CHAPITRE VII
La Presse en 1817. M. Villemain, directeur de la librairie. — Les origines du Constitutionnel. Le plus beau jour de la vie d'Henri de Latouche. — La Minerve française. La Conversion d'un romantique. M. Jay et M. Jour/. Le Nain Jaune et le Miroir. Le Journal des Débats. Vabbé de Féletz, Hoffman, Dussault et M. Delalot, ou A, H, Y, Z. — Uexil de Descartes. — Le peintre David et le comte Carnot. — Le maréchal Soult et l'abbé Grégoire. — Royer-Collard. — Un néologisme.
« Les grands journaux étaient tout petits, Le format était restreint, mais la liberté était grande. » Faut-il attribuer ces deux lignes du chapitre sur Vannée 1817 au désir de l'auteur d'être équitable envers la Restauration, au moins sur un point, ou ne lui auraient-elles pas plutôt été inspirées par sa passion pour l'antithèse? Quoi qu'il en soit, Victor Hugo joue de malheur : il se décide à placer enfin une louange à côté de tant de critiques, et sa louange, comme ses critiques, porte à faux. Est-il donc écrit que l'auteur des Misérables ne pourra toucher à l'histoire sans se tromper ? Dans la préface des Travailleurs de la mer, il énumère les formes diverses que revêt la fatalité, il dénonce un triple ananké : l'ananké des dogmes ; l'ananké des
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lois, l'ananké des choses. Il en oublie un quatrième, celui qui s'attache à chacune de ses phrases quand il prétend au rôle d'historien, l'ananké de l'erreur.
C'est une erreur en effet de prétendre que les journaux jouissaient en 1817 d'une grande liberté.
La Charte, dans son article 8, consacrait bien le droit pour tous les Français « de publier et de faire imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois ; » malheureusement, les circonstances avaient jusque-là rendu impossible l'application de ce principe.
La loi du 21 octobre 1814 avait soumis à la censure préalable tout écrit qui ne dépassait pas en étendue vingt feuilles d'impression. Cette restriction générale fut levée, après la seconde Restauration, par l'ordonnance royale du 20 juillet 1815 ; mais la censure fut conservée à l'égard des journaux et des publications périodiques.
Les dispositions de la loi du 21 octobre ayant un caractère temporaire, et devant cesser d'être en vigueur à la fin de la session de 1816, un membre de la droite, M. de Castelbajac, demanda, le 2 décembre 1816, que le Roi fût supplié de faire présenter un projet de loi qui, eouformément à la Charte, assurât aux Français le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions. Le Gouvernement s'empressa de déclarer que son intention était de soumettre très prochainement aux Chambres un projet destiné à remplacer la loi du 21 octobre 1814, et quelques jours après, le 7 décembre, M. Decazes, ministre de la police générale, déposa un projet de loi ainsi conçu :
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« Art. 1. Les journaux et écrits périodiques ne pourront paraître qu'avec l'autorisation du Roi.
» Art. 2. La présente loi cessera d'avoir son effet le 1er janvier 1818. »
Le ministre reconnaissait, de la manière la plus explicite, dans son exposé des motifs, les principes de la liberté de la presse ; il ne lui paraissait pas cependant que le moment fût arrivé de les appliquer dans toute leur étendue, et les circonstances, on doit l'avouer, ne justifiaient que trop cette appréciation. Donner la liberté absolue de la presse à un pays encore occupé par des armées étrangères et à qui les gouvernements alliés pouvaient demander compte des provocations auxquelles elle se livrerait, ce n'eût été, suivant la très juste remarque de M. de Viel-Castel ', ni un acte de prudence, ni un acte de dignité bien entendue.
Aussi les esprits les plus libéraux, et à leur tête Royer-Collard et Camille Jordan, prirent-ils la défense du projet ministériel, qui fut adopté, le 29 janvier 1817, par une majorité de cent vingt-huit voix contre quatre-vingt-neuf. A la Chambre des pairs, malgré l'opposition de Chateaubriand et de ses amis, le duc de Fitz-James et M. de la Ferronnays, il fut voté, dans la séance du 14 février, par cent une voix contre quarante-six.
Maintenue par la loi du 30 décembre 1817, la censure ne fut abolie qu'au mois de juin 1819, à la suite de cette discussion à jamais mémorable où le
1 Histoire de la Restauration, t. v, p. 406.
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talent de Royer-Collard, de Camille Jordan, de Laine, de Pasquier, de Cuvier et surtout celui du garde des sceaux, M. de Serre, brillèrent d'un si vif éclat, et d'où sortit la législation la plus complète et la plus libérale qui ait jamais régi la presse en France.
Victor Hugo s'est donc trompé de deux ans : il a confondu 1817 avec 1819 et le régime de la liberté avec celui de la censure et de l'autorisation préalable.
Ce n'est pas qu'en 1817 la pensée fût bâillonnée comme elle l'avait été sous l'Empire, et qu'il n'y eût, sous ce rapport, un abîme entre les deux époques. — Sous Napoléon, toutes les mesures avaient été prises pour que l'opinion publique ne pût se produire sous aucune forme, même la plus insignifiante et la plus légère ; toutes les issues, par lesquelles l'idée captive aurait pu s'échapper, avaient été soigneusement fermées, et qui voudra étudier cette période de notre histoire reconnaîtra que M. de Lamartine en a porté un jugement équitable, lorsqu'il a dit :
t Napoléon maudit la pensée parlée ou écrite comme une révolte du raisonnement contre le fait. Il s'écrie : la pensée est le mal suprême, c'est elle qui fait tout le mal. Il impose le mutisme aux tribunaux, la censure aux journaux, le pilon aux livres, la terreur ou l'adulation aux écrivains. Il blasphème contre la lumière. Il ferme la bouche au moindre murmure d'une théorie. Il exile tout ce qui ne lui vend ni sa parole ni sa plume <. »
Un autre témoin de ces années, si éclatantes et
1 Histoire de la Restauration, i, 394.
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en même temps si sombres, M. Villemain, a pu écrire de son côté dans ses Souvenirs contemporains :
t 11 est d'une exactitude littérale de dire que toute émission de la pensée écrite, toute mention historique, même la plus lointaine et la plus étrangère, devint une chose aventureuse et suspecte. Il n'y eut plus, dans l'ordre des idées, d'autre langue possible que le raisonnement prescrit par l'autorité : il n'y eut plus, dans l'ordre des faits, d'autre vérité soufferte que les innombrables déclarations d'absence dont, après 1812, le Moniteur enregistrait habituellement dans ses colonnes d'annonces judiciaires le relevé funèbre *
Et si MM. de Lamartine et Villemain paraissaient suspects, on ne récusera sans doute pas le témoignage de Napoléon lui-même s'écriant, au Conseil d'État, en 1810 : « La presse est dans l'esclavage le plus absolu ; la police cartonne, supprime comme elle veut les ouvrages, et même ce n'est pas le ministre qui juge : il est obligé de s'en rapporter à ses bureaux. Rien de plus irrégulier, de plus arbitraire que ce régime '. »
En 1817, tout cela était bien changé : les journaux étaient censurés, mais ils s'appartenaient à eux-mêmes, ils n'étaient plus, comme à l'époque impériale, des fiefs que le ministre de la police distribuait à ses vassaux, en récompense de leurs bons et fidèles services ; quelques-uns avaient pour propriétaires et pour rédacteurs les hommes le plus notoirement hostiles au gouvernement de Louis XVIII, Etienne et Tissot, Jay et Jouy, Pages et Dumoulin. D'un autre côté,
1 Citation empruntée à l'auteur des Idées napoléoniennes, édition de 1839.
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les ("crits non périodiques étaient entièrement libres, et les ennemis du ministère, les indépendants comme les ultras, Benjamin Constant et Fiévée, Chateaubriand et l'abbé de Pradt, et cent autres avec eux, publiaient brochures sur brochures, pamphlets sur pamphlets. Dans cette seule année 1817, Benjamin Constant fit successivement paraître : 1° De la doctrine politique qui peut réunir les partis en Finance ; 2° Questions sur la législation actuelle de la presse ; 3° Des élections prochaines ; 4° Annales de la session de 1817 à 1818 ; 5° Entretien d'un électeur avec lui-même ; 6° les premières parties de la Collection complète des ouvrages publiés sur le gouvernement représentatif et la constitution actuelle de la France, formant une espèce de Cours de politique constitutionnelle. On peut juger, par cette indication des écrits d'un seul publiciste, de l'ardeur et de l'entrain de ses confrères : ab uno disce omnes. Un autre adversaire du gouvernement royal, l'abbé de Pradt, qui ne pardonnait pas à Louis XVIII de lui avoir enlevé les fonctions et le titre de chancelier de la Légion d'honneur, publia, en moins de douze mois, jusqu'à cinq pamphlets : 1° Lettre d'un électeur de Paris ; 2° Préliminaires de la session de 1817 ; 3° Des progrès du gouvernement représentatif en France ; 4° Des colonies et de la révolution actuelle de V Amérique ; 5° Les trois damiers mois de l'Amérique méridionale et du Brésil.
M. de Jouy, qui nous a laissé, dans YHermite de la Guiane, des croquis de cette époque, d'un dessin lâché et peu correct, mais où l'on retrouve quelques-uns des
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traits de l'original, nous montre, dans un chapitre intitulé : Trêve à la politique, et qui porte la date du 26 février 1817, les brochures sortant de toutes parts et pénétrant partout.
« Il était près d'une heure, dit-il, j'allai faire une visite du matin à Mme de Florbelle ; je la trouvai avec ses deux filles assises autour d'une table ronde surchargée de brochures que je reconnus à leur forme extérieure : la politique a tout envahi, jusqu'au domaine des grâces. » — « L'année dernière, écrivaitil quelques jours plus tard, le 5 mars 1817, on lisait encore des romans : cette dernière branche de la littérature commence à se dessécher. Nous en sommes réduits aux journaux et aux pamphlets. ' *
Comme M. de Jouy, le Constitutionnel, qui ne s'était pas encore fait ermite (il était jeune et superbe) se plaint, dans son numéro du 30 juin 1817, de ces innombrables auteurs de pamphlets, qui ne prétendent à rien moins qu'à la direction politique de V Europe. De ce côté, la liberté était donc aussi grande qu'on le pouvait désirer.
