CHAPITRE XII
Le Salon de peinture de 1817. — David d'Angers. Pagnest. Le baron Gérard. Ary Scheffer et Prud'hon. M. de Forbin et Géricault. — Les bateaux à vapeur. Le marquis de Jouffroy. Fulton et Napoléon 1er. — Les deux Fourier et Saint Simon. — Cuvier et la Genèse. — - Lycées et collèges. La Faculté des lettres. Victor Cousin. Villemain et Sainte-Beuve.
Le salon de peinture de 1817 fut très brillant. Victor Hugo n'en parle pas. Il se borne à dire : « M. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre. »
Né le 12 mars 1789, David avait remporté en 1811 le premier grand-prix de sculpture. Il passa cinq ans en Italie, étudiant les chefs-d'œuvre de l'Antiquité et de la Renaissance, visitant l'atelier de Canova et se préparant, par le travail et la méditation, à la destinée glorieuse que l'avenir lui réservait. C'est pendant ces cinq années qu'«7 s'essaya a pétrir le marbre, et lorsqu'il revint à Paris en 1816, il rapportait de Rome une tête d'Ulysse, une Néréide offrant son casque à Achille, et un jeune berger. Ces ouvrages, tous les trois en marbre, attestaient que la statuaire n'avait plus de secrets pour son ciseau. « Le jeune berger ou plutôt le Narcisse de M. P.-J. David, disait le Moniteur, se fait remarquer
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par le mérite du nu. On voit avec plaisir de la naïveté dans la pose, de la grâce dans les contours, du sentiment dans l'exécution. Il y a de l'esprit et de la vérité dans la tête... Cette figure nous paraît mériter beaucoup d'éloges. »
A peine David était-il de retour en France, qu'il fut chargé par le gouvernement de faire une statue du grand Condé : « Qui ne se rappelle, dit un de ses biographes, ce marbre vivant, placé à l'entrée de la place de la Concorde, devant la Chambre des Députés? Coup d'œil d'aigle, geste impéteux ; à chaque instant on croyait voir le bras du guerrier se détendre pour lancer son bâton de maréchal dans les lignes ennemies. Rien de plus naturel que l'exclamation d'une bonne femme en le regardant : « Ma fine, c'est comme l'orage ' ! »
Exposée au Salon de 1817, l'œuvre du jeune sculpteur fut vivement admirée. Voici en quels termes Henri de Latouche en parlait dans le Constitutionnel du 5 juillet :
» J'aperçois le Grand Condé jetant son bâton de maréchal dans les lignes de Fribourg. Je louerai principalement l'idée de cet ouvrage de M. David. 11 serait à désirer que la sculpture, en nous offrant l'image d'un grand homme, put toujours réveiller ainsi dans notre esprit le souvenir de ses grandes actions. C'est alors qu'elle lutterait avec avantage contre la peinture, laquelle choisit à son gré tous les accessoires, tous les épisodes qui doivent concourir à l'intelligence de l'action. Les guerriers princi paiement peuvent donner cet avantage à la sculpture, puisque toute leur gloire est dans les faits extérieurs... La notice à la
1 Magasin pittoresque, 1856, p. 234.
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main, j'ai reconnu Turenne et Colbert ; mais quel spectateur, voyant un guerrier percé d'un javelot dont le fer est resté dans la blessure et pressant son bouclier de ses mains défaillantes, aura pu s'écrier : Voilà Epaminondas ! et ne reconnaîtra pas avec la même facilité le héros de Nordlingen et de Rocroy ? Cette conception fait honneur à M. David, et l'exécution mérite beaucoup d'éloges : la pose est hardie, la tête est noble ; elle retrace heureusement, les traits de l'ardent rival de Turenne *, » « Le succès de la statue de Condé fut immense, dit le biographe déjà cité ; il fit affluer les travaux à l'atelier de David, dont le talent se surpassa bientôt dans le monument de Bonchamps 2 »
David n'était donc plus un élève, mais un maître ; âgé de vingt-huit ans, il avait composé des œuvres admirables, restées au nombre des plus belles qu il ait produites, et nous le montrer à cette date s'essayant à pétrir le marbre, c'est à peu près comme si l'on représentait Victor Hugo, en 1830, après les Odes et Ballades, les Orientales et Bernard, s'essayant à assouplir l'alexandrin.
La statue de Condé fut pour David le début d'une série de commandes officielles qui, de 1816 3 à 1830, se succédèrent sans interruption : bas-reliefs sur bois représentant des génies militaires pour la galerie de Diane à Fontainebleau ; bustes de François Ier et de Louis XVI pour le Havre, d'Henri II pour Boulognesur- Mer ; Statue du roi René à Aix ; Statues de Racine
i Les articles d'Henri de Latouche sur le Salon de 1817 sont signés N. Voy. ci-dessus chap. vu.
2 Magasin pittoresque, toc. cit.
a La commande officielle de la statue de Condé, signée de Laine, ministre de l'Intérieur, porte la date du 16 Juillet 1816.
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à la Ferté-Milon et de Fénelon à Cambrai ; Monument de Bonchamps pour l'Église de Saint-Florent-le-Vieil ; pour la ville de Paris, bas-reliefs représentant la vie de Sainte-Geneviève, marches militaires pour l'Hôtelde-Ville, frise de 104 pieds comprenant une suite d'auteurs tragiques et comiques destinée à l'Odéon, bas-reliefs pour la fontaine de la Bastille, bas-reliefs pour la cour du Louvre : l'Innocence implorant la justice ; douze figures d'apôtres pour la chapelle de Vincennes, où le roi faisait élever un monument au duc d'Enghien. Et cette liste, sans doute incomplète, ne représente que les travaux commandés à David par le gouvernement de Lonis XVIII. Celui de Charles X ne lui fut pas moins favorable. Il nous apprend luimême, dans les notes qu'il a laissées, l'offre qui lui fut faite de concourir aux travaux du Sacre. « En 1824, dit-il, j'étais occupé à travailler à l'Œil-de-bœuf de la cour du Louvre, lorsque Hîttorf et Lecointe, architectes, tous deux chargés des travaux du sacre de Charles X à Reims, vinrent me prier d'accepter la partie décorative : il y avait une somme énorme à gagner. Malgré leurs instances et celles de mon ami Prévost, l'architecte, je refusai, ce genre de travail n'étant pas de l'art pour l'étude. Il me sembla plus digne de m'en tenir aux commandes qui m'étaient faites à Paris, parce qu'elles me permettaient d'étudier et de ne produire que des œuvres consciencieuses ' ». En
' David d'Angers, sa vie, son œuvre, par Henri/ Jouin, T. I, page 138.
cette même année 1824, David apprit que le Roi songeait à le décorer. Il se contenta de répondre qu'il se trouvait trop jeune et ne croyait point avoir mérité une telle distinction '. Mais dès le commencement de l'année suivante, le 11 janvier 1825, la croix lui fut remise par Charles X « dans la salle du Musée 2 ».
Au mois de Novembre 1826, il écrit à son ami Victor Pavie :
« Le gouvernement vient de me charger de l'exécution en marbre du buste de Férïelon ; je suis bien content de refaire cette tête. Elle aura une expression différente de celle de la statue 3. »
Et le garde des sceaux qui confie cette commande au républicain David, c'est M. de Peyronnet !
En 1826 également, il fut nommé professeur à l'Ecole des Beaux-Arts. Toujours en 1826, un groupe de royalistes ayant voulu faire ériger à Verneuil (Eure) un monument en l'honneur du comte de Frotté et de six de ses compagnons fusillés avec lui, c'est David qui en est chargé *.
Avant la révolution de 1830, on voyait, sur l'Arc-de- Triomphe du Carrousel, un bas-relief monumental qui rappelait l'expédition du duc d'Angoulême en Espagne. Charles X, sur son trône, la main gauche posée sur
> David d'Angers, T. I, p. 135.
2 Notes autographes de David.
3 David d'Angers et ses relations littéraires, correspondance publiée par M . Hen^y Jouin, p. 22.
4 Louis de Frotté et les insurrections normandes (1793-1832), par L. de la Sicotière, sénateur de l'Orne, T. II, p. 530.
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l'épaule du jeune duc de Bordeaux, accueille le duc d'Angoulême qui, debout à sa droite, lui présente une palme. Autour de lui est rangée la famille royale. Encore une œuvre de David, encore une commande du roi Charles X !
