CHAPITRE IX
La pension Cordier. — Le concours de 1817 à l'Académie française. Charles Loyson et Casimir Delavigne. Le chevalier de Lanyeac et MmB Pipelet Le Constitutionnel et Malfildtre. — Le Concours général de 1818. Un accessit de physique. — Victor Hugo et Lamartine aux Jeux-Floraux. Une lettre d'Alexandre Soumet. — Le Conservateur littéraire. V.-M. d'Auverney. — Aristide. — Publico/a Petissot.
« En 1817, écrit Victor Hugo, l'Académie française donnait pour sujet de prix : le bonheur que procure l'Etude. » Et c'est tout. Avec une réserve qui est ici de bongoût, l'auteur des Misérables ne nous dit pas qu'il fut couronné dans ce concours de 1817. Je n'imiterai pas son silence, et je me donnerai le plaisir de revenir sur ces débuts du grand poète, sur ces heureuses années où il était encore un enfant, où il n'avait pas encore quitté les bancs du collège, et où déjà un peu de ce bruit, qui n'est pas encore la gloire, mais qui la précède, comme l'aube devance et annonce le soleil, commençait à se faire autour de son nom.
Après la seconde Restauration, au mois de septembre 1815, le général Hugo s'était fixé à Paris. Il plaça ses deux plus jeunes fils, Eugène et Victor ', dans la pen-
1 Eugène était plus âgé que son frère d'un an et demi. Il était
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sion Cordier et Decotte, rue Sainte -Marguerite. Il suivaient de là les cours de mathématiques, de physique et de chimie au collège Louis-le-Grand. Nascuntur poetœ ; mathematici fiunt. — Victor Hugo aurait pu devenir mathématicien ; mais certes il était né poète. À l'âge où les autres enfants sont à peine en état de distinguer la prose des vers, il sentait déjà s'éveiller en lui et chanter sur ses lèvres de vagues et fraîches mélodies.
On sait quels spectacles magiques avaient frappé ses premiers regards, de quels récits merveilleux avaient été bercées ses jeunes années : les Alpes et les Apennins, Florence et Rome, le golfe de Naples et les gorges de Calabre, ces incomparables décors se déroulant devant les yeux d'un enfant de cinq ans ; le palais de marbre d'Avellino, « tout creusé par le temps, et par les tremblements déterre 2 », et, le soir, dans la grande salle, le colonel Hugo racontant la prise de Fra Diavolo ; — Naples quittée pour Paris, le vieux puisard et Yescarpolette sous les marronniers dans le jardin des Feuillantines, semé de fleurs et d'insectes,
Plein de bourdonnements et de confuses voix ;
et, un jour, au Panthéon, la vision du grand empereur, apparaissant dans un flot de poussière dorée, muet et grave, pendant que devant lui passent les régiments, les drapeaux, les musiques, et que la foule emplit les
né à Nancy le 16 septembre 1800. Victor était né à Besançon le 26 février 1802.
2 Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, T. I, p, 51.
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airs de cris enthousiastes ; — puis, le voyage de Paris à Madrid, Ernani, ce nom inconnu frappant les oreilles de cet enfant qui passe et qui s'en souviendra un jour, Burgos où les pas des soldats de Napoléon retentissent sans réveiller dans sa tombe le Cid Campéador, les cathédrales gothiques, les palais mauresques, les rues mystérieuses ; partout le bruit des combats, et, le soir encore, dans le palais Masserano, le général racontant ses chasses contre les guérillas ; — le retour de Madrid à Paris, les désastres qui se succèdent comme hier encore se succédaient les victoires, la France envahie, l'empereur qui prend le chemin de l'île d'Elbe pendant que le frère de Louis XVI rentre aux Tuileries ; et bientôt, comme sur un théâtre se produisent en un instant les changements de décors, Napoléon qui reparaît, Louis XVIII qui s'éloigne à son tour, le Champ de Mai, Waterloo, la seconde Restauration : Victor Hugo avait vu tout cela, et il n'avait pas quatorze ans ! Dans ces tableaux et ces souvenirs, que de germes d'inspirations pour cette âme de poète ! Et comment nous étonner maintenant qu'en 1815 — à treize ans — il eût déjà composé des pièces de vers sans nombre ?
Il n'attend pas d'être en réthorique pour composer sa tragédie. En 1816, il en écrit une, en cinq actes naturellement, intitulée Artamène, et destinée à célébrer, sous des noms égyptiens, le retour de Louis XVIII et la chute de Napoléon. L'usurpateur s'appelait Actor, et le roi légitime Zobéir.
Le dernier vers, qui renfermait la morale de la pièce, était celui-ci :
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Quand on hait les tyrans, on doit aimer les rois.
En même temps qu'il terminait sa tragédie d'Artamène et qu'il en commençait une autre, intitulée Athélie ou les Scandinaves, le jeune élève de la pension Cordier prônait part au concours de l'Académie française pour le prix de poésie.
Ce concours académique appartient en propre à notre année 1817 ; il a été le plus brillant de tous ceux qui ont eu lieu à l'Académie depuis deux siècles ; il marque l'entrée de Victor Hugo dans la renommée : trois raisons pour lesquelles je voudrais en parler ici tout à mon aise.
Sainte-Beuve a écrit, en 1831, d'après les notes et les communications du poète lui-même, une biographie de Victor Hugo. « En 1817, dit-il, Victor avait envoyé de sa pension, au concours de l'Académie française, une pièce de vers sur les Avantages de l'étude, qui obtint une mention. La pièce du jeune poète de quinze ans se terminait par ces vers :
Moi qui, toujours fuyant les cités et les cours, De trois lustres à peine ai vu finir le cours.