La direction de la librairie était alors aux mains d'un jeune homme, passionné pour les lettres, qui lui avaient donné la célébrité à vingt-sept ans et qui allaient lui assurer bientôt la gloire, ami par raison et par goût des institutions libres et du gouvernement parlementaire, où sa place était marquée au premier rang, M. Villemain. Pendant tout le temps qu'il remplit ces délicates fonctions, son influence s'exerça presque
i VHermite de la Guiane, m, 281 et 296. Les chapitres qui composent ce livre parurent séparément dans le Mercure de France de 1816 et 1817.
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toujours au profit de la liberté ; mais bien au-dessus de son influence, si puissante et si heureuse qu'elle pût être, il convient de placer celle qui se dégageait de la Constitution même, de l'ensemble des institutions et en particulier de la tribune debout et libre. M. Léon Vingtain, dans son étude sur la Liberté de la presse, a parfaitement mis ce point en lumière, lorsque, parlant de l'époque qui nous occupe et plus spécialement des journaux, il a dit :
« La censure pèse sur la presse, mais des assemblées libres surveillent le gouvernement, contrôlent sa marche, exercent sur la direction des affaires une influence décisive, conseillent, approuvent, répriment les agents responsables du pouvoir ; dans leurs débats publics, elles discutent les droits, défendent les intérêts, recherchent les tendances ou les besoins de la nation, et quelle que soit la législation particulière de la presse, l'heureuse influence d'une constitution libre s'étend jusqu'à elle, force à la modération, aux ménagements vis à vis d'elle ; protégée par l'ensemble des institutions politiques, elle ne peut plus perdre de terrain, elle ne peut que consolider et augmenter ses avantages, et en dépit de la censure, à cette vie qui l'entoure elle emprunte je ne sais quelle vie en quelque sorte étrangère à elle-même •. »
Malgré ce que ces observations ont de fondé, il n'en demeure pas moins certain que si, en 1817, la liberté des brochures était complète, il n'en allait pas de même pour les journaux ; que ces derniers restaient assujettis au régime de l'autorisation préalable et de la censure, et que, dès lors, Victor Hugo se trompe quand il nous les représente jouissant d'une grande liberté.
1 Léon Vingtain, la Liberté de la presse, p. 43. Paris, 1860.
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Il se trompe également lorsqu'il indique comme paraissant en 1817 la Minerve, le Nain jaune, le Miroir et le Constitutionnel. De toutes ces feuilles, le Constitutionnel seul existait à cette date.
Son origine remonte aux Cent-Jours, et ses deux principaux fondateurs furent Jullien de Paris et M. Antoine Jay : Jullien, l'un des agents les plus actifs du Comité de salut public et le correspondant intime de Robespierre, qui l'appelait son bon ami, chargé sous le Directoire de rédiger Y Orateur plébéien, et, sous l'Empire, attaché à la cour du vice-roi d'Italie ; M. Jay, précepteur des enfants de Fouché et son confident à l'époque où il était ministre de la police, investi plus tard de la haute amitié de Savary, et choisi par lui pour diriger le Journal de Paris. L'agent de Robespierre et de Saint-Just, et le collaborateur du duc d'Otrante et du duc de Rovigo, l'homme du Comité de salut public et l'homme de la police impériale se donnèrent la main, et de leur union naquit, le 1er Mai 1815, Y Indépendant . C'est sous ce nom que le Constitutionnel fit son entrée dans le monde ; le 8 août, il prit le titre de Y Écho du soir ou VAini du prince, et, le 26 du même mois, celui de Courrier général, politique et littéraire, qu'il échangea enfin, le 29 Octobre 1815, pour le nom désormais historique qu'il porte encore aujourd'hui.
« Le Constitutionnel était constitutionnel, » dit Victor Hugo, et, chose bizarre, cela est presque vrai. Ses
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rédacteurs ne passaient pas, en effet, un seul jour sans célébrer la sagesse et la prévoyance de la Charte, « ce palladium de la patrie ; » ils ne négligeaient pas, à l'occasion, de protester de leur respect pour « l'autorité légitime des rois, qui est la sauvegarde des citoyens contre l'anarchie, » et pour « le principe de la légitimité qui, prévenant les révolutions et assurant la tranquillité des peuples, est une de ces lois conservatrices que la folie, seule peut méconnaître ou attaquer '. » — En dépit de ces belles paroles, MM. Jay, Tissot, Dumoulin et leurs collaborateurs n'en aspiraient pas moins au renversement des Bourbons, qui avaient en eux des ennemis irréconciliables, et, malgré leur habileté et leur prudence, ils laissaient souvent entrevoir les sentiments bonapartistes et révolutionnaires dont ils étaient animés 2. Leur journal avait déjà été suspendu trois fois par forme d'avertissement, lorsque, le 16 Juillet 1817, rendant compte du salon de peinture, il fit, à propos d'un dessin d'Isabey, une allusion transparente au roi de Rome :
« Ou remarque, disait il, parmi les plus jolis dessins de M. Isabey, la figure en pied d'un enfant qui porte dans ses deux mains un énorme paquet de roses. Cette association des couleurs du printemps et des grâces de l'enfance rappelle et rassemble des idées d'espérance. Au milieu du bouquet, l'auteur a jeté de jolies fleurs bleues : l'ensemble de cette composition est du plus riant effet. Ces (leurs se nomment en allemand Wergiss mein nicht, Ne m'oubliez pas ! »
1 Le Constitutionnel, 21 Juin 1817.
> Viel-Castel, v. 55.
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L'article, signé N, était de M. Henri de Latouche, et l'on raconte que la censure ayant, la veille, biffé le passage, l'auteur était revenu dans la soirée au Constitutionnel, avait repris sa phrase et l'avait remise sous main, sans en rien dire '. Quoiqu'il en soit, l'effet produit fut considérable. A peine les portes du salon furent-elles ouvertes, que la foule se pressa autour du dessin d'Isabey. « C'est le roi de Rome ! »> s'écriait-on de tous côtés ; le tumulte alla grandissant, et la police dut intervenir et faire évacuer la salle. Le lendemain, 17 Juillet, le Constitutionnel était supprimé, et, si nous en croyons Sainte-Beuve, M. de Latouche riait du bon tour qu'il avait joué à ses collaborateurs et se frottait les mains, déclarant sans vergogne que c'était le plus beau jour de sa vie. Mais il avait compté sans son hôte, sans le roi Louis XVIII, qui trouva la gravité de la peine peu en rapport avec la légèreté de la faute 2 ; grâce à son intervention personnelle en faveur du journal si durement frappé, celui-ci put reparaître presque aussitôt, dès le 24 juillet 1817, sous le couvert du Journal du Commerce ; il put retrouver, avec ses anciens abonnés, des abonnés nouveaux, consolider son succès et dire aux farouches censeurs qui avaient cru, en le supprimant, se défaire de lui :
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
Le 2 Mai 1819, il reprit, pour ne plus le quitter, le titre de Constitutionnel.
1 Sainte-Beuve, Causeries du lundi, in, 377.
2 Hatin, Histoire de la presse, p. 146.
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« La Minerve, continue M. Hugo, appelait Chateaubriand Chateaubriant. Ce T faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. » — En 1817, la Minerve n'était pas encore née, et ceux qui devaient la créer plus tard rédigeaient alors le Mercure de France. C'étaient Benjamin Constant, Jay, Jouy, Lacretelle aîné, « représentants non équivoques, dit M. de Viel-Castel, de cette coalition du bonapartisme et du parti révolutionnaire, qui usurpait le nom de libéralisme '. » Le Mercure, dont ils s'étaient rendus acquéreurs au mois de Janvier 1817, paraissait une fois par semaine, à des jours fixes, et se trouvait, par suite, soumis à la censure. Il s'enhardit peu à peu, et dessina bientôt nettement son opposition ; les choses durèrent ainsi jusqu'au mois de Janvier 1818, époque à laquelle le duc de Richelieu, vivement contrarié par un article relatif au Concordat, fit annuler, malgré M. Decazes, le privilège en vertu duquel ce recueil était publié.
Ses propriétaires formèrent aussitôt une nouvelle société pour la publication d'un ouvrage en quatre volumes, divisé en 52 livraisons qui, sous le titre de la Minerve française, devaient paraître chaque semaine, comme le Mercure, mais à des jours indéterminés, de telle sorte que le nouveau recueil, n'ayant plus d'une
1 Viel-Castel, t. v, p. 56.
manière absolue la forme périodique, se trouvait soustrait à la censure. Ils firent connaître leur détermination à Son Excellence le Ministre de la police générale, par une lettre signée de MM. Aignan, Benjamin Constant, Evariste Dumoulin, Etienne, Jay, Jouy, Lacretelleaîné et Tissot. Cette lettre, qui porte la date du 2 Février 1818, se trouve en tête de la première livraison de la Minerve française, publiée quelques jours plus tard.
La Minerve a donc succédé, — en 1818, — au Mercure de France, et Alfred de Vigny s'est trompé, dans son discours de réception à l'Académie française, consacré à célébrer Etienne, le plus spirituel et le plus vif des rédacteurs de la Minerve, lorsqu'il a dit : « Le Nain jaune avait beaucoup grandi ; et, s'étant transformé en Minerve, il ne pouvait manquer de grandir aussi en talent et en science. » Cette erreur d'Alfred de Vigny est du reste bien légère à côté de celle qui s'est glissée dans la préface publiée, en 1849, par M. de Lamartine, en tête des Premières Méditations : « Le Constitutionnel et la Minerve, journaux très illibéraux en matière de sentiments et de goût, s'acharnèrent pendant sept à huit ans contre mon nom. Ils m'affublèrent d'ironies, ils m'aguerrirent aux épigrammes... » Les Méditations parurent au mois de Mars 1820 l. La cent treizième et dernière livraison
1 Les Méditations poétiques firent leur apparition dans les premiers jours du mois de Mars 1820, — ô printemps de la poésie ! — sans nom d'auteur, avec un avertissement signe E. G. (Eugène Genoude). Voy. Journal de la librairie, année 182U, n<> 882 ; Quérard, France littéraire, îv, 479. Sainte-Beuve (Revue
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de la Minerve fut publiée au même moment, le 25 Mars 1820 ; elle est consacrée tout entière à la politique, et le nom de Lamartine n'y figure pas, non plus que dans aucune des livraisons précédentes. La vérité est que la Minerve qui, n'ayant vécu que deux ans et étant morte en 1820, aurait été assez en peine de cribler d'épigrammes, pendant sept ou huit ans, à partir de 1820, les oeuvres et la personne de l'illustre poëte, n'a pas prononcé son nom une. seule fois. — Puisque nous relevons les inexactitudes commises à l'endroit de la Minerve française, notons encore celle-ci, échappée à M. de Loménie dans son intéressante notice sur Benjamin Constant, page 76 : « Bientôt les brochures se succédèrent rapidement sous sa plume ; sa réputation s'accrut par sa collaboration active et puissante au journal la Minerve, fondé en opposition au Conservateur. » Le contraire serait beaucoup plus près de la vérité, le Conservateur n'ayant été fondé qu'en Octobre 1818, neuf mois après l'apparition de la Minerve.