C'est donc à bon droit que l'un de ses derniers biographes, M. Victor Pierre, a pu dire : « Dans toutes ces commandes officielles, non seulement nombreuses, mais dont les sujets avaient un caractère si monarchique et môme si dynastique, ne voit-on pas éclater les faveurs et des bureaux, et des ministres et des royalistes les plus fidèles, et du roi lui-même ?... Est-ce donc risquer un paradoxe que de dire : David, a été le sculpteur officiel du gouvernement de la Restauration ' ? »
A côté de la statue de Condé par David, le Salon de 1817 renfermait en grand nombre des œuvres remarquables : — dans la sculpture, Hyacinthe, Aristée, le petit Discobole, par Bosio ; Y Amour, par Chaudet ; YAjax, de Dupaty ; — dans la peinture, Egisthe et Clytemnestre, par Guérin ; Enée racontant à Didon les malheurs de Troie, par le même ; le Lévite d'Ephraïm, par Couder ; Ptolémée Philopator dans le temple de Jérusalem, par Heim ; la Mort de Saint-Louis, par Ary Scheffer ; Louis XVI visitant les pauvres dans V hiver de 1788, par Hersent ; la Bataille de Tolosa et six autres
1 Un mot sur David d'Angers, par Victor Pierre, Revue de l'Anjou, 1881.
toiles d'Horace Vernet ; Louis XVIII quittant les Tuileries dans la nuit du 20 Mars 1815, par Gros ; les portraits de Marie Antoinette par Mme Vigée-Lebrun, de Loua XVIII et de la Duchesse d 'Angoulême par Gros, de Monsieur et du duc d'Orléans par Gérard, d'Henri de la Roche jaquelein par Guérin, du Colonel Moncey par Horace Vernet, un portrait de femme et un portrait d'enfant par Prud'hon ; enfin le fameux portrait de M. de Nanteuil par Louis-Claude Pagnest. « Exposé au Salon de 1817, dit M. -Charles Blanc dans son Histoire des Peintres, ce morceau y eut un succès prodigieux. Une telle vérité devait plaire aux ignorants comme aux connaisseurs. On vit alors une chose qui, je crois, ne s'était jamais vue : un gouvernement achetant le portrait d'un particulier. Le Roi fit faire pour M. de Nanteuil et sa famille plusieurs copies de l'œuvre de Pagnest, et il garda la peinture originale qui, placée au Louvre en 1819, après la mort de l'auteur, a eu et aura toujours le privilège d'être admirée autant que le premier jour ' ».
1 Histoire des Peintres, École française, t. ru. Appendice, p. 46. Pagnest, né le 9 juin 1790, est mort à vingt-huit ans, le 25 mai 1819. L'importance du livre de M. Charles Blanc nous engage à relever une erreur et une omission, très légères d'ailleurs, qui se rattachent à notre sujet. Dans les Recherches et Indications qui suivent le chapitre sur Ary Scheffer, le tableau de la Mort de saint Louis est mentionné comme ayant été exposé au Salon de 1814. C'est au Salon de 1817 qu'il fut exposé pour la première fois. Henri de Latouche, dans le Constitutionnel du 8 mai 1817, terminait son appréciation de l'œuvre du jeune peintre par ces paroles : « La composition fait concevoir de l'auteur de hautes espérances. Dans un âge où l'on étudie encore les éléments de son art, M. Scheffer a produit un tableau distingué : il est élève
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Mais de tous les tableaux du Salon de 1817, aucun n'obtint un succès aussi vif que Y Entrée de Henri IV à Paris, qui fut exposée seulement le 7 juillet. L'enthousiasme fut général. Dans une de ses visites au Louvre, Louis XVIII, après avoir longtemps considéré le chefd'œuvre de Gérard, dit aux personnes qui l'entouraient : « Je suis fâché de ne pas voir M. Gérard ici ; je lui aurais appris, en présence d'Henri IV, que je l'ai nommé mon premier peintre ; » et il chargea aussitôt le directeur des Beaux-Arts de lui annoncer sa nomination. Girodet ayant alors été présenté au Roi : « M. Girodet, lui dit-il en souriant, vous savez que les victoires de Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir et que les trophées de Marathon furent promptement suivis de ceux de Salamine : j'espère que vous me prouverez bientôt que ce n'est pas sans fruit que vous avez lu l'histoire \. »
Ici se place naturellement le passage que Victor Hugo consacre à Géricault et au Naufrage de la Méduse . « On commençait à s'inquiéter au Ministère de la Marine d'être sans nouvelles de cette fatale frégate de la Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de
de M. Guérin et promet de faire honneur à son maître. >> — Ni dans sa Notice sur Prudhon, ni dans les Recherches et Indications qui l'accompagnent, M. Charles Blanc n'a parlé des deux portraits qu'il exposa au Salon de 1817. « M . Prud'hon, dit le Journal des Débats du 31 juillet 1817, a exposé un joli portrait d'enfant et un portrait de femme fort remarquable par le charme tout à la fois de la figure du modèle et du faire de l'artiste. » 1 Journal des Débats, 2 et 3 août 1817.
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gloire Géricault. •> La Méduse, envoyée par le gouvernement à la côte occidentale d'Afrique, pour prendre possession, au nom du Roi, de la colonie du Sénégal rendue à la France par les traités de 1815, était partie de la rade de l'île d'Aix, le 17 juin 1816. Elle fit naufrage le 2 juillet suivant. Le Moniteur, dans son numéro du 10 septembre 1816, sous la rubrique : Brest, le 2 septembre, contient ce qui suit :
« La frégate la Méduse s'est perdue le 2 juillet, à trois heures du soir, par un beau temps, sur le banc d'Angin, à vingt lieues du Cap-Blanc (en Afrique, entre les îles Canaries et le Cap- Vert). Six chaloupes et six canots de la Méduse ont sauvé une grande partie de son équipage et de ses passagers ; mais de 150 hommes qui comptaient se sauver sur un radeau, il en a péri 135. »
Quelques jours plus tard, le 15 septembre, le Moniteur annonçait que « M. Savigny, second chirurgien de la Méduse, venait d'arriver à Paris et avait remis au Ministère de la Marine tous les papiers relatifs au désastre qui préoccupait tous les esprits. » — Ces nouvelles que le Ministère de la Marine attendait encore en 1817, suivant Victor Hugo, lui étaient donc parvenues dès le mois de septembre 1816.
C'est au Salon de 1819 que fut exposée, pour la première fois, la toile de Géricault. Le jeune peintre avait choisi ce sujet, au retour d'un voyage d'Italie où il s'était épris des fresques de Michel-Ange. « Il s'y prépara, dit M. Charles Blanc, par les plus sévères études. Il s'inspira de l'aspect de la mort, chercha des
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figures désolées et ne craignit pas de parcourir les hôpitaux pour y surprendre les altérations de la douleur et l'image du désespoir l. » Son atelier n'étant pas assez grand pour une composition aussi vaste, il la peignit dans le foyer du théâtre Favart.
Le Naufrage de la Méduse ne laissa pas d'effaroucher les disciples de David, et, au point de vue politique, de donner lieu à de singulières appréciations. Dans une lettre à M. de Musigny, Géricault s'amuse beaucoup d'un libéral qui vantait son pinceau patriotique et sa touche nationale, et d'un ultra qui l'accusait d'avoir calomnié par une tête d'expression tout le Ministère de la Marine. Il était du reste luimême très royaliste. En 1814, il avait abandonné tout à coup la peinture pour s'engager dans les mousquetaires ; pendant les Cent-Jours, il avait accompagné Louis XVIII à Gand et n'était rentré en France qu'après la chute de Napoléon ; il resta sous les drapeaux jusqu'au licenciement de son corps.
Après sa mort, arrivée prématurément le 18 janvier 1824 — Géricault n'avait que trente-deux ans, — le Directeur des Musées, M. de Forbin, acheta le Naufrage de la Méduse pour le gouvernement, sur les fonds de la liste civile. La toile de Géricault fut suspendue aux murailles du Louvre, où elle occupe une des premières places parmi les chefs-d'œuvre de la peinture et où elle rappelle involontairement ce mot de Montaigne qu'il y a des naufrages victorieux.
1 Histoire des Peintres. École irançaise, ni.
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Les sciences ne jetaient pas un moins vif éclat que les beaux-arts. L'année 1817 est une date importante dans l'histoire de la navigation à vapeur.
