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CHAPITRE III

L'Armée en 1817. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr et la loi sur le recrutement. — De l'uniforme que portait le sous lieutenant Alfred de Vigny. — Les musiciens du Champde Mai. Par qui furent payés les violons des Cent-Jonrs? — Les Traités de 1815 et Isi maxime Suum cuique. — Le duc de Richelieu, M. de Vaulabelle et le général Foy.

La guerre d'Espagne nous a éloignés de l'année 1817. Nous y revenons, sans pour cela quitter l'armée. « L'armée française, dit Victor Hugo, était vêtue de blanc, à l'autrichienne ; les régiments s'appelaient légions ; au lieu de chiffres, ils portaient les noms des départements. »

La Restauration a eu un tort vis-à-vis de l'armée et un tort grave : elle lui a enlevé le drapeau tricolore. Le drapeau blanc, je le sais, avait abrité sous ses plis glorieux le passé de la France. Mais si noble, si pur et si français que fût le drapeau blanc, convenait-il de le substituer, en 1814. au drapeau tricolore et d'arracher ce dernier aux soldats héroïques qui l'avaient porté dans toutes les capitales de l'Europe, et dont il était, au milieu des désastres de la patrie, la consolation et l'orgueil ? Je ne lé pense pas, et j'estime que le

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drapeau tricolore, illustré par nos victoires, était devenu sacré par nos revers. Si Louis XVIII l'avait adopté, il eût enlevé à Napoléon son plus redoutable point d'appui et peut-être eût-il rendu impossible le retour de l'île d'Elbe.

Il est juste de remarquer que les Bourbons, lorsqu'ils commirent la faute que nous leur reprochons ici, eurent pour complice l'immense majorité de la France. Pendant les quelques journées qui s'écoulèrent entre l'arrivée du comte d!Artois à Paris et celle de Louis XVIII, la question du drapeau fut vivement débattue dans les conseils du gouvernement provisoire. Sur les représentations réitérées du duc de Raguse, on prépara une note pour le Moniteur afin d'avertir le public que, le gouvernement impérial étant définitivement tombé, la cocarde blanche cessait d'être un signe nécessaire aux partisans du rétablissement de l'ancienne dysnatie et que les couleurs tricolores reprenaient tous leurs droits. Cette note fut retirée ', non seulement parce que le comte d'Artois insista pour qu'il n'y fût pas donné suite, mais aussi, il faut le dire, parce qu'on ne crut pas pouvoir se dispenser de donner satisfaction à l'opinion publique, tellement surexcitée contre le gouvernement déchu que le drapeau tricolore ne trouvait pas grâce devant elle, et qu'un homme de la Révolution, destiné à devenir bientôt l'un des chefs du libéralisme, Benjamin

1 Voir Histoire de la Restauration, par A. Nettement 1, 283, et Mémoires du duc Raguse, viïi, 10.

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Constant, ne craignait pas d'adjurer les Bourbons « de ne point faire l'immoral abandon de l'oriflamme de leurs pères pour prendre un drapeau tout sanglant de crimes et dépouillé de l'auréole du succès l. »

En reprenant le drapeau blanc, les Bourbons comprirent d'ailleurs que c'était pour eux un devoir d'honorer l'armée et de s'appuyer sur ses plus glorieux représentants. Le 12 avril 1814, le jour de l'entrée du comte d'Artois à Paris, le prince, s'adressant aux maréchaux, — Ney, Marmont , Moncey, Sérurier, Kellermann, — et aux officiers généraux qui s'étaient rendus au devant de lui, leur dit avec cette grâce parfaite dont il avait le secret : « Tout ce qui a été fait pour la France n'a jamais été étranger au Boi ; à ce titre, le Boi revendique tous vos exploits. »

Quelques jours plus tard, le 25 avril, les maréchaux étant allés, avec un nombreux état-major, au devant de Louis XVIII, à Compiègne, Berthier, prince de Neufchâtel, porta la parole au nom de ses collègues. Le Roi répondit quelques mots simples, dignes, pleins d'estime pour l'armée. Lorsqu'on lui eut présenté successivement tous les maréchaux, il fit un effort pour se lever, malgré la goutte dont il souffrait en ce moment ; quelques serviteurs s'approchèrnnt pour lui offrir le secours de leurs bras. Les repoussant aussitôt du geste et saisissant les bras des deux maréchaux qui étaient à ses côtés : « C'est sur vous, dit-il, Messieurs les maré-

