‹ L'année 1817Chapitre 15 sur 33 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le Théâtre en 1817. — Talma et Lafon. Le critique Geoffroy. Les suites d'un feuilleton. — Milc Mars. Une représntation de Tartufe. — Arnault, Germanicus et Martainville. Orujine du dépôt des cannes. J.-T. Merle, Pertinax ou la mort de Commode. — Mars cadette et Mars aînée. — Le pri.v des places. — L'Odéon. Picard et Alexandre Duval.

Victor Hugo, qui parlait de tout dans le Conservateur littéraire, parle des théâtres avec un soin particulier. Sur les Vêpres siciliennes et les Comédiens, de Casimir Delavigne, sur le Louis IX, d'Ancelot et la Marie Stuart, de P. Lebrun, il a des pages ingénieuses, jeunes, charmantes. Son feuilleton sur la Somnambule de Scribe est vif, alerte, écrit de verve, c'est du Janin de derrière les fagots. Mais la Somnambule est du 6 décembre 1819, — et il nous faut revenir à l'année

« En 1817, dit Victor Hugo dans son chapitre des Misérables, la critique faisant autorité préférait Lafon à Talma. » L'auteur des Burgraves n'aimait pas la critique, et il ne lui déplaît pas d'inscrire ici à sa charge une lourde bévue. Mais le trait ne porte pas. Les journaux de 1817, en effet, à quelque opinion

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qu'ils appartiennent, sont unanimes à proclamer l'incontestable supériorité de Talma. Ouvrez le Moniteur, vous y retrouverez le récit de ses excursions dans les départements et de son voyage en Angleterre, le détail de toutes les représentations qu'il donne et de tous les banquets qu'il reçoit. Puisque la statistique est à la mode et que l'on en met partout, notons que le journal officiel parle de Talma quarante-quatre fois et de Lafon une fois, et encore a-t-il bien soin, en constatant le succès de ce dernier dans le rôle du Cid, de l'appeler notre second acteur tragique '. Personne, en 1817, n'avait l'idée d'assigner un autre rang à Lafon, de le placer, je ne dirai pas au-dessus, mais à côté de Talma, et d'inviter ce dernier à un partage qu'il n'eût pas manqué de repousser, en s'écriant avec l'un de nos poètes tragiques :

Un trône est trop étroit pour être partagé.

Le Journal des Débats, dont le feuilleton faisait autorité, parlait de lui en ces termes :

« Talma occupe la première place sur le premier théâtre de l'Europe. Dans le genre qu'il s'est créé et qu'il a la gloire ou le bonheur d'avoir rendu populaire, il s'est fait une réputation telle que personne ne songe à lui contester sa supériorité. Sa manière, qui n'est celle d'aucun de ses illustres prédécesseurs, a triomphé de toutes les préventions de l'habitude. 11 règne par le fait. Ses succès ont répondu à tout, et son nom sur l'affiche a plus d'influence que celui de nos plus grands écrivains. Il paraît, il est accueilli par les bravos; dans le cours de ses rôles, les applaudissements continuels le soutiennent et l'encouragent.

1 Moniteur du 30 déeembre 1817.

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et rarement, la toile se baisse sans se relever aussitôt pour le •aire reparaître aux regards insatiables des spectateurs. Plus d'une fois, d'augustes suffrages ont mis le sceau à tant de gloire. Que peut-il ambitionner de plus? »

Dans une de ces chansons de Désaugiers, où revivent, sous un jour aimable, quelques-uns des traits de la physionomie parisienne pendant les premières années de la Restauration, je trouve l'écho des paroles que l'on vient de lire :

Dirai-je que de Melpomêne Le sceptre auguste est aux mains de Talma ? Belle Nouvelle, Oui-dà, Que voilà !...

Ha ! ha ! Tout le monde sait ça.

Le couplet de Désaugiers peut servir de pièce justificative au feuilleton du Journal des Débats.

Et cependant, il est bien vrai qu'à une certaine date un critique célèbre n'a pas craint de soutenir que Lafon était supérieur à Talma ; seulement l'honneur de ce paradoxe n'appartient point à l'année 1817, et il convient de le restituer à l'année 1812, à Geoffroy et au Journal de l'Empire.

Notre histoire présente assurément peu d'époques aussi terribles, aussi navrantes et en même temps aussi singulières que les six derniers mois de 1812. La fortune de la France était engagée dans une entreprise gigantesque ; nos soldats tombaient par centaines

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de raille à trois cents lieues des frontières natales ; des désastres sans exemple préparaient la chute du dominateur de l'Europe ; un voile funèbre eût dû couvrir la capitale en deuil, et Paris, abusé par des bulletins officiels, où la vérité était soigneusement dissimulée, à ce point que, la veille même du jour où il devint nécessaire aux projets de Napoléon de la faire connaître, la veille de cette sombre journée du 18 décembre 1812, où éclata comme un coup de foudre la publication du vingt-neuvième bulletin, il était permis de croire que notre armée, toujours victorieuse, n'avait encore éprouvé que des pertes insignifiantes et que seule l'armée russe était détruite, — Paris trompé ne s'occupait guère que de querelles de théâtre. Un écrivain inconnu, Dainaze de Raymond, avait été introduit dans la rédaction du Journal de l'Empire, au moment même où commençait la campagne de Russie. Il y publiait sur le théâtre et les acteurs, sur l'Institut et les académiciens, des lettres violentes, remplies de personnalités, destinées à mettre le feu aux poudres. Chacune de ces lettres suscitait des querelles et des scandales. « 11 faut avoir vécu dans ce temps-là, dit la Biographie universelle, pour se figurer quel intérêt le public attachait à ces querelles, qui nous paraissent aujourd'hui si frivoles... Chaque nouvelle lettre de Damaze de Raymond donnait lieu à quelque réponse dans son journal, et cette polémique retentissait dans les autres feuilles quotidiennes et périodiques. Les agents de la police littéraire, préposés à chaque journal, avaient à cet égard leurs instructions

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qu'ils accomplissaient avec un tact merveilleux. On peut même affirmer que si Damaze de Raymond n'avait pas été l'instrument d'un pouvoir auquel rien ne résistait, on n'eût point toléré ses licences et incartades dans un journal aussi grave et aussi accrédité que l'était le Journal de ï Empire ; » et l'écrivain de la Biographie universelle conclut en ces termes : « L'histoire n'oubliera pas que, lorsque de si frivoles intérêts occupaient les modernes Athéniens, la puissance et les enfants de la France s'abîmaient dans les steppes de la Russie. Damaze de Raymond et ses antagonistes étaient pour la police littéraire de Napoléon le conte de Cérès, le chien d'Alcibiade '. » Or, c'est précisément à cette même époque, alors que le gouvernement impérial ne négligeait rien pour détourner les esprits des affaires publiques et pour élever une querelle de théâtre à la hauteur d'un événement, que l'on vit Geoffroy, le prince des critiques, poursuivre Talma d'attaques incessantes et proclamer hautement la supériorité de Lafon 2. De là, comme on le pense bien, de vives rumeurs, des protestations bruyantes, une irritation profonde : Inde irœ. Jusqu'où peut aller la colère d'un acteur poussé à bout, il fut donné aux spectateurs qui assistaient, le 9 décembre 1812, à la représentation du Théâtre-Français, d'en être témoins.

