‹ L'Année archéologiqueChapitre 42 sur 132 · MÉLANGES · texte numérisé non relu

MÉLANGES

Construction, Restaturation» Vandalisme.

APEBÇU HISTORIQUE^.

III. Peu d'époques, dans Thistoire, ont assisté à une fièvre de bâtir aussi ardente que les règnes de Louis VII, de Philippe Auguste et la première partie de celui de saint Louis, soit une période plus que séculaire, de 1140 à 1250 environ. Et ce mouvement n'est point déterminé par des ruines à relever, par une grande révolution politique ou sociale : il y avait alors dans toute la France un réseau de forteresses en pierre presque complet ; il restait peu d'abbayes à fonder ou à construire ; les églises romanes suffisaient matériellement aux fidèles ; on ne songeait pas encore à changer le plan des villes, à en repercer les rues. Un problème à la fois liturgique et architectonique venait d'être brillamment résolu dans les environs de la capitale ; et, plus que les incendies, plus que Taffranchissement communal, plus que les prétendues aspirations des évêques à créer des cathédrales bourgeoises et laïques, plus même que les premiers progrès de l'unité nationale, cette solution, longtemps attendue, suscita dans tout le nord de la France de véritables armées de maçons et

i. V. V Annuaire de Varchéoîogue français, U et lîl.

d'imagiers. Encore aujourd'hui, on se demande où il a pu se former assez d'artistes pour édifier et orner avec un goût exquis et une abondance merveilleuse tant de monuments à la fois, dans le hameau le plus reculé aussi bien qu'au milieu de Paris. Viollet-le-Duc répond, et avec beaucoup de sens, que l'art n'était pas, au moyen âge, un privilège de l'aristocratie, et qu'au contraire, destiné à s'offrir aux regards jusque dans les monuments les plus humbles et les objets les plus usuels , il devait par là même trouver partout des hommes capables de le comprendre et de l'exprimer. Sous quelque régime qu'il ait vécu, régime monarchique ou républicain, libéral ou oppressif, l'art, aux grands siècles, a toujours été démocratique dans son origine et dans ses allures. 11 y eut donc partout des artistes sous les rois que nous avons cités ; ils ne firent pas défaut à l'activité qu'ils avaient eux-mêmes en majeure partie provoquée par leurs inventions.

Les églises furent naturellement le premier but de cette activité féconde. Le moyen de les bâtir élégantes aussi bien que solides avait été trouvé : les posséder plus belles devint un besoin religieux d'abord, et ensuite, dans une certaine mesure, une question d'amour-propre ; car, pas plus au moyen âge que de nos jours le sentiment religieux n'était platonique : il fallait, comme aujourd'hui, ne^ point se laisser surpasser par le clocher voisin. Une église ogivale est déjà par elle-même trop différente d'une église romane pour que, là où venait de s'élever la première, la seconde ne parût, au simple aspect, sombre, trapue et grossière. Et la supériorité de l'église ogivale étant plus apparente en raison de la grandeur des édifices, les évêques, dès qu'ils eurent vu l'église bâtie par Suger, à Saint-Denis, se trouvèrent particulièrement frappés de la comparaison de cette abbaye avec leurs cathédrales. Dès

1141, ou environ, le métropolitain de la province ecclésiastique renfermant Paris, Henri Sanglier, archevêque de Sens, jette bas sa cathédrale, sans motif connu, et pose les fondements du grand édifice qui nous est parvenu, La môme année, un évêque de Lisieux, Arnoul, en fait autant. En 1155, Thibaud, bien que pourvu du plus chétif diocèse du Nord, renverse courageusement Notre-Dame de Senlis, sans s'inquiéter du petit nombre de ses ouailles, et s'adresse à Louis VII, qui concourt de ses deniers à la reconstruction et munit de lettres de recommandation très pressantes les quêteurs chargés de promener les reliques de saint Rieul et de recueillir par elles de généreuses offrandes.

En 1163, Maurice de Sully, des deux cathédrales de Paris, tente de ne faire qu'une seule et immense basilique ; à Meaux, à Laon, etc., on détruit, vers 1170, pour avoir nouveau et meilleur.

L'abbaye de Saint-Frambourg s'élevait à cent pas à peine de la cathédrale de Senlis. Une comparaison désagréable ne pouvait être évitée ; aussi, dès que s'achève le chœur de Notre-Dame, les chanoines de Saint-Frambourg remarquent-ils avec amertume que leur église est d'une architecture démodée et s'en va de vieillesse : « Videntes ecclesiam nostram vetustatis quodam senio laborantem, et structuras veteris ignobilitatem despicabilem ; » telles sont leurs paroles. De pareilles impressions se retrouvent chez un évêque d'Auxerre, Guillaume de Seignelay, qui s'était laissé prévenir, en 1215, par son clergé paroissial et monastique, et n'avait pas encore songé à sa cathédrale, tandis que tout autour de son siège, quantité de flèchesneuves perçaient hardiment les nuages. Aussi, quelle hâte de rattraper le temps perdu 1 Le passage suivant de sa biographie est trop caractéristique et rappelle trop biea

le langage des chanoines de Saint-Frambourg pour ne pas avoir ici en entier sa place.

Eodem teinpore, cîrca novas ecclesiamm stmcturas passiro fervebal devotio populonim. Videns itaque episcopas ecclesiam suain Autissiodorensem structurae antiquœ mînusque composit», squalore ac senio laborare, aliis cîrcumqaaque capita sua extollentibus mira specie venustatis, eam dispoftuit nova structura et studioso peritorufii in arte cœmentaria arti6cio decorare, ne caeteris specie studiove p<>nitus impar esset, eamque fedt a posteriori parte funditus demoHri, ut, deposita antiquitatis veterana, in elegantiorem juvenesoeret spedem novitatis : in cujus snmptuosis impendiis quanta -largitione profluus extiterit, enuntiavit fabrica primi anni, quae, ultra speratum promota, in immensum extulit caput suum. Quippe circiter septingentas libras de proprio, primo anno, prseter oblationes fîdelium et praeter jurîsdictionis 8uœ provenius quos ad hoc ab initie deputavit, in sumptus ejusdem operis erogavit; caeteris vero annis quandoque par hebdomadam decem libras, quandoque centum solides ad minus, praeter prsemissa et praeter quaestas diœcesis suae sive diœcesium vicinarum. [Histoire des évéques d'Auxerre, lix.)