« Une chose, dit Victor Hugo, qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries, du Pont Royal au pont Louis XV ; c'était une mécanique bonne à pas grand chose, une espèce de joujou, une rêverie d'inventeur songe-creux, une utopie : un bateau à vapeur. Les Parisiens regardaient cette inutilité avec indifférence. » — Dans les Travailleurs de la mer, Victor Hugo est revenu sur cette question : « Idée folle, erreur grossière, absurdité, tel avait été, dit-il, le verdict de l'Académie des sciences consultée, au commencement de ce siècle, sur le bateau à vapeur par Napoléon . »
Il nous sera aisé d'établir, avec l'historien des Principales découvertes scientifiques modernes, M. Louis Figuier, qu'ici Y erreur grossière est le fait, non de l'Académie des sciences, mais d'un membre de l'Académie française.
C'est en 1815, dit M. Louis Figuier, que l'on songea pour la première fois, parmi nous, à l'établissement de la navigation par la vapeur. La paix venait d'être conclue... L'industrie française profita de cette trêve pour essayer d'exploiter une invention dont la priorité reconnue constitue pour notre pays un titre de gloire nationale. M. le marquis de Joufl'roy, à qui revient l'honneur d'avoir exécuté le premier, dans le monde entier, un bateau à
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vapeur, et qui doit être considéré dès lors comme le créateur de cette grande industrie, avait émigré dès les premiers temps de la Révolution lrançaise... Rentré en France au moment de la restauration des Bourbons de la branche aînée, il avait obtenu les bonnes grâces de la cour, qui l'avait envoyé comme commissaire dans les départements de l'Est. Profitant de la faveur royale, il fit valoir ses droits comme créateur en France de ce mode de navigation, et il n'eut pas de peine à obtenir un brevet qui le déclarait premier anteur de la découverte. Une société financière ne tarda pas à s'offrir pour exécuter les plans qu'il présentait. Le comte d'Artois se déclara son protecteur, et l'on donna le nom de Charles-Philippe à un bateau à vapeur qui fut construit au Petit-Bercy, et lancé avec une certaine solennité, le 20 août 1816, pendant les fêtes qui suivirent le mariage du duc de Berri *. »
Une autre compagnie, la société Pajol, avait également obtenu un brevet et commencé une exploitation rivale. Ses directeurs, pour ne point se mettre en frais d'invention, décidèrent d'aller simplement acheter à Londres un des bateaux à vapeur qui naviguaient sur la Tamise ; ils so procurèrent un navire pourvu d'une machine de la force de 10 chevaux, le Margery, le débaptisèrent pour lui donner le nom (l'Élise, et, le 28 mars 1816, vinrent mouiller à Paris, à la hauteur du Champ de-Mars. « Le lendemain, dit M. Figuier, la foule se pressait sur les quais, depuis la barrière de la Conférence jusqu'au quai Voltaire, où devait s'arrêter le bateau. On avait fait porter la veille deux canons à bord de Y Élise. Arrivé au pont de la Concorde, le capitaine commanda de tirer le premier coup de canon,
1 L. Figuier, Histoire des principales découvertes scientifiques modernes, î, 317. 6e édition, 1862.
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auquel succéda toute une salve, dont le vingt-unième coup retentit sous les fenêtres du palais des Tuileries, et aux acclamations de la multitude. Le roi Louis XVIII, qui assistait à cette scène, accoudé à une fenêtre du palais, ne put s'empêcher de partager l'enthousiasme public : il applaudit en élevant les mains *. » A ces détails, j'en ajouterai un qui les corrobore : le 8 mai 1816, le théâtre de la Porte-Saint-Martin donna la première représentation d'un à-propos en un acte intitulé : Bateau à vapeur.
En 1817, les deux compagnies rivales redoublèrent d'efforts ; la société Pajol fit construire Y Espérance et la société Jouffroy la Duchesse-de-Berri et le Génie-du- Commerce. Il suffit d'ouvrir les journaux du temps, le Moniteur, le Constitutionnel, le Journal des Débats, pour voir combien le public s'intéressait à la solution de ce grand problème.
Dans son numéro du 24 mai 1817, le Journal des Débats consacre un long article à rassurer, contre les inquiétudes inspirées par les accidents qui venaient d'arriver en Angleterre à bord de plusieurs bateaux à vapeur, les personnes qu'intéresse le succès de la grande entreprise de navigation de M. le marquis de Jouffroy. — « Le public, disait de son côté le Constitutionnel, dans son numéro du 1er juin 1817, attend impatiemment le succès des travaux entrepris pour naturaliser en France le bateau à vapeur de Fulton. » Au mois d'août suivant, une nouvelle expérience eut lieu. « Le
< Op. cit., i, 324,
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bateau à vapeur le Génie-du-Commerce, dit lo Journal des Débats du 1er septembre, a manœuvré hier. Il est parti, à deux heures, du port Saint-Nicolas (au quai du Louvre, entre le pont des Arts et le Pont- Royal), ayant plus de quatre cents personnes tant à son bord que dans la péniche qui l'accompagnait. Malgré l'embarras que causait à l'équipage un aussi grand nombre de personnes, dont on peut évaluer le poids à 40,000 pesant, le Génie-du-Commerce a fait le trajet du pont Louis XVI au Pont-Royal en dix-neuf minutes. Une foule immense garnissait les quais et les ponts pour voir ce spectacle. » On lit dans le même journal, sous la date du 7 septembre : « Les bateaux à vapeur le Génie-du-Commerce, le Charles-Philippe et une jolie péniche ont appareillé aujourd'hui, à midi, au port Saint-Nicolas pour Saint-Cloud. Ces deux bâtiments et la chaloupe contenaient plus de huit cents personnes. »
Ces citations montrent qu'en 1817, comme en 1816, la population parisienne attachait aux premiers essais de la navigation à vapeur plus d'importance que Victor Hugo ne veut bien le dire. Elles prouvent, de plus, que c'est à la Restauration que l'on doit l'établissement de la navigation à vapeur en France, comme on lui doit celui du premier chemin de fer \ des premières
1 C'est le chemin de fer de Saint-Etienne à Andrezieux, dont la concession lut signée par Louis XVIII la 26 février 1823. Vint ensuite le chemin de Saint-Etienne à Lyon, dont la concession fut faite par adjudication le 4 février 1826. • Ce fut encore M. de Corbière qui contresigna l'acte d'autorisation... Le chef du ministère, M. de Villèle, témoigna envers l'œuvre entreprise
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usines pour la construction des machines à vapeur ', de l'éclairage au gaz 2, etc. Victor Hugo, qui regrette sans donte de ne pouvoir faire remonter ce progrès au règne de Napoléon, essaie de s'en consoler, et, pour cela, il impute, ainsi que nous l'avons vu, le rejet des propositions de l'américain Fulton à l'Académie des sciences : c'est elle qui a fait tout le mal : haro sur l'Académie des sciences comme sur l'Académie française !
Voici la vérité sur ce point. Au mois d'août 1803, Fulton lança sur la Seine, au milieu de Paris, « un bateau d'une apparence bizarre, puisqu'il était armé de deux grandes roues posées sur un essieu, comme pour un chariot, et que derrière ces roues était une espèce de grand poêle avec un tuyau, que Ton disait être une petite pompe à feu destinée à mouvoir les roues et
un bon vouloir dont le souvenir mérite d'être conservé. En matière d'affaires, M. de Villèle ne se rebutait point des choses parce qu'elles étaient nouvelles : il comprit qu'il y avait dans ces premiers essais un germe éminemment utile. Sachant d'ailleurs quelles difficultés de toute nature allait rencontrer l'exécution d'un chemin comme celui de Saint-Etienne à Lyon, il assura les concessionnaires qu'ils le trouveraient toujours prêt à les entendre, et qu'il emploierait son influence à les dégager de toute entrave mise arbitrairement à leurs travaux. Le mouvement de la politique emporta bientôt après le cabinet de M. de Villèle, mais cet homme d'Etat avait eu le temps de prouver que sa promesse n'était pas une parole vaine. » Les Chemins de fer en Europe et en Amérique, par A. Audiganne, 1855.