1 Biographie universelle, V° Damaze de Raymond, t. x de la deuxième édition.

2 t Geoffroy prit parti ponr MIle Georges contre M11" Duchesnois, pour Lafon contre Talma. i Biographie des Contemporains. t. il, p. 430. — Geoffroy mourut le 26 février 1814.

i/annke 1817 H01

Dans son feuilleton du 8 décembre, Geoffroy avait été plus agressif et plus amer que les jours précédents. « Talma, disait-il, a, j'en conviens, éprouvé mes k censures ; sa manière et son système ne sont point de mon goût. J'ai le malheur de n'être pas fort sensible à l'art de contracter les nerfs, de se donner des convulsions, de rouler les yeux et de se rendre le visage bien effrayant ; il me semble qu'il y a dans ce procédé plus de mécanisme, ou, si l'on veut, de charlatanisme que de vrai talent. — Dans les arts d'agrément, je n'admets rien de hideux, de difforme et d'ignoble. De beaux vers, des sentiments vrais et naturels, le langage du cœur, l'expression vive et franche des passions de l'âme, me paraissent bien préférables aux contorsions du corps et à toute cette pantomime qui n'est bonne qu'à faire peur aux femmes, aux enfants et au peuple. »

Le lendemain, 9 décembre, on jouait au Théâtre- Français le Philinle de Molière et la Revanche. Geoffroy était dans une petite loge du rez-de-chaussée, assez près du théâtre, avec trois autres personnes. Tout à coup la loge s'ouvre, un homme entre brusquement, l'œil égaré, comme Hamlet, l'air furieux, comme Oreste. C'était en effet Oreste et Hamlet, c'était Talma. C'est vous que je cherche, dit-il à Geoffroy en le souffletant, s'il faut en croire la Biographie des Contemporains ', en lui serrant la main comme dans un étau et en l'égratignant jusqu'au sang, d'après la version du Journal de l'Empire 2 ; et d'un air tragique : Sortez,

1 Op. cit., v° Geoffroy.

2 Journal de l'Empire, 15 décembre 1812.

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sortez. — Sortez vous-même, répond le critique, assisté de ses voisins. Talma dut céder au nombre : seulement, à la porte, dans un beau désespoir, il continua à vomir contre son adversaire des torrents d'invectives, jusqu'au moment où des amisraisonnables intervinrent, se saisirent de sa personne et, l'entraînant hors du théâtre, mirent fin à cette déplorable scène.

Geoffroy raconta lui-même l'attaque dont il avait été l'objet dans un article où le venin le plus dangereux se dissimulait sous les phrases les plus brillantes, comme un serpent caché sous des fleurs de rhétorique. Talma répondit par une lettre adressée au Journal de l'Empire, qui la publia dans son numéro du 16 décembre.

« Sans cesse en butte, écrivait-il, aux attaques de M. Geoffroy ; instruit que depuis deux ans il jouissait gratuitement d'une loge au Théâtre-Français, je ne sais comment ni à quel titre ; encore tout ému, je l'avoue, d'un article récent dans lequel il avait à mon égard poussé le droit de la critique au delà de toutes les bornes ; frappé, en le voyant dans cette loge, de l'idée subite que, poursuivi avec acharnement par lui, je me trouvais cependant contribuer à lui fournir une place commode pour y venir méditer ses invectives contre moi, il ne m'a pas été possible de retenir mon indignation : je suis entré dans la loge pour l'en faire sortir et non pour le frapper comme il le prétend... Il est triste sans doute pour moi d'avoir à entretenir le public de pareils détails. C'est à lui à juger du reste si, comme le prétend M. Geoffroy, je suis gâte par les flatteries, lorsque, dans le journal le plus répandu en Europe, je me vois abreuvé d'injures et de dégoûts. »

Et pendant que ces choses se passaient sur notre première scène, que les journaux retentissaient de ces querelles et que tout Paris prenait parti pour Geoffroy

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ou pour Talma, pendant ce temps-là les débris de l'armée française, les rares survivants de ce demimillion d'hommes qui avaient traversé le Niémen au mois de juin précédent arrivaient aux portes de Wilna. « Enfin, dit M. Thiers, à force de marcher, de souffrir, de joncher la terre de ses morts, cette masse désolée, hâve, amaigrie, couverte de haillons, portant par dessus ses uniformes les plus singuliers vêtements imaginables, des fourrures d'hommes et de femmes prises à Moscou, des soieries salies et brûlées, des couvertures de cheval, tous les objets en un mot qu'elle avait pu s'approprier, cette masse arriva le 9 décembre aux portes de Wilna. Ce fut pour ces coeurs qui paraissaient désormais insensibles à toute impression, l'occasion d'un dernier sentiment de joie. Wilna ! Wilna!!... A la vue des murs de la ville, la foule oubliant que la porte même la plus large serait un défilé bien étroit pour tant d'hommes qui voulaient entrer à la fois, et surtout pour la masse de bagages qu'on avait encore, ne songea pas à faire le tour de ces murs afin d'y pénétrer par plusieurs issues. On suivait machinalement la tête de la colonne, et on s'accumula bientôt devant la porte qui était tournée vers Smolensk, on s'y étouffa, on s'y battit, on s'y tua

comme aux ponts de la Bérézina x » Ne nous

arrêtons pas plus longtemps sur ces lamentables souvenirs; mais du moins gardons-nous de confondre, comme l'a fait Victor Hugo, l'année 1812 avec l'année

1 Thiers, xiv, p. 654.

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1817 : 1812, où la critique faisant autorité préférait Lafon à Talma, où la France et sa capitale, tenues systématiquement étrangères à leurs propres affaires et bercées par des bulletins menteurs, croyaient pouvoir s'intéresser à des querelles de théâtre, ignorant que notre armée était anéantie et que déjà les cosaques de Platow avaient pris le chemin de Paris ; — 1817, où les critiques de toutes les opinions étaient d'accord pour reconnaître la supériorité do Talma; où la France, maîtresse de ses destinées, écoutait la voix éloquente des Laine, des Royer- Collard, des de Serre et des Chateaubriand, et suivait avec un intérêt passionné les discussions où ses représentants, librement choisis par elle, agitaient avec éclat les plus hautes et les plus graves questions, où Louis XVIII et le duc de Richelieu se consumaient en efforts patriotiques pour obtenir l'éloignement de ces soldats étrangers, de ces cosaques du Don et de l'Ukraine que Napoléon était allé chercher au fond de leurs steppes et qu'il avait amenés par deux fois jusque sous les murs de Paris.

