamisme (2), pourvoit à la diffusion de l'Evangile en Arménie par les fiU de saint François d'Assise (3), encourage en Espagne l'œuvre de la délivrance des captifs chrétiens détenus chez les Maures (4), et celle non moins intéressante de la conversion et de Taffranchissement des esclaves arabes (5).
Mais, en fidèle disciple de sainte Catherine, Grégoire XI envisage surtout la croisade par le côté pacificateur. Aussi ses légats, infatigablement, parcourent la France d'un champ de bataille à l'autre, et de la Flandre à la Guyenne, pour ménager au moins une trêve entre les rois de France et d'Angleterre (6). D'autre part, il envoie en Italie le cardinal d'Estaing réconcilier Milan et Bologne (7) ; s'interpose entre les Génois et les Chypriotes qui s'entrégorgeaient pour une querelle de préséance (8), entre Louis d'Anjou et le roi d'Aragon en lutte pour la succession des îles Baléares (9), entre l'empereur d'Allemagne Charles IV et la maison de Bavière se disputant le marquisatde Brandebourg (10).
Mais Grégoire XI s'attache surtout à pacifier la France^ sa
(1) Rayn., an 1372, n« 29. — A cet é^ard, Grégoire XI n*en suivait pas moins le courant d^idées libérales de la papauté du xiv« siècle ; car, par une bulle de 1371, conservée aux archives de Lucques, il autorise les armateurs de ce petit pays à expédier à Alexandrie , chaque année, en deux navires, toutes les cargaisons n'ayant qu'un caractère purement commercial. Arch, des miss. scie7it, et littér, t. II. p. S83. — Hist, de Vile de Chypre, p. de Mas-Latrie (Paris, 185Ï), t. II, p. 348.
(2) Notamment en Hongrie, en Palestine et en Eg^'pte. Rayn., an 1371, n» 3i. — Fleury, Hist. ecclés. t. XX, p. 237.
(3) Rayn., an. 1374, no 8; 1375, n» 27. — Wadding., pp. 266-267 ; 318-320. — NaL Alex. HUt. ecclés, t. VU, p. 59. — Robrbacher, p. 443.
(4) Wadding, p. 322.
(5) Wadding., pp. 540-541. — Raji!. an. 1373, n« 17. — Robrbacher, p. 445.
(6) Rayn., an. 1371, n» 1 ; 1873, n« 22 ; et 1375, n<» 11. — Wadding. p. 305. — Chronique de Froissart (publ. Kervin de Littenhove, Bruxelles, 1870-1877) t. VIII, pp. 307, 310. 319, 320, 326, 327, 338, 339, 372. 374, et n. , pp. 458-468. - Grandes Chroniques de France (publ. Paulin-Pâris) t. II, col. 1613. — Bibl. des Crois, t. II, p. 133.
(7) Cartier, eod., pp. 48-106.
(8) Rayn., an. 1371, n» 31 ; 1373, n» «; 131i, nt 7 et 12. — Wadding, pp. 238, 271-274.
.9) Rayn., an. 1376, no 19.
10) Rayn., an. 1372, n«« 6-7.