Ce dernier recueil, pendant les deux années de son existence (février 1818 à mars 1820), ne parla guère
des Deux-Mondes, t. lu, 1831) dit que Victor Hugo ne connut Lamartine que deux ans après la publication des Méditations, en 1821 ; ce qui reporterait cet événement à l'année 1819 : erreur singulière sous la plume du savant critique et dans laquelle il est tombé plusieurs fois, dans son article de la Revue des Deux Mondes et sa notice de la Biographie des Contemporains (1831), dans ses Portraits littéraires (1™ et 2e édition) et plus tard encore dans l'étude qu'il a consacrée à J.-J. Ampère et où il parle de « cette mémorable année 1819, où Lamartine se révélait par ses premières Méditations. » {Revue des Deux Mondes, 1« Septembre 1868.)
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de Chateaubriand sans écrire son nom avec un T. Cela est vrai ; mais y avait-il là une plaisanterie destinée à faire rire les bourgeois à ses dépens ? Il est permis d'en douter, lorsqu'on voit tous les journaux du temps, même les journaux ultras, qui ne négligeaient aucune occasion de célébrer sa gloire, terminer toujours son nom par ce T malencontreux. Si j'ouvre les Lettres champenoises, recueil royaliste dont j'ai déjà parlé, et qui avait pris pour épigraphe : lliacos intrà muros peccatur et ultra, je lis à la fin du n° vin (août 1817) : « P. S. On va mettre incessamment en vente un nouvel ouvrage de M. de Chateaubriant. » Le Moniteur, le correct et infaillible Moniteur écrivait, lui aussi, Chateaubriant, et le grave journal n'entendait assurément pas provoquer les rires des bourgeois '. Il y a plus : une ordonnance royale, en date du 31 août 1817, insérée au Bulletin des lois, disposait dans son article 4 :
« Les lettres-patentes qui seront expédiées aux pairs de France dont les noms suivent porteront institution du titre de vicomte. En conséquence, ce titre sera et demeurera uni à la pairie dont nous les avons pourvus, et ils en jouiront, eux et leurs successeurs à ladite pairie, ainsi que des droits, honneurs et prérogatives qui y sont attachés, savoir : le vicomte de Chateaubriant... 2. »
La Minerve de 1818 ne faisait donc que se conformer à l'orthographe universellement reçue, et ne pouvait prétendre à obtenir par là un succès d'hilarité. Celui de ses rédacteurs qui était plus spécialement chargé de combattre Chateaubriand était M. Jay, que nous
i Voy. Moniteur de 1817, pp. 352, 966, 1246. 2 Bulletin des lois, 1817, p. 209.
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avons déjà rencontré tout à l'heure sur notre chemin, libéral élevé à l'école de la police, journaliste médiocre, écrivain détestable, qui fit paraître en 1828 la Conversion d'un romantique !, roman et pamphlet à l'adresse de Victor Hugo et de ses amis du Cénacle, de tous ces poètes mal-appris qui se permettaient de faire des vers malgré le rédacteur de l'ancienne Minerve, invita Minerve. — Oh ! l'heureux temps que celui où Hugo, applaudi de Chateaubriand et de Lamartine, entouré par ce bataillon de jeunes hommes, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, les deux Deschamps, Vitet, Prosper Mérimée, qui s'élançaient, pleins de confiance et d'ardeur, à la conquête de 1 avenir, n'avait en face de lui d'autres adversaires que ces tristes demeurants d'un autre âge, ces invalides de la littérature impériale, les Arnault, les Tissot, les Jay et les Jouy ! Et quelle fête de lire, au lendemain de la préface de Cromivell et des Orientales, à la veille d'Hernani, cette Conversion d'un romantique, où l'on voit, dès les premières pages, que « M.Hugo, jeune homme d'ailleurs heureusement doué, est tombé dans l'absurde, — que l'on ne saurait pousser plus loin que M. Sainte-Beuve l'oubli du respect pour soi-même et pour le public, et, enfin, que la haine pour les conquêtes de l'Empereur a soulevé les premières attaques contre la littérature classique. » Ceci dit, l'honnête M. Jay introduisait le Jeune romantique, et, après lui, le lecteur, in médias
1 La Conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, publié par A. Jay. Paris, Moutardier, 1 vol. in-8.
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res, c'est-à-dire dans le salon de M. Dumont, le Classique, un salon irréprochable, meublé d'acajou et en velours d'Utrecht ; rien n'y manque, ni le guéridon, ni la cheminée en marbre de bleu turquin, avec ses vases d'albâtre, et deux gravures « se détachant sur un papier de couleur d'ocre. » Adossé à la cheminée en marbre de bleu turquin, l'ami de M. Dumont, le docteur Lefranc, « que tout Paris connaît, » cite avec à-propos quelques passages des vieux classiques, et, près de lui, dans une attitude modeste, se tient sa fille, mademoiselle Berthe, (un nom moyen âge et entaché de romantisme, monsieur Jay !) Quoi qu'il en soit, « il serait difficile de se faire l'idée d'une plus jolie personne. » Après le café, qui était excellent, le jeune romantique se retire méditatif et rêveur. Le lendemain, il va passer la soirée chez madame de Colombelle (!!) ; la porte est en forme d'ogive, les fauteuils soat garnis de velours noir, la pendule représente une cathédrale gothique (serait-ce pas Notre-Dame de Paris, monsieur Jay ?) et les tableaux une Expédition de vampires, Y Apparition d'un revenant, une Yolée de chauves-souris, etc. La comtesse de Colombelle a cinquante ans, et le thé qu'elle sert est exécrable : le jeune romantique s'éloigne en songeant aux dix huit ans de Berthe et à l'excellent café de M. Dumont. C'en est fait : le voilà converti ; il épouse mademoiselle Berthe Lefranc et il jette au feu sa fameuse ballade intitulée : Le spectre monté sur un fantôme de cheval, qui va chercher sa fiancée et la ramène au grand galop à son cercueil.
Étrange bizarrerie des destins littéraires ! Benjamin Constant et M. Jay se présentèrent tous deux à l'Académie en 1817 pour remplacer M. Suard. Ils échouèrent l'un et l'autre, mais ne se découragèrent pas. L'auteur d'Adolphe mourut à la peine, écrasé par son dixième échec. L'auteur de \n. Conversion d'un romantique et des articles de la Minerve contre Chateaubriand fut admis le 15 mars 1832 à siéger parmi les Quarante, et pendant vingt ans on put voir, aux séances solennelles de l'Institut, M. Jay paré des palmes de l'Académie ' .
De M. Jay à M. Jouy, avec lequel il publia YHermite en prison et YHei'inite en liberté, la transition est insensible : ce sont deux têtes sous le même capuchon.
M. Jouy, qui a composé quatre-vingts volumes et dont il ne reste rien qu'une chanson, — celle que Béranger lui adressa : Ermite, bon ermite, priez pour nous, — fonda, sous la Restauration, le Miroir des spectacles, des lettres, des mœurs et des arts. En 1817, dit à cette occasion M. Hugo, « le Nain Jaune se transformait en Miroir. »
Le Miroir, destiné à refléter l'opinion libérale, et dont les principaux rédacteurs étaient, avec Jouy, Arnault, Emmanuel Dupaty, Gosse et Cauchois-Lemaire, n'a point été créé en 1817, pas plus que le Nain Jaune n'a terminé son existence à cette époque. Le dernier numéro du Nain Jaune, le 379°, est du 15 juillet 1815 ;
1 M. Jay réunit quinze voix sur vingt-neuf votants. Il avait pour concurrents MM. Thiers, Dupin aîné, de Salvandy et son ancien collaborateur du Constitutionnel et de la Minerve, M. Tissot.
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le premier numéro du Miroir est du 15 février 1821. L'année 1817 n'a donc rien à voir en tout ceci.
Le plus important des journaux de droite était le Journal des Débats, qui comptait parmi ses collaborateurs Chateaubriand, de Bonald, Charles Nodier, Dussault, de Féletz, Hoffman. Parlant de ces deux derniers, Victor Hugo dit : « M. de Féletz signait A et M. Hoffmann signait Z. » Ceci n'est qu'à moitié vrai : les articles de l'abbé de Féletz étaient signés A., bien que leur auteur n'en fût plus à l'A, B, C de la critique, où il était depuis longtemps passé maître ; ceux de M. Hoffman (et non pas Hoffmann, ainsi que l'écrit Victor Hugo, comme s'il s'agissait du célèbre conteur allemand), étaient signés tout simplement de l'initiale de son nom, H., et les victimes du spirituel et mordant écrivain ne l'ignoraient pas.