« Elle parut si remarquable aux juges qu'ils ne purent croire à ces frois lustres, à ces quinze ans de l'auteur, et, pensant qu'il avait voulu surprendre la religion du respectable corps, ils ne lui accordèrent
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qu'une mention au lieu d'un prix. Tout ceci fut exposé dans un rapport prononcé en séance publique par M. Raynouard. Un des amis de Victor, qui assistait à la séance, courut à la pension Cordier avertir le quasilauréat, qui était en train de faire une partie de barres et ne songeait plus à sa pièce. Victor prit son extrait de naissance et l'alla porter à M. Raynouard, qui fut tout stupéfait comme d'une merveille ; mais il était trop tard pour réparer la méprise ' ».
L'anecdote, ainsi mise en circulation par Sainte-Beuve et reproduite par lui dans la Revue des Deux-Mondes et dans ses Portraits littéraires 3, a été répétée depuis par tous les biographes de Victor Hugo, et en particulier par M. de Loménie, dans la Galerie des Contemporains illustres :
« Le ton grave et sérieux du morceau, dit M. de Loménie, annonçait au moins cinq lustres. L'Académie s'offensa de ces prétendus quinze ans de l'auteur comme d'une mystification irrespecteuse, et elle jugea à propos de l'en punir en le privant du prix. Vainement le jeune Victor, averti par un ami, s'empressa de venir porter lui-même son extrait de naissance au rapporteur, M. Raynouard : il était trop tard : la palme était adjugée *. »
L'un des derniers biographes du poète, M. Barbou, en reproduisant, après vingt autres, cette anecdote,
1 Bioyraphie dee Contemporains, T. îv, 2e partie.
3 Critiques et Portraits littéraires, 1832-1839.
4 Galerie des contemporains illustres, par un Homme de rien (Louis de Loménie), t. i., 1840.
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maintenant passée à l'état de légende, a cru devoir l'agrémenter du détail suivant :
f On était en 1817, en pleine Restauration. Sujet imposé : le Bonheur que procure C étude dans toutes les situations de la vie.
* Le bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie, cela était une excuse pour la Restauration, et les gens de lettres se consolèrent. Par bonheur, le peuple ne fut pas longtemps de l'avis des gens de lettres '. »
Encore un crime à ajouter à tous ceux de la Restauration ! Par une inspiration machiavélique, le gouvernement de Louis XVIII a imposé ce sujet de concours : les Avantages de l'étude, afin d'endormir les esprits et d'étouffer les souvenirs des victoires impériales ! Malheureusement, cette belle invention a contre elle une date, et rien n'est brutal comme une date. C'est dans la séance du 5 avril 1815, — pendant les Cent- Jours, — que la seconde classe de l'Institut impérial fit connaître qu'elle mettait au concours : le Bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie 2. Suivant l'usage le prix ne fut décerné que deux ans plus tard, le 25 août 1817.
Sur quarante-six pièces soumises à l'examen de l'Académie, il y en eut jusqu'à dix qui parurent dignes d'être distinguées. Le prix fut partagé entre MM. Pierre Lebrun et Xavier Saintine. Ce dernier, qui débutait alors et que le Journal des Débats, dans le compte-rendu de la séance, appelait M. de Saint-Cricq, gros comme
1 Victor Hugo et son temps, par A. Bar b eu, p. 55.
2 Journal de l'Empire, 6 avril 1815.
le bras, avait pris pour épigraphe un des vers de son poëme :
Je voudrais d'un laurier faire hommage à ma mère.
« Cette mère que je ne connaissais pas, écrivait le lendemain M. Tissot dans le Journal du Commerce l, était à ma droite ; ses larmes et sa joie l'ont trahie au milieu du triomphe de son fils. »
L'ouvrage qui obtint Yaccessit et qui portait pour épigraphe :
Me vero primum dulces ante omnia Musse,
était, d'après le secrétaire perpétuel, celui où Ton trouvait le plus verve, et M. Raynouard exprimait au nom de ses collègues le regret que l'auteur eût consumé les forces de son talent à dépasser le but. M. Tissot disait, de son côté, dans l'article déjà cité du Journal du Commerce : « L'auteur de la pièce placée sous le n° 39, qu'on a dit être un élève de l'Ecole normale et se nommer Loyson, annonce un homme qui a reçu de la nature le don de la poésie... L'Académie, obligée d'obéir à des lois qui sont le salut de notre gloire littéraire, n'a pu donner à M. Loyson qu'un accessit ; il eût emporté le prix seul et sans concurrent, s'il eût pu de lui-même retrancher les jets vigoureux de son excessive abondance 2. » Quant au Journal
