BÉRANGER
— Le théâtre des Variétés était établi, depuis 1807, dans la salle construite par l'architecte Alavoine sur le boulevard Mont martre, n° 5.
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Conservateur littéraire, rendit compte de cette double représentation, et on lit, au tome n, p. 241 : « Un poëte aimable et gracieux, qui a de plus le mérite de rédiger le meilleur journal politique et littéraire du midi, c'est désigner M. Edmond Géraud et la Ruche d'Aquitaine, M. E. Géraud, disons nous, vient d'obtenir en quelque sorte un double triomphe à deux théâtres de la capitale. Une de ses jolies romances, YHermite de Saint-Avelle, a inspiré deux pièces qui ont été jouées, sous ce titre, au Vaudeville et aux Variétés le même jour avec un égal succès. »
Les auteurs de YHermite des Variétés gardèrent l'anonyme ; la pièce du Vaudeville, YHermlte de Saint- Avelle ou le berceau mystérieux, était de MM. Capelle et Théaulon.
On s'étonnera peut-être qu'une romance, si fertile en vaudevilles, ait pu se trouver sur les lèvres de toutes les jeunes filles ; pour mon compte, après l'avoir lue, je me permets de révoquer en doute l'affirmation de Victor Hugo sur ce point. Il s'agit, dans les couplets d'Edmond Géraud, d'un preux chevalier, qui a reçu de gente damoiselle baiser si ardent que rien ne peut apaiser sa flamme. Il va demandera YHermite de Saint- Avelle un remède contre le feu qui dévore ses veines, une croix ou un rosaire ; la réponse, hélas ! est désespérante :
Il n'est ni croix ni rosaire Oui guérisse de l'amour.
Telle est la conclusion de YHermite de Saint-Avelle,
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assez proche voisin, comme on le voit, de VHermite de la chaussée d'An tin.
Un écrivain éminent, historien et publiciste, dont les souvenirs remontent aux premières années de la Restauration, me parlait un jour de la romance d'Edmond Géraud : « J'ai souvent entendu chanter, me disait-il, VHermite de Saint- Avelle, mais c'était par un de mes oncles, capitaine de carabiniers. » Je crois plus volontiers au capitaine de carabiniers de mon historien qu'aux jeunes filles de Victor Hugo
Il a négligé de nous apprendre quels morceaux l'on chantait chez Mmc de Sassenaye ; il nous dit seulement que « M. Paër, auteur de VAgnese, bonhomme à la face carrée, qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'Évèque. » Ferdinand Paer, — et non Paër ', ainsi que l'écrit Victor Hugo, — compositeur et accompagnateur de la musique de la chambre du Roi, était en même temps maître de musique de la maison de madame la duchesse de Berri. Le savant auteur de la Biographie des Musiciens, M. Fétis, qui l'a beaucoup connu et qui a bien voulu nous transmettre sur lui les renseignements les plus précis, nous apprend qu'il fréqnentait d'une manière suivie, en 1817, le monde de la cour et passait pour ardent royaliste. Je ne fais donc aucune difficulté d'admettre qu'il dirigeait les concerts donnés par la marquise de
1 Voy. Inventaire des Autographes et des Documents historiques composant ta collection de M. Benjamin Fillon. xe série, p. 187.
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Sassenaye, dont le mari appartenait à la maison de la duchesse de Berri, en qualité de secrétaire des commandements. « D'une constitution robuste et fortement charpentée, nous dit encore M. Fétis, Paer avait la tête volumineuse et une verrue sur le nez. » Victor Hugo s'est trompé en la posant sur la joue, ce qui est moins grave, je le reconnais, que de changer le cœur de place et de le mettre à droite, au lieu de le laisser à gauche. Une autre erreur consiste à faire de Paer en 1817 un bonhomme, c'est à-dire, d'après le contexte de la phrase, un veillard, alors qu'il n'avait à cette date que quarante trois ans, étant né le 12 juillet 1774. Ainsi, même dans cette phrase, trèsinoffensive d'ailleurs, sur l'aimable et spirituel auteur de YAgnese et du Maître de Chapelle, il y a une ou deux fausses notes.
