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CHAPITRE II

Un vers d'Alfred de Musset. — Bordeaux au 12 mars 1814. Trois pairs de France : le comte Lynch, le baron Portai... et le vicomte Hugo. Ce qui se passa le 8 octobre 1820 au nc 16 de la grande rue Taranne. — L'Ecole de Marine d'Angouléme. De quelques-uns des grands-amiraux de France, et en particulier de Joachim Murât. — Le duc d' Angouléme et le général Debelle. — La guerre d'Espagne. — Chateaubriand et Canning. Robert Peel et M. Guizot. M. Saint-Marc Girardin et Benjamin Constant.

Le lecteur trouve sans doute que nous n'avançons guère, et je crois l'entendre qui me crie :

Si nous allons ainsi, nous n'arriverons pas.

Je ne saurais pourtant lui promettre de marcher beaucoup plus vite. Ceci n'est point un livre, une œuvre didactique, composée d'après toutes les règles de l'art et dans laquelle les proportions soient exactement gardées : c'est une causerie, un peu longue, je l'avoue ; une sorte de promenade, à travers champs, dans le passé. Aussi bien, il a été entendu, au moment du départ, que nous ne suivrions point le grand chemin battu où passe l'Histoire en son carosse, et d'où sont bannis le buisson d'aubépine, le liseron et l'églantier.

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Nous nous sommes engagés dans les sentiers de traverse où l'herbe pousse, où fleurit l'anecdote, où les petits détails nous arrêtent à chaque pas, et, qui sait? peutêtre qu'arrivés au terme du voyage, nous connaîtrons mieux le pays que si nous avions pris la route royale. Je dis royale et je dis bien, puisque nous sommes en

« 1817, c'était le temps candide, — je cite Victor Hugo, — où le comte Lynch siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc d'oeuvre de Saint-Germain-des-Prés en habit de pair de France, avec son cordon rouge et son long nez, et cette majesté de profil particulière à un homme qui a fait une action d'éclat. L'action d'éclat commise par M. Lynch était ceci : avoir, étant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donné la ville un peu trop tôt à M. le duc d'Angouléme. De là sa pairie. »

Ce n'était point M. Lynch qui avait donné au duc d'Angouléme la ville de Bordeaux ; la ville s'était donnée elle-même, ainsi que le reconnaissent tous les historiens.

« Lord Wellington, dit M. Thiers, détacha de Mont-de-Marsan le maréchal Beresford avec une colonne de troupes anglaises et portugaises, et celui-ci trouvant Bordeaux sans défense y entra le 12 mars. Le général et le préfet, qui avaient tout au plus 1,200 hommes, se retirèrent sur la Dordogne, et les royalistes de Bordeaux, secondés par les commerçants impatients d'obtenir l'ouverture des mers, demandèrent à grands cris le rétablissement des Bourbons. Le duc d'Angouléme accourut alors et on proclama la restauration de l'ancienne dynastie... Le maire de Bordeaux, le comte Lynch, se mettant à la tête du mouvement, fit une proclamation dans laquelle il annonçait le rétablissement des Bourbons *. •>

1 Histoire du Consulat et de l'Empire, xvn, 520.

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M. Thiers parle des commerçants qui secondaient les royalistes ; mais à Bordeaux, les commerçants, n'était-ce pas à peu près tout le monde ? Si l'association royaliste à laquelle étaient affiliés MM. de Taffard Saint-Germain, Queyriaux, de Mondenard, Marmajoux, de Puységur, se recrutait surtout dans les rangs de la noblesse, la bourgeoisie, frappée dans ses intérêts, écrasée sous le poids de cinq récoltes restées sans écoulement ', avait été vivement froissée par le traitement infligé, le 1er janvier 1814, à l'éloquent et courageux député de la Gironde, M. Laine. D'un autre côté, les souffrances du peuple étaient profondes, intolérables, par suite de la ruine complète du commerce maritime. Dans une telle situation, il importait assez peu que le maire de la ville fût favorable ou hostile aux Bourbons. Lorsqu'on apprit dans l'après-midi du 12 mars, l'arrivée du duc d'Angoulême, l'élan fut aussi général que spontané. La population toute entière se précipita à sa rencontre. On s'embrassait, on pleurait, on se jetait à genoux. Le ciel retentissait d'acclamations enthousiastes. La joie tenait du délire. M. Lynch sans doute était là, avec ses adjoints, en grand uniforme, au milieu des flots du peuple, mais il ne les avait pas plus amenés aux pieds du Prince que la barque pavoisée qui aborde au rivage ne conduit les flots de l'Océan.

L'action commise par M. Lynch n'eut donc pas autant d'importance que le suppose M. Hugo, et il ne parut point à Louis XVIII qu'elle méritât la pairie. Quand la

1 Mémoires du comte Beugnot, il, 100.

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première restauration tomba, M. le comte Lynch ne faisait point partie de la Chambre des Pairs.

Il n'était encore que maire de Bordeaux, et avait à ce titre, le 5 mars 1815, reçu le duc et la duchesse d'Angoulême, qui venaient célébrer l'anniversaire du 12 mars.

Au milieu des fêtes, un courrier arriva de Paris avec cette nouvelle : « Bonaparte est débarqué en France. » Le duc d'Angoulême partit dans la nuit pour Marseille. Madame demeura à Bordeaux. Elle ne s'en éloigna que le 1er avril, après avoir fait d'héroïques mais inutiles efforts pour rallier à la cause du Roi les troupes formant la garnison de la ville. Le comte Lynch, qui ne l'avait pas abandonnée pendant ces jours difficiles, quitta Bordeaux avec elle et l'accompagna à Pauillac, où elle devait s'embarquer. Le 3 avril, il prit place sur la chaloupe qui la conduisit au bâtiment anglais destiné à la transporter des rives de France sur les côtes d'Espagne. Quelques instants après, il montait lui-même à bord d'un autre navire et faisait voile pour l'Angleterre. Son exil devait durer cent jours.

