CHAPITRE XIV
Un Salon royaliste. Monsignor Macchi. Le comte de Lamotte- Valois. — L'abbé de Pradt et Jupiter -Scapin. — M. de la Mé*angère et le Journal des Modes. Le chapitre des chapeaux, Perruquiers et coiffeurs. L'huile de Macassar. Le Constitutionnel et César Birotteau. — Le Café Montansier et VHermite de la Chaussèe-d' Antin. Le café Lemblin et Balzac.
En 1817, Victor Hugo était encore à la pension Cordier ; il ne fréquentait donc guère chez les duchesses du faubourg Saint-Germain. Il a tenu cependant à nous donner une peinture d'un salon royaliste en 1816 et 1817*.
Ce salon est celui de Madame la baronne de T..., dont le mari avait été, sous Louis XVI, ambassadeur de France à Berlin : « Madame de T... vivait loin de la cour, monde fort mêlé, disait-elle, dans un isolement noble, fier et pauvre. Quelques amis se réunissaient deux fois par semaine autour de son feu de veuve... »
La liste de ces quelques amis ne laisse pas que d'être assez étendue ; il y avait dans le salon de Madame de T... de vieilles dames qui s'appelaient Mathan, Noé,
1 Les Misérables, troisième partie, livre ut, chapitre î. un Ancicri salon, et chapitre ni, Requiesca?it.
Lévis, Cambis ; des pairs de France, les marquis de Vibraye, de Talaru, d'Herbouville, le vicomte Dambray, le duc de Valentinois, prince de Monaco ; des députés ultras : MM. Thibord du Chalard, Lemarchant de Gomicourt, Cornet d'Incourt; le marquis de Sassenaye, le vicomte de Val..., le prince de Beauffremont, le marquis de C... d'E..., le comte d'Am.,., le comte Beugnot, le chevalier de Port-de-Guy, le bailli de Ferrette ; — des prêtres, l'abbé Halma, l'abbé Letourneur, prédicateur du roi, l'abbé Frayssinous, l'abbé Keravenant, curé de Saint-Germain-des Près, monsignor Palmieri, M. de Boquelaure, ancien évêque de Senlis, le cardinal de la Luzerne, le cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse, « plus le nonce du pape, alors monsignor Macchi, archevêque de Nisibi ' ».
Ne parlons que de ces deux derniers.
En 1817, M. de Clermont-Tonnerre, ancien évêque de Châlons et démissionnaire depuis le Concordat, n'occupait aucun siège ; il ne fut appelé à celui de Toulouse que le 1er juillet 1820 et ne fut nommé cardinal que le 1er décembre 1822.
Quant à monsignor Macchi, il portait le titre d'archevêque de Nisibe. Nisibi n'appartient ni à la langue latine, — les latins disaient Nisibis, — ni à la langue italienne, ni même à la langue turque, à moins que ce ne soit à celle qui arrachait à M. Jourdain cette exclamation : Voilà une langue admirable que ce turc !
1 Les Misérables, 3e partie, livre III, chapitre III.
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Monsignor Macchi, en 1817, était bien nonce du pape... en Suisse. Il ne fut désigné pour la nonciature de Paris qu'en 1819, n'arriva à son nouveau poste qu'au mois de décembre de cette année et fut reçu pour la première fois par le roi Louis XVIII le 6 janvier 1820*.
Mais le personnage important du salon de la baronne de T..., celui qui en était « le coq, » pour me servir de l'expression de Victor Hugo, « était le comte de Lamothe-Valois, duquel on se disait à l'oreille avec une sorte de considération : Vous savez ? c'est le Lamothe de l'affaire du collier... Ce M. de Lamothe était « compté » dans ce salon, à cause de sa « célébrité » et, chose étrange à dire, mais exacte, à cause du nom de Valois... Les partis ont de ces amnisties singulières 2 ».