patrie et sa résidence bien-aimée; la France, où une guerre séculaire absorbait à elle seule l'élite des forces chrétiennes. Aussi il faut voir comme il s'ingénie à rejeter sur l'Orient tout ce qui fermentait de généreux dans le sein de cette fille ainée de l'Eglise. Informé qu'une soudaine panique a, un instant, sai^ tout l'islamisme à l'annonce des préparatifs de l'Europe, il s'ouvre de ses espérances à Charles V et à Edouard III , au duc de Bourgogne et au prince de Galles, au comte de Flandre et au duc de Lancastre, à Doguesclin et au captai de Buck. De cette active correspondance du pontif angevin, retenons seulement ici la lettre au roi de France, empreinte d'un tel accent d'affabilité ingénue (1) qu'on dirait un écho de la voix de sainte Catherine, c Ces jours derniers, un homme appelé Jean de Châtillon, du
• diocèse d'Amiens, envoyé de Dieu pour rendre témoignage de
> la lumière, qui avait surgi dans les ténèbres, nous est arrivé b avec de très-agréables nouvelles de chez les Sarrasins. Il désire, ^ comme nous le croyons, les porler à la connaissance de votre 2» pieuse Majesté ; aussi avons-nous songé a vous le dépêcher » avec nos lettres ; et, entre autres choses, nous vous écrivons » que nous vous enverrons notre cher fils Martin de Catalogne, » professeur de l'ordre des Frères Mineurs, qui arrive dudit pays » pleinement au courant de ces nouvelles ; et, ce qu'il nous » raconte , il le relatera h votre grandeur. En poursuivant le » cours de ses importants récits, ledit Martin (nous lui rendons » à cet égard un favorable témoignage) nous parait digne de )) foi, et s'exprimant sinon avec le docte langage de la sagesse » humaine, du moins avec une entière sincérité; aussi l'avons* « nous écouté avec ravissement et enthousiasme ; et ses relations
• ont été confirmées par Jean, qui cependant, comme il le sou- Si tient et comme nous le croyons, ne l'avait jamais connu dans » les pays d'outre-mer. Avec lui nous vous adressons Nicolas
> Malavina de VinglimlUe, qui, dit-Il, jadis pris par les Sarra-
> sins et vendu comme esclave, renia criminellement le Christ » Sauveur et la religion chrétienne, et passa de longues années
(1) « Qua caudidarn et relîg^iosum aperit pectus. »
cbez les Sarrasins. Il étadia leur langue, leurs forces, leur constitution , déclare connaître à fond leur pays , et ses récits s'accordent parfaitement avec ceux desdifs Jean et Martin. Nos Irès-chers fils Corsolet de Hamenerie, chevalier, et le sire Jean Pelison, des diocèses de Rouen et de Tours, qui reviennent tout récemment du pèlerinage de la Terre-Sainte et^es autres provinces d'outre- mer, soutiennent qu'ils ont parcouru lesdites régions, et confirment unanimement toutes ces circonstances ; et vous pourrez' les sonder là-dessus. Eux et plusieurs autres s'accordent à dire que de trës-nombreuxSarrasins de la Terre-Sainte et de l'Egypte, nous ne savons en vertu de quelle révélation ou sous l'impression de quelle terreur, affirment que l'exécrable loi de Mahomet va bientôt périr, et redoutent fort le passage des fidèles qu'ils appellent Francs. Aussi l'épouvante les a envahis, et les uns se préparent à la défense, les autres à la fuite, d'autres à embrasser la religion chrétienne. Ce langage, que dans ladite Terre-Sainte la pécheresse Raab tint a Josué, alors chef du peuple Israël, à savoir : « Je sais que le Seigneur vous a livré cette terre, » ce langage, dit-on, se renouvelle souvent dans la bouche d'un grand nombre de Sarrasins à l'égard des chrétiens. De l'Afrique, où est adoré ce même impie Mahomet, nous est arrivé aussi un sage chrétien, noire cher fils le noble Aymar Alphonse, chevalier espagnol, afin d*oblenir du Saint-Siège quelques faveurs spirituelles pour lui et quelques chrétiens habitant ces parages. Ils nous ont fait des récits tout semblables, à savoir que le prochain anéantissement de l'exécrable loi de Mahomet est redouté dans ces dits pays d'Afrique , où Ton dit le tenir d'anciennes prophéties, 0:2 des inductions des astrologues. Bien que la gravité du Saint-Siège ne puisse se fonder sur de pareilles données, cependant on ne doit pas entièrement les rejeter, et les fervents chrétiens doivent en garder le souvenir. Car, au sujet du très-glorieux et très-heureux passage des fidèles présidé par Godefroy de Bouillon, nous lisons qu'un Pierre THermile dudit diocèse d'Amiens, qui, par dévotion, avait séjourné dans cette même Terre-Sainte» avait pris con-