A la seconde Restauration, il ne se pouvait guère que Louis XVIII mît en oubli le dévouement du comte Lynch pendant la crise terrible que l'on venait de traverser ; Napoléon, d'ailleurs, ne l'avait-il pas luimême désigné aux faveurs du Roi par son décret du 12 mars 1815, portant que « les sieurs Lynch, de la Rochejaquelein, de Vitrolles et autres, dont tous les biens meubles et immeubles étaient préventivement séquestrés, seraient traduits devant les tribunaux pour

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y être jugés conformément aux lois et subir, en cas de condamnation, les peines édictées au Code pénal? » — Par ordonnance royale, du 17 septembre 1815, le sieur Lynch fut nommé pair de France, bien moins, comme le prouve la date même de cette ordonnance, pour sa conduite en 1814 que pour celle qu'il avait tenue durant l'interrègne.

Dans les derniers jours de 1813, Napoléon avait envoyé à Bordeaux, en qualité de commissaire extraordinaire, pour maintenir dans cette ville, troublée par les revers du maréchal Soult, l'autorité du gouvernement impérial, un des membres de son Conseil d'Etat, M. Portai. Ce dernier remplit de son mieux sa mission, et s'efforça de prévenir l'entrée du duc d'Angoulême et la proclamation des Bourbons. « Portai, dit le plus récent de ses biographes, M. Levot, ne s'attendait pas que sa conduite en cette occasion l'eût mis en faveur auprès du nouveau gouvernement : c'est pourtant ce qui eut lieu. Louis XVIII le replaça, comme maître des requêtes au Conseil d'État... En 1815, la première ordonnance que le Roi signa à son retour fut celle qui l'appela à faire partie d'une Commission chargée de pourvoir au service des armées alliées J ». Nommé Directeur supérieur des Colonies, il devint, en 1818, Ministre de la Marine, et en 1821, Ministre d'Etat et Pair de France. La Restauration traitait encore mieux M. Portai, qui avait essayé de fermer au duc d'Angou-

1 Les Gloires maritimes de la France, par P. Levot, conservateur de la bibliothèque du port de Brest, p. 411. — Paris, 1886.

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lême les portes de Bordeaux, que M, Lynch, qui les lui avait ouvertes.

Le comte Lynch mourut le 15 août 1835. Je me suis laissé raconter par un de ses compatriotes, quelque peu gascon par conséquent, que certain dimanche (c'était le dimanche, 8 octobre 1820, si je suis bien renseigné), comme il revenait de Saint-Germain-des-Prés et rentrait à son logis, au N° 16 de la grande rue Taranne, il trouva sur sa table une Ode sur la naissance du duc de Bordeaux, avec un hommage de l'auteur. Bien qu'il fût classique et grand admirateur de l'abbé Delille, il la lut avec un vif plaisir, et l'on m'assure même qu'arrivé à ces vers :

Guerriers, peuples, chantez ; Bordeaux, lève ta tète, Cité qui, la première, aux jours de la conquête, Rendue aux fleurs de lys, as proclamé ta foi !

il les relut avec enthousiasme ; sa poitrine battit sous son cordon rouge ; les narines de son long nez se dilatèrent, et, jetant les yeux, au bas de la pièce, sur le nom de l'auteur : Victor-Marie Hugo, il s'écria : « Ce jeune homme ira loin ! ». Le comte Lynch prévoyait-il en ce moment que ce jeune homme s'asseoirait un jour dans son fauteuil de pair de France ?

Si le comte Lynch n'a reçu de l'auteur des Misé?'ables qu'un seul coup de crayon, le duc d'Angoulême n'en a point été quitte à si bon marché : Victor Hugo est

revenu à la charge contre lui en maint endroit de son livre, et notamment dans ce passage : « Une ordonnance royale érigeait Angoulême en école de marine, car, le duc d'Angoulèmu étant grand amiral, il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit toutes les qualités d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique eût été entamé. »

Une ordonnance royale érigeait Angoulême en école de marine... A quelle date ?En 1817, évidemment, puisque ces lignes sont extraites du chapitre consacré à l'énumération des crimes, fautes et bévues de Vannée 1817. Eh bien ! ici encore il y a une erreur.

L'ordonnance qui a créé un collège royal de marine à Angoulême est du 31 janvier 1816.

« Nous avons considéré, disait le Roi dans son préambule, que l'éducation première des jeunes gens qui se vouent au métier de la mer doit tendre à développer par degrés leur intelligence, éclairer leur jugement et diriger leurs études vers les connaissances dont ils doivent faire un jour l'application ; qu'après avoir été préparés par une théorie spéciale, il importe de les façonner de bonne heure à la discipline, aux difficultés, aux fatigues et aux dangers de leur noble profession ; que l'instruction pratique doit être combinée de manière à leur fournir de nombreux termes de comparaison, en leur faisant successivement parcourir de nouveaux parages, et à hâter leur expérience, soit par l'exécution et le commandement alternatifs de toutes les manœuvres, soit par l'observation et l'analyse de toutes les opérations mécaniques qui sont pratiquées dans les divers ateliers de nos arsenaux ; qu'enfin ce n'est que par la réunion de ces soins, de ces efforts et de ces travaux, que les élèves de la marine peuvent se distinguer sur nos vaisseaux et nos flottes, et soutenir dignement l'honneur du pavillon français. »

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En vue d'obtenir ces résultats, l'ordonnance du 31 janvier 1816 décida que les jeunes gens destinés à la marine militaire recevraient une éducation théorique et pratique, — la première, dans un établissement spécial fondé à Angoulême sous le titre de Collège royal de la marine ; la seconde, dans les ports et sur des corvettes d'instruction, armées à cet effet.

Après avoir terminé au Collège royal leur éducation théorique, les jeunes gens étaient dirigés, avec le titre d'élèves de la marine de seconde classe, sur le port de Rochefort, où ils étaient embarqués à bord des corvettes d'instruction. Ils devaient faire sur ces bâtiments deux campagnes, dites campagnes d'instruction, chacune de la durée d'environ dix mois.