1 Figuier, i, 187. « Ce ne fut qu'à la Restauration, à l'époque du rétablissement de la paix, que l'on s'occupa de créer en France des usines pour la construction des machines à vapeur. >•
2 Figuier, v, 153.
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le bateau '. » — « Cette expérience, dit M. Figuier, ne manqua pas d'exciter l'attention des hommes pratiques, mais le public s'y intéressa fort peu. La pensée suivait alors, en France, une autre direction. On était au milieu de l'enivrement causé par nos victoires militaires, et on se préoccupait médiocrement des progrès de la science ou de V industrie. Les Parisiens qui traversaient le pont de la Concorde regardaient d'un œil indifférent le petit bateau de Fulton, qui resta assez longtemps amarré sur la Seine, en face du palais Bourbon 2. » Victor Hugo s'est donc trompé de treize ou quatorze ans en attribuant aux Parisiens de 1817 une indifférence qui est le fait des Parisiens de 1803. M. Figuier continue : « L'inventeur demanda au premier Consul que son bateau fût soumis à un examen attentif ; il désirait que l'Académie des sciences fût appelée à exprimer son avis sur sa découverte, offrant, si elle était favorablement jugée, d'en faire hommage à la France. Mais Bonaparte accueillit mal cette requête, et refusa de saisir l'Académie de cette question... Ce fut Louis Costaz, alors président du Tribunat, qui se chargea de lui soumettre la demande de Fulton... Il ne put réussir à triompher de ses préventions contre la personne de l'ingénieur américain ; et comme il insistait et s'efforçait de le persuader de la réalité et de l'importance de la découverte, Bonaparte l'interrompit : « 11 y a, lui répondit il, dans
1 Recueil polytechnique des ponts-et-chaussées, i, 82, 6e cahier de l'an xi.
2 L. Figuier, î, 287.
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toutes les capitales de l'Europe, une foule d'aventuriers et d'hommes à projets qui courent le monde, offrant à tous les souverains de prétendues découvertes qui n'existent que dans leur imagination. Ce sont autant de charlatans et d'imposteurs, qui n'ont d'autre hut que d'attraper de l'argent. Cet Américain est du nombre, ne m'en parlez pas davantage. »
» L'Académie des sciences de Paris n'entra donc pour rien dans le refus qu'éprouva la requête de Fulton. Elle ne fut point appelée à donner son avis sur ses travaux ; par conséquent, elle ne put, comme on le répète chaque jour., qualifier d'erreur grossière et d'absurdité l'idée de la navigation par la vapeur. L'Académie comptait alors des savants qui s'étaient occupés de ce sujet, entre autres Constantin Perrier, qui avait exécuté, l'un des premiers, des expériences de ce genre : il était donc impossible qu'elle portât sur cette question le jugement ridicule qu'on n'a pas craint de lui imputer '. » Les admirateurs quand même de Napoléon ont été plus loin ; ne voulant pas reconnaître que le génie de leur idole s'était trouvé en défaut, dans cette circonstance comme entant d'autres, ils ont imaginé de fabriquer une lettre de quelques lignes, — brevitas imperatoria, — qui aurait été écrite par l'Empereur, de son camp de Boulogne, le 21 juillet 1804, à M. de Champagny, ministre de l'intérieur. Cette lettre serait ainsi conçue :
« Monsieur de Champagny, je viens de lire le projet du » L. Figuier, î, 288.
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citoyen Fulton, ingénieur, que vous m'avez adressé beaucoup trop tard, en ce qu'il peut changer la face du monde. Quoi qu'il en soit, je désire que vous en confiiez immédiatement l'examen à une commission composée de membres choisis par vous dans les différentes classes de l'Institut. C'est là que l'Europe savante doit chercher des juges pour résoudre la question dont il s'agit. Une grande vérité, une vérité physique, palpable, est devant mes yeux ; ce sera à ces messieurs de la voir et de tâcher de la saisir. Aussitôt le rapport fait, il vous sera transmis, et vous me l'enverrez. Tâchez que tout cela ne soit pas l'affaire de plus de huit jours, car je suis impatient. Sur ce, etc.
Napoléon. »
M. Figuier n'a pas eu de peine à démontrer que cette lettre, entièrement apocryphe, n'était, suivant ses propres expressions, qu'un tissu d'absurdités et d'inepties 1. Victor Hugo aurait sagement fait de laisser dormir ce Napoléon ICT devinant Fulton dans les livres de M. Emile-Marco Saint-Hilaire et des historiens petits et grands qui relèvent de lui.
« Il y avait, à l'Académie des sciences, un Fourier célèbre, que la postérité a oublié, et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l'avenir se souviendra 2 ».
Ce Fourier, « que la postérité a oublié » n'est rien moins que Joseph Fourier, l'un des hommes les plus illustres du xixe siècle. Secrétaire perpétuel de Tln-
» Figuier, 1, 290 et suiv. * V. Hugo.
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stitut d'Egypte, fondé au Caire par le général Bonaparte, il a écrit, pour le magnifique ouvrage publié par cette Compagnie, outre le Discours préliminaire, des Recherches sur les sciences et le gouvernement de l'Egypte. Ces morceaux sont des modèles de style scientifique. Sa Théorie analytique de la chaleur, publiée en 1822, est un chef-d'œuvre. Élu à l'unanimité membre de l'Académie des sciences le 11 mai 1817, nommé secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques, à la mort de Delambre, en 1822, il fut appelé, en 1826, à l'Académie française, en remplacement de Lemontey. Son successeur, M. Victor Cousin, a pu dire de lui avec justice, dans la séance du 5 mai 1831 :
« M. Fourier se présente avec le signe évident, du vrai génie : il est inventeur. Supposez l'histoire la plus abrégée des sciences physiques et mathématiques, où il n'y aurait place que pour les plus grandes découvertes, la théorie mathématique de la chaleur soutiendrait le nom de M. Fourier parmi le petit nombre de noms illustres qui surnageraient dans une pareille histoire. M. Fourier y serait à côté de ses deux grands contemporains, Lagrange et Laplace. Lagrange est comme le dieu de l'analyse ; il réunit en lui l'invention, la fécondité, la simplicité, la facilité, j'allais dire la grâce. Les beaux calculs s'échappent de son esprit comme les beaux vers de la bouche d'Homère. Mais des hauteurs où il règne, il abaisse à peine ses regards vers la nature. Laplace, au contraire, n'emploie guère l'analyse que pour arriver à la découverte ou à la démonstration de quelque loi naturelle : il appartient à l'école de Newton et de Galilée, comme Lagrange à celle d'Euler et de Leibnitz. S'il n'a pas découvert le système du monde, il a su trouver clans les conditions mêmes de son existence le secret et la garantie de son éternelle durée. Avec moins de grandeur, M. Fourier a plus d'originalité peut-être ; car il n'a pas seulement perfectionné une science, il en a inventé une, et, en même temps, il l'a presque
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achevée. Et il n'avait pas devant lui plusieurs générations d'hommes supérieurs, Newton à leur tête : il est, en quelque sorte, le Newton de cette importante partie du système du monde '. » — « Ces trois grands hommes, dit ailleurs M. Cousin, La grange, Laplace et Fourier, ouvrent magnifiquement le XIXe siècle. Tandis que Lagrange semait à pleines mains les calculs dans les champs de l'infini, Laplace assurait au système du monde d'inébranlables bases, Fourier découvrait les lois de la propagation de la chaleur dans toutes les régions du ciel et de la terre ; il déterminait l'état primitif et déroulait la plus antique histoire et les changements intérieurs de ce monde que nous habitons, et dont, plus tard, Cuvier devait écrire les changements extérieurs et les dernières révolutions dans le règne de la nature animale 3. >
La postérité n'est pas ingrate à ce point d'oublier de pareils hommes. L'avenir se souviendra plus longtemps de Joseph Fourier et de la Théorie analytique de la chaleur, que de Charles Fourier et de la Théorie de l'unité universelle.
En 1831, alors qu'il était toujours aussi obscur qu'en 1817 et qu il avait le crève-cœur de contempler, du fond de ses ténèbres, les disciples de Saint- Simon en pleine lumière, sur les hauteurs de Ménilmontant, Charles Fourier écrivait à M. Just Muiron, son unique disciple : « C'est une chose pitoyable que leurs dogmes faits à coups de hache, et pourtant ils ont un auditoire, des souscripteurs... J'ai assisté au prône des Simoniens, dimanche passé ; on ne conçoit pas comment ces histrions sacerdotaux peuvent se
* Victor Cousin. Discours de réception à l'Académie française, 5 mai 1831.