Plusieurs prélats attendent les incendies pour se décider: mais les désastres ne les mettent point en mauvaise humeur : ils semblent y voir au contraire Faccomplissement d'une espérance, ou du moins un avertissement céleste et une invitation providentielle à mettre le temple de Dieu à la hauteur des progrès réalisés dans Tart. £n 1194, Notre-Dame de Chartres brûle, et la population de se réjouir, parce que la Vierge aura un sanctuaire digne d'elle. Et la cathédrale de Fulbert, dont la construction traînait depuis un siècle et demi, est reprise sur des données plus vastes et achevée en trente ans. En 1211, la cathédrale de Reims se consume à son tour, et l'archevêque est si peu surpris par cette catastrophe, qu'un an après, jour par jour, il se trouve en état de commencer le colosse actuel, qui fut terminé en vingt ans (la façade sans doute

exceptée), s'il faut en croire Albéric de Trois-Fontaines : « Coiribusta est per negligentiam, sed cum industria maxima per aynos viginti mirabili opère restauratur. »

On doit sans doute faire la part de l'activité personnelle des évoquas et, dans une certaine mesure, de leur générosité. L'abnégation du clergé et la bonne volonté des fidèles se maintinrent habituellement jusqu'au milieu et souvent jusqu'après la fin du règne de saint Louis ; mais du moins fallait-il un homme de hautes visées et d'intelligente initiative pour provoquer et réunir les dons. Aussi, voit-on quelques diocèses suivre tard le mouvement, attendre 'qu'il 'se ralentisse et soit à la veille de s'arrêter. En 1220, le diocèse d'Amiens commence sa cathédrale ; il est encore temps, pour un pays déjà riche par l'industrie, et la reine des cathédrales gothiques (en mettant à part Notre-Dame de Cologne) n'a plus à désirer, en 1288, que ses deux tours occidentales. Si ces tours, dans leur état actuel, ne sont que de ridicules embryons de clochers, il est injuste d'en accuser la pauvreté de la fabrique : on trouva bien assez d'argent pour élever d'immenses et luxueuses chapelles latérales ! Le chef-d'œuvre qu'Amiens avait accompli, Beauvais, dès 1247, voulut le surpasser; ici apparaît bien le déclin du sentiment religieux, surtout parmi le haut clergé. Il ne s'agit plus qu'accessoirement de loger la divinité, les populations avaient apporté assez pour l'érection d'un sanctuaire très vaste et très convenable ; mais on cherche avant tout à réaliser d'étonnantes folies. On permet à un artiste de se jouer de la sécurité publique et de l'architecture elle-même. Beauvais semble, du reste, avoir été le théâtre prédestiné des fantaisies de nos maîtres maçons, cai*un autre d'entre eux, au xvi" siècle, au lieu de construire la nef de la cathédrale, pour laquelle d'abondantes ressources avaient été placées en ses mains,

s'éprend de jalousie des flèches d'Anvers et de Strasbourg, comme son prédécesseur du xiii« siècle s'était posé ea rival de ses confrères d'Amiens, et s'avise de jeter, sur quatre piliers qu'il savait bien n'être pas soutenus, une tour de 460 pieds. Ces témérités furent punies par un double désastre, et leurs auteurs purent assister, l'un à l'écroulement des voûtes de son abside, en 1284, l'autre à la chute de son clocher, en 1573.

L'évoque de Ghâlons, en 1230, avait été plus sage. On le voit, soit par défiance envers les fidèles, soit par crainte de négligence parmi ses successeurs, commencer sur des dimensions modestes une nouvelle cathédrale et compter avant tout sur sa propre générosité. Il vend son patrimoine, vit maigrement sur son revenu, et grâce ^ son dévouement et à son bon sens pratique, il atteint presque complètement son but.

11 n'entre pas dans notre plan de passer ici en revue toutes les cathédrales du Nord; il nous suffit d'avoir parlé de celles dont l'histoire est le plus caractéristique. Les autres églises demandent aussi de notis quelques mots.

Le mouvement artistique des xii® et xni' siècles n'est pas suivi de la môme manière ni, dit-on, avec la môme intensité par les abbayes et par les paroisses. Ces dernières prennent exemple sur les cathédrales, et cette remarque nous dispense de détails plus circonstanciés au sujet des églises paroissiales. Les abbayes se tinrent dans une tranquillité relative qui a été faussement interprétée par les écrivains modernes.

On s'est figuré de nos jours que la modération des monastères dans le renouvellement de leurs églises venait d'une certaine hostilité vis-à-vis de l'architecture gothique et d'un attachement opiniâtre aux traditions romanes. Les preuves de cet amour exclusif du passé et de cette haine

du présent, sentiments d'ailleurs assez puérils quand ils« s'appliquent à l'architecture, personne jamais ne les a fournies, et nous nous garderons de discuter une affirmation que chacun peut contredire à [la simple comparaison d'une douzaine de monuments. Nous nous contenterons^ d'exposer les faits et leurs causes matérielles.

Les religieux, pour rebâtir leurs basiliques, n'avaient pas les mêmes raisons que les évoques à regard de leurs, cathédrales. L'architecture romane est appelée architecture monacale, nom qui suggère des idées un peu trop exclusives, mais, quelques réserves à part, demeure exact. Naturellement, les églises les plus remarquables de ce style étaient celles des abbayes, si Ton considère surtout qu'elles avaient été construites avec d'abondantes ressources et partant sur de vastes proportions, sous Içs yeux ou par les mains des moines et partant avec un soin extraordinaire. Quand elles furent élevées, elles étaient de beaucoup supérieures aux cathédrales et n'avaient rien perdu de leur solidité à l'avènement du style ogival. IL suffisait d'adapter des voûtes à celles qui en manquaient ou qui pouvaient notablement gagner à changer les anciennes pour le système nouveau. Pourquoi aller plus loin et jeter bas, pour le seul motif de sacrifier au goût du jour, des bâtisses aussi excellentes que les églises abbatiales de Cluny, de Charroux, de Souvigny, de Saint- Benoît-sur-Loire, de Saint-Sernin de Toulouse, et cent autres encore ? C'eût été simplement insensé, alors que les ressources des abbayes, celles de Cîteaux mises à part, tendaientà baisser avec leur influence intellectuelle et sociale. Il eût été imprudent de compter sur les populations, qui ne se fussent pas toujours expliqué de pareilles folies. Est-il bien vrai cependant que cette tranquillité relative des congrégations, admise par nous sur l'autorité des.

