‹ L'année 1817Chapitre 11 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Chambre des Députés en 1817. — La réunion Piet. La Villèliade et la Corbiéréide. MM. Barthélémy et Méry. — Les deux Bacot. Les trois Clausel. Mme de Staël et M. de Salaberry. — Monseigneur Angles et les chansons de Béranger. — Des fonds secrets dans leurs rapports avec les hommes publics. — Le prince de Talleyrand et le baron Louis. La vieille gaieté française et l'histoire contemporaine .

En ce temps -là, il n'y avait qu'un pas du Palais de Justice au Palais-Bourbon. Franchissons-le, en compagnie de Victor Hugo, et entrons à la Chambre des députés.

« En 1817, M. Piet ébauchait, rue Thérèse, n° 4, son conciliabule pour consolider la monarchie. » Puisque Victor Hugo tenait à donner le numéro de la maison de M. Piet, il aurait dû le donner exactement : l'honorable député de la Sarthe demeurait au n° 8 de la rue Thérèse *, et non au n° 4, et ses collègues du côté droit commencèrent à se réunir dans son salon, non en 1817 seulement, mais dès 1815. Voici dans quelles circonstances.

1 Almanach royal de 1817, p. 104.

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La session de 1815 était à peine ouverte (7 octobre), que les membres de la Chambre introuvable avaient senti le besoin de se classer et de suivre une direction commune.

c La première idée qui vint à plusieurs d'entre eux, dit M. Duvergier de Hauranne, fut celle de se réunir, non par opinion, mais par province, et c'est ainsi que, pendant quelques semaines, on vit les députés de la province de Normandie dîner ensemble à jour fixe sous la présidence de M. de Bouville, ancien membre de l'Assemblée constituante ; mais de telles associations ne pouvaient se maintenir qu'à la. condition d'être insignifiantes ; et les royalistes purs imaginèrent de se réunir un soir chez un des questeurs, M. de Puyvert, afin d'arriver à une organisation vraiment politique. Là, tant était grande l'inexpérience des royalistes, un député nouveau proposa d'élire des chefs au scrutin, et l'assemblée procédait gravement à cette opération, quand un des hommes les plus distingués de la réunion, M. de Villèle, fit remarquer que, dans un gouvernement représentatif, les chefs ne se faisaient pas au scrutin, mais à la tribune. D'un autre côté, certaines ambitions s'étaient mises à l'œuvre, et sous leur influence, on avait vu se former dix ou douze réunions auxquelles les députés étaient indistinctement convoqués et où les opinions les plus contradictoires trouvaient des défenseurs également convaincus ». »

Les choses ne pouvaient aller longtemps ainsi ; il était naturel que chaque opinion voulût avoir un centre commun, où l'on pût délibérer entre soi et se concerter sur la marche à suivre dans toutes les questions importantes. C'est ce qui ne tarda pas à avoir lieu, et M. Duvergier de Hauranne, si bien au courant de tous ces détails parlementaires, nous apprend que, dès le mois de novembre 1815, les députés de la droite avaient

1 Histoire du Gouvernement parlementaire, m, p. 167.

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adopté pour leur quartier-général le salon de M. Piet, tandis que les royalistes modérés, dont MM. Royer- Collard, de Serre et Pasquier étaient les principaux organes, avaient formé de leur côté une association qui se rassemblait rue Saint-Honoré '. Au mois de janvier 1816, la majorité, un moment incertaine, s'était fixée définitivement à droite. « La réunion de la rue Saint- Honoré, travaillée par des dissentiments intérieurs, s'était dissoute, et la minorité ministérielle ne recevait plus sa direction que des ministres eux-mêmes ou bien d'un petit comité où délibéraient secrètement M. Royer- Collard, M. Pasquier, M. de Serre, M. Becquey, M. Bourdeau, M.Beugnot et, plus tard, M. de Barante. La réunion de la rue Thérèse, au contraire, avait fini par rassembler toutes les fractions de la majorité ultraroyaliste, et deux hommes qui, plus tard, devaient jouer un rôle considérable, MM. de Villèle et Corbière, y exerçaient l'influence principale 2. » Sur les quatre cents membres dont se composait la Chambre introuvable, plus de deux cents faisaient partie de la réunion Piet.

Récapitulons les trois ou quatre inexactitudes commises par Victor Hugo en moins de deux lignes.

La réunion Piet se tenait au n° 8 de la rue Thérèse, et non au n° 4.

Elle comptait au moins deux cent vingt membres, et, bien loin d'avoir les allures mystérieuses d'un concilia-

1 Op. cit., m, 293.

î Id., 347.

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bide, présentait ce caractère de publicité, qui est l'essence même du régime parlementaire.

Ébauchée en 1815, et non pas en 1817, elle était entièrement constituée au mois de janvier 1816.

L'ordonnance du 5 septembre, qui prononça la dissolution de la Chambre, et les élections générales d'octobre 1816, qui mirent la droite en minorité, lui portèrent un premier coup, suivi, lors des élections partielles d'octobre 1818, d'un second qui aurait pu être mortel : M. Piet ne fut pas renommé par les électeurs de la Sarthe, qui lui donnèrent pour successeur le marquis de Lafayette.