1 Nom sous lequel paraissait alors le Constitutionnel. — Voir ci-dessus, chapitre vu.
2 Journal du Commerce, 26 août 1817.
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des Débats, voici ce qu'il écrivait, dans son numéro du 20 août 1817 : « L'accessit remporté par M. Loisar offre de beaux vers, et le secrétaire perpétuel a fait entendre que cet ouvrage aurait peut-être remporté le prix s'il eût été plus court. »
L'écrivain que le Journal des Débats appelait M. Loisar s'appelait en réalité Charles Loyson. Il n'était pas, comme le disait M. Tissot, « un élève de l'École normale », mais Maître de Conférences à cette École et chef de bureau au ministère de la Justice. Publiciste et poète distingué ', ami de Victor Cousin et de Guizot, consulté par MM. de Serre et Royer-Collard, Charles Loyson était une des espérances les plus brillantes de la Restauration. Il mourut de la poitrine, à peine âgé do vingt-neuf ans, le 27 juin 1820. Vingt ans plus tard, dans la discussion de l'Adresse de 1841, M. Guizot, qui avait pris plusieurs fois la parole, descendait de la
1 Charles Loyson publia, en 1819, un volume d'Epitres et Elégies, sur lequel Sainte-Beuve a porté ce jugement : « Charles Loyson est juste un intermédiaire entre Millevoye et Lamartine, mais beaucoup plus rapproché de ce dernier par l'élévation et le spiritualisme habituel des sentiments. » En 1818, il avait fait paraître deux brochures politiques très mordantes, ayant pour titre, la première : Guerre à qui la cherche, ou Petites lettres sur quelques-uiis de nos grands écrivains, par un ami de tout le monde, ennemi de tous les partis ; et la deuxième : Seconde campagne de Guerre à qui la cherche, ou suite des Petites lettres sur quelques-uns de nos grands écrivains. En 1819, sa Lettre à M. Benjamin-Constant, l'un des rédacteurs de la Minerve, continua le succès très vif de Guerre à qui la cherche. — Les Œuvres choisies de Charles Loyson ont été publiées en 1868 par M. Emile Grimaud, avec une Lettre du R. P. Hyacinthe, et des Notices biographique et littéraire par MM. Patin et Sainte-Beuve. Le R. P. Hyacinthe de 1868, aujourd'hui M. Hyacinthe Loyson, est le neveu de Charles Loyson.
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tribune, tout prêt à y remonter encore. M. Villemain lui représenta qu'il semblait bien fatigué ; pour toute réponse, M. Guizot lui dit avec un sourire mélancolique :
C'est pour périr bientôt que le flambeau s'allume, Mais il brille un instant sur les autels des dieux !
Ce sont deux vers de Charles Loyson, dans sa pièce sur le Bonheur de l'étude ' .
Au-dessus de cette dernière pièce, l'Académie en plaçait une autre qui ne recevait cependant aucune récompense, l'auteur, M. Casimir Delavigne, s'étant mis lui-même hors du concours. Au lieu d'accepter le sujet comme une vérité reconnue, il l'avait envissgé comme une question à résoudre, et il était arrivé à cette conclusion que V étude no fait pas le bonheur dans toutes les situations de ht vie. Le jeune poète croyait avoir de bonnes raisons pour le décider ainsi. Le comité du Théâtre-Français, auquel il avait présenté sa tragédie des Vêpres siciliennes, l'avait reçue d'abord à correction, et, après une seconde lecture, l'avait ajournée indéfiniment. Inde irx... De là sa colère contre les comités et contre l'étude ; de là l'une de ses meilleures pièces, les Comédiens, et son excellente Épitre à MM. de l'Académie française sur l'étude 2. L'êpître était peut-être le genre qui convenait le mieux au talent de Casimir Delavigne, à ce talent spirituel,
i Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. n, p. 225. ^ Notice sur la vie et /es œuvres de Casimir Delavif/ne, par son frère Germain Delavigne.
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élégant et judicieux ; dans cette voie, et dans cette voie seulement, il eût pu trouver de vrais chefs-d'œuvre. Que de parties déjà supérieurement traitées dans l'Épître de 1817 ! Que de vers heureux, de ces vers trouvés comme le poète en aura si peu dans ses tragédies, celui-ci, entre autres, devenu proverbe dès son apparition :
Les sots, depuis Adam, sont en majorité !
Voilà donc quatre pièces — celles de MM. P. Lebrun. Saintine, Casimir Delavigne et Charles Loyson — dont la supériorité avait paru incontestable aux juges du concours. Ils accordèrent de simples mentions aux six autres pièces distinguées par l'Académie, mais placées par elle à une longue distance des quatre premières. Elles furent classées dans l'ordre ci-après : 5° le n° 36, « qui paraît être, disait M. Raynouard, d'un auteur exercé dans l'art d'écrire et qui sait employer sagement les ressources de la versification ; 6° une pièce de la princesse de Salm-Dyck ' 7° et 8° deux discours en vers, dont l'un était du chevalier
» Constance-Marie de Théis, née à Nantes le 7 novembre 1769, avait épousé en 1789 le fils d'un secrétaire du Roi, M. Pipelet. Être une femme-poéte, une Muse, et s'appeler Madame Pipelet! C'était là une de ces situatio?is de la vie dans lesquelles l'élude elle-même est impuissante à donner le bonheur. Mme Pipelet le comprit, demanda le divorce et se remaria, en 1802, avec le prince de Salm-Dyck. Après avoir publié de nombreux recueils de poésie et un roman intitulé : Vingt-quatre heures d'une femme sensible, elle est morte le 13 avril 1845, le jour même où Victor Hugo, son ancien camarade de concours, était nommé pair de France.
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de Langeac, traducteur des Bucoliques de Virgile et lauréat de 1768 1 ; 9° la pièce inscrite sous le n° 15, avec cette épigraphe empruntée à Ovide :
At mihi jam puero cœlestia sacra placebant ;
10° une autre pièce, portant pour épigraphe ce vers de Racine :
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres.
La pièce inscrite sous le n° 15 et qui. dans le classement fait par l'Académie, n'occupe que le neuvième rang, était celle de Victor Hugo.