» oaissance de Tétat des Sarrasins ; aossi, bien que petit seloo le » siècle, il souleva les chrétiens par ses prédications, dont il vit » rbeureux succès.. Nous voyons aussi plusieurs pieuses per- » sonnes, par l'effet d'une révélation divine, soupirer après le
> Saint-Passage , et mettre en mouvement dans ce sens notre A pouvoir pontifical (allusion manifeste à l'influence détermi- » nante de sainte Catherine). Ne négligeons donc pas ce qui » nous est signalé par d'aussi favorables indices; car le bras du
> Dieu des armées ne s'est pas raccourci, et il peut encore » opérer des prodiges. On nous dira que ce n'est pas sur la foi
de pareils récils qu'on doit entreprendre le passage , mais on ne peut nier que le Saint-Siège ne doive y pousser par ses exhortations. Car de même que d'une frêle tige s'élève un arbre gigantesque, ainsi souvent, d'un humble principe, sortent de grandes conséquences. A ces nouvelles, les dévots princes chrétiens, si Dieu le leur a inspiré ou le leur inspire aujourd'hui et leur en donne le pouvoir., réaliseront le passage d'ootre-mer en temps opportun, après s'être enquis de la vérité près des personnes bien informées. Et, de même que Moïse, chef du peuple dlsraël, conduit par l'esprit de Dieu, d*après les promesses divines, à la possession de cette même terre, en s'y dirigeant avec son peuple, envoya devant, prudemment, Josué et Caleph, pour prendre des avis secrets sur ce pays et sa constitution, ainsi ils peuvent envoyer devant de fidèles explorateurs et s'enquérir prudemment de la réalité des nouvelles ci-dessus rapportées, pour agir en connaissance de cause. Ces nouvelles, il ne faut pas les tenir silencieusement cachées sous le boisseau, mais au contraire les placer sur le chandelier pour qu'au moins elles luisent aux yeux des dévots princes, et soient dignement révélées à votre piété. Nous prenons les mesures nécessaires pour que votre ferveur s'en accroisse, pour que cette œuvre chrétienne s'accomplisse par vous ou par d'autres, pour que, grâce à d'activés sollicitudes, vous écartiez les obstacles consistant dans les guerres que vous soutenez contre des chrétiens, et que vous avisiez mieux, dans votre royale sagesse , aux mesures les plus opportunes,
f et â prendre le parti le plus glorieni et le plus utile, et à voir 9 si quelques avantages temporels ne doivent pas être négligés » pour la cause de Dieu, pour conquérir à. la loi divine et au B salut des âmes, et non à la satisfaction des ambitions terrestres, » ici-bas d'amples royaumes, et plus tard le royaume céleste. a Par Taspersion du sang de Jésus-Christ notre Sauveur, nous vous supplions cordialement d'incliner avec un surcroît de clémence et de ferveur 2i la paix qu'il s'agit de conclure entre vous et notre très-cher Dis en Jésus-Christ, Edouard, roi d'Angleterre, de vous y porter en vue de cette sainte entreprise, dont Jean, comme nous le croyons, vous a déjà entretenu, et dont vous parleront plus amplement lesdits Martin et Nicolas. Et, si la paix se conclut, commencez, sous l'invocation du Saint-Esprit, à vous occuper du passage en Terre-Sainte, avec les pieuses inspirations que cet Esprit répandra dans vos cœurs, et daignez nous découvrir vos intentions. Au cas d'une forte persistance dans l'accomplissement de ces desseins par vous ou par d'autres, nous vous assisterons de nos fidèles conseils, surtout en voyant de nombreux chrétiens de toutes conditions aspirer vers ladite entreprise. Car ce sera une chose admirable, et qui ne doit pas peu réveiller nos espérances, de voir tant de divers chrétiens partir de différents pays, au moment de la conclusion de cette paix, concourir à persuader ce passage ; et vous et le roi d'Angleterre contribuerez puissamment et promptement à l'exécution de la volonté du Roi des Rois ; et, en guerroyant ardemment pour lui, vous jouirez de la récompense due aux hommes de paix et de la couronne réservée à ceux qui combattent légitimement. Beaucoup de gens qui ont commis une foule de crimes exécrables expieront aussi leurs péchés, comme il faut l'espérer, par la »> miséricorde de Dieu dans cette guerre ssinle (I). »