Les élèves qui subissaient avec honneur l'examen placé à la fin de la seconde campagne, étaient nommés élèves de la marine de première classe, répartis dans les ports de Brest, Toulon et Rochefort, et embarqués sur les bâtiments de guerre de l'Etat. Lorsqu'ils réunissaient trois années de navigation aux deux campagnes d'instruction qu'ils avaient faites en qualité d'élèves de deuxième classe, ils pouvaient être promus au grade d'enseigne de vaisseau.

Telle est l'économie générale de l'ordonnance du 31 janvier, qui n'a pas moins de 106 articles ; ils témoignent d'un désir ardent de bien faire et montrent que Louis XVIII et ses conseillers comprenaient à merveille l'importance, pour les élèves de la marine, de recevoir une forte instruction pratique. Sur ces 106 articles, 30 seulement sont consacrés à l'éducation

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théorique et au collège d'Angoulême ; 69 ont en vue d'assurer l'éducation pratique. — Dans ces conditions, le choix de la ville d'Angoulême comme siège du collège où l'éducation théorique serait distribuée n'avait rien d'extraordinaire, et on comprend très bien que Ton ait préféré au mouvement et au bruit de nos ports une ville de l'intérieur, dont le calme était plus favorable aux études, située d'ailleurs sur le bord d'une rivière capable de recevoir un petit bâtiment, et à proximité du port militaire de Rochefort. N'en déplaise à Victor Hugo, l'auteur de l'ordonnance de 1816 n'a donc point pris le Pirée pour un nom d'homme ni Angoulême pour un port de mer. Il s'est borné à suivre les errements du règne de Louis XVI, qui en 1786, c'est-à-dire à l'époque où la marine française atteignait son apogée, créa deux collèges de marine à Vannes et à Alais l. Il me semble que, comme port de mer, Angoulême vaut bien Alais.

Un dernier mot sur le collège d'Angoulême.

Sous l'Empire, on ne pouvait être admis dans les écoles spéciales de Brest et de Toulon que par décret et suivant le bon plaisir du Prince 2. La Restauration au contraire institua le concours pour la nomination des élèves au collège royal de la marine 3, et lors de l'établissement à Brest, au mois de mai 1826, du vaisseau-école YOrion, remplacé en 1840 par le Borda,

1 Histoire de Brest, par Levot, 11.

2 Article 3 du décret du 27 septembre 1810, relatif à l'organisation des écoles de marine de Brest et de Toulon.

3 Ordonnance du 22 janvier 1824.

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les admissions furent également subordonnées à la loi du concours.

L'ordonnance du 31 janvier 1816 présentait donc de sérieux avantages ; et de même le titre de grandamiral porté par le Dauphin n'avait rien de ridicule.

Ce titre se rattache aux jours les plus glorieux de notre marine. C'est Colbert. le véritable fondateur de la puissance navale de la France, ce ministre incomparable qui, menant de front l'Administration des Finances, de l'Industrie, du Commerce et de la Marine, éleva tout, marine, commerce, industrie, finances, à un degré de prospérité inouï ; qui dans l'espace de quelques années (1663-1683), ramina nos colonies jusque-là languissantes, replaça la marine sur un pied formidable, substitua, pour recruter le personnel de l'armée de mer, le système des classes au régime violent et arbitraire de la presse, fit exécuter à Dunkerque par Vauban des travaux immenses, agrandit et transforma les ports de Brest et de Toulon, créa de toutes pièces celui de Rochefort, institua l'école des gardes-marine, établit la Caisse des invalides, fit publier en 1681 l'ordonnance de la Marine dont les dispositions sont encore aujourd'hui en vigueur, prépara le Code des armées navales promulgué en 1689 sous le ministère de son fils Seignelay et resté la principale base de notre législation maritime ; c'est ce grand homme qui fit revivre en 1669 la charge

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d'Amiral de France, supprimée en 1626 par le cardinal de Richelieu.

Réservée, comme distinction honorifique, aux enfants de France et remplie tour à tour par le comte de Vermandois, le comte de Toulouse, le duc de Penthièvre et le duc d'Angoulême, cette haute dignité ne paraît point avoir nui au développement de la marine française. Le maréchalat du comte de Vermandois (1669-1683) et celui du comte de Toulouse (1683-1737) correspondent à l'une des périodes les plus éclatantes de nos annales maritimes, à celle où nos escadres étaient commandées par les d'Estrées,lesForbin,les Jean-Bart, les Duguay-Trouin, les Tourville et les Duquesne, — Tourville et Duquesne, les deux plus grands hommes de mer que la France ait eus. Le comte de Toulouse lui-même, qui battit les flottes anglaise et hollandaise en plu^s d'une rencontre et notamment, le 24 août 1704, à la hauteur de Velez-Malaga, mérite d'occuper dans cette pléiade de marins illustres une place honorable. C'était un vaillant cœur dont le duc de Saint-Simon, si impitoyable, dans ses Mémoires, à l'endroit des princes légitimés, a dit « qu'il était l'honneur, la vertu, la droiture, l'équité même. »

Son fils, Jean-Louis-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, lui succéda dans sa charge d'amiral et la conserva jusqu'au jour où elle fut supprimée par le décret du 1er mai 1791. On sait que la marine française retrouva sous Louis XVI, avec d'Estaing, de Vaudreuil, de Grasse, du Couédic et surtout le bailli de Suffren, les beaux jours de Louis XIV. Vaincue par