Paer avait fait jouer sur le Théâtre-Italien, au mois de juillet 1810, la Primavera felice, intermède écrit pour le mariage du duc de Berry, célébré également au Grand Opéra par Spontini, Berton, Kreutzer et Persuis, auteurs des Dieux rivaux, etàl'Opéra-Comique, par Boïeldieu et Hérold, auteurs de Charles de France, où se trouvait la romance des Chevalier de la Fidélité, que les jeunes filles de 1817 chantaient beaucoup plus que X II ermite de Saint-Avelle :
Que le Roi vive et la France prospère, Sur les autels que Dieu soit respecté, Ce sont les vœux et l'unique prière Des chevaliers de la Fidélité.
Nous retrouvons Paer, en 1820, à l'Académie royale
de musique, dont les représentations avaient lieu dans la salle Favart ', et qui joua, lors des fêtes pour la naissance du duc de Bordeaux, Blanche de Provence ou In Cour des Fées, opéra en trois actes, dont la musique ci aii de Berton, Boïeldieu, Cherubini, Kreutzer et Paer. On y distingua surtout le beau chœur final composé par Cherubini :
Dors, cher enfant, tendre fleur d'espérance.
Parmi les pièces don'nées, en 1823, à l'occasion de la prise de Cadix, de la fin de la guerre d'Espagne et du retour du duc d'Angoulême à Paris, il en est une qui mérite une mention spéciale : Vendôme en Espagne, joué sur le théâtre du Grand-Opéra. Le libretto était d'Edouard Mennechet et de M. Empis ', la musique de M. Auber et de Hérold.
Le sacre de Charles X, en 1825, inspira des œuvres plus remarquables encore : au Grand-Opéra, Pharamund, paroles de MM. Ancelot, Guiraud et Soumet, musique de Boïeldieu, Berton et Kreutzer ; et aux Bouffes, il Viagglo à Reims, ossia lAlbergo del Giglio
1 A la suite de l'assassinat du duc de Berri, il avait été décidé que le théâtre de la rue Richelieu serait fermé ; le théâtre Favart reçut l'opéra par intérim. La construction de la nouvelle salle destinée à l'Académie royale de musique, rue Lepeletier, fut commencée le 13 août 1820 ; son inauguration eut lieu le 16 août 1821 et fut signalée par l'exécution de l'air Vive Henri IV, mis en variations pour orchestre par Ferdinand Paer. (Académie impériale de musique de 1645 à 1855, par Castil-Blaze.)
1 M. Empis fut directeur de la Comédie Française d'avril 1856 au 22 octobre 1859. En 1847, il remplaça M. de Jouy à l'Académie française.
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cTOro, par Rossini, improvisation merveilleuse d'où le compositeur tira, trois ans plus tard, presque toute sa partition du Comte Or y.
Heureuse époque, au point de vue artistique du moins, le seul dont nous nous occupions dans ce chapitre, que celle où les pièces de circonstance ell<smêmes étaient signées de noms comme ceux de Paer et de Spontini, de Cherubini et de Berton, de Hérold et d'Auber ; où le sacre du roi était chanté par des compositeurs tels que Boïeldieu et Rossini, le plus grand de tous : Duce di tanti eroi !
Presque muet sur les théâtres lyriques en 1817, Victor Hugo s'étend plus complaisamment sur les petites scènes ; il n'a pas eu un souvenir pour Rossini ou pour Hérold, pour Halévy ou pour Méhul : il n'a pas oublié Potier. Selon lui, Potier régnait en 1817. Potier était certes, à cette époque, l'un des meilleurs acteurs du théâtre des Variétés et les juges les plus difficiles l'applaudissaient volontiers dans le Ci-devant jeune homme, le Conscrit, YHomme de soixante ans, Werther et le Centenaire ; il ne brillait pourtant qu'au second rang ; le premier appartenait sans conteste à Brunet ' , dont le jeu était si simple et si vrai, le comique si franc et si naturel, dont le succès était tel, que les grands théâtres, celui de Talma lui-même, s'en