« En 1817, les gardes du corps sifflaient Mllc Mars1. » Si les gardes du corps sifflaient M"0 Mars, c'était à la sourdine, c'était tout bas, si bas que, pour les entendre, la reine du Théâtre-Français aurait eu besoin de ressembler à cette princesse des contes de

t Victor Hugo.

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fées dont l'oreille était si fine qu'elle percevait même le bruit du brin d'herbe qui poussait dans la prairie et du grain de blé qui germait dans le sillon. Les journaux de 1817, en effet, et particulièrement le Moniteur, sont pleins du récit de ses triomphes; Paris, Bordeaux, Toulouse, Marseille l'applaudissaient avec un égal enthousiasme ', Aucun bruit discordant ne vint troubler le concert de bravos et de louanges qui saluait sur tous les théâtres son jeu incomparable et son nom victorieux. -Mlle Mars ne fut siffiée qu'une seule fois dans sa vie : c'était en 1815 et dans des circonstances qui doivent être rappelées.

Lors de la première Restauration, elle avait reçu de Louis XVIII de magnifiques cadeaux que, par une délicatesse de bon goût, le prince n'avait pas voulu faire en argent, comme cela s'était pratiqué sous l'Empire. « Mlle Mars, — raconte à ce sujet, sous la date du 1er juillet 1814, l'auteur de Y Histoire anecdotique du Théâtre, M. Charles Maurice, — Mlle Mars a été complimentée ce soir sur la beauté des boutons d'oreilles que le roi vient de lui envoyer. Trop oublieuse en ce moment : Ce ri est pas, dit-elle, t Autre qui me les aurait donnés 2. » Hélas ! souvent femme varie. Le royalisme de Célimène fit bientôt place à des opinions toutes différentes; après le 20 mars 1815, elle affecta de porter constamment à son corsage des

1 Moniteur du 17 juillet 1817.

2 Histoire anecdotique du théâtre, de la littérature, etc., par Charles Maurice, t. I, p. 190.

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violettes, devenues l'emblème du bonapartisme ; des mots qu'elle n'avait peut-être jamais prononcés, celui ci par exemple : // n'y a rien de commun entre Mars et les gardes du corps, circulèrent sous son nom. Ce qui est certain, c'est qu'elle avait assez parlé pour se trouver, après le second retour du Roi, exposée à des représailles. Elles ne se firent pas attendre, et le surlendemain même de la rentrée de Louis XVIII à Paris, le 10 juillet 1815, l'orage éclata, pendant une représentation de Tartufe, sur la tète de l'imprudente Elmire.

Le feuilletoniste du Journal des Débats a tracé de cette soirée vraiment dramatique une esquisse piquante, dont nous reproduirons les principaux traits. Après avoir, dans son récit, où il n'est aucunement fait mention des gardes du corps, constaté l'effervescence de la salle et les dispositions hostiles de tout le public, il continue en ces termes :

« Enfin, le rideau s'est levé, iMme Pernelle a paru appuyée sur le bras de Flipote. Grand silence! Baptiste aîné et Firmin, l'un dans le rôle de Cléante, l'autre dans celui de Damis. sont entrés à leur tour; pas le plus léger murmure ! Enfin se sont avancées aux extrémités opposées du théâtre Elmire et Marianne A l'instant, la plus violente détonation d'applaudissements et de sifflets a donné le signal de l'orage, qui s'est prolongé jusqu'au milieu du troisième acte. Malgré la confusion des deux signes les plus contraires des dispositions du public, il était aisé de reconnaître à laquelle, de Mlle Mars ou de Mlle Bourgoin, chacun des deux était adressé. A travers tout ce tintamarre, l'intrépide Mmo Pernelle adressait à chacun son paquet; on la laissait dire : les claqueurs et les siffleurs allaient leur train, mais lorsque, se tournant du côté d'Elmire, elle lui lance cette terrible apostrophe :

Ma bru, qu'il ne vous en déplaise, Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise ;

alors les bravos ironiques ont marqué une application si directe, qu'il n'a plus e;é possible de s'y méprendre, et que M11" Mars, objet si constant de la faveur du public, a paru, dans cette fatale soirée, marquée du sceau de la réprobation générale.

» Cependant M"c Mars, en amazone aguerrie, a fait bonne contenance et n'a pas semblé autrement s'effaroucher du bruit... Elle ne paraît pas au second acte, et il y avait lieu de croire qu'au troisième tout serait oublié et que la pièce marcherait tranquillement jusqu'à la fin.

t Vain espoir! A peine Elmire s'était-elle assise dans le fauteuil où elle reçoit la déclaration de Tartufe, que les huées, les sifflets, les cris ont recommencé avec plus de véhémence qu'au premier acte ; et comme cette fois ils n'étaient mélangés d'aucuns applaudissements, les deux personnages en scène, Fleury et Mlle Mars, devaient prendre naturellement chacun leur part de cette malheureuse symphonie. Après quelques minutes d'un silence obligé, Fleury, d'un air tragique et solennel, s'est avancé près du souffleur : « Messieurs, s'est-il écrié (Silence) ; Messieurs, celui qui a joué Y Ami des lois (Il ne s'agit pas de cela : criez vive te Roi l), celui qui a été dix mois en prison... (Tout cela est fort bien, mais criez vive le Roi I). s Fleury a obtempéré d'assez bonne grâce et est allé reprendre sa place près d'Elmire.

» Le public n'était qu'à moitié satisfait, et Elmire s'était jusqu'alors montrée étrangère à ces incidents ; elle veut continuer son rôle, les sifflets couvrent sa voix : elle se lève avec un air moins imposant, mais un peu plus mutin que Fleury. On voit qu'elle désire parler, on consent à l'entendre. « Messieurs, le public est trop juste et trop éclairé pour ne pas voir que les désagréments que j'éprouve sont le résultat d'une cabale formée par M"e Leverd et M110 Bourgoin. >< Cette singulière déclaration compromettait bien gratuitement deux camarades de MUo Mars. M1,e Leverd n'avait évidemment aucun intérêt dans la question, et si M110 Bourgoin y paraissait moins indifférente, c'est qu'elle offrait sans doute très involontairement une comparaison tout à son avantage, comparaison qui naissait d'elle-même, qu'elle

n'avait pas ea besoin de provoquer, et que le public avait faite malgré lui, en rapprochant la couleur du ruban virginal qui décorait son front de la couleur sombre et sinistre dont M110 Mars s'était imprudemment parée il y a environ trois mois.

t Nous ne sommes point les instruments d'une cabale, • lui crie t-on de toutes parts dans le parterre. Et là-dessus injonction réitérée semblable à celle qui avait été adressée à Fleury. « Messieurs, dit M"0 Mars, j'ai déjà crié : Vive le liui ! » Le lait est possible, et je le crois vrai ; mais, en historien fidèle, je dois ajouter que personne n'a pu être à même d'en apprécier l'exactitude. Quoi qu'il en soit, la réponse normande de M110 Mars a calmé pour quelque temps l'effervescence de l'assemblée. Un beau panache blanc qui flottait sur la tête d'Elmire a fait oublier l'indigne Violette de Célimène, et un talent enchanteur faisant le reste a consommé la réconciliation du public et de Mll0Mars...