Il fut réélu en 1820 et siégea de nouveau jusqu'en 1828 au Palais-Bourbon. Les auteurs de la VUléliade et de la Corbiéréide, MM. Barthélémy et Méry, nous le montrent, au début du premier de ces poèmes, donnant à dîner aux députés du centre :

Piet, traiteur du Sénat....

et plus loin, au chant cinquième, tirant à la cible dans la Charte constitutionnelle :

Muni de ses besicles, Piet de l'auguste cible emporte deux articles.

C'est une lecture que nous ne saurions trop recommander à tous les adversaires de la Restauration que celle de la Corbiéréide et de la VUléliade ; ils y verront qu en 1827, au moment où la Congrégation couvrait la France de son colossal éteignoir, on pouvait impuné-

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ment et sans être même menacé d'une poursuite publier à quinze éditions des satires où l'on traitait les ministres de tyrans et de niais ', où MM. de Villèle, Corbière et Peyronnet paraissent entourés de mouchards et de forçats, leurs défenseurs et leurs soutiens :

La plupart, descendus du fatal échelon,

Sous la casaque rouge ont brillé dans Toulon !

Un chœur de Mouchards alterne avec le Chœur des Ministres, — amant alterna Camœnse, — et tandis que les premiers portent une rasade à l'électeur et au député royaliste, leur camarade, les seconds s'écrient :

Nous sommes trois contre un royaume !

Embrassons nos vieux étendards Et levons-nous comme un seul homme :

Guerre au peuple !

Le président du Conseil, le grand financier qui a fondé sur des bases indestructibles le crédit de la France, est représenté sous les traits d'un Sardanapale mangeant la France dans de riches banquets, sous la figure d'un Minotaure,

Dont la dent terrible dévore Et notre fortune et nos lois 2,

1 La Corbiéréide, chant l.

2 La Villéliade, chant i. Voy. également les autres satires de MM. Barthélémy et Méry (1827-1828) : Rome à Paris, poëme en iv chants ; la Bacriade, poëme en v chants ; la Peyronnéide ; Une Soirée chez M. de Peyronnet ; le Congrès des Ministres ; les Jésuites ; Êpitre à M. de Villèle ; les Sidiennes ; les Grecs ; les Adieux aux Ministres. De tous ces libelles, remplis des attaques

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Et l'homme auquel s'adressaient ces injures était M. de Villèle qui, appelé au mois de novembre 1820 à prendre part, comme ministre secrétaire d'État, aux délibérations du Conseil des ministres, avait mis pour condition à son acceptation qu'il ne recevrait aucun traitement.

Nommé ministre des finances, en décembre 1821, il avait droit à une somme de 25,000 francs pour frais d'installation : il la refusa.

Louis XVIII l'éleva, le 4 septembre 1822, à la dignité de président du Conseil. Un supplément de 50,000 francs de traitement annuel était attaché à ces fonctions : il le refusa.

Lorsqu'il sortit du ministère, en 1828, Charles X exigea de lui qu'il acceptât la pension de ministre d'État ; cette pension fut inscrite au grand-livre. Il s'empressa d'y renoncer aussitôt après la révolution de 1830.

Un petit fait, qui vaut bien sans doute les petits vers de MM. Barthélémy et Méry, peint mieux encore que ces actes la simplicité des mœurs de ce temps et le désintéressement modeste des hommes qui jouaient alors le principal rôle politique. Le 15 novembre 1821, à la veille d'être appelé au ministère des finances, M. de Villèle écrivait à sa femme, à Toulouse : « Vends toujours du maïs, de manière à avoir devant toi un millier de francs '. »

les plus passionnées, des personnalités les plus injustes, des insultes les plus grossières, aggravées encore par le talent des auteurs et leur vogue, pas un seul ne fut poursuivi. 1 Histoire de la Restauration, par A. Nettement, t. v. p. 661.

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M. de Villèle et ses collègues ont laissé au temps le soin de faire justice des pamphlets de MM. Barthélémy et Méry, et le temps les a cruellement vengés. Tandis que leurs noms grandissent chaque jour dans l'estime des esprits impartiaux et éclairés, on sait comment ont fini leurs insulteurs. M. Méry a expié ses satires en confectionnant des cantates : lourde expiation ! Quant à M. Barthélémy, il est devenu, aux alentours de 1832, la proie d'un minotaure, dont la dent terrible a dévoré et son talent et son honneur '.

M. de Villèle était, avec son ami M. Corbière, le chef de l'opposition de droite à la Chambre de 1817.

« Les chefs de la droite disaient dans les conjectures graves : Il faut écrire à Bacot. » Victor Hugo, toujours préoccupé de rendre à César ce qui appartient à César, a-t-il voulu parler ici de César Bacot, ancien major de la garde impériale, qui avait pris parti pour Napoléon contre Louis XVIII au mois de mars 1815, et avait été mis à la retraite après le second retour du roi ? Evidemment non. — Reste son frère, le baron René Bacot, auditeur au Conseil d'Etat avant 1814, sous-préfet pendant la première Restauration, malade à l'époque des Cent-Jours, ce qui lui permit de quitter son poste sans donner sa démission, nommé à la préfecture de Loir-et Cher en juillet 1815, et, au mois d'août suivant,

1 Biographie des hommes du jour, par MM. Germain Sarrut et B. Saint-Edme, i. 96. — Dictionnaire de la Conversation, 2e édition.