(1) c Ils dlebus, cum homo mUsus a Deo cui nomen erut Joannes de Castillo, é Ambanien. diœcesis, ut testiinonium perhiberet de luniine, quod in tenebris » erat ortum, cum gratisslinis uovis de partibus Sarraceiiorum adveniens, nos- * tram pi^aesexitiam adii$set, ipsam ad tuam devotam aublimitatem talla uova, » ut flrmiter crediraus, gestiantem aiidire, cum nostris littéris celeriter duximus
— su —
iUalbeureiUiemeDt tant d'appels et d'efforts, poursuivis sur plus de la moitié du globe, devaient demeurer stériles pour le
destinandum, et inter alla scripsimus, qaod dilectum fllium Martinum de Catv louia Ordinis Fratrum minoram professorum, tune de dictispartibus venientem, de lis plenius informatum mitteremus, ea quse nobis exposaisset, tuae celsitadini relaturum. Nunc autem illo prosequente, qui tantœ suaB rei dédit initium dictum Martinum, quem , ex bono testimonio nobis lato de ipso, reputamus veracem, non in doctis humanaB sapientiae verbis, sed ex mera puritate locutum per nos mirose, delectabiliterque aiidilum, expositae per dictum Joannem, licet cum, ut asserit et credimus, ultra mare non noscerel,comprobantem,cum eo dilectum filiumNicolaum Malavinam civem Vigintimilliensem qui, ut retulit, captus olim a SaiTacenis et venundatus in servum, Christo salvatori nostro, et ejus fide damnabilissime abnegatis multis annis inter Sarracenos permansit » eorumqus linguam , potentiam , statum et terras plene se nosse asserit, et in narra tis per dictum Joannem et Martinum etiam concordantem , ad tuam praesentiam destinamus. Dilecti quoque Corseletus de Haroeria, Miles, et Joannes Pelizon Domlcellus Rothomagen et Turonen. diœcesis de peregrinatione Terrs Sanclse, et àliarum Ultramaritani partium novissime redeuntes, et asserentes, partes peragrasse prsefatas , et satis de praemissis sentire , ea omnia concordi asserlione confirmant, a quibus hsc poteris indagare. Si siquidem , et etiam quidam alii in hoc uno concordant , quod Sarraceni quamplurimi , Terrae Sanctse etiEgypti, nescinius qua revelatione, seu cujus timoris incussione attoniti, assermit^ legem execrabilem Mahometi deproximo defecturara, passagiumque fidelium, quos Francos appellant, nimia tlmiditate forroidant, itaque timor ipsorum incubuit super eos, quorum alii ad defensionem, alii ad fugara^ alii vero ad professionem catholicse lîdei se disponunt, et illud , quod in dicta terra saucta Raab peccatrix dixit Josue tune Duci Israelitici populi pnelibati, ▼idelicet, ■ novi quod Dominus tradidit vobis terram, • nunc per ora multorum Sarracenorum erga Christlcolas asseritur, saepius renovari. De partibus quoque Africae, in quibus adoratur idem impins Mahometus, quidam Cbristianus discretus , videlieet dilectus filius nobilis vir Aymarus Alplionsi, Miles Ispalen advenit pro certis spiritualibus gratiis Apostolicse sedis pro se, et nonnullis Ghristianls commorantibus in eisdem partibus obtinendis, et relert similem terrorem etcredulitatem proximae defectionis dietae exsecrabilis legis exislere in dictis partibus Africanis, et hoc ex antiquis prophetiis, seu Astrologorum judiciis asserunt se habere. Et licet talibus non innitatur Apostolica gravitas, tamen non suntomnimode respuenda, sed notanda per fervidos Christianos. Legitur enim de passagio gloriosissimo et fœlicissimo fideliura, cui praifuit quondam Gotfridus de Bolione , quod quidam Petrus Eremita dicts diœcesis Ambanian. qui inejusdem Terrée Sanctae partibus fuerat ex devotione moratus^ et Agarenorum conditiones, et status noverat, licet seeundum seculum pusillus existeret, sua praîdicatione , et proseeutione promovit, et vidit féliciter coiisuramari. Sentimus quoque nonnullas personas deo devotas, ex divini, ut pie eredendum est, revelatione ad hujusraodi passagium affici et anhelare , et ad id pontificatus nostri officium facere excitari. Non estigitur negligendum, quod tantis bonis indiciis prsesignaturi çum non sit abbreviata manus Dom'mi Dei Sabaoth, quin possit etiam inspirata mirabilia operari. Et si quisquam dicat, quod propter talium relatusnon sit passagium inchoandum, tamen negire non débet, quin sit excitatione apostolica suadendom. Sicut enim de Tirgula tenui
