‹ L'anneau de GygèsChapitre 3 sur 18 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

ALBERT, Mad. LEFRANC.

ALBERT

Oui , ma bonne madame Lefranc, je viens solliciter vot|e médiation auprès de mon père. Vous habitez le même village que lui , et j'ai pensé que vous seriez assez bonne... Mad. LE FRANC Pour vous faire encore pordonner vos folies... Ne vouscorrigerez-vous jamais, mon cher Albert ?

ALBERT

Oh ! je suis bien changé, je vous jure. Mad. LEFRANC.

Vraiment !

ALBERT

A ne pas me reconnaître...

Air de la Partie carrée.

De mes travers éloignons la mémoire , Sans vanité je suis sage à présent.

J'ai perdu , vous pouvez m'en croire , Mes défauts avec mon argent.

Oui mattitenant , j'ai changé de système , Et la folie est pour moi sans appas.

En vérité, je me cherche moi-même.

Mad. LEFRANC.

Ne vous retrouvez pas. ( bis. )

ALBERT

Je ne fais point une démarche pour cela, je vous assure. .. M.'iis voyez-vous, ce qu'il y a de désagréable dans mon histoire , c'est qu'il est des gens qui veulent à toute force me retrouver.

Mad. LEFRAKC.

Je ne vous comprends pas.

ALBERT

Voilà ce que c'est... Dans. mon plan de réforme, j'ai compris également l'oubli de ce que je fus et de ce que je fis.... Personne ne s'est guère occupé de ce que je fus... Quant à ce que je fis, les Lonuêtes gens dont je vous parlais tout à l'heure, qui n'avaient pas les mêmes raisons que moi pour oublier le passé , ont bien voulu se souvenir d'une certaine somme de mille écus.

Mad. LEFPiANC.

Ah ! j'entends...

ALBERT (d'un air dégagé).

Oui.., j'ai écrit à mon père; il m'a répondu... mais d'une manière désespérante... Enfin on a prise de corp» contre moi... Je me suis vu obligé de quitter Paris ; je n'ai plus d'asile, et je viens vous prier de demander à mon père qu'il veuille bien éviter à mes créanciers la peine de me trouver un logement.

TIad. LEFRANC.

Hum !.. c'est aujourd'hui la fête du village et il ne sera pas aisé d'aborder 31. Giiillard qui , en sa qualité d'adjoint de la mairie, préside à toutes les cérémonies... Mais , j'y songe... mon frère doit revenir de Paris ce malin même. Votre père, qui précisément l'a chargé de prendre quelques renseigneinens sur votre compte , viendra sans doute le voir à son retour, et je vous promets de faire mon possible.

ALBERT

Comptez sur ma reconnaissance. ( // (ait îc tour de L'appartement. ) Ah! ca , où me cachez-vous ?

Maa. LEFRANC.

Comment , vous cacher!

Sans doute... Ils sont à mes trousses... je leur ai échappé par miracle.

Mad. LEFRA]N'C.

Imprudent !.. que va penser Eugénie ?

ALBERT

Elle est ici!.. Oh ! bonheur!..

Mad. LEFRANC.

Allons , allons , soyez sage. Il s'agit maintenant de veiller ù votre sûreté, et, avant tout, de vous dérober aux yeux de mou frère.

ALBERT

M. Raymond ; à quoi bon , il ne me connaît pa« ; sur la loi d'une réputation... usurpée, il a constamment rclusé de me voir, tant à Paris qu'à la campagne.

Mad. LEFRANC.

Mais ne pourrions-nous pas tirer parti de sa manie ?

ALBERT

De sa manie ! laquelle ?

Mad. LEFBANC.

Ignorez-vous donc que, depuis qu'il est retiré du commerce, mon pauvre frère s'est lancé dans les hautes scieuces, la physique, les antiquités , et même l'alchimie. ALBERT.

Vous m'étonnez.

Mad. Lr;FRANC.

Hélas ! le malheureux y a déjà perdu une partie de sa Ibrtulhe et de sa raison, et, en flattant ses goûts, ou lui ferait ajouter foi aux choses les plus incroyables. ALBEliT.

Ce pauvre M. Raymond.

Mad. LEFiUNC ( icflc. hissant).

Oui, pour vous faire" agréer, je vous présenterai à lui comme un savant.

Un savant , moi !... Oh I c'est une mauvaise plaisanterie.

Mad. Li.FRAIsC.

Non , non.

ALBERT

Quoi! vous voudriez —

Mad. LEFRANC.

Sans doute, [par réflexion. ) Il est vrai que votre mise recherchée n'est guère celle des savans, qu'on nous peint comme des ours.

ALBERT

Ah! s'il n'y avait que cela pour nous arrêter ; le siècle est bien changé.... aujourd'hui.... on ne peut plus rien juger sur l'apparence.

Air : Un homme pour faire un tableau.

Vraiment j'en rirais de pitié ; On savait aisément naguère Distinguer le mérite à pied De l'impertinence en litière.

Mais à présent qu'un même habit Couvre le savoir , l'ignorance , On confond un homme d'esprit Avec un homme de finance.

Mad. LEFRANC.

Ainsi , vous consentez. . . .

ALBERT

Oui, oui; je ne vois pas pourquoi je refuserais d'être savant.... léserai d'ailleurs près de mon Eugénie , et cette considération....

Mad. LEFRANC.

Pourrait peut-être vous faire négliger votre science. Songez y bien, jeune homme, et tâchez de faire oublier les fâcheuses impressions que vous avez faites sur l'esprit du père, afin qu'il approuve vos prétentions à la main de sa fille. J'entends du bruit.

Mad. LEFRANC.

Paix... c'est lui.

ALBERT

Allons, allons, la démarche lourde, le débit saccadé , le regard dans l'espace, l'air uo peu pédant... ^e m'en tirerai tout comme un autre.

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