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appelé par les électeurs d'Indre-et-Loire à la Chambre introuvable. « Il y vota constamment avec la majorité, dit la Biographie des Contemporains, sans prendre aucune part aux discussions ; en 1816, il passa à la préfecture d'Indre-et-Loire, et se conforma facilement au nouvel ordre de choses suivi à cette époque. »

Le baron René Bacot n'avait pour lui, en 1817, ni l'autorité du talent, ni celle du caractère et de l'âge. Il n'avait que trente-six ans et n'avait pu être réélu en 1816, faute de remplir la condition d'âge exigée par la Charte et l'ordonnance du 5 septembre. — De talent, il en possédait tout juste assez pour faire son chemin et pour échanger sans bruit son habit de député contre un uniforme de préfet. — Il ne suppléait point à ce qui lui manquait sous le rapport de l'âge et du talent par la fermeté du caractère : impérialiste sous l'Empire, royaliste à la première Restauration, neutre pendant les Cent-Jours, ultra avec la majorité de la Chambre introuvable, doctrinaire avec M. Decazes, nous le retrouverions, si nous le suivions jusqu'au bout de sa carrière, ministériel avec M. de Villèle, de 1822 à 1826, libéral en 1827, quand la chute de M. de Villèle est inévitable et prochaine, de nouveau ministériel avec M. de Martignac, partisan de la branche cadette après le 11 août 1830, toujours au premier rang de ces honorables, trop vertueux, qui aiment à voir lever l'aurore... des gouvernements nouveaux.

Comment admettre que MM. de Villèle, Corbière, Chateaubriand, de Bonald, hommes déjà mûrs et déjà illustres, eussent choisi pour confident un jeune homme

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sans réputation et sans mérite ; qu'engagés dans les voies d'une opposition ardente, ils eussent pris pour conseiller un fonctionnaire docile, sans principes et sans passions politiques? L'assertion de Victor Hugo n'est ni vraisemblable, ni vraie. Grâce aux consciencieuses recherches de MM. Duvergier de Hauranne, Nettement et de Viel-Castel, qui ont eu entre les mains et qui ont dépouillé avec un soin scrupuleux les papiers politiques, — mémoires, notes, correspondances intimes, — de tous les hommes d'État de la Restauration, nous connaissons aujourd hui, dans ses plus petits détails, la chronique parlementaire de cette époque, et nous sommes, par suite, en mesure d'affirmer qu'en 1817 les chefs de la droite, dans les circonstances graves ou légères, ne se préoccupaient aucunement de M. Bacot, pas plus de René, l'ami du ministre Decazes, que de César, l'ennemi du roi Louis XVIII.

« Les hommes sérieux, continue Victor Hugo, se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M. de Trinquelague. »

Député du Gard, ancien sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, où il avait remplacé M. Guizot (avril 1816), et où il avait eu pour successeur M. Ravez (janvier 1817), M. de Trinquelague occupait dans la Chambre une grande position. Il était un des membres les plus influents de la droite, qui le choisit pour l'un

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de ses candidats, au début de la session de 1816-1817, dans le scrutin ouvert, le 9 novembre 1816, pour l'élection des cinq députés entre lesquels le roi devait choisir le président. Sur 196 votants, M. de Serre réunit 112 suffrages, M. Pasquier 101, M. Bellart 91, M. de Trinquelague 77, M. Corbière 76, M. de Bonald 74, M. de Villèle 72, M. Beugnot 70. Le choix de Louis XVIII se porta sur M. Pasquier. Ce dernier ayant été appelé, le 19 janvier 1817, au poste de garde des sceaux, la Chambre- des députés dut procéder, le 22 janvier, à une seconde élection. M. de Trinquelague obtint 61 voix. M. de Serre, qui en eut 112, le même nombre qu'en 1816, succéda à M. Pasquier.

Au mois de novembre 1817, à l'ouverture de la session de 1817-1818, nouveau scrutin pour la présidence. La droite continua à voter pour M. de Trinquelague, qui recueillit 62 suffrages dans la séance du 11 novembre ; dans celle du 12, où la Chambre nomma ses quatre vice-présidents, — qui furent MM. Boyer- Collard, Camille Jordan, Siméon et Beugnot, — il fut encore l'un des quatre candidats de la minorité : il eut 54 voix, comme M. Corbière ; M. de Bonald n'en obtint que 49.

A une époque où les discussions de la Chambre des députés tenaient le premier rang dans les préoccupations du pays, les hommes séyneux auraient pu, sans tomber dans la puérilité, se demander ce que ferait dans telle ou telle occasion un homme qui avait su se faire une telle place à côté des Boyer-Collard, des de

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Serre, des Pasquier, des Villéle et des Ravez, des Corbière, des Siméon, des Bellart, des Camille Jordan, des Beugnot et des Bonald : personne, cependant, ne se posait cette question pour M. de Trinquelague, en 1817. La lutte entre les membres du côté droit et le ministère Decazes était si ardente, que les premiers combattaient toutes les mesures du second, quelles qu'elles fussent, et il n'était pas un homme sérieux qui l'ignorât. Nous rappelons ce fait, sans le juger ici, nous bornant à constater que l'opposition systématique n'est point spéciale à. la période qui nous occupe ; elle a existé en France de 1815 à 1848 ; elle n'a pas cessé de se pratiquer en Angleterre ', aux États-Unis, en Belgique, partout où fonctionne véritablement le gouvernement parlementaire, et elle peut s'autoriser du témoignage de M. de Cormenin, qui s'exprime ainsi, au chapitre vm du Livre des Orateurs :