recouvrement des Saints-Lieux. Au moment où sainte Catherine, avec son prosélytisme enflammé , poussait toute la chrétienté vers Jérusalem , de la cité de David sortaient deux funèbres oracles, par la bouche d'une autre sainte femme qui avec la fille de Sienne rivalisait de lumineuse sollicitude envers le Saint- Siège. Ouvrons le livre, consacré par Grégoire XI lui-même (1),
I ai1)or prodit ezcelsa, sic ex parvis principiis sspe grandia subsequuntur. Devoti » quoque Principes Christian! iis auditis, si Deus eis inspiravit hactenus, vel
■ inspiret ad praesens velle, et posse concesserit, ad passaglum Ultramarinum in
• tempore opportiino^ intendere possuntetdebent, ab aliis ista scienlibus inquirere I veritatem. Et sicut Moyses, Dux Israëlitici populi spiritu Dei doctus, et ductus, i ex promlssione divina ad eamdem terram possidendara , cum dicto populo
• proficiscenSf Josue et Calep et ad ipsani terrain, et statum ejus inquirendos « occulte, cauta provisione praemislt^ sic possunt suos fidos exquisitores prœmit-
■ tere, et veritatem prœmissorum subtilitir indagare , ut si reperiant ita esse, I possint consultius in hujusmodi negotio dirigere actus suos. Hscc igitur nou
• ponenda sub vestrae taciturnitalis raodio , scd super candelabrum ut saltem i devotissimis principibus, suisque secretis et prudentibus proceribus, luceant,
• ingenti tuae devotioni digne providimus reseranda, ut tuus ex iis inardescat
> afTectus, ad hujusmodi opus Domlni per te, vel alium exequendum. ut bellorum B tuorum, quse habes cum Christianis prsepedia, studio sub moveaspromptiori, et
• ut examine délibération discutias ad qnid sit polius intendendum; et quid sil I honor celebrior , quœ utilitas potior , et quis labor gloriosior debeat regia » dehberatione pra^ferri, et an dimitti raundaua raodiea propter Deum, ut ad ejus
• obscquium et animarum salutem^ non ad cupidilatem terrenam, régna in terris
■ ampUssiroa, et demuro cœlestia acquirantur : roagnificentiam tuam per asper- » sionem sanguinis Domint nostri Salvatoris cordialius obsecrantes, quatinus
> propter hujusmodi sanctissimi negotii dispositioncm tam bonam, per cumdem I Joannem, ut credimus, jam, relalim, et per prœfatosMai tinum et Nicolaum ple-
> nius referandam, ad pacem quse inler te, et carissimum in Christo filium nos-
> trum Eduardum regem Angliœ illustrem tractatur, clementius et ferventius
> inducaris , et si pax ipsa signatur , de dicto negotio terrae sanctae , invocata
• Spiritus sancti gratia,incipias agitare,prout idem spiritus praecordiis tua) de^ otio-
• nis infundet, nobisque reserare digneris tuum propositum. Quod si ad hsec per te, 9 vel alium exequen. Deo inspirante, iirmetur, nos prosequeremur consiliis fidet libus, et favoribus opportunis, maxime cum sentiamus multos statu um diver- I sorum ad prsfatum negotium aspirare; est siquidemadmiratione non vacuum, » et spei erectivum non modicse , quod tôt diversi viri fidèles de climatibus pro-
• fecti diversis, tempore tractatus dictse pacis concurrent ad hujusmodi passagiura
• suadendum; et tu, et idem Hex, et utriusque vestrum in dicta pace voluutatem
• Rpgis Regfurn advenirc clemontor , et ip.-am faciatis îihentius , liboralius ot » celerius proptor ipsuin, et l'cllum ejus a<lveiiien io avidiiis, piœmio qu-d debo- » tur pacificis, et corona , qiia3 proinissa e^t légitime ccitantibus^ gaudoatis. I Multi quoque, qui multa patraverunt execrabilia, in hoc bello Domini, ut spe- ■ randum est, per ipsius misericordiam purgarentur.ji — Rayn., an. 1375, n» 10. — Wadding, pp. 306-308. — Bibl. des Crois., p. 316.