1 De FEsprit de conquête et de révolution, par Benjamin Constant. Edition d'avril 1814.

chaux, que je veux toujours m'appuyer. Je suis heureux de me trouver au milieu de vous... heureux et fier, continua-t-il avec un accent plus élevé. Approchez, entourez moi. Vous avez toujours été de bons Français. J'espère que la France n'aura plus besoin de votre épée ; si jamais, ce que Dieu ne veuille, on nous forçait à la tirer, tout goutteux que je suis, je marcherais avec vous. » Au dîner, le Roi fit asseoir les maréchaux à sa table et but à l'armée française : « C'est boire, ajoutat-il, à la gloire et à l'honneur. »

Les actes répondirent aux paroles. Une ordonnance du 6 mai 1814 constitua un conseil de guerre chargé d'étudier les changements à introduire dans l'organisation de l'armée. Voici quelle en fut la composition : les maréchaux Ney, Augereau, Macdonald, les généraux Dupont, Compans et Curial pour l'infanterie ; les généraux Latour-Maubourg et Pré val pour la cavalerie ; le général Léry pour le génie ; les généraux Sorbier et Evain pour l'artillerie ; le général Kellermann pour la garde ; le commissaire ordonnateur Marchand pour l'administration de la guerre ; le général Félix, inspecteur aux revues, pour l'administration militaire. Les membres de ce conseil appartenaient donc tous à l'armée impériale. Les réformes opérées, dans le détail desquelles nous n'avons point à entrer ici, furent exemptes de tout esprit de réaction, Si l'effectif des troupes subit une réduction considérable, — il fut ramené au chiffre de 223,312 hommes et de 32,164 chevaux, — et si plus de 13,000 officiers furent mis à la demi-solde, ces mesures étaient commandées par la

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situation de la France et de l'Europe. Elles étaient la conséquence forcée de la substitution de l'état de paix à l'état de guerre. Pour montrer combien la première Restauration était éloignée de nourrir contre les soldats de l'Empire des sentiments hostiles, il suffira de rappeler qu'une ordonnance royale, en date du 12 mai 1814 , maintint l'infanterie et la cavalerie de la Vieille Garde avec son ancienne organisation. Les officiers conservèrent le rang du grade supérieur et en portèrent les marques distinctives, ce qui n'avait pas lieu sous Napoléon ; les sous officiers, brigadiers et caporaux continuèrent à porter les marques de leurs grades.

En réalité, l'armée impériale, réduite sans doute sur une très large échelle, avait été cependant conservée par la première Restauration. Il était impossible qu'elle le fût après les Cent Jours. La révolution du 20 mars n'avait-elle pas été son œuvre ? N'avait-elle pas presque partout abandonné la cause des Bourbons et mis en oubli les serments qu'elle leur avait si récemment prêtés? Au mois de juillet 1815, quelques jours seulement avant la rentrée du roi à Paris, n'avait-elle pas protesté contre son retour? La réorganisation complète de l'armée, encore bien qu'elle dût entraîner d'immenses inconvénients, était, il faut le reconnaître, une des nécessités de la seconde Restauration.

Le 8 juillet, Louis XVIII appela au ministère de la guerre le maréchal Gouvion Saint-Cyr, « capitaine habile, profond dans ses combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre méthodique1 . »

1 Histoire du Consultât et de l'Empire, ix, 484.

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— « On a toujours cité, écrivait Armand Carrel en 1829, on a toujours cité M. le maréchal Saint-Cyr comme l'un des hommes qui, par la simplicité des mœurs, l'indépendance des sentiments, rappelaient le mieux ces guerriers patriotes, à la façon de Kléber et de Desaix... Sa vie est une des plus belles vies de nos annales modernes. A côté de ces gloires que la mort décerne, il y en a une autre pour ceux qui vivent longtemps: c'est de vivre purement1. » Un autre adversaire de la Restauration, le général Lamarque, a fait ainsi le portrait du ministre de Louis XVIII : « Sacrifiant tout à la patrie qu'il regardait comme une seconde mère, il ne combattit que pour elle : dédaignant les richesses, le plus grand héritage qu'il laisse à son fils est le trésor de son nom... Sa probité, sa bonne foi conquéraient l'estime de ses ennemis -. »