Dans les numéros des 16, 19, 23 et 25 mars 1817, le Journal des Débats rendit compte d'un ouvrage sur les Colonies et la Révolution d'Amérique, écrit à la diable par l'abbé de Pradt, qui avait entassé, dans cette nouvelle production de sa fertile plume, bévues sur bévues, rangeant toutes les provinces des États-Unis autour du golfe du Mexique, confondant Morillo, général espagnol, sous les ordres duquel se trouvaient placées toutes les troupes de la métropole, avec Morales, chef des insurgés, etc., etc. Ces quatre articles, faits de main d'ouvrier, étaient signés H.;
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l'ancien aumônier du dieu Mars qui, s'il ignorait beaucoup de choses, savait cependant comme tout le monde quel nom se cachait derrière cette lettre alors célèbre, gravit les quatre étages d'Hoffman et lui demanda compte de ses attaques. La visite de l'archevêque chez le journaliste, racontée par ce dernier, amusa pendant quelques jours tout Paris :
« La leçon fut longue, dit Hoffman, elle fut sévère ; mais cependant elle commença par une exposition pleine de modération et même de douceur. Plusieurs fois, je voulus placer quelques mots dans les courts intervalles de l'homélie ; mais d'uD léger signe de la main, M. de Pradt me forçait au silence ; et ce signe était encore si paternel que je crus recevoir la bénédiction '. Le texte du sermon fut l'énumération des injures que M. Je Pradt prétendait avoir reçues de la Quotidienne et du Journal rien Débats. 11 me nomma tous les coupables, il m'assura qu'il les avait tancés d'importance, qu'il les avait fait rougir et qu'd en avait obtenu d'étranges aveux. Jusqu'ici rien ne me concernait, mais mon tour vint enfin et l'homélie se changea bientôt en déclamation virulente.
» A la véhémence de ce discours, au déluge d'épithètes polies qu'il faisait pleuvoir sur moi pour me forcer à la politesse, je crus avoir commis quelque grande faute... Quel fut mon étonnement quand l'auteur irrité m'eut fait connaître la nature de mes torts ! M. de Pradt m'abandonnait son ouvrage, il me laissait la liberté d'en dire tout le mal que je voudrais, mais il était
1 ■ Ce qui ajoutait au plaisant du récit, c'était de savoir qu'lloflman était un peu bègue, tandis que l'abbé de Pradt était la volubilité même. » Sainte Beuve, Causeries du lundi, 1, 363. M. de Féletz et de la critique littéraire soui CEmpire, tel est le titre de la causerie dans laquelle Sainte-Beuve parle d'Hoffman et de ses démêlés avec l'abbé de Pradt, et l'on pourrait croire, en le lisant, que ce petit épisode littéraire appartient a l'époque impériale. Il n'en est rien. L'article du Journal des Débats où Hoffman met en scène l'ancien archevêque de Malines est du 3 août 1817.
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courroucé de la familiarité de ma critique et de la grossièreté dé mes expressions. A cela près, il me permettait la censure aussi amplement qu'un autre archevêque l'avait permise à Gil-Blas.
« Je demandai humblement en quoi consistaient la familharité et la grossièreté qui lui avaient tant déplu. M. de Pradt daigna s'expliquer et me dit : « Vous vous êtes mis en scène avec moi;... vous m'avez appelé Monsieur l'abbé ! Pensez vous qu'en livrant mes écrits au public j'aie abdiqué le rang que j'occupe dans la société ? Savez-vous que je tiens à ce qu'il y a de plus grand en France ? Parleriez-vous ainsi d'un Montmorency ? » Ah ! me dis-je tout bas, voilà mon baron ! libéral et philosophe quand il plaide pour les rebelles d'Amérique, archevêque et ambassadeur quand on critique ses ouvrages. M. de Pradt fit une longue harangue sur le thème que je viens d'écrire et la termina par cette phrase remarquable : « Vous m'avez traité comme un prestolet, un procureur ou un journaliste. » Je sentis vivement cette gradation descendante, mais je me disais encore tout bas : Ah ! si j'avais loué l'ouvrage, je n'aurais peut-être pas été placé avant le prestolet, mais j'aurais cependant obtenu le pas sur le procureur...1 »
L'erreur dans laquelle est tombé ici Victor Hugo provient sans doute du souvenir qu'il a gardé d'un article sur le second volume de ses Odes, publié le 14 juin 1824 par le Journal des Débats ; article très remarquable, où était discutée la question des classiques et
1 Au tome î de ses Mémoires, pages 279-281, Philarète Chasles s'est approprié tout ce récit d'Hoffman ; il l'a reproduit mot pour mot et virgule pour virgule, se mettant lui-même en scène avec l'abbé, parlant à la première personne ; c'est à lui, Chasles, que la chose est arrivée ! — Outre que l'article du 3 août 1817 est incontestablement d'Hoffman et qu'on le retrouve au tome V de ses Œuvres complètes ; outre que Philarète Chasles, à cette date, âgé de dix-neuf ans seulement, n'avait encore écrit dans aucun journal, il habitait alors... l'Angleterre ! L'histoire littéraire n'offre peut-être pas un autre exemple d'un plagiat aussi étrange, aussi invraisemblable. Hoffmann — l'autre, l'Allemand — n'a pas de conte plus fantastique.
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des romantiques et qui était signé Z. : il avait, en effet, pour auteur Hoffman. Mais en 1817, l'écrivain qui signait Z. dans les Débats était, non pas Hoffman, mais un ami de Chateaubriand et de Fontanes, M. Delalot, celui-là même dont Victor Hugo dit un peu plus loin : « M. Delalot était un personnage. » Affirmation nouvelle qui renferme une nouvelle erreur.
Élu en 1820 par le département de la Marne à la Chambre des députés, où il siégea sur les bancs de l'extrême droite, M. Delalot se signala par des discours où l'éclat de l'imagination s'unissait à l'étendue des recherches et qui lui assignèrent parmi ses collègues un rang élevé. « M. Delalot, qui s'est distingué à la Chambre des députés par une éloquence vive et profonde... » Ainsi s'exprimait en 1825 un bon juge en matière de goût, Brillât-Savarin l. « Ce député, écrivaient de lui en 1829 des adversaires politiques, les auteurs de la Biographie des Contemporains, n'est certainement pas un orateur d'un mérite ordinaire ; ses discours sont pleins de verve et d'éloquence ; c'est le Démosthènes de la contre opposition 2. » Notons en passant que cet orateur de la contre-opposition, cet ultra-royaliste fut un défenseur énergique de la liberté de la presse. Voici, par exemple, comment il terminait, dans la séance du 5 juillet 1821, une protestation vigoureuse contre le rétablissement de la censure :
« C'est à vous maintenant, députés de la France, c'est à vous de savoir quel intérêt, quelle cause vous êtes chargés de dé-
1 Physiologie du goût, p. 6.
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fendre : est-ce la société ou le ministère ? Est-ce à la Charte ou aux ministres que vous avez juré d'être fidèles ? Je sais qu'il est des esprits droits et religieux qui s'épouvantent au seul nom de liberté. Qu'ils considèrent donc qu'il a plu à la divine sagesse de faire de l'homme un être libre. N'allez pas, en voulant prévenir les abus, empêcher l'usage ; craignez d'arracher l'ivraie semée dans le champ du père de famille ; prenez garde, en voulant déraciner l'erreur, de détruire aussi la vérité. La société a le droit, et la Charte l'a reconnu, de réprimer par des lois les excès ; mais vouloir interdire l'usage des facultés qui ont été données à l'homme, c'est attenter à son essence divine. »
A partir de ce discours, qui fut son premier grand succès de tribune, et pendant les années qui suivirent jusqu'en 1830, M. Delalot, député influent, orateur applaudi, put sans doute être considéré comme un personnage ; mais qu'il était loin de pouvoir prétendre à ce titre en 1817, alors qu'étranger à la scène politique et se bornant à publier dans le Journal des Débats, sous le voile de l'anonyme, à l'abri de la lettre Z, de rares articles de littérature, il n'avait encore attaché son nom qu'à un écrit de circonstance : De la Constitution et des lois fondamentales de la monarchie française (1814) ! Malgré cette brochure et son succès d'un jour, malgré les brillants éloges que lui avait décernés le critique Dussault, qui signait Y.1, enfin malgré les Z du Journal des Débats, M. Delalot était presque aussi inconnu du public en 1817 que s'il eût marqué d'un X chacun de ses articles.
1 Voy. le tome îv, p. 301, des Annales littéraires, ou choix chronologique des principaux articles de littérature insérés par M, Dussault dans le Journal des Débats depuis 1800 jusqu'à 1817 inclusivement. — Paris 1818.
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C'était d'ailleurs un usage accepté, sauf de très rares exceptions, par les journalistes de l'Empire et des premières années de la Restauration, de ne jamais mettre leurs noms au bas de leurs articles politiques et de se contenter, pour leurs articles littéraires, d'un signe conventionnel ; les initiales jouaient par suite un rôle important dans la république des lettres, et l'alphabet tout entier y passa. Un aimable érudit, M. Boissonade, fut obligé de recourir à l'alphabet grec, et, comme avait fait M. Delalot avec l'alphabet français, il choisit modestement la dernière lettre et signa a.
Il est temps de nous élever au-dessus de ces détails et de rechercher, non plus la lettre, mais l'esprit des journaux de 1817.
« Dans des journaux vendus, dit Victor Hugo, des journalistes prostitués insultaient les proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus d'esprit, Carnot n'avait plus de probité ; Soult n'avait gagné aucune bataille ; il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Personne n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à un exilé lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de les intercepter. Le fait n'est point nouveau ; Descartes banni s'en plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montré quelque humeur de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait, ceci paraissait plaisant aux feuilles royalistes, qui bafouaient à cette occasion le proscrit. »
Descartes a-t-il été banni de France? Laissons à M. Henri Martin le soin de répondre à Victor Hugo : « Descartes se retira en Hollande.... Ce fut là sa
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retraite au désert. Il se fit ascète, non pour contempler, mais pour agir, mais pour être tout entier à l'action.... Ceux qui l'ont montré s'exilant pour échapper aux prétendues persécutions du gouvernement français, ceux qui ont emphatiquement reproché à la France de n'avoir pas su conserver, d'avoir proscrit René Descartes, n'ont inventé qu'un roman vulgaire. » Et, en note, l'historien ajoute :
« Le gouvernement le persécuta si peu, que Richelieu essaya de le rappeler en France par l'offre d'une grosse pension et d'une place élevée, soit au Conseil du roi, soit au Parlement,. » (Abrégé de la vie de Descartes, par Baillet, p. 206). Il fut pensionné en 1647, « en considération de l'utilité que sa philosophie procurait au genre humain '.»