(1] L'approbation solennelle de ce livre ne parut, il est vrai, que sous le pontificat dUrbain VI, successeur de Grégoire XI, et après la reprise ab inilio des
des Révélations de sainte Brigitte, h l'endroit du récit de son pèlerinage en Terre-Sainte. Parmi les ineffables communications qu'elle y reçoit du ciel sur le Saint-Sépulcre, nous y lisons d'abord cette fameuse prophétie sur Constantinople, irrémédiablement vouée au schisme, sous les hypocrites démonstrations d'orthodoxie des Paléologues (1) : « Sachent les Grecs que leur » empire ne jouira jamais d'une paix stable et d'aucune sécu- » rite, et qu'ils resteront sous le joug de leurs ennemis, dont ils ]» souffriront les plus grands malheurs et des misères quotiî^ diennes, jusqu'à ce qu'avec un amour et une humilité sincères T^ ils se soumettent pieusement aux saintes constitutions de Ji l'Eglise, et se conforment pleinement à ses rites (2). ^
Voici maintenant la non moins célèbre prédiction sur l'île de Chypre qui , au mépris des graves remontrances que sainte Brigitte y avait semées sur sa route en voguant vers Jérusalem, allait s'affaissant de jour en jour entre les querelles fratricides des derniers Lusignan et les abominations de Famagouste : « Je
> t'annonce, ô peuple de Chypre, que, si tu refuses de te corriger, » j'aboliraita postérité dans ton royaume, sans épargner ni pauvres
> ni riches, à ce point que bientôt Ion souvenir s'effacera du cœur » des hommes, comme si tu n'étais jamais né en ce monde (3). >
informations entamées et poursuivies sous ie premier de ces deux poutificats. Mais ainsi Texigeait l'indlscontinulté de la procédure canonique , Interrompue par le décès prématuré du pape angevin qui, du reste, s*était déjà prononcé sur Tauthenticité et le caractère inspiré des œuvres de sainte Brigitte (Prolog, domini Joannis de Turrecremdta in defens. ejusd. super revelationes cœlestes Sanctae BrigittaB de Wuatzsteno. — BoUand., octobre, t. IV: De S. Brigitla commentarius prsvius, pp. 407-i08.
(1) En vain Grégoire XI s'épuisa en efforts pour ramener les Grecs à Tunlté romaine, afin d'exciter davantage en leur faveur Tefficace sympathie des puissances catholiques et surtout du roi de Hongrie : en vain 11 alla jusqu'aux dernières limites des maternelles condescendances de TEglise, pour ménager la susceptibilité du haut clergé et des caloyers de Constantiriople (Rayn., an. 1373, no» 1 et 2 ; 1374, n«« 1-j ; 1375, pp. 4-5 ; S90-292 ; 303-304. — Nat, Alex, eod,, p. 59). Rien ne put triompher d'un endurcissement mortel.
