CHAPITRE XI
Suite du théâtre en 1817. Les théâtres lyriques. L'Académie royale de Musique. Changement d'affiches. Le Théâtre-Italien à la salle Favart. Rossini et A/me Pasta. Les débuts de Hérold et de Halévy. — Les petits théâtres. Odry, Brunet et //. de Balzac. Forioso. Mme Saqui et /'Art poétique. Traduction d'Horace par Théophile Gautier. Les frères Franconi. — Frédérick-Lcmaitre au Cirque-Olympique. — La Porte-Saint-Martin et les Deux Forçats. — Eugène Sc?-ibe. Le Combat des Montagnes. La guerre des Calicots. — Vieux couplets, vieilles affiches!
Comme le Théâtre-Français et l'Odéon, l'Opéra ou Académie royale de Musique, l'Opéra-Comique et le Théâtre-Italien étaient des théâtres royaux.
L'Académie royale de Musique occupait rue de Richelieu une salle bâtie en 1793 sur l'emplacement de l'ancien hôtel Louvois. Depuis un siècle et demi, les jours de spectacle à ce théâtre étaient le mardi, le vendredi, le dimanche, et, pendant l'hiver seulement, le jeudi l. En 1817, les entrepreneurs de bals, de fêtes
1 Cet ordre avait été établi en 1671. Au XVIII0 siècle, le grand air était de n'aller à l'Opéra que le vendredi; les princes, les courtisans quittaient Versailles ce jour-là, tout exprès, pour assistera la représentation de l'Académie; les nouvelles mariées étaient présentées au public de l'Opéra le premier vendredi après la noce : ainsi le voulait l'étiquette.
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dans les jardins publics, qui payaient à l'Opéra un droit sur les recettes, demandèrent que les représentations données par lui le dimanche fussent reportées à un autre jour. L'Académie de musique se rendit au vœu de ses tributaires et décida que ses réprésentations auraient lieu désormais le lundi, le mercredi, et le vendredi. Les nouveaux jours de spectacles commencèrent à figurer sur l'affiche le 5 mai 1817 '.
L'Académie royale de musique, l'Opéra-Comique et le Thcâtre-Italien n'ont obtenu de Victor Hugo qu'une petite ligne, et encore, malgré sa brièveté, renfermet-elle une erreur : « Pellegrini chantait, MeUo Bigottini dansait. » M"e Bigottini dansait en 1817, et les habitués de l'Opéra en étaient fort aises, mais Pellegrini ne chantait pas ; ses débuts eurent lieu seulement deux ans plus tard. Il n'avait encore joué qu'en Italie, et principalement à Naples, lorsqu'il parut pour la première fois à Paris, sur le Théâtre-Italien, le 29 avril 1819, dans il Prelendente Burlato. En constatant son succès, le Moniteur disait le lendemain : « Paris a confirmé le jugement de Naples. Sa voix, d'une qualité très rare, est une basse-taille chantante, pleine, sonore, grave à la fois et légère, et qu'une méthodesavante ménage avec une grande habileté. » Quel besoin avait Victor Hugo d'antidater de deux ans ces débuts de Pellegrini? Est-ce qu'en 1817 tous les théâtres lyriques ne possédaient pas des chanteurs éminents, des cantatrices illustres? Lays, Nourrit
1 L'Académie impériale de Musique, par Castil-Blaze, t. IJ, p. 150.
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père, Lavigne, Derivis et Mme Branchu ne chantaientils pas à l'Académie royale de Musiqne ; Martin et Ponchard, Mmes Gavaudan et Boulanger à l'Opéra- Comique, et enfin, au Théâtre-Italien, Barilli et Mme Pasta, Garcia et Mmc Catalani, — « Mme Catalani, la grande cantatrice de l'époque, dont la voix incomparable avait quelque chose de surnaturel en vigueur et en étendue ' ? » Tous ces noms pâlissent d'ailleurs devant ceux des grands musiciens dont le souvenir est à jamais lié à celui de l'année 1817.
C'est le 1er février 1817 que le Théâtre-Italien ■ joua V Itallana in Algeri, le premier opéra de Bossini qui ait été joué en France. Mme Morandi remplissait le rôle d'Isabella, et Mme Pasta celui de Zulmc. Il appartenait à la Bestauration de fixer à Paris le prince des compositeurs et d'arracher à sa paresse, presque aussi grande que son génie, ses derniers et ses plus admirables chefs-d'œuvre. Le gouvernement lui offrit, en 1823, la direction du Théâtre-Italien, avec de très beaux avantages, à la condition d'écrire pour la scène
1 Alfred Nettement, Histoire de la Restauration, iv, p. 462. Voy. sur Mme Catalani. Castil-Blaze : L'Opéra italien de 1548 à 1856, p. 297.