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grands noms de Viollet-le-Difc, de Mérimée, de Vitet, de Félix de Verneilh, soit assez sensible pour justifier une séparation des monastères et des cathédrales dans Thistoire du mouvement artistique dont nous sommes occupés ? •

11 resta debout plusieurs églises romanes dans les couvents, tandis que pas une seule cathédrale romane ne fut conservée dans le Nord, après la fin du xin* siècle ; c'est une différence, mais une différence dans les caractères du mouvement entraîne-t-elle forcément une différence dans son intensité, et les travaux de maçonnerie, en résumé, furent-ils dans les couvents moins actifs que dans les cathédrales? Lorsque nous nous sommes efforcé de nous le persuader, des faits nombreux, indéniables, se sont dressés comme une armée contre nous. Soit par suite d'accidents, soit qu'il y ait eu, par exception, des abbayes dotées encore d'églises trop mesquines, comme c'était le cas pour Saint-Frambourg, soit que réellement maintes « folies )) aient été commises, soit enfin que certains établissements de fondation récente n'eussent eu encore que des chapelles provisoires ou que d'autres fussent nés après le milieu du xn® siècle, nous ne voyons partout qu'abbayes en construction, non seulement dans les régions monumentales du Nord, mais encore au milieu des écoles les plus rebelles à l'architecture gothique, non seulement durant la période centenaire qui s'étend de 1140 à 1240, mais encore pendant deux siècles, depuis la mort de Louis le Gros, dont la date, 1136, est celle même des premiers travaux de l'église de Saint-Denis, jusqu'à la guerre de Cent-Ans. Puisque nous nommons Saint-Denis, il y a lieu de rappeler que c'est bien elle, une église conventuelle, qui imprime le premier essor ; bien plus, après avoir été complètement reconstruite sous Suger, elle Test une

seconde fois sous saint Louis, de 1231 à 1270, afin de recevoir plus dignement encore les dépouilles mortelles des rois de France. Après elle, les monastères ou chapitres réguliers de Saint-Germer, Mantes, Saint-Évremond de Creil, Saint-Leu-d'Esserent , Saint-Frambo'urg de Senlis (1177), Saint-Thomas de Crépy-en-Valois (1180), Châalîs, Saint-Corneille de Compiègne, Saint-Martin-au-Bois, Saint- Quiriace de Provins (1160), la Celle-sur-Morip, Lagny, Saint-Crépin et Saint-Jean-ès-Vignes de Soissons, Nogentsous-Coucy, Saint-Martin et Saint-Vincent de Laon, Saint- Yved de B^aisne (1180-1216), Notre-Dame de Châlons, Orbais, Saint-Thierry, Saint-Nicaise de Reims, Mouzon, Saint-Maurice d'Épinal, Sainte-Colombe et Saint-Pierre-le- Vif de Sens, Saint- Quentin de Vermandois, le Mont-Saint- Quentin, Vaucelles (1191-1235), Anchin (1181-1250), le Mont-Saint-Éloi (1200-1250 environ), Notre-Dame de Saint- Omer, Saint-Valery, Notre-Dame d'Eu (1186-1230), la Trinité de Fécamp (1175-1220 environ), Saint-Victor-l'Abbaye, Saint- Wandrille (1248-1342), Saint-Pierre-sur-Dive, Saint- Évroult, Notre-Dame du Bec (deux reconstructions, de 1161 à 1178, et de 1275 à 1342), Lonlay, Hambye, Saint-Floréntin de Bonneval, Coulombs, Saint-Pierre de Chartres, Saint-Laumer de Blois (1135-1210), la Trinité de Vendôme, Marmoutier, Saint-Martin et Saint-Julien de Tours, Bourgueil, Candes, Toussaint d'Angers, le Loroux, Chalocé, la Couture et Saint-Vincent du Mans, Sàint-Gildas-des-Bois, Perseigne, Lehon, Paimpont, Saint-Mathieu de Fin-des- Terres, Flavigny, Saint-Seine, Semur-en-Auxois, Cherlieu, Luxeuil, pour ne parler que des régions du Nord, rebâtissent ou remanient de fond en comble leurs basiliques, et parmi ces basiliques, une, Saint-Quentin, rivalise d'importance avec les plus grandes cathédrales; dix au moins, Saint-Denis, Marmoutier, Saint-Martin de Tours,

Saint-Nicaise de Reims, Saint-Laurent * d'Eu, la Trinité -de Vendôme, la Trinité de Fécamp, Saint-Jean de Soissons, Mouzon, Notre-Dame de Saint-Omer, ne cèdent en rien aux cathédrales de second ordre; toutes les autres approchent plus ou moins de ce second degré et justifient par leur importance la mention que nous en avons faite.

Parmi les abbayes qui, fondées après le milieu du \if sièclQ ou n'ayant encore que des chapelles provisoires, élevèrent pour la première fois des basiliques somptueuses, nous n'apprendrons rien à personne en citant Pontigny, Ourscamp, Longpont, Royaumont, Maubuisson (1236-1244), la Victoire, l'Épau près du Mans (1229-1234) et Flines (1254-1279).

Si nous nous avançons vers le Centre ou le Midi, nous rencontrons des églises abbatiales qui, dans ces régions, précèdent le mouvement ou même en sont les seules manifestations: Saint-Pierre de Vierzon, Corbigny, Grandmont, la Couronne, Brantôme (remaniement), Saint-Antoine, AigUeperse, Saint-Yrieix, Billom, Belloc, Saint-Paul de Narbonne, Valmagne, Saint-Victor de Marseille, etc.

Plusieurs abbayes, ne jugeant pas utile de renouveler absolument leurs églises, en agrandirent les chœurs et eurent ainsi, en quelque manière, des moitiés de cathédrales gothiques. Leur nombre s'impose à Tattention, et néanmoins ce fait se trouve à peine signalé dans les études publiées sur le moyen âge. L'exemple vint assez probablement de Saint-permain-des-Prés de Paris ; il fut imité à grands frais par Saint-Faron de Meaux, Saint-Martin de Pontoise, Saint-Remi de Reims, Vézelai, Montiéren-

1. Â Eu, le monastère a toujours été connu sous le vocable de Kotre-Dame, tandis que Téglise fut dédiée, au xiii* siècle, à saint Laurent^ •archevêque de Dublin, dont elle possédait le tombeau.

ki..

der, Jumiéges, Saint-Étienne de Caen, Pontlevoy, Tiron, Saint-Florent, Saint-Serge d'Angers, Évron, Saint-Sauveur de Redon, Saint-Pourçain, Ébreuil, Saint-Gilles et Saint- Barnard de Romans *.

Nous n'avons, dans ces nomenclatures, nommé que les églises vraiment dignes d'une mention avec ou après les cathédrales; si nous avions voulu passer aux édifices de troisième et de quatrième ordre, nous aurions eu à recenser un grand nombre d'abbayes cisterciennes moins considérables que Pontigny, Royaumont, Longpont, Ourscamp, et qui , pauvres à leur début et réduites à bâtir des oratoires en bois ou en matériaux provisoires, s'étaient enrichies par Tagriculture et avaient pu élever des églises en bonne pierre de taille. Nous avons aussi négligé de mettre à l'actif des moines une incroyable quantité d'églises paroissiales dont ils avaient la charge et qu'ils renouvelèrent magnifiquement.