1 Jeau-Joseph Mira, dit Brunet, né à Paris le 17 novembre 1766, mort à Fontainebleau, le 21 février 1853.
inquiétaient et qu'un recueil du temps écrivait à ce propos : « Considéré dans ses rapports avec les grands théâtres dont il attaque la prospérité, le théâtre de Brunet (car il faut bien le nommer ainsi, puisque toute sa fortune repose sur la tête de Brunet, et que sans Brunet il ne serait rien), est le plus grand ennemi de de ces antiques établissements qui suffisaient aux plaisirs de nos aïeux *. »
M. de Balzac aimait à raconter qu'un jour, voyageant en Russie avec quelques amis, il alla demander l'hospitalité à un château. « A notre arrivée, disait-il, la châtelaine et ses dames de compagnie s'empressent ; une de ces dernières quitte, dès le premier moment, le salon pour aller nous chercher des rafraîchissements. Dans l'intervalle, on me nomme à la maîtresse de la maison ; la conversation s'engage, et, quand celle des dames qui était sortie rentre, tenant le plateau à la main pour nous l'offrir, elle entend tout d'abord ces paroles : « Eh bien ! monsieur de Balzac, vous pensez donc... » De surprise et de joie elle fait un mouvement, elle laisse tomber le plateau de ses mains et tout se brise. N'est-ce pas là la gloire? 2 » — Le 31 mars 1814, le vaudeviliste Brazier était de garde à la barrière Saint-Martin ; un jeune officier kalmouck s'approche de lui et, dans le plus détestable français, lui demande, sans autre préambule, le Palais-Royal et
1 Cité par Brazier, dans YHistoire des petits théâtres de Paris. ii, p. 44.
* Causeries du lundi, par Sainte-Beuve, il, p. 426.
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h; théâtre de Brunct l. N'est-ce pas là la gloire ? aurait ]>u dire aussi Brunet, si d'aventure il n'eût pas été le plus candide et le moins prétentieux des acteurs de son temps. Il n'en fut pas moins, quoique modeste, le roi des petits théâtres pendant un quart de siècle, de 1800 a 1825. Aucun de ses camarades, ni Tiercelin, ni Potier, ni Odry que nous allons retrouver tout à l'heure, ne songea jamais à lui disputer cette première place, qu'il occupait au milieu d'un applaudissement unanime et dont il était digne, non seulement par la supériorité de son talent, mais encore par l'ardeur infatigable de son zèle. Hormis le jour de sa fête qu'il consacrait à sa famille, il aurait cru manquer à ses devoirs envers le public s'il eût passé une seule soirée sans paraître devant lui : il créa, dans sa carrière théâtrale, plus de six cents rôles et remporta près de six cents victoires. Brunet était le Napoléon du vaudeville, un Napoléon qui n'a point attendu pour abdiquer l'heure des revers et qui est mort à Fontainebleau ; tout au plus Potier pouvait-il prétendre, en 1817, à la gloire d'être l'un de ses meilleurs lieutenants.
Je viens de nommer Odry. « Odry n'existait pas, » dit Victor Hugo. S'il entend par là que cet acteur n'avait pas encore créé son fameux rôle de Bilboquet dans les Saltimbanques, nous sommes d'accord ; mais s'il veut dire, — et sa phrase ne saurait évidem-
1 Brazier, loc. rit., p. 21.
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ment avoir un .autre sens, — qu'Odry ne jouait pas en 1817, ou du moins qu'il n'avait encore aucune popularité, rien n'est moins exact. J'ai déjà employé bien des fois cette formule, et je demande pardon de me répéter ainsi ; mais à qui la faute ? et si tu me reprochais, ami lecteur, de reproduire sans cesse les mêmes griefs, de parler à chaque page à.' inexactitude et d'erreur, ne serais-je pas en droit de te répondre, comme certain personnage du Festin de Pierre, cet honnête et candide Pierrot, qu'Odry aurait si bien joué : « Je te dis toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose ; et si ce n'était pas toujours la même chose, je ne te dirais pas toujours la même chose '. »
Comédien depuis 1802, Charles Odry était attaché depuis 1807 au théâtre des Variétés, où il avait su se faire applaudir entre Brunet et Potier. Il avait trente-cinq ans en 1817, et son talent, remarquable surtout par le naturel et par la franchise du jeu, était dès lors apprécié à sa véritable valeur. « Les principales pièces où l'on peut dire qu'il est inimitable, — ainsi s'exprimait, en 1826, la Biographie des Contemporains, — sont le Valet ventriloque, YHomme automate, les Intrigues de la Râpée, le Soldat laboureur, les Cuisinières, et une foule d'autres qui lui ont assuré une réputation proverbiale et européenne. » Or, si les deux dernières de ces pièces, le Soldat laboureur et les Cuisinières, sont postérieures à 1817, les trois autres