Les prétentions de Victor Hugo à une précision magistrale et à une exactitude impeccable ne se sont nulle part affichées plus ouvertement que dans ces deux chapitres sur le salon de Mme de T... Il aurait bien dû alors, avant de les écrire, ouvrir les Mémoires inédits du comte de Lamotte-Valois 3. Il y aurait appris la véritable orthographe du nom de ce personnage, qu'il estropie 4, et son âge qu'il ignore. « Le comte de Lamothe, dit-il, était en 1815 un vieillard de 75 ans ; »
1 Moniteur, année 1819, p. 1836 ; année 1820, p. 25.
2 Les Misérables, toc. cit.
a Publiés en 1858 par Louis Lacour, 1 vol. in-18.
* 11 écrit partout : Lamothe- Valois, au lieu de Lamotte. Voyez les autographes publiés par M. Campardon dans son livre sur le Procès du collier. Paris, 1863.
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il avait à cette date 60 ans seulement et non 75, étant né en 1754 ; — il y aurait appris surtout que le misérable époux de la misérable comtesse de Lamotte, bien loin de pouvoir être en 1816 et 1817 « le coq » d'un salon où se réunissait la plus haute société de Paris, était abandonné de tous et plongé dans la plus profonde détresse. Voici en quels termes il parle de cette époque de sa vie :
t A dater de cette époque (1816), je tombai dans la plus affreuse infortune... Je restais seul au monde sans consolations, sans appuis, sans moyens d'existence. Renvoyé de plusieurs hôtels faute de paiement, humilié de recevoir de mes connaissances les secours minimes qui suffisaient à peine à mes premiers besoins, je sentis mon courage m'abandonner, et je ne songeai plus qu'à mettre un terme à une vie aussi douloureuse. N'ayant pas même les moyens de me procurer un pistolet pour exécuter ma résolution, je pris le parti de me précipiter dans la rivière... •»
M. de Lamotte abandonna son projet de suicide (1817), mais il y revint en 1818 : «Je ne me nourrissais, dit il, qu'avec des fèves de marais ou des pommes de terre cuites à l'eau, sans assaisonnement, et la plupart du temps sans pain! Découragé tout à fait et ne voyant point de terme à une position aussi affreuse, je me déterminai à me débarrasser d'une existence qui m'était insupportable. Pour cette fois, je remontai la rivière et je me rendis d'abord à Choisy ; il me restait encore vingt-deux sous. J'entrai dans un mauvais cabaret où je dépensai douze sous 2 ». Nous voilà bien loin du salon
1 Mémoires du comte de Lamotte-Valois, p. 361.
2 Op. cit., p. 365.
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de la baronne de T... — Le cabaret l'avait dégrisé ; il ne se jeta pas à l'eau. En 1819, il chercha, par l'entremise d'un entrepreneur de mariages, à contracter une troisième union avec une vielle femme chargée d'enfants et de petits-enfants. « J'aurais épousé le diable, dit-il dans ses Mémoires, pour sortir de la misère où j'étais plongé. » Cette troisième tentative de suicide manqua, comme les deux premières. Nous le retrouvons, en 1822, à l'hôpital de la Charité ; en 1828, il sollicita de la police, sans pouvoir l'obtenir, une pension viagère de 300 ou 400 francs et son admissionà l'hospice de Chaillot. Le malheureux promena ses dernières années sous les galeries de bois du Palais- Royal et mourut accablé d'infirmités et de misère au mois de novembre 1831 ,.
Où trouver place, dans cette existence du comte de Lamotte- Valois, pour ces succès de salon que lui prête Victor Hugo ? Il lui plaît d'en faire « le coq » de la société la plus aristocratique, au moment même où il manquait de pain : le moindre grain de mil eût été bien mieux son affaire.