« Vous dites que vous êtes indépendants et que vous ne relevez que de votre conscience. C'est fier ! c'est beau ! Mais votre prétendue conscience n'est que de l'orgueil, votre prétendue indépendance n'est que de l'anarchie. Autant de tètes, autant d'opinions ; autant de soldats, autant de capitaines. Je vois des combattants, mais point d'armée ; je vois des opposants, mais point d'opposition. Sachez do?ic que toute opposition qui n'est pas systématique n'a pas de caractère, de principe, d'influence, de but ni même de nom. Elle ne fait pas les affaires de la France» elle ne fait pas même les siennes. C'est un bariolage de couleurs

1 Lord Castlereagh, dans la session de 1817, terminait l'un de ses discours par ces mots : « Je profite de cette occasion pour déclarer que, dans ces derniers temps, l'Angleterre a dû sa puissance et sa gloire à la division constante de cette Chambre en deux partis franchement et loyalement prononcés. »

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rouges, bleues, jaunes, blanches, vertes, avec leurs teintes plus ou moins foncées. Le merveilleux tableau que cela fait ! »

Sur les bancs les plus élevés de l'extrême droite, siégeait M. Clausel de Coussergues, frère de l'abbé Clausel de Montais. <« M. Clausel de Montais, dit Victor Hugo, se séparait, sur divers points, de M. Clausel de Coussergues. » Encore une erreur ! L'abbé Clausel de Montais avait publié, dans les derniers mois de 1816, un livre dont le titre seul, suivant l'expression de Mgr Pie, évêque de Poitiers, renferme une grande pensée : la Religion chrétienne prouvée par la Révolution française. Le Journal des Débats, qui en rendit compte dans son numéro du 27 janvier 1817, signale l'entière communauté d'opinions qui unissait les deux frères :

a Je ne sais, dit l'auteur de l'article, si c'est la première fois que M. l'abbé Clausel de Montais fait imprimer ; son style annonce une grande habitude d'écrire et de rendre sa pensée plus forte en la resserrant. Frère de M. Clausel de Coussergues, membre de la Chambre des députés, et de M. Clausel, grand vicaire d'Amiens, résidant à Beauvais, qui prononça, devant l'assemblée électorale du département de l'Oise, un discours que tous les gens de goût conserveront, il n'a rien à envier à ses aînés. Cet accord des doctrines, cette heureuse rivalité d'amour du bien public dans une même famille, est la plus grande preuve qu'on puisse donner d'une bonne éducation ; et on doit en être fier, puisque l'honneur en appartient à ceux dont on a reçu le jour. »

Cet accord fraternel ne se démentit pas, comme l'atteste la Biographie des Contemporains, publiée en

1827, et qui, au mot Clausel de Montais, s'exprime, ainsi : « Il s'est montré constamment, dans ses sermons, le défenseur- des principes religieux et politiques professés par son frère. »

Originaires de cette province de Rouergue, qui a donné à la philosophie et à la chaire chrétienne M. de Bonald et M. Frayssinous, M. Clausel de Coussergues et l'abbé Clausel de Montais étaient tous les deux des hommes de talent.

Le premier a commis une faute grave, le 14 février 1820, lorsqu'il s'est laissé égarer par l'excès de son indignation et de sa douleur au point de proposer à la Chambre des députés <c de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de l'intérieur, comme complice de l'assassinat du duc de Berri. »

Mais si cette attaque aussi injuste que passionnée, et que blâmèrent vivement les principaux membres du côté droit ', mérita d'être jugée sévèrement, il

1 « J'ai bien souffert dans cette séance, écrivait quelques jours après M. de Villèle : M. Clausel de Coussergues nous amis dans une fausse position. Si l'accusation intentée par lui était soutenue par nous, cela produirait aussitôt le rappel de M. Decazes. Aussi, sommes-nous décidés à le laisser aller tout seul, puisqu'il est allé se commettre sans notre participation et même contre nos avis positifs. » Histoire de la Restauration, par M. A. Nettement, v. 297. M. Clausel de Coussergues ne fut cependant pas abandonné de tout le monde, et lorsqu'il publia, peu de temps après, une longue brochure contenant le développement de sa proposition, il rencontra plus d'un défenseur. J'ai sous les yeux un article dans lequel on le félicite de ce grand acte de fermeté et de dévouement, et qui se termine par ces paroles: « Nous réclamons l'indulgence du lecteur pour cet article, écrit malgré tant d'entraves et dicté du moins par une intention pure. Déplorant le silence obligé des feuilles royalistes, nous n'avons

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faut en même temps reconnaître que M. Clausel de Coussergues, orateur énergique, vigoureux, parfois violent, était, au demeurant, le plus honnête et le meilleur des hommes. Etroitement lié avec Chateaubriand ' et avec Joubert, il était à la fois ardent comme l'auteur de Bonaparte et les Bourbons, et doux comme le moraliste des Pensées et Maximes.