Victor Hugo n'est pas plus heureux, on le voit, avec l'époque de Louis XIII et de Louis XIV qu'avec celle de Louis XVIII, à laquelle il nous faut revenir.
Les feuilles royalistes de 1817 bafouaient-elles le peintre David ? Des journalistes prostitués écrivaientils, dans des journaux vendus, qu'il n'avait pas de talent? — Les journaux vendus, que l'illustre écrivain entend désigner ici, sont évidemment ceux du ministère, c'est-à-dire le Moniteur, le Journal de Paris, le Journal général, le Journal des Maires et celui des Villes et Campagnes. Eh bien ! il n'est pas une seule de ces feuilles qui ne parle du talent de David avec admiration. Au mois de septembre 1817, un de ses tableaux, représentant V Amour et Psyché, arrive de Bruxelles ;
» Henri Martin, Histoire de France, t, xn. p. 29.
le Journal de Paris s'empresse d'annoncer cette bonne nouvelle en ces termes : « Le tableau de M. David est arrivé avant-hier de Bruxelles. M. David avait confié le soin de le surveiller, pendant le trajet, à M. Prot, son élève. Ce dernier a remis à M. Sommarivale dépôt précieux dont il était chargé. Cette belle composition, qui avait été exposée publiquement à Bruxelles, au profit de l'hospice des vieillards, a procuré à cette maison une recette de 8,000 francs. Avant que le tableau partît pour sa destination, un grand personnage en a fait offrir 50,000 francs, mais l'auteur a repondu qu'il ne pouvait disposer de la propriété de M. Sommariva, qui l'a acheté 30,000 francs. Les amis des arts désirent vivement qu'on les fasse jouir, pendant quelque temps, de la vue d'une production que les journaux étrangers ont annoncée comme un chefd'œuvre '. » Dès le lendemain, le Moniteur reproduisait cet article : il ne s'en tint pas là.
C'était une idée heureuse assurément, et dont l'honneur revient au gouvernement de Louis XVIII, que celle de former, dans les galeries du palais du Luxembourg, un musée de peinture et de sculpture, où seraient réunis les meilleurs ouvrages des artistes modernes, et qui serait un intermédiaire entre le Salon, où l'élève prend place à côté du maître, et le Louvre, où ne sont admis que les chefs-d'œuvre consacrés par le temps.
L'ouverture de ce musée, purement français, eut
1 Journal de. Paris, 15 septembre 1817.
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lieu le 3 mars 1818, et le Moniteur publia, à cette occasion, une série d'articles où le talent de David est célébré avec un véritable enthousiasme. Passant successivement en revue ses principales toiles, Bélisaire, le Serment des Horaces, Brutus et ses fils, la Mort de Socrate et /' Enlèvement des Sabines, le critique signale, dans Bélisaire, « l'élévation de la pensée, l'âme répandue dans les nobles traits du héros, la beauté de la tête de son jeune conducteur, le style simple et large des draperies, la gravité de l'ensemble ; » dans les Horaces, il admire « l'énergique vérité d'une scène où Rome ancienne semble renaître ; » il applaudit « à ce rapprochement des trois frères unis jusqu'à la mort, qui, animés d'un même sentiment, l'expriment, dans un élan subit, par le même geste. » — « L'ardeur du vieillard, qu'excite ce dévouement unanime, la douleur et l'abattement des femmes, l'inquiétude même des enfants, judicieusement reculés vers le fond du tableau, lui paraissent former des contrastes également pathétiques et pittoresques. » Il loue, dans la Mort de Socrate, « un juste sentiment des convenances, une composition simple et grande, un style mâle et digne du sujet » ; dans le tableau de Brutus, « l'énergique visage du consul. » Arrivé à celui des Sabines, qui ne devait figurer au Luxembourg qu'en 1819, époque où le gouvernement royal en fit l'acquisition, en même temps que du Léonidas aux Thermopyles l, il s'exprime en ces termes : « Jamais M. David n'avait donné aux
1 Moniteur du 16 décembre 1819.
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formes de ses héros plus de précision et de nerf, ni peut-être à ses personnages des contours si nobles, si fermes, si élégants et si purs. Quel que fût le mérite de l'objection faite contre la nudité des deux figures principales, la beauté du nud ne paraît pas moins digne d'éloges. On croit voir respirer l'antique. Est-ce là, en eifet, comme le pensent d'habiles connaisseurs, le dernier terme où la peinture soit parvenue jusqu'à présent parmi nous, quant au dessin ' ? »
Et voilà comment, dans les journaux de la Restauration, David n'avait plus de talent ! Voilà comment les organes du gouvernement de Louis XVIII traitaient l'ami de Marat, le complice de Robespierre, le premier peintre de Napoléon ! Et pourtant, qui oserait dire que les feuilles royalistes ultras ou ministérielles n'auraient pas été excusables, dans l'ardeur de la lutte, au milieu des excitations de la polémique, de bafouer un peu le peintre qui, après avoir reçu les commandes de Louis XVI, vota la mort du roi ; le pensionnaire de l'école de Rome qui en demanda l'abolition ; l'Académicien qui concourut à la suppression des Académies ; le membre du Comité de sûreté générale qui, au plus fort de la Terreur, disait à Robespierre triomphant: « Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi, » et qui, le lendemain du 9 thermidor, blême, le front ruisselant « de grosses gouttes de
1 La Biographie des hommes vivants, publication ultra-royaliste, termine ainsi l'article sur David : « On doit convenir que David est aujourd'hui le premier peintre de l'école française. » Tome u, Paris, février 1817 ; chez L.-G. Michaud.
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sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet, » demandait grâce, jurant lâchement que ce malheureux l'avait indignement trompé 1 ; le courtisan de la plèbe et du despotisme, successivement prosterné devant les autels de Marat et devant ceux de Napoléon, réclamant pour les restes de Y Ami du peuple les honneurs du Panthéon, et consacrant quatre années à l'exécution du tableau du Couronnement ; le républicain qui n'hésitait pas à laisser inachevée sa toile de Léonidas aux Thermopyles, parce que cet hommage à des héros vaincus déplaisait au vainqueur de Marengo 2 ; le premier peintre de l'Empereur qui, après Waterloo, écoutait les propositions du roi de Prusse lui offrant la direction des beaux arts à Berlin 3 ? Laisser ces faits dans l'ombre, ne réveiller aucun de ces souvenirs, consentir à ne voir dans un pareil homme que le grand artiste, l'auteur des Sabines et de la Mort de S ocra te, ce
1 Louis David, son école et son temps, par E.-J. Delécluze, pp. 171-172.
2 Le premier Consul, à son retour à Paris (après Marengo), pensa, sérieusement celte fois, à faire faire son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint, en présence du ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, son frère.
« Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier Consul.
— Je travaille au tableau du Passage des Thermopyles.
— Tant pis ; vous avez tort, David, de vous fatiguer à peindre des vaincus. » David se le tint pour dit, abandonna son tableau, et ne le reprit qu'en 1812. (Louis David, par E.-J. Delécluze, pp. 231-23">. — Bonaparte ne comprenait pas qu'il y a quelque chose de plus grand que le succès, et qu'il y a des défaites plus glorieuses que des victoires.
:! Op. cit., pp. 363 et suiv.
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fut là, il faut bien le dire, un acte qui honore la presse de la Restauration.
Si généreuse envers David, poussa-t-elle l'injustice vis-à-vis d'Arnault jusqu'à lui refuser même de l'esprit? C'est ce que nous rechercherons dans notre chapitre sur le Théâtre, à l'occasion de sa tragédie de Germanicus, représentée le 22 mars 1817.
« Carnot n'avait plus de probité... » Le nom de Carnot n'a retenti dans la polémique royaliste que pendant les derniers mois de 1814, à la suite de la publication de son Mémoire au Rot, où il faisait l'apologie du régicide. Nombreuses et vives furent les réfutations soulevées par cet écrit. La plus énergique comme la plus éloquente fut celle de Chateaubriand ; elle est impitoyable pour l'homme public, on y chercherait vainement une attaque contre l'homme privé. L'illustre polémiste lui reconnaît au contraire « des talents, des qualités moi*ales, une grande capacité dans les affaires et l'expérience des hommes l. »>
En 1817, on ne parle plus de Carnot. Les journaux de cette époque se bornent à reproduire, sans commentaires, les débats du procès intenté au sieur N. Rioust qui, dans un écrit intitulé : Carnot, avec cette épigraphe : Fruitur famâ sua, avait attaqué avec violence le gouvernement royal ; ils publient, avec la plaidoirie
1 Chateaubriand. Réflexions politiques sur quelques écrits du jour (1814).
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du défenseur de Rioust, M. Gauthier-Biauzat, le réquisitoire de l'avocat général, M. Hua, d'où je détache ce passage : « Dans quelle intention cet ouvrage a-t-il été composé ? Est-ce un hommage rendu par l'amitié ? Mais l'auteur ne connaissait pas Carnot... Serait-ce un monument, érigé à sa gloire ? Il y aurait ici un grand abus dans les termes : il ne faut pas confondre la gloire avec la célébrité... Carnot avait moins à recueillir de la gloire qu'il n'avait à souffrir de la célébrité. Il ne faut pas au moins dans son intérêt faire un livre, ou bien il eût fallu le réduire à deux chapitres : Carnot, homme probe ; Carnot, très bon officier du génie ' . »
Hélas ! au moment où N. Rioust exaltait son patriotisme, Carnot trempait dans une conjuration qui avait pour but de placer sur le trône de France un prince étranger : il est vrai que cet étranger était protestant !
On connaît aujourd'hui, grâce aux renseignements fournis par M. de Vaulabelle, tous les détails de ce complot.
Un Comité d'action, composé de patriotes, les généraux de Lafayette, de Thiard, Corbineau et Merlin, le colonel Duchand, MM. de Voyer-d'Argenson, de Saint-Aignan, Combes-Sieyès et Chevalier, se réunissait à Paris chez M. de Lafayette, et entretenait des relations suivies avec les Français réfugiés à Bruxelles. Réfugiés et membres du Comité se mirent
l Journal des Débats, 30 avril 1817.
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d'accord ; ils résolurent d'invoquer l'appui des baïonnettes étrangères, et, soutenus par elles, de proclamer roi le prince d'Orange, fils du roi des Pays-Bas et beaufrère de l'empereur de Russie.
