SCENE V
RAYMOND, ALBERT
RAYMOND
Puis-je savoir, monsieur, le nom de l'illustre étranger qui daigne me visiter?
ALGEFxT.
Albert. {A p art) Je ne ments pas; c'est mon nom de baptême.
RAYMOND
Albert ! Seriez-vous un descendant du grand Albert ?
ALBERT
Pas précisément; je crois que je descends en droite ligne du petit Albert.
lO
L'un vaut bien l'autre... Savant alchimiste et profond astrologue. O sciences sublimes!.. Vous êtes bien heureux, jeune homme , de pouvoir embrasser sitôt cette noble carrière ; je n'ai point joui de ce bonheur-là , moi. ALBERT.
Comment?
RAYMOND
Oui ; il a fallu que j'eusse la science infuse pour persévérer avec autant d'ardeur... Desparens à préjugés se sont toujours opposés à ma vocation... le croiriez-vous , monsieur ?
Air de Marianne .
Dans les secrets de la nature , Jeune encore j^étais tout entier j Je disais la bonne aventure Aux fillettes de mon quartier.
D'astrologie Et d'alcliimie Je parlais soir et matin ; Mais en vair ; De moi mon père Ne voulait faire Q ''an bon marchand, Kt nr^'.i pas un savant.
Or , .je pouvant être chimiste , Je n'ai, je crois, pas mal choisi j Car , pour joindre utile dulci , Je me suis l'ait droguiste.
ALBERT
Droguiste !
RAYMOND
Oui, je croyais voir quelque analogie entre les deux professions... et ce n'est que depuis qu'une honnête aisance m'a permis de me retirer des aûaires, que je me suis livré ù mes nobles penchans.
Il paraît que vous avez su réparer le temps perdu , et ce cabinet précieux que je brûle de voir...
RAYISIOND ( Mrant sa montre ).
Je conçois votre impatience; mais pour le moment impossible. J'ai là-dedans une expérience à laquelle le contact de l'air froid du malin pourrait nuire.
ALBERT
Ah I rien de plus juste.
RAYMOND
Mais, en attendant, nous pouvons jeter les yeux sur une acquisition que je viens de faire au quai Malaquaîs à Paris. Ah !
un marché d'or!... la rouille ne laisse rien distinguer
Quelle antiquité!.. ( // ouvre la boite qu'il a apportée. )
Air du Major Palmer.
Voyez ces bronzes antiques , Ces débris de l'ancien temps.,.
^ Dirlez-vous que ces reliques
Ne m'ont coûté que cent francs ?
Sur ces médailles peut-être , Si j'avais des yeux de linx , Je pourrais bien reconnaître...
ALBERT ( à part en riant ).
Que ce sont de vieux schellngs.
RAYMOND
Ce casque , dans la poussière.
Couvrit le Iront d'Attila.
ALBERT ( à part ).
Je reconnais sa crinière ; C'est un casque d'opéra.
RAYMOND
Admirez encor sanglante La lame de ce poignard.
ALBERT (à part).
Hélas! c'est l'arme innocente D'un tyran du Boulevard.
RAYMOND
Voici la noble tunique
Du grand vainqueur de Xercès.
ALBERT (à part).
Bon , la méprise est unique ^ C'est un jupon d'écossais.
RAYMOND
Et cette urne sépulcrale Du tombeau du fier Tarquin.
ALBERT ( lisant sur le bord du vase ).
<i Manufacture royale
« De Sèvres mil huit cent vingt, »
RAYMOND
Et cet anneau... il faut avouer qu'il est d'une forme singulière... Vous avez de bons yeux , vous-, jeune homme.. < voyez ces caractères. . .
ta
ALBERT ( prenant la bagne ).
Ce sont sans doute des hiérojçliphes, ou quelques symboles chinois, [à part, riant.) Oh! le bon moyen pour faire preuve d'érudition, {haut.) Ce sont des caractères Lydiens, {à part.) Allons , de l'effronterie. ( haut. ) Si c'était... RAYMOND ( vivement ). Si c'était...
ALBERT
Si c'était l'anneau de Gygès ? , ;;
RAYMOND
L'anneau de Gygès!.. ce talisman par la vertu duquel on devenait invisible à volonté?
ALBERT
Lui-même ; il ne s'agissait que de le frotter un peu et de tourner le chaton dans le creux de la main. RAYMOND.
Et vous croyez...
ALBERT
J'en suis presque sûr... Cette forme... ces caractères... RAYMOND, (il s'empare vivement de l'anneau, le met à son doigt, le trotte et tourne le chaton.)
Donnez, donnez, il faut en faire l'essai. Eh ! bien , suis-je disparu?...
ALBERT
Non, non Mais frottez encore {^Raymond frotte son
anneau). Ah! ça commence.
RAYMOND (enchanté).
Vraiment !
ALBERT
Oui, vos jambes sont maintenant comme à travers un nuage.. Voilà que ça monte... Ça gagne la poitrine. Frottez plus fort. Diable ! la tête reste toujours.
RAYMOND
Quoi I la tête n'est pas bien?...
ALBERT
Oh! du tout... Mais attendez, prêtez-moi cet anneau.
RAYMOND (l'ôtant tic son doie;t et le donnant à Albert)..
Quel dommage qu'il ne produise pas tout son effet!
ALBERT (regardant l'anneau).
Parbleu, je n'en suis pas étonné... voyez-vous celle rouille
qui y est incrustée?... laissez-moi l'enlever... Je suis sflr qu'en lui rendant son ancien éclat, il recouvrera toute sa puissance.
RAYMOND (lui donnant l'anneau).
Oui, oui, frottez, trottez. (Albert s'assied sur une chaise qui est derrière la table a côté du cabinet. On entend du bruit en dehors.) Diable, qui vient donc nous troubler?., eh! c'est monsieur Guillard.
ALBERT (vivement à part).
Mon père, bravo!... l'anneau va me rendre invisible à mon tour. (i7 sort parla porte du cabinet; pendant ce tcms Raymond va à la rencontre de Guillard. )