Ce n'est pas tout encore. Si, quittant enfin Tarchiteôture religieuse, nous passons à l'architecture civile, nous voyons que pas un monastère du Nord n'a laissé passer . le xni® siècle sans reconstruire dans le goût nouveau quelqu'un de ses bâtiments, et que la plupart se sont radicalement transformés. Avant les dévastations des Huguenots du XVI® siècle, des abbés commendataires du xvif et

1. Uagrandissement des chœurs, au xiii" siècle, était un besoin liturgique fortement senti. Les cérémonies religieuses avaient pris une ampleur qui les mettait à Tétroit dans les églises romanes du Nord, ordinairement dépourvues de déambulatoires. En Auvergne et dans la majeure partie du Midi, les ronds-points étaient beaucoup plus usités, aussi les reconstructions des chœurs furent-elles moins justifiées. Dans une église que nous avons visitée, à Chamalières (Haute-Loire), on avaitjmaginé, pour éviter une reconstruction, de supprimer les piliers du déambulatoire pour étendre Tabside jusqu'au mur de pourtour, et de voûter ce vaste espace, embrassant la largeur des trois nefs par une demi-coupole unique.

du xviu*' siècle, des révolutionnaires et des spéculateurs depuis 1790, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Martin-des- Champs, Saint-Denis, Royaumont, Ourscamp, Breteuil, Saint-Jean-des-Vignes, Saint-Pierre-le-Vif, Corbie, Fécamp, Bonport, Beauport, Saint-Évroull, Saint-Étienne de Caen, offraient des salles, des cloîtres, des corps de logis d'une étonnante somptuosité. C'est une abbaye célèbre, le Mont-Saint-Michel, qui résume toutes les splendeurs et toute la puissance de l'art civil du xiii« siècle. Sans doute, avec les cathédrales, furent aussi construits à grands frais les palais épiscopaux et les bâtiments capitulaires ; Meaux, Sens, Auxerre, Laon, Noyon, Toul en ont conservé jusqu'à nos jours des restes remarquables.

Comment donc et à quel moment la truelle a-t-elle chômé dans les couvents ? n'y a-t-elle pas, au contraire, été fatiguée , surmenée , jusqu'au commencement du xiv^ siècle? Et nous n'avons parlé que des établissements appartenant aux ordres purement monastiques fondés avant le xiii* siècle. Que ne resterait-il pas à ajouter si Ton abordait les couvents des ordres prêcheurs, des Dominicains (ou Jacobins) surtout, dont plusieurs furent élevés • sur de vastes proportions à Saint-Maximin, à Paris, à Compiègne, à Strasbourg, à Saint-Émilion, à Toulouse, etc. ?

L'architecture civils urbaine, sans mouvement extraordinaire, progresse néanmoins; mais c'est hors de notre pays seulement, en Flandre et en Allemagne, qu'elle réalise des conceptions imposantes. Les hôpitaux en sont, en France, la plus complète expression, encore devrait-on les rattacher à l'art monacal. Angers, le Mans, Caen, Chartres, Orléans, Tonnerre, Paris élèvent de magnifiques salles pour renfermer leurs malades. Mais les beaux hôtels de ville français du xiii® ou même du xiv® siècle figurés par Viollet-ïe-Duc n'ont jamais été vus que dans le Diction-

naire raisonné de V architecture ou dans V Histoire cCtm hôtel de ville et d*une cathédrale; celui de Saint-Ântouin, qui existe « en chair et en os », bien modeste pourtant, est une exception, et des communes telles que Cambrai, Amiens, Laon, Paris même, ne paraissent pas avoir eu, avant le xv* ou le xvi* siècle, des « parloirs aux bourgeois » supérieurs à la mairie de cette petite ville.

Nous n'avons pas à revenir, à propos de construction, sur les bastides, qui ont fourni, dans V Annuaire de Farchéologue français^ en 1879, le thème d'une statistique assez étendue. Ces bastides, en effet, ne furent pas définitivement édifiées en pierre avant la seconde moitié du xrv^ siècle ; plusieurs, même importantes, ne furent qu'assez tard érigées en paroisses, et sauf quelques exceptions, comme Villeneuve-le-Roi, Vianne et Aigues-Mortes, on attendit, pour élever de solides remparts, les premières menaces de la guerre de Cent Ans.

Le xni^ siècle ne se signala pas non plus, dans la construction des châteaux, par une activité particulière. Après Philippe Auguste, qui était tin amateur de forteresses et probablement s'entendait à les établir, le réseau féodal et le réseau national parurent complets, et les découvertes ou les changements dans les procédés de défense ou d'attaque n'étaient pas encore assez sensibles pour déterminer le remaniement des solides murailles romanes. Ce remaniement ne devait avoir lieu qu'au xiv® siècle. Coucy, le colosse féodal, peut suffire à la gloire de l'architecture militaire du xm® siècle; à côté de cet édifice profondément exceptionnel, tous les autres monuments militaires ne sont que de second ordre, et la liste de ces édifices de second ordre serait bien courte x: Chinon, Montlhéry, Yèvres-le-Châtel, Fère-en-Tardenois, Bohain, Ghalusset, Najac et une douzaine d'autres châteaux y figureraient seuls

avec honneur, si nous mettons à part quelques donjons, tels que celui d'issoudun.

* Le xiu^ siècle nous a présenté un admirable mouvement d'architecture chrétienne et une période relativement insignifiante pour l'architecture militaire. Les deux siècles suivants offriront le spectacle contraire, non sans profit pour l'architecture : par la transformation du château féodal, en effet, l'art civil prendra son essor et, pour la première fois, se produira avec ses caractères spéciaux, distincts de ceux qu'il avait empruntés jusqu'alors à Tart religieux.

Viollet-le-Duo.

La courte mention qu'il nous eût été donné d'insérer dans notre article Nécrologie serait presque une irrévérence envers un homme qui a laissé sur le xix® siècle une si profonde trace; toute plume d'archéologue doit à cette grande mémoire au moins quelques pages; nous acquittons ce tribut par une petite notice spéciale, où toutefois la biographie cédera la première place à quelques appréciations critiques.

Eugène Viollet-le-Duc, mort à Lausanne, le 17 septembre 1879, était né à Paris, le 27 janvier 1814, d'un père dont l'érudition philologique lui fut plus tard fort utile. Il étudia l'architecture dans les ateliers d'Achille Le Clère, s'éprit dès lors pour le moyen âge, sentit ce goût croître rapidement durant ses premiers voyages eii France, et n'en perdit rien lorsqu'il visita, de 1836 à 1838, les merveilles de l'antiquité et de la Renaissance en Italie et en Sicile, A son retour de Rome, l'exposition d^ ses dessins attira sur lui l'attention générale, et, grâce à Mérimée, il se vit aussitôt confier la restauration de la Madeleine de Vézelai, entreprise délicate, à cause de la

profonde originalité de Tédifice et aussi par suite de Fétat rudimentaire où étaient encore les connaissances archéologiques relativement au moyen âge. Ce travail à peine commencé, le jeune artiste, en 1840, fut nommé inspecteur de la Sainte-Chapelle, sous la direction de Lassus ; cinq ans plus tard, la restauration de Notre-Dame de Paris était mise au concours et ses projets obtenaient la préférence, avec ceux de Lassus. 11 est dès lors en pleine carrière, et chaque année amène une besogne nouvelle. La liste des monuments nationaux que Viollet-le-Duc a rendus ou prétendu rendre à leur état primitif est longue et surtout importante; nous la donnons sans répondre de quelques lacunes.