« Pardonnez-moi donc, lui écrivait ce dernier, le 10 décembre 1809, aimez-nous et soyez toujours pour nous, comme pour le reste du monde, le doux et ardent Clausel 2 » — e Adieu, lui écrivait encore Joubert, le 20 septembre 1817, adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos qu'en mouvement, conformément à votre essence. Mais, en mouvememt comme en repos, nous vous aimerons toujours également, à cause de l'incorruptibilité de votre nature. Adieu, aimez-nous aussi et vivez longtemps 3 »

Ardent et doux, tel était aussi l'abbé Clausel de Montais ; l'éclat avec lequel il a occupé, pendant près de trente ans, le siège épiscopal de Chartres, l'énergie

pas voulu qu'un généreux défenseur des prérogatives du trône et des libertés du peuple parût au milieu de nous sans même être accueilli par une voix amie et reconnaissante. Nous lui avons rendu témoignage aussi clairement que nous l'avons pu : satisfait si, dans notre suffrage littéraire, il a su lire notre approbation politique. * L'auteur de cet article était Victor Hugo. Conservateur littéraire, t. m, pp. 50 et suiv.

1 Mme de Chateaubriand l'appelait t notre meilleur ami ». — Voy. le très intéressant volume de M. l'abbé G. Pailhès, Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues.

2 Pensées, Essais, Maximes et Correspondance de M. Joubert, T. n, p. 432.

3 Iàid, T. n. p. 430.

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avec laquelle, étant déjà plus que septuagénaire, il a engagé le premier, au mois de mars 1841, cette lutte en faveur de la liberté d'enseignement, cette campagne des évoques d'où est sortie la loi du 15 mars 1850, les nombreux et remarquables écrits qu'il a publiés pendant ces dix années, et qui s'élèvent au chiffre de quarante, assurent à son nom une gloire impérissable. Il revit, d'ailleurs, dans YÉloge funèbre que lui a consacré l'éloquent évêque de Poitiers *, et la postérité le retrouvera avec son courage, son esprit et sa bonté, dans ces pages d'un accent si ému et si pénétrant, comme elle retrouvera M. Clausel de Coussergues dans les lettres de Joubert.

Dans l'article du Journal des. Débats, cité plus haut, il est question de M. Clausel, grand vicaire d'Amiens : c'était le second des trois frères. Membre du Conseil royal de l'instruction publique sous la Restauration, il a mérité que ses adversaires lui rendissent, dans la Biographie des Contemporains, ce témoignage : « M. l'abbé Clausel de Coussergues, qui honore le royalisme ardent qu'on lui connaît par une loyauté une noblesse de caractère dont il a donné plusieui preuves publiques 2. » Il prit une part brillante auj polémiques soulevées, de 1817 à 1830, par les ouvrage de l'abbé de la Mennais, et mourut en 1835. — « Pet d'hommes, dit la Biographie universelle 3, ont eu ph

5 Discours et instructions pastorales de M*r Pie, évèque Poitiers, n, pp. 615 et suiv.

2 Biographie des Contemporains, t. iv, p. 556.

3 2° édition, 1844, t. vm, p. 365.

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d'agrément dans l'esprit. Sa conversation, étincelante et pleine de saillies, avait un agrément tout particulier ; mais ses saillies étaient tempérées par la droiture de son jugement et par ses excellentes qualités. »

Sur une tombe du cimetière de Clamecy, on lit ces mots : Cy gît la mère des trois Dupin. Dans le cimetière du village de Coussergues, on aurait pu graver aussi, sur le tombeau de la mère des trois hommes dont nous venons de parler, cette inscription : Cy gît la mère des trois Clausel ; mais il n'en est rien : cette idée n'est venue ni à l'évêque de Chartres, ni à aucun de ses frères.

J'ai prononcé tout à l'heure un bien gros mot : la postérité. Je ne voudrais pas répondre qu'elle prendra grand souci d'une autre victime de Victor Hugo, M. de Salaberry, député de l'extrême droite, comme M. Clausel de Coussergues: « M. de Salaberry n'était pas content.., » Soit, mais l'auteur des Misérables se trompe encore, s'il croit que le ridicule puisse atteindre ce nom, doublement protégé par le souvenir d'une longue carrière politique, marquée au coin du désintéressement et de la fidélité, et par les témoignages de reconnaissance inscrits au frontispice de l'un des plus beaux livres de Mme de Staël.

Fils d'un président de la Chambre des comptes guillotiné en 1794, M. de Salaberry, après avoir fait successivement partie de l'armée de Condé et de l'armée

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royale du Maine, sous le commandement du comte de Bourmont, rentra en 1800, lors de la pacification générale, dans sa terre de Fossé, près de Blois, où il resta jusqu'en 1814, sous la surveillance de la haute police. Pendant la première Restauration, il ne sortit point de sa retraite, et il ne reparut sur la scène politique qu'au mois de mars 1815, époque à laquelle il essaya, sous les ordres du général d'Andigné, de lutter en faveur de Louis XVIII.

De 1815 à 1830, membre de la Chambre des députés, rédacteur du premier Conservateur (1818-1820) et du Conservateur de la Restauration (1828-1829), il se signala par l'exaltation, mais en même temps par la loyauté de ses sentiments royalistes.