» N'est-ce pas, disait en terminant le critique du Journal des Débats, attacher trop d'importance aux actions, aux discours, aux sentiments d'un acteur, d'une actrice, que de leur imposer cette espèce d'amende honorable, cette réparation éclatante, pour des délits commis avec bien plus d'étendue, d'éclat et de danger par des comédiens d'un autre genre, qui ont rougi leurs cothurnes et leurs manteaux dans le sang de leurs concitoyens, et qui, insultant à nos regards indignés, se promènent avec une audace impunie sur le théâtre encore fumant de leurs crimes ? Si notre premier besoin n'était pas l'oubli général de toutes les fautes commises, ce serait contre ces histrions politiques que les vengeances seraient légitimes. Eh bien, puisque l'intérêt de l'État réclame le sacrifice des plus justes ressentiments, pourrions-nous, par la plus inique compensation, les réserver pour de malheureux acteurs que l'intérêt, la faiblesse, l'imprévoyance ont un instant égarés, et qui, instruments de nos plus nobles plaisirs, ont besoin, pour nous en assurer la jouissance, de cette confiance en eux-mêmes, de cette sécurité qu'ils ne peuvent tenir que de l'indulgence du public? '. »

Notre feuilletoniste avait raison. Le critique Hoffrnan

1 Journal des Débats du 13 juillet 1815. Le feuilleton dramatique des Débats était alors rédigé par Duviquet, qui signait C. (Biographie des hommes vivants, 1816, t. u).

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disait un jour à Mme Saint-Aubin qui, se vantait d'être bonne : « Oui, vous êtes bonne depuis là jusque-là, » et il montrait la rampe et le fond du théâtre. En dehors de ces limites, le comédien ne relève plus du parterre ; il n'est justiciable du public que depuis là jusque là.

Les sages conseils du Journal des Débats furent écoutés et suivis ; la bourrasque ne dura pas, ce ne fut qu'une giboulée de mars. Le lendemain, les sifflets avaient cessé, et les applaudissements recommençaient pour ne plus finir que le jour encore bien éloigné, — ce fut le 31 mars 1841 ' — , où la grande actrice prit congé du public. Par une coïncidence, qui ne fut sans doute point l'effet du hasard, sa représentation de retraite se composait précisément, comme la représentation du 10 juillet 1815, d'une comédie de Marivaux et du Tartufe. Comme Junon, M"e Mars avait-elle donc fidèlement gardé le souvenir de l'injure qui lui avait été faite vingt-six ans auparavant, — manet altâ mente repostum judicium Paridis, — et voulait-elle être, une dernière fois, applaudie avec frénésie, acclamée avec transport, dans ce rôle d'Elmire, où elle avait été un jour méconnue et outragée ?

Il y eut bien, en 1817, une tempête dans la salle du Théâtre-Français ; mais Mllc Mars n'y fut pour rien :

1 Et non pas le 18 avril, comme le dit Jules Janin dans son Histoire de la littérature dramatique, II, 420, 436. MUe Mars était alors âgée de soixante-deux ans accomplis. Née à Paris, le 9 fé-

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l'orage fut soulevé par la première représentation d'une tragédie d'Arnault, alors exilé.

Ancien secrétaire général de l'Université impériale, beau-frère de Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, et signalé pour son attachement particulier à Napoléon, Arnault ne devait de figurer sur la liste de bannissement du 24 juillet 1815 qu'à l'inimitié particulière de Fouchô, qui l'ayant un jour, sous l'Empire, grossièrement insulté, en avait reçu en plein visage une riposte sanglante '.

En quittant Paris, il laissait dans les cartons du Théâtre-Français une tragédie, Germanieus, dont le gouvernement, sachant inspecter, suivant les expressions d'Arnault lui-môme, les droits d'un citoyen dans un proscrit*, autorisa la représentation. Le duc de Richechelieu manifesta bien quelques inquiétudes, mais Louis XVIII intervint et fit maintenir la décision favorable au poète.

Le 22 mars 1817, jour marqué pour cette solennité dramatique, on vit se former dès midi, dans les rues voisines du théâtre et dans le jardin des Tuileries, des groupes animés, où dominaient les officiers à demi-solde. Une centaine de gardes du corps et d'officiers de la garde royale se réunirent de leur côté, et le soir, quand la toile se leva, les deux partis étaient en présence.

vrier 1779, elle avait débuté le 1er janvier 1793 dans un petit opéra du théâtre Montansier. (Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, par A. Jal. p. 841).

' V Histoire par le Théâtre, de Th. Muret, u, p. 91. — L. de Viel-Castel, vi, p. 40.

2 Arnault, préface de Germanicus, Paris, 1817.

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Admirablement jouée par Talma, Desmousseaux, Pirata, Mlle Duchesnois et M"0 Georges, la pièce, dont 1rs répétitions avaient été surveillées par M. Pierre Lebrun, ne rencontra, jusqu à la chute du rideau, aucune opposition ; rien ne troubla l'enthousiasme bruyant, les applaudissements frénétiques des amis et des partisans du poète ; mais lorsqu'ils demandèrent à grands cris le nom de l'auteur, et que Talma se présenta, quelques sifflets éclatèrent et devinrent le signal d'une tempête furieuse. Aux vociférations se mêlèrent les voies de fait ; bambous, joncs et rotins jouèrent si bien leur rôle que les vieux habitués du parterre, mis en goût par les hémistiches de Germanicus, qui venaient de réveiller leurs souvenirs classiques, se disaient entre eux qu'ils assistaient à une nouvelle bataille de Cannes. Deux officiers de la garde royale tirèrent leur sabre ; en voyant, au plus fort de l'orage, la lueur de ce double éclair, les spectatrices des loges s'évanouirent, les spectateurs de l'orchestre se réfugièrent sur la scène, Talma se retira. La police et la force armée entrèrent à ce moment et parvinrent à rétablir un peu de calme ; Talma, en habit de ville, parut de nouveau sur le théâtre encombré de soldats et de fugitifs, et il déclara que l'auteur désirait garder l'anonyme.