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nos marins, l'Angleterre dut signer le traité de Versailles (3 septembre 1783), qui assurait l'indépendance des Etats-Unis et consacrait l'ascendant et la prépondérance de la France en Europe. Louis XVI profita de cette paix glorieuse pour faire préparer sur nos chantiers et dans nos ports un immense mobilier naval. Lorsque la Révolution éclata, brisant du même coup le sceptre et le bâton d'amiral entre les mains de Louis XVI et du duc de Penthièvre, les deux hommes les plus vertueux du royaume, elle trouva nos arsenaux pleins et nos flottes, aussi nombreuses qu'aguerries, promenant sur toutes les mers le pavillon de la France. En 1814, quand la dignité de grand-amiral fut conférée au duc d'Angoulème, les choses étaient bien changées. La République et surtout l'Empire avaient perdu, en entreprises mal conçues et mal exécutées, quarante trois vaisseaux de guerre, quatre-vingt-deux frégates, soixante-seize corvettes et soixante-deux avisos. « Les circonstances étaient on ne peut plus difficiles, dit M. Levot dans son livre sur les Gloiivs maritimes de la Finance ; une marine mutilée, une dotation annuelle évidemment insuffisante, un matériel en mauvais état, tout semblait présager que c'en était fait pour jamais de notre puissance navale '. » Grâce aux efforts de la Restauration et des ministres de la marine qu'elle appela dans ses conseils, grâce surtout au baron Portai (1818-1821), au comte de Chabrol (1824-1828) et au baron d'Haussez (1829-1830), la France

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redevint une puissance militaire de premier ordre. Le baron Portai obtint des deux Chambres que le chiffre de la dotation de la marine fût mis en rapport avec les nécessités du service : ce chiffre fut porté pour l'exercice 1822 à 65 millions. « Libéral autant qu'éclairé, il s'attacha à faire disparaître l'antagonisme existant entre l'ancienne et la nouvelle marine. Ne tenant compte que du mérite et non des opinions politiques, il n'avait qu'un mobile, l'intérêt du pays ' . » M. de Chabrol marqua les quatre années de son passage au ministère par la création du conseil d'amirauté, le rétablissement des préfectures maritimes, l'organisation des équipages de ligne, l'institution d'une école d'application, la conservation des vaisseaux au moyen de couvertures mobiles, l'application aux Colonies de la législation française, enfin la reprise des grands travaux et des constructions navales qui permirent d'accélérer les armements nécessités par les expéditions de Grèce et d'Algérie 2 . Lorsque cette dernière expédition fut résolue, tous les hommes de l'art demandaient huit mois pour les préparatifs ; le baron d'Haussez les organisa, en moins de trois mois, avec autant d'intelligence que de vigueur, et, le 5 mai 1830, le duc d'Angoulême put passer à Toulon la revue de la flotte prête à mettre à la voile. Elle s'élevait à 675 bâtiments de guerre et du commerce, et ne comptait pas moins de 11 vaisseaux, 24 frégates et 70 navires

1 Levot, op. cit., p. 411-412.

2 Op, cit., p, 82.

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de guerre de moindre force. Le spectacle que présentait la rade était magnifique. Les navires de guerre et les bâtiments de transport, entre lesquels circulaient des miliers de barques, occupaient le centre du tableau, dont le cadre était formé par les collines que couvrait une innombrable population. Tous les navires étaient pavoises; les équipages, montés dans les vergues et dans les hunes, faisaient retentir l'air des cris de : Vive le Moi ' ! Journée de soleil et de fête à la veille des jours de deuil, dernier ravon à l'heure où les ombres du soir vont envahir le ciel, dernier sourire de la fortune à cette Maison de Bourbon qui avait trouvé la France épuisée, appauvrie, écrasée sous le poids d'inénarrables désastres, et qui allait la laisser libre, prospère et forte, avec des finances admirables, et une flotte superbe ; — qui l'avait trouvée vaincue, humiliée, foulée aux pieds par quatre cent mille envahisseurs, et qui allait lui léguer la plus pure et la plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux et malgré les menaces de l'Angleterre frémissante !

On le voit, sous Charles X et sous Louis XVIII, comme sous Louis XIV et sous Louis XVI, qu'il ait été porté par le comte de Vermandois ou le comte de Toulouse, par le duc de Penthièvre ou le duc d'Angoulême, auquel les juges les plus sévères ne pourront pas refuser ce témoignage qu'il était, lui aussi, « l'honneur, la vertu, la droiture, l'équité même, » le titre

1 Alfred Nettement, Histoire de la conquête d'Alger, p *28l.

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de grand-amiral se rattache aux meilleurs et aux plus glorieux souvenirs de notre marine.

En conférant ainsi une haute dignité, purement honorifique d'ailleurs, à des membres de la Maison Royale, l'ancienne monarchie qui a créé la France, la Restauration, qui l'a sauvée, n'avaient d'autre but que de s'unir plus étroitement à la nation, de mieux identifier leurs destinées avec la sienne. La fierté démocratique de l'auteur des Misérables refuse de se placer à ce point de vue. Soit. Mais alors il me permettra de lui faire observer que, s'il est choquant de voir un homme qui n'a jamais été marin devenir grand-amiral, c'est surtout au lendemain d'une révolution faite au nom de l'égalité et sous un gouvernement qui a la prétention de consacrer ce principe et d'en assurer le maintien. Eh bien ! c'est là justement le spectacle qui nous a été donné par l'Empereur Napoléon Ier, ce Soleil dont Victor Hugo est le Mernnon ', cette idole à laquelle il a dressé un temple 2, ce demi-dieu qui n'a pas été vaincu par les rois de l'Europe coalisés et par leurs généraux, Wellington et Bliicher, mais par Dieu lui-même, seul rival digne de lui 3.

A peine monté sur le trône, il rétablit la charge de grand amiral, et il en investit un officier de cavalerie,

1 Napoléon, Soleil dont je suis le Memnon.

(Odes et Ballades).

2 A l'Empereur tombé dressant dans l'ombre un temple.

(Feuilles d'automme).

3 « Napoléon avait été dénoncé dans l'infini et sa chute était décidée .• // gênait Dieu. » (Les Misérables, p. 183).