Parmi les édifices religieux : Notre-Dame de Paris^ Notre-Dame d'Amiens, Saint-Denis et ses tombeaux, les églises Saint-Sernin de Toulouse, de Vézelai, de Saint- Père-sous-Vézelai, de Poîssy, de Semur-en-Auxois, de Montréal, d'Eu, Saint-Nazaire et Saint-Michel (cathédrale actuelle) de Carcassonne ; sans parler de la cathédrale de Lausanne, en Suisse, dont il fut chargé en 1873.

Parmi les édifices militaires : la Cité de Carcassonne» le château de Pierrefonds, le palais des papes d'Avignon,, l'hôtel de ville de Narbonne (ancien palais archiépiscopal).

Parmi les édifices civils : Phôtel dé ville de Saint-Antonin, la salle synodale de Sens, le collège Saint-Raymond et le Capitole, à Toulouse.

Il est à observer que, de toutes ces constructions, aucune n'appartient soit au style ogival dit flamboyant, hormis le Capitole, soit à la Renaissance : VioUet-le-Duc n'aimait pas ces deux genres, le premier surtout, pour des. motifs qu'explique suffisamment son Dictionnaire raisonné.

Les restaurations exécutées par VioUet-le-Duc ne sont pas toutes également louables. Celles de la Madeleine de

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tre-Dame de Paris, de Saint-Nazaire de ^a remparts el de la chapelle du château de sent à boD droit pour des chefs-d'œuvre ; ulement satisfaisantes ; plusieurs laissent rer : celles où l'artiste a dû remplacer par ceptions les parties d'édifices dont il ne race. Viollet-le-Duc n'était pas, il faut le lie architecte dans le sens artistique du ; se fût borné à construire des bâtisses irait devenu célèbre que comme praticien, |ue lui ne savait disposer ratiouoellemeot irïger un chantier, ]1 se prononçait, avec I pastiche, et partant faisait peu d'honneur lassus de l'église de Belleville, à Paris, imie d'après le \iu° sitïcle. Cependant, il ne nëme par les facultés créatrices : il résue aorte, une des maladies intellectuelles

oit la mémoire embarrasse ou étouife l'inos constructeurs étudiaient l'archéologie iir se donner la satisfaction plus que légiré l'histoire de leur art et de leurs devan- 'y chercher les moyens de combiner enle toujours avec incohérence, des types lient certainement plus libres, plus origii plus dignes du nom d'artistes ; mais ils , dans leurs travaux, de ce qui, chez eux,

que de l'érudition ou un secours pour r les principes sur lesquels reposent les rfection de l'architecture. Une autre cause Jllet-Ie-Duc l'élan vers les cooceptioas maréaction outrée contre les tendances de assique, dans laquelle la forme apparente jment de la structure intime, et d'autre

part une appréciation également exagérée de l'esprit raisonneur de nos vieux maîtres maçons, Pavaient conduit à ne voir dans un style ou dans les memBres d'un édifice que la conséquence obligée de l'exécution matérielle. S'il lui arrivait d'admirer en homme de goût quelques hardiesses heureuses, il n'osait se les permettre lui-môme. En un mot, il était positif, réaliste. Aussi ses édifices, avec leur inébranlable solidité et l'accord absolument logique de leurs formes avec leur structure intime, présentent-ils généralement d'assez médiocres combinaisons, par exemple les églises d'Aillant, de Saint-Gimer et de l'hôpital à Carcassonne, la chapelle du petit séminaire de Paris, le clocher de Montargis, l'église paroissiale de Saint- Denis, et surtout le presbytère de Notre-Dame de Paris, si honteux vis-à-vis de cette sublime basilique. La chaire de cette même Notre-Dame n'a rien que de vulgaire; la sacristie, qui est un chef-d'œuvre, appartient surtout à Lassus. La flèche et ses accessoires, on aime à l'ajouter, sont, avec la nef de la cathédrale de Moulins et la nouvelle façade de l'hôtel de ville de Narbonne, de fort honorables exceptions, mais elles ne suffisent point à placer Viollet-le- Duc, comme architecte proprement dit, à la hauteur où sont parvenus les Garnier, les Duc, les Duban, les Dardel, les Abadie. S'en doutait-il lui-môme ? On le croirait à voir sa réserve dans plusieurs circonstances. Sa situation sous l'empire le mettait à portée de se faire adjuger d'importantes constructions ; ses relations parmi les princes de l'art comme aussi les séductions de ses dessins pouvaient lui présager des succès dans les concours. Cette voie ne le tenta pas; il se contenta de son rôle d'inspecteur général ou de restaurateur des monuments historiques. Là encore, comme nous le disions plus haut, il fut au-dessous de sa tâche lorsqu'il eut à puiser dans ses

inspirations pour rendre aux anciens édifices des parties absolument détruites ou pour leur donner un complément qu'elles n'avaiefit jamais encore reçu. La décoration et l'ameublement des chapelles de Notre-Dame de Paris sont loin, bien loin de justifier la monographie qui les propose pour modèles; les bâtiments d'habitation du château de Pierrefonds ne représentent certes pas, dans leur sécheresse et leur froideur, ceux qu'avait bâtis, vers 1400, l'opulent et magnifique Louis d'Orléans ; la façade de la cathédrale de Clermont, par son fâcheux contraste avec la nef voisine, indique assez combien elle est inférieure à ce qu'elle eût été si on l'avait exécutée au xrv® siècle, d'après les projets qui existent encore et qu'on n'a pas daigné consulter. Quelques autres compléments dus à Viollet-le-Duc, sans être précisément défectueux au point de vue esthétique, ont le tort de ne pas convenir individuellement aufx édifices auxquels ils sont appliqués. Les acrotères et les corniches de Saint-Sernin de Toulouse, les charpentes à aiguilles du beffroi de la même ville, les créneaux et les chemins de ronde de Garcassonne étonneraient peut-être nos vieux appareilleurs du Midi s'ils reparaissaient sur la terre. Si vaste que fût son érudition, sa connaissance des principes du moyen âge, il s'y appuyait trop présomptueusement, et oubliait qu'un édifice roman ou ogival ne se reconstitue pas comme le squelette d'un mastodonte ou même comme le frontispice d'un temple antique.