Le salon royaliste pur de la baronne de T... inspire à l'auteur des Misérables les réflexions suivantes : « L'esprit ultra caractérise spécialement la première phase de la Restauration... Il y eut là tout un petit monde nouveau et vieux, bouffon et triste, juvénile et sénile, se frottant les yeux ; rien ne ressemble au réveil comme le retour... Jadis méconnaissait Hier. On n'avait plus
Emile Campardon, op. cit., p. 200.
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le sentiment de ce qui était grand ni le sentiment de ce qui était ridicule. Il y eut quelqu'un qui appela Bonaparte Scapin. Ce monde n'est plus. »
Ainsi Victor Hugo reproche aux ultras, aux royalistes purs d'avoir affublé Bonaparte du sobriquet de Scapin, comme s'il était permis d'ignorer que l'auteur de ce mot, celui qui l'inventa, le commenta et le mit en circulation, était un bonapartiste de la veille, successivement nommé par Napoléon évêque de Poitiers, archevêque deMalines, ambassadeur en Pologne, baron et grand-officier de la Légion d'Honneur, un des serviteurs les plus remuants du régime impérial et l'un des adversaires les plus acharnés de la Bestauration, le fameux abbé de Pradt, enfin, l'aumônier du dieu Mars, qui publia en 1815 sous ce titre : Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie en 1812, un pamphlet plein d'esprit et de longueurs, mélange confus de pages étincelantes et de passages ridicules, où le public d'alors remarqua surtout cette phrase :
* Joignez aces dispositions la corruption, fille de l'orgueil..., et vous serez sur la voie de l'explication de l'esprit de l'homme qui, unissant dans ses bizarreries tout ce qu'il y a de plus élevé et de plus vil parmi les monels, de plus majestueux dans l'éclat de la souveraineté, de plus péremptoire dans le commandement, avec ce qu'il y a de plus ignoble et de plus lâche jusque dans ses plus grands attentats, joignant les guet-apens aux détrônements, présente une espèce de Jupiter Scapin qui n'avait pas encore paru sur la scène du monde '. »
Préface, p. xxnj.
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Puisqu'il parlait des salons, il est regrettable que Victor Hugo n'ait rien dit, ou à peu près, des modes de 1817 et qu'il se soit borné à ces trois lignes : « En 1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à des mitres d'Esquimaux. » A la veille de 1789, un galant homme, M. de la Mésangère,' fonda le Journal des Modes, qu'il rédigea sans interruption pendant plus de quarante ans. Spectateur des révolutions des empires, il retraçait chaque jour les révolutions de la gaze et du satin, les révolutions de la veille et quelquefois aussi celles du lendemain. Sans souci des ruines qui s'accumulaient autour de lui et des changements à vue de la politique, il décrivait les changements à vue du costume et de la coiffure : et lui-même, au milieu de ces variations incessantes, il était immuable, toujours vêtu comme aux beaux jours de sa jeunesse *. Avec les matériaux enfouis dans le Journal de cet excellent M. de la Mésangère, un homme de goût, arbiter eleg antiarum, écrira peut-être un jour l'histoire de la Mode. Je serais bien étonné si celui qui remplira cette tâche se préoccupait le moins du monde du petit détail, — vrai ou non, — donné par Victor Hugo, et s'il parlait des casquettes en cuir maroquiné à oreillons, même lorsqu'il
1 Voy. sur M. de la Mésangère de charmantes pages de Jules Janin, au tome m de son Histoire de la littérature dramatique.
abordera ce chapitre dont l'intérêt capital n'avait point échappé à la haute sagacité d'Aristote et dans lequel ne devront être sacrifiés ni la forme ni le fond, le chapitre des chapeaux.
« Toutes les boutiques de perruquiers, dit un peu plus loin Victor Hugo, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal, étaient badigeonnées d'azur et fleurdelisées. »
L'habitude de peindre en bleu les boutiques de perruquiers était fort ancienne. Figaro — et quelle meilleure autorité pourrais-je invoquer en pareille matière ? — nous donne en ces termes, à la fin du premier acte du Barbier de Séville, le signalement de sa boutique :