Le lendemain, une ordonnance du préfet de police fit défense d'entrer désormais au parterre avec des armes et même des cannes, et depuis lors cette prohibition n'a pas cessé d'être en vigueur '. Quant aux

1 Charles Maurice raconte, à ce sujet, ce qui suit, dans son

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rotins, ils durent à leur énergique intervention dans la soirée du 22 mars d'être appelés pendant longtemps des germanicus.

Le duc de Richelieu, que cet événement avait beaucoup affecté, et dont ce scandale ne justifiait que trop les appréhensions, se prononça vivement pour que les représentations fussent arrêtées ; son avis l'emporta sur l'avis contraire de M. Decazes. L'agitation continua pendant plusieurs jours ; des rixes nombreuses éclatèrent entre les gardes du corps et les officiers à demisolde ; il y eut plusieurs duels, et, dans une de ces rencontres, un officier à demi-solde reçut un coup mortel.

Si cet incident fâcheux ne s'était pas produit, si la représentation de Germanicus s'était passée sans désordre, l'intention de Louis XVIII était de lever l'arrêt de bannissement du poète : cette mesure dut être ajournée '.

Histoire anecdotique du théâtre, tome I, page 533: « Après la représentation si tumultueuse de Germanicus au Théâtre-Français, j'eus le premier l'idée d'un Dépôt de cannes et armes à la porte de chaque spectacle. Tout m'en rendait la réalisation facile, et si j'avais consenti à spéculer sur elle, ainsi qu'on me l'offrait, je me serais assuré de très grands avantages dans le présent et dans un long avenir. J'aimai mieux demander le bureau de la Comédie-Française pour Madame Séveste, la mère d'Edouard et de Jules, à qui je tenais déjà par le plaisir d'avoir été agréable à la famille. Le concours actif de Saint-Prix et de Fleury ne tarda pas à obtenir cette concession. Depuis lors, c'est devenu une véritable affaire (telle qu'on me l'avait tout d'abord dépeinte), car il y a de ces petits établissements qui acquittent une forte redevance à qui les aurait de prime abord favorisés pour rien, dans le seul intérêt d'une sécuritécommune. » ' Th. Muret, toc. cit.

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Cette soirée du 22 mars méritait à coup sûr une place parmi les petits faits de l'année 1817. Victor Hugo n'en parle pas ; il dit seulement que « dans des journaux vendus, des journalistes prostitués insultaient les proscrits de 1815: Arnuult n'avait plus d'esprit... » Ces journaux vendus ne pouvant être que ceux du gouvernement, ouvrons la feuille ministérielle par excellence, le Moniteur lui-même. Voici comment il s'exprime dans son numéro du 23 mars :

« On a donné ce soir, à la Comédie-Française, la première représentation de Germanieus. Elle avait attiré une affluence extraordinaire. La salle était pleine avant six heures, et il a fallu dégager toutes les avenues de la foule qui les assiégeait, et qui n'avait pu trouver place. La pièce a été constamment applaudie. On pourra trouver des défauts dans sa contexture, et s'élever contre l'artifice du rôle mystérieux de Séjan, qui, secrètement armé contre Germanieus et contre Pison, fait périr le premier de la main de son rival ; quelques invraisemblances peuvent aussi être relevées ; mais on a vivement et justement applaudi de belles scènes, des tirades bien écrites et des mouvements dramatiques très heureux. Le 1er, le 3e et le 5e acte ont eu beaucoup de succès. Le rôle de Germanieus, dans sa magnanimité et dans le calme de son héroïsme, a paru aussi intéressant que conforme au caractère historique du personnage ; et l'auteur, en sacrifiant le rôle de Plancine, a sauvé avec art l'odieux de celui de Pison. Après la représentation, on a vivement demandé l'auteur... »

Non content de ce premier compte rendu, le Moniteur consacrait, quelques jours plus tard, un nouvel article à la tragédie d'Arnault, en citait avec les plus grands éloges près de deux cents vers, et disait en terminant:

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« Germanlcus a des défauts, rachetés par des beautés réelles ; or, ce ne sont pas les défauts qui tuent an ouvrage, c'est l'absence des beautés. De ce nombre, on reconnaîtra le rôle entier de Germanicus, quelques parties de celui d'Agrippine, l'emploi sinon l'invention du rôle de Marcus, le mérite réel de l'exposition, la disposition du 3e acte, une belle suspension d'intérêt au 4e, et le 5e, rehaussé par le plus heureux dénoûment dramatique '. » — Epoque étrange, il faut l'avouer, que celle où les journaux du gouvernement se faisaient un devoir de célébrer, au delà de leurs mérites, ses adversaires les plus prononcés ; époque curieuse et rare, qui ressemble assez peu à ce que nous avons vu depuis.

On pense bien que les journaux de l'opposition royaliste ne se crurent pas tenus de pousser l'indulgence aussi loin. Que disait cependant Martainville, le plus agressif et le plus intempérant des écrivains ultras ? « L'action de cette tragédie nous a paru faible, mal conçue, appuyée sur des moyens faux et puérils ; mais on y remarque une belle scène et un assez grand nombre de vers à effet. Le style, aussi nerveux que dans les autres ouvrages du même auteur, est en général plus correct et plus pur 2. » — Etait-ce là

1 Moniteur, 26 avril 1817.

2 Gazette de France, 23 mars 1817. M. Théodore Muret a donc raison de dire, dans son Histoire par le Théâtre (h, p. 188), que •■ Martainville rendit compte littérairement de la pièce avec impartialité ; » mais il se trompe quand il dit que « lors de l'affaire de Ger martiens, cet écrivain rédigeait le feuilleton dramatique du

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refuser de l'esprit à Arnault ? — Le lendemain, il est vrai, dans son article du 24, Martainville attaqua, non le talent, mais le caractère politique de l'auteur : de là tes voies de fait dont il fut l'objet de la part d'Arnault fils le 27 mars, dans le café Dufils, rue des Colonnes, le procès correctionnel et le duel qui en furent la suite. Devant le tribunal de police correctionnelle, Arnault fils fut condamné à un jour de prison. Le soir du jugement, les deux adversaires se rendirent au bas des hauteurs de Montmartre et se battirent au pistolet. Au second coup, Martainville eut la cuisse traversée d'une balle. — Ajoutons que Martainville, qui, malgré ce qu'il y avait d'excessif dans le caractère et le ton de sa polémique, était un écrivain d'un vrai talent, ne saurait être classé parmi ces journalistes prostitués qui vendent leur plume. De 1814 à 1830, il fut le plus souvent dans l'opposition, combattant les ministres et faisant à ses opinions des sacrifices que ses adversaires eux-mêmes ont reconnus : « Martainville, dit la Biographie des Contemporains, a eu peu à se louer de son parti, si l'on considère, d'une part, la grandeur des

Journal de Paris. » Martainville sétait sépare du journal de Paris, par incompatibilité d'opinion, dès le mois d"aoùt 1815 ; il entra vers cette époque à la Quotidienne, qu'il quitta, en 1817, pour la Gazette de France, (Voy. Biographie des hommes vivants, tome iv, juillet 1818). Les deux articles qu'il publia dans la Gazette sur Qermanicus sont signés : A. Martainville . — Le premier considérant du jugement qui condamna Arnault (ils est ainsi couru : « Attendu que la manière dont Martainville a parlé dans la Gazette de France de la pièce de GermontCUS, ne peut être considérée comme une provocation relativement à des faits qui n'ont eu lieu que quelques jours après...»