Tel est l'homme qui accepta la délicate mission de reconstituer, au lendemain de Waterloo, un état militaire proportionné aux ressources du pays et en harmonie avec les principes de la Charte. L'armée de la Loire venait d'être licenciée ; la conscription était aholie. Gouvion Saint-Cyr proposa au Roi la création des légions départementales. Voici quelles étaient les bases de cette organisation nouvelle, consacrée parles ordonnances des 10 juillet et 3 août 1815 :

Les militaires des régiments licenciés devaient se réunir à bref délai au chef-lieu du département dans

1 Revue française, n^ 12, p. 109.

2 Mwiitenr du 8 avril 1830.

lequel ils étaient nés et former une légion comprenant les trois armes principales, pour que le fantassin, le cavalier et l'artilleur y trouvassent leur place. Trop incompétent en ces matières pour oser formuler nousmême un jugement, nous rappellerons celui d'un homme spécial, M. le baron Gay de Vernon :

« La formation des légions départementales était une institution d'une politique profonde et promptement exécutable ; elle inquiéta les alliés... L'esprit de corps, toujours utile même dans ses préjugés, se serait promptement développé au sein des légions, à cause de l'esprit de province qui est ardent, expansif et se rapporte directement à l'amour de la patrie, comme l'unité au nombre. La population militaire de chaque département aurait eu son point de ralliement, son centre de mouvement et d'organisation, et si nous supposons que, dans ces terribles conjonctures, la France, réduite aux dernières extrémités, se fût soulevée, les légions auraient été les têtes de colonne des 50J,003 gardes nationaux mobilisés *. »

Ce nom de légion, je le sais, importune Victor Hugo. Et pourquoi? Est-ce que par hasard il lui trouverait une couleur réactionnaire, une teinte monarchique ? Mais, sans parler de la République romaine qui avait des légions et point de régiments, la République française ne considérait point cette expression comme entachée de royalisme. L'Assemblée législative avait décrété, le 27 avril 1792, la formation de six légions sous les dénominations de lrc, 2e, 3e, 4e, 5e et 6e. Les 8 et 16 septembre de la même année, elle avait créé la légion du Midi et celle des Pyrénées. La Convention

i Vie du maréchal Gouvion Saint-Cyr, par le baron Gay de Vèrnon, page 397 .

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suivit cet exemple. Le 10 décembre 1792, le jour même où elle rendait son décret sur la police de la salle des séances pendant la discussion relative au jugement de Louis XVI, elle décida l'organisation de la légion des Ardennes. De nouvelles légions furent levées en 1793, celle des Montagnes au mois de février, et celle du Nord au mois de juillet.

Le nom de légion réveillait donc avant tout des souvenirs républicains, et s'il avait été adopté en 1815, c'est parce que Ton avait besoin d'une expression plus large, plus compréhensive que celle de régiment, pour désigner une institution différente. Chaque légion devait avoir deux bataillons d'infanterie de ligne, un bataillon de chasseurs à pied, trois cadres de compagnie formant le dépôt, une compagnie d'éclaireurs et une compagnie d'artillerie ' : le nom de régiment, qui s'applique à un ensemble d'une complète homogénéité, ne pouvait pas convenir à un corps composé d'éléments aussi divers.

Ce serait, du reste, une erreur de croire, comme le passage des Misérables cité plus haut tendrait à le faire supposer, qu'en 1817 tous les régimens s'appelaient légions. Les ordonnances des 16 juillet et 3 août 1815, qui remplaçaient les régiments d'infanterie par les légions départementales, conservaient 47 régiments de cavalerie, 12 d'artillerie et 3 du génie.