2 V. Cousin, Fragments littéraires, p. 101.
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former une si nombreuse clientèle... C'est le ton des charlatans ; jamais je ne pourrais donner dans cette ionglerie. » — « Que je battrais bien ces histrions et ces aigrefins, écrivait-il encore, si j'avais un journal ! » Et ailleurs : « Si je peux avoir un journal, dans quelques jours, je donnerai de la tablature à ces hypocrites. » A défaut du journal, il recourut à la brochure, et publia un violent factum intitulé : Pièges et charlatanisme des sectes Saint-Simon et Oiven, qui promettent l'association et le progrès.
Victor Hugo confond dans le même embrassement ces frères ennemis, et après avoir mis l'inventeur du phalanstère au-dessus de l'illustre Joseph Fourier, il s'exprime ainsi sur le compte de Saint Simon : « Saint-Simon, ignoré, échafaudait son rêve sublime. »
Saint-Simon était-il ignoré en 1817 ? En aucune façon ; et voici en quels termes le Constitutionnel parlait, de l'une de ses publications : « Le nom de l'auteur est déjà un préjugé favorable. On connaît M. de Saint-Simon pour un vieil ami de la liberté ; il Ta servie, il a contribué à la fonder en Amérique. Son titre est écrit dans l'acte d'affranchissement du Nouveau-Monde ; ses cautions sont les grands souvenirs auxquels il s'associe. Mais un préjugé n'est pas une preuve, et ce serait apporter dans l'examen de cet ouvrage une disposition d'esprit contraire à l'objet de cet ouvrage même, que de le juger sur la foi d'un nom 1 . »
1 Constitutionnel du 24 juin 1817. Voy. aussi les nos des 27 janvier et 29 juin 1817.
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Un incident, qui fit beaucoup de bruit, attira d'ailleurs sur Saint-Simon l'attention de tous les journaux et celle du public. Il avait fondé sous ce titre : l'Industrie, ou Discussions morales et philosophiques, dans l'intérêt de tous les hommes livrés à des travaux utiles et indépendants, un recueil auquel collaboraient Auguste Comte, le futur créateur du Positivisme, et Augustin Thierry, qui prenait le titre de fils adoptif de Saint-Simon. A la tête des souscripteurs figuraient des hommes considérables, le duc de la Rochefoucauld et le duc de Broglk', MM. Roy, Périer, Goupy, André, Hottinguer, Gros- Davilliers, Bartholdy, Deîessert, etc. Mais, dès l'apparition des premiers numéros, ils n'hésitèrent pas à retirer leurs encouragements et à déclarer que leur bonne foi avait été surprise '. Ces désaveux, qui se succédèrent pendant plusieurs jours dans les feuilles publiques, ne permirent pas que personne ignorât le nom de Saint-Simon.
L'Industrie, publiée en 1817, par livraisons mêlées d'in-4° et d'in-8°, forme quatre volumes, où il est aisé de suivre le rêve de l'auteur.
Son système repose sur cette pensée que les principes anciens n'ont plus assez de force et de crédit pour servir de lien à la société ; que ce lien organique et nécessaire se trouve dans les idées industrielles. C'est là, et là seulement, que nous devons chercher notre salut et la fin de la révolution. Selon Saint-Simon, le but unique où doivent tendre tous les efforts, c'est l'organisation la plus favorable à l'industrie.
1 Voy. Journal des Débats, des 28, 30 et 31 octobre 1817.
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Mais comment arriver à l'établissement du régime industriel ? Notre réformateur s'adresse, pour cela, au pouvoir lui-même ; il exhorte le roi de France à se séparer des militaires, des légistes, des rentiers et des propriétaires oisifs pour faire alliance avec les industriels. « Rien ne peut, dit il, s'opposer à l'établissement de la monarchie industrielle, si, d'une part, les industriels français, et, de l'autre, la maison de Bourbon, veulent constituer cette forme de gouvernenement. » Il suffirait, pour cela, d'une ordonnance royale chargeant les principaux industriels du pays de faire le budget. — S'il comptait sur le roi de France pour décréter la mise en vigueur du système industriel, il avait surtout besoin, pour le faire fonctionner, du concours des banquiers ; c'est à eux qu'appartient, dans l'organisation projetée, le rôle prépondérant et décisif; ils sont la pierre angulaire du nouvel édifice social. — Tel est le rêve échafaudé par Saint-Simon en 1817. Que certains financiers du jour, — nous ne sommes plus au temps des Périer, des Laffitte et des Delessert, — caressent cette chimère et la proclament sublime, à la bonne heure ! Mais comment ne pas s'attrister en voyant Victor Hugo, le plus glorieux représentant de la poésie et des lettres, s'incliner devant l'industrialisme, devant nne religion qui a l'argent pour Dieu et les banquiers pour grands-prêtres !
Pas plus que Joseph Fourier, Georges Cuvier ne trouve grâce devant Victor Hugo. « Cuvier, écrit-il, un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature, s'efforçait
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de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. »
En 1817, sons le ministère de M. Decazes, les ultracatholiques comme les ultra-royalistes étaient loin d'être en faveur, et en cherchant à leur plaire, Cuvier eût fait acte, non de servilisme, mais d'opposition, ce qui n'était ni dans ses habitudes ni son rôle. — Il n'avait point, d'autre part, à refondre son livre sur les Ossements fossiles pour le mettre en harmonie avec les textes de la Genèse, puisque, dès la première édition, publiée en 1812, il avait proclamé l'accord des livres saints et de la science, ainsi que l'on peut s'en convaincre en parcourant le Discours sur les révolutions du globe, placé en tête de cette édition, ou, ce qui est plus court et non moins concluant, en lisant cet article inséré dans le Journal de VEmpire, du 23 décembre 1812 :
« M. Cuvier, secrétaire perpétuel de la première classe de l'Institut, vient de publier, en quatre volumes in-4°, ornés d'un grand nombre de figures, ses Recherches sur les ossements fossiles. Cette savante histoire des monuments les plus étonnants et les plus authentiques des révolutions qu'a subies notre globe est précédée d'un discours, plein d'intérêt, dans lequel l'auteur discute plusieurs questions historiques liées au sujet de ses recherches et entre autres celle de l'antiquité du genre humain. M. Cuvier se montre convaincu de la vérité de la chronologie mosaïque, et déclare, de la manière la plus formelle, que toutes ses recherches l'ont conduit à ce résultat, que la dernière catastrophe générale du globe ne date que de cinq à six mille ans, et que, par conséquent, l'origine du genre humain actuel ne saurait être plus reculée. »
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Le reproche de Victor Hugo ne porte donc pas ; l'auteur des Misérables commet de plus un non-sens, je l'ai déjà fait remarquer, lorsqu'il parle de réaction bigote en 1817, et cela à propos de Cuvier, c'est-à-dire d'un protestant appelé par le Roi aux plus hautes fonctions et aux plus éminentes dignités. Réaction bigote, cette expression, bien qu'injuste, serait sans doute moins fausse, appliquée à l'année 1827, alors que M. de Villèle était chef du Cabinet, M. de Corbière ministre de l'intérieur, M. de Peyronnet garde des sceaux, et que l'Université avait à sa tête, au lieu de M. Royer-Collard, M. de Frayssinous. Et cependant, même à cette date de 1827, que voyons-nous ? A côté de l'évêque d'Hermopolis, ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, M. Cuvier siège au Conseil royal, avec le titre de chancelier. Il est chargé de l'administration des Facultés de théologie protestantes et de celle des écoles primaires protestantes de l'Académie de Paris. Son frère, Frédéric Cuvier, protestant comme lui, est inspecteur de l'Académie de Paris. Benjamin Constant ayant prétendu, à la Chambre des députés, dans la séance du 3 mai, que les actes du ministre de l'instruction publique témoignaient de son mauvais vouloir à l'égard du protestantisme, la discussion établit que partout où le nombre des élèves protestants était assez considérable, comme à Paris, à Strasbourg et à Nîmes, on entretenait un aumônier protestant, et que, lorsqu'il n'y en avait pas, on envoyait les élèves au temple ; qu'au surplus, toutes les fois que l'on avait demandé à fonder des
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écoles spécialement destinées aux élèves protestants et que l'on avait présenté des maîtres remplissant les conditions légales, ces écoles avaient été autorisées. En ce qui concernait plus spécialement l'Académie de Strasbourg, dont B. Constant avait entretenu la Chambre, il fut appris que sur vingt-huit professeurs chargés de l'enseignement dans le sein de cette Académie, douze étaient protestants, et qu'au collège royal, les bourses étaient données indistinctement à des enfants protestants et à des enfants catholiques, quoique les premiers eussent aussi un collège où les bourses n'étaient données qu'à des protestants.