En présence de ce résultat, officiellement constaté par le rapport du secrétaire perpétuel, force nous est bien d'écarter le récit de Sainte-Beuve. Bien loin que M. Ray-
1 Le chevalier de Lespinasse de Langeac était né en 1750. A dix-huit ans, il avait été couronné par l'Académie pour sa Lettre d'un fils parvenu, à soïi père laboureur. Le jour de la séance solennelle, le 25 août 1768, l'affluence fut telle qu'il fallut renforcer la garde et que l'on ne parvint pas sans peine à fermer les portes. Ceux qui n'avaient pu entrer remplirent la salle voisine, se formèrent en académie sous la présidence de Lemierre; Dorât lut l'épître du jeune chevalier, et les applaudissements qui accueillirent cette lecture retentissaient jusque dans l'enceinte privilégiée. Victime, hélas ! de son précoce triomphe, le pauvre chevalier ne vivra plus maintenant que pour remporter une seconde fois le prix de poésie. Voué aux concours à perpétuité, il le poursuivrs désespéremment, sans obtenir autre chose que des mentions et, dans ses bons jours, des accessits. Pareil à ces députés qui, après avoir eu les honneurs d'une session, ne réussissent plus à se faire réélire, et qui errent comme des ombres plaintives sur les bords de la Seine, autour du Palais- Bourbon, on le verra pendant plus d'un demi-siècle, lauréat déchu, errer mélancoliquement autour du Palais-Mazarin.
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nouard ait exposé dans son rapport prononcé en séance publique que l'Académie, au moment de décerner le prix à Victor Hugo, s'était ravisée et avait pris le parti de lui accorder une simple mention, pour le punir d'avoir voulu mystifier ses juges avec ses trois lust?-es, on trouve, au contraire, dans ce document, la preuve que l'Académie avait considéré les quinze ans du poète comme un titre à sa sympathie. « Si véritablement il n'a que cet âge, — ainsi s'exprimait le rapporteur, — l'Académie a dû un encouragement au jeune poète • ». Un encouragement, voilà donc ce qui fut accordé à Victor Hugo ; on ne le fit pas descendre du premier au second rang ; on lui assigna d'emblée le neuvième rang, parce que huit autres pièces avaient paru à ses juges l'emporter sur la sienne.
Du vivant de Sainte-Beuve, j'avais eu occasion de rectifier la petite erreur dans laquelle il était tombé, lui l'historien littéraire impeccable. Il me fit l'honneur de m'écrire à ce sujet : « En ce qui est de la pièce de Victor Hugo qui a concouru, mon récit, qui peut bien être inexact, est pourtant authentique, car le passage a été écrit d'après une communication directe de Victor Hugo lui-même. »
M. Raynouard avait cité dans son rapport ces vers de la pièce du jeune Victor Hugo :
Mon Virgile à la main, bocages verts et sombres, Que j'aime à m'égarer sous vos paisibles ombres !...
1 Recueil des discours, rapports et pièces diverses lues dans les séances publiques et particulières de l'Académie française, 1803- 1819, deuxième partie, p. 849.
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Là, mon âme tranquille et sans inquiétude S'ouvre avec plus d'ivresse aux charmes de l'étude ; Là... mon cœur est plus tendre et sait mieux compatir A des maux... que peut-être il doit un jour sentir !
Au sortir de la séance, M. Tissot écrivait, avec un lyrisme auquel il n'avait point habitué ses lecteurs: « Parents auxquels appartient ce disciple de Virgile, lisez la Poétique de Vida et voyez avec quels soins, avec quelle tendresse il faut élever cette innocente et douce créature, écarter d'elle les peines qui usent le cœur avant le temps, les rigueurs qui flétrissent le talent avant qu'il ait poussé toutes ses fleurs ; nous vous devrons peut-être un successeur de Malfîlâlre '. »
Il faut avouer que Victor Hugo a fait mentir la prédiction, toute bienveillante d'ailleurs, du Journal du Commerce, et que, s'il est vrai que la faim ait mis au tombeau Malfilâtrc ignoré 2, son successeur n'est pas mort ignoré et n'a pas précisément fini à l'hôpital !
A la fin des vacances de 1817, le jeune Victor reprenait, en compagnie d'Eugène, le chemin de la pension
1 Journal du Commerce, du 26 août 1817.
2 Gilbert, Le Dix-huitième siècle. — Il n'est point vrai que Malfilàtre soit mort de faim. II est mort d'un abcès au genou qui s'était l'orme à la suite d'une chute de cheval, et les soins dont il fut entouré donnent un éclatant démenti au vers de Gilbert. Par une rencontre bizarre, Gilbert, qui devait être représenté à son tour pauvre et mourant de misère, alors qu'en realité il touchait jusqu'à trois pensions, sur la Cassette du roi, sur le Mercure de France et sur la Caisse épiscopale des économat.*, est mort, comme Malfilàtre, des suites d'une chute de cheval.
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Cordier. Comme ils viennent d'entrer en philosophie, plus que jamais on va les bourrer de latin etdemathémathiques, mais le démon des vers n'y perdra rien. Dès le mois de décembre, Victor envoie aux Jeux- Floraux de Toulouse deux Odes, V Amour de la Gloire et La Mort de Louis XVII K Eugène, qui est poète lui aussi, joint au paquet une Ode sur la mort du duc dEnghien; mais bientôt il est pris d'un remords. Il craint que sa pièce ne soit préférée à celles de son « petit frère », dont les succès lui sont plus chers que les siens. Il écrit alors au secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux-Floraux, l'excellent M. Pinaud 2, la noble et touchante lettre qu'on va lire :
Paris, le 4 avril 1818.