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l'époux de sa sœur Caroline, Joachim Murât. Le 12 pluviôse an XIII (1er février 1805), il adressait au Sénat conservateur le Message suivant :

« Sénateurs, t Nous avons nommé grand-amiral de l'Empire notre beaufrère le maréchal Murât. Nous avons voulu non seulement reconnaître les services qu'il a rendus à la patrie, et l'attachement particulier qu'il a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une personne qui nous est de si près attachée par lés liens du sang.

t Au palais des Tuileries, le 12 pluviôse an 13. Signé : NAPOLÉON. » »

Murât, devenu roi de Naples, conserva la dignité de grand-amiral 2. Il était encore maréchal de France et grand-amiral lorsqu'il signa, le 8 janvier 1814, avec les puissances coalisées un traité d'alliance offensive et défensive et prit l'engagement de tenir en campagne un corps effectif de trente mille hommes destinés à opérer contre son bienfaiteur et contre son pays. S'il avait eu une marine, la France aurait vu les vaisseaux de son grand-amiral bloquer nos ports, de concert avec la flotte anglaise, pendant que ses troupes combattaient les nôtres, de concert avec les soldats autrichiens.

En même temps qu'il rétablissait la dignité de grand-amiral, Napoléon faisait revivre celle de conné-

1 Journal de Paris, n° du 3 février 1805.

2 Voir YAlmanach impérial.

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table, éteinte depuis 1627. Et quel était celui de ses compagnons de victoire qu'il appelait à l'honneur de recevoir cette redoutable et invincible épée que les Gaucher de Châtillon, les Montmorency, les Olivier de Clisson, les Arthur de Richemont, les Lesdiguières avaient si glorieusement portée ? Etait-ce Masséna, ou Soult, ou Davout, ou Ney, le brave des braves ? Non, il choisit le grand-connétable, comme le grand-amiral, dans sa famille, et il remit l'épée de Duguesclin aux mains pacifiques de son frère Louis, dont M. Thiers a dit qu'il était brave, mais point militaire. Louis Bonaparte du moins ne devait pas, aux jours des revers, la tourner contre la France.

Le nom du duc d'Angoulême reviendra encore plus d'une fois sous la plume de Victor Hugo, qui semble avoir voué une inimitié particulière à ce prince honnête, courageux, modeste, sincèrement libéral. Citons, dès ici, un fait qui le concerne et qui, par sa date, appartient à l'année 1817.

Le général Debelle, après être allé, le 6 mars 1815, offrir ses services au gouvernement royal et avoir demandé à marcher contre Napoléon, qui se dirigeait en ce moment sur Grenoble, avait tout à coup, changeant de résolution, accepté de l'Empereur le commandement du département de la Drôme, et s'était trouvé, le 30 mars, à une lieue de Valence , en présence du petit corps d'armée du duc d'Angoulême. A

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la suite d'un engagement assez vif, il avait dû évacuer la ville et se replier derrière l'Isère.

Un an plus tard, le 22 mars 1816, malgré l'éloquente défense d'un avocat royaliste, M. Berryer fils, il était condamné à mort par un conseil de guerre. Le duc d'Angoulême devança près de son oncle toutes les sollicitations. Lorsque le garde des sceaux vint prendre les ordres du Roi : « Je n'ai pas besoin de rapport, dit Louis XVIII, mon neveu demande la grâce du général Debelle. Je l'accorde : tout est dit. » La peine de mort fut commuée en une détention de dix années dans la citadelle de Besançon ; au mois d'août 1817, grâce entière était accordée au général, toujours sur la demande du duc d'Angoulême.

Ces faits sont connus. Ce qui l'est moins, c'est que le prince, pendant tout le temps de la captivité du général Debelle, lui fit une pension sur sa cassette pour l'indemniser de la perte momentanée de ses appointements '.

Si la générosité du duc d'Angoulême était sans bornes, la charité de sa digne compagne, de la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, était inépuisable et singulièrement ingénieuse. J'emprunte à une des intéressantes Lettres sur la Restauration, de M. Edouard Mennechet, les détails qui suivent et qui portent la date du 1er septembre 1817 :

« La princesse a demandé qu'on lui envoyât tous les jours, de chaque administration, les cachets de cire des lettres qui y

1 Voir Journal des Débats, 1" septembre 1817.

arrivent. Elle s'occupe elle-même, avec ses dames, à en détacher le papier ; et du produit de la vente de cette cire, elle trouve le secret de vêtir et de nourrir cinq nombreuses familles. L'histoire dédaignerait de pareils détails ; je les recueille avec bonheur. En vous les donnant, je commets peut-être une indiscrétion, je trahis des secrets de charité dont jamais sans doute il ne sera question dans aucun livre... l »

Comme on le pense bien, c'est surtout la guerre d'Espagne que Victor Hugo ne pardonne pas au duc d'Angoulême. Jean Valjean, le héros des Misérables, s'évade du bagne de Toulon. Cet événement ayant eu lieu, paraît-il, en 1823, et 1823 étant l'année de la guerre d'Espagne, Victor Hugo en profite pour se livrer à une violente sortie contre cette guerre et pour dire son fait, une fois de plus, à ce malheureux duc d'Angoulême :

« Cette guerre, écrit-il, contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon ; la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, c'est-à-dire iaisant acte d'aînesse ; un retour apparent à nos traditions nationales, compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du Nord ; M. le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales, le héros d'A?idujar, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du Saint-Office aux prises avec le terrorisme chimérique des libéraux ; les sansculottes ressuscites au grand effroi des douairières sous le nom de descamisados ; le monarchisme faisant obstacle au progrès

qualifié anarchie ; l'esprit de liberté et de nouveauté mis à la

raison par les baïonnettes ; les principes matés à coups de

1 Lettres sur la Restauration, par Ed. Mennechet, Secrétaire de ta chambre et lecteur des rois Louis XV III et Charles X, Tome II, p. 76.