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sacrifices qu'il lui a faits, et, de l'autre, l'état de sa fortune '. »

Mély-Janin, rédacteur de la Quotidienne et des Lettres champenoises, parle d'Arnault avec une extrême courtoisie, et rappelle les succès qu'il a obtenus dans plus d'un genre, surtout dans la fable, où il a réussi après La Fontaine et Florian. Il fait seulement remarquer que sa première pièce de théâtre, Marius à Minturne, est restée de beaucoup la meilleure. « C'est une destinée, dit-il, que l'auteur de Gei'manicus partage avec plusieurs de ses confrères : MM. Lemercier, Raynouard et Arnault n'ont pu surpasser leurs débuts ; il semble qu'ils aient déposé toute leur force et enterré tout leur talent dans leur premier ouvrage : semblables à l'abeille qui laisse son dard dans la première blessure 2. «

Un autre écrivain de la Quotidienne, un homme d'un esprit rare et d'un noble cœur, mort, en 1850, pauvre, mais inébranlable dans ses convictions monarchiques, J.-T. Merle, ne se borna pas à dire du bien de Germanicus ; il publia une lettre dans laquelle il appelait la clémence royale sur quelques proscrits dont il s'honorait d'être l'ami, le commandant Mellinet, le colonel Bory de Saint-Vincent et Arnault : « Qui fut plus digne de ce bienfait, disait-il, que l'illustre auteur de Marius ? Qui mérita jamais mieux la douceur de mourir en

i T iv, 1829.

2 //• Lettre champenoise, p. 6, avril 1817.

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France que celui qui, sur une terre étrangère, n'a pas une pensée qui ne soit pour son pays ? »

Cet exemple fut suivi par Martainville, qui se vengea de la blessure qu'il avait reçue du fils d'Arnault en demandant, au commencement de 1810, dans l'un des premiers numéros du Drapeau blanc, le rappel du banni.

Arnault rentra en France au mois de novembre 1819, et dans la lutte qui s'engagea bientôt entre les classiques et les romantiques, nous le retrouvons à la tête du petit bataillon qui, pressé autour du drapeau où brillaient les trois unités, non moins chères à l'auteur de Germanicus que les trois couleurs, essaya vainement de résister à la troupe indisciplinée, mais nombreuse et vaillante, qui suivait la bannière de Victor Hugo. Au mois de janvier 1829, quelques jours avant la première représentation d'Henri III au Théâtre-Français, quand Arnault et les siens virent que les foyers mêmes de la tragédie étaient menacés, ils appelèrent à leur aide tous les dieux de la Grèce et de Rome, et, comme les dieux étaient sourds, ils s'adressèrent au roi Charles X. Dans une longue supplique où ils déclaraient que le Théâtre Français, s'il ouvrait ses portes aux novateurs, tomberait bientôt au-dessous des tréteaux les plus abjects, ils demandaient que notre première scène fût fermée aux pièces de l'école moderne. Cette bizarre requête, où l'on suppliait Charles X de faire un coup d Etat classique, de rendre une Ordonnance en faveur de l'unité de temps et de l'unité de lieu, et de proclamer la légitimité d'Aristote, était signée par sept écrivains,

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tous ennemis de la légitimité des Bourbons, tous ou presque tous rédacteurs du Constitutionnel. Voici leurs noms : A.-V. Arnault, Népomucène Lemercier, Viennet, Jouy, Andrieux, Jay, Onésime Leroy l. On cou nuit la réponse de Charles X : « En fait de Littérature, je n'ai, comme chacun de vous, Messieurs, que ma place au parterre. » Les romantiques qui avaient, eux aussi, leur place au perterre, ne négligèrent pas de l'occuper, le 27 mai 1820, lorsque le Théâtre-Français donna la première représentation d'une nouvelle, ou plutôt d'une vieille tragédie d' Arnault, reçue depuis 1818, Pertinax ou la mort de Commode. Il s'agissait de faire expier au malheureux poète la pétition dont il s'était rendu coupable. Le châtiment fut terrible. Dans son compte rendu, le grave Moniteur fait une allusion discrète à

1 Dans la plaidoirie de M. Paillard de Villeneuve pour Victor Hugo, lors du procès d' A ngelo et iVIlemani, (Œuvres complète» de V. Hugo ix, 408), il est dit que cette pétition se produisit au mois de mars 1829 ; — qu'elle était signée par sept académiciens, — et qu'elle demandait notamment que les représentations d'Heniani fussent interdites. Il y a là, du fait de réminent avocat, ou plutôt de sou illustre client, trois inexactitudes : la pétition des classiques est du mois de janvier 1829. <r Elle a été mise sous les yeux de Sa Majesté dans le courant de janvier. » Ainsi s'exprime Arnault lui-même dans une lettre adressée au Constitutionnel, le 25 février 1829. — Des sept signataires, quatre seulement, Arnault. Lemercier, Jouy et Andrieux, étaient académiciens. M. Viennet ne l'est devenu qu'en 1830 et M. Jay qu'en 1832 ; M. Onésime Leroy ne l'a jamais été. — Victor Hugo nous apprend, dans la préface de Marionde Lorme, qu'llernani ne fut compose qu'en septembre 1829. Nous voyons d'autre part, au tome n de Victor Hugo raconté pur un témoin de sa vie, que celte pièce ne fut lue au comité du Théâtre- Français que le 1er octobre 1829. Comment les pétitionnaires du mois de janvier auraient-ils pu demander l'interdiction d'un drame qui n'existait pas encore i