Monsieur, je viens de recevoir le paquet que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Je voudrais vainement vous exprimer combien je suis reconnaissant de votre complaisance et des bontés de l'Académie. Croyez, du moins, que je ne négligerai rien pour m'en rendre digne, moins soutenu dans mes efforts par l'espoir d'une couronne que par le désir de ne pas tromper votre indulgence.
11 est cependant des circonstances, en faveur d'un Je mes rivaux, que je me reprocherais de ne vous avoir pas fait con-
1 II s'agit ici, non de l'Ode sur Louis XVII, publiée dans les Odes et Ballades et qui fut écrite seulement en 1821. mais, d'une première pièce sur le même sujet, qui est restée inédite.
2 M. Pinaud, dont le nom revient souvent dans les lettres de jeunesse de Victor Hugo, était un homme d'un rare mérite. Incarcéré pendant la Terreur, lié, au sortir «le prison, avec Bernardin de Saint-Pierre, il menait de front l'étude des lettres et celle du droit. Sous la Restauration, successivement avocat général et conseiller à la cour royale de Toulouse, puis procureurgénéral à Metz, c'est à ce dernier poste que le trouva la révolution de Juillet. Il donna sa démission au mois d'août 1830.
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naître ; ce rival est mon frère, l'auteur des odes sur l'Amour de la gloire et la Mort de Louis XVII. Je l'ai vu, pressé par l'époque du concours, faire la première en une nuit et la seconde en trois jouis. Il est à peine âgé de seize ans ; c'est le même jeune homme qui, à quinze ans, a obtenu, en 1817, une mention honorable à l'Académie française.
Je ne sais, Monsieur, si ces considérations, jointes à la différence d'âge qui existe entre nous et aux encouragements que mérite sa jeunesse, auront, aux yeux de l'Académie, la même force qu'aux yeux d'un rival ; je n'ose exprimer mon sentiment sur ce que je lui soumets. Daignez, néanmoins, être persuadé que, quels que soient mes efforts pour répondre à votre attente, la plus forte marque de satisfaction que l'Académie puisse me donner ne serait pas de couronner ma pièce.
C'est dans ces sentiments que j'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
E. Hugo.
J'ose espérer, Monsieur, le secret sur ce que je vous dis de mon frère : s'il venait à savoir mon indiscrétion, il serait homme à ne me le pardonner de deux mois. La décision de l'Académie m'apprendra assez si vous avez mis le comble à ma reconnaissance.
Des deux pièces de Victor, aucune ne fut couronnée. L'Ode d'Eugène sur la Mort du duc d'Enghien ' obtint, dans la séance du 3 mai 1818, non un beau lis d'argent, comme il est dit, au tome 1er de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie 2, mais un souci réservé .
i Elle a été reproduite par le Conservateur littéraire, neuvième livraison, avril 1820.
2 Cette indication se rapporte à la première édition de l'ouvrage. Dans les éditions postérieures à la publication de mon volume sur Victor Hugo avant 1830 (188H), il a été fait un certain nombre de corrections et un nombre considérable d'additions. Les additions faites d'après les indications fournies par mon livre ont augmenté, de près d'un tiers, le Victor Hugo raconté.
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
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Décidément, les deux frères prenaient le plus long pour aller à l'Ecole polytechnique, ou plutôt ils n'en prenaient pas du tout le chemin. Ils obtinrent de leur père qu'ils ne se présenteraient pas aux examens, et, au mois d'Août 1818, ils quittèrent définitivement la pension.
Quelques jours auparavant, le 17 août, avait eu lieu la distribution des prix du concours général. Victor Hugo avait obtenu le cinquième accessit de physique '.
En disant adieu à la pension Cordier et à la rue Sainte-Marguerite, Eugène et Victor allèrent habiter avec leur mère. Après avoir demeuré, de 1814 à 1818, dans la rue du Cherche-Midi, presqu'en face de l'Hôtel des conseils de guerre, où logeait un intime ami de la famille, M. Foucher, Mmc Hugo était installée, depuis quelque temps, au numéro 18 de la rue des Petits- Augustins, dans une maison contigue au Musée des Petits-Augustins, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la cour du palais des Beaux-Arts. Des fenêtres de l'appartement, situé au troisième étage, on avait vue, d'un côté, sur l'ancien jardiu La Rochefoucauld, et, de l'autre, sur la cour du Musée, tout encombrée de sculptures et de fragments d'architecture.
1 Palmarès des concours généraux. Bibliothèque de la Sorbonne.
Le général Hugo et sa femme étaient judiciairement séparés. Le général vivait loin de Paris, sur les bords de la Loire. Mme Hugo eut donc seule la direction de ses fils. Elle ne contraria pas leur vocation, l'encourageant, au contraire, heureuse de voir qu'ils mettaient leur jeune talent au service de la cause qui lui était chère entre toutes, la cause des Bourbons. Elle était leur confidente, les conseillait et leur proposait des sujets. Dans le premier volume des Odes, paru au lendemain de sa mort, son inspiration est à toutes les pages.