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canon ; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait par son esprit ; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats hésitant, les villes assiégées par des millions ; point de périls militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine surprise et envahie ; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne : telle fut cette guerre faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite par des généraux qui

sortaient de Napoléon Quelques faits d'armes furent sérieux ;

la prise du Trocadéro, entre autres, fut une belle action militaire ; mais en somme, nous le répétons, les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé, l'ensemble fut suspect.... ; il parut évident que certains officiers espagnols, chargés de la résistance, cédaient trop aisément, l'idée de corruption se dégagea de la victoire ; il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humilié. Guerre diminuante en effet, où l'on put lire Banque de France dans les plis du drapeau... C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle Rostopchine que Ballesteros. Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent pour un succès... ' »

La guerre d'Espagne ne fut pas un acte de servitude et de sujétion vis-à-vis des cabinets du Nord : tous les faits et tous les documents diplomatiques s'accordent pour l'établir.

Lorsque M. de Montmorency, ministre des affaires étrangères, se rendit au congrès de Vérone, il était porteur d'instructions positives, qui contenaient ces propres mots : « La France étant la seule puissance qui doive agir par ses troupes, elle sera seule juge de

1 Les Misérables, 2e partie, Livre II, chapitre III. — Voir, dans les Odes et Ballades, Y Ode enthousiaste de Victor Hugo sur la Guerre d'Espagne :

Oh ! que la Royauté, puissante et vénérable... .

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cette nécessité. Les plénipotentiaires ne doivent pas consentir à ce que le congrès prescrive la conduite de la France à l'égard de l'Espagne. » Entraîné par la générosité et l'élévation de ses sentiments, qui revêtaient parfois une teinte de mysticisme, à embrasser une politique où l'initiative particulière de chaque nation s'effacerait devant les décisions générales prises en commun par une sorte de directoire des grandes puissances, chargé de faire prévaloir partout les intérêts du droit et de l'humanité, le loyal et chevaleresque Mathieu de Montmorency avait été conduit à demander que la Russie, l'Autriche, la Prusse et la France adressassent à l'Espagne une dernière signification, après laquelle les ambassadeurs seraient retirés. Mais M. de Villèle se prononça contre cette action collective dans le conseil des ministres qui fut tenu aux Tuileries, le 25 janvier 1822. Il revendiqua pour la France le droit d'intervenir seule. Louis XVIII se rangea à son avis, et déclara « que la France était vis-à-vis de l'Espagne dans une position spéciale ; que, pour elle, rappeler l'ambassadeur, c'était trop ou trop peu ; » puis il ajouta : « Louis XIV a détruit les Pyrénées, je ne les laisserai pas relever ; il a placé ma maison sur le trône d'Espagne, je ne l'en laisserai pas tomber ; mon ambassadeur ne doit quitter Madrid que le jour où cent mille Français s'avanceront pour le remplacer. » Parler ainsi, c'était séparer l'action de la France de celle des autres puissances ; M. Duvergier de Hauranne n'hésite pas à le reconnaître *. C'était

1 Tome vu, p. 218. — Voir, sur le congrès de Vérone et la

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désavouer M. de Montmorency ; il remit aussitôt son portefeuille. Il avait voulu faire de la question d'Espagne une question européenne ; avec Chateaubriand, son successeur, elle devint une question française.

Aussi le chef du cabinet anglais, Canning, s'en montra-t-il profondément irrité. Son hostilité n'arrêta point le gouvernement de Louis XVIII. « Tenez le ton haut avec les ministres anglais, » écrivait Chateaubriand, le 16 janvier 1823, à M. de Marcellus, représentant de la France à Londres. « Dites et répétez à M. Canning, lui écrivait-il encore dans une dépêche en date du 28 janvier, que nous voulons la paix comme lui, et que l'Angleterre peut l'obtenir avant l'ouverture de la campagne, si elle veut tenir le même langage que nous et demander la liberté du roi. Mais ajoutez bien que notre parti est pris, et que rien ne nous fera reculer. » Et, le 13 Mars 1823 : <. Canning m'en veut de n'avoir pas précipité la France aux genoux de l'Angleterre. Il ne peut pas guerroyer, il n'en a aucune raison plausible, il le sent et il est piqué de s'être si fort avancé. Mais, guerre ou non, la France fera ce qu'elle doit faire, ou je ne serai plus ministre... » Et en post-scriptum : « Donnez des fêtes, et ripostez ferme à M. Canning. » Le 17 Avril : « L'Angleterre sent que cette guerre nous rend notre influence sur l'Espagne et nous replace à notre rang en Europe ; elle doit être irritée et malveillante. L'amour-propre de M. Canning

guerre d'Espagne, le beau récit de M. Alfred Nettement, Histoire de la Restauration, t. vi, liv. xu, mi et xiv.

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est compromis : de là sa violence et son humeur Je

vous recommande de vous montrer désormais froid et

réservé avec M. Canning Soyez poli, mais causez

peu ; et qu'il s'aperçoive, à votre manière, que le gouvernement français connaît sa force et défend sa dignité '. »

Ces extraits font assez voir que l'honneur de la France était entre bonnes mains, et ce qu'il faut penser de ces gros mots de servitude et de sujétion employés par Victor Hugo. M. Saint-Marc Girardin a, sur ce point, très bien démêlé et très bien rendu la vérité, dans un article publié par le Journal des Débats, en 1838 :

« Non, dit-il, le congrès de Vérone n'a pas imposé à la France l'obligation de faire la guerre à la révolution espagnole. L'Europe s'accommodait de notre impuissance de 1815. Sans doute, la révolution d'Espagne l'inquiétait; mais la résurrection politique et militaire de la France, qui était une des conséquences de la guerre d'Espagne, si cette guerre réussissait, inquiétait l'Europe bien plus encore que la propagande espagnole. , . Voilà ce que démêla M. de Chateaubriand, et voilà pourquoi il déclare hautement que la guerre d'Espagne a été un acte de hardiesse plutôt qn'un acte de soumission et d'obéissance, mais il vit en même temps que l'Europe continentale ne pouvait pas nous défendre de faire cette guerre, et qu'elle devait même nous y soutenir en apparence de ses vœux, forcée qu'elle était à cela par ses principes et ses opinions monarchiques 2. »

L'expédition fut-elle sans gloire ? Se borna-t-on à

1 Politique de la France sous la Restauratiort, par M. de Marcellus, pp. 123, 128, 169, 201.

2 Essais de morale et de littérature, par M. Saint-Marc Girardin, t. n.

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gagner les généraux, à assiéger les villes avec des millions ? Le soldat rentra-t-il humilié, et fut-on condamné à lire sur notre drapeau ces mots : Banque de France ?