Deux mois avant le discours de Benjamin Constant, le 22 mars 1827, Charles X avait rendu une ordonnance aux termes de laquelle le traitement annuel des pasteurs protestants de troisième classe était élevé à la somme de 1,200 francs, à compter du 1er janvier. — A côté de cette mesure, qui parle assez d'elle-même, plaçons un petit fait, — puisqu'aussi bien les petits faits sont notre domaine — qui a bien aussi sa signification. L'auteur de l'Histoire par le théâtre, M. Théodore Muret, qui appartenait au culte réformé, nous apprend qu'en 1822, alors que M&1' Frayssinous, évoque d'Hermopolis, était grand-maître de l'Université, il reçut en prix, au collège royal de Rouen, un volume de Morceaux choisis des Prédicateurs protestants '.
Puisque nous voilà revenus au collège — par le 1 L'Histoire par te théâtre, n, 80.
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chemin des écoliers — nous y resterons quelques instants. « Les lycées s'appelaient collèges. Les collégiens, ornés au collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient à propos du roi de Rome. * »
En rendant aux lycées le nom de collèges, la Restauration avait-elle donc eu si grand tort?
« Lycée, lieu public où les Grecs s'assemblaient pour les exercices du corps. » Ainsi s'exprime le Dictionnaire de l'Académie française. C'était un gymnase, situé auprès d'Athènes, sur les bords de l'Ilissus, et dédié primitivement à Apollon Lycéen : Aristote y enseignait ses doctrines en se promenant avec ses disciples sous les allées d'arbres, ce qui fit donner à son école le nom d'École du Lycée '2.
Ce nom ne fut ressuscité en France qu'au xvm° siècle, en 1786, pour désigner un établissement fondé à Paris, rue de Valois, par MM. de Montmorin, de Montesquiou et quelques autres amis des lettres, et où se faisaient des cours libres : La Harpe y professa la littérature, ce qui le conduisit à donner à son grand ouvrage le titre de Lycée 3.
En 1791, Talleyrand soumit à l'Assemblée constituante un plan de réorganisation de l'instruction publique ; le nom de collège en est banni, mais celui de lycée ne s'y rencontre pas. On ne le trouve pas davantage daus la loi du 3 brumaire an iv adoptée par
1 Victor Hugo.
2 Bouillet, Dictionnaire des Sciences, des Lettres et des Arts.
3 Lycée, ou Cours de littérature ancienne et moderne, par J.-F. La Harpe.
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la Convention nationale et qui établit : 1° des écoles primaires ; 2° des écoles centrales ; 3° des écoles spéciales ; 4° l'Institut. Seul, Condorcet, dans le projet qu'il présenta le 21 avril 1792 à l'Assemblée législative, proposa d'établir, indépendamment des écoles primaires et secondaires, cent dix instituts, où l'on apprendrait «toutes choses en commençant par les sciences mathématiqueset finissant par la littérature et les beaux-arts, » et neuf lycées, où l'on porterait au dernier degré les connaissances acquises dans les instituts. Il ne fut pas donné suite à ce projet ; mais il faut reconnaître que lo mot de lycée, s'appliquant à des institutions de haut enseignement, n'était pas trop détourné de son sens primitif.
C'est à Fourcroy qu il était réservé de faire prévaloir cette appellation : le titre iv de la loi du 11 floréal an x décide que les écoles centrales seront remplacées par des lycées, dont le nombre sera égal à celui des cours d'appel. Seulement ces nouveaux lycées n'étant pas en réalité autre chose que les anciens collèges, c'est-à-dire des établissements d'instruction secondaire, le titre qui leur était donné ne correspondait à rien et n'avait pas d'autre raison d'être que de rappeler, à contre-sens, comme on le voit, un souvenir païen.
Le titre de collège, au contraire, était éminemment chrétien et français, ayant été porté pendant plusieurs siècles par ces innombrables écoles qui avaient assuré et maintenu dans toute l'Europe la prééminence de notre langue et de notre littérature. Dans notre dédain pour le passé, nous oublions que nos pères avaient
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résolu d'une manière admirable le problème de l'instruction la plus élevée distribuée gratuitement et à profusion. En 1789, cinq cent soixante-deux collèges distribuaient l'instruction à soixante-douze milte sept cent quarante-sept élèves, et pour quarante mille six cent vingt-et-un l'éducation était gratuite. Ces chiffres ne comprennent pas trois mille deux cent quarante-neuf bourses affectées aux séminaires ou à des destinations spéciales, ni les innombrables enfants des écoles élémentaires '.
Et il ne faudrait pas croire que la France eût attendu le xvme siècle pour obtenir ces magnifiques résultats. Dès le moyen-âge, la liberté et la charité réunies avaient enfanté des prodiges en matières d'instruction. Au xiv° siècle, par exemple, les collèges se multiplièrent à Paris dans une proportion incroyable. De 1323 à 1394, vingt trois collèges nouveaux vinrent s'ajouter à ceux qui existaient déjà : lorsque la Réforme éclata, on en comptait plus de trente dont la création ne
1 Rapport au Roi par M. ViUemain, ministre de l'intruction publique ; 1843. Tableau 25». — M, Villemain constate dans ce document qu'à la date du 31 décembre 1842, alors que la population était cependant plus considérable, le nombre des élèves de collèges n "était que de 44,091 (au lieu de 72,747 en 1789), répartis en 358 établissements (au lien de 562), et qu'il n'y avait que 2,774 gratuits (au lieu de 40,621.) — Les chiffres donnés par M. Villemain sont encore très au-dessous de la vérité, comme l'ont établi les enquêtes faites sur place depuis 1843. Pour être dans le vrai, il faut augmenter ces chiflres d'un tiers au moins, et reconnaître par suite que la proportion des élèves fréquentant les collèges, descendue à un sur trente-cinq en 1843, était, en 1789, d'un sur vingt ! — Voir, dans mes Légendes révolutionnaires, le chapitre sur Y Enseignement avant 1789 et pendant la Révolution.
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remontait pas plus haut que 1320. En 1815, sait-on combien il y avait de lycées à Paris ? Quatre : le lycée Impérial, le lycée Bonaparte, le lycée Napoléon et le lycée Charlemagne.
En rattachant par une communauté de nom les collèges actuels aux collèges d'avant 1780, en renouant la chaîne brisée par la Révolution et l'Empire, la Restauration a donc fait une oeuvre avouée par la raison et par le patriotisme.
Dans une pièce des Rayons et des Ombres, Ce gui se passait aux Feuillantines vers 1813, Victor Hugo nous montre sa mère vivement pressée par un homme au front pauvre, au maintien solennel, d'arracher ses jeunes enfants aux leçons du vieux jardin, aux caresses du vent, à l'ombre des grands arbres, et de les renfermer entre les quatre murs d'un lycée. Mais laissons la parole au grand poète :
Là- dessus, le collège, aimable et triomphant,
Avec un doux sourire offrait au jeune enfant,
Ivre de liberté, d'air, de joie et de roses,
Ses bancs de chêne noirs, ses longs dortoirs moroses
Ma mère demeura triste et préoccupée.
Que faire ? que vouloir ? qui donc avait raison :
Ou le morne collège, ou l'heureuse maison ?
Apprend-on par le maître ou bien par le collège ?
Pourquoi Victor Hugo évite t-il avec tant de soin de dire le lycée, si ce n'est qu'il a parfaitement senti que le nom de collège éveillait seul en nous des échos et
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des souvenirs, tandis que le mot de lycée, mal à propos renouvelé des Grecs, n'est pas autre chose qu'une expression administrative ?