« Ses adversaires politiques eux-mêmes, dit la Biographie universelle, ont apprécié son caractère d'une si rare loyauté ; il n'y avait peut-être pas dans la Chambre un député qui ne l'écoutât, sinon avec faveur, du moins avec intérêt et plaisir, rendant justice à sa bonne foi, à l'élévation de ses vues et au piquant de son esprit... On n'a pas oublié les couplets satiriques très gais et très spirituels qu'il composa dans les différentes phases politiques que la France a eues à traverser pendant quarante ans et plus ' ».

La Biographie des Contemporains dit de son côté, dans un article écrit en 1829 et dont l'hostilité n'est nullement déguisée :

« M. le comte de Salaberry, abstraction faite de ses opinions politiques, est un homme d'esprit et d'honneur : fl est franc, généreux et ami à toute épreuve. Mme de Staël, qui, pendant son

1 Supplément, t, 80.

l'annke 1817 165

exil, avait reçu l'hospitalité dans son château de Fossé, parle de lui en termes très honorables dans son ouvrage intitulé : Dix années d'exil. On attribue à cette femme célèbre un mot qui peint avec justesse M. le comte de Salaberry : « 11 a, disait-elle, trop d'esprit pour sa tète. »

C'est dans la seconde partie de ses Mémoires que Mme de Staël parle de M. de Salaberry.

Au commencement de l'été de 1810, ayant terminé son ouvrage sur Y Allemagne, elle avait éprouvé le désir d'en surveiller l'impression à quarante lieues de Paris, distance qui lui était encore permise, et elle était venue s'établir près de Blois, au château de Chaumont sur-Loire.

« Ne pouvant plus, dit-elle, rester dans le château de Chaumont, dont les maîtres étaient revenus d'Amérique, j'allai m'établir dans une terre appelée Fossé, qu'un ami généreux i me prêta. Cette terre était l'habitation d'un militaire vendéen, qui ne soignait pas beaucoup sa demeure, mais dont la loyale bonté rendait tout facile et l'esprit original tout amusant... Le 23 septembre, je corrigeai la dernière épreuve de l'Allemagne ; après six ans de travail, ce m'était une vraie joie de mettre le mot fin à mes trois volumes. Munie d'une lettre de mon libraire, qui m'assurait que la censure avait autorisé la publicalion de mon ouvrage, je crus n'avoir plus rien à craindre, et je partis avec mes amis pour une terre de M. Mathieu de Montmorency, qui est à cinq lieues de Blois... Le lendemain, M. de Montmorency me remit un billet de mon fils, qui me pressait de revenir chez moi, parce que mon ouvrage éprouvait de nouvelles difficultés à la censure. Mes amis me conjuraient de partir; je ne devinais point ce qu'ils me cachaient, et m'en tenant à la lettre de ce que m'écrivait Auguste, je passais mon temps à examiner toutes les curiosités du château, sans me douter de ce qui m'attendait. Enfin, je montai en voiture, et mon

1 M. de Salaberry. (Note de M"»' de Staël).

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brave et spirituel Vendéen, que ses propres périls n'avaient jamais ému, me serra la main les larmes aux yeux : je compris alors qu'on me faisait un mystère de quelques nouvelles persécutions, et M. de Montmorency, que j'interrogeai, m'apprit que le ministre de la police avait envoyé ses agents pour mettre en pièces les dix mille exemplaires qu'on avait tirés de mon livre, et que j'avais reçu l'ordre de quitter la France sous trois jours *. »

L'ami de Mme de Staël, son brave et spirituel Vendéen, est mort le 7 janvier 1847. Il avait traversé sept ou huit gouvernements divers ; il n'avait servi qu'un seul drapeau et prêté qu'un seul serment. On peut bien ne pas suivre de tels exemples ; on ne peut pas ne point honorer ceux qui les donnent.

M. de Salaberrj était le beau-père de M. Delavau. « Le faubourg Saint-Germain et le pavillon Marsan souhaitaient pour préfet de police M. Delavau, à cause de sa dévotion 2 ».

J'ai eu plus d'une fois, dans ce chapitre même et dans les chapitres qui précèdent, l'occasion de dire quelle était en 1817, la situation respective des partis : M. Decazes et, avec lui, les hommes du centre gauche triomphaient ; les hommes de la droite, les ultras, étaient en minorité au Palais-Bourbon, et, en dehors des Chambres, ils avaient dû renoncer à toutes les fonctions publiques un peu en vue. L'automne de 1816 avait été marqué pour eux par des destitutions sans

1 Dix années d'exil, 2* partie, chapitre î.

2 Victor Hugo.

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nombre et, au lendemain de l'ordonnance du 5 septembre, presque tous s'étaient vus condamnés à redire avec Mille voye, mort lui-même au mois d'août précédent :

. . . dans chaque feuille qui tombe

Je vois un présage de mort.