Il y a beaucoup à rabattre de ces exagérations de langage. La défection de quelques-uns des chefs attachés aux Cortès fut adroitement préparée, et un habile emploi de fonds abrégea la durée de la guerre ; mais en faisant marcher de front les négociations secrètes et les combats à ciel ouvert, en donnant cette destination à l'argent, que Ton peut appeler, en plus d'un sens, le nerf de la guerre, la Restauration ne faisait que suivre les traditions de Bonaparte lui-même, à l'époque la plus glorieuse de sa carrière.

Au mois de Juin 1798, Bonaparte, en route pour l'Egypte, et arrêté devant la capitale de l'île de Malte, se ménagea des intelligences dans la place, par l'entremise de Poussielgue, et gagna le grand-maître de l'Ordre, le comte de Hompesch, qui, après un simulacre de résistance, lui livra la ville de la Valette en échange d'une pension de 300,000 francs 4 (24 prairial an vi — 12 Juin 1798).

En 1823, l'argent de la France ne servit pas seulement à acheter la défection de quelques chefs et à abréger la lutte, il servit surtout à rendre moins lourdes pour la population les charges de la guerre, et M. de Villèle répondant, le 28 Juin 1824, à un discours du général Foy, dans la discussion sur les

1 Histoire de Napoléon Ier, par Lanfrey, t, 368.

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comptes de la campagne d'Espagne, put dire à la Chambre des députés :

« Messieurs, les trente années de guerre dont on nous parle n'offrent pas d'exemple d'une pareille campagne ; ces trente années de guerre ont été faites aux dépens des pays qu'on parcourait. Le succès de la campagne d'Espagne dépendait de la discipline de l'armée, et, par conséquent, de la fourniture exacte de tout ce qui pouvait être nécessaire au soldat. On s'est récrié sur ce que des marchés avaient été passés pour le chauffage de l'armée. Vous voyez par là jusqu'à quel point a été poussée la discipline, et que ce n'est pas, comme dans les guerres précédentes, avec les meubles des habitants que nos troupes préparaient leurs repas, mais avec du bois acheté dans le pays. En un mot, le système de la campagne a été tel, que les Français ont été en Espagne des auxiliaires payant tout, n'imposant rien, ne prenant rien... '. •>

Cette façon nouvelle de faire la guerre en vaut bien une autre, n'en déplaise à Victor Hugo qui, en sa qualité d'ancien président du congrès de la paix, raffole des grands coups d'épée, des mêlées sanglantes, des escadrons qui se heurtent, des soldats qui tombent sur les sillons, fauchés comme des épis mûrs.

A ce dernier point de vue d'ailleurs, l'expédition d'Espagne présente un assez joli contingent de batailles et de sièges, de morts et de blessés, et elle n'est point tant à dédaigner : Victor Hugo aurait pu s'en convaincre en relisant les deux volumes publiés en 1824 par son frère Abel, sous ce titre : Histoire de la campagne d'Espagne en 1823, dédiée au roi 2.

» Moniteur, 1824, p. 875.

2 Histoire de (a campagne d'Espagne en 1823, dédiée au Roi,

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Abel Hugo sans doute était un fervent royaliste ; mais ici le langage des plus fervents libéraux ne différait pas d'avec le sien. Benjamin Constant et !e général Foy, parlant au nom de l'opposition, ont jugé en ces termes la guerre d'Espagne :

« Loin de contester ce que notre honorable collègue (M. de Martignac) a dit sur le passé, j'aime à reconnaît?^ avec lui que l'ensemble de cette expédition mémorable a été glorieux pour notre armée, et je dirai que cette gloire est d'autant plus belle qu'elle ne se compose pas seulement de succès militaires La générosité française animant jusqu'à nos simples soldats a travaillé toujours et heureusement réussi quelquefois à faire prévaloir l'humanité contre la vengeance, la pitié contre la fureur et à protéger l'ennemi désarmé contre l'auxiliaire aigri par de longs revers. » Ainsi s'exprima Benjamin Constant à la tribune de la Chambre des députés, dans la séance du 28 juin 1824. Le général Foy, dans la même séance, ajouta ces paroles : « La rapidité des opérations en Espagne et la plénitude du succès militaire ont trompé les prévisions de ceux qui ne voulaient pas la guerre et ont surpassé les espérances de ceux qui l'avaient appelée de leurs vœux. »

En demandant aux Chambres, au mois de février 1823,

par Abel Hugo , ancien officier d'Etat-major , membre de plusieurs sociétés savantes et littéraires. Ornée de 22 gravures par Couché fils, graveur du cabinet de feu S. A. R. le duc de Berri. 2 vol. in-8.

de voter la loi relative à l'emprunt de cent millions, pour les frais de la guerre, Chateaubriand n'avait pas caché qu'elle avait pour objet, plus encore que la libération de l'Espagne, l'émancipation de la France :

« N'oublions pas, Messieurs, disait-il, que si la guerre avec l'Espagne a, comme toute guerre, ses inconvénients et ses périls, elle aura eu pour nous cependant un immense avantage : elle nous aura créé une armée, elle nous aura fait remonter à notre rang militaire parmi les nations ; elle aura décidé notre émancipation et rétabli notre indépendance. 11 manquait peutêtre encore quelque chose à la réconciliation complète des Français ; elle s'achèvera sous la tente. Les compagnons d'armes sont bientôt amis, et tous leurs souvenirs se perdent dans la pensée d'une commune gloire... Le roi, avec une généreuse confiance, a remis la garde du drapeau blanc à des capitaines qui ont fait triompher d'autres couleurs • ; ils lui rapprendront le chemin de la victoire ; il n'a jamais oublié celui de l'honneur 2. »

Les espérances de Chateaubriand et de ses collègues ne furent pas déçues. M. Guizot, un des adversaires de l'expédition, a écrit, au tome i de ses Mémoires . « Comme coup de main de dynastie et de parti, la guerre d'Espagne réussit pleinement. Les prédictions sinistres de ses adversaires furent démenties et les espérances de ses fauteurs dépassées. Mises en même temps à l'épreuve, la fidélité de l'armée et l'impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent à la fois. L'expédition fut facile quoique non sans gloire.