1 Acte u. scène 1".
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remontent au contraire à 1812 et 1813. Odry était donc, dès cette époque, inimitable dans certains rôles. Dans les Intrigues de la Râpée, jouées le 11 août 1813, son succès fut tel, que je retrouve ce vaudeville sur les affiches des Variétés pendant cinq années consécutives, notamment pendant l'année 1817. Je vois, dans une notice publiée en tête d'un petit volume intitulé Odryana ', que sa renommée théâtrale fut établie dès 1811 parle rôle de Marin dans Quinze ans d'absence 2, et que depuis ce moment les vaudevillistes se disputèrent l'honneur d'écrire pour lui des rôles adaptés à son talent. Comment Victor Hugo a-t-il ignoré ce détail, ou plutôt comment l'a t-il oublié, car il a certainement lu le Recueil des bons mots, saillies, rébus, charges et coq-à-Vâne de l'artiste des Variétés ? Lorsqu'on se trouve en présence d'un bon mot comme celui-ci : Après la mort, les papes deviennent papillons et les sires deviennent ci?*ons, ou d'un rébus comme celui-là : « Une fois il écrivit papauté, pape ôté *, » comment n'être pas véhémentement tenté de croire que Victor Hugo les a puisés dans Y Odryana, ou la Boîte au gros sel ?
Après être descendu de Talma à Odry, essayons de nous élever jusqu'à Mme Saqui, la danseuse de corde.
1 Odryana, ou la Boite au gros set ; recueil complet de bons mots, saillies, rébus, charges, coq-à-l'dne, etc., etc., de M. Odry, artiste du théâtre des Variétés.
2 La première représentation de Quinze ans d'abience, ou ce que c'est que les parents, vaudeville en un acte de Merle et Brazier, est du 13 avril 1811.
:i Les Travailleurs de la mer, 1.8 et 161. — Voy. aussi ci-dessus, chap. î.
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« En 1817, dit l'auteur des Misérables, Mmc Saqui succédait à Forioso. » Je commence par déclarer que je ne le blâme point de s'être souvenu de ces deux illustres acrobates et de leur avoir consacré une ligne. Il sait que le plus délicat des poètes, le plus attique des écrivains de Rome, Horace, n'a pas hésité à comparer les difficultés de l'art dramatique à celles de la danse de corde et à rapprocher de l'homme qui marche sur la corde roide l'écrivain capable par son génie d'émouvoir les cœurs, de les attendrir ou de les terrifier :
Ille per extensum fwiem mihi posse videtur Ire poeta, meum qui pectus inaniter ungit, Irritât, mulcet, falsis terroribus implet...
Ce que Théophile Gautier a traduit ainsi : « Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la corde lâche que pour faire cent poëmes épiques et vingt charretées de tragédies en cinq actes et en vers '. »
Le reproche que mérite ici Victor Hugo n'est donc point d'avoir parlé de Mme Saqui et de Forioso, mais d'avoir dit que la première avait succédé au second en 1817, alors que la retraite de l'un et l'avènement de l'autre sont bien antérieurs à cette époque.