Ainsi décimés, comprenant qu'ils seraient nécessairement écartés des affaires et qu'ils ne devaient prétendre à aucune influence tant que M. Decazes serait debout, toutes leurs pensées, tous leurs efforts devaient converger vers un seul but : son renversement. Jusque-là, ils ne pouvaient pas même avoir l'idée de souhaiter pour un des leurs un poste tel que celui de préfet de police. Aussi ne voit- on nulle part, ni dans les journaux de cette époque, ni dans les papiers politiques laissés par les hommes d'Etat de la Restauration et récemment publiés, que le nom de M. Delavau (et non Delaveau, comme l'écrit Victor Hugo) ait été mis en avant pour la préfecture de police en 1817. Travailleur modeste, magistrat voué tout entier à ses devoirs, M. Delavau, conseiller à la Cour royale de Paris, n'avait encore joué aucun rôle, il n'avait été mêlé à aucune intrigue, lorsqu'il fut nommé préfet de police, plusieurs années après, le 20 décembre 1821. — La phrase de Victor Hugo est donc en contradiction avec les dates comme avec les faits ; mais a-t-elle été écrite à autre fin que de montrer le ridicule de ces bonnes gens du faubourg Saint-Germain et de ces pauvres princes du pavillon Marsan, qui faisaient entrer en ligne de compte, dans les qualités à exiger

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d'un préfet de police, cette inutilité et cette vieillerie, la dévotion ? Tout dévot qu'il était, M. Delavau ne laissait pas d'avoir du bon, puisque son administration a mérité que Victor Hugo lui-même lui rendît cet hommage : « Il faut se souvenir qu'à cette époque (1823), attenter à la liberté individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper ; le préfet s'en prenait à eux ; une erreur, c'était la destitution ' ». Y a-t-il eu beaucoup de préfets de police dont on pourrait en dire autant, et celui qui a mérité cet éloge n'était-il pas vraiment digne de remplir ces hautes et délicates fonctions sous un gouvernement honnête et libre ?

En dépit des services qu'il lui a rendus, en créant Javert, le type du mouchard sublime, l'auteur des Misérables n'est pas heureux avec la police. Je lis en effet à la page 218 :

« Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823, un homme se promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de l'Hôpital à Paris... A cette époque, le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à Choisy-le-Roi... Lorsqu à deux heures la voiture royale, entourée d'un escadron de gardes du corps, galonnés d'argent, déboucha sur le boulevard, après avoir tourné la Salpétrière, le promeneur (Jean Valjean) parut surpris et presque effrayé. Il n'y avait que lui dans la contre-allée, il se rangea vivement derrière un angle du mur d'enceinte, ce qui n'empêcha pas M. le duc d'Havre, de l'apercevoir. M. le duc d'Havre, comme capitaine des gardes de service ce jour-là, était assis dans la voiture vis-à vis du Roi.

1 Les Misérables, deuxième partie, livre v, chapitre x. — Sur M. Delavau, consulter l'ouvrage de M. Geoffroy de Grandmaison, La Congrégation (1801-1830), chapitre vm.

Il dit à Sa Majesté : Voilà un homme d'assez mauvaise mine. Des gens de police, qui éclairaient le passage du Roi, le remarquèrent également ; l'un d'eux reçut l'ordre de le suivre. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du faubourg, et comme le jour commençait à baisser, l'agent perdit sa trace, ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à M. le comte Angles, ministre d'État, préfet de police l. »

A cette époque (décembre 1823) le roi Louis XVI 11 allait presque tous les jours à Choisy. — Le Moniteur ne manquait jamais d'indiquer l'emploi de chacune des journées du roi. En s'y reportant, on voit que, pendant tout le mois de décembre 1823, Louis XVIII n'est sorti des Tuileries que six fois, les 5, 6, 15, 18, 22 et 28. Il alla, les 5, 15, 22 et 28, à Saint-Cloud, le 18, à Vincennes, et le 6 à Choisy. Pour le jour de Noël, le Moniteur porte cette mention ; S. M. n'est pas sortie.

Une seconde erreur, un peu plus grave que la précédente, et qui a dû entraîner la destitution de son auteur, est celle de l'agent de police qui, le 25 décembre 1823, a adressé son rapport à M. le comte Angles, ministre d'État, préfet de police. Il y avait déjà deux ans, à cette date, que M. le comte Angles avait été remplacé à la préfecture de police par M. Delavau 2. Béranger, qui l'a chansonné, en parle en ces termes, dans sa Biographie : <« Un jour M. Angles reçut un rapport où on lui faisait savoir que j'avais chanté chez M. Bérard, son ami et le mien, quelques-unes de mes

1 Les Misérables, édition illustrée, en un seul volume.

2 M. Delavau a été préfet de police de décembre 1821 à janvier 1828, époque à laquelle il eut pour successeur M. Debelleyme, procureur du roi près le tribunal de première instance de la Seine.

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chansons anarchiques, comme on disait alors. Le préfet en rit beaucoup : il était du dîner. On voit que la chanson jouissait encore de certains privilèges et qu'à cette époque les préfets de police se montraient parfois gens d'esprit. »

En revenant de la rue de Jérusalem au Palais- Bourbon, nous nous arrêterons un instant, si vous le voulez bien, au ministère de l'intérieur. C'est là que se trouve la caisse des fonds secrets. Pendant toute la Restauration et presque jusqu'aux derniers jours de la monarchie de Juillet, elle a été dans les attributions de M. Rosman, chef de division, chargé de la comptabilité. M. Gérin fut, pendant le même espace de temps, caissier du ministère et investi, comme payeur, du service des fonds secrets. Ni M. Gérin ni M. Rosman n'ont écrit leurs Mémoires, mais on a recueilli quelquesuns de leurs souvenirs. Ils se plaisaient à rendre hommage aux députés qui ont siégé dans les chambres, de 1815 à 1830, et à leur éloignement pour le rôle de solliciteurs : « Sous la Restauration, disaient-ils, dans tous les ministères, on accourait pour voir un député, comme pour voir une chose curieuse, quand par hasard il s'en présentait un dans les bureaux '. »