l'annkk 1871 319

une ignoble dénomination mise en avant par la malignité publique. Il n'est que trop vrai, les disciples de Victor Hugo poussèrent l'irrévérence jusqu'à appeler l'auteur de Pertinax (horresco referens !) le père tignasse ! Chacun de ses vers fut salue par des sifflets et des cris, des ricanements et des quolibets, qui redoublèrent lorsqu'au moment le plus tragique, l'empereur Commode demanda son secrétaire, et qu'un spectateur de l'orchestre, Alexandre Dumas en personne, protesta contre cette pièce à ti?'oirs ; si l'auteur s'était montré à la chute du rideau, nul doute que le parterre en masse, devançant certain vers d'Hernani, ne l'eût traité de vieillard stupide, et si un abonné du Constitutionnel se fût écrié : Et pourtant Ai'nault a de l'esprit, il ne serait pas sorti vivant du théâtre ! — La soirée du 27 mai 1829 fut presque aussi orageuse que celle du 22 mars 1817, mais cette fois aux gardes du corps du roi avaient succédé ceux de Victor Hugo. « C'est vous, dit Armand de Pontmartin dans son étude sur les Misérables, c'est vous qui avez le courage d'écrire avec une ironie bien singulière sous votre plume : « David n avait plus de talent ; Arnault n avait plus d'esprit. » Comme si vous pouviez oublier que ce sont vos amis, votre école, les peintres enrôlés sous votre drapeau, qui avez eu besoin, à un certain moment, que l'on proclamât déchues et mortes la peinture de David et la littérature d'Arnault ; que c'est vous qui, en 1829, nous envoyiez siffler Pertinax pour être mieux disposés à applaudir Hernani J. »

1 Nouvelles Semaines littéraires, p. 13.

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J'ai dit tout à l'heure que le Germanicus d'Arnault avait été admirablement joué par Talma, Desmousseaux, Firmin, M"c Duchesnois et M"e Georges. Le Théâtre-Français possédait alors une troupe extrêmement brillante et dont l'éclat depuis n'a pas été égalé. Voici quelle en était la composition :

Comédiens ordinaires du Roi, Messieurs,

Fleury.

Baptiste,

aîné.

Thénard.

Saint-Prix.

Damas.

Michelot.

Saint-Phal.

Baptiste,

cadet.

Devigny.

Talma.

Armand.

Cartigny.

Michot.

Lafon.

Monrose.

Mesdames,

Thénard* Mars, cadette.

Bourgoin.

Volnais.

Duchesnois.

Georges.

Emilie Levert.

Rose Dupuis.

Demerson.

Dupont.

Comédiens aux appointements ou à l'essai, Messieurs,

Ernest Vanhove. Dumilâtre. Faure. Baudrier.

Colson.

Mesdames,

Pélissier.

Michelot.

Régnier.

Petit.

Firmin.

Desmousseaux.

Mars, ainée.

MARS, cadette, c'était la grande Mars. Mars, aînée, sa sœur Louise, ne fut jamais sociétaire. Elle jouait les confidentes de tragédie, les mères nobles, les premiers rôles marqués au besoin, et les utilités. Une maladie de larynx ne lui permit pas de faire longtemps

l'année 1S17 321

son service, et on ne la trouve plus sur le tableau de la troupe pour 1810 l,

Les acteurs étaient excellents, le prix des places était modéré. Le tarif de la Comédie-Française était le suivant :

Premières loges.

Orchestre.

Balcon.

Loges du rez-de-chaussée.

Secondes loges de face. J

Première galerie. j 4 fr 4Q

Secondes loges. j

Troisièmes loges. 1 3 fr 30

Loges de cintre. j

Parterre assis 2 fr. 20.

Seconde galerie 1 fr. 80.

Passons la Seine, et entrons à l'Odéon, qui avait alors pour directeur Picard, Fauteur de la Petite Ville et des Marionnettes.

« Le comédien Picard, qui était de l'Académie dont le comédien Molière n'avait pu être, faisait, dit Victor Hugo, jouer les Deux Philibert à l'Odéon, sur le fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire distinctement : Théâtre de V Impératrice. »

1 Renseignements communiqués par M. Georges Monval, archiviste de la Comédie-Française, chez qui — tous les travailleurs le savent — l'obligeance et l'érudition marchent de pair.

322 l'année 1817

L'épigramme que Victor Hugo dirige ici contre l'Académie française, sous le couvert de sa figure favorite, l'antithèse, serait peut-être meilleure si le fait sur lequel elle repose était complètement exact. 11 est bien \rai que Picard a été acteur pendant quelques années, de 1797 à 1806; mais, à cette époque, comprenant que l'on ne pouvait pas revêtir en même temps le sac de Scapin et le frac académique, il se décida à ne plus jouer, et une fois cette résolution prise et exécutée, se mit sur les rangs pour l'Institut, où il fut admis le 24 novembre 1807, le même jour que Laujon et Raynouard.

Ainsi Picard n'était plus comédien lorsqu'il fut élu membre de l'Académie, et il avait, depuis dix ans déjà, cessé de l'être, quand il fit jouer les Deux Philibert. Ce n'est point, d'ailleurs, en 1817, qu'il donna cette comédie au théâtre de l'Odéon : la première représentation est du 10 août 1816, et, dès le 18 octobre suivant, la porte Saint-Martin consacrait le succès de cette excellente pièce par une amusante parodie, due à la collaboration de Brazier, Merle et Dumersan : les Deux Philibertes.

Si les Deux Philibert sont antérieurs à l'année 1817, je trouve en revanche dans les œuvres de Picard quatre comédies nouvelles représentées cette année-là sur le théâtre de l'Odéon : le Capitaine Belronde, le 4 mars ; Une Matinée de Henri IV, le 17 mai ; Vanglas ou les anciens amis, le 28 août, et, le 8 décembre, la Maison en loterie.

Lisait-on encore distinctement sur le fronton du

l'année LSI 7 ;«3

théâtre : Théâtre de l'Impératrice ? Cela est possible. La salle de l'Odéon, brûlée dans la nuijt du 19 au 20 mars 1799 et reconstruite sur les dessins des architectes Chalgrin et Baragay, avait en effet reçu ce titre, lors de sa réouverture, au mois de juin 1808. L'Impératrice, c'était alors Joséphine, et Alexandre Duval nous apprend qu'il reçut, en sa double qualité d'auteur et de directeur, l'ordre de composer, pour le jour de l'inauguration, une pièce dans laquelle l'Empereur et l'Impératrice seraient convenablement loués. Il écrivit le Vieil Amateur, prologue en un acte et en vers, où sont célébrés, tour à tour, Napoléon, le Sénat conservateur et Joséphine. Vous arrivez, dit aux acteurs un jeune auteur comique,

Vous arrivez d'abord sous un heureux auspice ; Songez à la grandeur de votre protectrice ; Avez-vous oublié que son auguste nom De ce beau monument ennoblit le fronton : Quand le public le sait, c'est réussir d'avance. C'est à votre succès intéresser la France ; Dans ce concours nombreux de divers spectateurs, Par l'amour qu'on lui porte, elle unit tous les cœurs ; Sa douce bienveillance écarte les disgrâces ; Vos talents séduiront, protégés par les grâces, F,t vous devez, messieurs, vos succès aujourd'hui, A cette auguste main qui vous prête un appui.