Ce n'est pas en 1817, mais dix ans plus tôt, en 1807, que Forioso abdiqua le sceptre et déposa le balancier, ecestm artemque... Au mois d'août 1807, à la suite d'un
1 Les jeunes France, préface.
assaut, dans la salle Montansier ', avec un autre célèbre danseur, l'un des frères Ravel, assaut où il avait eu le dessous, il annonça que le jour de la Saint-Napoléon, il ferait le trajet du pont Royal à celui de la Concorde .sur une corde tendue au-dessus de la Seine : il ne tint pas sa promesse, au grand désappointement des innombrables curieux qui garnissaient les deux rives du fleuve, et, n'osant plus sans doute reparaître devant le public, il prit sa retraite à laquelle le conviait son récent mariage avec MIlc Montansier, âgée de 78 ans 2. A peine rentré dans la vie privée, il éprouva à son tour l'inconstance et l'ingratitude de cette foule qui applaudit avec transport ceux qu'elle voit marcher au-dessus de sa tête, entre la terre et le ciel, et qui, dès qu'ils ont cesser de planer sur elle et de la dominer, les oublie. Sa sœur continua à diriger la troupe qu'il avait formée et qui avait choisi pour théâtre de ses exploits le Colysée de la porte Saint-Martin, où son frère, Forioso l'aîné, qui avait paru en 1799 à la salle Louvois, donna en 1811 quelques représentations. Le Journal de Paris nous
1 Aujourd'hui Théâtre du Palais-Royal.
- Hrazier, Histoire des petits théâtres de Paris, n, p. 94. Le Moniteur, dans son numéro du 4 février 1841, dit que M11' Montansier épousa, à l'âge de 78 ans, non pas Forioso, mais Ravel. Où se trouve la vérité, dans les colonnes du journal officiel, ou dans les pages du léger vaudevilliste ? La question était grave et j'ai dû l'approfondir. Après de longues et consciencieuses recherches, je me vois obligé de proclamer que le Moniteur s'est trompé : Une fois ?i'est pas coutume. Voir, dans le livre des Centet-un, t. v, le très curieux article de J.-T. Merle, sur MUe Montansier, son salon et son théâtre.
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apprend qu'il venait des cours de Russie et de Suède et qu'il se disposait à rentrer dans ses foyers : il effectua cette résolution au mois de juillet 1811, laissant le champ libre à Mme Saqui.
S'il faut s'en rapporter à l'un des plus récents historiographes de la célèbre danseuse, ses débuts remonteraient au Directoire, ses premières ascensions seraient contemporaines des premières victoires de Bonaparte : elle aurait figuré, sinon au premier rang, du moins au plus haut, dans les fêtes données par la ville de Paris, pour célébrer les triomphes remportés en Italie par le jeune et glorieux général. Ce qui est certain, c'est qu'en 1810, au moment où la grandeur et la fortune de l'Empereur étaient à leur zénith, la renommée de Mme Saqui était à son apogée. Dans un petit livre, publié chez Barba en 1810 et intitulé : Fêtes du mariage de S. M. l'Empereur Napoléon-le- Grandavec la princesse Marie-Louise, je lis ces lignes : « Au milieu des fusées, des bombes éclatantes, des feux de mille espèces, et d'épais nuages de fumée enflammée, qui étaient eux-mêmes un imposant et magnifique spectacle, on a vu s'élever et redescendre sur des cordes tendues une jeune femme, qu'à son léger costume, au milieu de cette atmosphère embrasée, on pouvait prendre pour l'un de ces génies aériens dont la féerie a dessiné l'image... » Cette jeune femme était Mme Saqui, chargée de jouer le rôle d'un amour en action. Elle nous apprend elle-même, dans une lettre adressée à M. Michelet, intendant de la princesse Pauline, quelques jours avant les fêtes du mariage
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impérial, et vendue, il y a quelques années, à la salle Sylvestre, qu'elle se faisait payer 1500 fr. par chaque ascension : « Ce n'est pas trop cher, dit-elle, pour risquer sa vie. »
Sa réputation fut consacrée, à cette date même de 1810, par le Journal de l'Empire, par Geoffroy, qui ne craignit pas d'associer, dans son feuilleton du 20 août, à des jugements littéraires, à des observations sur les arts, quelques mots sur la danse de corde. Il terminait ainsi : « Mme Saqui fait briller son talent dans les jardins délicieux de Tivoli, l'une des plus charmantes promenades des environs de Paris et qui a coutume de rassembler, dans les fêtes, l'élite des deux sexes. »
On le voit, ni Forioso n'avait attendu 1817 pour se retirer, ni Mme Saqui pour monter au premier rang.