La Restauration n'avait garde de proscrire les régiments ; elle n'aurait pu le faire sans rompre avec

1 Ordonnance du 3 août 1815, titre i, article 4.

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ces traditions de l'ancienne monarchie qu'elle entendait renouer. Avant 1789, en effet, il n'existait pas de légions d'infanterie ; il n'y avait que des régiments. Ce sont des régiments que Condé, Turenne, Catinat, le maréchal de Luxembourg menaient à la victoire. Ils s'appelaient régiment de Picardie ou de Navarre, d'Aunis ou de Champagne, d'Auvergne ou de Poitou ; et certes, ils avaient le droit de porter avec quelque fierté le nom de nos provinces, car ils avaient, serviteurs héroïques de la politique de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV, donné à la France, en moins d'un demi-siècle, l'Artois, le Roussillon. la Franche-Comté, la Flandre et l'Alsace. Tous ces régiments, à l'exception du régiment du Roi et de Royal- Roussillon, portaient l'habit blanc, et si Louis XVIII exigea que cet habit fût repris par l'infanterie, c'est parce qu'il voulait faire revivre les souvenirs de notre ancienne armée, et non, comme l'insinue Victor Hugo, parce qu'il désirait modeler l'uniforme de ses troupes sur celui des troupes autrichiennes. La couleur blanche était si bien une couleur nationale, qu'elle était réservée aux soldats français. Aucun des régiments étrangers au service de la France, avant 1791, ne la portait 1. — Les régiments Irlandais, Écossais et Suisses avaient l'habit rouge, le régiment Royal Italien l'habit brun, et les régiments allemands l'habit bleu 2.

1 V. Sicard, Histoire des institutions militaires des Français, il, 213, 219 et suiv.

2 On ne lira pas sans iDtérét, au sujet des régiments allemands incorporés dans les rangs de l'armée française, les détails qui

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Lorsque les légions départementales étaient vêtues de blanc, elles étaient donc vêtues à la française et non à l'autrichienne. L'uniforme, au surplus, ne fait pas le soldat. Les habits étaient blancs à Rocroy, à Lens, à Fribourg, à la Marsaille, à Denain, à Fontenoy ; ils étaient bleus à Fleurus, à Zurich, à Hohenlinden, à Marengo, à Austerlitz. Blancs ou bleus, ils étaient

suivent et que nous empruntons à l'ouvrage de M. Théophile Lavallée sur les Frontières de la France : « Mazarin avait déjà formé avec les trois électeurs ecclésiastiques de Mayence, Trêves et Cologne, ainsi qu'ave'c les maisons de Bavière, Hesse et Brunswick, une ligue dite du Rhin, qui mettait toutes ces principautés dans la dépendance et à la solde du roi de France. L'armée de cette ligue, forte ordinairement de trente mille hommes, s'appelait : Armée de Sa Majesté très -chrétienne et des princes ses alliés. Louis XIV continua et compléta ce système de fédération, dont il garda soigneusement le protectorat : il y associa l'évèque de Liège, le duc de Deux-Ponts , etc ; ces princes s'appelaient eux-mêmes les Allemands de la France. Ils avaient concédé au roi, leur voisin, le droit d'occuper leur territoire, surtout en temps de guerre, de garnir de troupes leurs forteresses, enfin d'y lever, de la même façon qu'en Suisse, de nombreux soldats qu'eux-mêmes s'honoraient de commander. Louis XJV eut ainsi continuellement, dans ses armées, jusqu'à douze régiments d'infanterie et six de cavalerie, composés d'Allemands, commandés par des princes rapprochés du Rhin, et qui prirent la plus grande part à toutes nos guerres, même en Allemagne. Louis XV suivit cet exemple, et, sous son règne, le nombre des régiments allemands s'éleva jusqu'à vingt-cinq. Aux xvne et xvme siècles, la rive du Rhin était donc une autre Alsace, sous le rapport militaire. — Louis XVI pratiqua la même politique ; il assura les frontières du royaume, plus habilement que jamais, par une ceinture d'Etats alliés ou neutres qui nous servaient pour ainsi dire de tampon contre le choc de l'Allemagne, ec c'est ainsi que se préparait pour un avenir peu éloigné une réunion plus complète. » — M. Jules Favre n'avait-il pas raison, dans son discours sur les Affaires d'Allemagne (2 mars 1866), de rendre hommage à la politique de l'ancienne monarchie et de dire : « La France doit, dans ces questions comme dans toutes les autres, s'interroger elle-même et consulter son histoire. »

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également usés par la victoire, ils recouvraient les premiers soldats du monde.