« Le prince de Talleyrand, grand chambellan, dit Victor Hugo, et l'abbé Louis, ministre désigné des

1 Mémoires du Dr Véron, n, ch. 2

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finances, se regardaient en riant du rire de deux augures : tous deux avaient célébré, le 14 juillet 1790, la messe de la fédération au Champ-de Mars ; Talleyrand l'avait dite comme évêque, Louis l'avait servie comme diacre *. » — Que le prince de Talleyrand, grand chambellan, et le baron Louis, membre de la Chambre des députés pour le département de la Meurthe, ne pussent, en 1817, se regarder sans rire, c'est là une simple supposition, et nous ne la relèverions pas, si elle ne se trouvait dans un chapitre où Victor Hugo a la prétention de n'avoir réuni que des faits certains, incontestables, et si elle n'était d'ailleurs repousséc par les plus sérieuses présomptions.

Le prince de Talleyrand et le baron Louis n'étaient point de ces hommes qui vivent dans le passé, avec leurs souvenirs ; mais de ceux au contraire qui apportent dans les luttes du présent un esprit entièrement libre, dégagé de toute réminiscence. Rien ne les gêne ; si fâcheux qu'ils soient, leurs antécédents ne les embarrassent point, et cela par une raison bien simple : ils sont les premiers à les mettre en oubli. Pour eux, ce qui n'est plus n'a jamais été. Qui songeait d'ailleurs, en 1817, au 14 juillet 1790 ? Un événement plus actuel, une question plus brûlante passionnaient

1 D'après Sainte-Beuve (Temps du 12 janvier 1879), l'abbé Louis servit la messe du 14 juillet comme sous-diacre. Cependant tous les biographes de Talleyrand et de l'abbé Louis disent que ce dernier assista l'évèque d'Autun en qualité de diacre, et que les fonctions de sous-diacre furent remplies par l'abbé Desrenaudes. Victor Hugo se trouverait-il donc avoir été plus exact que Sainte-Beuve ?

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alors tous les hommes politiques : quelles seraient les conséquences de l'ordonnance du 5 septembre 1816 ? Chacun prenait parti avec une égale ardeur pour ou contre cette mesure, pour ou contre le ministère.

Le grand chambellan prit rang parmi les adversaires les plus prononcés de M. Decazes. Pour bien marquer son hostilité, il ouvrit son salon, dans l'hiver de 1816 à 1817, le même jour que le ministre de la police, et M. de Villèle raconte, dans sa Correspondance inédite, que M. Pasquier et M. Mole, fort embarrassés de son invitation, s'en tirèrent, le premier, en prétextant une maladie, le second en partant pour la campagne '. M. de Talleyrand ne s'en tint pas là. Il prodiguait au favori de Louis XVIII les railleries les plus amères, les qualifications les plus injurieuses ; il témoignait l'indignation la plus vive de voir la direction des affaires de l'Etat remise au chef de la police. Un jour, à l'ambassade d'Angleterre, abordant M. Pasquier, qui venait d'être appelé à la présidence de la Chambre des députés, il lui dit de manière à être entendu de tout le monde . « J'espère que vous ne traînerez pas la Chambre dans les boues de la police ; » et comme M. Pasquier s'éloignait sans répondre, il le poursuivit d'autres propos non moins violents à l'adresse de M. Decazes 2.

Le baron Louis, au contraire, se montrait hautement favorable à la politique qui s'était affirmée par

1 Alfred Nettement, iv, p. 187.

* L. de Viel-Castel, v. 313.

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l'ordonnance du 5 septembre. Laissant le prince de Talleyrand se rapprocher des ultra-royalistes, il avait adopté les opinions du centre gauche, et bien loin de maudire le ministre de la police, il voyait en lui l'homme de la situation. Au mois de décembre 1818, il n'accepta le portefeuille des finances, en remplacement de M. Roy, qu'à la condition que M. Decazes ferait partie du nouveau cabinet. Il aurait môme voulu qu'on y fit entrer un ou deux indépendants tels que If. Laffitte '.

Le prince de Talleyrand et le baron Louis se trouvaient donc placés en 1817 dans des camps opposés ; et si l'on songe combien la lutte était vive de part et d'autre, à quel degré d'animation, je dirais presque de fureur, elle était arrivée, on comprendra qu'ils devaient être beaucoup moins disposés à rire entre eux des événements du passé qu'à se combattre sur le terrain du présent.

Et puis, au demeurant, pourquoi donc n'auraient-ils pu se regarder sans rire ? parce qu'ils avaient changé d'opinions et d'habit? En France, hélas ! depuis quatrevingts ans, nous ne rions plus pour si peu. Ah ! si tous les gens qui ont changé plusieurs fois de cocarde et crié tour à tour : Vive le Bol / Vive la Ligue ! ne pouvaient plus se rencontrer sans que l'hilarité les gagnât, quel épanouissement ! quelle fête ! Ce ne serait, d'un bout à l'autre de notre heureux pays, qu'un immense et perpétuel éclat de rire !

» L. de Viel-Castel, v. 313.

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