Il doit être permis de passer de la danse de corde aux exercices de voltige ; suivons donc Victor Hugo au Cirque Olympique : « On agitait, dit-il, en Conseil des ministres, la question de savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges, qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les polissons des rues. » Eh quoi ! Victor Hugo ignore ce qu'il est si facile de connaître, les pièces que l'on représentait en 1817 et les acteurs qui les jouaient, ce qui était alors sur toutes les murailles et se trouve encore aujourd'hui dans la collection de tous les journaux, et il sait tout ce qui se passe, portes closes, dans le Conseil des ministres, dans le secret du cabinet ! Je l'avoue, cela me paraît suspect. Vainement, d'ailleurs, Victor Hugo s'efforcera de rapetisser
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les ministres de 1817, de les transformer en myrmidons s'occupant de questions lilliputiennes, l'histoire n'oubliera pas que ces ministres s'appelaient : Richelieu, Pasquier, Gouvion Saint-Cyr, Mole, Corvetto, Decazes, et que les questions qu'ils agitaient et qu'ils ont résolues étaient celles de la délivrance du territoire, de l'organisation de l'armée et du rétablissement de nos finances.
Mais laissons là le Conseil des ministres, qu'on ne s'attendait guère à voir dans cette affaire, et revenons aux frères Franconi. Ils avaient fait construire, dans le faubourg du Temple, une vaste et belle salle dont l'ouverture eut lieu précisément au commencement de 1817, le 8 février, et où la foule ne cessa de se porter, pendant toute l'année, pour voir le cheval anglais, le Régent, dressé avec une habileté jusqu'alors sans exemple, le cheval gastronome, qui mangeait et buvait comme un membre du caveau moderne, et les mimodrames, Macbeth, Caïn, Barbe-bleue, Atala et Chactas, dans lesquels Mme Minette Franconi, douée d'une figure aussi belle qu'expressive, jouait avec une force, une grâce et un sentiment dignes d'un plus grand théâtre. '
La salle, inaugrée en 1817, fut détruite par un incendie, dans la nuit du 15 au 16 mars 1826, et l'on vit alors le Conseil des ministres s'occuper des frères Franconi, non pour leur chercher de misérables chicanes, mais pour leur venir en aide. Charles X, les princes et les princesses du sang, le ministre de l'inté-
• Histoire des petits théâtres de Paris, par Brazier, t. î, p. 87.
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rieur, celui de la maison du roi, le préfet de la Seine, les mirent à même, grâce à des dons importants, de réparer le désastre qui les frappait. M. de Corbière, ministre de l'intérieur, leur accorda de plus un nouveau privilège de dix ans, avec l'autorisation de faire construire une salle sur le boulevard du Temple, entre l'hùtel Foulon et l'ancien Ambigu. Le nouveau cirque fut ouvert le 31 mars 1827.
J'ai dit tout à l'heure que Mmc Minette Franconi jouait, dans les mimodrames du Cirque, avec un talent digne d'un plus grand théâtre. A côté d'elle, les spectateurs de 1817 pouvaient applaudir un jeune homme de dix-sept ans qui n'avait pas encore de nom, mais qui un jour s'appellera Frédérick-Lomaître.
Antoine-Louis-Prosper Lemaître (dit Frederick) était né au Havre le 28 juillet 1800. Après avoir paru aux Variétés-Amusantes, il entra aux Funambules, où il créa, le 28 décembre 1810, le rôle du comte Adolphe dans le Faux Ermite, pantomime en trois actes. Le succès qu'il obtint dans ce rôle lui valut d'être engagé par Franconi à 80 francs par mois. Le Cirque-Olympique le garda deux ans (1817-1818). Le jeune Lemaître entendait bien monter plus haut. Précisément en 1817, tant en faisant son service chez Franconi, il commença de suivre au Conservatoire la classe de Michelot '. En 1819. il se présenta au comité de l'Odéon où, malgré la voix de Talma, il fut refusé. Deux ans plus tard, il revenait frapper à la porte du second Théâtre Fran-