« Un plan ne tarda pas à être arrêté, dit M. de Vaulabelle. On était en 1817. Les 150,000 hommes de troupes étrangères formant le corps d'occupation resié en France, campaient en grande partie sui- la frontière de Belgique, et comprenaient dans leurs rangs un certain nombre de régiments belges, ainsi qu'un corps nombreux de troupes russes placées sous les ordres du général Woronzoff. Ce fut à l'aide de ce corps et de ces régiments que l'on projeta de décider l'événement. Mais le comte de Woronzoff, pour prêter l'appui de son armée à la tentative, avait besoin d'un ordre d'Alexandre ; on convint d'envoyer solliciter cet ordre par un homme dont le nom et le caractère commandassent la confiance du tzar. On jeta les yeux sur le général Max. Lamarque, alors retiré à Amsterdam ; deux exilés, le commandant Brice et l'ancien commissaire général de police à Lyon, J.-B. Teste *, allèrent lui proposer la mission ; il la refusa, en invoquant les devoirs de sa reconnaissance envers le roi des Pays-Bas. Carnot, d'abord réfugié à Varsovie, habitait alors Magdebourg ; MM. Teste et Brice se rendirent auprès de lui : « L avènement d'un prince protestant conviendrait à la France, leur répondit Carnot ; je suis prêt à me rendre auprès d'Alexandre » Mais il n'eut pas à se mettre en route ; les deux envoyés des réfugiés de Bruxelles quittaient à peine Magdebourg, que déjà Alexandre, indirectement averti des projets de son beau-frère, dépêchait le général Czernicheff à ce prince pour lui signifier qu'il eût à s'abstenir de toute tentative contre le gouvernement royal de France 2. *
1 J.-B. Teste, le même qui, pair de France et président à la Cour de cassation, a figuré en 1847 dans le procès des mines de Gouhenans.
2 Achille de Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, iv, p. 444.
La participation de Carnot à cette misérable intrigue restera comme une tache sur sa mémoire, et cette tache n'est malheureusement pas la seule. Comment oublier que tous les ordres d'arrestation émanés du Comité de salut public portent sa signature ; qu'après le 31 mai et la proscription des Girondins, parmi les quels il avait ses principales liaisons, il déclara que « n'ayant pas été témoin des faits, il lui était impossible d'en porter un jugement, » et qu'après le 9 thermidor, il se prononça contre les tyrans qui venaient de disparaître et dont il avait été le complice ? Lorsque le général Bonaparte renversa le Directoire et posa, dans la Constitution de l'an vin, les assises du régime impérial, il consentit, lui, l'ancien membre de la Convention et du Directoire exécutif, à devenir l'un des ministres du héros de brumaire. En 1815, il accepta de nouveau des mains de Napoléon un portefeuille, le titre de comte et celui de pair de France. Comme si ce n'était pas assez d'inconséquences et d'actes de faiblesse, dans l'intervalle, en 1814, il avait adhéré au rétablissement des Bourbons ; par décret du 23 avril, Monsieur, comte d'Artois, l'avait nommé aux fonctions d'inspecteur général du génie. Tel est l'homme dont on a voulu faire un grand citoyen et sur lequel ses admirateurs feraient peut-être sagement de garder le silence, imitant en cela les journaux de 1817 qui, je le répète, n'en parlent point. Ce n'est pas un journaliste de la Restauration, ce n'est pas un royaliste, mais un journaliste du second Empire et un républicain qui a dit de Carnot : « Il avait si bien contracté l'habitude de
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donner sa signature sans examiner l'usage qu'on en taisait, qu'un jour on arrêta sur un ordre signé de lui deux commis de ses bureaux, un autre jour le traiteur chez lequel il prenait ses repas, un troisième une dame, propriétaire de sa maison, tout cela à son insu. Il s'en apercevait et n'en restait pas moins attaché aux fonctions qui lui imposaient ces devoirs atroces : rôle impossible, abominable, que la conscience et l'honneur réprouvent également...1 » Si rigoureux qu'il soit, ce jugement d'un honnête homme et d'un loyal écrivain sera confirmé par l'histoire.
De même que Carnot, le maréchal Soult a compromis par les plus déplorables défaillances l'éclat de sa carrière militaire. Ses fautes n'ont pu cependant effacer ses victoires, et les journaux de 1817 auraient été fort mal venus à tenir le langage que leur prête Victor Hugo et à prétendre qu'il « ri avait gagné aucune bataille. » Aussi n'ont-ils jamais dit une pareille ineptie. Je n'ai trouvé dans leurs colonnes que deux petits entrefilets où l'on annonce, sous la date du 15 mai 1817, que la maréchale Soult, duchesse de Dalmatie, se rendant de Dusseldorf à Paris, vient d'arriver à Bruxelles, et, sous la date du 2 août, que la maréchale avec sa famille et sa suite est repartie pour l'Allemagne. Sur le maréchal lui-même, pas un mot.
Certes, si les journalistes vendus qu'il plaît à Victor Hugo de nous représenter comme insultant les proscrits
1 Voy. Portraits et études politiques, par P. Lanirey, par 110. 2e édition. Paris, 1865.
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avaient voulu attaquer le duc de Dalmatie, il leur eût suffi de rapprocher l'un de l'autre son ordre du jour du 8 mars 1815 et celui du 1er juin de la même année : le premier, dans lequel, ministre de la guerre de Louis XVIII, il appelait Napoléon Buonaparte et le traitait d'usurpateur, & aventurier et d'insensé ; le second, dans lequel, major-général de Y usurpateur, il s'élevait avec violence contre les Bourbons ! — Contradictions misérables, palinodies honteuses, que ni le talent ni la gloire ne sauraient excuser et que le maréchal eut le malheur d'aggraver encore, après la rentrée de Louis XVIII, par la publication d'un Mémoire justificatif, où il célébrait nos princes légitimes et où on lisait ces passages : « MM. les comtes de Bruges et de Blacas peuvent dire qu'ils m'ont toujours vu animé des principes du sujet le plus dévoué et le plus fidèle... L'armée entière sait bien que je n'eus jamais qu'à me plaindre de cet homme (Napoléon) et que nul ne détesta plus franchement sa tyrannie. »
Voilà les armes terribles que le maréchal Soult avait fournies lui-même à ses adversaires et dont les journaux de 1817 auraient pu se servir contre lui. Ils n'en firent rien et respectèrent son exil. Il avait été en effet compris dans l'ordonnance du 24 juillet 1815 et obligé, en vertu de l'article 1 de la loi du 17 janvier 1816, de sortir du royaume.
Une ordonnance du 26 mai 1819 l'autorisa à rentrer en France, et le 20 août il fut admis à présenter ses hommages au Boi ainsi qu'au duc et à la duchesse
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d'Angoulême. Son traitement de maréchal de France avait été retenu au profit de l'Etat pendant son bannissement ; il réclama l'arriéré, qui s'élevait à 200,000 francs, et comme le ministre de la guerre, lié par la loi, n'avait pu faire droit à sa demande, Louis XVIII lui accorda cette somme sur les fonds de sa liste civile.
A une certaine époque, il est vrai, les journaux se sont amusés à contester au maréchal Soult une de ses victoires, celle de Toulouse. « A propos de l'opposition, lisons-nous dans les Lettres parisiennes de Mme Emile de Girardin, voici un mot bien joli que l'on nous a conté hier: deux soldats causaient ensemble; le plus naïf disait : J'entends toujours qu'on parle de l'opposition et du gouvernement ; qu'est-ce qu'ils veulent dire par là? — Attends, je vas t'expliquer, reprend l'autre. Un exemple, le maréchal Soult, tu connais le maréchal Soult ? — Oui. — Eh bien ! quand il est dans l'opposition, il a gagné la bataille de Toulouse ; quand il est dans le gouvernement, il l'a perdue ; v'ià ce que c'est '. » La lettre de Mm0 de Girardin porte la date du 22 mars 1839, et le spirituel écrivain nous apprend que le mot sur la bataille de Toulouse était de la veille. Victor Hugo, en faisant remonter à 1817 la petite guerre dirigée contre le maréchal Soult, à l'occasion de ses batailles gagnées ou perdues, s'est donc trompé de quelque vingt ans.
1 Lettres parisiennes, édition Charpentier, p. 322.
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Il est temps d'arriver à la dernière partie de la phrase de Victor Hugo, à son post-scriptum : « Il est vrai, dit-il, que Napoléon n'avait plus de génie. » Ici encore les journaux de 1817 sont innocents de la pasquinade que leur attribue l'illustre écrivain. Ils ne parlent pas beaucoup plus de Napoléon que de Soult et de Carnot ; ils en parlent beaucoup moins que d'Arnault et de David. Faut-il attribuer ce silence aux prescriptions de la censure, peu soucieuse de voir les feuilles périodiques entretenir leurs lecteurs du captif de Sainte-Hélène? Faut- il y voir, au contraire, un indice de l'état des esprits, de leur conviction que toute tentative d'évasion de sa part serait infructueuse et que sa rentrée sur la scène du monde était désormais impossible ; qu'il n'y avait plus lieu dès lors de se préoccuper de sa personne, et que mieux valait se livrer exclusivement à l'examen des graves questions de politique intérieure qui divisaient et passionnaient le pays ?
Quelle que soit celle de ces deux suppositions à laquelle on s'arrête, il n'en demeure pas moins constant que le nom de Napoléon Bonaparte ne brille guère, dans les journaux de 1817, que par son absence. Il n'y figure que de loin en loin, très incidemment, et malgré toutes mes recherches, je n'ai pu découvrir qu'un seul article d'où l'on pourrait être autorisé à conclure que, dans l'opinion du journaliste, Napoléon n'avait pas
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de génie. Rendant compte des Fragments politiques et littéraires de P.-L. Lacretelle aîné, de l'Académie française, l'auteur de l'article signale « des portraits historiques dont quelques-uns ne seraient pas indignes de Plutarque. »
« On remarquera parmi tous les autres, ajoute-t-il, ceux de Mirabeau et de Bonaparte. Je n'ai vu nulle part mieux caractérisés la fougue tribunitienne de l'un et les caprices despotiques de l'autre. Une observation qui appartient à M. Lacretelle, c'est qu'il y avait deux hommes dans chacun de ces hommes. L'homme de plaisir, dans Mirabeau, contrariait souvent l'homme d'Etat, et les frénésies du despote, dans Bonaparte, ont détruit plus d'une fois les artifices du négociateur. Audace et noblesse, voilà tout le premier ; inflexibilité et astuce, voilà tout le second. »
Caprices despotiques, frénésies, artifices, inflexibilité et astuce, si c'était là tout Bonaparte, il n'avait donc pas de génie ! — Et qui l'appréciait ainsi? Le Constitutionnel, dans son numéro du 4 juin 1817. Serait-ce donc le Constitutionnel et ses rédacteurs que Victor Hugo avait en vue, quand il parlait de ces journaux vendus et de ces journalistes prostitués, qui insultaient les proscrits ?