Victor Hugo avait une double revanche à prendre, à lAcadémie française, et aux Jeux-Floraux. Pas plus que le talent, la volonté ne lui faisait défaut. Sans perdre un jour, il se mit à l'œuvre. L'occasion justement était des plus propices, l'Académie française ayant à décerner, en 1819, deux prix de poésie au lieu d'un. Outre le prix traditionnel, dont le sujet était Y Institution du Jury en France, il y avait, cette annéelà, un prix extraordinaire. Un anonyme (c'était M. Lemontey, qui ne faisait pas encore partie de l'Académie) lui avait remis une somme destinée à récompenser le meilleur discours en vers sur les Avantages de l'Enseignement mutuel, et le ministre de l'intérieur, M. Decazes, avait ajouté à la valeur du prix. Le jeune Victor se sentait de taille à courir les deux prix à la fois et à faire coup double ; il envoya deux pièces à l'Académie.
M. Raynouard fit son rapport dans la séance du 25 août 1819 et s'occupa d'abord du concours sur YInstitutïon du Jury. Cinquante pièces avaient été envoyées ;
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cinq furent distinguées, mais aucune ne parut digne du prix ; il ne fut même pas accordé de mention '.
Dans la seconde partie de son rapport, consacrée au concours sur les Avantages de l'Enseignement mutuel, M. Raynouard fit connaître qu'aucune des dix-neuf pièces adressées à l'Académie n'avait paru mériter le prix ; des mentions honorables étaient cependant décernées aux ouvrages inscrits sous les numéros 5,9, 10, 13, 15 et 16. Le numéro 16, c'était Victor Hugo. En publiant sa pièce, au mois d'août 1820, dans le Conservateur littéraire, le poète la fit précéder de cette note :
« L'auteur de cette pièce avait vu dans l'enseignement mutuel, une méthode utile, mais non admirable, comme le prétend la faction libérale. Considérant sa pièce sous le rapport littéraire, nous l'admettons dans ce recueil, sans partager tout à fait son opinion. L'enseignement mutuel y est, à la vérité, loué très modérément (l'auteur le regarde seulement comme susceptible de rendre les premiers travaux élémentaires moins tristes et plus courts) ; l'auteur a même su faire percer en plusieurs endroits son opinion royaliste et ses sentiments religieux, et nous devons lui en savoir gré dans un pareil sujet ; cependant nous pensons que la nouvelle méthode, sans même l'envisager sous le point de vue moral, présente le grand inconvénient de laisser vite oublier ce qu'elle a promptement enseigné, ce qui compense de reste l'avantage d'abréger et d'égayer les études. L'auteur de cette pièce nous autorise à la faire précéder de cette note ; de mûres réflexions et une observation mieux entendue de la méthode mutuelle l'ont déjà fait presque revenir à notre avis. Son discours fut envoyé en 1819 à
1 Le sujet ayant été remis au concours, vingt-huit ouvrages furent adressés à l'Académie qui, dans la séance du 25 août 1820, décerna le prix à M. Edouard Mennechet. Une mention honorable fut accordée à M. Charles de Saint-Maurice.
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l'Académie, qui lui décerna une mention honorable sous le n° 16, et décida qu'elle ne donnerait pas le prix. On l'insère ici tel qu'il fut soumis à l'Académie ; on croit devoir ajouter que l'auteur ne l'a point représenté au concours de cette année 1. »
Voici l'un des endroits dans lesquels le jeune poète avait « su faire percer son opinion royaliste et ses sentiments religieux. » Deux ans auparavant, il avait avoué ingénument ses trois lusfres ; cette fois, il s'est déguisé en vieux maître d'école, et il trace de sa classe cette jolie peinture :
Là, j'ai mis de Jésus le sublime symbole,
Jai rempli ses désirs, car sa touchante loi
Dit : « Laissez les enfants approcher jusqu'à moi. »
Au-dessous est ma table, et plus loin sont placées
De mes jeunes sujets les banquettes pressées ..
Au temple de l'étude entre l'essaim joyeux.
Leur chef marche à leur tête en marquant la cadence,
Et chacun sur son banc vient s'asseoir en silence.
Tout se tait : mais bientôt leur voix s'élève en chœur,
Leur douce voix demande à ce Dieu protecteur
Qui, parmi les vertus, compte l'humble espérance.
De longs jours pour le Roi, de beaux jours pour la France.
La prière a cessé ; chacun avec ardeur
Recommence un travail qu'il quitta sans tiédeur ;
D'abord le maître dicte : et leur main exercée
Sur l'ardoise fragile a traduit sa pensée.
Le plus faible au combat provoque les plus forts.
Souvent son jeune chef, couronnant ses efforts,
Compare les essais, sourit, et lui désigne
Le rang plus glorieux dont il s'est rendu digne.
1 Comme pour Y Institution du Jury, le prix extraordinaire de poésie dont le sujet était Y Enseignement mutuel fut décerné dans la séance du 25 août 1820. Le prix fut partagé entre MM. Edouard Mennechet et Xaxier Saintine. M. A. ïhéry obtint l'accessit et M. Bignan une mention honorable.
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Mon tour vient ; je dispense, en mon dernier coup d'œil, Le blâme avec regret, l'éloge avec orgueil.