* Le maréchal Moncey ; les généraux Molitor, Lauriston, Guilleminot, Curial, etc.

2 Œuvres complètes de Chateaubriand, t. xxui, p. 390.

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Le duc d'Angoulême s'y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de la France . n'en reçurent aucune atteinte '. »

Sir Robert Peel, membre du cabinet anglais, appréciait ainsi, dans une conversation avec M. de Marcellus, les résultats de la campagnes : « La Providence est pour vous, vous aviez raison... Vous avez conquis une influence réelle sur le continent ; une armée fidèle ; des finances florissantes ; un héritier de la couronne, qui s'est acquis autant de gloire par son courage que par sa modération 2. »

Ces éloges, adressés au duc d'Angoulême par M. Guizot et par Robert Peel, pèseront peut-être plus que les épigrammes de Victor Hugo ; il plaisante agréablement le héros d'Andujar et son air paisible... Mais ignore-t-il donc que cet air paisible ne l'empêchait pas d'être toujours au premier rang, parce qu'il avait, disait-il, la vue basse ? Un jour, au bombardement de Cadix, — et j'emprunte cet épisode à M. Abel Hugo, — le prince, en visitant la tranchée, s'arrêta quelque temps à la dernière batterie élevée à 260 toises du fort d'Urratia. L'ennemi s'en aperçut et fit feu sur ce point ; un boulet traversa l'épaulement au-dessus de la tête du duc d'Angoulême et le couvrit de sable. Les généraux et les officiers qui l'entouraient lui témoignèrent leur inquiétude : — Monseigneur, s'écria l'un d'eux, si Votre Altesse royale avait été atteinte... —

1 Guizot, Mémoires, l, 258.

2 Politique de la Restauration, par M. de Marcellus, 274.

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Je serais mort en bonne compagnie, répondit le prince avec calme, et se tournant vers sa suite : Allons, Messieurs, et il continua l'examen des travaux '.

Mais ce qu'il faut priser, chez le duc d'Angoulême, bien plus haut que sa bravoure, — que serait un prince qui manquerait de courage? — c'est sa loyauté, sa modération et son esprit libéral.

« Tout ce qu'il lui était possible de faire pour modérer la réaction royaliste, le duc d'Angoulême le fit, dit M. Duvergier de Hauranne, et le souvenir d'Andujar lui faisant craindre que sa modération ne fût pas approuvée à Paris, il pria les ministres, s'ils jugeaient qu'il dût tenir une autre conduite, d'en charger un autre 2. »

Complétons ce jugement par celui d'un écrivain moins suspect encore que M. Duvergier de Hauranne :

« Le duc d'Angoulême, comme s'il ne se fût occupé toute sa vie que d'opérations militaires, montra autant de sagesse dans les mesures à prendre pour assurer le succès, qu'il fit paraître de courage dans leur exécution ; il étonna les vieux guerriers par la justesse des observations et du coup d'œil. Affable avec les soldats, il avait un moyen sûr de s'en faire adorer, c'était de marcher à leur tête dans le danger ; aussi retrouva-t-il dans une armée toute neuve le dévouement, l'impétuosité, la brillante bravoure de l'ancienne... Humain envers les vaincus, il se les attachait par ses bienfaits, et ceux qui se proposaient de lui résister cédaient autant à l'ascendant de son caractère qu'à la force de ses armes. Le prince voulait délivrer Ferdinand VII du joug des Cortès ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne triomphait que pour une faction et qu'une nouvelle tyrannie

' Abel Hugo, il, 249.

2 Histoire du Gouvernement parlementaire, vu, 467.

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allait peser sur l'Espagne ; il rendit alors la fameuse ordonnance d'Andujar, qui traçait au gouvernement espagnol la seule route du bonheur. Sa voix ne fut pas entendue. Il parla le même langage au port Sainte-Marie avf c aussi peu de succès ; et le roj d'Espagne était libre alors. Le duc d'Angoulême quitta l'Espagne avec le chagrin de n'avoir pas fait tout le bien qu'il avait en vue, et la crainte de voir des maux d'une autre espèce remplacer ceux qu'il avait dissipés. L'expérience a prouvé que le prince savait juger les hommes et les choses, et ce qui se passa en Espagne depuis cette époque fit regretter que ses conseils n'aient pas été suivis. La France a revu avec enthousiasme le pacificateur de l'Espagne... Depuis ce moment le nom du duc d'Angoulême se rattache à tout ce qui se fait de grand et de beau en France. On a publié qu'il n'était pas étranger à la reconnaissance de l'indépendance d'Haïti ; l'on assure aussi qu'il a repoussé les attaques dirigées contre la liberté de la presse et qu'on lui doit la conservation de ce dernier asile des libertés publiques. Ce prince est président du Conseil des prisons, qui lui doivent déjà de notables améliorations, et il protège la plupart des institutions philanthropiques... »

Qui a tracé ce portrait du dernier dauphin de France ? la Biographie des Contemporains, dirigée par Alphonse Rahbe, celui-là même à qui Victor Hugo a adressé ces vers :

0 Rabbe, ô mon ami,

Sévère historien dans la tombe endormi !...

... O noble ami, pareil aux hommes d'autrefois,

11 manque parmi nous ta voix, ta forte voix,

Pleine de l'équité qui gonflait ta poitrine ;

11 nous manque ta main qui grave et qui burine... «

1 Chants du crépuscule, xix, à Alphonse Rabbe, septembre 1835.

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