Ceci dit, je ne fais aucune difficulté de reconnaître que l'emploi de la couleur blanche, pour le fond de l'habit militaire, avait des inconvénients. Aussi l'habit bleu fut-il rétabli par l'ordonnance du 27 octobre 1820 pour les corps d'infanterie de ligne et d'infanterie légère. Il n'avait pas besoin de l'être pour le reste de l'armée et particulièrement pour l'infanterie de la garde royale. En 1817, Alfred de Vigny était sous-lieutenant du 5e régiment de la garde : il portait l'habit bleu de roi, les pattes de parements et retroussis rose foncé, les boutons et le pantalon blancs l. — De même que la garde royale, l'artillerie, le génie et la cavalerie n'avaient jamais eu l'habit blanc, à l'exception des carabiniers de Monsieur 2. Il est donc inexact d'écrire que Y armée était vêtue de blanc ; cela n'était vrai que de l'infanterie des légions départementales.

Quant à la substitution du nom des départements aux numéros qui, depuis le 1er janvier 1791, désignaient les corps d'infanterie, à ces chiffres que Napoléon avait su, pendant vingt ans, grouper avec un art si merveilleux et qui avaient pris entre ses mains une si prodigieuse valeur, cette mesure était une conséquence logique de la réorganisation de l'armée au mois de juillet 1815. 11 était naturel, au moment où l'on créait des légions départementales, de distinguer

' Annuaire militaire de 1817, p. 106.

2 Sicard, op. cit., ni, p. 50.

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chacune d'elle par le nom du département où elle se recrutait. On rattachait ainsi plus étroitement le soldat à son pays natal ; si loin qu'il fût de ses foyers, il avait toujours, dans les plis du drapeau l'ombre de la France, et dans le nom de sa légion l'ombre de la chaumière où il était né.

Ces nouvelles dénominations tenaient si bien au .système légionnaire, que nous avons vu la Convention elle-même, lorsqu'elle levait des légions, les désigner, non par des chiffres, mais par des noms de départements et créer la légion des Ardennes et celle du Nord. Quand il arrive à la Restauration d'imiter la Convention nationale, je m'étonne que Victor Hugo lui en sache si peu de gré.

Au mois d'octobre 1820, l'organisation de 1815 qui, dans les idées mêmes de son auteur, le maréchal Gouvion Saint-Cyr, était essentiellement transitoire, fut supprimée. Les régiments furent rétablis et les noms des départements furent remplacés par des numéros.

Résumons ces explications peut-être trop longues.

Ni la cavalerie, ni l'artillerie ni le génie, ni la garde royale, n'avaient l'habit blanc en 1817 ; seules, les légions d'infanterie le portaient, et encore, parmi elles, quelques-unes ne l'avaient pas. L'habit de la légion Corse, par exemple, était de drap brun K — En revêtant l'habit blanc, nos légions départementales n'adoptaient point l'uniforme autrichien, elles repre-

1 Ordonnance du 15 septembre 1815, art. 4.

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naient une couleur nationale, vraiment française, associée aux souvenirs les plus glorieux de notre ancienne armée. — H y avait 47 régiments de cavalerie, 12 d'artillerie, 3 du génie. Tous les régiments ne s'appelaient donc pas légions.

Bien loin d'être hostile à l'armée, de vouloir la désorganiser, la rendre ridicule, le gouvernement de Louis XVIII a présenté aux Chambres le 20 novembre 1817, cette belle loi sur le recrutement, dont les principales dispositions sont restées en vigueur pendant plus d'un demi-siècle : loi profondément libérale, qui offrait des garanties à tous, aux familles, dont les enfants ne pouvaient plus désormais être exposés à des appels indéfinis, aux jeunes gens, dont elle fixait la situation d'une manière absolue, aux soldats et aux officiers, dont les droits étaient protégés contre les abus de la faveur. Cette loi, à laquelle le nom de l'illustre Gouvion Saint-Cyr demeure attaché, a bien mérité du pays : elle lui a donné une armée nouvelle digne de ses aînées ; elle a même rendu impossible le retour des calamités qui avaient, sous l'Empire, rendu si justement odieux le nom de conscription, ces fils de veuves, ces aînés d'orphelins obligés de partir, les colonnes mobiles parcourant les provinces pour saisir les réfractaires, les pères et les mères dépouillés et jetés en prison pour n'avoir pas livré leurs enfants, tout cet ensemble de punitions et de mesures arbitraires qui, appliquées par Napoléon avec une impitoyable rigueur, avaient fini par épuiser le sang de la France

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et par la joter, en 1815, brisée, abattue, défaite, aux pieds de l'Europe victorieuse.