FLORIMON.

Son nom est une égide.

BÉL1SE.

Au pardon il invite.

Comme on en peut juger par cette citation, la pièce d'Alexandre Duval était pavée de bonnes intentions et

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de mauvais vers. C'est le 15 juin 1808 que le Théâtre de V Impératrice célébrait ainsi Joséphine ; moins de deux ans après, le 28 mars 1810, le même théâtre donnait une autre pièce de circonstance, le Marché aux Fleurs *, destiné à fêter encore l'impératrice, seulement

1 Le Marché aux Fleurs n'était pas d'Alexandre Duval, comme le Vieil Amateur, mais de Planard et Dumersan. N'allons point cependant conclure de là qu'Alexandre Duval, après avoir chanté Joséphine, ait refusé de chanter Marie-Louise ; il n'eut garde de faire ainsi montre d'indépendance, et voici en quels termes, assez embarrassés d'ailleurs, il nous a raconté cet épisode de sa vie littéraire : « A l'époque du mariage de l'Empereur, tous les auteurs furent mandés au ministère de la police générale, et on leur demanda encore des pièces de circonstance pour célébrer ce grand jour. On se doute bien que je ne fus point oublié, et que, dans ma qualité d'auteur qui avais travaillé pour tous les grands théâtres, je reçus comme un autre ma commande. Cette fois, j'étais tellement dégoûté de ce genre d'ouvrages, si fastidieux pour tout homme qui a un peu d'imagination, que j'allais encore me faire remarquer du grand homme par mon silence, si Méhul n'était venu me supplier de lui faire un petit opéra-comique. On l'avait sommé également de satisfaire aux engagements qu'il avait contractés de composer de la musique pour la fête du mariage. Tout en dînant avec moi, il me donna quelques idées qui me parurent convenables à la musique, et, quelques jours après, je lui envoyai quelques scènes lyriques, à la charge par lui de ne m'en plus reparler et de prendre sur lui tous les soins qu'entraîne une représentation. Mais Mehul, aussi indolent que je pouvais l'être, aussi peu aimé de l'Empereur que moi, aussi peu jaloux de chanter ses vertus, se contenta, dès qu'il eut ajusté ses notes sur mes mauvaises paroles, d'envoyer ce beau produit de notre génie à la police ; car c'est toujours à la police que doivent s'adresser les enfants d'Apollon. — Les fêtes eurent lieu, les auteurs ordinaires de la cour furent joués, et nous, nous fûmes oubliés dans les cartons. Nous ne pensions plus depuis longtemps à notre avorton de circonstance, lorsqu'un jour nous reçûmes un mandat de la police qui nous appelait à la caisse du ministère pour toucher chacun une somme de deux mille francs. » Notice sur le Vieil Amateur. Œuvres complètes d'Alexandre Duval, tome vu.

l'année 1817 325

Y impératrice s'appelait cotte fois Marie Louise. Le 14 juin suivant, l'ancien théâtre de Joséphine jouait, sous ce titre : le Mariage de Charlemagne, tableau historique, un petit acte en vers dans lequel l'auteur, M. de Rougemont, avait montré le grand Empereur répudiant son épouse Ermengarde pour s'unir en secondes noces à la belle et vertueuse Hildegarde, fille du duc des Allemands. En 1811, le Théâtre de l'Impératrice ne se borna pas à célébrer la naissance du roi de Rome dans une pièce, Y Olympe, Vienne, Paris et Rome, due également à la plume féconde de M. de Rougemont, et dont le dernier tableau représentait l'Olympe et le roi de Rome placé sur un trône entre Mars et Minerve ; il donna, le 23 avril, Corneille au Capitole, scènes héroïques en vers, à l'occasion du rétablissement de S. M. Marie-Louise, impératrice et reine. Il n'y a qu'un pas du Capitole à la Roche Tarpéienne : Marie-Louise allait l'éprouver comme Joséphine... Quelques lettres encore lisibles sur le fronton d'un théâtre, voilà tout ce qui restait, en 1817, de ces deux impératrices qui avaient vu tour à tour à leurs pieds le maître du monde, et ces dernières traces d'une grandeur tombée, le feu, comme s'il en eût été jaloux, devait bientôt les effacer. Le 20 mars 1818, dix-neuf ans presque jour pour jour après le premier incendie, la salle du faubourg Saint-Germain fut dévorée par les flammes. Le comte de Provence avait dépensé près de deux millions pour installer le Théâtre-Français au faubourg Saint-Germain. Louis XVIII se souvint des libéralités de sa jeunesse ; quelques jours après l'incendie, il

donna l'ordre de réédifier immédiatement l'Odéon, et, par ordonnance spéciale, en date du 25 mars 1818, il l'assimila, sous le rapport du répertoire, à la Comédie-Française. L'article 2 de cette ordonnance était ainsi conçu :

« Le théâtre de l'Odéon continuera d'être annexe de la Comédie-Française ; il jouera les tragédies, comédies et drames qui composent le répertoire du Théâtre-Français, et qui appartiennent au domaine public, et les pièces du même genre qui lui seront présentées par les auteurs. »

Jusque-là, l'Odéon avait été limité au seul domaine comique. Grâce à Louis XVIII, il put désormais y annexer la tragédie et le drame.

Le 21 juillet, une nouvelle ordonnance royale institua la société de l'Odéon sur le modèle de celle du Théâtre-Français '. — L'Odéon, devenu le Second Théâtre-Français, se rouvrit, le 30 septembre 1819. Au lieu d'une pièce composée par ordre, comme en 1807, et remplie d'éloges de commande, on eut, en 1819, pour l'inauguration de la nouvelle scène, un Prologue en vers, de Casimir Delavigne 2, dans lequel on chercherait vainement un hémistiche à la louange des puissants du jour, mais où l'on trouve en revanche

i L'Odéon. par Paul Purrl et Georges Monval, t. n, p. 10. Cette monographie est un véritable modèle, et il serait vivement à désirer qu'il en existât de semblables pour nos autres théâtres.

2 C'est par erreur que, dans les Œuvres de Casimir Delavigne, ce Prologue est donné comme ayant été prononcé le 23 octobre 1819. Cette dernière date est celle de la première représentation des Vêpres siciliennes.

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l'éloge d'Arnault, alors exilé J, et de sa tragédie de Marins à Militâmes. L'Odéon n'avait plus sur son fronton ce titre : Théâtre de t Impératrice ; mais, dans l'intérieur de la salle restaurée, la liberté et la dignité de la pensée, si longtemps proscrites, avaient trouvé un asile.

' 11 rentra en France, comme l'avons vu plus haut, moins de deux mois après, en novembre 1819.

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