1 Renseignements communiqués par M. Georges Monval.
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cuis et cette fois, grâce à Joanny, il était engagé aux appointements de 110 francs par mois. On lit dans le Journal des Théâtres du 28 décembres 1821 : « Frederick, deuxième confident tragique, a triomphé heureusement d'un grasseyement pénible. A présent sa prononciation est nette, sa diction pleine d'intelligence, mais il compte un peu trop sur luimême et on le voit souvent, pour s'écouter, appuyer longuement sur les vers et pour ainsi dire savourer son rôle. » En mars 1823, il quitte l'Odéon et débute à l'Ambigu-Comique dans le Hemords, mélodrame de M. Léopold '. Le 2 juillet de la même année, l'Ambigu donnait la première représentation de l'Auberge des Adrets, mélodrame en trois actes, à spectacle, de MM. Benjamin Antier, Saint-Amand (Arnaud Lacoste) et Polyanthe. C'était un mélodrame sérieux, composé selon la formule de Guilbert de Pixérécourt. Un honnête bourgeois, ce bon M. Germeuil, qui avait des bas gris, assassiné par un brigand assisté d'un complice, une femme qu'un fatal concours de circonstances fait accuser du crime, et qui se trouve être l'épouse infortunée de l'assassin, le crime puni et la vertu récompensée, ces classiques ingrédients visaient tout honnêtement à faire frémir et pleurer le public de l'Ambigu dans les formes accoutumées. Au lieu de frémir et de pleurer, le public se fâcha. Le premier
1 L'Odéon, Histoire administrative, anecdotiquc et littéraire du second Théâtre-Français, par Paul Porel et Georges Monval, t. n, p. 40.
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soir, la pièce fut sifflée. Frederick avait pourtant, le plus consciencieusement du monde, joué son rôle, celui de l'assassin de M. Germeuil. A la seconde représentation, il lui prit fantaisie, pour conjurer l'orage, de tourner ce rôle au comique, d'en faire une charge, une bouffonnerie, d'égayer l'assassinat, de blaguer la guillotine. Son partenaire, un acteur nommé Firmin, — Serres ne vint que plus tard ', — lui donna la réplique sur le môme ton dans le rôle de Bertrand. Robert- M acaire est créé, mais un Robert- Macaire première manière, timide encore, essayant ses ailes, mais sentant bien que son heure, si elle doit sonner un jour, n'est pas encore venue. Plus tard, nous le re verrons, cet aimable bandit, non plus en guenilles, avec son pantalon rapiécé, avec son débris d'habit laissant pendre de la poche un débris de foulard, mais correct, élégant, homme du monde, homme d'affaires, homme d'argent, homme politique. Nous ne serons plus alors sous la Restauration. Il aura fallu une révolution, pour que ce Robert-Macaire, seconde manière, puisse apparaître 2.
Encore deux ou trois révolutions nouvelles, et ce charmant héros agrandira encore sa sphère, il devien-
1 C'est par erreur que le Grand Dictionnaire de Larousse donne l'acteur Serres comme ayant créé le rôle de Bertrand dans Y Auberge des Adrets. — Voy. V Histoire par le théâtre, de Théodore Muret, t. m, p. 242.
2 C'est le 14 juin 1834 que fut joué, sur le théâtre des Folies- Dramatiques, Robert-Macaire on ta Suite de l'Auberge des Adrets, comédie en trois actes, par Benjamin Antier, Saint-Amand et Maurice Alhoy.
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dra un industriel de plus haute volée, un homme politique de plus large envergure. Se jouant de plus en plus de M. Gogo actionnaire et de M. Gogo électeur, vainqueur, acclamé, triomphant, il trônera, cynique, au Palais-Bourbon : ce sera la dernière incarnation de Robert-Macaire !
Des théâtres du boulevard, F Ambigu-Comique, la Gaîté, la Porte-Saint'-Martin, Victor Hugo ne dit rien. Il parlera seulement de ce dernier théâtre, en son tome troisième, à propos de l'année 1823 :
* Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823, à quatre heures un quart, c'est à-dire à la nuit close, Jean Valjean passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin où l'on donnait ce jour-là Les Deux Forçats ' .»
Sous la Restauration, les théâtres ne jouaient jamais le jour de Noël, et les journaux du temps constatent qu'ils ne se sont point départis de cette règle le 25 décembre 1823.