Eu même temps qu'il adressait à l'Académie française, ses deux pièces sur V Institution du Jury et sur Y Enseignement mutuel, Victor Hugo en envoyait jusqu'à trois à l'Académie des Jeux Floraux, les Derniers bardes, les Vierges de Verdun et le Rétablissement de la statue de Henri IV. Ce dernier sujet tenait particulièrement au cœur de Mmc Hugo. Le 13 août 1818, la statue, sortie de la fonderie royale du faubourg du Roule, et, traînées par quarante jeunes bœufs, avait été dirigée vers le Pont-Neuf, par l'allée de Marigny et les quais. A un certain moment, l'énorme bronze avait refusé d'avancer. Dételant alors les bœufs, la foule s'était jetée aux roues, au timon, à l'arrière. Mme Hugo avait eu la joie de voir son fils Victor se joindre à cette foule, aidant de toutes ses forces à porter triomphalement jusqu'à la hauteur du Louvre la statue du bon Henri '. Le jour où l'Académie des Jeux-Floraux décida de décerner, comme prix extraordinaire, un lis d'or à l'auteur de la meilleure ode sur le Rétablissement de la statue de Henri IV, Mme Hugo témoigna à son fils le désir de lui voir traiter ce sujet. La pièce fut composée en une nuit. Voici les détails que je trouve, à ce sujet, dans la notice de Sainte- Beuve :
« Mmo Hugo était malade d'une fluxion de poitrine, et chacun de ses fils la veillait à son tour. La nuit du
1 Journal des Débats, du 14 août 1818.
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5 au (5 février (1819), c'était le tour de Victor. Sa mère qui tenait beaucoup (car elle y croyait déjà) à la gloire future de son fils, regretta qu'il eût laissé passer un concours sans s'y essayer ; les pièces, en effet, devaient être envoyées à Toulouse avant le 15, et il aurait fallu que Victor eût expédié la sienne dès le lendemain matin pour qu'elle fût arrivée à temps. La malade s'endormit sur ce regret, et le lendemain, au réveil, elle trouva pour bonjour l'ode pieuse composée à son chevet, et le papier, mouillé de ses larmes de mère, partit dans la journée même • »
Cette fois, le triomphe du jeune poète fut complet. Si les Derniers bardes, poème dans le goût d'Ossian, n'obtinrent qu'une mention, les deux autres pièces furent couronnées, dans la séance du 3 mai 1820. Les Vierges de Verdun eurent une Amarante réservée. Le Us d'or fut décerné d'une voix unanime à l'ode sur le Rétablissement de la statue de Henri IV : succès d'autant plus éclatant que, parmi les concurrents du jeune poète, il y en avait un, son aîné de douze ans, qui, en ce même mois de mai 1820, remplissait la France de son nom : il s'appelait Lamartine 2.
Tandis que les Quarante de l'Académie française paraissaient à peine se douter du prodigieux talent du jeune Hugo, les mainteneurs des Jeux-Floraux voyaient plus juste et plus loin. L'un d'eux, Alexandre Soumet, écrivait de Toulouse à l'heureux lauréat :
i Revue des Deux-Mondes, 1831, T. in, p. '247, 2 Voy. Victor Hugo avant 1830, chapitre iv.
« Depuis que nous avons vos odes, Monsieur, je n'entends parler autour de moi que de votre beau talent et des prodigieuses espérances que vous donnez à notre littérature. Si l'Académie partage mes sentiments, lsaure n'aura pas assez de couronnes pour les deux frères. Vos dix-sept ans ne trouvent ici que des admirateurs, presque des incrédules. Vous êtes pour nous une énigme dont les Muses ont le secret ».
A quelques mois de là, au commencement de 1820, Soumet, qui venait de se fixer à Paris, écrivait à son ami Jules de Rességuier, resté à Toulouse :
«... J'ai entendu des vers ravissants d'un jeune homme nommé Alfred de Vigny. C'est une élégie intitulée le Somnambule et inspirée par la muse d'André Chénier...
« Le jeun*? Hugo vous adresse mille expressions de sa reconnaissance. Je lai ai promis de vous les faire parvenir. Cet enlant a une tète bien remarquable, une véritable étude de Lavater. Je lui ai demandé à quoi il se destinait, et si son intention était de suivre uniquement la carrière des lettres. Il m'a répondu qu'il espérait devenir un jour pair de France... et il le sera ' ! »
En attendant d'être pair de France, il fallait vivre. Une mention à l'Académie n'a jamais constitué un titre de rentes, et, même chez les poètes, les amarantes d'or n'empêchent pas les soucis d'argent. Abel, l'aîné des trois Hugo, qui faisait aussi des vers 2, eut l'idée
1 Ces deux lettres d'Alexandre Soumet m'ont été gracieusemeut communiquées par M. le comte Albert de Rességuier.
2 Abel Hugo fut couronné, en 1822, par la Société d'émulation de Cambrai, pour une Ode sur la bataille de Denain. Il avait débuté, en 1817, par un Traité du mélodrame. Ce très spirituel badinage avait pour titre : Traité du mélodrame, par A ! A ! A ! Les auteurs étaient Armand Malitourne, Ader et Abel Hugo.
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de fonder un journal, et Victor s'y associa d'autant plus volontiers qu'il voyait dans le journalisme une porte ouverte sur ce monde de la politique où il aspirait à entrer. D'ailleurs Chateaubriand, son maître et son guide, n'était-il pas journaliste ? Ne rédigeait-il pas le Conservateur 1 Pour bien marquer qu'ils entendaient défendre la même cause, combattre le même combat, les frères Hugo adoptèrent le même titre : ils appelèrent leur Journal le Conservateur littéraire. Le Petit Conservateur, à côté du grand, celui des Chateaubriand, des Bonald et des La Mennais, fut comme la barque légère qui se balance sur les flots, côte à côte avec le grand navire, pavoisée des mêmes couleurs et suivant le même sillage.