1815 ! cette date fatale se retrouve à chaque instant sous notre plume. En vain nous voudrions rester en 1817 ; il nous faut toujours revenir à cette époque désastreuse, dont les conséquences ont pesé de tout leur poids sur la Restauration, qu'elles devaient finir par écraser. Ni l'intelligence de Louis XVIII et l'honnêteté de Charles X, ni le talent, l'éloquence et la probité de leurs ministres, ni les écrivains comme Chateaubriand, les orateurs comme de Serre, les financiers comme Villèle, ni la Grèce délivrée, Alger conquis et la piraterie détruite, ni l'éclat d'une véritable renaissance politique et littéraire, ni la religion, ni la liberté n'ont pu triompher des obstacles et des périls de tout genre qu'avait laissés derrière elle l'aventure des Cent-Jours. Après plus d'un demisiècle, les blessures que reçut alors la liberté politique ne sont pas encore cicatrisées. Comment s'étonner qu'au lendemain même des événements de 1815, leur contre-coup se fît aussi vivement ressentir et que leur ombre vienne attristrer ces pages consacrées à l'année 1817 ?

En cette année 1817, on rencontrait à chaque instant, dans l'ordre moral et dans l'ordre des faits, les traces des Cent-Jours, comme on se heurtait dans le Champ de Mars aux débris du Champ de Mai.

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« Dans les contre-allées du Champ de Mars, dit Victor Hugo, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie, pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et d'abeilles dédorées. C'étaient les colonnes qui, deux ans auparavant, avaient soutenu l'Estrade de l'Empereur au Champ de Mai. Elles étaient noircies ça et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les leux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des Kaiserlicks. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait été teuu au mois de juin et au Champ de Mars. »

C'est le 1er juin en effet qu'avait eu lieu la cérémonie du Champ de Mai. L'estrade dont parle Victor Hugo et que les journaux de l'époque comparaient au scenium des théâtres antiques ' , était adossée au grand balcon de l'Ecole militaire. Napoléon y avait paru, au milieu d'un cortège de chambellans, de pages, de hérauts d'armes, vêtu d'une tunique et d'un manteau de velours nacarat. Ses frères Joseph, Lucien et Jérôme étaient à ses côtés, portant une tunique et un manteau de velours blanc brodé en or : costumes de parade qui n'étaient guère de mise en ce moment formidable où l'Europe frémissante et en armes était à nos portes ! Scène théâtrale qui formait avec les réalités tragiques de la situation un singulier et déplorable contraste !

L'estrade du Champ de Mars avait été échaufaudée à la hâte pour ne durer qu'un jour. Elle dura plus longtemps que l'Empire. Les musiciens du Champ de Mai, n'ayant pas reçu du gouvernement impérial le salaire qui leur était dû pour l'exécution d'un

1 Journal de l'Empire, du 25 mai 1815.

Te Deum et de divers autres morceaux, eurent l'idée de le demander à la Restauration. Louis XVIII acquitta la dette de Napoléon et paya les violons des Cent- Jours, non sans soulever, je dois le dire, de la part de plusieurs royalistes et en particulier de Chateaubriand, d'assez vives réclamations. « Ce n'était pas la peine, ('(•rivait ce dernier dans le Conservateur à la date du 9 janvier 1819, ce n'était la peine d'avoir des millions en caisse au mois de mars 1815 pour être obligés de payer en 1818 l'arriéré dû aux musiciens du Champ de Mai. »

Plût au ciel que le second Empire n'eût pas légué à la seconde Restauration de plus lourdes charges ! Hélas ! il laissait la France sans argent et sans crédit ', avec un arriéré considérable à combler, des indemnités de guerre énormes à payer, et cent cinquante mille étrangers à entretenir, pendant plusieurs années, sur son territoire déjà épuisé par les réquisitions de 1813 et de 1814. Puisqu'on oublie ces choses, il faut bien les rappeler ; puisque Victor Hugo fait un grief à la Restauration de ce quW y avait encore des Prussiens en France en 1817, il faut bien lui redire que ces Prussiens y avaient été amenés par Napoléon et qu'ils y étaient en vertu des traités de 1815, de ces traités dont M. Thiers n'a point parlé, dans son Histoire du Consulat et de l'Empire, oubliant ou plutôt ne voulant pas voir qu'ils étaient le complément nécessaire et la moralité