On peut appliquer à Viollet-le-Duc la prédiction que Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, met dans la bouche du chanoine astrologue du xv® siècle : « Ceci tuera cela ; le livre tuera l'édifice. » Pour la postérité, l'architecte, en Viollet-le-Duc, sera relégué au second plan, et l'écrivain trônera au premier. C'est dans ses publications qu'il a ren-

contré la voie la plus accommodée à son génie. S'il a trouvé des vainqueurs dans la pratique de son art, il n'a jamais eu, durant tous les siècles, un rival digne de lui être comparé, soit pour l'exposition des principes et de Thistoire de Tarchitecture, soit pour la représentation graphique des monuments. Il comprit de bonne heure que sa plume avait. encore plus que son compas des services à rendre au monde artistique, et, dès 1844, ses volumes, ses brochures, ses articles de journaux se multiplient avec plus de rapidité que ses constructions ou ses restaurations.

Voici, aussi complète que possible, et en presque totalité d'après le Polybiblion, la liste des ouvrages de Violletle-Duc qui forment des Volumes ou des brochures à part :

— De la Construction des édifices religieux en France (extr. des Annales archéologique^, 1844-1846, in-4®) ; — du Style gothique au xix" siècle, en réponse au rapport contre la renaissance du style ogival lu par^Raoul-Rochette à l'Académie des Beaux- Arts (extrait des Annales archéol., 1846, in-40); — Monographie de Notre-Dame (1853, in-fol.); — Dictionnaire raisonné de Varchitecture française du xi« au xvi« siècle (1854-1869, 10 vol. in-8°, avec gravures) ; -— Dictionnaire raisonné du mobilier français de V époque carlovingienne à la Renaissance (1854-1875, 6 vol. in-8*»); — Essai sur Varchitecture militaire au moyen âge (1854, grand in-8<», avec 153 grav. sur bois); — Description de Notre- Dame (1856, in-8<>, avec 4 planches); — Lettres adressées d'Allemagne à M. Adolphe Lance (1856, in-80, avec vignettes);

— Description du château de Pierrefonds (1857, in-8<>, avec pi.; 3« édition, iSlX);— Entretiens sur T architecture (1858- 1872, 2 vol. in-8«, avec grav.);— Cité de Carcaèsonne (1858, in-8<>, avec un plan) ; — Description du château de Coucy (1858, in-8», avec 4 pi. ; 4^ édition, 1875); —Lettres sur la

Sicik à propos des événements de juin àjuiUetiS6(i (extrait du Moniteur^ 1860, in- 8®); — Cités et Ruines américaines, Mitla, Palenquè, Izamal, Chiehen, Itza, Uxmal (1863, in-8<*, avec grav. et un atlas in-plano de &9 pi. photographiées); — Intervention de VÈtat dans renseignement des beaux-arts' (1864, in-8*») ; — Réponse à M. Yitet, à propos de renseignement des arts du dessin (1864, in-4*») ; — Chapelles de Notre- Dame de Paris, peintures murales (62 pi. chromo-lithographiques (1867-1869) ; — Ce que réclame au xix« siècle Renseignement de V architecture (1869, in-8»); — Mémoire sur la défense de Paris, 1871, in-8®); — Simple discours pour servir d'introduction au Mémoire sur la défense de Paris (1871 , in-8*) ; — la Fortification passagère dans les guerres actuelles (1872, in-8«) ; — Histoire d'une maison (1873, in-8«, illustré) ; — Monographie de V ancienne église abbatiale de Vézelai (1873, in-fol., avec 12 planches) ; — Exposé des faits relatifs à la transaction entre le gouvernement français et l'ancienne Vste civile; musée des armes et musée chinois (1874, in-8°); — Habitations modernes (1874, 2 vol. in-fol., avec planches) ; — Histoire dune forteresse, texte et dessins (1874, gr. in-8®, illustré); — Histoire de Vh^bitation humaine depuis les temps préhistoriques jusqu^à nos jours (1875, gr. în-8<>, illustré); — le Massif du Mont-Blanc, étude sur sa constitution géodésique et géologique, sur ses transform^itions, sur Vétat ancien et moderne de ses glaciers (1876, in-8o, avec 112 fig.) ; — un Mot sur la guerre de montagnes (1876, in-8o, avec 10 fig.); — l'Art russe, ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir (1877, in-8», avec 31 pi. et nombreuses grav. sur bois); — Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale (1878, grand in-8*, illustré) ; — Histoire dun dessinateur ; le Siège de la Roche-Pont f ouvrages illustrés dont Fauteur corrigeait les dernières épreuves lorsque la mort est venue le frapper,

et qu'a publiés la librairie Hetzel, comme livres d'étrerines, à la fin de 1879.

Les mémoires, articles, causeries insérés dans les revues, les journaux ou les grands traités didactiques {Revue des Deux Mondes, l'Art, le XW Siècle, Dictionnaire de pédagogie, etc.), ne se comptent pas, et nous n'essayerons pas d'en mentionner même une partie.

Il serait long de juger VioUet-le-Duc comme écrivain. Notre premier sentiment est celui de l'admiration. On ne peut songer sans étonnement à la multitude des questions qu'il a embrassées et à la supériorité avec laquelle il les a traitées. Toutes les branches de Fart et les problèmes les plus ardus de la science, il les a abordés. Nous ne voulons ici que rappeler ce qu'il a fait pour le moyen âge. Le premier, il a eu le mérite de réhabiliter, en s'appuyant des preuves techniques, Part moi\umental de ces temps méconnus, d'en pénétrer la marche et les principes, d'en offrir aux regards la physionomie authentique. Son Dictionnaire raisonné de Varchitecture française résume à cet égard ses travaux et son système. C'est l'exposé le plus scientifique, le plus attrayant et le plus étendu qui ait été fait de notre architecture nationale. Mais il ne faudrait pas se persuader, avec certains critiques trop portés à l'enthousiasme, ou trop intéressés à considérer comme résolues toutes les questions épineuses, il ne faudrait pas se persuader que VioUet-le-Duc ait tout, épuisé ou tout élucidé, que les théories par lui défendues soient toutes bien établies et désormais inattaquables. Ce livre, le meilleur sans contredit qui soit jamais sorti de la plume d'un architecte, est encore loin, étant donné son cadre immense, d'êtçe un monument achevé. Les lacunes y sont béantes, la clarté souvent compromise par des redites fréquentes et des contradictions qui fatiguent l'esprit,