Le premier numéro du Conservateur littéraire parut au mois de décembre 1819. Voici en quels termes le journal de Chateaubriand souhaita la bienvenue à ses jeunes amis :
« Le Conservateur littéraire est rédigé par trois frères, MM. Hugo, dont l'aîné a vingt-et-un ans à peine, et dont le plus jeune n'en a que dix-sept. Celui-ci qu'on distingue par le nom de Victor, était déjà connu par une ode sur la Vendée et par une satire sur le Télégraphe '.
« 11 y a, dans cette honorable entreprise, quelque chose de plus intéressant, de plus touchant encore, c'est son motif, dont MM Hugo, que nous n'avons point l'honneur de connaître, nous pardonneront de révéler ici le secret.
« Victor Hugo avait publié, au mois de juillet 1819, une ode intitulée : les Destins de la Vendée. Dans les diverses éditions des Odes, cette pièce a simplement pour titre : la Vendée. La satire le Télégraphe avait paru au mois d'octobre 1819. Voir ci-dessus, Chapitre IV, page 104.
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« L'éducation de ces intéressants jeunes gens a été dirigée par une mère distinguée, qui a pensé de bonne heure que de bons principes et des talents formaient la seule fortune qui pût être à l'abri des révolutions, la seule avec laquelle on pût, non pas se défendre de l'envie, de la calomnie, mais les braver. Maintenant, fils reconnaissants, ils essaient d'acquitter une dette aussi sacrée que douce. Ils doivent à leur mère une seconde vie : ils veulent soutenir, embellir la sienne ; et, pour y parvenir, ils unissent la fraternité du talent à la fraternité du sang ! Heureux jeunes gens d'avoir une mère qui ait senti le prix de l'éducation ! Heureuse mère de voir ainsi couronner ses soins ' ! »
Le Conservateur littéraire paraissait deux fois par mois, en une livraison de 40 pages in-8, qui portait cette épigraphe, empruntée à V Art poétique d'Horace :
Fungar vice cotis, acutum Beddere quœ ferrum valet, exsors ipsa secatidi.
Chaque livraison commence par une ou plusieurs pièces de vers ; viennent ensuite des articles de critique littéraire, un article sur les spectacles et des variétés et nouvelles littéraires.
Plusieurs écrivains, tous très jeunes, prêtaient leur aide aux frères Hugo, — Alexandre Soumet, Alfred de Vigny, J.-J. Ader, Adolphe de Saint-Valry, Adolphe Trébuchet, cousin-germain des Hugo, J. Sainte-Marie, Gaspard de Pons. Mais aucun d'eux ne donnait au journal une collaboration active et régulière ; de loin en loin seulement, ils apportaient, qui une ode ou une élégie, qui un article de prose. Victor, le plus jeune
1 Le Conservateur, T. VI, p. 466.
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de tous, travaillait à lui seul plus que tous ses collaborateurs réunis. Il est telle livraison dont tous les articles sont de lui, depuis l'ode qui brille à la première page jusqu'aux variétés et aux nouvelles littéraires qui se cachent modestement à la dernière. Pour que le lecteur ne s'aperçût pas qu'il avait presque toujours affaire au même rédacteur, Victor était obligé de varier ses signatures, de recourir à des initiales diverses et à des noms empruntés. J'ai relevé, au bas d'articles qui lui appartiennent sans conteste, jusqu'à dix signatures différentes, sans compter celle de son vrai nom. Les voici :
Y. -M. d'Auverney ', — Aristide, — Publicola Petissotj B., — E., — H., — M., — M ****, — V, - U.
Lorsque le Conservateur littéraire cessa de paraître, au mois de Mars 1821, Victor Hugo n'avait que dix neuf ans, et déjà il était entré dans la gloire. En même temps que deux satires remarquables, le Télégraphe et YEnrôleur politique, il avait écrit des odes qui lui assuraient le premier rang parmi nos poètes lyriques, les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la statue de Henri IV, les Destins de la Vendée, la Mort du duc de Berry, Moïse sur le Nil, le Génie, la Naissance du duc de Bordeaux, la Fille d'O-Taïti, la Vision sur le dix-huitième siècle et le Poète dans les Révolutions. Distingué à quinze ans par l' Académie française, il avait été couronné trois fois aux Jeux-Floraux. Et le
1 Auvemey, petit bourg de la Loire-Inférieure, situé à trois lieues de la ville de Châteaubriant, était le pays d'origine de la mère du poète.
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prosateur chez lui était presque aussi étonnant que le poète. Il avait, pendant près de deux ans, soutenu presque seul tout le poids d'un journal, semant sans compter les articles politiques, les analyses de livres ou de pièces de théâtre, les pages de critique, d'imagination et de pensée.
Si doux que soient les premiers ravons delà gloire, le bonheur est plus doux encore, et le bonheur était assis au foyer du poète. Sa mère était là, près de lui, lisant par-dessus- son épaule l'ode commencée ou la page interrompue. Un noble et chaste amour ajoutait ses ivresses à celles de la gloire et du bonheur, et le jour n'était pas éloigné où celle qui avait été la compagne de son enfance allait unir sa destinée à la sienne et devenir le témoin de sa vie. Par delà l'amour, le bonheur et la gloire, dans une sphère plus haute, s'élève la foi : le chantre de Moïse sur le NU et de la Naissance du duc de Bordeaux avait, en religion comme en politique, de sincères et ardentes convictions. Oh ! la radieuse aurore ! et combien l'avenir s'ouvrait, éclatant et- superbe, plein d'immenses promesses et de merveilleuses perspectives, devant cet enfant que la gloire avait touché de son aile, devant ce jeune homme qui demandait à la foi le secret du génie et au travail le secret du bonheur !
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