(2) Revelationes S. Brigitt» olira a Gard. Turrecramata , nunc. a Gonsalvo Duranto notis lllustrata (Antuerpiae, 1711), p. 559. — Rayn., an. 1374, n^ 4. — Roccabertl blbliotheca maxima pontificia (Romae, 1678), t. I, Abraham Bzovius, poutifex maxlmus, p. 162, et t. XVII, Nicolaï Sanderi de Clave David libri sex. In Révélât. S. Brigitlaî, p. 460. — BoUand., eod., p. 456.
(3; Revelationes, etc., eod. — Bolland., eod. — Ici nous ne pouvons taire le regret de n'avoir pas même rencontré le nom de sainte Brigitte dans le gigantesque travail de M. Mas-Latrie sur VHistoire de Vile de Chypre !
— su —
Ainsi, par un immuable décret d'en haut, Constantinople et l'île de Chypre, ces deux grandes portes de Jérusalem, destinées à tomber bientôt l'une après l'autre aux mains de Tislamisme, étaient, dès le pontificat de Grégoire XI, à jamais fermées aux futures croisades. £h quoi ! toute l'Europe n'avait donc été lancée par sainte Catherine sur les chemins de la Ville-Sainte que pour aller s'y heurter contre les décourageantes prophéties de sainte Brigitte? Et, placé entre ces deux visionnaires, Grégoire XI, dans tout le cours laborieux de son pontificat, se serait laisser berner de l'une à l'autre? A Dieu ne plaise! L'apparente contrariété d'inspirations si diverses se résout, dans la limpide intelligence de notre pontife, par une ébauche du magnifique plan social que réalisera plus tard saint Pie V. Non, le rôle civilisateur des croisades, tel que la vierge de Sienne le conçoit et le révèle à la papauté, ne tombe point au rang des utopies avec la chute prochaine de Constantinople. Seulement, à dater de ce jour, la mise en œuvre de sa grande pensée réclame un nouveau théâtre, indiqué par la prophétie de sainte Brigitte. Ce n'est plus sur les rivages condamnés de la Palestine, ni, hélas ! pour la possession de Jérusalem, que nous reverrons désormais aux prises la chrétienté avec l'islamisme. C'est sur un plus vaste champ de bataille, de Tunis à Vienne, que se généralisera cette lutte, devenue celle de l'Europe contre l'Orient, de la vie contre la mort, de la civilisation contre la barbarie.
Mais, avant d'ouvrir cette seconde phase du grand combat contre l'islamisme, il faut que le Saint-Siège accoure aux avantpostes de l'Europe ; il lui faut transporter son quartier-général d'Avignon à Rome (1 ), pour répondre d'avance aux bravades de Bajazet, qui se vantera d'aller fouler sous les pieds de ses chevaux l'autel de Saint-Pierre. C'est là, c'est dans le sens de cette détermination solennelle de la papauté au quatorzième siècle, que concordent à merveille les vues de sainte Catherine de Sienne et de sainte Brigitte. Le retour à Rome, voilà le thème commun que
(1) L'utilité du retour à Rome à ce point de vue des Croisades avait déjà été signalée par Pétrarque dans une de ses plus belles lettres à Urbain V, prédécesseur de Grégoire XI, et son devancier encore trop vacillant sur le chemin de Vliaàie.
redisent à l'envi à l'oreille docile de Grégoire XI ces deux femmes si semblables et si diverses , l'une dans sa langue à la fois souple et colorée, chaude et mélodieuse > et Tautre avec toute la majesté biblique. Et, au point de vue des croisades» Grégoire XI, ce pacificateur universel , ne nous apparaît à son plus beau moment ni dans te colloque avec la fille de Sienne sur le Saint Passage, ni lorsque, premier dépositaire du livre des Révélations (1), il le recommande au respectueux examen de l'Eglise. Non, Grégoire XI, dans l'histoire des croisades, nous apparaît dans son plus beau jour lorsque , s'arrachaut à son vieux père en larmes et au beau ciel de la Provence, et bravant les murmures d'une cour dépravée, il tourne les yeux vers ses deux saintes amies, et de bonne grâce se livre à leur soufQe, qui le pousse vers la ville éternelle.