alors même que parfois elles semblent n'être qu'apparentes ; les erreurs n'y manquent pas. Il y a dans ce vaste champ de l'ivraie qu'il faudra jeter au feu. 11 sera nécessaire de rectifier des affirmations risquées ou notoirement fausses, d'accorder celles qui sont mutuellement opposées, d'élargir les horizons étroits. Viollet-le-Duc s'était en quelque sorte constitué, avec les édifices par lui restaurés, un monde qu'il ne quittait pas assez, et où il tendait à renfermer les mouvements artistiques du moyen âge. Notre-Dame de Paris, d'Amiens, jes églises de Vézelai, de Saint-Sernin de Toulouse, de Saint-Nazaîre de Car- <;assonne, l'hôtel de ville de Narbonne, les châteaux de Carcassonne et de Pierrefonds, avec quelques types qu'il avait eu occasion de dessiner ou de faire dessiner, tels -que les cathédrales de Périgueux, de Reims, de Laon, de 'Chartres, de Beauvais, Notre-Dame de Dijon, etc., fournissent la matière prédominante et les arguments décisifs de son Dictionnaire. Plusieurs monuments du plus haut intérêt, l'ancienne cathédrale de Cambrai, dont il existe <ie bons dessins, Notre-Dame et Saint-Bertin * de Saint- Omer, la collégiale de Saint-Quentin, les églises de Saint- Benoît-sur-Loire et de Souvigny, les cathédrales de Bazas, d'Auch, de Rodez, de Meaux, de Lisieux, de Toul, de Metz, les châteaux ou donjons de Crest, de Gisors, de Tonqué- <lec, de Fougères, de Bricquebec, de Montlhéry, de Tournoël, de Murols, de Polignac, de Chalusset, de Najac, etc., ne sont pas cités dans l'ouvrage ou ne le sont point pour leurs parties essentielles et leurs caractères originaux. Sur la liste, d'ailleurs abrégée, des églises classées comme

1. Uauteur du Dictionnaire raisonné ignorait-il par hasard Texistence de Tabbaye de Saint-Bertin 7 Dans le 1" volame, il la place à Lille.

historiques (t. V, au mot Église), parmi 975 édifices, 775 ne sont nommés que dans cette liste, avec quantité d'inexactitudes matérielles ; 160 sont représentés ou décrits dans quelques-uns de leurs membres ; une quarantaine seulement viennent à plusieurs reprises appuyer les récits ou les thèses de l'écrivain. L'écart entre le grand nombre de types existants et le peu que mentionne ou décrit le Dictionnaire est encore bien plus large si on rapplique aux monuments militaires. Pour l'architecture civile monastique, on s'est trouvé réduit à reproduire les plans dVune chartreuse du xvif siècle comme argument pour le moyen âge, alors qu'il existe dans la Nièvre, à Bellary et à Apponay, des chartreuses des xiif et xiv* siècles, en assez bon état .pour être reconstituées, alors surtout que la vaste chartreuse de Villefranche-de-Rouergue, du XV* siècle, est absolument intacte, absolument caractéristique et d'un style sensiblement supérieur à celui qui régnait alors dans toute la France. Viollet-le-Duc semble avoir été longtemps étranger à ce qui concerne les bastides ou villes neuves du xaf et du xiv* siècle. Dans son premier volume (p. 372), il les prend pour des châteaux forts, et sur cette méprise échafaude un anachronisme; dans son deuxième volume, à l'article Bastide ou Bastille, il ne fait môme pas allusion au sens du mot bastide appliqué aux villes; il est arrivé au sixième volume, à l'article Maison, pour se décider à consigner, dans une simple note, quelques détails sur les villes neuves du moyen âge, détails empruntés à un important article, de l'un de ses amis, paru dans les Annales archéologiques deux ans avant (1852) que fût commencée la publication du Dictionnaire raisonné. Que n'aurions-nous pas à dire si nous voulions parler de classes entières d'édifices, d'écoles entières d'architecture, de célèbres ingénieurs, tels que

Foulques Nerra, Lanfroy et Gaston Phœbus, dédaigneusement passés sous silence ? Nous le croyons fermement : le Dictionnaire raisonné raconte et explique la plupart des grands épisodes de l'histoire artistique de la France plutôt que cette histoire artistique elle-même ; il n'est pas le monument qu'il reste à élever à la gloire de nos vieux maîtres maçons et de nos imagiers ; il en sera seulement la colonne angulaire, le pilier fondamental.

Les contradictions, les fausses théories et les inexactitudes matérielles contenues dans l'ouvrage ne sont pas moins frappantes que les oublis tout à l'heure constatés. En discourir nous entraînerait à d'interminables dissertations qui demanderaient un volume à part ^ Mentionnons toutefois quatre points décisifs sur lesquels Violletle-Duc, dans son Dictionnaire (T architecture ou dans ses autres principales publications, nous paraît s'être le plus écarté de l'histoire monumentale telle que la présentent les documents écrits, les traditions et nos vieux édifices attentivement comparés. Pour lui : 1** le style roman et le style ogival ont puisé dans l'art oriental soit byzantin, soit syrien, soit arabe, soit nestorien * ; 2^ les moines ont voulu immobiliser l'art roman, aux xi® et xii* siècles, puis

1. Nous préparons, en ce moment même, pour être pubUée dans le courant de Tannée, une forte brochure (150 pages environ), qui aura pour titre: Viollet'le-Duc et son système archéologique.

2. Entretiens, I, 239; — Dict, rais,, VI, 422-427, 436; Vil, 419- 420 (influences orientales admises pour le roman, niées pour le gothique), 494-495; Vill, 105-215 (article Scu/pfure) j IX, 479-486. — VioUetle-Duc a beaucoup hésité sur la question des influences orientales ; il a commencé par les repousser, dans les Annales archéologi(tues en 18 i5 (p. 78-79), dans le 1. 1 de ses Entretiens (p. 203, 209) et dans le 1. 1 de son Dict. rais. (p. 120). C'est dans les derniers volumes du Dictionnaire qu'il les admet décidément, non encore sans quelques variétés de langage assez difficiles à concilier ; la lecture des Monuments de la Syrie, de M. de Vogué, a déterminé en grande partie ce résultat.

St- .

empêcher Féclosion de Fart ogival * ; 3° l'ordre de Cluny, néanmoins, par Vézelai, est le préparateur immédiat du style ogival - ; 4Ma création directe du style ogival est absolument laïque, résulte d'une réaction universelle de

la bourgeoisie contre le clergé régulier, et des corporations ouvrières contre la prétendue routine artistique des monastères '. Cette théorie, avec ses nombreuses dérivations et ramifications, tient une place prédominante dans le système de Viollet-le-Duc. D-autres affirmations fort discutables, telles que la supériorité de l'art militaire du moyen âge sur Tart religieux et civil {Dict. rais., V, 36, note), et l'impossibilité où Fart se serait trouvé, à la fin du moyen âge, de continuer un progrès quelconque suivant les voies tracées {Dict. rais,, I, 158), produites en passant, ne doivent pas nous arrêter, malgré leur importance; nous nous abstiendrons également de relever maintes théories philosophiques ou esthétiques, dont il appartient aux artistes de faire justice *.

