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LA LIBRE ESTHÉTIQUE

LA PEINTURE Lundi 26 février.

Il y à, parmi les impressionnistes de la dernière heure, deux catégories d'hommes... et de femmes. La première est composée d'artistes qui, par une concordance de vision, par la communion d’un idéal identique, par la force d’une direction normale et irraisonnée, sont des luministes d’instinct; ils peignent selon les théories nouvelles sans les avoir apprises, parce que ces théories sont conformes à leur tempérament chercheur et répondent à l’évolution logique et progressive d’un talent müûri et équilibré. Dans la seconde catégorie entrent ceux qui adoptent par genre les principes de l'esthétique récente ; ils veulent décomposer les couleurs avant même de connaître la magie de leurs mélanges harmonieux; ils veulent exprimer la vibration de l’air sans avoir eu le temps de saisir les nuances subtiles de l’espace. Ils se préoccupent d’étonner par leurs violences, tandis que les autres, simplement sincères, se contentent d’étonner par la beauté naturelle de leur expression plastique et picturale.

Le second groupe est le plus nombreusement représenté au treizième Salon annuel de la Libre Esthétique. Bien que ses membres soient loin d'offrir des chefs-d’œuvre à notre admiration, il faut savoir gré à M. Octave Maus de nous permettre d'étudier, dansl’ensemble deleursouvrages, des tendances extrêmement novatrices; nous pouvons nous rendre compte ainsi de l'orientation inquiète de l’art qu’ils cultivent et qui nous vaut des recherches généralement incohérentes et excessives, mais dans lesquelles parfois on devine des natures superbement douées. Cependant, d’habitude, ces tableaux indisposent un peu par leur caractère

hâtif; le métier en est sommaire et le dessin lâché. Tout est subordonné à l'effet; et il faut avouer que dans une toile ce n’est point cela seul qui constitue sa valeur, qui engendre son charme. On constate aisément que plusieurs de ces « jeunes » se lancent dans l’impressionnisme avant d’avoir achevé leur apprentissage, et maint d’entre eux masque sous l’apparence d'une fougueuse habileté de brosse une incapacité notoire. C’est, en somme, le travestissesement des personnalités véritables, que de multiples envois nous présentent. Jusqu'à présent, on avait dessiné un œil comme un œil, et non comme une bille, une main comme une main et non comme des dents de scie ou comme une étrille.. Les choses ont une forme exacte et cette, forme a été respectée par les créateurs géniaux de toutes les écoles du monde; c’est précisément lereproche essentiel qu’on est autorisé à adresser aux ultra-modernistes, aux modernistes... préconçus, de ne tenir aucun compte de la vérité des lignes.

Avouons-le, il est inconcevable que, sous prétexte de rajeunir l’art, de le réveiller, de lui faire parler un langage inédit, on heurte la nature; il n’y a pas loin de quelques-uns des tableaux réunis dans les salles du Musée Moderne à un rébus, car tous les objets y sont bousculés et ont des tonalités que personne ne leur reconnaît, sice n’est l’observation aussi fantaisiste que déroutante de leurs auteurs. Assurément, si on enchérit sur ce système, on en arrivera à exécuter le tableau-devinette. Il y a donc un danger à vouloir être trop original; il y a incontestablement de la bravoure à s’en aller vers l’ennemi en éclaireur avancé, mais, en général, ce n’est là qu’une bravoure d’infatuation, puisqu'elle n’est utile à personne... Quelques impressionnistes du dernier moment sont de ces vedettes hardies et fanfaronnes; l'ennemi, pour eux, c’est le bourgeois. Cependant, il y a moyen d’ « épater » celui-ci sans tout bousculer; ne voyons-nous pas, à la Libre Esthétique, des peintres admirables qui frappent le bourgeois, sans l’indisposer, même qui sauraient assurément le conquérir? Et ceux-là pourtant n’ont pas moins de talent, oh non! que leurs compagnons de cimaise. Encore une fois, répudiant toute routine, sans être partisans d’une sagesse trop absolue, nous

S. CATZ-EUTHOVEN : Zélandaise

MAURICE BLIECK : Navire dans les brumes

JACQUES MARIX : La danse (groupe plâtre)

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avouons ne goûter que modérément cette orientation maladive et forcée; elle nous donne des esquisses bizarres, singulières et baclées, des pochades virulentes, des annotations éclatantes et criardes, mais ne nous offre aucune œuvre dans la vraie acception du terme.

Examinons maintenant ces productions extrêmes. M. Charles Camoin est de Marseille ; est-ce pour cela qu’il veut nous faire prendre le bras gauche articulé de sa Dame au parasol japonais pour un membre en chair véritable ? Dans ses vues maritimes, les ciels ont cependant des bleus profonds et pesants, comme chargés d’un fluide électrique. Mr Cousturieur peint avec emballement des fleurs aux corolles puissantes, mais flexibles, très colorées, et des paysages qui ne sont pas sans style; les nuances manquent de fondu; les bleus, les rouges, les jaunes, tout cela est cru. Le morceau le plus harmonieux est Fleurs des champs. C’est par tons plats que M. Albert Marquet reproduit des sites urbains et montagnards dénués de charme poétique ; il est indéniable que le bateau à vapeur qui anime (?) les eaux du Port de Menton doit avoir une peine infinie à se tenir en équilibre sur le flot azuré.. Plus extraordinaire dans son incohérence est M. Alcide Le Beau. Avoir un nom si doublement symbolique et s'exprimer en une peinture qui a la prétention de l'être davantage! Ce sont des coins du bois de Boulogne, le catalogue le déclare, où les arbres, les eaux, le ciel s’embrassent, se confondent et se noient. Il y à là de beaux roses, des verts solides; mais c'est trituré à la diable, tellement qu’on a une sensation déliquescente... Une conscience nette se découvre en M. Georges-Léon Dufrenoy; il travaille sans doute avec facilité, mais il rachète ce défaut par des tons de coloriste de race. Lui, au moins, sait construire, sait édifier un paysage et lui infuser de la vie. Sa Cour à Venise est une page remarquable, que surpasse encore en gravité sereine, en harmonie truculente, Maisons, une toile savoureusement brossée, et qui, par une corrélation peu définie pourtant, nous évoque l’art merveilleux de Baertsoen. Habile dessinateur, M. Henri-Charles Manguin est un peintre médiocre; il y a une jolie langueur dans le corps de la Femme au Rocking-Chair, dont les chairs ombrées par le

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