2 Le Théâtre-Italien, dirigé en 1817 par Mme Catalani, occupait la salle Favart, élevée de 1781 à 1783 par l'architecte Heurtier sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, au boulevard des Italiens. Au mois de mars 1819, les Bouffes se transportèrent à la salle Louvois, et retournèrent, au mois de novembre 1825, au Ihéâtre Favart, qui fut détruit par l'incendie, le 14 janvier 1838. Ils occupèrent ensuite la salle Ventadour (de janvier à octobre 1838), l'Odéon (d'octobre LC3S à octobre 1841), et s'établirent, le 2 octobre 1841, à la salle Ventadour. qui, depuis, est devenue une banque — la Banque d'escompte !
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française une certaine quantité de partitions. Rossini accepta, puis échangea, deux ans plus tard, cette situation contre celle d'intendant de la musique du Roi et d'inspecteur général du chant en Finance, magnifique sinécure dont la révolution de 1830 le dépouilla '. On sait trop que, depuis cette époque, l'intarissable maestro a cessé de produire ; le cygne de Pesaro n'a plus voulu chanter ; mais du moins ces sept années, de 1823 à 1830, nous ont valu il Viaggio à Reims, écrit en 1825 pour le sacre de. Charles X, le Siège de Corinthe et Moïse, sous leur forme définitive et immortelle (1827), le Comte Ory (1828), et enfin le chef-d'œuvre de la musique contemporaine, Guillaume Tell (3 août 1829) \
1 « A la même époque (octobre 1830), raconte M. Guizot, au tome ii de ses Mémoires, p. 73, M. Lenormant m'amena à déjeuner M. Rossini, à qui la révolution de juillet avait causé des déplaisirs que j'aurais voulu lui faire oublier. Le roi Charles X l'avait traité avec une juste faveur ; il était inspecteur général du chant, recevait, outre ses droits d'auteur, un traitement de 7,' 00 fr., et, quelques mois aupai avant, après l'éclatant succès de Guillaume Tell, la liste civile avait signé avec lui un traité par lequel il s'engageait à écrire pour la scène française deux grands outrages. Je désirais que le pouvoir nouveau lui témoignât la même bienveillance, et qu'en retour il nous tint ses promesses de chefs-d'œuvre. Nous causâmes avec abandon. Je fus frappé de son esprit animé, varié, ouvert à toutes choses, gai sans vulgarité, et moqueur sans amertume. Il me quitta après une demiheure de conservation agréable, mais qui n'eut point de suite, car je ne tardai point à sortir des affaires. •>
2 C'est également au ministère de la maison du Roi que l'on doit reporter l'honneur d'avoir décidé Meyerbeer à venir inaugurer au Théâtre-Italien son opéra du Crociato in Egitto, récemment représenté sur le théâtre de la Fenice, à Venise; Charles X joignit ses instances à celles de son directeur des beaux-arts, le vicomte de la Rochefoucauld, et. grâce à cette rovale intervention
e L'esprit français, dit Paul de Saint- Victor, eut l'honneur de s'assimiler le génie du maître italien. Rossini venant à Paris et composant pour l'Opéra le nouveau Moïse et le Siège de Corinthe, le Comte Ory et Guillaume Tell, c'est Raphaël arrivant de Florence à Rome pour peindre les fresques du Vatican. Son style se tempère et s'élargit à la fois, son accent local disparait dans un langage plus sobre et plus vrai ; il affiermit les caractères et il approfondit l'expression du drame. Guillaume Tell marque l'apogée de Rossini. Ce fut la concentration de toutes ses facultés et de toutes ses forces dans un chef-d'œuvre d'un équilibre parlait. Au terme de ses créations, il tient la place que YEcole d'Athènes occupe au centre de l'œuvre de Raphaël. »
Quelques jours avant la première représentation de Yltallana in Algeri au théâtre Favart, avait lieu, au théâtre Fejdeau l, le 27 janvier 1817, la première représentation des Iîosiè)*es, opéra-comique en trois actes, qui fut le véritable début d'Hérold, alors âgé de vingt-six ans 2. Le succès fut très grand et le jeune compositeur, rappelé par le public, parut sur la scène, ce qui était alors une nouveauté, et je dois dire qu'elle fut généralement désapprouvée. » La musique des
et au succès qu'obtint le Crociato, joué à Paris le 22 septembre 1825 par Levasseur, Donzelli et Mme Pasta, Meyerbeer, renonçant à l'Allemagne et à l'Italie, résolut de ne plus travailler que pour la scène française.
1 Le Théâtre Feydeau, qu'on appela d'abord Théâtre de Monsieur, était situé rue Feydeau, n° 19. L'Opéra-Comique s'y installa en 1797 et y resta jusqu'en 1826. Cette salle n'existe plus ; des maisons particulières occupent son ancien emplacement.
2 Hérold, grand prix de Rome et revenu depuis peu d'Italie, où il avait donné au théâtre de Naples la Gioventù d'Enrico quinto, d'après la Jeunesse d'Henri V, d'Alexandre Duval, avait été associe par Boïeldieu à la composition de l'opéra de Charles de France, destiné a célébrer le mariage du duc de Berri et représenté, au mois de juin 1816, sur le théâtre de l'Opéra-Comique.