Si du collège nous passons aux collégiens de 1817, Victor Hugo nous les montre omés au collet d'une fleur de lis d'or, détail puéril sans doute, mais faux comme tant d'autres plus importants ; j'en trouve la preuve dans un fait-divers du Journal des Débats du 20 Avril 1817, ainsi conçu : « Les élèves de l'école royale « Polytechnique ont, à la ville, l'habit et le pantalon » bleus, le chapeau rond, les guêtres noires ou des « bottes. Les boutons portent le nom de l'établisse- « ment. Ce costume, de loin, aurait pu se confondre « avec celui des collèges. Pour le distinguer, on a fait « broder sur les coins du collet des élèves de l'école « Polytechnique une fleur de lis et des branches d'im- « mortelles en or. » Il n'y en avait donc pas sur le collet des élèves des collèges ; autrement, l'on eût rendu plus complète encore la confusion que l'on voulait éviter.
A cette éqoque, la distribution des prix du concours général entre les quatre collèges rovaux de Paris, — Bourbon, Louis-le-Grand, Henri IV et Charlemagne \
1 Ce n'est pas Louis XVIII, comme on pourrait le croire, qui a proscrit les titres de lycées Impérial, Napoléon et Bonaparte, et les a remplacés par ceux de collèges Louis-le-Grand, Henri IV et Bourbon. C'est le conseil impérial de l'instruction publique, présidé par le sénateur comte de Fontanes, grand-maître de l'Université, qui, dès les premiers jours d'Avril 1814, prit l'initiative de cette mesure et la réalisa, sans même attendre l'arrivée du comte d'Artois (12 Avril). — Trois nouveaux collèges sont venus s'ajouter, sous la Restauration, à ceux qui existaient
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— avait lieu, non à la Sorbonne, mais dans la salle des séances de l'Institut. Le 18 août 1817, la cérémonie fut présidée par M. Royer-Collard, ayant à sa droite M. Cuvier et à sa gauche M. Sylvestre de Sacy : l'Université reverra-t-elle jamais pareille fête?
Le discours latin fut prononcé par M. Victor Leclcrc, professeur au collège Charlemagne, qui célébra dans sa péroraison l'impulsion que les arts et la poésie ne pouvaient manquer de recevoir sous le règne d'un prince désiré (optatissimus rex) et sous la protection du ministre héritier d'un nom si illustre dans la politique et dans les lettres.
« A ce trait, dit le Journal des Débats, on a reconnu M. le duc de Richelieu, qui était arrivé peu de temps auparavant dans la salle et que la modestie de sa mise et le soin qu'il prenait de se confondre dans la foule n'avaient pu dérober ni aux regards avides, ni aux applaudissements des élèves. Ils ont saisi, ainsi que tous les spectateurs, l'allusion que présentait ce passage, et M. de Richelieu a témoigné par une inclination profonde combien il était sensible à ces hommages unanimes. ' » — Un autre incident signala la cérémonie ; le prix d'honneur de rhétorique ayant été remporté par le jeune Alfred de Wailly, fils du proviseur d'Henri IV, les camarades du lauréat célébrèrent aussitôt la victoire de leur collège en deman-
sous l'Empire : le Collège Saint-Louis, en 1820 ; le collège, Sainte-Barbe, plus tard Collège Rollin, en 1821, et le Collège Stanislas, en 1822.
1 Journal des Débats, du 19 Août 1817.
dant à grands cris l'air de Vive Henri IV! Les vaincus, de leur côté, acceptèrent galamment leur défaite, et l'on vit Charlemagne et Louis-le-Grand répéter, avec Bourbon : Vive Henri IV !
Parmi les lauréats du concours général de 1817, il en est jusqu'à huit qui auraient pu marquer d'avance leur place sur les bancs de l'Institut: Eugène Burnouf, Elie de Beaumont, Littré, de Sacy, Cuvillier-Fleury, Duchâtel, Charles Lenormant, Bosseuw-Saint-Hilaire. D'autres, qui ne furent pas académiciens, doivent également être rappelés : Georges Farcy, Léon Halévy, Charles de Montebello, Gustave et Léon de Wailly, Daveluy, Vaïsse, Baroche, Léon Duval, Oudot et cet incomparable professeur de droit, mort à trente ans, au seuil de la gloire, Joseph-Edouard Boitard.
J'ai dit tout à l'heure que la distribution des prix du concours général n'avait pas eu lieu à la Sorbonne. Ce n'est pas non plus à la Sorbonne que les professeurs de la Faculté des lettres donnaient alors leur enseignement.
La Faculté des lettres, qui prit possession de la Sorbonne seulement en 1822, occupait, en 1817, dans la rue Saint-Jacques, les anciens bâtiments du collège du Plessis attenant au collège Louis-le-Grand, et qui furent depuis consacrés à l'Ecole normale, avant la construction de l'école actuelle.
Les cours de la Faculté des lettres et de la Faculté des sciences rivalisaient d'éclat avec ceux du Collège de France.
Au Collège de France, l'enseignement était donné
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par Georges Cuvier, Delambre, Halle, Portai, Lacroix, Thénard, Pastoret, Gail, Biot, Clavier, Burnouf, Lefèvre-Gineau, Caussin de Perceval, Thurot, Andrieux, de Chézy, Tissot, Abel de Rémusat et Sylvestre de Sacy.
Je retrouve, à la Faculté des sciences, quelques-uns de ces noms, Biot, Cuvier, Lacroix, Thénard. Les autres professeurs ne déparaient pas la liste, puisque aussi bien ils s'appelaient Gay-Lussac, Geoffroy Saint- Hilaire, Francœur, l'abbé Haûy, Poisson, Desfontaines, Hachette, Binet, Mirbel, Brongniart et de Blainville.
Les professeurs de la Faculté des lettres étaient Barbie du Bocage, Boissonade, Laya, de La Place, Laromiguière, Lacretelle jeune, Raoul-Rochette, Villemain, Guizot etRoyer-Collard. Si ces deux derniers, retenus ailleurs par les soins de la politique, n'occupèrent point leur chaire, les salles du vieux collège du Plessis ne chômèrent point pour cela d'auditeurs. Il leur restait deux maîtres incomparables, Villemain et le suppléant de Royer-Collard, Victor Cousin.
Après avoir débuté, en 1814, comme suppléant de M. Guizot, professeur d'histoire moderne, M. Villemain était devenu titulaire de la chaire d'éloquence française. L'affiche de son cours, pour l'année 1816- 1817, est ainsi conçue : « M. Villemain suivra les progrès de la langue oratoire et fera connaître les divers caractères de l'éloquence française auxquels il appliquera les préceptes des rhéteurs anciens. » L'affiche de l'année 1817-1818 porte qu'il « enseignera
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les principes généraux de l'éloquence et fera l'analyse succincte des ouvrages des plus célèbres rhéteurs anciens et modernes, français et étrangers. Après avoir exposé les prog?'ès de la langue française, il en fera Y application aux divers genres oratoires, et il donnera des exemples tirés des orateurs et des écrivains les plus remarquables. » Dans ses Portraits contemporains, Sainte-Beuve dit que « M. Villemain eut, en 1816, la chaire de littérature française et d'éloquence, et que le titre de sa chaire fut tout d'abord justifié par lui '. » Le vrai titre de la chaire occupée par le jeune professeur était celui que nous avons indiqué : chaire d'éloquence française ; il n'y avait pas, à la Faculté, de chaire de littérature française proprement dite ; celle qui s'en rapprochait le plus était la chaire d'histoire littéraire et de poésie française, dont M. Laya était titulaire depuis 1815. C'est également en 1815, et non en 1816, comme le dit Sainte-Beuve, que M. Villemain fut nommé professeur d'éloquence. On lit en effet dans le Moniteur du 23 Novembre 1815 : « Plusieurs changements et de nouvelles nominations ont eu lieu dans la Faculté des lettres de Paris. M. Barbie du Bocage est nommé doyen, en remplacement de M. Royer- Collard, conseiller d'Etat, président de la Commission d'instruction publique. M. Villemain est nommé professeur d'éloquence française à la place de M. Laya, nommé professeur d'histoire littéraire et de poésie française. M. Raoul Rochette suppléera M. Guizot pour le cours d'histoire moderne. »
i Tome i, p. 479.