1. Dict raisi, IV, 58; VIII, 142, 143, et dans la plupart des passages que nous citons à la note 3 ci-dessous. Ici encore, beaucoup d*bésitatioQ et de contradiction. Viollet-le-Duc disculpe les moines : Entr,, I, 262- 263 et 281; DicU rais,, I, 277-278; II, 128 (« les Innovations apparaissent plus tôt dans le voisinage des grands centres d*art, tels que les monastères » ); VUI, 111, 184, 210 ; IX, 201.

2. Dict. rais., I, 182-186; IV, 19-20, 31-33 ; VI, 429; VU, 266; IX, 502; Entr,,\. — Ce système est déjà établi dans le mémoire sur la Construction des édifices religieux en France, inséré dans les Annaks archéologiques, 1. 1 et II (1844 et 1845).

3. Entr., II, 276; — Dict. rais., I, xvii-xviii, 112, 140-141, 146, 223 ; II, 130, 281-382 (art. Cathédrale)', lY, 21, 30, 42, 109-110; V, 507 ; VI, 413-414; VIII, 134-135, 142, 231-233; IX, 224; — Paris-Guide (1867), t. I, 674-677; — le XIX"" Siècle, Q et 13 décembre 1875; — Histoire d'un hôtel de ville et dune cathédrale, 72-80, 274-276 ; — Dictionnaire de pédagogie (librairie Hacbette), art. Architecture, etc., etc.

4. V. dans le Bulletin monumental, t. XXV (1869) ; Dictionnaire raisonné de Varchiteçture française Compte rendu, par le baron Jules de Verneilb.

-le-Duc, nous l'avons dit, a toujours eu le tort liste, et cette disposition d'esprit , il l'a portée nceptions monumentales dans ses ouvrages. H aussi, quoi qu'on ait pu dire, une connaissance e, ou si Von préfère, peu de souci de l'hisloire m des documents, faciles à trouver, lui auraient lur les édifices des dates plus sûres et mieux Ses que celles qu'il demande trop souvent et de confiance aux caractères intrinsèques de l'ari; des lumières, précieuses entre ses mains, sur 1 des reconstructions ou des destructions, sur les mployés pour obtenir des ressources pécuniaires T les matériaux, sur les dispositions de la sodété ie l'art, sur les libéralités des princes, leurs ces, les prescriptions des régies monastiques ou les, etc. Tout cela est bien négligé, sans être nt omis, et un ouvrage appelé à raconter magist une des plus longues et des plus brillantes de l'art en souffre au point de rester bien aule son but.

ent de voir que les points signalés comme errole système archéologique de Viollet-le-Duc sont ipris dans l'architecture religieuse. Pour l'art is ne connaissons que des erreurs de détail et tes assez sensibles ; pour l'art militaire, incomli, il y a des erreurs un peu plus fortes, par sur le donjon cylindrique, dont on fait remonter ire apparition à Philippe Auguste, tandis que des i bien authentiques remontent pour le moins au u XI' siècle * ; mais nous voulons être le plus

» mimoires de U. de DÎdd sur l'architecture militaire des

possible sobre de blâme à Tégard de cette partie du Dictionnaire raisonné^ où les défauts, en somme très secondaires, sont mille fois rachetés par une exposition de la tactique, de l'attaque et de. la défense, par une restitution des divers engins et l'explication de leur fonctionnement, qui enlèvent Tenthousiasme et ont donné lieu à de& éloges sans mesure qu'il est juste de ratifier dans toute leur étendue. Avec la science d'ingénieur qu'il déploie, transporté au moyen âge, il eût éclipsé Foulques Nerra, Philippe Auguste, Duguesclin, Olivier de Clisson, Louis d'Orléans, même Jean Bureau et Albert Dîirer; et s'il eût de nos jours été employé à construire des places de guerre, peut-être le xix* siècle aurait-il eu son Vauban. Et à cet égard, il a eu l'occasion d'exercer, pendant le siège de Paris, ses brillantes facultés. Nommé lieutenant-colonel du génie, il fut chargé de construire, aux environs d*Arcueil, la redoute des Hautes-Bruyères, le meilleur ouvrage de fortification exécuté par les Français pendant la guerre de 1870-1871, de l'aveu même des ingénieurs prussiens, qui Texaminôrent scrupuleusement. Ses idées sur les. conditions modernes de la défense nationale furent bientôt après développées dans le Mémoire sur la défense de PariSy fort remarqué par les spécialistes.

La supériorité avec laquelle est traité l'art militaire dans le Dictionnaire raisonné tient à deux causes. Avec sa tournure d'esprit, positive et rationaliste, Viollet-le-Duc était particulièrement apte à saisir cette branche de l'architecture, la moins soumise aux caprices des goûts personnels, la plus dépendante des circonstances matérielles^ et des conditions de la vie politique. En outre, les documents historiques proprement dits, si l'on excepte quelques capitulaires ou ordonnances royales et les relations de sièges, ici de médiocre intérêt, cèdent le

pas aux chaDSODS de geste, aux romans de chevalerie ; et ces poèmes héroïques, Viollet-le-Duc les a laborieusement parcourus, comparés, commentés, aidé par un père érudit, qui possédait la plus belle collection d'auteurs français du moyen âge qu'il fût possible à un amateur de réunir *.

Certains articles relatifs à Tarchitecture civile tirent à leur tour de ces documents en langue vulgaire une valeur particulière, l'article Maison^ par exemple. Tout le Dictiannaire du mobilier leur doit également le meilleur de sa substance ; mais dans ce livre, qui est aussi un des principaux titres de gloire de Térûdit écrivain, les vieux parchemins n'ont pas été négligés, non plus que les miniatures des anciens manuscrits.

Avec ses beautés «et malgré ses défauts, le Dictionnaire de V architecture française est impérissable. Les qualités de style littéraire, d'exposition lumineuse et^ savante, de pénétration subtile, d'induction ingénieuse déployées par l'auteur, si l'on y joint surtout de vraies merveilles de dessin, sont telles que des imperfections, même graves, peuvent déparer, mais non gâter le livre^ni lui enlever son caractère de chef-d'œuvre.

Aux réserves que nous avons exprimées sur le constructeur et sur l'écrivain nous n'en ajouterons point sur l'homme. Son évolution vers les idées radicales en 1872, sa rupture avec l'épiscopat en 1874, et depuis lors ses attaques passionnées contre le clergé et le catholicisme, qu'il avait enveloppés dans sa haine contre l'Académie et l'École des Beaux-Arts, ont alimenté, dans le XIX^ Siècle (voir notamment le n^ du 20 décembre 1875) et dans le

1. Un Catalogue de cette bibliothèque a été publié en 1843, par A. Méray, avec un supplément ajouté en 1S59, après la mort du pos> sesseur; 2 vol. in-8<^.

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