Comme pour mieux révéler à quel point le retour du Saint- Siège à Rome était lié à la cause des Croisades (8), la Providence a assigné comme pilote à Grégoire XI voguant vers l'Italie , Tun des plus illustres chevaliers de Rhodes. C'est le grand-maître Jean-Ferdinand d'Hérédia qui, durant la traversée, ceint du baudrier de Saint* Jean de Jérusalem, tenant d'une main la croix et de l'autre le timon de la galère du pontife , maîtrise les flots irrités. C'est ce magnanime défenseur de la Grèce contre les Turcs qui, lors de l'entrée de Grégoire XI à Rome, le précède avec l'étendard de l'église (2). Tant il est vrai qu'en reprenant possession de la cité de Saint-Pierre , la papauté inaugurait cette longue campagne marquée par les batailles de Nicopolis, de Belgrade et de Lépante.
{!] Il le reçut en effet, dès le décès de sainte Brigitte, en 1377, des mains de sa fille sainte Catherine de Suède, de son frère Pierre, prieur d*Alvastre, et de son confesseur Pierre Olaûs iProIogus D. J. de Turrecramata etc.).
(2) Dans les quelques passages ci-dessus transcrits des ettres de sainte Catherine, le lecteur a pu voir combien ses exhortations relatives croisade y sont inséparables de celles sur le retour à Rome.
(3) Itinerarium Domini Gregorii papas XI, p. Fr. Amalios Anilectensis (Alph. Ciacomus, historiae pontificum romanorum, in typis vaticanis, 1630, col. 951 et suiv.). — Baluze, vit. pap. Aven., t. I, p. i45. — Uabbé Christophe, eod,, pp. 431-434. — L*ûrdre de THopital avait même fomni une partie des vaisseaux de la flotte de Grégoire XI, et le Grand-Maître y était escorté d*un grand nombre de commandeurs et de chevaliers.
Mais n'anticipons pas sur cet avenir, dont Grégoire XI ne fait que soulever le voile. Nous en sommes encore à la première phase des croisades ; et il nous reste à y constater rinfloence qu'elles exercèrent 6n Anjou sur le culte et les monuments, la littérature et les arts.
XVIU.
BésDltats ées Graisades en A^od sar le enlte et les meninenU, la ttttératare
et les arU.
Reliques et monuments : Vraie-Croix de Saint-Laud, Vraie-Croix des Incurables de Baugé, Sainte-Ceinture du Puy-Notre-Dame , etc. — Commanderies , Aumôneries, Maiadreries.
De tous les grands résultats produits en Anjou par les pèlerinages en Terre-Sainte et les Croisades, le principal et le plus fécond est, sans contredit, le développement du culte sous des formes multipliées, grâce à l'importation des reliques et des pieux souvenirs de l'Orient. Dès le début de ce travail nous avons vu, à son retour de la Palestine et aux frontières de l'Anjou, Foulques Nerra jeter pour ainsi dire, dans les fondements de son abbaye de Beaulieu une parcelle du Saint- Sépulcre (1), orner les deux basiliques d'Amboise et de Loches d'une Vraie-Croix (2) et d'un morceau de cuir employé à la flagellation du Christ (3),
(1] Aussi, àrépoque delà généralisation des armoiries, Tabbaye adopta, sur le champ de son blason, un Saint Sépulcre.
(2) L*abbaye de Beaulieu possédait encore, au moment de la révolution de 17S9, une relique très-considérable de la Vraie-Croix existant encore à Tours, parait-il, aux mains d'une personne pieuse innommée, et dont un vicaire de Saint-Antoine de Loches possédait encore en 1867 quelques parcelles.
Tout le reste des reliques semées par Foulques sur les rives de Tlndre et de la Loire a disparu dans les invasions anglaises.
(3) Gesta Consul. Andeg. {Chron, d'Arijou, publ. Marchegay), pp. 99, 103 et 106. — Ampliss,, coU. de dom Martène, p. 999. — Doni Huynes, Vie de »aint Florent, mss. 769, p. 94. — Huet, Annales d^ Anjou, fol. 17 recto. — Id., Annales