Mais il est temps d'arriver à l'épisode le plus bruyant et le plus curieux qui se soit produit au théâtre pendant tout le cours de l'année 1817, — épisode auquel Victor Hugo n'a pas même fait allusion. Il s'agit de cette fameuse Guerre des calicots allumée par le Combat des Montagnes, folie-vaudeville de Scribe et Dupin, que le théâtre des Variétés représenta le 12 juillet 1817.
1 Les Misérables, deuxième partie, livre m, chapitre vi.
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Vers la fin de 1816, on avait établi à la barrière des Thermes un amusement fort connu à Saint Pétersbourg et tout nouveau pour les Parisiens. C'étaient des montagnes en bois, surmontées d'une plate-forme du haut de laquelle on descendait avec une rapidité extrême sur un plan excessivement incliné, dans des chars glissant sur des rainures. On appelait cet exercice se faire ramasser. La vogue des Montagnes russes suscita de nombreuses contrefaçons, et les premiers mois de 1817 virent sortir de terre les Montagnes suisses à la Chaumière, près du Luxembourg, les Montagnes égyptiennes au jardin du Delta, dans le faubourg Poissonnière, les Montagnes Belleville à la barrière des Trois-Couronnes, les Montagnes illyriennes, et enfin, sur l'emplacement de la Folie-Beaujon, les Montagnes françaises. Ce fut cette lutte, cette rivalité qui donna naissance au vaudeville de Scribe, l'un des plus spirituels et l'un des plus gais de son répertoire. Cette fois, les montagnes étaient accouchées d'une charmante petite pièce.
Elle alla aux nues, et le succès prit même les proportions d'un événement, grâce à une circonstance qu'il importe de rappeler, car elle est un signe du temps que nous étudions. Depuis que la France, délivrée des inquiétudes et des douleurs sans nombre que la guerre traîne après elle, jouissait, des incomparables bienfaits de la paix, elle caressait avec complaisance ces idées de gloire et de combats, qui lui avaient, hélas ! coûté si cher. Avoir été soldat était un titre, fort légitime d'ailleurs, à la sympathie et à l'intérêt ; la popu-
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larité s'attachait à tout ce qui rappelait le souvenir de nos victoires et de nos conquêtes. De là, pour beaucoup de gens, d'humeur fort débonnaire et qui n'avaient jamais vu le plus petit champ de bataille, une tentation à laquelle ils succombèrent : ils affectèrent de chausser des éperons, de porter la cravate noire et la moustache, attribut qui était alors complètement étranger à la vie civile, de décorer leur boutonnière d'une fleur des champs, pourvu qu'elle fût écarlate, de se donner en un mot des manières et une tournure militaires. Les plus empressés à suivre et à exagérer cette mode et à détourner à leur profit quelques-uns des rayons de l'auréole qui entourait le front de nos braves furent les commis marchands ; les rayons de leurs magasins n'avaient à leurs yeux ni assez de nouveauté ni asssez d'éclat.
Estimant avec raison que ce léger ridicule était justiciable de la comédie, Scribe, qui venait d'obtenir coup sur coup trois succès du meilleur aloi avec le Nouveau Pourceaugnac, les Deux précepteurs et le Solliciteur ', ce vaudeville que Schlegell préférait tout net au Misanthrope, Scribe introduisit dans le Combat des montagnes un jeune marchand, M. Calicot, dont le nom allait devenir proverbial. Calicot, avec des moustaches, une cravate noire, des bottes, des éperons et un œillet rouge à la boutonnière de son habit, arrive en compa-
1 Le Nouveau Pourceaugnac, de Scribe et Poirson, fut joué le 18 février 1817 ; le Solliciteur, de Scribe, Ymbert ei Warner, le 7 avril, et les Deux précepteurs, de Scribe et Moreau, le 19 juin de la même année.
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gnie de la danseuse Hortensia, dans les jardins de Beaujon, où la Folie tient ses assises. Voici le passage qui souleva l'orage :
CALICOT
Nous sommes venus si vite (c'est moi qui conduisais), que j'ai accroché le pbaéton de ce gros colonel ;ça a manqué d'avoir des suites. J'ai vu le moment où ça allait compromettre... le vernis de ma voiture.