Nous n'en avons pas encore fini avec les griefs de Victor Hugo contre la presse, et par suite avec ses erreurs. « L'abbé Grégoire, dit il, ancien évêque, ancien conventionnel, ancien sénateur, était passé dans la polémique royaliste à l'état d'infâme Grégoire. » Dans la polémique royaliste de 1817, on ne trouve pas trace de M. le comte Grégoire qui, depuis la chute
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de l'Empire, vivait à Auteuil dans une retraire absolue, s'occupant de travaux historiques et littéraires ', Complètement étranger aux affaires publiques, ne prenant aucune part aux luttes des partis, les journaux ne le rencontraient point sur leur chemin et ne troublaient pas les échos de sa solitude.
Il ne reparut sur la scène politique qu'en 1819, et c'est seulement à cette époque que son nom et ses actes devinrent l'objet des discussions les plus ardentes.
Il fut élu membre de la Chambre des députés par le département de l'Isère, le 13 septembre 1819. Le 6 décembre suivant, lors de la vérification des pouvoirs, son exclusion fut prononcée à une immense majorité, après un discours de M. Laine. M. le comte Lambrechts, son ami et son ancien collègue au sénat, se leva seul à la contre-épreuve, et encore ne se leva-t-il qu'à demi2.
« C'était bien en qualité de conventionnel régicide, dit M. Guizot dans ses Mémoires, et avec une préméditation réfléchie, non par un accident local et soudain, que M. Grégoire avait été élu. Aucune élection ne fut plus préparée et plus accomplie par les passions de parti. Sincère dans les égarements pervers de son esprit et fidèle à ses principes, quoique oublieux et faible quand il avait à les appliquer, hautement chrétien et prêchant la tolérance sous la Convention, de qui il acceptait pourtant la plus sanglante persécution contre les prêtres qui n'avaient pas voulu subir le joug de la nouvelle Eglise républicaine, et opposant sous l'Empire, tout en consentant à devenir sénateur et comte, ce vieillard, aussi inconséquent qu'obstiné, fut l'instru-
1 Notice historique, par M. H. Carnot, en tête des Mémoires de Grégoire, ancien évéque de Blois. Paris, 1837, p. 195.
2 » M. Lambrechts est le seul qui se soit levé ou plutôt à moitié levé pour l'admission. Les autres députés de l'extrême-gauche sont restés assis. » (Journal des Débats, du 7 décembre 1819.)
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ment d'un grand acte d'hostilité contre la Restauration, pour devenir aussitôt dans son parti l'occasion d'un grand acte de faiblesse. Triste fin d'une triste carrière l ».
Dans l'intervalle qui sépara l'élection de Grégoire de son exclusion de la Chambre, les journaux royalistes (et c'était assurément leur droit) scrutèrent son passé, fouillèrent dans ses anciens discours, et ils en exhumèrent de véritables énormités.
Membre de l'Assemblée constituante, il avait demandé, le premier, dès le mois de juin 1791, la nomination d'une Convention nationale chargée de juger Louis XVI.
A la première séance de la Convention (22 septembre 1792), il avait proposé l'abolition de la royauté, et dans quels termes ! « A coup sûr, s'écriait-il, personne de nous ne proposera de conserver en France la race funeste de nos rois. Nous savons trop bien que toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes qui ne vivent que de chair humaine... » Le 14 novembre 1792, quand l'Assemblée agita la question de l'inviolabilité du roi, il se fit remarquer, même après Saint-Just, qu'il remplaça à la tribune, par l'extrême violence de son langage : « Il y a seize mois aujourd'hui qu'à cette tribune j'ai prouvé que Louis XVI pouvait être mis en jugement. J'avais l'honneur de figurer dans la classe peu nombreuse des patriotes qui luttaient avec désavantage avec la masse des brigands de l'Assemblée constituante. Les rois forment une classe d'êtres purulents
' Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, i, 223.
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qui fut toujours la lèpre des gouvernements et l'écume de l'espèce humaine. Un parjure, une trahison, un meurtre, sont à la vérité des actions royales, quant au fait, et d'après les habitudes féroces de cette classe d'hommes qu'on appelle rois ; mais, quant au droit, ces crimes rentrent dans la classe des délits privés... La royauté fut toujours pour moi un objet d'horreur. » Après avoir ainsi posé les principes, pour employer ses propres expressions, Grégoire en fit l'application à celui qu'il appelait le digne descendant de Louis XI. Il le montra « dans son tripot monarchique, dans ce château, la tanière de tous les crimes, où il allait, avec Jésabel, avec sa cour, combiner et mûrir tous les genres de perfidie. » Il conclut en disant qu'un doute articulé sur le droit de l'Assemblée de mettre en jugement Louis XVI, n'était propre « qu'à égarer l'opinion et à river les fers du peuple, au moment où les peuples, prêts à broyer les monstres qui se disputent les lambeaux des hommes, allaient prouver qu'ils tenaient la liberté de Dieu et de leurs sabres. »
Quelques jours auparavant, le 8 octobre 1792, il écrivait de Paris à M..., commandant de bataillon à Blois : « .... Nos armes ont le plus grand succès ; et, franchement, je serais bien fâché que vous et votre bataillon ne fussiez pas au feu. Tâchez de nous envoyer un jour, en don patriotique, quelque tête d'un Condé, d'un d'Artois, d'un Brunsivick... »
Les sentiments chrétiens, mon frère, que voilà !
C'est le Journal des Débats qui, dans son numéro du
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25 septembre 1819, fit connaître cette lettre, dont l'original était déposé à Blois, chez M. Pardessus, notaire. 11 n'accompagna cette publication d'aucune injure. Nulle part, ni dans ce journal, ni dans aucune autre feuille royaliste, l'élu de l'Isère n'est traité d'infâme.
Les Débats déclarent, au contraire, qu'ils mettent hors de cause les qualités privées de M. Grégoire, et qu'ils ne les contestent pas '.
Les Lettres champenoises ne renferment, à son adresse, qn'une plaisanterie assez inofFensive. L'auteur imagine de faire un almanach, un calendrier Grégorien ; la transfiguration est placée au 20 mars : « M Benjamin Constant voudra bien se prêter à la cérémonie : c'est à lui que encens sera adressé. » — La fête des sept dormants est fixée aux 5 et 6 octobre. « Ici, dit notre Champenois, je n'éprouverai point de difficulté à trouver mon saint ; il est tout exprès revenu de l'autre monde 2. » L'article se termine ainsi : « Comme on ne doit faire ni la guerre ni les almanachs à ses dépens, je vous prie de vouloir bien annoncer que la souscription est ouverte dès ce moment. MM. les libéraux, qui ont toujours la bourse ouverte pour les souscriptions philanthropiques, ne se feront pas prier, je l'espère. S'il reste quelque chose, mes frais prélevés, je jure, sur les principes, de remettre la somme à Monseigneur le citoyen, sénateur, comte
1 Numéro du 1er octobre 1819.
- Allusion à M. de Lafayette, le héros des deux mondes, et à son sommeil pendant les journaux d'octobre.
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Grégoire, qui n'a que 24,000 francs de traitement : cela crie vengeance '. »
Un autre recueil ultra, la Bibliothèque royaliste, s'apitoie également sur le sort de « M. l'abbé Grégoire, évoque constitutionnel de Blois, conventionnel, sénateur impérial, qui est réduit, ô injustice ! à une misérable pension de 12,000 fr. 2. » Le fait est vrai, quoique invraisemblable, et M. Carnot lui même le confesse 3 : l'ancien conventionnel touchait en 1819 et continua de toucher jusqu'à la fin de la Restauration sa pension d'ancien sénateur. L'homme qui, le premier, avait demandé la mise en jugement de Louis XVI, recevait du gouvernement de Louis XVIII douze mille francs par an ! Une semblable révélation pouvait, sans doute, être considérée comme injurieuse pour M. Grégoire ; mais à qui la faute ?
De tous les articles publiés contre lui en 1819, le plus vif fut celui de Chateaubriand dans le Conservateur :
« N'accusons pas M. Grégoire, disait-il ; accusons le ministère et son épouvantable loi (la loi d'élection). Si l'on n'eût pas reproduit les opinions de M, Grégoire, il fût resté isolé dans le inonde, jouissant des qualités privées et des talents que le ciel a pu lui départir. Ses principes font horreur ; mais vous n'étiez plus son juge depuis que la Charte lui a pardonné. En le laissant à l'écart, en ne le tirant pas de son obscurité par la force et le résultat de vos systèmes, il eût passé en paix le reste de ses jours, si la paix peut être dans sa conscience : nul n'aurait
1 Lettres Champenoises, janvier 1820, p. 88.
2 Bibliothèque royaliste, 1819, tome i, p. 412.
3 Notice historique sur Grégoire, p. 194.
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eu le droit de scruter et de tourmenter sa vie. On prétend que M. l'abbé Grégoire offre chaque matin l'hostie sans tache, de la même main dont il immola son roi ; puisse-t-il être racheté par le double sacrifice, par le mérite de ce sang répandu sur la croix et sur l'échafaud ! • ».