1 La rente 5 pour cent était à 56 francs.

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même de son livre. En fermant son vingtième volume, le lecteur ignore l'immensité des sacrifices auxquels ont abouti en fin de compte tant de victoires et de conquêtes ; il ignore toute l'étendue des plaies ouvertes au flanc de la France par ces combats que l'auteur a décrits avec tant de détails, tant de soin et d'amour. Il ne sait pas (et je demande alors à quoi lui a servi la lecture du plus long de tous les ouvrages écrits dans notre langue), il ne sait pas au juste ce que coûtent ces victoires éclatantes, où le vulgaire ébloui n'aperçoit que des drapeaux flottant au vent, des fanfares et des lauriers.

« Tout est consommé, écrivait le duc de Richelieu à l'un de ses amis, le 20 novembre 1815 ; j'ai apposé plus mort que vif mon nom à ce fatal traité. J'avais juré de ne pas le faire, et je l'avais dit au Roi : ce malheureux prince m'a conjuré en fondant en larmes de ne pas l'abandonner, et, dès ce moment, je n'ai pas hésité. J'ai la confiance de croire que sur ce point personne n'aurait fait mieux que moi, et la France expirante sous le poids qui l'accable réclamait impérieusement une prompte délivrance '. »

A partir de ce jour néfaste, le duc de Richelieu n'eut rien de plus à cœur que de faire cesser l'occupation étrangère. Aux termes de l'article 5 du traité du 20 novembre, les puissances alliées pouvaient laisser 150,000 hommes en France pendant cinq ans ; dès le 11 février 1817, il put annoncer à la Chambre des députés que l'armée d'occupation allait être diminuée

1 Duvergier de Hauranne, Histoire du gouvernement parlementaire, m, *52.

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d'un cinquième et nos finances libérées des charges que ce cinquième eût exigées. 11 restait encore 120,000 étrangers, des Anglais, des Russes, des Autrichiens et des Prussiens, ces derniers sous le commandement du général baron de Ziethen, qui avait son quartier-général à Sedan. La libération complète du territoire fut obtenue l'année suivante. L'article 1er de la Convention d'Aix-la-Chapelle (9 octobre 1818) stipula que « les troupes composant l'armée d'occupation seraient retirées de France le 30 novembre 1818, ou plus tôt si faire se pouvait. » — Comme le traité du 20 novembre 1815, la Convention d'Aix-la-Chapelle porte le nom de Richelieu. Il avait été à la peine, il était juste qu'il fût aussi à l'honneur.

La part de l'Empire et celle de la Restauration sont bien nettement tranchées : au premier appartient tout entière la responsabilité de l'occupation de notre territoire par 150,000 Anglais, Prussiens, Autrichiens et Russes, occupation fixée à cinq ans par le traité de Paris. A la Restauration la France doit d'avoir vu bientôt réduite de 30,000 hommes le chiffre des armées étrangères et avancer de deux ans le terme de l'occu pation. Et cependant combien ont pris texte des traités de 1815 pour attaquer le gouvernement royal, à peu près comme ces blessés qui, au lieu d'accuser l'auteur de leur mal, réservent leurs reproches pour le médecin qui a su hâter le moment de leur guérison !

Si nous ouvrons, par exemple, Y Histoire des deux Restaurations par M. de Vaulabelle, nous voyons que, tout en déplorant les traités de 1815, il n'a garde d'en indi-

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quer le véritable auteur, et qu'il s'efforce de les représenter, non comme le résultat de l'ambition déréglée de Napoléon, mais comme le fruit de la pusillanimité crédule des classes supérieures de la nation et du pouvoir qui avait succédé à l'Empire '. Le général Foy était plus équitable quand il déclarait à la tribune de la Chambre des députés, dans la session de 1820, que Louis XVIII avait deux fois délivré la Finance de l'étranger 2.

i Tome m, p. 493.

2 Séance du 12 mars 1820. Discours du général Foy, i, 48.

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