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Une erreur va rarement seule, et Sainte-Beuve nous en fournit une nouvelle preuve lorsqu'il écrit : « M. Villemain avait publié Cromwell en 1820 ; il fut reçu en 1821 à l'Académie, y remplaçant, à vingt-neuf ans, M. de Fontanes. » L'Histoire de Cromwell a paru, non en 1820, mais au mois de Mars 1819 ; l'auteur des Portraits contemporains aurait pu s'en assurer en ouvrant le Journal de la Librairie de l'année 1819, au n° 1142, et en lisant, dans les journaux de cette même année, — le Moniteur, le Journal des Débats, la Minerve, le Brapean blanc, etc., — des comptes-rendus très développés du livre de M. Villemain '. — Sa nomination à l'Académie est du 29 Avril 1821 ; il fut élu, au premier tour de scrutin, par 30 voix sur 31 votants ; sa réception est du 28 Juin 1821 : il avait trente et un ans accomplis depuis quelques jours, et non vingt-neuf ans. L'erreur de Sainte-Beuve vient de ce qu'il fait naître l'illustre professeur vers la fin de 91 ou au commencement de 92 2, tandis qu'il est né le 10 Juin
i L'Histoire de Cromwell fut mise en venta chez Maradan, libraire, rue des Marais, faubourg Saint-Germain, le 31 mars 1819. Journal des Débats du 28 mars, Moniteur du 31 mars. — Le Moniteur lui consacra trois articles dans ses numéros des 20 avril, 29 et 31 juillet. — Les articles du Journal des Débats, signés Z..., sont du 19 avril et du 3 mai. La Bibliothèque royaliste en rendit compte dans sa livraison de mai, et la Minerve dans ses livraisons de juillet et d'août. Les deux articles du Drapeau blanc (avril-mai 1819) sont anonymes ; l'auteur a très bien saisi les côtés faibles du talent de M. Villemain et en particulier de celte Histoire de Cromwel, qui n'était pas destinée à vivre
2 Sainte-Beuve, op. cit., p. 468.
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1790 '.J'en trouve la preuve officielle au Moniteur, où je vois qu'il fut élu membre de la Chambre des députés, par le colllège du département de l'Eure, le 3 Juillet 1830, et qu'il fut admis, dans la séance du 4 août, après avoir fait les justifications exigées par la loi. Or, aux termes de l'article 1 de la loi du 25 Mars 1818, « nul ne pouvait être membre de la Chambre des députés si, au jour de son élection, il n'était âgé de quarante ans accomplis. » Pour être éligible, le 3 Juillet 1830, il fallait donc que M. Villemain fut né avant le 3 Juillet 1790.
Si nous avons relevé ces très légères inexactitudes de Sainte-Beuve, c'est' afin de rester fidèle, autant qu'il est en nous, à ce principe que nous tenons de lui : « Les histoires littéraires aiment les dates précises2. » Hâtons-nous d'ajouter que, dans tous ses ouvrages, le célèbre critique a donné l'exemple en même temps que le précepte.
A côté de M. Villemain, et plus éloquent encore, M. Victor Cousin, âgé seulement de vingt-cinq ans, suppléait M. Royer-Collard dans la chaire d'histoire de la philosophie moderne. Le meilleur témoin de cette époque, Théodore Jouffroy, a dit de lui, à l'occasion de son cours de 1817 : « C'était un homme tout jeune
* La Biographie des Contemporains et M. de Loménie (Galerie des Contemporains illustres) donnent la date de juin 1791. — La Biographie des hommes vivants, de Michaud, et celle des Hommes du jour, de G. Sarrut et B. Saint-Edme, tiennent pour le 10 juin 1790. Ces derniers seuls sont dans le vrai.
2 Sainte-Beuve, Journal des Savants, février 1868.
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encore, mais qui depuis n'a jamais été plus remarquable par son éloquence. » — « Si nous en croyons la tradition, dit M. Paul Janet, M. Cousin a été le plus grand professeur qu'ait connu la France, au moins si l'on prend pour mesure du génie dans l'enseignement la grandeur de l'éloquence. La puissance de sa parole, de son geste et de son regard était telle que les auditeurs en étaient fascinés. Il y avait en lui, nous dit-on, quelque chose du prophète '. »
M. Cousin, qui avait consacré la première année de son enseignement (1815-1816) à l'histoire des principaux systèmes de la philosophie moderne sur la question de l'existence personnelle, consacra la seconde (1816-1817) à l'histoire des principaux systèmes philosophiques et particulièrement de celui de Kant sur la nature, l'origine et la légitimité de nos connaissances dans l'ordre intellectuel et dans Tordre moral ; le cours de 1817-1818 eut pour objet l'examen des derniers systèmes du xviii0 siècle sur les idées du vrai, du beau et du bien.
Ces leçons de 1817-1818, les plus belles peut-être qu'il ait jamais faites, sont devenues, sévèrement corrigées par lui, le livre du Vrai, du Beau et du Bien. C'est au début de ces leçons, dans le discours d'ouverture du 4 décembre 1817, que M. Cousin arbora pour la première fois le drapeau de Y Eclectisme :
« Fille de Descartes, disait-il, la philosophie moderne s'est enrichie, depuis deux siècles, d'une multitude d'observations
1 Revue des Deux Mondes, 1er février 1867.
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exactes, de théories solides et profondes, dont elle est redevable à l'esprit général de la méthode. Que lui a-t-il manqué pour marcher d'un pas égal avec les sciences physiques dont elle est la sœur ? Il lui a manqué d'entendre mieux ses intérêts, de tolérer des diversités inévitables, utiles même, et de mettre à profit les vérités qu'elles contiennent pour en tirer une doc. tri ne générale, qui s'épure et s'enrichisse successivement et perpétuellement. — Non certes que je conseille ce syncrétisme aveugle qui a perdu l'école d'Alexandrie, et qui tenterait de rapprocher forcément des systèmes contraires ; ce que je recommande, c'est cet éclectisme éclairé qui, jugeant avec équité et même avec bienveillance toutes les doctrines, leur emprunte ce qu'elles ont de commun et de vrai, néglige ce qu'elles ont d'opposé et de faux. Puisque l'esprit exclusif nous a si mal réussi jusqu'à présent, essayons de l'esprit de conciliation i. »
L'honneur de Victor Cousin sera du reste bien moins d'avoir été le fondateur et, pendant un demisiècle, le chef de V Eclectisme, que d'avoir créé en France l'histoire de la philosophie, et surtout d'avoir défendu avec passion l'idée spiritualiste et d'avoir par là élevé le niveau des âmes. « Sursum corda, tenez en haut votre cœur, voilà toute la philosophie, » écrivait-il dans la préface de son cours de 1817-1818. Sursum corda, ce mot résume en effet toutes les leçons qu'il prononça, de 1815 à 1821, devant une jeunesse enthousiaste, dans l'enceinte de la vieille chapelle du collège du Plessis.
Collège et chapelle sont détruits maintenant, est-il besoin de le dire ? détruits comme presque tout ce qui rappelait le passé et faisait de Paris la capitale
1 Cours de l'histoire de la philosophie moderne, par M. V. Cousin, lre série, t. n, p, 12.
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intellectuelle de l'Europe. Encore un peu de temps, et Paris, devenu l'auberge et le restaurant de l'univers, ne sera plus qu'une cité neuve, une ville sans souvenirs, c'est-à-dire un corps sans âme, et quand l'âme est absente, qu'importe que le corps soit richement paré ? On proscrit les noms de nos vieilles rues, comme trop barbares ; on les remplace par des noms d'hommes célèbres : à merveille. Mais pourquoi n'y a-t-il plus de grands hommes que sur les murailles ? Pourquoi n'avons-nous plus de grands poètes, de grands historiens, de grands orateurs, de grands artistes, de grands journalistes, de grands professeurs? Tandis que les quinze années de la Restauration ont donné à la France Victor Hugo'et Lamartine, Augustin Thierry et Guizot, de Serre et Royer-Collard, Eugène Delacroix et Ary Scheffer, Lamennais et Carre! , Cousin et Villemain, — j'en passe et des meilleurs, — pourquoi les dix-huit années écoulées depuis 1876 n'ont elles vu surgir que Messieurs....? Je ne pousserai pas la cruauté jusqu'à mettre en regard des noms que je viens <h citer ceux des grands hommes du jour ! Je reconnaîtrai même, pour revenir à M. Victor Cousin, que, ne pouvant nous rendre ses leçons, son éloquence, son enthousiasme et sa flamme, on a voulu nous accorder une compensation et on a inscrit son nom sur une des rues qui avoisinent la Sorbonne. Que voulez-vous ? la plus belle ville du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
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