Il y a, dans ces lignes éloquentes, quelque chose de poignant et d'amer, mais rien qui justifie l'allégation de Victor Hugo ou celle de M. H. Carnot, affirmant que le Conservateur « renouvela, avec un ton que le père Duchesne eût désavoué, tous les outrages dont Grégoire avait été l'objet depuis le début de sa carrière publique 2. »
Faut-il pousser plus loin la démonstration ? Dois-je rappeler qu'à ce moment (septembre à décembre 1819), le plus jeune, le plus brillant et le plus fougueux des disciples de Chateaubriand était M. V.-M. Hugo, et qu'il venait de publier sa satire sur le Télégraphe, où la passion ultra-royaliste déborde en vers marqués au coin du talent et de la sincérité, mais aussi de la violence. Il n'a garde, pourtant, de poursuivre l'abbé Grégoire de l'épithète d'infâme :
Quand Grégoire au Sénat vient remplir un banc vide, Je le hais libéral, je le plains régicide, El s'il pleurait son crime, au lieu de s'estimer, S'il s'exécrait lui-même, oui, je pourrais l'aimer.
Il parle encore de l'abbé Grégoire dans un autre passage de la même satire. — Le télégraphe vient
1 Conservateur, décembre 1819, tome vt, p. 631.
2 Notice historique sur Grégoire, par M. H. Carnot, p. 215.
d'annoncer que le ministère penche à gauche, et Varh de l'imiter :
Il lit jusqu'à Tissot, souscrit pour Sainneville Et pare son salon d'un plan du Champ d'Asile. Villèle est, à l'entendre, un fanatique ardent, De Pradt sait le français, Fiévée est un pédant ; Les nobles, le clergé sont faits pour nos insultes; Il faut un protestant pour ministre des cultes... En un mot, Monseigneur, qu'il vit hier au bain, Veut qu'on soit libéral ; il s'est fait Jacobin. Rien ne l'arrête : il ose, et sans art et sans honte, Flatter l'abbé-baron, excuser l'abbé-comte '.
Si passionné qu'ait pu être, dans cette polémique, le langage de la presse de droite, on est tenté de le trouver modéré, quand on le compare à celui de ses adversaires. L'un des principaux rédacteurs de la Minerve, M. J.-P. Pages, rendant compte, dans le numéro du 10 décembre 1819, de la séance du 6, dit qu'elle rappelle « cette époque déplorable où l'on assassinait aux cris de Vive le Roi ! et où les femmes de Français, devenues cannibales, dansaient en rond autour des cadavres, en criant : Vive le Roi ! » Prenant ensuite à partie M. Laine et ses collègues, il les traite d'Escoba?*s, et ajoute : « L'on ne peut attendre d'un ministère qui se joue ainsi de sa conscience, de la publicité, de la bonne foi nationale, que déception, duplicité, fourberie ; mais la France, qui a lutté trente ans contre ses ennemis habillés en soldats, ne succombera point
1 Le baron Louis et le comte Grégoire. — Le Télégraphe, par V.-M. Hugo. Voy. ci-dessus, chapitre iv.
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sous de ridicules adversaires habillés en tartuffes '. » « Les Chambres commencent sous de funestes auspices, » disait de son côté M. Etienne, dans le même numéro. « M. Laine est sourd à la voix du ciel comme aux cris de la France ; la tribune nationale est pour lui l'autel de la haine ; sacrificateur implacable, il a promis de frapper ; la victime est un vieillard sans défense, il frappera... Ah ! si vous voulez à toute force soulever les passions, s'il vous est doux de rallumer les haines, quittez l'habit de député de la nation, allez revêtir le froc d'un jésuite... Que penser de ces fureurs, de ces trépignements ?... Que dire de ces cris de Vive le Roi! proférés avec l'accent de la rage ? Eh quoi ! des légisteurs ont rempli les fonctions de juges ; ils ont frappé et ils s'agitent en forcenés autour de la victime ; ah ! e'esl pour le coup qu'ils me rappellent ces peuplades sauvages dont M. Laine a parlé si mal à propos dans sa triste philippique ! » Puis, après avoir peint les députés de la majorité se levant ivres de fureur et foulant aux pieds toute pudeur, toute décence, Etienne termine en demandant « si des législateurs peuvent se livrer, sans retenue, à des emportements auxquels des juges ne s'abandonneraient pas sans honte 2. »
1 La Minerve, n° 84, pages 274 et suiv.
2 « Ses lettres, écrites dans la Minerve, dit Sainte-Beuve (Causeries du lundi, iv, 398), nous montrent M. Etienne à son avantage... Il avait gardé de son ancien passage au pouvoir une sorte de modération de plume et de discrétion polie jusque dans l'attaque et le dénigrement ; il avait de la tenue. » Ces éloges jurent un peu, il faut en convenir, avec les citations que Ton vient de lire.
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Le numéro 84 de la Minerve est écrit presque tout entier sur ce ton, et l'on peut, en le lisant, se convaincre de deux choses : la première, que dans la polémique à laquelle donnèrent lieu l'élection et l'exclusion de Grégoire, la presse révolutionnaire et bonapartiste se montra beaucoup plus violente que la presse royaliste ; la seconde, qu'en 1819, les journaux jouissaient d'une liberté presque absolue et d'une impunité à peu près complète.
Deux autres faits ressortent également des pages qui précèdent : en 1817, le nom de l'abbé Grégoire ne se trouve mêlé à aucune polémique ; — en 1819, encore bien qu'il fût devenu l'objet des attaques les plus vives, l'ancien évoque de Blois n'était nullement passé, dans la presse de droite, à l'état d'infâme Grégoire.
« Cette locution passer à l'état de était dénoncée comme néologisme par M. Royer-Collard. » Où et quand? L'affirmation de Victor Hugo échappe, parle vague dont elle est entourée, à toute discussion sérieuse, et je ne puis y voir qu'une petite malice à l'adresse du philosophe assez mal-appris, je le reconnais, qui répondit un jour à l'auteur des Orientales et des Feuilles d'automne lui demandant sa voix pour l'Académie : « Monsieur, depuis longtemps, je ne lis plus, je relis. » Si classique que pût être M. Royer-Collard, alors président de la Commission de l'instruction publique, il était loin d'avoir pour les néologismes l'horreur profonde que lui prête un peu trop gratuitement Victor Hugo, et j'en trouve une preuve sans réplique dans le Moniteur lui-même, au compte-rendu
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de la séance de la Chambre des députés du 22 Décembre 1817. On discutait le projet de loi relatif à la presse et aux journaux. Un membre, M. Rivière, ayant prononcé cette phrase : « La commission a été impressionnée par une considération... » le mot impressionnée excita quelques rires. Au milieu du bruit, une voix grave s'éleva et dit : « Le mot est bon et clair, donnez-lui droit de bourgeoisie. » C'était la voix de M. Royer-Collard '.
Puisque nous sommes sur le chapitre du néologisme, signalons en terminant le passage des Misérables où l'auteur revendique la paternité du mot gamin. « Ce mot fut imprimé pour la première fois... en 1834. C'est dans un opuscule intitulé Claude Gueux qu'il fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé 2. » On lit, en effet, dans Claude Gueux : « Il s'amusa même à éteindre une des rares chandelles qui éclairaient l'atelier, avec le souffle de sa narine... Rien ne pouvait faire que cet ancien gamin de Paris n'eût point, par moment, l'odeur du ruisseau de Paris. »
C'est au mois de juillet 1834 que la Bévue de Paris publia l'opuscule de Victor Hugo. Or, dans cette même Revue de Paris, je trouve, à la date de juin 1832, un article de Castil-Rlaze sur Lablache, où on lit ce passage :
« Louis (Lablache) n'avait d'abord aucune application pour la musique : il montrait cependant beaucoup de goût pour cet art ;
1 Moniteur du 23 décembre 1817.
2 Les Misérables, IIIe partie, livre Ier, chap. VII.
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mais Louis était le type du gamin ; il s'amusait d'une mouche distribuait des croquignoles à ses voisins en attendant mieux et bayait aux corneilles pendant la leçon du maître • »
Un des bons écrivains de notre temps, M. Bazin, auteur de Y Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère du cardinal Mazarin, a fait paraître, au mois de février 1833, deux volumes intitulés : l'Époque sans nom. C'est, au jugement de Sainte-Beuve, un joli livre dans le genre de Duclos et qui peint bien l'aspect des mœurs à sa date. Le dernier chapitre contient les lignes suivantes :
« Le gamin de Paris est bien près d'en être le maître, même le cas d'insurrection à part ; tant on le voit se multiplier, se reproduire, toujours le premier là où il y a quelque chose à voir, surtout quelque mal à faire, pénétrant partout, se glissant entre vos jambes, parfois même dans vos poches, le paresseux le plus actif, le fainéant le plus affairé qui soit au monde 2 »
Il n'est donc pas exact que le mot gamin ait été imprimé pour la première fois en 1834 3 et dans un écrit
« Revue de Paris, T. XXXIX, p. 178.
2 L'Epoque sans nom, T. II, p. 298.
11 Je rencontre le mot gamin dans les dictionnaires suivants, publiés avant 1834 : Nouveau dictionnaire delà langue française, par J.-Ch. Laveaux, 1820, p. 886. — Dictionnaire français par ordre d'analogie, par P. -A. Lemare, 1820, p. 625. — Dictio?inaire classique de la langue française, publié et mis en ordre par quatre professeurs de l'Université, 1828, p. 450. — Dictionnaire étymologique de la langue française, par B. de Roquefort, 1829, p. 358. — Dictionnaire universel de la langue française, par Gh. Nodier et V. Verger, 5« édition, 1832, p. 923. — Je trouve encore le mot gamin dans un livre que Victor Hugo, je le sais, n'a jamais eu besoin d'ouvrir, le Dictionnaire des rimes, par P. Richelet, édition corrigée par les citoyens Dewailly,
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de Victor Hugo. Lorsque l'Académie française, dans son Dictionnaire historique de la langue, en sera rendue au mot Gamin, elle fera bien de ne pas imiter M. Littré ' et de ne pas accepter comme lui, les yeux fermés, le dire de l'auteur de Claude Gueux.
membre de l'Institut national, et Dewailly, fils aîné, Paris, l'an VII de la République. Et ce mot avait bien dans tous ces livres l'acception que nous lui donnons aujourd'hui. Voici, par exemple, comment il est défini par le Dictionnaire de Laveaux : Jeune garçon qui passe son temps à jouer et à polissonner dans les rues.
1 Dictio7inaire de la Langue française, t. II, v° Gamin.
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